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samedi 19 mars 2016
lundi 18 janvier 2016
lundi 13 octobre 2014
Cartes sur table
Je devais avoir 20 ans. Mes parents étaient toujours aussi pauvres. J'étais étudiant boursier. Afin d'assouvir ma soif de cinéma nouvelle, j'avais décidé de donner des cours d'anglais. Je me souviens être allé mettre une annonce au Monoprix avec Pascal. Ce con m'avait certifié que c'était un bon moyen de draguer, qu'une jeune étudiante ou même une lycéenne allait m'appeler et ce serait the big love.
Ça n'a pas tardé. J'ai entendu la voix d'une jeune fille me demander mes tarifs. J'ai balbutié un prix. Ça lui convenait. Ensuite, elle m'a demandé si j'acceptais les débutantes. J'étais en sueur. Alors, elle m'a dit que c'était un peu spécial. Je n'arrivais plus à prononcer un mot. « C'est pour ma mère », a-t-elle précisé.
C'était la femme d'un marchand de légumes. « Ma fille vous a appelé. » « Oui, oui, je me souviens… » Une blonde décolorée, la quarantaine, timide mais nature, et puis décidée. Elle voulait apprendre l'anglais pour s'en sortir. Elle avait l'intention de quitter son mari avec qui elle travaillait à la boutique de primeurs face à l'église. Elle n'avait aucun diplôme, aucune formation, elle avait fait ça depuis l'adolescence. J'avais bossé sur des marchés, à vendre des fruits et des légumes moi aussi. Se lever à 5h, avaler un petit-déj en vitesse, filer sur le vélo, se faire engueuler parce qu'on a deux minutes de retard, déballer le camion, transporter les cageots, installer les tretaux, les étals, rester debout une bonne partie de la matinée par tous les temps, être soupçonné de vol s'il manque deux sous dans la caisse, avoir une seule pause pipi-café, avant de remettre ça. Je rentrais lessivé à la maison vers 14h30. Avalais mon repas tout seul et m'écroulais dans le canapé. Ça ne ressemblait à rien. Sophie, ma nouvelle élève, bossait en magasin, c'était moins pénible, m'assurait-elle. Sauf qu'il y avait ce mari tyrannique et qu'elle n'en pouvait plus…
En fait de cours d'anglais, Sophie avait besoin de sortir, de faire quelque chose le lundi matin, jour de fermeture de la boutique pendant que son mari était à Rungis. Voir d'autres gens, parler, raconter sa vie. J'essayais d'être honnête et suivais un peu la ligne des leçons pour débutants. My name is Sophie. I am 46. I am married and I have a daughter, etc. On se voyait tous les lundis. Je sais qu'elle m'aimait bien. Et moi aussi. C'était ma seule élève. Je me débrouillais pour que mon salaire tienne une semaine. J'avais repéré deux ou trois cinémas dans lesquels je pouvais entrer par la sortie. D'autres dans lesquels je payais et après le film pouvais me glisser dans une autre de ses salles. Je jonglais entre cette nouvelle passion et cette éternelle misère.
On se marrait bien avec Sophie. Je revois encore son sourire. Je ne sais pas comment c'est venu. Un jour de printemps, elle portait un chemisier blanc dont elle avait ouvert les premiers boutons. J'avais une vue imprenable sur sa lourde poitrine. J'avais du mal à me concentrer. Elle devait le sentir. En me tournant vers elle, après avoir cherché une règle de grammaire dans mes cahiers d'étudiant, j'ai vu son énorme sein gauche posé sur la table. J'ai immédiatement détourné le regard. Ça n'avait duré que deux secondes. Lorsque je l'ai interrogée sur la conjugaison du verbe to learn, elle avait tout remis en place. Mais la gêne s'était installée entre nous et nous a écrasé jusqu'à la fin du cours. Le lundi suivant, elle m'a appelé pour me dire qu'elle avait un empêchement. Puis, dans la semaine, elle m'a appris qu'elle arrêtait les cours d'anglais, que ça énervait son mari, qu'il se doutait de quelque chose, toutes ces choses-là…
A la rentrée suivante, j'ai trouvé un autre élève. Un garçon avec beaucoup de retard mental. Ça m'allait aussi bien. Et puis, j'ai découvert une autre salle de cinéma dont la sortie était située dans une cour.
jeudi 2 octobre 2014
Jeune et con
On n'avait pas 20 ans. Je ne connaissais rien au cinéma. Pascal en avait l'affiche dans sa chambre. Je n'avais jamais entendu parler de Jean Eustache, encore moins de ce film.
Un an avant, il y avait eu Sauve qui peut (la vie). Pascal avait insisté pour qu'on aille le voir. Le film se jouait dans le cinéma de notre banlieue. D'une cabine au coin de la rue, à cent mètres de chez moi, j'avais trouvé le courage d'appeler N. Je lui avais proposé de se joindre à nous. Pas plus que moi, elle ne connaissait Godard et en avait profité pour me conseiller de ne pas perdre mon temps avec elle. Piteux, je n'avais rien trouvé à lui répondre, avais raccroché et rejoint Pascal le lendemain. C'était un dimanche, je crois. La salle était aussi vide que ma culture cinématographique. Il y avait Duras aussi. Dutronc en lisait des passages. Et à la fin du film, lors de l'accident du chanteur playboy, Nathalie Baye demandait à sa fille de ne pas regarder, que tout cela ne les regardait pas. Je retenais ce jeu de mot. Ma première formule godardienne.
