Affichage des articles dont le libellé est Jacques Prévert. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Jacques Prévert. Afficher tous les articles

jeudi 12 mars 2026

Force majeure

 

René Groebli

 

– Les grandes villes ne pensent qu'à elles-mêmes, on le sait. Je pourrais chanter comme Ferré…
– Chanter quoi ?  
– Paris, je ne t'aime plus.
– Moi, je n'aime pas Ferré, donc abstiens-toi.
– S'il te plaît.
– S'il me plaît quoi ? 
– Abstiens-toi, s'il te plaît. Il faut ajouter S'il te plaît, sinon, ça ressemble à une de ces énièmes injonctions quotidiennes…
– Tu n'as pas pris plaisir à retourner sur les pas de ta jeunesse ? 
– Ils sont effacés comme ceux des amants désunis de la chanson de Prévert. 
– Encore une chanson…
– Qu'y a-t-il de plus important qu'une chanson ?  
– La personne à laquelle on pense quand on l'écoute.

– C'est vrai. 
Le cinéma ?  
– Quoi, le cinéma ?  
– Aussi important ou plus qu'une chanson. 
– Ça l'a été. Ce n'est plus vrai.
– Le film n'était pas trop mal. 
– Tout repose sur Lucchini.
– Oui, l'intrigue est très simple. Ce qui en fait certainement le meilleur film de Bonitzer.
– Certainement. C'est dingue ! 
 
–  Quoi donc ? 
–  Le fait de se retrouver à évaluer la qualité des films de ce gars-là…
– DimensionsC'est quoi ? 
– Calaferte. Justement, je l'ai sous la main car je voulais t'en parler. C'est son dernier carnet. Plus exactement : c'est le journal qu'il a tenu en 1993, c'est la dernière année complète.
– Complète ?
– Oui, il meurt en 1994, en mai, je crois. 1993 est donc sa dernière année complète. Il existe un carnet de 1994, mais force majeure oblige…
– Toujours. 
– Oui…
Il avait quel âge ?  
– Je ne sais plus… Tiens, il était né en 1928, comme mon père. 
– Ça fait quoi ?  65 ans ?  C'est jeune…
– Comme mon père. Il était fils de maçon.
– Comme ton père.
– Non, c'est mon père qui était maçon. 
– Oui, c'est ce que je voulais dire. 
– Mon père aussi est mort en mai. Un an avant Calaferte, 1993, l'année de ce carnet. Quelle coïncidence…
– C'est ce dont tu voulais me parler ?  
– Non, mais c'est troublant. Je voulais te parler d'une autre coïncidence. J'ai dégoté ces carnets lundi, le jour où nous avons vu ce film de Bonitzer qui repose essentiellement sur Luchini et son admiration sans bornes et tapageuse de Victor Hugo. 
– Tu as acheté ce livre au cours de ta fameuse errance ?  
– Exact, après le rendez-vous médical. J'avais beoin d'une consolation…
– Le rendez-vous s'est pourtant bien passé.
– En partie, oui. Bref,…
– Comment ça 
« en partie » ?
– Pour le reste, elle m'a dit qu'il n'y avait rien à faire. C'est à vie. Ce qu'il en reste, du moins…
– Comment ça « Ce qu'il en reste » ?  C'est sinistre…
On verra. Revenons si tu le veux bien à Calaferte et Luchini.
– Calaferte n'était-il pas Italien comme Luchini ?  
– Aussi. Tu te souviens de cette scène dans laquelle une des jeunes actrices, qui veulent réhabiliter toutes ces femmes qui gravitent autour de Victor Hugo, traite le poète de queutard ?  
– Oui, bien sûr. Et le personnage de Luchini, Zucchini – quelle trouvaille ! –, s'emporte…
– … est surpris, disons, déçu même qu'on puisse réduire Hugo à ça. Eh bien, le soir même, en me couchant, j'ai lu quelques pages de Calaferte. Tu dormais déjà, et j'ai oublié de t'en parler depuis. Ecoute ça : 

En 1851, Juliette Drouet écrit à Victor Hugo : « Vous dites que dans ces journées de Décembre je vous ai sauvé la vie. Je n'en sais rien ; si j'ai fait quelque chose, cela ressemble tant au devoir que je ne saurais y voir une belle action.
Parce que je vous aurais sauvé la vie, vous me donnez cent mille francs; c'est tout simple. Et je les refuse. C'est tout simple aussi.
Reprenez vos cent mille francs. Je ne veux qu'une chose, être aimée. »

