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samedi 9 décembre 2023

Balances sentimentales

Anonyme

 

J'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant et de baiser sur cette bouche la naissance de la voix qui m'est chère ?
J'ai tant rêvé de toi que mes bras habitués, en étreignant ton ombre, à se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l'apparence réelle de ce qui me hante et me gouverne depuis des jours et des années, je deviendrais une ombre sans doute,
Ô balances sentimentales.
J'ai tant, rêvé de toi qu'il n'est plus temps sans doute que je m'éveille.
Je dors debout, le corps exposé à toutes les apparences de la vie et de l'amour et toi, la seule qui compte aujourd'hui pour moi, je pourrais moins toucher ton front et tes
lèvres que les premières lèvres et le premier front venus.
J'ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme qu'il ne me reste plus peut-être, et pourtant, qu'à être fantôme parmi les
fantômes et plus ombre cent fois que l'ombre qui se promène et se promènera allègrement sur le cadran solaire de ta vie.
 

 

Robert Desnos, in À la Mystérieuse, 1926

jeudi 3 août 2023

Soupe à la grimace

Harry Gruyaert

 

 

Chateauneuf de Grasse, le 5-9-73

Mon cher Yves

J'ai bien reçu ta lettre et t'en remercie. Je tiens à te dire que la réception d'un chèque qu'il soit de cinq cents ou de cinq mille francs demande toujours une réponse, même s'il n'y s'ajoute aucun commentaire. Pour ma part, je reçois des acomptes sur locations, même quand je ne reçois que cent francs, je réponds le jour même, quelquefois le lendemain. Ma banque ne m'envoie pas de relevé journalier et jusqu'à la fin du mois je ne peux pas savoir si le chèque était parvenu. 

Tu parles de la pension, ce n'est pas la première fois que tu me fous ça dans les pattes. Je te dirais que moi aussi, je me suis bien ennuyé en pension, d'une seule traite à partir de huit ans jusqu'à la fin et à cette époque nous n'avions pas autant de vacances que vous, mais du fait que je n'apprenais rien à l'école, c'est la raison pour laquelle mes parents se sont saignés à quatre veines pour me donner un peu d'instruction. Et puis, tu n'as pas été le seul dans ce cas, Etienne s'en est farci bien plus que toi, Jean en a fait pas mal aussi, de même que Michel, personne ne m'a jamais reproché d'avoir voulu faire apprendre mes enfants. 

De notre temps, on ne gagnait pas de l'argent comme aujourd'hui et puis, tu dois le savoir, à la ferme, il y avait toujours une dizaine de personnes à nourrir et le travail ne manquait pas. 

Si nous avons économisé sou par sou pour vous élever et pouvoir encore vous laisser quelque chose après notre mort, dites-vous bien que nous avons été élevés à une époque qui n'a rien à voir avec maintenant. Dire que nous avons toujours été parfaits Maman et moi ne le prétendons pas et si tu nous trouves indignes d'être tes parents, adresse-toi donc désormais à tes beaux-parents et quand il te manquera un demi ou un million, tu t'adresseras à eux.

Il n'y aurait pas eu de colère si tu étais venu nous voir, j'ai seulement été tourmenté parce que tu ne m'avais pas répondu quand je t'ai envoyé ce chèque. D'autre part, il faut mieux que tu restes avec ta femme pour ne pas avoir la soupe à la grimace. 

Je t'embrasse bien fort ainsi que Patrice.

Ton père Alfred.

 

PS : Je reconnais volontiers que toi qui as une grosse tête, on aurait dû te pousser, tu aurais pu faire un docteur, un avocat ou un pdg, je n'y ai pas pensé.


