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mercredi 9 février 2022

Toute existence

 

Jamais encore la puissance de l’argent n’avait pénétré si loin dans les profondeurs de l’être, au risque de provoquer un équivalent psychique de l’irréversible évolution, dont l’anthropocène rend compte concernant la nature de notre planète. 
Nous ne nous en apercevons pas, pourtant des milliers d’horizons disparaissent en silence, à mesure que s’affirme cette remarquable coïncidence de la dynamique du capital avec celle des algorithmes. Car il s’agit d’une lutte sans merci contre tout ce qui pourrait s’y opposer. Et là n’est pas le moindre effet de cette révolution numérique, traitant données et flux en fonction de modèles mathématiques qui éliminent les singularités comme les irrégularités, jusqu’à effacer des pans entiers de ce que nous sommes, faute de conformité à l’ordre des algorithmes. Rien n’échappe à cette mutilation par formatage. Mutilation aussi insidieuse que silencieuse qui travaille constamment à nous intégrer à un univers exclusivement commandé par l’impératif du mesurable. 
Car là où règne le nombre, toutes les qualités deviennent équivalentes, à commencer par la polarité qui n’y fait plus sens, non sans court-circuiter tous les contraires. Le monde d’Internet repose sur ce principe de non-contradiction qui nous accoutume au lisse de l’image immatérielle, jusqu’à nous faire oublier l’espace et ses profondeurs. Comme si de rien n’était, nous assistons à cette dématérialisation se confondant avec une neutralisation intensive qui ne semble prospérer que de s’assujettir toute existence.

 

Annie Le Brun, Juri Armanda, Ceci tuera cela,
Stock, 2021

 

mercredi 13 octobre 2021

Tapis rouge

 

Gilles D'Elia


 

ses messages m'avaient échappé
pas bien doué pour
ce monde
de
l'instantanéité
j'ai pris mon temps
l'ai placé devant moi et mon verre
et fini par composer
le numéro de sa ligne privée
nasser en personne
a décroché après deux sonneries
si j'ai bien compris
il n'espérait plus de mes nouvelles
avait déjà sous le coude
une liste de remplaçants mais
il tenait beaucoup à moi
en raison de mes états de service
auprès d'un grand nombre d'actrices
si nous nous mettions d'accord
sans plus tarder
je pouvais passer signer
immédiatement
j'ai avalé une gorgée et
pensé à la facture du gaz
justement
à celle de l'eau
aux impôts
à mes dernières dépenses chez casto
balai à feuilles
pavillon pour luminaire
et son tube en laiton
perceuse à percussion
l'escabeau de 5 mètres de haut
aux meubles du bon coin
remontaient à la surface
des relents de ce monde
où j'avais toujours ignoré ma place
j'ai survolé le trajet d'ici au parc des princes
et exigé que leo mette à ma disposition
son jet privé
mon scooter est trop vieux pour rouler
dans la capitale
il a cru à une blague de pochtron
mais j'étais sérieux
je n'avais pas bu une goutte d'alcool depuis
trois semaines
j'ai ajouté que
des joueurs hispanophones seraient bientôt
recrutés par
son concurrent de ryad à newcastle
que j'étais parfaitement trilingue
et moi aussi je me foutais pas mal
d'amnesty international
entre un esclavagiste d'aujourd'hui
soudoyeur de décideurs
et un 
commanditaire d'assassinat de journaliste
à l'ancienne
c'était kiff kiff bang bang
alors il a promis

si j'ai bien compris
d'ajouter un zéro au montant en dollars du golfe
de m'envoyer son propre chauffeur
et avant de raccrocher
il a déplacé à voix basse
entre hommes
quelques mots sur la femme de leo
en lui enseignant notre belle langue
sans la lâcher d'une semelle
j'allais pouvoir reluquer ses belles jambes
et les palper si affinités
nous allions d'ailleurs pour des histoires de promotion
de coupe du monde sur tapis rouge
passer noël à doha
juste elle et moi
à son âge leo avait peur de se blesser
et ne s'occupait plus d'elle
dire que ce club
ses joueurs et ses suiveurs m'avaient toujours exaspéré
mais
si j'avais bien compris
c'était bien la première fois
que les fêtes de fin d'année
s'annonçaient supportables


charles brun, trêve de wag


mardi 15 juin 2021

Nus

 

