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mercredi 22 juillet 2026

La France a peur


Le numéro 208 de Manière de voir vient de paraître. Il est consacré à la peur, aux stratégies mises en œuvre autour de ce redoutable sentiment. Extrait de l'édito signé Evelyne Pieiller :

 

Huit pour cent des Français n’ont peur de rien.
C’est saisissant.
Soit ils manquent d’imagination, soit ils ne sont pas portés sur la confidence. Les 92 % restants, eux, ont peur de tout. Ou presque.
C’est peut-être excessif, mais il y a des motifs.
Objectivement, éprouver aujourd’hui de la peur semble relever du pur bon sens : à en croire les médias, le personnel politique, les bruits qui courent, il y a du danger partout. On est cernés. Les vieilles épouvantes sont de retour, l’épidémie rôde, la guerre dévaste, les attentats menacent, mais la modernité sait aussi s’exprimer, et de l’angoisse écologique à l’inquiétude technologique, le citoyen a de quoi nourrir ses cauchemars. Et ils sont effectivement nourris, si on en croit la double enquête récente portant sur les peurs individuelles et collectives des Français. Peu de surprise dans les objets de crainte, sinon leur hiérarchisation : le déclin économique du pays angoisse moins (20,4 %) que le réchauffement climatique (32,2 %), et le communisme plus que le libéralisme (le mot capitalisme semble avoir disparu). Oui, si peu de surprise par rapport à ce qui sans trêve alimente les faiseurs de lois et ceux d’opinion que c’en est quasiment troublant. En corollaire, mouvement logique, il apparaît que l’élan qui porte vers l’espoir, l’espoir dans la vie, s’émousse : 56 % des enquêtés l’accueillent peu souvent… La fin du monde semble hanter davantage encore que les fins de mois, on le voit d’ailleurs dans les arts, dans toute une culture pop et populaire, qui célèbre l’Apocalypse, redevenue tendance, étrange resurgissement d’un vieil imaginaire religieux dans un monde pourtant fortement déchristianisé (...) 

La suite ici, en kiosque ou en ligne. 

vendredi 10 mars 2023

Philosophie des ruines

Yaroslav Prokopenko

Un abonné du blogue qui me veut du bien m'apprend la diffusion, la semaine dernière, sur notre grande et belle radio d'Etat nommée France culture, d'une série d'entretiens menés par Guillaume Erner, grand journaliste du service public qu'on ne présente plus, avec ce non moins grand et honorable et vénéré philosophe français, et international – le monde entier nous l'envie –, Bernard-Henri Lévy – Christine Angot, paraît-il, en bave de jalousie. Un grand moment de stimulation intellectuelle produit dans le cadre du programme "A voix nue" et tout simplement intitulé BHL au-delà des initiales. Le premier épisode, Une enfance des deux côtés de la Méditerranée, évoque, avec beaucoup d’émotion, et même de dévotion, sa mère et son père, couple fusionnel, avide de culture, mais ayant, est-il précisé, peu de vie sociale. Le deuxième, Une jeunesse littéraire, nous rappelle cet étudiant de Normale Sup, marqué par des rencontres importantes : Althusser, Foucault, Lacan, et surtout Malraux, qu'il visite au crépuscule de sa vie, événement qui déclenchera son désir de rendre compte des conflits éloignés et oubliés, ainsi son tout premier voyage, son premier engagement à la George Harrison : le Bangladesh. Suivent l'épisode Le dandy engagé, et ce nom certes plat, trouvé par lui-même mais qui va le rendre célèbre, à l'image de sa chemise blanche : « nouveaux philosophes ». Lorsque les premiers livres paraissent, nous rappelle-t-on, surgissent les premières polémiques : le BHLisme est, souvenons-nous, contemporain de l’anti-BHLisme… Métier : Intellectuel, évoque tout naturellement le couple qu’il forme avec la sublime Arielle Dombasle, et nous révèle son rôle de père comblé, fier de ses deux enfants, sa vie de voyageur et sa fascination pour le monde musulman, d'où il vient et où il retourne sans cesse pour documenter les tumultes du monde. Enfin, nous abordons, bien tristement, le dernier épisode, BHL, un pouvoir, retour sur sa célébrité et son apparence médiatique, qui, avouons-le avec France culture, empêchent malheureusement d’écouter sans a priori les analyses profondes et pertinentes du plus célèbre des Germanopratins…
En dessert, nous ne manquerons pas de lire avec gourmandise le papier de Pierre Rimbert, BHL, le sparadrap du Palais…
Dans la même famille d'esprit, la semaine prochaine, promis, nous reviendrons sur le porno de l'ami Houellebecq…

 

 

