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vendredi 16 septembre 2022

La vie, c'est du sérieux

 

Ferruccio Ferroni

tu es tellement belle mais
tu n'en as pas assez profité,
lui dit sa vieille amie.
c'est vrai, songe-t-elle
tandis que déjà ivre,
j'écoute Lover
par Coltrane
enregistré lorsque, éjecté
du quintet de Miles Davis
en raison
de ses diverses addictions,
il était retourné vivre
chez sa mère je crois mais
je ne peux plus lire
le texte au dos de la pochette,
pourquoi ne l'ont-ils pas ajusté
au format du CD,
à l'âge de ceux qui écoutent
encore cette musique ?

Que la vida va en serio
ainsi commence l'un des
poèmes posthumes
de Gil de Biedma.
la vie, fallait la prendre au sérieux,
on ne le comprend que plus tard
– il n'écrit pas trop tard :
plus tard –
après
l'avoir malmenée
écrasée
oubliée.
vieillir, mourir
ne sont, pensait-il,
que les dimensions du théâtre
avec le temps
ils se révèlent être
le seul sujet de la pièce.

j'ai proposé de remplir les verres
elles ne m'ont pas entendu
une nouvelle fois
elles fumaient une cigarette
sur la terrasse et
parlaient cheveux, couleurs
je crois
je donne du volume au saxo
j'aperçois chaque note
mais n'entends plus les images.



charles brun, on était là pour rigoler

mercredi 14 avril 2021

Maladresse

 

Sergio Purtell

 

je nous étais
promis d'étudier la question 
prendre des notes 
d'ultimes mesures draconiennes  
celles qui indisposent
les renforcer
en fonction de l'évolution de la situation
à pied d'œuvre salutaire
nous soumettre
prendre la tangente
via la contre-allée me défiler
tracer ma déroute de poussières
attends
je vais pendre
les jambes à ton cou
sans serrer plus qu'il ne faut
te retenir
écoute
j'ai déjà oublié les paroles de
toutes mes chansons 
de l'adolescence
seule reste cette soûlée solitaire
dans ce sous-sol silencieux de notre
maladresse
au comptoir légendaire même
j'enquille des vers pour que tu cesses
un jour face à l'amer de
dire je t'aime

 