Lydia Roberts

 

Je ne sais plus où tu en es resté, depuis le temps... Je t'ai dit que ma femme avait déménagé ? Elle habite à Paris, maintenant, dans les quartiers chics, je suis passé hier reboucher les trous. Elle se serait faite dégommer par l'huissier et le proprio. C'est assez courant, l'état des lieux devant huissier. Le proprio ne peut plus raconter n'importe quoi, ça protège le locataire. Et il y a de quoi être méfiant avec ce propriétaire. Tu te souviens, je t'avais raconté, elle avait, à son arrivée, repoussé les avances de ce sale type, bien lourdingue. S'il t'emmerde, dis-lui que tu envoies à sa femme les sms de harcèlement qu'il t'écrivait, elle a tout conservé. Un vai connard. Tu sais, il possède tout l'immeuble, à son arrivée, il lui avait présenté les autres locataires par ce qu'ils faisaient dans la vie : celui-ci travaille à la télévision, un tel au ministère de la Culture, et ainsi de suite... C'est bien pour ma fille, ce déménagement, ça l'éloigne de certaines personnes peu fréquentables. Je me fous qu'elle fume des pétards à 15 ans, je n'ai pas de leçons à donner dans ce domaine. Mais ce sont des gamins coincés dans leur banlieue, qui n'en sortiront jamais, qui tirent les autres vers le bas... Elle sera dans l'école publique, à Paris, elle connaîtra d'autres personnes. Elle veut travailler dans la mode, qu'est-ce que tu veux... Elle se fera d'autres réseaux, ça marche comme ça, et comme tout se passe ici... Elle a fait son stage de troisième au journal, elle était ravie. J'ai eu beau lui dire combien ce milieu était médiocre, que c'était l'un des secteurs les plus polluants de la planète, celui qui contribue le plus à la destruction de l'environnement, mais ça la fascine et c'est ce qu'elle veut faire... Sa soeur aussi, je l'avais prévenue. T'es pas capable de te débrouiller toute seule, tu n'ouvres jamais un livre, tu ne t'intéresses à rien, la journée sur ton portable avec tes conneries, résultat, elle est venue pleurer l'autre jour parce qu'elle n'a plus de couverture sociale. L'an dernier après le bac, elle n'a rien foutu, il y a eu le confinement, elle a rencontré son copain, dont le père est dans l'immobilier, s'est installé chez lui, enfin, chez sa mère, tous deux projettent de faire du fric dans ce secteur, du jour au lendemain, elle s'est inscrite à une formation, un truc bidon par correspondance, comme s'il était nécessaire de suivre des cours pour vendre des appartements, n'importe quel guignol peut faire ça, c'est comme taxi, ou VTC maintenant, tu te laisses guider par ton appli, ton gps, il suffit de savoir passer la première, fermer sa gueule, bosser 70 heures par semaine pour un smic et payer soi-même ses charges... Bref, la mutuelle ne reconnait pas le pseudo-centre de formation, et n'accorde pas à ma fille le statut d'étudiant, je l'avais prévenue, elle n'a rien voulu écouter, j'étais un emmerdeur, je lui ai dit de se débrouiller toute seule désormais, d'appeler la sécu, t'as un téléphone, non ?, eh bien il sert aussi à ça, à ce genre de démarches à la con, et je lui ai conseillé au passage de foutre la paix à sa mère, elle l'a appelée en pleurnichant, en disant que j'étais dur et injuste avec elle. Je pense qu'elle commence à comprendre qu'elle en aura vite fait le tour, l'immobilier, qu'une fois qu'elle aura du blé, si elle y arrive, elle s'apercevra avoir rempli sa vie avec du vent. Elle se met à lire, m'a parlé de Camus, dont elle a lu La peste, mais comme tout le monde depuis le Covid, c'est trop tard, je ne veux plus rien savoir, elle est adulte, je lui ai dit A 20 ans, j'avais quitté mes parents, j'étais autonome, je ne leur ai jamais plus demandé quoi que ce soit... Aujourd'hui, je ne sais pas ce qu'ils ont dans la tête, les gens de son âge. Fasciné par ce qui brille et ça s'arrête là. Pas de prise de tête. Comme les livres, faut pas que ce soit trop long. Tu en connais toi, des jeunes qui lisent ? Des lecteurs, en général ? La littérature ne sert à rien, c'est une occupation, tout au plus, un signe de reconnaissance au sein de petites coteries, parisiennes le plus souvent, mais, même ça... Aujourd'hui, j'ai l'impression