samedi 12 novembre 2022

Le nouveau monde

Abbas Attar



— Oh, non, pas lui...
— Ne t'énerve pas, c'est un test.
— Pas besoin de test, tu m'as déjà lu des textes de Lordon et je n'aime pas son style emberlificoté...
— Tu m'as mal compris. Je ne te teste pas, le test est dans le texte.
— Tu n'as pas encore entamé la lecture que je ne comprends déjà plus rien.
— Dans son texte, intitulé « Critique de la raison gorafique »...
— Gorafique ?
— Oui, tu sais, Le Gorafi...
— Non, je ne sais pas.
— Gorafi, Figaro, parodie.
— Quoi ?!
— C'est ce journal qui fait des titres et des articles parodiques, de fausses fake news...
— Ah, d'accord. Excuse-moi mais je ne passe pas mon temps, comme toi, à lire des âneries en ligne...
— Tu en lis suffisamment dans les magazines que tu empruntes à la médiathèque ou que tu trouves dans la poubelle...
— Exact. Attends, ne me dis pas que ce gros bouquin que tu es en train de lire est signé Lordon ?
— Oui et non.
— Ce n'est pas une réponse.
— Je suis effectivement en train de lire ce pavé, mais ce n'est pas signé Lordon. Enfin, pas seulement. C'est un livre collectif, paru l'an dernier, auquel collaborent plusieurs signatures du Diplo, mais aussi des chercheurs, des sociologues, des écrivains, des gens comme Sandra Lucbert, Laurent Bonelli, Frédéric Lebaron, François Bégaudeau, Sabrina Ali Benali...
— Le Nouveau monde ?
— Oui, la France d'aujourd'hui. De l'an dernier, plus exactement.
— C'est pareil.
— Oui et non. Le nom des membres du gang a changé, même si certains sont encore là avec d'autres portefeuilles, d'autres irresponsabilités, mais l'esprit demeure.
— Tu es bien bon avec eux...
— Pourquoi ?
— Leur prêter de l'esprit...
— Tu as raison. L'esprit, quoi qu'on en pense, c'est Lordon.
— Je n'irai pas jusque-là, mais je ne demande qu'à te croire.
— Pour faire bref...
— Oui, soyons bref, je tombe de sommeil.
— Selon Lordon, dans ce texte écrit il y a un an et des poussières, le discours de ces néolibéraux est devenu gorafique. « On reconnaît le gorafique à ce que les amuseurs ordinaires sont à la ramasse », dit-il. Pour appuyer sa thèse, il propose un test, avançant que tout un chacun est sûr de perdre.
— En quoi ça consiste ?
— Deviner si les déclarations suivantes, ou titres de presse, sont la Réalité ou si c'est gorafique, s'il s'agit d'une parodie. On commence ?
— Oui, s'il te plaît.
— Alors. Muriel Pénicaud...
— ...Je ne sais même pas qui est cette femme...
— Après avoir bossé pour Orange et Dassault, elle a été ministre du Travail de Macron.
— Je croyais que l'ancien ministre du Travail, c'était Borne.
— Certes, mais ce fut Pénicaud auparavant, durant trois ans, je crois, et puis Borne. Bref, ne nous égarons pas. Donc Pénicaud a dit : Pour toucher le chômage partiel, il faudra désormais travailler. Réalité ou Gorafi ?
— La vache... (je parle de la difficulté de l'exercice, pas de Pénicaud...) Je dirais Réalité.
— Alors, c'est un peu plus compliqué. A l'époque, il y a un an, lors de la conception du jeu, c'était Gorafi, aujourd'hui, c'est Réalité.
— Ah oui, mais c'est avec le RSA, non ?
— C'est pareil, on y viendra. Question suivante. C'est un titre : Muriel Pénicaud appelle les employeurs à « ouvrir leur chakras pour mieux embaucher ».
— C'est pas possible ! Gorafi !
— Réalité.
— Je ne te crois pas.
— Je t'avais prévenue : c'est à s'y méprendre. Autre titre : Muriel Pénicaud demande aux intermittents de se trouver un vrai travail.
— Gorafi !
— Exact.
— J'ai bon ?
— Oui, mais ne te rejouis pas trop vite, les salles de spectacle sont vides, tous les films se plantent, les gens sont couchés sur les plateformes, l'intermittence, c'est bientôt fini... Question suivante : Député LREM, peu importe son nom de Playmobil : La méditation pourrait réduire les inégalités à l'école.
— Non, je n'y crois pas ! Gorafi !... Ne me dis pas que c'est vrai !
— Réalité !
— Ils ne reculent devant aucune énormité.
— C'est à ça qu'on les reconnaît. Titre suivant : Jean-Michel Blanquer promet deux enseignants supplémentaires à la rentrée.
— Tiens, je l'avais oublié, celui-ci... Mais ça ne veut rien dire... Par conséquent, j'imagine qu'il a tenu ce genre de propos.
— Non, mais il aurait pu. Dans les faits, c'est Réalité, mais le titre est gorafique. Suivant : Le gouvernement annonce la création d'un deuxième ministère de l'Ecologie.
— Pourquoi donc ? Le premier n'a pas marché, mais « n'est pas un échec » ? J'adore cette formule. Ils sont très forts.
— Donc, mon deuxième ministère ?
— Ben, non, ça se saurait. Ou alors ça m'a totalement échappé, ou j'ai oublié.
— C'est vrai qu'ils misent là-dessus, l'amnésie générale. Les absurdités et autres bourdes et scandales font le buzz un ou deux jours et puis on passe à autre chose, parfois d'aussi énorme...
— Mais alors ? J'ai bon ?
— A quel propos ?
— Ce deuxième ministère de l'Ecologie ?
— Oui, bien sûr, c'est une facétie de notre cher et insatiable révolutionnaire. Titre suivant : Il y a tellement d'ouragans cette année que l'ONU a épuisé les prénoms disponibles pour les nommer.
— N'importe quoi. Les prénoms, c'est pas ce qui manque...
— Faux.
— J'ai bon ?
— Faux, tu as tort. Il fallait répondre : Réalité.
— Comment est-ce possible ?!
— Je t'assure que j'ai vérifié. Il s'agit d'un titre du journal, très respectable, de l'ex-taulard Xavier Niel...
— Le Monde ?
— On ne peut rien te cacher. Question suivante. Autre titre :  Regarder les forces de l'ordre dans les yeux sera maintenant passible de six mois de prison.
— C'est vrai ?
— Pas encore. Autre titre : Evacuation de migrants à Paris : Stanislas Guérini...
— ...Je ne sais pas qui est ce type.
— Un crétin de porte-flingue. Ou porte-parole, je ne sais plus quel était son rôle dans cette bande organisée. Bref, je reprends : Evacuation de migrants à Paris : Stanislas Guérini défend le préfet de police : « Rien ne dit qu'il a donné l'ordre de faire des croche-pieds ».
— Non ! Ce n'est pas possible ! Donc, j'imagine que c'est vrai ?
— Exact ! Propos de  Gérald Darmanin : Félicitations à la gendarmerie nationale qui reçoit pour la 6e année consécutive le 1er prix de la relation client dans la catégorie service public.
— Ça existe ?!
— Apparemment, oui.
— Donc, c'est Réalité ?
— Oui. Suivante. Aurore Bergé : Un journaliste qui enquête et met en cause le gouvernement, c'est une forme de séparatisme.
— Ce jeu est effrayant.
— C'est fait pour. Alors ?
—  Réalité ?
— Pas encore...  Le garde des sceaux inaugure la boutique éphémère de Label Peps. Dans cette boutique, on achète responsable et solidaire des produits fabriqués en prison dans des conditions responsables et inclusives.
— Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Ces termes de la novlangue de ces as du marketing... Des conditions inclusives ? En prison ?
— Ne m'en demande pas plus.
— Si, dis-moi que ce n'est pas vrai.
— Impossible.
— Non...
— Tout ce qu'il y a de plus vrai. Dans leur monde, j'entends. Allez, on termine, un titre, l'avant-dernier. Emmanuel Macron : Il n'y a pas eu d'épidémie de coronavirus en France.
— Mais non !
— Il n'y a pas eu d'épidémie en France ?
— Non, je veux dire : Il n'a pas pu dire ça !
— Exact. La dernière. Encore lui. Une autre déclaration. Emmanuel Macron : Il n'y a pas de violences policières.
— Mais non, il n'a pas pu dire ça !
— Tu le connais mal !
— C'est fini, j'espère.
— Encore 4 ans.
— Je parle du jeu de Lordon.
— Oui.
— Ce test est drôle et déprimant à la fois. Mais je ne vois pas où il veut en venir...
— Il affirme que nous assistons à l'obscenité déchaînée, sans limites, des gouvernants. J'ajouterais à celle de leurs cabinets de conseil, payés rubis sur ongle avec notre fric. Certes le pire n'est jamais sûr, mais, en substance, il est devenu fortement probable.
— Putain, quatre ans...
— Pour le moment...
— Quel cauchemar...
— J'éteins ?
— Oui, ça suffit pour ce soir. On va encore bien dormir...