« Ainsi, c'est Calaferte qui parle, a-t-on un aperçu de la subtilité du gros tromblonneur. »
– Tromblonneur ?  
– Oui, j'ai cherché. C'est l'équivalent de queutard…
– Ça alors…
– Tu l'as dit… Tu ne trouves pas que c'est extraordinaire ?… Tu dors ? Je t'ennuie avec mes histoires
?  
– Non, mais pourquoi choisis-tu toujours le soir pour me les raconter ?  
– Quand devrais-je le faire ?  Dans la journée, nous sommes pris tous deux par le boulot…
– Mais le soir, une fois au lit, on s'écroule… Alors qu'on pourrait y faire tout autre chose…
– Ça te prouve au moins que je ne suis pas un vulgaire tromblonneur…
– Dommage…


mercredi 9 novembre 2022

Une autre tête

André Kertész

 

Il est terrible
le petit bruit de l'œuf dur cassé sur un comptoir d'étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim
elle est terrible aussi la tête de l'homme
la tête de l'homme qui a faim
quand il se regarde à six heures du matin
dans la glace du grand magasin
une tête couleur de poussière
ce n'est pas sa tête pourtant qu'il regarde
dans la vitrine de chez Potin
il s'en fout de sa tête l'homme
il n'y pense pas
il songe
il imagine une autre tête
une tête de veau par exemple
avec une sauce de vinaigre
ou une tête de n'importe quoi qui se mange
et il remue doucement la mâchoire
doucement
et il grince des dents doucement
car le monde se paye sa tête
et il ne peut rien contre ce monde
et il compte sur ses doigts un deux trois
un deux trois
cela fait trois jours qu'il n'a pas mangé
et il a beau se répéter depuis trois jours
Ça ne peut pas durer
ça dure
trois jours
trois nuits
sans manger
et derrière ces vitres
ces pâtés ces bouteilles ces conserves
poissons morts protégés par les boîtes
boîtes protégées par les vitres
vitres protégées par les flics
flics protégés par la crainte
que de barricades pour six malheureuses sardines...
Un peu plus loin le bistrot
café-crème et croissants chauds
l'homme titube
et dans l'intérieur de sa tête
un brouillard de mots
un brouillard de mots
sardines à manger
oeuf dur
café-crème
café arrosé rhum
café-crème
café-crème
café-crime arrosé sang !...
Un homme très estimé dans son quartier
a été égorgé en plein jour
l'assassin le vagabond
lui a volé deux francs
soit un café arrosé
zéro franc soixante-dix
deux tartines beurrées
et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.
Il est terrible
le petit bruit de
l'œuf dur cassé sur un comptoir d'étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim.

 

Jacques Prévert, "La Grasse matinée", in Paroles

mardi 4 octobre 2022

La distinction

Michel Maiofis

 

A l'époque où le poète havraiset maudit –, Jacques Prevel, ami d'Antonin Artaud, cherchait à se faire un nom, ne serait-ce que pour échapper à la confusion dans laquelle les lecteurs distraits pouvaient sombrer– Jacques Prévert, voire Jacques ou René Crevel– il tombe par hasard, dans un café de Saint-Germain-des-Près, sur l'auteur de La Pêche à la baleine. Illuminé, sûr de lui, Prevel annonce à Prévert qu'il signera désormais ses textes, afin donc d'éviter tout imbroglio, de ses deux prénoms: Jacques Marie Prevel. Prévert félicite Prevel. Mais Prévert confie à Prevel, un tantinet malicieux, se prénommer Jacques Marie.
Quand ça veut pas…

 

 