qu'il suffit de dire, Je connais, J'ai aimé, C'est super, pas besoin d'argumenter, de développer. J'aime, j'aime pas, comme sur Facebook, on lève le pouce. Tu vois qui est Anne Imhof ? On a fait un papier sur elle au journal. Les gens sont en extase. J'adore ! Le redac' chef est rentré du Palais de Tokyo en disant C'est la plus grande expo que j'ai vue de ma vie ! Certes, mais encore ? Elle fait l'unanimité, l'événement, mais personne n'est capable de me dire en quoi c'est innovant, ce que signifient ces drônes qu'elle met en scène. Les plus fins nous disent que ça reflète notre monde, la surveillance, la violence du libéralisme, mais pourquoi alors faire sponsoriser sa carte blanche au Palais de Tokyo par Burberry ? Ne sait-on pas que sa compagne, elle-même artiste, est l'égérie de Balenciaga ? La subversion au service du plan, encore une fois. On a  atteint le stade ultime de ce que diagnostiquait Debord. Au journal, j'en vois passer des stagiaires, rien dans le crâne, aucune culture. Il y a bien une fille, 25 ans, qui est assez cinéphile, qui aime Antonioni, les films en noir et blanc, et à côté de ça, elle passe son temps à s'acheter des pompes, à flasher sur les baskets, les marques, je lui ai dit qu'elle était assez unique en son genre avec ses références culturelles, mais que je ne voyais pas la cohérence entre Antonioni et des sneakers... C'est comme les femmes avec qui j'entre en contact sur les applis. Plus conventionnelles les unes que les autres. Beaucoup cherchent un homme drôle. Faut être un clown pour vous séduire ? Raconter des blagues ? J'aime bien me marrer, mais faut avouer que la situation ne prête pas vraiment à rire. Je ne cherche que des femmes de mon âge. J'imagine que si je cherchais à baiser, à rencontrer des filles plus jeunes, je pourrais passer mon temps à ça. J'ai un copain, un vrai queutard, il chope tout ce qui bouge. Mais les femmes dans la cinquantaine, pour beaucoup, elles cherchent un homme ayant une bonne situation, un certain confort. C'est rédhibitoire pour moi, ce genre de rêves. Comment peut-on mettre ça en avant, frontalement ? Et certaines posent sur leur lieu de vacances, sur une plage paradisique, au bord d'une piscine de luxe, sur un yacht... Je zappe. Pour d'autres, Mes enfants sont ma priorité, pareil, je passe, je n'ai pas quitté ma famille pour m'en taper une nouvelle, constituée par d'autres qui plus est. J'ai mis sur mon profil que j'avais l'intention de me barrer d'ici, descendre dans le sud, m'installer dans un village, créer une galerie, faire ça à deux, vivre un peu à l'aventure. Moi, je rêve de ça, un peu roots, tu vois, à bivouaquer au bord d'une rivière, à improviser, mais avec une CB dans la poche en cas de coup dur, d'imprévus, j'assume la contradiction. Je me rends compte que j'ai pris un risque énorme en quittant ma femme à plus de 50 ans. Et ce que je vis depuis deux ans, c'est l'expérience de la solitude la plus complète. Je noircis l'écran dès le matin, seul dans ma chambre de bonne, je me demande pourquoi j'écris, pour qui, si ce n'est pour moi... Une bonne situation, tu te rends compte ? Ce désir de sécurité, ça rejoint ce dont on nous bassine à longueur de journée, à coup de sondages, l'insécurité, préoccupation principale des Français... J'étais l'autre jour à la manif contre l'extrême-droite, tu veux voir les photos ?, je les ai tous vus, les figures des Insoumis, mais pas un socialiste, ou un communiste, un vert, c'est vrai qu'ils ne peuvent être partout, quand on défile à côté des flics, on choisit clairement son camp. L'ordre, que rien ne change. On ne réfléchit plus qu'avec nos émotions, elles-mêmes dictées par les médias, les réseaux sociaux, ce qui fait le buzz. Il n'y a plus personne, aucun intellectuel en France, pour mettre en parallèle par exemple la petite claque que se prend Macron, filmée sous tous les angles, et les personnes éborgnées et mutilées par les forces de l'ordre, comme on dit, dont on veut censurer les images. Quand la seule pensée officielle, médiatique, est celle de gens comme Luc Ferry, philosophe de pacotille et ancien ministre, qui appelle à tirer à balles réelles sur la