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samedi 11 avril 2026

La course du temps



 

Les guerres, la peste ? – leur fin est proche.
Et leur sentence est presque prononcée.
Mais qui nous gardera de la terreur
Appelée autrefois la course du temps ?

 

Traduit par Christian Mouze pour les élégantes éditions La Barque, le dernier recueil d'Anna Akhmatova, La Course du temps,  voit enfin le jour chez nous dans une version proche de celle voulue par la poétesse – le livre publié en 1965 en Russie avait été expurgé par son éditeur. Cette anthologie regroupe des poèmes composés de 1924 à 1964, et peut être lue comme une façon d'autoportrait, parcours douloureux de cette femme longuement soumise à la censure, mais aussi à la révolution, la terreur, la privation de ses êtres chers,  le goulag, la guerre, l'exil, la faim… 

 


Anna Akhmatova était, on s'en souvient, l’une des protagonistes de Premières à éclairer la nuit, excellent ouvrage paru chez Arléa en 2024. Cécile A. Holdban avait imaginé la correspondance de quinze poétesses du XXe siècle (Edith Sodergran, Marina Tsvetaïeva, Alejandra Pizarnik, Antonia Pozzi, Sylvia Plath, Forough Farrokhzad…), toutes aux destins tragiques. 

 


Quant à Forough Farrokhzad, elle fait l'objet d'un des derniers volumes de la collection poésie/Gallimard, J'irai jusqu'au rivage du soleil. Titre somptueux qui regroupe l'ensemble d'une œuvre trop courte…

 

 

jeudi 9 avril 2026

Oasis

 

Ne jamais prendre un désespoir au mot.

Paul Gadenne 

 


 

Parution enfin, quatre ans après Le long de la vie, 1927-1937,  du deuxième volume des Carnets de Paul Gadenne, couvrant la décennie suivante. Nous devons ce travail colossal et artisanal à Stéphane Bernard, créateur des éditions des instants, structure œuvrant dans l'ombre sous forme d'association. Une précieuse oasis dans la fadasse surproduction littéraire. Plus de 900 pages dans l'intimité de l'auteur de Siloé, que demande le peuple ? On y reviendra. 

 

 

mardi 24 mars 2026

Droit d'inventaire

Luis Casadevall



prendre mes responsabilités
atteindre mes objectifs
penser collectif
j'ai tenté de
faire preuve de maturité
opté pour une consommation 
raisonnée

pris la contre-allée
restreint mes 
dérisoires désirs 
limité les excès
contrôlé mes dépenses
compté mes sous
je me suis
dépensé dans les sous-bois
sur le sable matinal d'une plage déserte
signifié mes adieux à l'insomnie
réconcilié sur l'oreiller
mémoire déformée
je crois avoir mesuré
les enjeux 
pris soin de moi
et des autres
m'être indigné
avoir 
milité pour la mobilité 
douce
la sobriété heureuse
l'univers inclusif
le développement durable
l'enterrement du patriarcat 
l'expérience de la résilience
et en semaine l'abstinence
j'ai tout essayé
tout goûté
tout respecté
la fin de votre monde 
peut arriver

 

charles brun, des pensées sans compter 

samedi 8 mars 2025

Les temps ont changé

 

le courrier s'amoncelle
au pied du bureau
dans la baignoire la vaisselle
sur mes genoux une femme
boit du champagne
peau blanche et yeux d’assassin
sa croupe pétillante dans la main
j'exècre les hommes
reclus ici
ils ne m'inspirent aucune confiance
d'où viennent tous ces gens ?
n'ai-je pas mieux à faire ?
plus rien n'est ce que l'on croit
chante-t-elle à mon oreille
avant de s'enfuir vers
quelque autre souffrance
je pense avoir reconnu la chanson
des filles tanguent
entre elles
sur un beau mélo de gardel
plus belles les unes que les autres
un signe m'invite à les rejoindre
elles parlent poésie
je me fais tout petit
cherche la sortie
pas une ne connaît
edgar allan poe
peu leur chaut
les idiots se précipitent là où
les anges ont peur d'aller
les informations tournent en boucle
sur les écrans
l’ère ouverte il y a quatre-vingt ans
répètent-ils se referme
les temps ont changé
empêtré dans la mélancolie
cet air
me revient la nuit
je resterai devant votre tombe
pour m'assurer
que vous êtes bien morts
chantiez-vous
je vous entends encore,
monsieur robert
je n'ai pas sommeil et n'ai nulle part
où aller
vous reprendrez bien un verre ?

