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mardi 30 juin 2020

Le monde d'avant était petit


Enfant, je ne comprenais pas pourquoi celui-ci, dont j'ai oublié le vrai nom, était surnommé El Chato. Son nez ne me paraissait pas particulièrement gros et plat. Un sobriquet que je pensais plus approprié à Miguel, que les Javanais de mon père appelaient El Maño pour ses origines aragonaises. Quel était le surnom de mon père ? El Beni ? Depuis l'un de ses accrochages avec ma mère où il avait mis en avant sa nationalité pour justifier un comportement discutable, ma sœur et ma mère le nommaient El Español. Aujourd'hui encore, lorsqu'elle l'évoque, ma mère le désigne de la sorte. Certains – ne possédaient-ils aucune particularité ? – n'étaient connus que par leur prénom, précédé de l'article défini. El Rafa, parrain de ma sœur et avec qui mon père avait travaillé à Madrid avant d'émigrer, était pourtant un sacré numéro. En privé, après quelques verres, il ne manquait pas de se dire le sosie d'Alan Ladd. Certains avaient droit à leur prénom suivi d'un pseudo. Comme Antonio El Largo. Il n'était pas si grand mais, par son allure élancée, voire un peu maigre, il se distinguait certainement des autres Espagnols. 
Je ne sais plus comment, dans la voiture qui nous ramenait du bois de Vincennes, Gabi et moi en sommes arrivés à parler des différentes immigrations espagnoles. Ai-je évoqué le thème du mémoire d'Histoire que prépare ma fille aînée ? Le père de Gabi avait échappé de peu à l'exécution sommaire après avoir purgé quelques semaines de prison pour ses activités politiques. Il venait d'être nommé instituteur dans l'école de son village, mais n'avait pas encore eu le loisir d'exercer lorsque les fascistes lui mirent la main dessus. Il fit partie de ces réfugiés qui passèrent les Pyrénées peu avant la Retirada. En France, il fut dans un premier temps vendeur ambulant, puis, grâce au réseau communiste, il prit sa place à la chaîne chez Renault, comme le père de Jojo – dont Gabi fera la connaissance en fac de médecine. Licencié après une grêve, il quitta l'usine pour l'autre voie naturelle des ouvriers, le bâtiment. A la différence, mon père, bien qu'ayant débuté encore adolescent dans une bodega de son quartier, était déjà maçon en débarquant à Paris à la faveur d'une nouvelle vague d'immigration, celle dite économique. Une quinzaine d'années séparaient nos pères. J'ai pourtant parfois imaginé qu'ils s'étaient croisés sur des chantiers, avaient partagé une bota de vino, assisté ensemble à un match de foot, ou s'étaient engueulés pour une histoire de femme. Une pensée vite balayée car mon père n'était pas particulièrement politisé. Gabi, qui a, comme moi, passé son enfance et adolescence à Montreuil, soutient que les militants espagnols s'intéressaient de près à cette nouvelle génération, la fréquentaient, pensant la convertir à la cause. 
Je n'ai pas immédiatement réagi lorsque, parmi les Javanais de son père, Gabi a évoqué un Madrilène de Montreuil, communiste, qu'on nommait Antonio El Grande. Les coïncidences étaient nombreuses, mais ce n'est que le lendemain que j'ai posé la question. Antonio, ne s'appelait-il pas Latorre et n'avait-il pas donné à toutes ses filles des prénoms de fleurs ? Oui, c'était bien lui. J'avais peine à croire au hasard m'accrochant à cette différence de surnom. El Grande, plus simple, était-il l'œuvre des militants ? El Largo, plus malicieux, correspondait-il davantage au langage familier ? La mémoire nous joue-t-elle des tours à propos de Latorre ? Peu importe, je n'en reviens pas. Les parents de Gabi étaient voisins de la loge que tenait Marcelle, la femme d'Antonio, dans le 17e, dans cette même rue où ma chérie a vécu durant quinze ans, des années plus tard. Enfant, Gabi poussait le landeau de Violeta, l'aînée des filles d'Antonio dans les rues des Batignolles, et l'a une fois, se souvient-il, fait tomber par terre. Il a une photo d'elle, assise sur les genoux de son père. J'ai une photo d'Antonio au mariage de mes parents. Avec mon père, et un autre compère dont j'ignore l'identité, il semble rire d'une plaisanterie dont vient d'être victime ma mère – farce qui peut-être se résumait simplement au bail tout juste signé. Une autre photo, déjà mise sur ce blogue, présente une partie de la bande de mon père au bistrot. Antonio, caché par un de ces métèques, lui affuble, tel un collégien, des oreilles d'âne avec ses doigts. S'il était toujours fourré avec mon père, El Largo venait peu à la maison, ma mère n'appréciant pas beaucoup son prosélytisme politique. Je ne connaissais pas vraiment sa famille. De plus, les dimanche, mon père les consacrait au tiercé, au bistrot et au sport à la télé, tandis qu'Antonio, comme me le rappelait Gabi, arpentait les quartiers pour vendre la bonne parole et L'Humanité dimanche.