foule désespérée et en colère, ou Enthoven, cet escroc, sorte de Dick Rivers de la philosophie, qui déclare tranquille qu'en cas de deuxième tour Le Pen-Mélenchon, il votera Le Pen sans hésitation, mais attention, à 19h59, c'est ça son principal argument, au dernier moment, un alibi qui reflète sa sclérose intellectuelle, plutôt Trump que Chavez, mais il carbure à quoi, ce pauvre homme ? Comme lui, d'autres intellectuels médiatiques attendent l'arrivée de l'extrême-droite, qu'on n'appelle plus comme ça, tu as remarqué, à force de la banaliser, la normaliser, ils sont prêts à se mettre à son service, à collaborer, ne s'en cachent plus, ils savent bien que ce parti garantira les intérêts de la classe à laquelle ils appartiennent, qu'il n'a jamais été proche du peuple, contrairement à ce que l'héritière prétend, que son programme est nul, qu'il se résume à Les Arabes, dehors !, qu'ils continueront la même politique de destruction de ce que l'on nommait hier encore le tissu social... Tiens, tu as vu, Fayard, du groupe Hachette, les marchands de canons, qui publie une édition de luxe de Mein Kampf, traduction sur plus de dix ans assurée par un type qui a traduit Freud, Günther Grasss, Zweig... Guère étonnant que cet événement éditorial survienne aujourd'hui. Quand des chefs-d'œuvres de la littérature allemande n'ont jamais été traduits, et ne le seront jamais, on décide de consacrer 10 ans à l'édition de cette saloperie, certes commentée, c'est là aussi l'alibi principal, c'est la moindre des choses pour un truc vendu à 100 euros ! Entre ça et les récentes tribunes des généraux, la démission fracassante du chef-d'état major annoncée comme un symbole pour le 14 juillet, je ne vois pas comment cette guerre des classes larvée ne va pas se transformer en véritable guerre civile... Tu te souviens du film de Nanni Moretti, Bianca, le personnage travaillait dans une école baptisée Marilyn Monroe, les salles de classes étaient ornées de portraits d'acteurs hollywoodiens, évidemment un clin d'œil de cinéphile, mais aussi une réflexion sur les références culturelles de nos sociétés, la sous-culture, l'abrutissement généralisé, en marche, un peu comme ce que faisait Groland par la suite, et aujourd'hui, à Paris, tu as entendu ça ?, Hidalgo et Bachelot s'apprêtant à inaugurer une esplanade Johnny Hallyday devant le Palais omnisport de Bercy, à deux pas du ministère des Finances, un bras d'honneur à l'Etat de la part de la classe dirigeante, ce pitoyable chanteur belge étant l'un des plus grands fraudeurs et exilés fiscaux... Ma femme est allée l'autre jour au restaurant avec son nouveau compagnon, depuis le temps qu'on attendait ça, hein, ils passent commande et choisissent un petit vin du Lubéron à la carte, enfin, à la carte, il y avait sur la table un code QR que les clients lisent avec leur smartphone pour avoir accès à la carte, plus de carte papier, normes sanitaires obligent, tu vois où on en est, et lorsqu'elle s'apprête à goûter le vin, aucune saveur, c'est même dégueulasse, elle se sert un verre d'eau pour faire passer, même goût, elle en parle avec son mec, qui boit à son tour, même réaction, c'est imbuvable, l'eau comme le vin, ils appellent le serveur et demandent d'autres verres, le type s'excuse, c'est dû au produit anti-Covid qu'ils mettent dans leur lave-vaisselle, ils avaient arrêté car des clients se plaignaient, mais ils ont été rappelés à l'ordre, c'est obligatoire, le garçon a promis d'essayer de négocier pour réduire la dose, en fait de protection sanitaire, tu ne profites de rien, tu perds le goût des choses, autant avoir le virus, non ? Tu vas te faire vacciner, toi ? Ce qui m'effraie, ce sont tous ces gens qui se précipitent dans les vaccinodromes comme du bétail, s'injectent des produits expérimentaux pour pouvoir partir en vacances, se sentir libres, libres de faire comme tout le monde, brandissant leur pass sanitaire... Ils n'ont pas compris qu'il n'y aura pas de retour en arrière, que l'on sera, pour tout, bipés comme un vulgaire produit à la caisse du supermarché ? Comment se tenir à l'écart de tout ça, ne pas participer au plan, tu fais comment, toi ?