mardi 8 novembre 2022

L'Europe des lumières

 

Alex Gaidouk

 

« L’Europe est un jardin. Nous avons construit un jardin. Tout fonctionne. C’est la meilleure combinaison de liberté politique, de prospérité économique et de cohésion sociale que l’humanité ait pu construire (...) la plupart du reste du monde est une jungle, et la jungle pourrait envahir le jardin (...) les jardiniers doivent aller dans la jungle. Les Européens doivent être beaucoup plus engagés avec le reste du monde. Sinon, le reste du monde nous envahira, de différentes manières et par différents moyens »…

 

Josep Borrell*

 

 

*C'est Pierre Rimbert, dans le numéro de novembre du Monde diplomatique, qui rappelle cette sortie lumineuse du Haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, le 13 octobre dernier à Bruges, et qui m'avait échappée je ne sais pourquoi.

mardi 7 juin 2022

S'il vous reste un peu de salive

Gilles D’Elia

 

Dans son dernier numéro toujours, alors que notre guide suprême à peine réélu fait la promesse d'un second mandat placé sous le signe du « renouveau démocratique », le Diplo publie les résultats d'une étude menée par le Collectif de recherche citoyenne sur les Cahiers de doléance, nés de ce que l'on a nommé la crise des Gilets jaunes. Encadrée également la lettre d'une « maman comme tant d'autres »...

 

Monsieur le Président,

J’aimerais que vous expliquiez à ma fille de 5 ans pourquoi maman ne met pas le chauffage partout dans la maison ?
Pourquoi maman n’achète pas du pain tous les jours
 ?
Pourquoi le soir maman mange ce qu’il reste dans son assiette ou bien une tasse de café
 ?
Pourquoi maman fait souvent des nouilles, passé le 15 du mois
 ?
Pourquoi maman a traversé beaucoup de rues très loin de la maison pour enfin décrocher un emploi précaire alors que selon vous une seule rue suffisait
 ?
Pourquoi le Père Noël apporte des cadeaux que maman a fabriqués
 ?
Pourquoi maman utilise la prime de Noël pour payer la taxe d’habitation et audiovisuelle avec des pénalités de retard
 ?
Pourquoi des maisons sont vides alors qu’elle voit des Français dormir dans la rue
 ?
Pourquoi maman trie régulièrement nos affaires et les donne à d’autres gens qui n’ont rien
 ?
Pourquoi maman se sent heureuse et dit qu’elle est riche quand elle arrive à s’offrir un café en terrasse, bien meilleur qu’à la maison
 ?
Pourquoi maman dit qu’elle s’est cogné le pied quand elle pleure le soir dans son lit en consultant le solde de son compte
 ?
Pourquoi maman sait déjà qu’elle ne pourra pas lui payer de grandes études
 ?
Pourquoi cette année (encore) son arrière-grand-mère, qui a travaillé toute sa vie en tant que femme de ménage chez des gens aisés, touche environ 750 euros de retraite
 ?
Pourquoi donc elle vient passer l’hiver en famille une année de plus en laissant sa cuve de chauffage au fioul vide
 ?
Pourquoi les gens riches continuent d’obtenir les miettes qu’il restait aux pauvres
 ?
Pourquoi maman dit que nous sommes pauvres sans jamais s’en plaindre malgré sa colère
 ?
Monsieur le Président, pensez surtout à lui expliquer comment fait maman pour rester digne et humble quand les préoccupations du peuple vous passent au-dessus de la tête.
Si, après lui avoir expliqué tout cela il vous reste encore un peu de salive, dites-lui pourquoi maman a honte de vous
 ! 