J'ai connu Gentiane, la plus jeune des trois filles d'Antonio, en première ou en terminale. Lorsque je me suis blessé la cheville en jouant au foot dans la cour du lycée, je rentrais péniblement à la maison à l'aide de mes béquilles, et Gentiane prit l'habitude de me raccompagner en portant mon sac de cours. Evoquions-nous nos pères ? Leurs amis ? Kant et les cours de philo ? Notre avenir ? Peu de temps après, Antonio a baissé les armes devant la maladie. Je ne sais plus si j'étais à l'enterrement, mais je me souviens m'être rendu chez eux pour présenter mes condoléances à Gentiane. Je crois que je ne l'ai jamais revue. Gabi m'affirme qu'elle, et l'une de ses sœurs vivent toujours dans cette ville que je m'apprête à quitter cette semaine. Il la rencontre parfois au cinéma, dont semblent férus elle et son compagnon. J'imagine que nous nous y sommes croisés. Sans jamais nous reconnaître.

jeudi 16 avril 2020

De l'art du naufrage


Dans la rue piétonne, celle de la Croix-de-Chavaux – Capitaine-Dreyfus, anciennement Galliéni. Nous étions là, assis à une table, une sorte de terrasse de café. Mon père s'est levé, approché de l'immeuble d'en face, celui qui abritait autrefois la librairie – tu ne l'as pas connue à cette adresse, par la suite, c'est devenu une boutique EDF, aujourd'hui, je ne sais plus ce que c'est, un resto, un magasin de vélos, un chocolatier peut-être… Cet immeuble, d'un seul étage, c'était notre maison. Nous devions la quitter, l'évacuer, déménager. Au-dessus de la boutique, le mur était abîmé, à nu, comme décoffré. Une mousse était visible, une sorte d'isolation. Mon père était déterminé à laisser ce mur propre. Il a sorti une paire de ciseaux, énorme, un outil professionnel certainement, et s'est mis à tailler la mousse, la dégommer, ça volait partout autour de nous, les passants, les autres clients de la terrasse, ceux de la boutique, tout le monde hurlait, j'avais honte de mon père, je lui demandais d'arrêter, il ne pouvait improviser ce chantier sans protection, sans en délimiter la zone… Cette honte a grossi, pris une autre dimension, car je réalisais soudain que mon père, c'était moi, j'avais l'âge de mon père et le jeune homme qui l'accompagnait, ce devait certainement être mon fils ou moi à vingt ans qui m'observait adulte, portrait de mon père à qui je n'ai jamais voulu ressembler et n'ai jamais appris à me servir de mes mains, à part pour écrire mes conneries… Mes gestes inappropriés, absurdes, étaient ceux d'un ouvrier incompétent, délirant, bien que, dans le rêve, la façade, après ce sacage, fût propre, ravalé, impeccable, présentable. Nous pouvions quitter cette maison avec la conscience tranquille, les futurs proprios n'auraient rien à nous