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mardi 26 octobre 2021

Size matters

 



Un mensonge colossal porte en lui une force qui éloigne le doute. Les foules se laissent plus facilement impressionner par les gros mensonges que par les petits, étant donné qu’elles sont composées en majeure partie de gens qui pratiquent le mensonge mesquin dans des choses insignifiantes, mais qui seraient incapables d’énoncer sans rougir une contre-vérité aux proportions monumentales. Il ne leur vient donc pas à l’idée que d’autres puissent avoir le front de défigurer la vérité jusqu’à la rendre méconnaissable. 

L’esprit réceptif des foules est très pauvre, et leur compréhension fort limitée… La propagande doit donc faire appel à leurs passions, et non à leur jugement. 

Une propagande habile et persévérente finit par amener les peuples à croire que le ciel n’est au fond qu’un enfer, et que la plus misérables des existences est au contraire le paradis.

 

Ces judicieux préceptes, extraits du fameux livre du peintre autrichien brun, incessamment remis au goût du jour, sous toutes les latitudes, ouvrent le fascicule anonyme L’Art de mentir, Petit manuel à l’usage de tous ceux qui s’exercent à l’art délicat du mensonge, illustré de quelques exemples choisis, dus à la plume des « Maîtres du monde », édité en 1944 par le Bureau d'information anglo-américain, illustré par Rowland Emett, que rééditent aujourd'hui les réjouissantes Nouvelles éditions Wombat pour la modique somme de 13 euros.

 

mardi 16 juillet 2019

Faire face

La notion de prestige a, dans la militation culturelle, une part déplaisante. Une part excessive certainement en tout cas. La militation culturelle n'est pas, pour les œuvres qu'elle veut imposer, réclamatrice d'affection, mais de révérence.
Il est temps de faire face non plus à la signification précise réelle du mot culture – celle d'un ensemble d'œuvres données pour exemplaires ; mais à la coloration particulière qui est donnée actuellement à ce mot et qui a réussi à transformer non pas seulement le mot mais la notion elle-même dans l'esprit du public. Le mot de culture ne signifie plus à cette heure l'ensemble d'œuvres du passé proposées pour références, il signifie bien autre chose. Il est associé à une militation, un endoctrinement. Il est associé à tout un appareil d'intimidation et de pression. Il mobilise le civisme, le patriotisme. Il tend à fonder une sorte de religion, de religion d'Etat. Il fait une énorme part à la publicité, au point que la publicité – la plus insipide, la plus grossière – se trouve maintenant impliquée dans la production d'art à un tel degré qu'un déport se produit dans l'esprit du public. Celui-ci se trouve convié à révérer non pas la création d'art mais le prestige publicitaire dont bénéficient certains artistes. Il ne lui vient pas à la pensée de s’enquérir des œuvres mais seulement des voies publicitaires qui les véhiculent.
Les artistes eux-mêmes, et pas seulement le public, sont modifiés par la valorisation de la publicité à laquelle travaille la propagande culturelle. Ils sont eux aussi conduits à penser que la publicité prévaut sur le contenu de l’œuvre. Et ils sont conduits à subordonner, non plus la publicité à la nature de l’œuvre une fois celle-ci faite, mais l’œuvre elle-même, au moment de la faire, à la publicité à laquelle elle se prêtera à donner lieu.
Jean Dubuffet, Asphyxiante culture, 1968