mardi 18 juin 2019

Vivre vivant

Gilles d'Elia

Lorsqu'un vivant se tue, c'est chez les vivants, une grande effervescence.
Comme lorsque la maison flambe, qu'on baptise le petit ou qu'on écrase le chat avec la voiture d'enfant par inadvertance.
— Nous le voyions si souvent, le sourire aux lèvres et le verre à la main, et il s'est tué lui-même, c'est à peine croyable...
— Et pour quelles raisons ?...
Et tous de trouver des réponses.
Singulière et peu vivante question, singulières et peu vivantes réponses.
Souvent, les hommes réclament ce qu'ils appellent la Vérité : avec incohérence, mais avidement leurs yeux supplient qu'on leur mente. Beaucoup parmi eux vivent de simulacres et ces simulacres leur sont plus indispensables que le pain, l'eau, le vin, l'amour ou les lacets de leurs chaussures.
Par chance et malchance et par concours de circonstances, enfance privilégiée, chute sur la tête, enfin n'importe quoi, celui qui veut et qui peut échapper à cette affreuse façon de vivre et qui sait qu'au delà du quai les tickets sont tout de même valables, puisqu'il n'a pas pris de ticket essaye de vivre autrement, essaye de vivre vivant.
Parfois il réussit.
Et comme l'autre prouvait le mouvement en marchant il prouve le bonheur en étant heureux.
Et il s'habitue à cette vie.
Mais presque tout s'unit contre les vivants vivants. Et c'est le chœur des méprisants : « Regardez celui-là, il se laisse vivre et il ne donne pas ses Raisons ! »
Parfois le vivant en a marre.
Parfois un être qui adore la vie se tue tout vif et sourit à la vie en mourant.
Le cheval calculateur qui se tue en pleine représentation, en pleine piste, le public suppose qu'il a fait une erreur dans ses chiffres et qu'il ne peut supporter un pareil déshonneur.
Brave cheval calculateur !
Tout petit, quand, à coups de fouet, on t'apprenait à faire semblant de compter, déjà tu pensais à mourir, mais personne ne le savait.
Jacques Prévert, Spectacle



vendredi 5 mai 2017

Pourquoi pourquoi


Andrés Cañal


Depuis longtemps
quand ils disent pourquoi
quand ils répètent pourquoi
et quand ils vous ordonnent
de quémander pourquoi
c'est pour taire pourquoi
escamoter pour moi

Question à rien
réponse à tout
Il n'y a pas de problème
Il n'y a que des professeurs

Et déjà le piège prend peur
le piège à cons
le piège angoisse
le piège terreur
Pas même ignorée la question
pas même réfutée la question
pas même huée moquée tournée en dérision
Déjà un grand savoir commence
l'heureuse démantibulation.

Jacques Prévert, in Fatras

vendredi 7 octobre 2016

La liberté des autres


Etranges étrangers

Etranges étrangers
Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel
hommes de pays loin
cobayes des colonies
doux petits musiciens
soleils adolescents de la porte d’Italie
Boumians de la porte de Saint-Ouen
Apatrides d’Aubervilliers
brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris
ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied
au beau milieu des rues
Tunisiens de Grenelle
embauchés débauchés
manœuvres désœuvrés
Polacks du Marais du Temple des Rosiers
cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone
pêcheurs des Baléares ou du cap Finistère
rescapés de Franco
et déportés de France et de Navarre
pour avoir défendu en souvenir de la vôtre
la liberté des autres


Esclaves noirs de Fréjus
tiraillés et parqués
au bord d’une petite mer
où peu vous vous baignez
Esclaves noirs de Fréjus
qui évoquez chaque soir
dans les locaux disciplinaires
avec une vieille boîte à cigares
et quelques bouts de fil de fer
tous les échos de vos villages
tous les oiseaux de vos forêts
et ne venez dans la capitale
que pour fêter au pas cadencé
la prise de la Bastille le quatorze juillet

Enfants du Sénégal
dépatriés expatriés et naturalisés

Enfants indochinois
jongleurs aux innocents couteaux
qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés
de jolis dragons d’or faits de papier plié
Enfants trop tôt grandis et si vite en allés
qui dormez aujourd’hui de retour au pays
le visage dans la terre
et des bombes incendiaires labourant vos rizières
On vous a renvoyé
la monnaie de vos papiers dorés
on vous a retourné
vos petits couteaux dans le dos.

Etranges étrangers

Vous êtes de la ville
vous êtes de sa vie
même si mal en vivez
même si vous en mourez.

Jacques Prévert, in La pluie et le beau temps, 1955.

samedi 3 janvier 2015

De l'intranquillité de l'âme

Frédéric Pierrot, certainement l'un des comédiens français des plus passionnants, des plus dingues, s'est lancé il y a quelque temps dans une série de lectures de deux de ses auteurs fétiches : Jacques Prévert et Fernando Pessoa. Ici, en duo avec le batteur de jazz, Christophe Marguet, il nous livre quelques extraits de textes de l'immense Portugais intranquille.