reprocher. Je ne sais pas ce que devenait le jeune homme que j'étais, pas grand-chose certainement, ni comment nous passions d'un endroit à l'autre, je n'en ai plus que des bribes, mais mon père était maintenant dans une sorte d'Ehpad, la gueule ouverte, bien plus âgé que le jour de sa mort, mais vivant, encore, et moi, ou mon père, les deux ensemble, nous lui rendions visite et ce n'était peut-être pas un Ehpad, mais la cour de l'immeuble où nous habitions, et où vit encore ma mère qui aura bientôt vingt ans de plus que mon père à sa mort, et je me demande si ce vieillard au regard perdu, assigné à résidence, ce n'était pas elle finalement. Ou moi.
Je crois savoir bien entendu d'où vient ce rêve, la mort de ma tante dans son Ehpad madrilène, avec cérémonie express filmée pour les enfants absents, ma mère isolée qui parle de dépression mais me dit n'avoir besoin de rien lorsque je lui propose de lui faire quelques courses… J'imagine qu'il faut y voir aussi une défaite face à mon père. S'il avait été encore vivant, il aurait trouvé la solution pour notre mur, c'était son métier, et nous n'aurions pas dû quitter la maison. Mais après avoir bossé toute sa vie à construire des verrues pour des mafias comme Bouygues, il a clamsé à un mois de la retraite. Il n'est plus là, et dans mon rêve, c'est moi qui suis lui, et parce que j'ai voulu très jeune échapper à la condition ouvrière, je n'ai rien appris de son métier et j'ai été incapable de nous sauver… Et puis, il y a ce mail de Dominique que je t'ai lu hier soir. En juin prochain, il fêtera ses 70 ans et n'a jamais été aussi actif, multipliant les interviews, articles, livres, conférences, actions associatives. Il rappelle qu'à l’hôpital, 90 % des victimes avaient plus de 65 ans, et avoue qu'il en vient à se féliciter que son père soit mort à l'hôpital à près de 97 ans en décembre dernier et n’ait pas vécu ce cauchemar… A quel âge est-on vieux ?, se demande-t-il après le discours du fossoyeur de l'Elysée qui, dans une nouvelle mascarade sur le déconfinement, prévoit d'isoler encore un peu plus longuement les personnes âgées sous prétexte de les protéger. Pour prendre un exemple au hasard, se demande Dominique, à 67 ans, Brigitte est-elle vieille ? Que signifie aujourd'hui avoir au tout début de la pandémie fait reculer le fameux âge-pivot de la retraite à 64 ans ? Ça rejoint un peu ce que se demandait ta copine exilée, comment peut-on, dans un pays comme la France, en pleine crise sanitaire, avoir fait passer
en loucedé un décret officialisant en quelque sorte l'euthanasie dans les Ehpad ? En somme, la Covid-19 ne serait qu'un avenant au 49.3 dans les têtes vides et criminelles de nos dirigés… C'est à ça que je pensais ce matin.