 

charles brun, un abri pour l'orage

samedi 1 février 2025

Réservé aux abonnés


 

dans le sud de la capitale
deux civils
ont été tués
une longue série d’accords
nationaux et régionaux
n’ont pas réussi à venir
à bout de ce conflit
en deux ans
on dénombre plus de
douze millions
de personnes déracinées

le ministre annonce
l'accélération
du dispositif
ingratitude
le qualificatif est
du président
ce n’est pas grave
ça viendra avec le temps
le nouvel homme fort voit des navires
chinois ou russes 
partout
l’expulsion de migrants et
le développement de l’extraction
d’hydrocarbures
figurent parmi ses priorités
une opération d'envergure
nous ne sommes pas à vendre
et nous ne le serons jamais
répond le premier ministre
le champion en titre a
largement dominé les débats
ce président iconoclaste qui redresse le pays
à la tronçonneuse
après des mois d’âpres négociations
et de destructions ininterrompues
à l’exception de frappes
épisodiques
les gouvernements rompent
avec l’orthodoxie budgétaire

les bellicistes de la technologie
ont imbriqué la rhétorique du business
à celle de la guerre
mesurez votre impact écologique
cet article est réservé
aux abonnés
avec l’aide de l’intelligence
artificielle
nous menons des études cliniques
soyez la meilleure version
de vous même
nul n'est sensé
ignorez la loi
charles brun, actus du jour d'après

vendredi 15 novembre 2024

Dormir

Horst P Horst

 

 

Que j'aime à m'endormir sur le drap de ta peau
Comme un autre à pourrir dans les plis du drapeau.

 

Olivier Larronde

mardi 12 mars 2024

Corazón loco

Daniel Kramer

 

il se souvient soudain
de cette chanson
du jeune robert zimmerman
pas le titre mais
peu importe
tous ses vieux 33 tours
il les a un jour
de déménagement
balancés

il disait le sang qui se fond
dans la boue
voir à travers les eaux
qui s'écoulent dans nos égouts
and I hope that you die
and your death'll come soon

les temps ont changé

à cette époque
nous brocardions
les chansons sentimentales

à travers le mur de la cuisine
lui parviennent les vocalises
de sa voisine
les notes d'un piano
mal accordé

il aimerait simplement
en cet après-midi de pluie
avant les chambardements
annoncés
entendre une dernière fois
les boléros d'avant-guerre
que sa mère chantait
et dont enfant il riait

 

 charles brun, sin remedios

 