Une maman comme tant d’autres ! 

Libourne, le 30 novembre 2018

vendredi 3 juin 2022

Balayage automatique

Tošo Dabac

Dans le numéro de juin du Diplo, Pierre Rimbert signale la nouvelle entourloupe de nos amis de Bruxelles, déjà dans les tuyaux. Comme un retour de la Stasi, à l'ère numérique.

Vous êtes contre les pédophiles, n’est-ce pas ? Vous ne verrez donc pas d’inconvénient à ce qu’un robot ouvre votre courrier pour s’assurer qu’il ne contient aucun message ou document suspect. Voilà en substance l’esprit d’une proposition de règlement déposée par la Commission européenne le 11 mai dernier. Le texte, qui concerne aussi bien les sites Web que les messageries chiffrées comme iMessage, WhatsApp, Telegram ou Signal, introduit « une obligation pour les fournisseurs de détecter, signaler, bloquer et retirer de leurs services les contenus relatifs à l’exploitation sexuelle des enfants ». Mais la proposition impose également la « détection du pédopiégeage », c’est-à-dire la sollicitation en ligne de bambins par des adultes à des fins sexuelles. Or déjouer ce manège implique de surveiller les communications en permanence. « Le processus de détection est généralement le plus intrusif pour les utilisateurs, admettent les bureaucrates antipédophiles, car il nécessite un balayage automatique des textes dans les échanges interpersonnels. » Y compris, précise Bruxelles, les messages chiffrés... (billet complet ici)

 

 

dimanche 15 mai 2022

La victoire en chantant

Jean-Philippe Charbonnier


Ce midi, après la promenade du chien, accablé par la chaleur, je branche la radio tout en préparant le repas. Les infos se lancent. Grâce au soutien de toute l'Europe, me dit-on, l'Ukraine a gagné. C'est le premier titre. Et on le comprend. Le journaliste exulte et interroge un expert : « Un événement comme l'Eurovision peut donc être un enjeu géopolitique ? » Le spécialiste est formel : « Oui, c'est ainsi depuis 1956 et la création du concours par l'Union européenne… » Un extrait de la chanson braillée par Oleg et ses amis nous est proposé en fond sonore. Je dois me faire vieux. Vient ensuite l'inoubliable harangue du chanteur couronné invitant le public de Turin et les 200 millions de téléspectateurs, m'apprend-on, à tout faire pour libérer Marioupol et l'usine Azovstal. Plus loin, c'est Zelinsky en kaki qui affirme : « Notre courage impressionne le monde, notre musique conquiert l’Europe ! » En rentrant, comme tous les hommes de leur âge, les musiciens de Kalush orchestra devront reprendre les armes, conclut le journaliste. « Nous nous battrons jusqu'au bout ! », clament les musiciens-soldats. Durant la cuisson des courgettes, j'ouvre internet. Strass et paillettes, les unes des médias sont à l'unisson ukrainien.

***

Sur touitteur, le petit caporal de Saint-Germain-des-Près, Bernard-Henri Lévy qui, comme à son habitude n'en loupe pas une (guerre), cite Aragon. « Ils n'ont réclamé ni gloire ni larmes », écrit-il en renvoyant à l'un des entretiens « les plus bouleversants » de sa vie, celui publié dans l'hebdo dominical de Lagardère-Bolloré et que lui a accordé Ilya Samoïlenko.​ « Il a 27 ans, un beau visage très pâle, un œil qui semble mort, un collier de barbe noir, étrangement bien taillé », lyrique BHL. Cet homme, dit la légende de la photographie, est le commandant en second du régiment Azov. Cette semaine, à l'instar d'autres titres internationaux, le quotidien de Xavier Niel a consacré à ces soldats réfugiés dans l'usine Azovstal, assiégée par les troupes russes, un publireportage, tout à leur gloire, sans plus de commentaires. Dans le JDD, la conversation du néophilosophe et du néonazi patriote débute, comme il se doit, de la sorte : « - Je suis très ému de vous parler. – Et moi très content. Vous vous êtes connus, avec notre commandant, l’année dernière, à Marioupol. Il a des mots chaleureux pour vous. » Les courgettes sont prêtes, je n'ai pas le temps de lire la suite – une grande partie du papier est réservé aux abonnés du journal, soyons juste.

*** 
La guerre continue en pleine digestion. Somnolant, je reviens sur la toile pour y découvrir que l’OTAN soutiendra militairement l'Ukraine « aussi longtemps que nécessaire ». Nous voilà prévenus. Je glisse la souris sur le titre voisin. La Suède et la Finlande seront de la partie, leur adhésion à l'Alliance atlantique n'étant qu'une affaire d'heures. Le plus sérieusement du monde, le quotidien du poète Patrick Drahi propose sur son site un tuto censé nous expliquer comment on adhère à l'OTAN. En deux-trois clics, le panorama mondial se montre aussi bouleversé que BHL.

