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vendredi 7 mai 2021

Une femme disparaît

 

Hans-Peter Feldmann

 

J'ai désormais le sentiment, dit-elle en posant son livre, de n'être plus qu'une note en fin de volume, ignorée par 92% des lecteurs. Avec la certitude que des 8% restant, 96% l'estiment légèrement désuète, voire superfétatoire.

 

charles brun, dites-moi tout

mercredi 24 mars 2021

C'est mort

 

Saul Leiter

 

Lorsque le journaliste fait remarquer à Richard Morgiève une étrange utilisation des temps verbaux dans son dernier roman, quand il balance par exemple un passé composé là où on attendrait un passé simple, celui-ci est formel :

Objectivement le passé simple, c'est mort. Il ne fait plus partie de la langue française. C'est plus possible : j'ai pu l'utiliser, quand j'écrivais il y a quarante ans, mais là on peut plus. Alors, ce qui me branche à fond, c'est de jouer avec l'imparfait et le passé composé : l'imparfait, si on lui retire le passé simple, a une autre valeur de vitesse. Ça change tout.

 

entretien de Richard Morgiève avec Gilles Magniont
à l'occasion de la publication de Cimetière d'étoiles, éd. Joëlle Losfeld
in Le Matricule des anges, n°221, mars 2021

samedi 6 mars 2021

La soif des mots pleins

Sergio Purtell


Je me suis hier soir, quittant Calet, à regret, étourdi, entièrement remis, enfin, au Cavalier noir, long poème sous forme de roman du croquant discret Philippe Bordas, tant vanté par l'ami Hubertus.

 

Si j’ai quitté la cité d’enfance, les tours et les barres, les parois de ferro-béton entre quoi je dormais, c’est poussé par la soif que rien n’apaise, celle des mots pleins. 
Cette route vers une langue entière, rêvée depuis le vide et immensifiée par lui, je l’ai prise, il y a bien longtemps, inconscient des périls, et le voyage ne finit pas. Maintenant qu’une moitié de monde s’écoule dans l’autre, que transvasent les hémisphères et les syllabes des voyageurs, le ruissellement des sans-patrie empêche d’attraper une phrase complète et je me perds dans la foule nouvelle.

 

Pourtant, plus loin, je n'étais guère surpris de me retrouver un temps étrangement du côté de chez Calet. Histoire certainement de ne pas me perdre corps et âme. Merci.

 

Ce matin, dans l’aurore d’eau sale, j’ai glissé le ticket, passé le portillon de la station Denfert, ce paillasson de mes retours et de mes départs. Que je revienne ou reparte, l’hôtel Floridor, avec sa marquise en ciment et son entrée bas de gamme caissonnée de néons, prélève sa rançon de tristesse. Après qu’il eut fui l’Allemagne d’Hitler, Walter Benjamin avait dormi là, sans argent, avant de fuir vers les Pyrénées, et y mourir, chargé d’une serviette pleine de manuscrits.

 

 

Philippe Bordas, Cavalier noir,
Gallimard, 2021

mardi 29 mars 2016

Portrait de femme


Elle avait les deux pieds dans le même sabot. Aussi, incapable de nager, se noya-t-elle dans un verre d'eau.

jeudi 21 mai 2015

Robert et Robert


Grâce au Figaro, j'ai enfin des nouvelles de Nabilla. La mégasuperstar de la téléréalité et des faits divers s'insurge – sur twitter – contre sa non-présence dans le nouveau Robert. Verbatim :  « Mr Larousse et l'autre la Robert vous m'avez soulé!!!!!! »
Cherchez l'erreur (oubliez les fotes d'orthographe)

mercredi 28 janvier 2015

De guingois


Née de parents espagnols communistes, exilés en France en 1939, Lydie Salvayre prétend parler un français de guingois et revendique le blasphème, le mauvais goût de sa double culture. 
Je me régale à l'écouter chaque soir sur France culture, à voix nue. Comme je l'aime...
On peut en faire autant ici.