jeudi 29 février 2024

Une dernière pour la route

Gilles D'Elia


Vous en reprenez une ? — c'est moi qui régale, ça me fait plaisir. Vraiment. On ne va pas se mentir, hein, ça fait du bien... Vous savez, on boit parce qu’on a soif, certes, mais aussi parce que c’est agréable. L’alcool — comme les bars, enfin, certains... ça a tendance à être moins vrai aujourd'hui, mais bon... L'alcool, c'est un plaisir. On a tendance à l'oublier. Ils passent leur temps à nous infantiliser, à nous culpabiliser. Le cancer, le diabète, les maladies cardio-vasculaires, tout ça. Oui, d'accord, mais vous faites quoi du plaisir ? On n'y a plus droit ? Ça non plus, on n'y a plus droit ? Il nous reste quoi, alors ? Les séries Netflix, comme dit l'autre troudukukorompu ? Faudrait rester à jeun pour mieux écouter leurs balivernes ? L'hédonisme, je vous dis, c'est primordial. Vous retrouvez ça chez les penseurs chinois de je ne sais plus quelle ère, leurs poètes... — Li Po, si je me rappelle bien. Un truc comme ça. La recherche du plaisir, ça nous concerne tous, non ? Eh bien, mon plaisir, à moi, ça passe par le titillement des papilles gustatives, la chaleur de l’œsophage, la stupéfaction de l’estomac, comme disait l'autre. Et le plaisir est d'autant plus intense qu'il est partagé... On veut nous mettre tous devant un écran, à avaler ce qui, dit-on, nous correspond et ne correspond pas forcément avec le type assis à nos côtés dans le métro. Résultat, on ne se parle plus. Les écouteurs, vous avez vu, tous ces gens avec des casques, des trucs dans les oreilles, sans fil, croient-ils, avec leur musique, leurs salades, les applis, instagram, toute cette merde ?... Ah, je n'en peux plus, de ce monde. Ça ressemble à quoi ? Qu'est-ce qu'on leur propose aux jeunes générations ? Et ces cons, ils voudraient qu'ils aient envie de se reproduire ? Allez, réarmons-nous ! Mais enfin, c'est une blague ! Nos jeunes sont pour moitié en dépression, sous psychotropes ! Ou totalement analphabêtes... Leur idole, c'est le Rital du RN qui parade en string léopard sur les réseaux homos suivi de près par le beau représentant de l'intelligence artificielle qui nous sert de Premier ministre, le roquet quête, clone de l'illuminé de l'Elysée... Vous avez vu ce sondage ? Ils veulent nous faire croire ça, vraiment ? Buvons ! Une dernière ? C'est pour moi, pas de gêne entre nous. Tant que c'est pas interdit par ces ploutocrates allumés… Tu as vu tous ces ministres, secrétaires d'état, conseillers, mis en examen, en procès, blanchis bien entendu, comme la poudre qu'ils inhalent à longueur de journée, je n'invente rien, tu le sais, ces faux défenseurs des valeurs de la démocratie, qui n'ont pour valeurs que leurs propres intérêts et ceux de leur caste d'intouchables, qui ne valorisent que l'enrichissement personnel, ces vrais nihilistes larbins du réel pouvoir, celui de la finance, des comment qu'ils disent, les Gafa, je ne sais quoi, ces vrais dirigeants de nos vies, c'est à vomir et à se noyer dans ses déjections vite un soir de cuite… C'est aussi répugnant que de les entendre à longueur de journée, eux et leurs sbires, présents H24, comme disent les jeunes, sur les plateaux TV, faux spécialistes, pseudo-philosophes de mes deux, psychopathes pédophiles ahurissants et étourdissants, pardon, je divague ?, des mafieux malfaiteurs infâmes, qui mènent une guerre de classes, tu le sais, n'est-ce pas ?, ils savent qu'il n'y a plus de lendemain, et pillent tout ce qu'ils peuvent, nous enfoncent toujours un peu plus. L'Etat, ce n'est pas que ces médiocres experts de tableaux Excel le détuisent, ils en ont besoin, mais débarassé de services publics, un Etat qui tient avec nos impôts qui servent, croit-on, à financer le bien commun chaque jour un peu plus démuni, un peu plus spolié. Non, tu le vois bien, aussi éborgné que tu sois, l'Etat, nos sous, ne servent plus qu'à payer leur train de vie, leurs costards à dix mille boules, leur police, leurs blindés, leurs matraques, leurs LBD. Nous payons pour nous faire tabasser, gazer, mutiler à la moindre contestation, à la moindre manif. Tant que ça tient et qu'ils nous font croire que l'ordre importe plus que tout, que les gens qui ne sont rien, toujours plus nombreux, ne sont que des assistés, qui coûtent un pognon de dingues, des chômeurs traqués, surveillés, contrôlés, qu'il faut remettre au plus vite au travail. La propagande est quotidienne, ça marche plutôt bien, dans les médias qu'ils contrôlent désormais en très grande partie, grâce aux journalistes d'accompagnement, leurs éditocrates écervelés, les vulgaires animateurs hagards de came et payés des fortunes… Et désormais, maintenant que tout est dévasté, ces complices de génocide veulent la guerre, comme au bon vieux temps, pour défendre nos prétendues valeurs européennes et démocratiques, celles prônées par Ursula, leur hyène teutonne, élue par ses pairs… Il faut sauver le petit soldat Zelensky qui a sacrifié tout un peuple tout en planquant son blé dans les paradis fiscaux… Vous avez vu la flambée de l'immobilier en Ukraine ? La reconstruction est en route ! Plus le pays sera détruit, plus il sera rentable, déjà vendu aux mafias occidentales contrôlées par nos young leaders à la botte de Washington, ceux-là mêmes qui ne veulent pas entendre parler de Julian Assange qui croupit derrière les barreaux pour avoir dénoncé et prouvé leurs turpitudes et leurs crimes, que l'on va condamner tranquillement et démocratiquement à 175 ans d'emprisonnement... Une nouvelle petite guerre pour se refaire la cerise, avant la suivante, la plus grande, la plus belle, la dernière contre la Chine, l'Inde, l'Iran et tous ces terrifiants régimes… L'avenir est obscur, mais ne perdez pas espoir, vous aussi vous pouvez demain devenir le nouveau Jean Moulin, le nouveau Manouchian, avoir droit aux honneurs de la panthéonisation, applaudi par ceux-là mêmes que vous aurez combattu… C'est pas beau, la vie ? Pardon, quand je suis parti, je peux être bien plus soulant que ce qu'on avale ici. Je suis le premier à être fatigué par mon déconophone. Une dernière pour la route ?