 ***

Ailleurs, j'apprends qu'une fusillade a fait au moins treize victimes à Buffalo, dans le sud de New York (USA, la grande démocratie, gendarme de la planète, tout ça). La nouvelle célébrité se nomme Payton Gendron et n'a que 18 ans. Bravo jeune homme ! Il ne s'agit pas d'un attentat terroriste, nous rassure-t-on. Le tireur est purement blanc, fait partie de la mouvance suprémaciste et n'a donc pas crié « Allahu akbar ! » en pénétrant dans un supermarché essentiellement fréquenté par la communauté noire – ça existe dans ce modèle de pays. Selon les premiers éléments de l'enquête, comme on dit, Gendron entendait lutter contre le Grand remplacement, se référant explicitement à la doctrine développée chez nous par un de nos grands écrivains nationaux, sorti récemment de l'ombre par nos chaînes d'info en continu lorsque ladite théorie, on s'en souvient, fut remise à l'ordre du jour par un candidat officiel aux présidentielles, dit « le polémiste », chouchou des médias – ceux de Bolloré et les autres… Une photo, circulant sur les réseaux sociaux, nous montre le tueur arborant le symbole nazi des héros d'Azovstal chers à BHL, Niel et cie. 

***

En France aussi, nous avons nos héros qui tirent plus vite que leur ombre. Le type, chanteur sur You Tube, est proche, dit-on, des grands penseurs que sont Alain Soral et Dieudonné. Il a connu son fameux quart d'heure de gloire sur les plateaux TV de Bolloré en tenant des propos confus sur la politique sanitaire lors de la pandémie. Vendredi soir, notre justicier est témoin d'une bagarre alors qu'il circule en voiture boulevard Clichy. Il s'interpose, se fait envoyer sur les roses et, n'écoutant que sa lâcheté, sort son arme et abat son rabroueur – noir de peau – avant de prendre la fuite, sans avoir donc crié « Allahu akbar ! ». Il se rendra peu après à une équipe de la BAC, après avoir été localisé, ne manque-t-on pas de nous indiquer, grâce à la télésurveillance.

 ***

En attendant la Troisième Guerre mondiale, notre cher guide national tente de nous distraire et laisse fuiter son désir de placer au poste de Premier ministre une dénommée Catherine Vautrin. Les médias nous apprennent que cette sexagénaire a fait carrière au sein d'une grande compagnie d'assurance américaine avant d'entrer en politique au sein du RPR et devenir députée de la Marne. La grande Catherine connaît son heure de gloire en participant à la Manif pour tous il y a quelques années et en étant mise en examen pour abus de confiance dans l'affaire du paiement de l'amende de Nicolas Sarkozy après sa piteuse campagne électorale de 2012. Une candidate de poids, assurément…

 ***

Après la sieste, je décide de me changer les idées en écoutant l'amie Anne-Cécile Robert interviewée par Olivier Berruyer, créateur du site Les Crises et du média en ligne, Elucid. Ensuite, je suis passé direct à l'apéro…


jeudi 7 avril 2022

Dormez tranquilles

Pietro Bandini

 

Je viens de punaiser au-dessus de mon lit le poster publié dans le dernier numéro de Manière de voir, le bimestriel du Monde diplomatique. Mes habituelles insominies seront, j'en suis persuadé, facilement vaincues si je m'emploie tous les soirs à compter les milliers de fichiers qui nous répertorient ici et là. « L’intense complexification de cette toile informatique peut […] expliquer sa banale acceptation par la population, nous préviennent cependant Cécile Marin et Jérôme Thoral, imaginez qu’on ajoute à cette carte les fichiers commerciaux tirés du braconnage massif effectué par les géants du big data qui aspirent sans arrêt les données personnelles… » Impossible de reprocher aux auteurs de ce riant boulot la non-exhaustivité de leur tableau, nous avons assurément sous les yeux de quoi déjà nous réjouir et bien dormir.
(cliquer pour agrandir)

mardi 19 mai 2020

Rideau !


Un ami exilé sur son île, loin de la de nouveau puante capitale, me signale ce texte d'Evelyne Pieillier qui avait échappé à mon inexpugnable veille sur l'info. La dramaturge et collaboratrice du Diplo revient sur le rapport sur les conditions sanitaires de réouverture des lieux de spectacle, remis à Jupiter par l’infectiologue François Bricaire, ancien médecin de garde à la Comédie-Française. Extrait du billet : 
Il y a un reproche qu’on ne pourra pas faire à ce rapport : celui de ne pas être inventif. Franchement, il en est même saisissant. Il faudra n’utiliser qu’un fauteuil sur trois, pour une disposition en quinconce. Spectateurs masqués. Distanciation sociale contrôlée sur le chemin des toilettes. Pas d’entracte, pas de buvette. Marquage au sol et « contrôle des flux ». Acteurs et musiciens devront se tenir à au moins un mètre les uns des autres. Si deux chanteurs ne peuvent pas être aussi éloignés, pour cause de mise en scène déraisonnable, ils devront subir un test (porteur, pas porteur ?), et avant chaque représentation, leur température sera vérifiée. On imagine la place qu’il faudra pour les chœurs, ou pour un orchestre symphonique, et on est surpris. Pas évident à diriger, de surcroît...
L'ensemble est à lire ici. 



mercredi 29 avril 2020

L'âge ingrat


Carolyn Campbell

Lundi matin publie cette semaine la traduction d'un entretien accordé par Giorgio Agamben au site Quodlibet. L'auteur de Homo Sacer évoque essentiellement la situation en Italie, bien entendu. Extraits :