 charles brun, à jeun comme un trou


mardi 2 juin 2020

Retour durable des jours heureux


Alors que la grosse vedette de téléréalité aux cheveux orange d'outre-Atlantique entend faire mater ses administrés en colère par l'armée, qu'ici, chez nous, un ministre condamné pour harcèlement sexuel et un autre élu maire décident quoi qu'il en coûte de rester fidèles à leur engagement au sein de notre bien riant et courageux gouvernement exemplaire, la bonne nouvelle du jour, de celles qui apaisent et nous remplissent de joie — et je pense tout particulièrement au bien-être de l'un de nos humoristes alcooliques préférés qui se verrait bien calife à la place de Jupiter —, c'est, vous l'aurez compris, le déconfinement tant attendu et réclamé de nos bars et restaurants. Si l'on ajoute que la scène littéraire fait également sa rentrée en force et en forme — le milieu n'a-t-il pas tout récemment réclamé, outre le fromage et le jambon, une aide d'urgence de 500 millions d'euros à l'Etat ? —, comment ne pas oublier nos petites déconvenues de cette fin d'hiver ? Quel confiné n'a pas rêvé du moment où il pourra enfin se poser en terrasse, en compagnie d'une belle mousse et d'un bon livre ? Ces jours heureux sont arrivés ! — enfin, pour ceux qui ont encore un emploi... Afin de pleinement les savourer, nous suivrons les conseils éclairés de nos médias adorés avec la garantie de bronzer malin, tout en respectant bien entendu les gestes de sécurité intérieure.
Il y a quelques jours, Le Figaro nous révélait que l'auteur le plus vendu pendant le confinement n'était autre que l'illustre et indispensable Guillaume Musso. Et ce, alors que son nouveau titre, La vie est un roman, n'était pas encore disponible —  il l'est depuis le 26 mai... Le beau Guillaume aurait durant l'enfermement, nous dit le canard d'assaut, cartonné grâce à l'édition de poche de La vie secrète des écrivains, devançant de peu ses non moins méritants collègues, Michel Bussi avec son titre bashungien J'ai dû rêver trop fort, et Aurélie Valognes avec sa charmante Cerise sur le gâteau. Comme on le voit la littérature française se porte bien.
Et tient ses promesses, nous jure-t-on dans une sélection concoctée par Sandrine Bajos et Pierre Vavasseur pour Le Parisien. Ces très chics coups de coeur du journal de LVMH nous mettent la mousse à la bouche — que nous consommerons sans soif mais en respectant le petit doigt sur la couture du bermuda, et au nom de la liberté retrouvée, la modération sécuritaire de mise. C'est la belle et irrésistible Amanda Sthers qui ouvre le bal avec, chez Grasset, sa longue Lettre d'amour sans le dire — 130 pages ! L'histoire d'une professeure de lettres, un peu paumée, logée « dans les quartiers huppés de Paris, chez sa fille, Marine, qui a fait un riche mariage ». Cette pauvre héroïne à la dérive va tout de même connaître l'extase en s'abandonnant un beau jour aux mains d'un masseur japonais. « Un univers d'une délicatesse et d'un respect extrêmes », comme on les aime. « Jamais la plume d'Amanda Sthers n'avait été aussi intense et tendre à la fois », nous certifient nos experts. Loin de nous d'en douter. Les jours brûlants est, apprend-on, le cinquième roman de Laurence Peyrin, « entrée en fanfare en littérature en 2015 avec La Drôle de vie de Zelda Zonk », ajoutent les salariés du milliardaire Bernard Arnault. Dans une bourgade proche de Los Angeles, nous y suivons les aventures mouvementées d'un chirurgien orthopédique, figure de la bourgeoisie locale, et de son épouse. Un incident « bref et violent, étranger à la vie du couple » poussera la femme « à tout abandonner pour Las Vegas, la Ville du Péché ». La vache ! « Avec cette explosion intime et volcanique, Laurence Peyrin rejoue et regagne », estiment nos amis Sandrine et Pierre.
Puis, c'est au tour d'Olivier Adam de passer, disent-ils, au rouge avec « l'histoire d'Antoine, 18 ans, lié du jour au lendemain au destin de Leïla, maman d'un petit Gabi, qui lui demande de la sauver des griffes de son homme lequel, Antoine l'apprend à ses dépens, n'est pas un tendre. Envoûté par les baisers de la belle, il n'a qu'une solution. Les emmener sur la côte sud. » La distanciaton sociale est en effet, dans ce cas — Les Roches rouges, en l'occurrence, chez Laffont — et dans tous les autres, la meilleure solution.
L'impérissable Françoise Bourdin, « cavalière émérite chevauchant le box-office littéraire au fil de chroniques familiales qu'elle s'est employée à envisager sous tous les angles » serait, nous dit-on par la suite, dans la tourmente. Une nouvelle célébrité victime de la Covid ? Fort heureusement, il ne s'agit que d'une accroche pour nous faire pénétrer sans plus tarder au sein d'un « quadrille psychologique entre deux sœurs, Caroline et Diane Serval, versées dans la médecine, et les frères Paul et Louis Lacombe ». Avec Quelqu'un de bien, Bourdin, romantique optimiste devant l'éternel, « va remuer les tourments cachés des uns et des autres, entre chaleur, grêle et mistral », dans un seul but : « chercher le meilleur de l'homme ». La fin justifie nous le savons les moyens.
Enfin, place à la nouvelle venue en littérature, Olivia Ruiz. L'ex-candidate d'une célèbre téléréalité (décidément !) nous livre, à 40 ans, les « thèmes qu'elle porte en elle depuis toujours », l'exil et de la transmission. La Commode aux tiroirs de couleurs (Lattès) est « un récit magnifique et bouleversant » dans lequel une jeune femme découvre dans la commode héritée de sa grand-mère, l'histoire de sa vie : enfant, elle a dû fuir l'Espagne de Franco. Dans ce récit où « tout est faux mais où tout est vrai aussi (...) l'interprète de J'traîne des pieds ouvre avec délicatesse [donc pas avec les pieds] la porte des secrets de famille et des non-dits ».
Sinon, je me répète peut-être, mais y'a Manchette...