 

 



jeudi 30 novembre 2023

Un calme presque honteux

Josef Koudelka


 

La très passionnante Correspondance entre André Gide et Jean Malaquais (1935-1950), enrichie, vient d'être rééditée chez Classiques Garnier.

Extrait d'une lettre du front envoyée par l'auteur du Gaffeur au Nobel de littérature de 1947.


[lundi 13 mai 1940]

Je suis d'un calme presque honteux. L'odeur de la mort ressemble à celle des excréments ; on est d'abord saisi jusqu'au vertige, jusqu'au vomissement ; puis on s'en imprègne très vite et on cesse d'être incommodé. Par la suite, c'est l'air pur qui paraît vicié. C'est ainsi qu'on devient gangster.

mardi 28 février 2023

De l'illusion

Imogen Cunningham

 

 

― Je ne sais pas quoi en penser. Toi, tu as trouvé ça bien, mon chéri ?
― C'est un film bien ficelé. Les acteurs sont bons, tous, sans exception… Tu n'es pas de cet avis, apparemment…
― Lorsqu'un film se termine, j'ai envie de me sentir bien, heureuse d'être allée au cinéma.
― Ce qui n'est pas le cas…
― Pas vraiment. Dans le film, comme dans la réalité, cette histoire d'agression fait diversion. Areva, ou EDF je ne sais plus, a passé des accords avec ce groupe chinois, qui a bénéficié du savoir-faire mis en place par Areva et se permet aujourd'hui de vendre des centrales nucléaires bas-de-gamme partout dans le monde, y compris en France.
― Tu estimes que ça fait diversion pour qui ?
― Du point de vue cinématographique, du scénario. On suit le destin de cette femme et, comme elle le dit quelques années plus tard, dans la dernière séquence du film, tout s'est passé comme elle le prédisait : les salariés ont été licenciés et il ne reste plus qu'un nom, un visage, le sien. On a oublié tous les gens qu'elle défendait, ils ont disparu, comme les ouvriers hongrois du début du film.
― Mais tout cela est clair, non ?
― Le film est concentré sur un personnage, une actrice, une vedette, Huppert, et sa « performance incroyable » en syndicaliste – pas CGT quand même...
― C'est du cinéma. Un film grand public. Un thriller. Le film doit prendre cette forme, ne peut exister que comme cela, dans ce genre bien défini, avec la présence et l'appui de ces vedettes. Impossible de financer un tel sujet autrement...
― C'est ce qui me déplait. Comme autrefois, les films d'Yves Boisset qui me déprimaient. Je me souviens du Juge Fayard, j'étais très jeune et je n'avais pas supporté la mort de Dewaere...
― On peut espérer que ce film incite le spectateur à s'intéresser à ce genre de questions, à développer un esprit critique…
― Je te trouve bien optimiste... Souviens-toi du livre sur le nucléaire de ton ami...
― Yannick ?
― Oui, tu m'as dit que c'était une enquête formidable et personne n'en a parlé...
― Ce n'est pas tout à fait la même chose, mais c'est vrai, il ne pouvait compter sur Isabelle Huppert pour la promo...
― Tous ces rebondissements, les interrogatoires, la garde à vue, les procès... Qui l'a agressée ? Les flics vont-ils la croire ? Cette pression permanente.....
― C'est un thriller. Il faut en accepter les codes.
― Oui, mais je ne peux m'empêcher de ressentir cette frustration. La diversion que produit l'histoire de cette syndicaliste.
― Le cinéma n'est pas subtil, ma chérie. On ne peut entrer dans les détails de l'affaire, l'enquête de la journaliste qui a écrit le bouquin...
― Elle est absente du film, d'ailleurs. Pourquoi ?
― Tu aurais dû poser la question à ton idole, Denis Robert...
― C'est vrai : je préfèrerais avoir cette conversation avec lui...
― C'est gentil…
― Je blague, mon chéri.
― Remarque, c'est idiot : il était là, à côté de nous, nous aurions pu aller boire un coup avec lui et ses potes.
― Tu ne crois pas qu'il a autre chose à faire que discuter avec deux clampins comme nous ?
