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| Luciana Marti |
Certains jours, le meilleur moment consiste à rentrer chez soi et se déchausser. Point. Nous n'avons parfois besoin de rien d'autre pour considérer que cette journée, finalement, a eu du bon. L'exercice provoque une véritable catharsis. Il atténue en quelque sorte tous les événements précédents, les suspend, ou les envoie valser d'un coup de pied. Il est nécessaire, pour un temps, d'écarter certaines choses de notre vue. Après avoir passé des heures à l'extérieur, il n'est pas rare de rêver de rentrer et de retirer ses chaussures. Il existe une théorie selon laquelle nous sommes réellement mis à l'épreuve non pas lorsque nous quittons la maison pour faire face aux adversités du jour mais bel et bien lorsque nous rentrons et devons affronter ce que l'on nomme la vie domestique, toujours plus complexe qu'elle n'en a l'air.
C'est parce que nous avons commencé par nous déchausser que nous éprouvons un sentiment de bien-être à la maison. Il m'a fallu du temps pour comprendre que les enfants, en quête permanente de bonheur, aiment marcher pieds nus et qu'un adulte qui leur demande constamment de se chausser sera toujours un emmerdeur. Pour ma part, j'ai renoncé à dire à ma fille dix fois par jour « Ne reste pas pieds nus ». Pour diverses raisons. La voir ne jamais tenir compte de mes demandes m'a notamment épuisé. Parler à un mur est certes une activité assez répandue et, l'habitude aidant, n'est en rien traumatisante, mais son charme finit par disparaître au fil du temps. Il est vrai que seuls les murs vous écoutent. Je me souviens de Shirley Valentine, cette pièce de Willy Russell, que l'auteur lui-même adaptera par la suite au cinéma. L'héroïne débutait ses conversations avec les cloisons par un « Bonjour, le mur » avant de dresser le portrait d'une femme souffrant de solitude, piégée par un mariage ennuyeux et frustrant, plein de rêves qui jamais ne se réaliseront. Il est fréquent, et même certain, que les personnes qui ne vous prêtent pour ainsi dire aucune attention soient des proches : un conjoint, un père, une fille, un frère, une amie. L'inconnu que nous rencontrons pour la première fois suscitera toujours une certaine curiosité et notre bienveillance.
On ne sait pourquoi, une mère ou un père s'imagine toujours que des pieds nus va surgir une catastrophe, sous forme de rhume ou, pire, d'un accident domestique lamentable qui aurait pu être évité. Mais, comme je le disais, la patience a ses limites. Pour ce qui est de ma fille, j'ai véritablement renoncé à mon sempiternel « Ne reste pas pieds nus » après avoir constaté que notre vie, en privé, prend une tout autre dimension après avoir ôté nos chaussures. Et le plaisir augmente si nous restons en chaussettes.
Il y a quelques semaines, un article du New York Times soulignait que « la tendance pieds nus » était de mise au sein des entreprises de la tech et que certaines start-up à l'activité frénétique demandaient à leurs employés de laisser Vans et Uggs à l'entrée. Certaines d'entre elles recouvrent leurs sols de tapis confortables et offrent même des pantoufles à leur personnel. Ce phénomène s'accorde parfaitement avec la culture du 996 des boîtes de la Silicon Valley qui imposent à leurs employés de travailler de 9 heures du matin à 9 heures du soir, 6 jours sur 7. Lorsque vous passez douze heures par jour au bureau, être pieds nus est la moindre des choses, d'autant que vous mettez à peine les pieds chez vous. Un esclave sans chaussures est un peu moins esclave.
Juan Tallón,
chronique publiée dans El Periódico
trad. maison


