dimanche 5 avril 2020

La phrase




J'envoie un mail à mon cousin Satur, qui fait le facteur en Galice, afin de prendre des nouvelles de ses parents. Par ma mère, qui a parlé avec lui la veille, je sais que ma tante va mal, vit ses dernières heures. Mon oncle est également atteint. Comme bien d'autres pensionnaires de cet établissement madrilène. Si j'ai bien compris ce qu'a compris ma mère, aidée par un membre du personnel de la résidence d'anciens, comme disent les Espagnols, ma tante a filmé un adieu à ses enfants sur WhatsApp. Etait-elle consciente de ce qui arrivait ? Quels ont été ses mots, sa dernière phrase ? 
Satur ne répond pas à mon courrier, j'écris à sa sœur, l'Américaine, m'inquiète également pour elle et son mari. Le soir, sa réponse tombe. Mi madre ha fallecido esta mañana. La entierran mañana… Il n'y a plus rien à dire. Satur coincé à plus de 500 kilomètres de Madrid‌, sa sœur à plus de 7 000 n'ont eu droit qu'à une despedida de poche. J'ignore comment ils l'ont acceptée. Leur frère qui, selon Satur, a dilapidé le peu d'argent des parents après un divorce chaotique d'avec une femme qui l'entraîna dans une secte, sera le seul membre de la famille à l'inhumation du lendemain. Peut-être la seule personne présente – ça se passe comme ça dans ce nouveau monde. Quels auront été ses propres sentiments ? 
Je ne sais ceux qui sont les miens. Ceux qui s'imposent, ceux qui resteront lorsque je serai en mesure de penser ce que nous traversons. 
Une chose est certaine, avec la mort de Marta, la fratrie de mon père est cette fois bel et bien balayée de la terre. Marta, la petite dernière, la plus fragile, traitée toute sa vie pour une dépression chronique. La tante chez qui mon frère et moi avons été hebergés quelques mois de l'année scolaire 1976-1977 – de son côté, ma sœur s'était retrouvée chez un frère de mon père. Solutions qui nous évitaient le réveil aux aurores en plein hiver pour, sans même nous laver, sauter dans le car en direction de la capitale et du lycée français. Nous étions à peine sortis de l'enfance et n'aurions pu tenir ce rythme. Au printemps, mes parents n'avaient plus les sous pour payer notre scolarité et tout s'arrêta. Les longues parties de foot sur le terrain vague, les menus essentiellement constitués d'œufs ou de poulet les jours meilleurs, de cocos plats ou d'un riz, les séances de télévision durant lesquelles, à chaque page de pub, mes cousins faisaient enrager leur petite sœur en réclamant les premiers tel ou tel jouet pour noël, gueulant encore plus fort lorsqu'il s'agissait d'une belle poupée…
Ma sœur aimait beaucoup Marta. Des années plus tard, à chacun de ses séjours à Madrid, elle ne manquait pas d'aller lui rendre visite dans son petit trois pièces de banlieue. Ensemble, elles prenaient le métro pour aller déguster, à la cafétéria du Corte inglés, leur chocolate accompagné d'une de ces pâtisseries dont Marta rafolait. Ma mère était parfois de la fête. Mon oncle jamais. Profondément croyant, simple livreur au service d'un laboratoire, il a toute sa vie été aux petits soins de Marta, se démenant devant les défaillances de sa femme pour élever ses trois enfants, nous emmenant l'été, tous les gosses, en excursion dans sa Seat 600. Je ne sais quelle place nous avions tous les six à l'arrière de la petite voiture. L'un de nous voyageait-il à l'avant avec mon père ? Mais je me souviens parfaitement de la Pedriza ou d'El Pardo, de leurs rivières claires, des courtes échappées entre cousins vers les colines, des sandwichs préparés par ma mère qui ne participait jamais à ces journées extraordinaires, chargée de tenir compagnie à sa belle-sœur malade, témoin parfois actif des nombreuses disputes de mes parents. 
Il y a deux ans bientôt, ma sœur et moi avons passé quelques jours à Madrid. Sur les indications de Satur, nous avons pris le train de cercanías et rendu visite à Marta et Satur sr. dans leur nouvelle residencia. Ma tante n'était déjà pas bien en point. Sa faible constitution, ses séjours répétés en psychiatrie, l'âge et la pauvreté avaient eu raison d'elle. Homme des montagnes d'Ávila, mon oncle était égal à lui-même, la vista en moins. Autour d'eux, somnolaient la plupart des autres résidents dans leur fauteuil roulant. Marta sortait à peine d'une hospitalisation où elle avait chopé un virus. Elle avait également un pied bandé. Mon oncle ne voulait pas voir sa femme en fauteuil et s'obstinait à se charger lui même du moindre déplacement, ignorant ses propres problèmes de vue. Au cours des trop longs trajets entre la chambre et la salle de télévision, mal équilibrée sur l'épaule de son fidèle mari, Marta ne pouvait empêcher le bout de son pied de frotter le sol. Quelques jours avaient suffi pour l'abîmer et pour tous nous attrister. Mais Marta était heureuse de nous revoir. Elle trouvait que je n'avais pas changé, que j'avais toujours dans les yeux ce sourire malicieux. Elle devait me confondre avec un autre de ses neveux, je n'ai jamais eu aucune malice. Volubile, Satur s'employait également à faire quelques exercices de gym avec sa mère. 