Un an avant, il y avait eu Sauve qui peut (la vie). Pascal avait insisté pour qu'on aille le voir. Le film se jouait dans le cinéma de notre banlieue. D'une cabine au coin de la rue, à cent mètres de chez moi, j'avais trouvé le courage d'appeler N. Je lui avais proposé de se joindre à nous. Pas plus que moi, elle ne connaissait Godard et en avait profité pour me conseiller de ne pas perdre mon temps avec elle. Piteux, je n'avais rien trouvé à lui répondre, avais raccroché et rejoint Pascal le lendemain. C'était un dimanche, je crois. La salle était aussi vide que ma culture cinématographique. Il y avait Duras aussi. Dutronc en lisait des passages. Et à la fin du film, lors de l'accident du chanteur playboy, Nathalie Baye demandait à sa fille de ne pas regarder, que tout cela ne les regardait pas. Je retenais ce jeu de mot. Ma première formule godardienne.
Ainsi, on pouvait faire ce genre de film. Truffé de références qui m'échappaient. Jusqu'ici le cinéma était pour moi une distraction que mes parents pauvres ne m'offraient pour ainsi dire jamais. Lors des premiers flirts, le cinéma fut accessible grâce aux cours d'anglais que je donnais à un gamin, mais les films n'étaient qu'un prétexte pour être collé à une fille et passer les mains sous son pull. Des comédies à peine vues et aussitôt oubliées. Les livres, il n'y en avait pas à la maison. Avec Godard, je découvrais à la fois une forme inédite de cinéma, dans laquelle la littérature était un personnage important, une clé. Du bas de mon ignorance, j'étais terrorisé par ce que je pensais être la grande culture française. C'était très loin de moi, de ma vie de misère, mais en bon élève de l'immigration, je tenais absolument à me fondre dans la France. Je me mis à voler des livres de Duras et à acheter Les Cahiers du cinéma que je dévorais religieusement. Tous les films dont il était question, je me devrais de les avoir vus. Plus j'allais voir et lire, plus je sonderais la profondeur de ma vacuité crasse. C'était sans fin.
L'année suivante, j'ai vu N. pleurer sur un trottoir le long du lycée. Une fille de la classe la consolait. J'étais assez con, mais je me doutais qu'il s'agissait d'une peine d'amour et espérais secrètement que ça pouvait faire mes affaires. Peu de temps après, un soir, en rentrant du lycée, je constatais que N. marchait quelques pas derrière moi. Ce n'était pas son chemin. Je n'en revenais pas. J'accélérais tout en jetant de furtifs coups d'œil derrière moi. Arrivé à la maison, je me postais à bonne distance derrière les rideaux pour surveiller la rue. Elle était bien là. Elle m'avait suivi jusqu'ici. Le soir même, le téléphone sonnait. Nous ne l'avions que depuis quelques jours. C'était pour moi. C'était elle. Elle me disait que c'était trop con, me demandait si j'avais quelqu'un, si on pouvait se voir. Nous sommes allés au cinéma le samedi suivant. C'était Georgia, le film d'Arthur Penn, sur un scénario de Steve Tesich. Je l'avais vu quelques jours avant avec Pascal. Je savais que c'était une bonne carte à jouer.
Il y a eu le bac, la première fois quelques jours avant. Et la fac dans le quartier latin. Rue de la Harpe, de la Huchette, des Ecoles, Champollion, je me mis à fréquenter davantage les salles obscures (que j'ai vu se fermer les unes après les autres) que les salles de cours, seul ou avec N. Mais c'est dans notre ville que La maman et la putain fut projetée dans le cadre d'une rétrospective de films français ayant marqué le septième art. J'y ai emmené N. Je crois qu'elle l'a aimé. Peut-être pas autant que moi. J'étais hypnotisé. Les jours suivants, je citais Eustache ("Les films doivent respirer leur durée"), parlais comme Léaud, rêvais d'écrire dans des cafés, puis trompais N. avec son consentement. Avec une fille qui n'avait rien d'une putain. Du haut de ma jeunesse arrogante, j'avais l'illusion de comprendre quelque chose d'essentiel de la vie, que la vie, c'était ça, les histoires d'amour, le sexe, les trahisons, les cafés, la littérature, les beaux discours, le cinéma. Tout ce qui manquait chez moi. Le film est repassé peu après dans une salle du 9e aujourd'hui également disparue, j'y ai emméné ma sœur. Il est repassé encore ailleurs et j'y étais de nouveau.
Il y a plus de vingt ans que je refuse de le revoir. Aujourd'hui, en découvrant ces images, je me sens gêné et remonte à la surface ma connerie.
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