 

Lettre trouvée telle quelle dans un livre sur Napoléon, abandonné pas loin de la maison et que la chérie a ramassé pour l'offrir à son père…

lundi 12 juin 2023

Rendez-vous

Luc Moreau

 

 

Rendez-vous près de la roue qui tourne
Près de l'eau qui coule sous les ponts
Rendez-vous avec le passant taciturne
Qui change son chapeau dans les restaurants
Rendez-vous avec l'ange musagète
Au coin d'une rue en forme de cigare
Rendez-vous quand le gel indigo bleu
Rejoindra les statues renversées
Rendez-vous dans l'entrepôt des marchandises
A Bercy lorsqu'il sera temps
Rendez-vous pour lever son verre
Aux rencontres inopportunes
Rendez-vous dans les ascenseurs
Que nous peuplerons de fleurs pourpres
Rendez-vous de nos ongles décapités
Dans les portes fermées trop vite
Rendez-vous de notre solitude
Au marchepied dormant des jours

 

Robert Lebel, Masque à lame,
in La troisième horloge,
Poésies et récits, 1943-1986,
L'Atelier contemporain, 2023


mercredi 24 février 2021

Bazar de nos vies

J'ai repensé à tout cela ce matin en apprenant la nouvelle, et je viens seulement de me rappeler avoir écrit ce texte il y a quatre ans. Je le remets ici aujourd'hui en souvenir de Lawrence et Laurent.

 

 




Charlie descendit les marches étroites vers le sous-sol. Marty et Kenny étaient assis à une table près du présentoir de poésie d'avant-garde. Quelques autres personnes se trouvaient là, un bon endroit où traîner quand on n'avait pas un rond. On vous laissait bouquiner là toute la journée. Pas même un libraire en bas. Vous pouviez fourrer autant de magazines et de livres de poche que vous vouliez dans votre futal et passer devant Shig sans que personne ne se rende compte de rien. Apparemment, aucun client ne faisait ça, ou du moins, ce n'était pas assez courant pour que Ferlinghetti change de politique.
Don Carpenter, Un dernier verre au bar sans nom,
trad. Cécile Leroy, éd. Cambourakis