jeudi 10 juin 2021

Existentialisme

Michael Wolf



 

19 janvier 1988

 

Difficultés financières absolument monstrueuses.

Le fait de déménager n'arrange pas les choses. Dettes partout.

C'est passionnant. Si je « réussis » (lecteurs notez les guillemets), si « je réussis » (et modification des guillemets), « si je réussis » (« l'humour chez les pauvres »)... des merdeux, moi-même, pourrons bâtir de grandes théories à la fin des repas sur la place de l'argent dans l'oeuvre...

Si je perds, il n'y aura rien à en dire. Perdre c'est se taire et ne jamais susciter de commentaires (passer sous silence).

Difficultés inquiétantes, ceci dit. La peur des pauvres.

Des cartons plein l'appartement. Le téléphone coupé.

La peur. L'angoisse. (Oh comme c'est beau, Gérard-Jean ce sentiment d'insécurité qui vous conduit, n'est-ce pas ?, à l'existentialisme...)

 

Jean-Luc Lagarce, Journal 1977-1999,
éd. Les solitaires intempestifs

 

 

samedi 20 mars 2021

Anna et nous

 

Fritz Henle

 

— Tu sais, lorsque je suis arrivée devant le fameux magasin dont je t'avais demandé de me retrouver l'adresse, il y avait tellement de monde que j'ai fait demi-tour. 

— Les gens avaient certainement peur que ça ferme au premier jour du confinement...

— Je ne sais pas car, comme j'étais dans le quartier, je n'ai pas pu résister et suis passée chez l'antiquaire de la rue Ballu, que j'adore. Ça faisait tellement longtemps... Même si je ne pouvais rien acheter, je me suis dit que je n'aurai certainement pas l'occasion d'y retourner avant un bon moment. 

— Tous les prétextes te sont bons, ma chérie... 

— Toujours est-il que l'antiquaire m'a dit qu'elle resterait ouverte pendant le nouveau confinement.

— C'est un commerce essentiel ?

— Faut croire. Dans ces quartiers... Tu sais, ça a tellement changé : la rue Biot était pleine de gens, des jeunes qui buvaient des coups sur le trottoir, les bars étaient ouverts, sauf que les clients consommaient à l'extérieur...

— Un dernier verre tous ensemble avant le nouvel enfermement...

— Peut-être. Mais je pense surtout que dans certains quartiers, les contrôles de police sont, disons, plus souples... Bref, l'antiquaire m'a reconnue. C'est bien vous qui habitez Montreuil ? J'ai été obligée de lui dire que désormais je vivrai plus loin...