lundi 8 décembre 2014

Immigration invisible

Yves Pagès  
 
 
Ce matin, entre deux cartonnages, je me suis rendu au centre des impôts situé à quelques mètres de ce qui est encore mon domicile. Par précaution, j'avais emmené Vila-Matas avec moi. Je n'y suis pas allé de bonne heure de peur de faire trop longtemps la queue. J'ai immédiatement remarqué que la salle du rez-de-chaussée avait été refaite depuis ma dernière visite de l'endroit, aussi ai-je cherché sur les plaques informatives l'étage du « bureau des particuliers ». J'en concluais que j'étais au bon endroit et devais me fondre dans la file d'attente anguiforme devant les portes d'entrée coulissantes. Une amie m'a prêté une somme d'argent, histoire de pouvoir affronter avec sérénité mon prochain déménagement, et nous avons décidé de faire une déclaration officielle. Après nous y être repris deux ou trois fois pour le formulaire et son contenu exact, une visite de mon amie à son propre centre des impôts, la piste d'une succursale à Saint-Sulpice spécialisée dans l'enregistrement d'actes de ce genre, plusieurs appels de ma part à ce bureau du 6e arrondissement et une conversation téléphonique surréaliste avec un fonctionnaire bègue, mon rire retenu, la confirmation ensuite de la possiblilité de faire tout cela à deux pas de chez moi, je savais depuis un moment que j'allais, tel un éphémère ministre socialiste, devoir braver ma phobie administrative. J'ai pris place derrière un couple originaire de la Mitteleuropa, comme ce type rencontré dans le train Madrid-Séville par le narrateur de Docteur Pasavento. Mon type à moi, celui du couple, a aussitôt disparu en quête des toilettes fiscales. Je l'ai regardé s'éloigner et ai facilement constaté que, parmi cette vingtaine de personnes m'entourant, j'étais la seule à pouvoir cacher mes origines non-françaises sous une couleur de peau blanche trompeuse. J'ai également remarqué que j'étais le seul à avoir un livre entre les mains. Les autres attendaient les mains vides. Ou occupés à envoyer des messages sur leurs petits écrans. Ou tenant avec anxiété leurs papiers à problèmes. J'ai avancé comme ça dans la queue. Lorsque je suis enfin parvenu au guichet tout neuf, la femme noire me précédant tentait d'expliquer dans un français approximatif sa requête. J'ai repensé à ma mère, à sa voisine de chambre et à ma voisine de palier. Je pense que ma phobie de l'administration vient de mon enfance. De ces longs après-midis au centre de la Sécu ou des plus longues heures passées à la Préfecture de police pour le renouvellement de sa carte de séjour. Je me souviens comme ma mère devait se dépatouiller de ces tracas avec son français appris sur le tas, à la manière de cette femme noire devant moi aujourd'hui. La voisine de chambre de ma mère, une ancienne prof de physique et formatrice d'adultes en IUFM, soulignait l'autre soir à mon égard le remarquable parcours de ma mère, le savoir qu'elle avait acquis en matière d'Histoire malgré ses études interrompues à l'âge de 14 ans. Ce savoir, j'ai la modeste certitude d'y avoir contribué. Vers l'âge de 20 ans, lorsque je faisais entrer par effraction des livres à la maison, les problèmes de santé de ma mère étaient à leurs prémices, hépatite, mononucléose, descente d'organes… Ma mère a passé à cette époque de nombreux jours alitée. Et j'ai commencé à lui faire la lecture de passages de livres tout juste volés. Au fil de ses maladies, défilaient Bove, Ramuz, Dubois, Fante… Je lui laissais parfois un livre sur sa table de chevet et c'est ainsi que le goût de la lecture, dans une langue qu'elle ne maîtrisait pas complètement, lui est venu. Evidemment, les années passant, et après mon départ du domicile familial, ses lectures se sont émancipées de ma tyrannie. Et elle s'est naturellement orientée vers les romans et livres historiques, portant principalement sur l'Egypte ancienne et le monde juif et chrétien. C'est elle aujourd'hui qui me donne des conseils de lecture… que je ne suis pas. J'ai repensé à tout cela plus vite que je ne l'écris maintenant. Les images se succédaient de manière anarchique dans ma petite tête d'enfant d'immigrés et brouillaient les mots de Vila-Matas que j'essayais vainement de savourer. Je me suis également souvenu de cette conversation de mon amoureuse avec notre voisine portugaise qu'elle m'avait rapportée. Apprenant que nous quittions notre appartement, Mme Gonçalvès avouait qu'elle aussi désirait vendre, que la ville où elle ne passait plus que quelques mois par an, le reste du temps se déroulant au Portugal, avait beaucoup changé, qu'on n'entendait plus parler français dans nos rues, oubliant ainsi sa propre immigration, son apprentissage de la langue française et la période inévitable où elle ne parlait que sa langue natale dans ces fameuses rues avec sa famille, ses amis ou ses voisins. J'avais moi aussi, ce matin, comme le personnage de Vila-Matas, envie de disparaître.

mercredi 12 novembre 2014

Un dernier pour la route...