― Parle pour toi... Dis-toi qu'il fut un temps où j'étais un journaliste redouté, un apprenti Denis Robert, dans mon domaine.
― C'est toi, mon idole !
― N'exagérons rien...
― Et puis, cette comédienne... Encore un film avec Isabelle Huppert !
― Elle n'est pas mal ici. Supportable, disons.
― Mais sur l'écran, elle ne ressemble en rien à celle que l'on a vue présenter le film sur scène. Tu sais que c'est un point important, présent dans tous ses contrats, ces retouches ?
― Autrefois, les actrices hollywoodiennes un peu vieillissantes étaient filmées avec un filtre placé devant l'objectif de la caméra. Aujourd'hui, le filtre est numérique. Et puis, en l'occurrence, elle joue ici un personnage bien plus jeune, dont le mari est interprété par cet acteur formidable mais qui a une vingtaine d'années de moins qu'elle ! Il faut qu'on y croit…
― Oui, mais quand même : pas une ride !
― Le cinéma n'est qu'illusion…
― Justement, je n'éprouve plus aucune illusion devant ce film, ces histoires de pots de vin, la rencontre avec cette femme dont le mari travaillait chez Veolia, qui a subi le même type d'agression quelques années auparavant et dont on n'a jamais non plus élucidé l'affaire... Ces magouilles politico-financières, ça me fatigue, Veolia, EDF, Areva, de quoi être dégoûté...
― Bientôt, un film sur Total peut-être…
― Tu iras sans moi…
― La justice vient de débouter les ONG qui s'opposaient à un nouveau massacre de Total en Afrique.
― Notre président parade en défenseur de la planète, mais c'est l'impunité permanente pour ces groupes qui la détruisent... C'est insupportable !
― La vie d'un Africain a encore moins de valeur que celle d'un Ukrainien…
― Au moins, les Ukrainiens sont accueillis ici ou dans les pays frontaliers…
― Ceux qui peuvent s'exiler, oui. Les autres, on s'en fout…
― Mais non, tous les jours tu as des images terribles de ces pauvres gens…
― Il ne faut pas confondre spectacle et économie. Biden l'a dit : Nous nous battrons jusqu'au dernier Ukrainien, pour nos valeurs !
― La démocratie ?
― La démocratie s'appelle BlackRock.
― C'est cette boîte de gestion d'actifs dont tu m'as parlé un jour ?
― Oui, BlackRock à qui l'humoriste-président-soldat, et fraudeur fiscal de haut-vol – il ne faut pas l'oublier –, héros des escrocs de Bruxelles et des médias, a vendu le pays, bientôt membre de l'UE et de l'OTAN : déréglementation du travail, contrats zéro-heure, syndicats et protections des salariés supprimés, investissements financiers américains et européens, privatisation de tous les secteurs, la reconstruction et le redressement de l'Ukraine est à ce prix. Un modèle ultra-libéral de rêve, à nos portes, comme ils disent… C'est ça, leur guerre, mon amour. Ce fou furieux de Poutine l'avait bien compris…
― Quelle fatigue… Il reste du vin ?






mardi 14 juin 2022

Et on aimera ça

Andreas Feininger


 

Nous, le troupeau, le peuple, on est là pour être vus, mais pas pour être entendus. Laissons ceux qui ont les poches bien pleines décider des guerres, et nous, on ira les faire et on aimera ça.

 

Jack Kerouac, L'Océan est mon frère,
roman inachevé, 1943,
trad. Pierre Guglielmina, Gallimard

jeudi 17 mars 2022

Par la fenêtre

 

Bryan Liston

 

– Non, je pensais qu'il s'agissait d'un texte autour de l'info, les médias, nos oligarques à nous… Et c'est bien plus que ça.
– C'est-à-dire ?
– Nous sommes en plein dedans…
– Dans quoi ?
– Dans la mouscaille.
Tiens, écoute. C'est l'un des personnages principaux qui parle. C'est lui qui détient Rex…
– Rex ?
– Le titan des médias. Un Niel ou un Bolloré fictif, si tu veux, mais plus vrai que nature.
– Je ne veux rien. A part un peu de lecture.