Gymnastique également mentale lorsque tous deux partaient dans de longues phases de révision des classiques de la chanson populaire espagnole, sans tirer toutefois leurs voisins de leurs dernières torpeurs. 


Lorsque je lui ai annoncé la mort de Marta, j'ai senti dans la voix de ma mère, à l'autre bout du fil, un monde s'effondrer. Le sien, le nôtre. Elle n'avait pas revue Marta depuis des années, mais prenait régulièrement de ses nouvelles par Satur ou par ma cousine du Vénézuela, qui, tout comme ma sœur, était très attachée à Marta. Hier soir, ma mère me disait ne pas avoir d'appétit. Je lui ai demandé de ne plus regarder la télévision. En Espagne, étaient dénombrés samedi 11 743 autres morts.

Dans la nuit, je regarde les nouveaux chiffres ici. Le nombre de décès quotidiens à l'hôpital est en légère baisse, nous dit-on, avec 441 décès après le record de la veille – 588 morts. Le nombre total de décès à l'hôpital s'élève à 5 532. Dans les Ehpad, et autres établissements médico-sociaux, désormais plus ou moins pris en compte, le nombre de morts s'élève à 2 028. Nous en sommes donc à environ  en 7 560 décès, le nombre de personnes hospitalisées étant de 28 143 dont 6 838 en réanimation. 

Je ne sais comment vivent les autres cette période particulière. J'en perçois des bribes, au cours d'une conversation téléphonique, d'un banal message émis ou reçu. Hier, ma fille aînée a eu 23 ans. Confinée avec son copain à plus d'une heure d'ici, j'ignore quand je pourrai de nouveau la serrer dans mes bras. La sidération qui me frappe plusieurs fois par jour, me réveille la nuit, décourage la moindre pensée un tant soit peu solide, la moindre activité valable. Je laisse volontiers la philosophie et l'efficacité à d'autres.
Au début du confinement, désireux d'échapper à la franceinterisation de l'information, personnalisée le matin par l'inénarrable et insupportable duo  Demorand-Salamé, j'ai ouvert un compte Twitter. Ces derniers temps, des liens sur certains blogues me conduisaient de temps à autre vers cette machine. Une ou deux connaissances m'avaient également recommandé de m'y inscrire afin d'accéder à d'autres sources d'information. Je ne savais pas si j'en avais besoin, n'en ressentais aucune envie. Et puis, j'ai cédé devant la facilité et la colère, le regrettant aussitôt. J'ai passé les deux premières semaines scotché à l'écran, dans un autre type de torpeur, submergé d'articles contradictoires, d'avis péremptoires, de commentaires insignifiants, d'insultes faciles, de punchlines, de grandes résolutions pour l'avenir, et de petites phrases répétées en boucle comme des slogans. Je me faisais l'effet d'un toxicomane, certes balbutiant, mais déjà bien accro. Je n'y suis pas retourné depuis trois jours. Je devrais pourtant me désinscrire, mais j'ai peur de replonger à peine entré sur la page.