— Il n'y a aucune honte à cela, n'est-ce pas ?

— Je lui ai tout raconté : la vente de la maison, l'impossibilité de se reloger à Montreuil, l'attente interminable...

— ...La pauvre...

— En substance, rassure-toi. Dans la boutique, il y avait une comédienne, dont je ne me souviens pas le nom. Enfin, un visage qui ne m'était pas inconnu, malgré le masque, une comédienne, qui écrit aussi je crois. Ah, ça m'énerve de ne pas retrouver son nom...

— La grande Florence Foresti ? Amanda Sthers ?

— Mais non !... Peu importe. En tous cas, lorsque j'ai montré à l'antiquaire une photo du carrelage que nous venons d'acheter...

— ...Quel besoin avais-tu de montrer le carrelage de nos toilettes acheté chez Leroy Merlin ?!

— Parce qu'il est beau et que j'ai vu chez l'antiquaire un objet, que je n'ai pas acheté, je te rassure, qui se marierait parfaitement avec ces couleurs...

— Je n'aime pas tes Je te rassure, j'ai l'impression d'écouter un membre de la grotesque bande de truands amateurs qui nous gouverne...

— Les chiffres ne sont pas bons...

— Tu sais bien, les chiffres restent des chiffres et lorsqu'on ne pense qu'à partir des chiffres, on est mal barré...

— Toujours est-il que cette femme, la comédienne, s'est intéressé à notre carrelage, et n'en revenait pas qu'on l'ait trouvé chez Leroy Merlin...

— Tu lui as dit que c'était ton chéri qui l'avait dégoté parmi toutes les immondices vendues dans ce magasin ?

— Tu as une photo d'Anna Gavalda ?!

— Qu'est-ce qui te prend ?

— Dans ton ordinateur !

— Que veux-tu que je fasse avec une photo d'Anna Gavalda dans mon ordinateur ?

— Sur internet ! Je suis sûre maintenant que c'était elle !

— Comment ça, elle ? ! La comédienne ?

— Oui, enfin... Cherche... Je t'ai dit que je connaissais ce visage, que c'était une comédienne ou quelqu'un qui écrivait. Oui, c'est elle !!!

— Mon dieu...

— Quelle andouille... Anna Gavalda... Incroyable !

— Il n'y a rien d'incroyable, ma chérie. Il arrive souvent, lorsqu'on est à Paris, de croiser... 

— ...Ce qui est incroyable, c'est qu'elle semblait avoir peur de dépenser de l'argent quand elle est certainement millionnaire...

— Comme tu le sais, ma chérie, ce sont souvent les personnes ayant de l'argent qui...

— ...Il y avait un ensemble composé d'un mini-arrosoir, un mini-tamis, un mini-seau, en fer blanc, des jouets d'enfant, comme avant... Elle a demandé le prix et lorsque l'antiquaire lui a dit 30 euros, elle a semblée rassurée et les a fait mettre de côté. 

— Elle a des enfants peut-être...

— C'est ce que lui a demandé l'antiquaire. A quoi, Anna Gavalda a répondu qu'il leur sera formellement interdit d'y toucher.

— Bravo... 

— C'est dingue. Dire que lorsqu'on a évoqué ce nouveau confinement, elle a lâché qu'elle ne comprenait pas pourquoi les Français ne se révoltaient pas.

— Anna Gavalda a dit ça ? En effet, c'est dingue...

— Peu de temps après mon arrivée dans la boutique, l'antiquaire s'est excusée auprès d'elle parce que nous discutions toutes les deux, heureuses de nous revoir. Si vous avez besoin de quelque chose, connaître un prix, n'hésitez pas. A quoi Anna Gavalda a répondu Ne vous en faites pas, je suis sage comme une image.

— Une belle révolutionnaire de papier glacé, sage comme une image. Elle écrit toujours dans Elle ?

— Tu te moques, mais j'ai lu certains de ses livres, moi...