De toute part on entend aujourd’hui formuler l’hypothèse que, en réalité, nous sommes en train de vivre la fin d’un monde, celui des démocraties bourgeoises, fondées sur les droits, les parlements et la séparation des pouvoirs, cédant la place à un nouveau despotisme, qui, quant à l’omniprésence des contrôles et l’arrêt de toute activité politique, sera pire que les totalitarismes que nous avons connus jusqu’à présent. Les politologues américains l’appellent Security State, c’est-à-dire un État dans lequel, pour « raisons de sécurité » (dans le cas présent de « santé publique », terme qui fait penser aux tristement célèbres « comités de salut public » durant la Terreur), l’on peut imposer n’importe quelles limites aux libertés individuelles.
(…) sans vouloir minimiser l’importance de l’épidémie, il faut pourtant se demander si celle-ci peut justifier des mesures de limitation de la liberté qui n’avaient jamais été prises dans l’histoire de notre pays, pas même durant les deux guerres mondiales. Naît le doute légitime qu’en répandant la panique et en isolant les gens dans leurs maisons, l’on a voulu se décharger sur la population des gravissimes responsabilités des gouvernements qui avaient d’abord démantelé le service sanitaire national et ensuite, en Lombardie, commis une série d’erreurs non moins graves dans la façon d’affronter l’épidémie
(…) si, pour une fois, nous laissons le champ de l’actualité et nous essayons de considérer les choses du point de vue du destin de l’espèce humaine sur la Terre, me viennent à l’esprit les considérations d’un grand scientifique hollandais, Ludwig Bolk. Selon Bolk, l’espèce humaine est caractérisée par une inhibition progressive des principes vitaux naturels d’adaptation au milieu, qui viennent à être remplacés par une croissance hypertrophiée des dispositifs technologiques pour adapter le milieu à l’humain. Quand ce processus dépasse une certaine limite, il atteint un point où il devient contreproductif et se transforme en autodestruction de l’espèce. Des phénomènes comme celui que nous sommes en train de vivre me semblent montrer que ce point a été atteint et que la médecine qui devait soigner nos maux risque de produire un mal encore plus grand. C’est aussi contre ce risque que nous devons lutter par tous les moyens.
L'intégralité de l'entretien, traduit par Florence Balique, est à lire ici.


***
Le Monde diplomatique met en ligne La Ville sûre, un long papier de Félix Tréguer, publié en juin 2019. Extraits :
(…) la « ville sûre » engage une privatisation sans précédent des politiques de sécurité. L’expertise technique est tout entière confiée aux acteurs privés, tandis que les paramètres qui président à leurs algorithmes resteront selon toute vraisemblance soumis au secret des affaires. Sur le plan juridique, il n’existe à ce jour aucune analyse sérieuse de la conformité de ces dispositifs avec le droit au respect de la vie privée ou avec la liberté d’expression et de conscience, pourtant directement mis en cause (…) Les effets politiques de tels déploiements s’annoncent significatifs : surenchère dans le traitement policier de certains quartiers, aggravation des discriminations que subissent déjà certaines catégories de personnes, répression des mouvements sociaux. Ils ne sont, bien entendu, jamais évoqués par les promoteurs.

*** 

Dans son édito du mois de mai, intitulé Tous des enfants, Serge Halimi prédit l'âge ingrat. Extraits :
Une fois encore leur monde est par terre. Et ce n’est pas nous qui l’avons cassé. On évoque en ce moment le programme économique et social du Conseil national de la Résistance ; la conquête des droits syndicaux et les grands travaux du New Deal. Mais bien des maquisards français avaient alors conservé leurs armes, et dans la rue un peuple attendait l’échappée belle « de la Résistance à la révolution » (…) Aujourd’hui, rien de tel. Confinées, infantilisées, sidérées autant que terrorisées par les chaînes d’information en continu, les populations sont devenues spectatrices, passives, anéanties. Par la force des choses, les rues se sont vidées (…) Tel un enfant apeuré par le grondement de l’orage, chacun attend de connaître le sort que le pouvoir lui réserve (…) Un jour, nous redeviendrons adultes. Capables de comprendre et d’imposer d’autres choix, y compris économiques et sociaux. Pour le moment, nous prenons des coups sans pouvoir les rendre ; nous parlons dans le vide et nous le savons. D’où ce climat poisseux, cette colère inemployée. Un baril de poudre au milieu d’une pièce, et qui attend son allumette. Après l’enfance, l’âge ingrat…
L'intégralité du texte est à lire ici.

*** 
En attendant, un peu de cinéma, piqué sur l'excellent blogue de l'ami Julio. 



mercredi 10 janvier 2018

Le difficile combat pour la liberté d'expression et la démocratie



Andrei Lacatusu via Louxo's Enjoyables

On le sait, s'inspirant certainement du rigoureux travail déjà entrepris par de grands titres de la presse quotidienne, et rejoignant l'obsesssion — et les réformes dont le pays a besoin — de son confrère d'outre-Atlantique, le guide suprême de notre belle démocratie vient de lancer un projet de loi afin de lutter contre les fake news et le complotisme. Nous voilà donc rassurés. Mais selon le gauchiste philosophe-économiste Frédéric Lordon, l'heure est grave. D'après ce farfelu et dangereux penseur : « le mensonge s’élève pour ainsi dire au carré quand il est celui d’un discours qui porte sur le mensonge ». Pour ce spinoziste éhonté, la fanfare à fake news, encore nommée gouvernement, se produira bientôt « selon une partition attaquant les libertés au nom de la lutte contre "l’illibéralisme" ». Et d'ajouter, hystérique, que, « s’il y a une maxime caractéristique du macronisme, c’est bien moins "En marche" que "Tout est clair". Avec Macron tout est devenu très clair, tout a été porté à un suprême degré de clarté. L’État est présidé par un banquier, il offre au capital le salariat en chair à saucisse, il supprime l’ISF, il bastonne pauvres et migrants, dix ans plus tard et après n’avoir rien compris, il rejoue la carte de la finance. Tout devient d’une cristalline simplicité. En même temps – comme dirait l’autre – il n’a pas encore complètement rejoint son lieu naturel, le lieu du cynisme avoué et du grand éclat de rire ; et la guerre aux pauvres ouverte en actes ne parvient pas encore à se déclarer en mots. Il faut donc prétendre l’exact contraire de ce qu’on fait, scrupule résiduel qui met tout le discours gouvernemental sous une vive tension… et, par conséquent, vaut à ses porte-parole un rapport disons tourmenté à la vérité. Se peut-il que le schème général de l’inversion, qui rend assez bien compte des obsessions anticomplotistes et anti-fake news, trouve, à cet étage aussi, à s’appliquer ? C’est à croire, parce que la masse du faux a pris des proportions inouïes, et qu’il n’a jamais autant importé d’en rediriger l’inquiétude ailleurs, n’importe où ailleurs ». Avant de conclure que l'« On devrait tenir pour un symptôme sérieux qu’un gouvernant se prenne d’obsession pour les fake news : le symptôme de celui qui, traquant les offenses à la vérité, révèle qu’il est lui-même en délicatesse avec la vérité. Nous en savons maintenant assez pour voir que la politique entière de Macron n’est qu’une gigantesque fake news – parachevée, en bonne logique, par une loi sur les fake news ». Si l'on veut se faire du mal, on s'accrochera pour lire ce long et délirant billet publié sur son blogue, abrité par Le Monde satanique, ici.