dimanche 7 juillet 2019

Hommage à la poésie


Le type, une dégaine de vieux cocker battu, se présente comme poète. Il a souvent travaillé avec notre hôte musicien. Un opéra-rock il y a quelque temps. Et plus récemment, un poème de 9 minutes mis en image et en musique, qu'il présentera en octobre prochain dans la ville voisine qui rend hommage à sa poésie. Il fait office de conseiller culturel dans ce qui constitue l'une des rares municipalités de droite du 93. Auparavant, il a exercé ces mêmes fonctions durant des années dans une autre ville de la banlieue sud, communiste celle-ci. Mais sans jamais avoir eu besoin de prendre la carte, ou devenir fonctionnaire, de ça il est fier, bien qu'il se dise homme de gauche. Plus je l'écoutais, plus j'avais soif. C'est surtout des créations pour faire de l'argent qui a amené ces deux-là à beaucoup travailler ensemble. A une époque, il avait une sacrée réputation. On l'appelait. On a ce budget, tu peux nous concevoir quelque chose ? Parce que notre interlocuteur au regard canin, autodidacte, ancien typographe, se dit aussi concepteur – événements, expos, livres d'artistes. Ses principaux clients, des entreprises telles que la Générale des eaux, des agences de communication… Pour le lancement de Vivendi, ils en ont palpé. Ça avait créé des jalousies, chez les gens de Canal notamment, mais c'est à lui qu'on avait fait appel pour la grande soirée à Mogador avec Messier et cie. Une belle réussite. Et dernièrement, lorsqu'il concocta ce grand événement autour de la planète Mars, il eut cette idée lumineuse de faire entrer sur scène trois Ferrari en hommage à l'astre rouge. Aujourd'hui, à bientôt 80 balais, il pourrait parfaitement profiter de son jardin, de ses petits-enfants et de ses chats, mais brûle encore en lui, dit-il, le feu de la création, qui le pousse à distiller toujours ses conseils culturels, ne jamais rater le Printemps des poètes, et à organiser des concours de poésie et des ateliers d'écriture. La collectivité territoriale, reconnaissante, financera la soirée hommage dans un petit resto associatif bien sympathique. Pour services rendus, dit-il non sans une certaine modestie, sa poésie sera enfin mise en avant, ce qu'il, par déontologie, s'était jusqu'ici gardé de faire. Avant de disparaître en Uber, il a balancé, accompagné par un bœuf batterie-guitare, quelques vers personnels et conclu par un standard de Vian, le tout malheureusement démoli par une balance mal réglée. J'ai encore mal dormi.

mardi 12 juillet 2016

Un air qui m'obsède jour et nuit




Je t'en prie chante-moi ce vieil air français
l'automne, l'enfance, l'éternité
ma coupe est pleine de nostalgie
la ville s'endormait et j'en oublie le nom
le temps ça pourrit tout
et tes larmes ne pourront rien changer
Rappelle-toi le temps de nos quinze ans
nous devions nous cacher pour nous aimer
dans le désordre de ton cul
tu m'en auras fait faire des conneries
en ce temps-là, la vie était plus belle
et le soleil plus brûlant qu'aujourd'hui
Il me fait le coup du souviens-toi
le froid tout gris qui nous appelle
j’ai des faims de toi difficiles
je t'aime et je crains de m'égarer
fais ce que tu dois faire sans moi
j´irai réveiller le bonheur dans ses draps
là-haut un oiseau passe comme une dédicace
le bonheur me pisse à la face
Paris, sous la pluie me lasse et m'ennuie
il n'y en a plus pour très longtemps
pour qu'éclatent de joie
chaque heure et chaque jour
l'amour tu ne sais pas ce que c'est tu me l'as dit
pour peu que le bonheur survienne il est rare qu'on se souvienne
Je ferai plus le con, j´apprendrai ma leçon
le plus clair de mon temps dans ma chambre noire
je cherche en vain la porte exacte
devant une phrase inutile qui briserait l'instant fragile
ils reprennent le dernier whisky, ils prennent le dernier tango
et vous suez, pris dans un atroce entonnoir
Je suis un homme libre
loin du réconfort
aujourd'hui encore je vous entends partout
t'as l'air d'une chanson qu'on chante à la maison
sur mes doigts la nuit je compte mes pieds
jusqu'au matin du monde
combien de fois dire ton nom
je sais depuis déjà que l'on meurt de hasard en allongeant les pas
un jour on chantera cet air pour bercer un chagrin





samedi 2 janvier 2016

Saouls comme toujours



Là, couché auprès de toi trop saoul pour bien dormir ou lire
je t'écrivais un poème d'amour comme tu les aimes
tu m'en offrais la licence et
débauché je devenais m'employant
à ton dérèglement ta perte ta folie ta défaite
trempée
ça parlait de sexe et d'amour avec vulgarité et élégance
comme toujours
je restais couché
auprès de toi saoul comme jamais
sans pouvoir le noter
trop confiant en ma mémoire défaite
c'était le dernier jour de l'année
toute une année couché à tes côtés
déployant mes dernières forces
ça parlait de sexe d'amour et de liberté comme tu aimes
avec tes mots et les miens et ceux des autres avant nous
j'étais couché à côté de toi, mal éveillé, élevé, licencieux,
persuadé de tenir là,
saoul comme toujours amoureux comme jamais
le plus beau des poèmes de l'année dernière élégant et vulgaire

 

Charles Brun, poèmes encore