Toujours aussi con, j'ai lu ce passage hier matin et cette nuit, en rêve, je revois le film posthume de Laurent sur Lawrence Ferlinghetti. En partie. L'évidence de la confusion qui me réveille malgré les ampoules avalées au coucher est telle que le lever ne peut être repoussé. Tout se conjugue. Dans un énigmatique désordre. Une phrase de cette soirée organisée dans un cinéma de Montparnasse où nous découvrions le film de Laurent. Ferlinghetti, né en 1919, était persuadé, lors du tournage, que Laurent filmait ses derniers jours. Le contraire s'était produit. Ferlinghetti avait assisté aux derniers jours du filmmaker. Ce film clandestin, tourné sans argent, sans équipe, mal foutu, était certainement son plus beau. 
Je jette un œil à sa filmographie à la recherche du titre. Il ne figure nulle part. L'ai-je rêvé ? 
Je tombe sur une nécro dans laquelle son copain Assayas parle de ce film, sans titre : « Laurent y a retrouvé sa passion première pour la littérature américaine protestataire, et aussi un art du bricolage dans ses manières de tourner, la pratique semi-amateur de ses débuts. Il était jeune, à nouveau. »
Je n'ai jamais aimé les films d'Assayas. Je ne sais pas pourquoi. Ou alors, il faudrait en dire long et je m'en fous. Je les découvrais pourtant en même temps que ceux de Laurent ou de Jean-Pierre. A cette époque de boulimie argentique. Plus j'en avalais, plus il m'en fallait. Un, voire deux, parfois trois films par jour. Je n'ai quasiment rien revu. 
J'avais l'âge de ma fille aînée aujourd'hui, bordel ! Occupation névrotique. Les filles m'échappaient, je fuyais encore l'alcool, les films prenaient toute la place. 
J'ai encore 20 ans cet été-là. L'Italienne m'a quitté sur la plage. Constatant mon sale état, ma mère fait venir de Madrid mon cousin Saturnino. A l'âge de 13 ans, j'ai vécu quelques mois chez ses parents, joué au foot avec lui et sa bande sur les terrains vagues du barrio. Il est ensuite venu faire le touriste à Paris une ou deux fois. On n'a jamais parlé cinéma. On a trois-quatre ans de différence. Je ne sais rien de sa vie d'homme. Il m'emmène à Madrid et m'intègre d'office dans la petite équipe qui prépare un festival de cinéma à Cadix. Je ne comprends rien mais file un coup de main en traduisant en espagnol des listes de dialogues de films français que je n'ai pas vus. L'année suivante, il y aura un film de Laurent. 
Au cours de l'année universitaire, études d'anglais, je lis un ou deux trucs de la Beat Generation, dans le texte. Un poème de Ferlinghetti. Un autre de Bukowski. Je passe à côté. A cause du cinéma. Celui que j'aime me conduit vers d'autres lectures. Et mon anti-américanisme primaire me mène d'avantage vers les Suédois, les Italiens, les Allemands, et l'obsession Bove, et enfin Fante. Et puis, je piquais ce que je pouvais. Roth, ça viendra plus tard, Bukowski n'en parlons pas. 
Drôles de chemins tortueux et torturés. Je croise une première fois ma douce sans le savoir à l'ambassade du Burkina, alors que nous sommes sur le départ pour Ouaga et son Fespaco. C'est le bazar. Les fax se perdent, il manque des billets, les réservations ne sont plus possibles. Elle ne partira finalement pas. J'embarque dans l'inconnu et rencontre une Bretonne de Saint-Etienne, qui deviendra la mère de mes filles, et le pays des hommes intègres. 
Après bien des errances, des revoyures, des ruptures et des ratages, je retrouve ma douce. Elle est sur le point de se marier avec le type dont elle partage la vie depuis 18 ans. A fuir, cette attirance soudaine. J'appelle une connaissance commune et dégote son adresse électronique. De son côté, elle fait de même, mais envoyé à une ancienne adresse, je ne reçois jamais son mail. Nous nous retrouvons pas loin de ses bases, dans la cour d'un cinéma cher à Buñuel. Scénariste, elle travaille avec Laurent, encore une fois. Je lui demande de ne pas se marier. Elle ne m'écoute pas mais passe sa nuit de noces dans mon lit.
Un soir, je rencontre enfin Laurent. Il nous a invité à dîner chez lui, couple illégitime. Je me souviens d'une voyante roumaine qui nous prédit une belle vie. Méfiez-vous des voyantes, roumaines ou autres. Je lui raconte. Trente ans plus tôt. Ma traduction, le festival, il se souvient n'avoir pas pu venir…
Je revois Laurent. Le plus souvent seul. Parfois par hasard. Dans une rue du 5e, sortant lui d'un cinéma, moi d'une libairie. Une autre fois, je monte chez lui récupérer un DVD de King Kong et autre chose dont je ne me souviens plus. Je refais un peu de traductions et collabore à un bouquin sur New York jonché de citations littéraires et cinématographiques. Il est sur le départ pour San Francisco.
Et nous voici, un autre été. A l'hôpital. Laurent est tombé malade. Ce n'est pas très grave. L'opération s'est bien passée. Il est encore dans le coltard, pas beau à voir. Dans le couloir, une infirmière nous rasure, on ne meurt pas de ça. Et nous dévalons couloir et escaliers à la recherche de l'air du faubourg. Je ne reverrais jamais Laurent. 
Lors de la cérémonie au Père-Lachaise, Assayas prend la parole et je revois les années qu'il décrit. Le Super 8, les premiers courts métrages, Londres, les petits carnets. Pour la première fois, je trouve ce type sincère. Il y a son frère aussi. Qui chante avec son fils. Foutraque mini-concert. Amateurs. Ce qu'il y a de mieux. Et cette chanson que Laurent aimait tant, que je découvre à l'occasion, dont je trouve le disque à Madrid, qui passe parfois en boucle à la maison et dont mes filles sont devenues des inconditionelles. 

 

 

14 mai 2016

vendredi 6 octobre 2017

Par où commencer...

Eammon Doyle via camara democratica


Dernière lutte d'une heure
la main posée sur ta fesse
droite
les emmèredes éparpillées sur l'oreiller
levé aux horreurs j'avale
quelques vers analeptiques
léchant le mur dénudé
d'appas
d'élégance
en souffrance
plâtre sur ciment
ciment sur plâtre
miel au fond de la tasse je déguste
la menthe poivrée le froid
du matin et de toutes les nuits
chatte sur l'épaule
goûte aux pesticides
à la tête du génocide
des abeilles et de l'orthographe
l'air court sous la fenêtre
d'où j'aime la regarder passer
je dormirai un autre jour.
Par où commencer...

Charles Brun, Poésie urbaine