Restent les livres, mais comme me disait hier l'ami Louis, Quand c'est Macron qui nous demande de lire, ça ôte toute envie. Cette conversation téléphonique a été ma principale occupation de la journée. Louis affirmait relire une nouvelle fois Le Voyage, qu'il alterne avec Mort à crédit. Jamais personne n'a décrit l'ignominie humaine avec un tel talent selon lui. Je le pense aussi, mais sont-ce là des lectures que recommande l'Etat ? 
J'aime ces moments rares passés au téléphone avec Louis. Rares également parce qu'ils sont le plus souvent longs, qu'il faut être seul et avoir du temps devant soi pour s'y consacrer pleinement. Hier, les chats m'ont ramené au trivial quotidien à l'heure des croquettes.
Avant cela, nous avons bien entendu parlé littérature. Pas de ces tartufes qui jouent à l'écrivain. De la phrase, du style. Ah, Céline !… De la poésie. De Bukowski, dont les poèmes ont l'air si simples. Mais pour écrire de tels poèmes, il faut la baraka, toujours éphémère. Louis a également évoqué un grand auteur contemporain méconnu, et qui le restera. Hubertus m'en avait déjà parlé, je finirai certainement, si je survis à tout cela, par lire un jour Philippe Bordas. Ça va mal finir, la littérature, l'ai-je cru entendre soupirer. Laquelle ? La nôtre, celle qui nous tient ? A l'instar de l'ami Uriarte qui dans son journal se demandait combien de temps nous consacrions à un tableau lors d'une exposition, Louis se posait la question devant la phrase. Comment lisons-nous ? Que retenons-nous ? De toute évidence, il n'est de livre lu qu'un livre relu.
J'ai pensé à mon déménagement à venir. Evacuation des lieux, devrais-je écrire. La maison est vendue mais aucune certitude sur un futur logement. Je devrais pourtant commencer à faire les cartons, comme on dit, du moins préparer la fuite, faire du tri dans les DVD et les bouquins. Catégorique, en mauvais docteur Coué, j'ai dit à Louis que j'allais être extrêmement rigoureux et ne garder que les livres des auteurs essentiels. Les gens que l'on n'a pas envie de relire, inutile de se les trimballer de nouveau. Mais quels auteurs garder ? Combien sont-ils ? Quel métrage représenteront-ils dans une future bibliothèque ? Quel nombre de cartons dans le camion ? Thomas Bernhard, Emmanuel Bove, Céline, Dostoievski, Henri Calet, John Fante, Charles Bukowski, Cioran, Philip Roth, Paul Valet… qui d'autre ?  C'est pour moi le véritable cauchemar du déménagement et j'ai bien peur de ne pas tenir mon engagement, de laisser encore une chance à celui-ci et, pourquoi pas, à celle-là. Et que faire de tous ces volumes mis de côté et pas encore lus ?

L'autre jour, ma mère se plaignait de ne plus rien avoir à lire, de devoir relire. Elle n'a certainement pas à sa disposition le genre d'auteurs que nous pouvons nous réjouir de relire. Les romans historiques dont elle est férue offrent-ils de ces phrases devant lesquelles nous pouvons nous arrêter un instant ? L'an dernier, au cours d'une suprenante et longue entreprise de dernier ménage, elle avait jeté ou donné un grand nombre de bouquins. Il y a deux jours, j'ai pioché pour elle dans ma bibliothèque quelques livres et les lui ai apportés. Je la sais effrayée par la situation et, toujours enrhumé, je ne l'ai pas approchée. J'ai déposé les livres dans l'entrée, en les lui présentant rapidement et de loin. Annie Ernaux – je l'aime bien, mais c'est souvent triste… Tu liras ce que tu veux. Un roman anglais que j'avais acheté il y a longtemps, Ernaux justement en avait parlé lors d'un entretien mais je ne l'ai toujours pas lu, il devrait te plaire. Le journal d'Uriarte dont je lui avais tant parlé. Un livre de René Fallet – je sais qui c'est, m'interrompt-elle, déjà en larmes de ne pouvoir m'embrasser. 
Ce soir-là, la chérie lisait au lit un livre que je lui recommande depuis des années. Elle s'interrompit soudain pour me lire à haute voix une phrase selon elle sublime tandis que je me déshabillais avant de filer sous la douche. Karoo fait partie de ces livres que j'emporterai à coup sûr et pourtant, je n'avais aucun souvenir de cette phrase digne d'un Cioran, et que j'ai, depuis, oubliée de nouveau. 





mercredi 27 avril 2016

Le flamenco de Paris



Il y avait toujours un de ses potes qui finissait à la maison. Enfant, j'avais l'impression que ça ne désemplissait jamais. Ils passaient pour l'apéro, venaient déjeuner, prendre un café, rarement dîner. Notre deux-pièces-cuisine était constamment enfumé et ma sœur, mon frère et moi tentions d'y échapper en nous réfugiant dans notre chambre commune ou dans la cour de l'immeuble. Les Javanais de mon père, tous dans le bâtiment, venaient d'Espagne, du Portugal, d'Italie, de Pologne, et d'ici, il y avait même un Chinois assez imposant, ancien catcheur, qu'on apercevait parfois dans des scènes de films campant un milieu populaire ou le milieu tout court. 

