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vendredi 12 mai 2017

Un monde perdu

Jugé trop cynique, le jeune Aki Kaurismaki est recalé de l'école de cinéma d'Helsinki. Après divers métiers (ouvrier, manutentionnaire, facteur..) il se rabat sur celui de comédien dans les films de son frère, Mika, et enfin sur celui de réalisateur dès 1983 avec... une adaptation de Crime et Châtiment... 




Je crois que je découvre son cinéma en travaillant pour un festival espagnol puis lorsque Philippe, féru de Cioran, Dagerman, Bergman et de cinéma nordique — et malheureusement pour lui de jeunes Scandinaves, mais c'est une autre histoire — me parle de Shadows in Paradise et Ariel qu'il a pu savourer, il me semble, à Rouen et son Festival du cinéma nordique, aujoud'hui disparu. Je ne sais plus dans quel ordre je vois ces films. Mais me souviens parfaitement de la claque reçue par La Fille aux allumettes. Le "cynique" avait prétendu qu'à côté de ce film, Bresson, c'était du petit lait – quelque chose dans ce goût. Radical mais partagé entre Lubitsch et le théoricien du cinématographe, je trouve alors chez Kaurismaki à la fois l'exigence de la mise en scène, des préoccupations politiques proches des miennes, et l'apparente légèreté du propos. Revoir aujourd'hui ces images, celle d'un monde ouvrier sans représentation et caricaturé en électorat frontiste, impensables à l'heure d'une société start-upisée, n'est pas sans provoquer sourire, plaisir et envie de meurtre...



mercredi 3 mai 2017

La femme du fils du poseur de briques


Un jour, j’ai sorti un livre et c’était ça. Je restai planté un moment, lisant et comme un homme qui a trouvé de l’or à la décharge publique. J’ai posé le livre sur la table, les phrases filaient facilement à travers les pages comme un courant. Chaque ligne avait son énergie et était suivie d’une semblable et la vraie substance de chaque ligne donnait sa force à la page, une sensation de quelque chose sculpté dans le texte. Voilà enfin un homme qui n’avait pas peur de l’émotion. L’humour et la douleur mélangés avec une superbe simplicité. Le début du livre était un gigantesque miracle pour moi. J’avais une carte de la Bibliothèque. Je sortis le livre et l’emportai dans ma chambre. Je me couchai sur mon lit et le lus. Et je compris bien avant de le terminer qu’il y avait là un homme qui avait changé l’écriture. Le livre était Demande à la poussière et l’auteur, John Fante. Il allait toute ma vie m’influencer dans mon travail. 

Ces mots de Bukowski, extraits de sa préface à Demande à la poussière (déjà cités ici), j'en avais fait une dictée pour mes filles du temps que nous faisions ce genre de choses. Bien entendu, l'intention était grossière, le désir de leur transmettre mon amour pour Fante. Ça a marché avec la plus jeune qui d'ailleurs ne m'a toujours pas rendu le recueil de nouvelles, Grosse Faim. J'avais à peu près son âge aujourd'hui lorsque, collé toutes les semaines à Cinéma Cinémas, je découvrais l'existence de ce fils de poseur de briques italien. Les mois suivants, je dérobais tous ses titres dans les rayons de la Fnac. En revoyant ces images aujourd'hui, l'entretien rondement mené avec Joyce Fante, la nostalgique musique qui accompagne les photos de famille et la disparition de Bunker Hill et de ses rêves, je me demande si Fante aurait aimé ça. Quant à Bukowski, n'en parlons pas... Peu importe. Je boirai un coup à ta santé ce soir, John !




vendredi 16 janvier 2015

Au cinéma ce soir

Dans le monde d'avant, une émission de télévision a contribué à me faire aimer le cinéma. Les reportages étaient tournés en pellicule, les séquences avaient la durée d'une bobine 16 mm., peu de montage, donc de manipulation, de censure, de pensée politiquement correcte. C'était avant les making-of javelisés. Je me souviens avoir vu ce numéro de Cinéma, cinémas. Je me demande si j'ai bien saisi alors la chance qui était la mienne. 
Ici, Pialat joue un peu à Pialat devant les caméras, Depardieu est intenable, comme toujours, mais tous deux se montrent généreux, attentionnés, déconneurs, loin de l'image d'eux colportée par la doxa. Loin aussi, Pialat, de tous ces réalisateurs d'aujourd'hui, casque sur les oreilles et yeux fixés sur le moniteur, coupés des hommes et des femmes qu'ils dirigent. Pialat se tient au milieu de son équipe, s'efface, bouscule les autres quand ça ronronne, se fout du bruit pendant les prises, attend la vie et surtout savoure. Depardieu est un monstre, on le sait, mais pas que pour son physique. Il l'est car naturel, spontané, ingénu parfois, dans une certaine vérité, sincère, bosseur, un gamin d'une présence magnifique. 
A l'heure de la soupe médiatique quotidienne, sans saveur et seule soucieuse du SAV selon les clauses de contrat des VRP, revoir ces images permet de mesurer ce que l'on a perdu.