— Je n'en doute pas. Je ne la connais pas. Jusqu'à ce soir, je ne savais même pas à quoi elle ressemblait, et effectivement, je ne l'ai jamais lue...

— Je te concède qu'elle peut être énervante. J'ai demandé le prix d'un tableau, une peinture de fleurs quelconque. L'antiquaire me dit que, pour moi, elle le fait à moitié prix : 100 euros. Et là, Anna Gavalda me dit Ah oui, je l'avais remarqué, moi aussi...

— Elle n'a pas supporté que tu t'intéresses à quelque chose qu'elle avait négligé...

— Je suis persuadée que dès que je suis partie, elle s'est empressée d'acheter ce tableau. En fait, et c'est ce qui m'énerve le plus, si elle le voulait, elle pouvait acheter toute la boutique...

— Tu vois, ma chérie, dans un sens, c'est bien que nous n'ayons pas un rond. Tu n'aurais pas su quoi acheter...





mardi 28 juillet 2020

Toutes ces choses

DR


Fin 1969, Jean-Patrick Manchette a 27 ans. Après des années de travaux d'écriture alimentaire, il envisage de passer à la réalisation et attend pour la première fois une réponse de la commission de l'Avance sur recettes du CNC. En jeu, un projet de film développé avec Jean-Pierre Bastid, écrit en grande partie par Manchette. Dans les pages de son Journal, à la date du lundi 1er décembre, il note :
Des coups de téléphone aux gens de la commission. Une difficulté épaisse à les joindre. Je me sens non exactement découragé, mais saisi par la même indifférence qui m'a fait abandonner, à six ou huit reprises, le bachotage en vue de l'oral de philologie. Cette commission au cursus honorum — parcours du non-combattant ― on la refuse soudain, sans révolte, car ce refus n'est pas constructif. On se laisse couler. Ne pas participer à la manipulation que le système veut opérer sur vous.
Et le vendredi suivant :
Avance obtenue aujourd'hui sur LES DANSEURS, quarante briques. Je suis scié.
C'est un changement majeur de niveau. C'est la possibilité de devenir metteur, d'avoir un revenu mensuel de cinq briques. C'est un bouleversement complet.
Puis, le samedi :
Je nage dans le bleu, à cause de cette avance. Au point que je n'arrive pas à dormir, surexcité que je suis.
J'ai pas mal arrosé ça, aujourd'hui et hier. Canceil est passé cet après-midi.
Les coups de téléphone crépitent.
Je ne vois pas pourquoi on m'a donné l'avance. Le scénario est bon, certes, mais ce n'est pas une explication. La commission est sans nul doute incapable de prendre conscience qu'il est bon, absolument. Elle aime simplement tel et tel texte, en fonction de ce qu'il est, qui est inconnu. Toutes sortes de raisons font qu'un soldat, sur un champ de bataille, ramasse une balle perdue.
(...) Pour moi, je crois que ça vient à temps. Je touchais le fond de l'épuisement et du dégoût. Me venait la peur vertigineuse de la stérilité dépressive. Je ne pouvais plus imaginer sans un frisson incontrôlable la page blanche qu'il faut noircir de niaiseries.
(...) C'est un bouleversement,
c'est un énorme bouleversement. Mon bonheur, c'est l'ébaubissement fatigué de Mélissa, qui croyait tant que les choses comme ça ne peuvent nous arriver. Et c'est l'expectative de réelles denrées, de vrais talbins, de vrais changements pratiques dans la vie de Mélissa et moi ― appartement, habits, repos, voyages, quiétude ; surtout quiétude, un peu. Savoir de quoi demain sera fait, et dormir, en conséquence, quiétement.
Demain, nous irons à la campagne, au restaurant, au cinéma. Demain, nous ne foutrons rien. Toutes ces choses.
Pour le moment, au passage, plaisir de marcher sur des pieds qui essuyèrent leurs semelles sur nos gueules. Le bon Lapoujade, par exemple. Et puis, n'importe qui, devant qui Mélissa se sentait minable. Ah je suis content, et j'aime ma femme et mon enfant.