Miguel était le plus présent. Dans mon souvenir, El Maño (L'Aragonais) est le sosie de Lino Ventura, une bête. Sa femme portait le même prénom que ma mère, plutôt rare. Ils débarquaient très souvent le samedi matin. Après le café, les hommes filaient au bar du coin et les femmes commentaient les journaux du week-end, France dimanche ou Ici Paris, parfois Détective. Je ne sais plus quels jeux nous pouvions bien partager avec leurs filles plus jeunes que nous. Elles voulaient jouer à la maîtresse, mais c'était moi qui prenait d'autorité le rôle de l'instit pour ainsi me délecter des séances de fessées déculotées. Miguel et Flora habitaient à dix minutes de la maison, dans un quartier aujourd'hui gentrifié. Leur bicoque, située derrière le bar-tabac-tiercé tenait encore debout par une sorte de miracle. Elle fut rasée et ils devinrent les heureux premiers locataires d'un HLM de la cité de La Noue qui, à la fin des années 1960, constituait un pas de géant vers l'envié confort-standard de la classe ouvrière. Enfants, nous n'aimions pas trop nous y rendre. Ces grands ensembles n'avaient pas encore été filmés par Jean-Claude Brisseau mais nous éprouvions déjà cette froide sensation de désespoir étouffant. El Maño roulait en 404 et sur la vitre arrière, à côté de l'autocollant J'écoute Europe1, un mot me fascinait, Cabourg. Proust n'y était pour rien. La mer à laquelle Miguel emmenait sa famille l'été venu me faisait rêver. A cette époque, nos vacances se déroulaient immanquablement chez ma grand-mère paternelle, dans un faux deux-pièces d'un quartier populaire de Madrid, infesté d'énormes cucarrachas noires, la chambre étant simplement séparée de la salle à manger par un rideau d'un vert atroce. Je n'ai connu la plage que vers l'âge de dix ans, lorsque ma mère loua un autre deux-pièces dans la Manche à cinq ou six kilomètres de l'eau rendue capricieuse et décevante par les marées et le climat hostile.
Parmi les compagnons de la grappe de mon père, le fidèle Rafael était le parrain de ma sœur et le mari de la débridée Sévillane Manuela, dite Manoli. Contrairement aux autres Espagnols, rencontrés sur les chantiers parisiens, les bars de Belleville ou de la banlieue est, il me semble que Rafael et mon père s'étaient connus à Madrid. El Rafa et Manoli créchaient du côté d'Alfortville et nous squattions le dimanche leur deux-pièces-taudis-sur-Seine. L'expédition se faisait par le bus que nous allions chercher à Vincennes et que ma mère payait une fois sur deux, au risque d'une humiliation publique lorsque le gang des contrôleurs débarquait. 
El Rafa prétendait être le sosie d'Alan Ladd et sa femme avait un air de Dalida. La chanteuse italo-égyptienne était d'ailleurs le centre d'intérêt du fils de Manoli qui aimait tout particulièrement le moment où l'interprète de Bambino jouait avec ses longs cheveux péroxydés. L'autre créature télévisuelle de ces dimanches au bord de l'eau était la grosse boule effrayante de la série Le Prisonnier, remplacée bientôt par les bottes de cuir d'Emma Peel. El Rafa et mon père disparaissaient généralement pendant la préparation du couscous, de la choucroute ou des boulettes, sous prétexte de faire le tiercé. Et n'hésitaient pas à se faire parfois porter pâles de toute la journée. 10-5-2, éternelle combinaison de mon géniteur, jamais gagnante, ne l'occupait pas plus de trois minutes, le temps d'attente pour se faire poinçonner le ticket. Et d'autres réjouissances avaient lieu devant ou derrière le zinc. Un nom est associé à ces lieux car traînant régulièrement sur la langue fielleuse des femmes : La Mona, dont la signification en castillan est gueunon. C'était le prénom, ou le surnom, d'une tenancière de bistrot qui, selon ce que j'en comprenais, se livrait à d'autres activités censées satisfaire les hommes. Il m'était arrivé d'aller chercher mon père dans ce bistrot et je fus rassuré de constater que La Mona était une femme laide et vieille, vraiment inoffensive. Je sentais que la crainte qu'elle suscitait chez nos mères cachait peut-être autre chose, incapable alors d'imaginer que des filles travaillaient pour elle à l'étage. 