jeudi 4 janvier 2018

L'essentiel de l'actualité


Au cœur de la nuit, après la trêve des confiseurs, je tente, en survolant la toile, de me mettre au diapason de l'actu avant de vaquer à des occupations plus légères. C'est ainsi que j'apprends que Cate Blanchett, actrice engagée contre le harcèlement, selon la formule du Figaro, présidera le prochain jury du Festival de Cannes. Les organisateurs du grand barnum de la Croisette promettent, nous dit-on, une Présidente engagée. Par qui ? L'Oréal ? Après les révélations sordides sur le lupanar hollywoodien, la campagne médiatique des mots dièses MeToo, MoiAussi, BalancetonPorc (mais pas ton portable), difficile de trouver, j'imagine, une actrice dégagée, mais l'opportunisme communicationnel a pris le pouvoir au pays des faux-culs. Cannes, qui toujours fut la scène la mieux exposée pour la pose de starlettes plus ou moins dénudées ou pour laisser sortir malencontreusement un sein sous une robe Dior, se donne le beau rôle, le premier. Histoire d'oublier certainement que, sur 70 éditions du festival, la fonction qu'occupera l'actrice australienne n'a été confiée à une femme… que 10 fois. Il y a encore du pain sur la planche, comme dit notre guide, Edouard Philippe…
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Dans le même journal de l'ami Dassault, autre moment de tendresse féminine à travers l'entretien accordé par Tristane Banon, la pionnière des femmes harcelées dont la presse, à la quasi unanimité, avait, il n'y a pas si longtemps de cela, sans gêne brocardé le combat. La romancière qui, justement, sort un bouquin intitulé Prendre un papa par la main, hommage à peine voilé à notre grand poète Yves Duteil et « récit d'un coup de foudre réciproque entre un bébé et l'homme qui deviendra son père », déplore qu'il n'y ait pas eu, en 2011, de hashtag #MeToo – pas moi. Quant à la journaliste chargée de la promo, elle semble déplorer que la triste Tristane soit désormais « loin de la jeune femme modèle aux cheveux parfaitement brushés qui brillait sur les plateaux de Thierry Ardisson en 2004 ou Mireille Dumas en 2008 ». Les deux femmes s'accordent tout de même sur l'émotion suscitée par la mort de Johnny – Banon avouant avoir été bouleversée de voir sa mère, grande fan du créateur de Gabrielle, scotchée devant sa télé de 9h du matin à 9 h du soir. Enfin, parce que Tristane aime les gens qui ont eu plusieurs vies, elle confie sa passion pour Carla Bruni, femme exceptionnelle, fascinante, intelligente, qui aspire à la bienveillance, « c’est un modèle », conclut l'écrivain.
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Carla Bruni, justement. Le journal, jadis dirigé par Jean d'Ormesson, nous apprend que l'ancienne mannequin, première dame, croqueuse d'hommes, chanteuse, et surtout héritière, fait des pompes dans son salon. Intrigué, je clique sur le titre. Je pensais que, ruinée par de mauvais investissements, ou en vue de la condamnation du petit Nicolas, cette femme fascinante s'était vue obligée d'installer un atelier clandestin de chaussures dans son salon. Que nenni, l'une des résolutions 2018 de l'irrésistible Carla est de faire un peu plus d'exercice physique. On en veut pour preuve, nous dit la dépêche, la homemade vidéo postée sur les réseaux sociaux constituée de pompes et d'abdominaux, ce qui, nous dit-on, éliminera les ripailles excessives des fêtes de fin d'année passées au Maroc. La république est rassurée.