Une amie qui se moquait l'autre jour de ma fascination pour le virus Nabilla m'envoie ce message trouvé sur un réseau social de djeunes et célébritizes. No comment…

mardi 14 octobre 2014

Métèques

En replongeant récemment dans la biographie de Romain Gary, j'ai un peu mieux perçu ce qui m'avait attiré chez lui il y a quelques années. Comme il m'arrive souvent lorsque je découvre un auteur et qu'il me séduit, j'ai besoin de tout connaître – ou presque – de lui. C'est maladif, je le sais, mais mon rapport à la littérature prend souvent cette forme, il suffit de l'accepter. Je n'ai lu que lui durant quelques mois, peut-être un an, l'essai de Nancy Huston et la bio de Myriam Anissimov en sus, et même le livre de son fils. Et puis, j'ai arrêté soudain. Trop plein d'un trop grand.
Ce besoin de me plonger dans l'univers d'un autre, il faudrait que j'en parle à mon psy, si j'en avais un. Cette nécessité qu'avait Roman Kacew d'échapper à sa peau («On est toujours piégé dans un je»), à la vie misérable propre à bien des immigrés, ivresse de s'immiscer dans la grande culture française qu'une mère l'avait tant aidé à fantasmer, le refus de la vérité totalitaire, il résonne bien entendu en moi - j'en ai déjà dit un peu ici. Mais pas que. Les nouveaux lecteurs de Gary ne s'expliquent pas seulement par les rééditions régulières de tous ses titres. Il y a, me semble-t-il, un déchirement à le voir prôner optimisme et fraternité, s'emporter contre la bêtise et la vacuité de nos vies modernes, défendre la sensibilité contre la sensiblerie ou le cynisme, l'entendre partir dans un rire éclatant, discourir à la télévision avec le sérieux parfois pathétique d'un inadapté, l'ironie à l'affût, à se demander ce qu'il fout là, qu'est-ce qu'on lui veut encore? 
Son désespérant canular qui lui vaudra un deuxième Goncourt que le milieu germanopratin ne lui pardonnera jamais, même s'il est déjà six pieds sous terre lorsqu'il est officiellement révélé, son prétendu attachement indécrottable à de Gaulle, les succès de son vivant, son aversion pour le Nouveau roman et les origines de l'autofiction, en font un écrivain aujourd'hui méconnu, voire méprisé, alors qu'il est certainement l'égal d'un Philip Roth tant vénéré (je n'y échappe pas), si tant est que les écrivains peuvent être soumis à un classement quelconque. J'aime le savoir à portée de main, quelque part dans ma bibliothèque et l'idée qu'il me reste encore quelques titres à découvrir, la plupart également là, me console d'un certain snobisme dédaignant sa figure. (Je suis persuadé, mais j'aimerais sincèrement me tromper, que s'ils n'étaient paralysés par la bienséance, certains de ces dictateurs du bon goût utiliseraient sans vergogne l'étiquette de métèque à propos de Gary comme à la grande époque…)

lundi 29 septembre 2014

Une femme


Certes, elle est un peu moins connue que celle qui a fêté ses 80 balais hier. Elle n'a pas chanté avec Gainsbourg, fait fantasmer des milliers d'hommes, n'a pas fait marcher Godard sur les mains. Elle s'est contentée de faire quatre enfants et des ménages dans des maisons bourgeoises pour survivre dans un pays dont elle ne connaissait pas la langue en arrivant. Aujourd'hui, elle a trois ans de moins que BB, ne fait pas de politique, n'a toujours pas le droit de vote après avoir passé plus de temps ici que dans son pays natal, et prie pour que son opération du genou le mois prochain se passe bien afin de retrouver le plaisir de marcher.

samedi 6 septembre 2014

Ecrire


Écrire n'a jamais été simple. Ce n'est pas pour toi, ai-je entendu dire ma mère lorsque j'évoquais mes velléités. Ce n'est pas pour nous, plus exactement. Comme si nous ne formions qu'une seule personne, qu'une seule envie, qu'un seul renoncement. Il n'y avait pas de livres chez moi et la culture, on ne savait pas ce que ça voulait dire. Mes parents savaient tout juste lire et écrire dans leur langue maternelle et devaient se faire tout petits dans le français d'adoption. Il fallait rester à sa place. Eux comme moi, puisqu'on ne faisait qu'un.