J'ai beaucoup cherché mon père dans cette banlieue. Une nuit, j'ai même été persuadé que je ne le reverrais plus jamais. Ma mère m'avait réveillé et entraîné par le dernier bus chez ces amis qui, comme nous, n'avaient pas le téléphone. El Rafa était absent et je nous revois parcourant les bistrots encore ouverts, et nous immobilisant sur un pont après la terrible découverte d'une voiture flottant sur le fleuve. Mon père n'a jamais eu son permis. Et, en dehors de Miguel, aucun de ses amis ne possédait de voiture. C'est ce que j'essayais de faire comprendre à ma mère en pleurs inconsolables. 
El polonés correspondait bien à l'image simpliste que l'on peut se faire d'un immigré polonais, célibataire catholique endurci au pastis et aux alcools blancs. Ma mère lui trouvait une certaine élégance et sa disparition soudaine entretint longtemps son mythe. Da Cunha, lui, louait un studio du côté du marché de Montreuil. Portugais, il se disait Galicien pour être accepté dans la bande des espingoins et, certainement à cause de ces petits arrangements avec la réalité, n'avait droit à aucun sobriquet. Nous lui avions rendu visite après son improbable accident sur un chantier. Mon père, apparement ivre, avait laissé tomber un marteau qui atterrit quelques étages de l'échaffaudage plus bas, sur le nez du pseudo-gallego. Ma mère, qui entretenait de bons rapports avec la culpabilité, avait insisté auprès de mon père pour ce détour du dimanche matin. Pour moi, il ne faisait aucun doute, le nez fracturé avait été le prix à payer pour une bagarre avec mon père. 
Celui qui frappait fort, c'était Castellanos. Je n'ai vraiment connu cet homme doux qu'au sortir de l'adolescence et peu avant sa mort. Cet ancien boxeur était revenu dans le clan sur le tard. En avait-il été exclu en raison de son âge plus avancé, de sa sobriété, ou de son adresse du côté de Jussieu où sa femme tenait une loge de gardienne ? Et qu'est devenu cet autre époux de gardienne, Chevalier ? Ce titi parisien exaspérait ma mère et nous amusait mon père et nous par sa sempiternelle sentence : « Ça qui compte, c'est les acomptes ! »
En classe de première, je crois, j'ai eu pour camarade Gentiane, la fille d'Antonio El Largo (Le grand). J'avais eu la bonne idée de me fracturer la cheville en jouant au foot dans la cour du lycée et la brave Gentiane, qui savait vaguement que nos pères avaient été amis mais s'étaient perdus de vue en raison des accointances communistes de son géniteur, avait eu pitié de moi et portait gentiment mon sac jusqu'à la maison me laissant fort mal m'escrimer avec mes béquilles. J'appris bien plus tard que ce que je prenais bêtement pour une bonté idéologique était clairement, aux yeux de tous mes camarades de classe, une tentative désespérée de mieux me connaître. J'ai le souvenir assez précis de l'enterrement de son père et de la froideur qu'elle montra alors à mon égard. Enterrés aussi El Rafa, quelques mois après mon père, vers 1993, Castellanos un peu avant, El polonés, Chevalier, et les autres que j'oublie ou dont le souvenir est désormais trop flou, tous partis les poumons malades des trop fréquentées salles de café enfumées mais aussi exposés aux produits et matériaux toxiques respirés à longueur d'année sur les chantiers.
Il m'arrive aujourd'hui, lorsque je vais acheter du bois de chauffage à Maisons-Alfort, de passer le cœur serré devant Le Petit Caporal, l'un de ces cafés où mon père et ses Javanais avaient leurs habitudes. Il abrite encore un hôtel et, si je ne me trompe pas, une certaine Mona y exerçait autrefois...