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Comme elle l'a été en apprenant que notre jeune et bon président s'apprêtait à prendre les mesures nécessaires pour lutter contre les fake news, afin de « protéger la vie démocratique de ces fausses nouvelles ». En période électorale, a-t-il précisé lors de ses vœux. Cette nouvelle loi est donc initiée par celui qui, dès son élection, s'est empressé de constituer sa propre agence d'information, ce même homme qui, en période d'élection justement, n'avait pas hésité à faire le buzz avec une info délirante – la promesse de ne plus voir une seule personne sans domicile cet hiver –, celui dont l'un des ministres vient d'affirmer, sans rire, que cette fabuleuse promesse a été tenue, ceux qui dorment encore dans la rue ayant fait le choix d'y rester…, j'en passe et des aussi honteuses.
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Le mot du jour revient tout de même à l'inénarrable Frédéric Beigbeder. Le journal fondé par Sartre, et encore nommé Libération, publie en effet un édifiant portrait de ce dandy des médias et de la pub, réfugié sur la côte basque afin de pouponner en paix, loin du ramdam des nuits germanopratines et de la cocaïne. On y apprend ainsi que Fredo est « alerte et drôle », selon son éditeur, qu'il vient d’abandonner la rédaction en chef du magazine Lui où, dixit le journaliste, « il donnait libre cours à un attrait pour le sexy que le moralisme ambiant décrète aisément sexiste », mais aussi qu'il a voté Mélenchon au premier tour des présidentielles avant de s'en prendre à « la défausse de l'insoumis incapable d’appeler à faire barrage à Le Pen ». Un sacré farceur en effet, notre grand écrivain. Mais la cerise sur le gâteux, qui avoue douter désormais de l'inexistence de Dieu, est tout de même cette formule publicitaire que d'aucuns pourraient prendre pour du style : « Les églises sont les spas de l’âme ».

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Rien à voir. Parlons littérature, avec une triste nouvelle. La disparition dans un accident de voiture de Paul Otchakovsky-Laurens, éditeur de Perec, Duras, Kaplan, et d'auteurs plus dispensables. Tout récemment il avait publié le récit du tournage de Passe-Montagne de Stévenin par son monteur, Yann Dedet.




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Epuisé par cette promenade erratique, je tombe sur un article, signé par deux vraies journalistes, Sophie Eustache et Jessica Trochet, paru dans le Diplo du mois d'août et que le journal vient de mettre en ligne sur son site. Il y est question de la pratique du journalisme à l'heure des buzz et des clics, et, en filigrane, de l'avenir d'une profession désormais bien peu enviable. Extrait :
…« Ce qui nous agaçait le plus connaissant nos conditions de travail, qui n’étaient pas idéales, c’était d’être à ce point encensés comme étant une entreprise très cool : on a une table de ping-pong, on travaille dans des hamacs avec des ordinateurs portables. Il y a des canapés, une télé, une salle avec des jeux vidéo… Tu es entre copains, donc tu ne comptes pas tes heures », raconte Mathieu, ancien rédacteur en chef adjoint de MeltyStyle, un site consacré à la mode masculine et aux nouvelles technologies, et rédacteur en chef de VirginRadio.fr, dont le groupe Lagardère a sous-traité la production éditoriale au groupe Melty. Mathieu a quitté l’entreprise à la suite d’un syndrome d’épuisement professionnel.
Car derrière les décors acidulés se cache un univers de forçats. Melty fonctionne en partie grâce au « contenu » fourni par des autoentrepreneurs payés en fonction du nombre de clics qu’a généré l’article : 4 euros au minimum, et un maximum de 30 euros quand le texte atteint les dix mille vues en vingt-quatre heures. Ce système, qui rappelle celui des cueilleurs saisonniers payés au kilo, résume bien la vision du fondateur du groupe : «᠎ Je trouve ça tellement dommage que les salariés n’arrivent pas à se dire parfois que leurs acquis sociaux ne sont plus compétitifs par rapport au marché », confiait M. Malsch au journaliste William Réjault en 2015…
C'est à lire dans son intégralité ici. Moi, je vais me recoucher…

jeudi 23 novembre 2017

Des machines et des hommes

Les très estimables éditions de l'Echappée publient un essai passionnant de Nicholas Carr, Remplacer l'humain, Critique de l'automatisation de la société (trad. Edouard Jacquemoud). L'auteur du livre Internet rend-il bête ? s'interroge sur ces systèmes automatisés qui ont envahi notre vie et analyse, preuves et travaux à l'appui, la manière dont ces technologies auxquelles nous nous soumettons dans la joie modifient notre quotidien : travail, relations, aviation, finance, médecine, justice... Vertigineux. Extrait :
Après avoir analysé les causes de « la croissance anémique de l'emploi » aux Etats-Unis depuis 2000, l'économiste du MIT David Autor en est arrivé à la conclusion que les nouvelles technologies ont bouleversé la répartition des emplois, créant des disparités croissantes au niveau des revenus et des richesses : « Il y a énormément de postes à pourvoir dans la restauration et la finance, mais très peu dans les secteurs où le niveau de revenu est intermédiaire. » Au fur et à mesure que l'automatisation s'étend à de nouvelles branches de l'économie, nous verrons certainement cette tendance se renforcer, les classes moyennes se résorber et des centaines de milliers d'emplois disparaître, y compris ceux des cadres. D'après Paul Krugman, un autre lauréat du prix Nobel d'économie, « les machines intelligentes auront des effets positifs sur l'augmentation du PIB, tout en réduisant inexorablement la demande de main-d'oeuvre dans les métiers à forte valeur ajoutée. Nous aurons alors une société qui s'enrichit de plus en plus, mais où tous les gains seront répartis entre ceux qui possèdent ces machines ».
(...)
L'utilisation croissante des ordinateurs a créé de nouveaux postes très attractifs et ouvert des perspectives aux entrepreneurs, même s'il convient de préciser que le nombre d'employés dans le secteur des nouvelles technologies reste assez marginal. Et pour cause, on ne devient pas programmeur informatique ou ingénieur en robotique en un tour de main. Tout le monde n'a pas non plus les moyens de déménager dans la Sillicon Valley pour faire fortune en concevant des applications pour smartphones. Alors que le salaire moyen continue de stagner et que les bénéfices des entreprises ne cessent de croître, la situation semble toujours autant profiter à quelques rares privilégiés.

En complément, autour des mêmes thèmes, lire la gougueulisation de nos villes sur le blogue d'Evgeny Morozov hébergé par le Diplo.