Rex ne comprenait pas ce que je lui disais. Il me regardait avec cette manière qu'ont les otages – tous : des yeux vides, qui n'ont plus de haine plus d'amour, sitôt qu'ils ont capté. Des yeux qui scrollent, qui se perdent dans les vôtres, sur les vitres, sur les murs, au plafond ou sur le sol, n'importe où. Des yeux d'angle mort.
Au Donbass, j'avais appris ça : filtrer le regard de la proie, condition pour ne rien éprouver et tenir la baraque. Le Donbass, guerre de tranchée d'aujourd'hui, Chemin des Dames d'un centenaire piteux, quelque part entre l'Ukraine et la Russie, et dont la presse se contrefoutait. Une indifférence généralisée qui faisait de la région un terrain idéal pour des gens dans mon genre.

– C'est bien écrit, comme d'habitude, mais je ne suis pas sûre de bien saisir.
– C'est normal et peu importe. Plus loin :

Rex News, c'était ça : le commando à la pointe du combat, en première ligne. Dans la guerre des télés d'info, il y avait du Dombass dans cette chaîne : ses journalistes se battaient comme des mercenaires. Tels des chiens fous russes croisés sur le front de l'Est, gavés de Captagon et de dollars, ivres de leur surpuissance de dopage et de provisoire. Les uns comme les autres fniraient mal : soldats du journalisme ou de l'impérialisme, quand, doublés par plus cinglés qu'eux, ils comprendraient ce à quoi ils avaient participé – ce serait trop tard.
Au moins, au Donbass, les gars mettaient leur corps en jeu ; mon épaule droite en gardait trace, une balle perdue ; quant à Paris, les plus périlleux n'avaient que des SMS à esquiver.

– Ça donne envie, mais j'ai peur de ne rien comprendre à ces histoires de guerre, les Russes, le Donbass…
– Tu crois que ceux qui en parlent toute la journée y comprennent quelque chose ?
– Je sais ce que tu vas dire : ils ne sont que les porte-flingues de l'OTAN, organisation elle-même devenue le bras armé du capitalisme néolibéral…
– Comme tu y vas… Ecoute ça plutôt…
– …Encore ?! Tu vas tout me spolier…
– Spolier ? Tu peux arrêter de parler comme on parle ?
– Quoi ?
– Ecoute :

Au Dombass, j'avais vu tout ce qu'une guerre civile peut offrir, et les Netflix du bas monde sublimer : les pillages, les viols, les bains de sang – entre cousins, entre voisins, entre frangins. J'avais assisté a contrario à des élans indépassables : des inconnus qui se soignaient, des ennemis qui s'entraidaient, des âmes qui partageaient leur quignon de pain. D'une certaine manière, face aux horreurs, on pouvait dire qu'on faisait de l'humanitaire. Seules nos méthodes différaient de celles de Médecins du monde.

– C'est qui ce on, ce nous ?
– Tu le découvriras, j'ai bientôt fini de le lire…
– Cette guerre, nous y assistons désormais en direct, à la TV, sur les écrans de nos téléphones…
– Oui, aucune série ne peut imaginer un tel scénario, autant de rebondissements, de menaces de fin du monde…
– Et ce n'est que la première saison !
– Je ne sais pas s'il y en aura une deuxième…
– J'ai entendu dire que ça s'installait…
– Non, comme dirait l'autre, ça s'incruste. Ça s'immisce.
– En parlant de séries, c'est tout de même inouï, le parcourt de ce type-là, le président ukrainien. De la série, qui repasse sur Arte en ce moment d'ailleurs, où il joue un prof qui devient un peu sans le vouloir président de l'Ukraine à sa réelle accession au pouvoir…
– Avec la bénédiction des Américains, experts en lois des séries…
– Il adore se filmer, diffuser ses vidéos sur les réseaux…
– C'est ce côté influencer qui lui a permis d'être choisi. C'est un bon acteur, un peu cabot, mais sympathique.
– Nous aussi, nous avons notre bel acteur en jogging de l'armée à l'Elysée, pas rasé…
– Mais la risée du monde entier…
– Ah oui ?
– Oui. L'imitateur ne sera jamais qu'une copie, un ersatz de sauveur, une fake news ambulante… Et sa cour de faux philosophes et autres va-t-en-guerre, journalistes carriéristes et serviles, gangsters et magouilleurs en tout genre, nuisibles conseillers de l'ombre, quel cirque écœurant et morbide ! Dire qu'une partie de nos concitoyens veulent en reprendre pour cinq ans…
– Pourquoi me racontes-tu tout ça cinq minutes avant d'éteindre la lampe de chevet ? Je vais encore avoir une insomnie…
– C'est leur projet, nous rendre complètement dingues…
– Tu ne veux pas qu'on regarde un truc ?
– Quel truc ?
– Je ne sais pas. Tu n'as pas rapporté un DVD de la médiathèque ?
– Tu as vu l'heure ?
– Si tu ne m'avais pas lu tous ces passages du livre de David Dufresne, nous aurions eu le temps de voir au moins le début du film…
– Ecoute, si cette nuit, Wladimir appuie sur le bouton rouge, tu mourras moins bête…
– Salaud !
– Tu vas où ?
– Me faire une tisane Nuit calme…
– Par la fenêtre ?

 

 

 


NB : David Dufresne sera ce soir à Ménilmontant, et participe demain au Meeting du Collectif Stop Bolloré, Salle Olympe de Gouge, 15 rue Merlin, 75011 Paris, à partir de 16h00. On y passera.

 

samedi 11 avril 2020

Dans une boucle




Il avait totalement loupé la guerre, il n'en connaissait absolument pas les tenants et les aboutissants, mais fort d'avoir vu quelques défilés triomphants à la télévision, Saul Karoo se prenait pour un nouveau Clausewitz doté d'une compréhension exhaustive de toutes les guerres à venir.
Et sa théorie était la suivante. 
Désormais, toutes les guerres ne seraient plus tournées que vers la destruction de l'intimité. Les guerres, grandes ou petites, civiles ou pas, étaient des attaques collectives contre la vie privée. Il faudrait encore de très nombreuses années avant que l'humanité soit totalement libérée du joug de l'intimité et que le souvenir de son existence soit même effacé.
Des guerres dans une boucle.

Steve Tesich, Karoo (1998)
trad. Anne Wicke, éd. Monsieur Toussaint Louverture, 2012

vendredi 10 avril 2020

C'est la guerre !

Robert Capa

Trois Générations
Le père mourut dans la boue de Champagne
Le fils mourut dans la crasse d’Espagne
Le petit s’obstinait à rester propre
Les Allemands en firent du savon

Paul Valet, in Les poings sur les i

samedi 22 novembre 2014

Toi aussi, bouge ton cul !

Parce qu'il n'y a pas que Mélanie Laurent en France. Parce que... Ben, je ne sais pas pourquoi. Un copain qui voulait m'énerver m'a envoyé ça. Et depuis, je ne cesse de me poser une question, une seule : pourquoi ?


Je mets au défi quiconque de regarder cette vidéo jusqu'au bout, qui n'est pourtant pas très loin puisque ce bijou ne dure que 4,50 min. 
Donc, maintenant, elle chante. Pour de vrai. Quand elle faisait Piaf, elle était cachée sous un maquillage lourd, prenant chaque jour 3 heures de préparation, nous avait-on dit. On ne la reconnaissait pas. Un peu comme si on m'avait engagé pour jouer Grace Kelly dans cet autre pensum de notre riche cinéma. Et, surtout, dans La môme, ce n'était pas elle qui chantait quand on entendait les refrains de son personnage. De quoi la remercier pour tous ces efforts en lui filant un Oscar. C'était la moindre des choses.
Le problème, c'est depuis. Hollywood, son gars Canet, leurs amis Lellouche, Dujardin et cie, ça a carte blanche désormais, ça starise toute la journée. Et des gens les paient pour ça. Ils sont devenus des décideurs. Ils marchent sur l'eau, comme on le voit ici.
Mais ça ne leur suffit pas. Tels les nouveaux riches que sont les footballeurs posant en caleçon pour des marques italiennes, nos vedettes transnationales du grand écran squattent plateaux télé, écrans publicitaires, industrie de la zique, journaux pipole, font le buzz à tour de rôle... Et pensent. Ils ont un avis sur tout. Surtout devant les micros tendus par les serveurs de soupe. S'ils se lançaient demain dans la politique, ils seraient élus. De vraies machines de guerre. Une guerre économico-culturelle, et donc politique. A l'américaine, avec le sourire et en bougeant son cul.