mercredi 20 septembre 2017

Le romanesque avant tout !

Marc Dugain en pleine promo


Samedi prochain, au sein du vénérable Théâtre des Bouffes du Nord à Paris, et dans le cadre du Festival du journal Le Monde, Rêver, se tiendra une rencontre exceptionnelle avec Marc Dugain, auteur, nous rappelle le quotidien du soir et des marchés, du célèbre ouvrage, « au succès fulgurant », La Chambre des officiers (300 000 exemplaires, 18 prix) et d’un nouveau roman de rentrée littéraire. Pour les non-parisiens, les malheureux qui ne trouveraient pas de places, les losers qui travaillent le samedi, et pour ses nombreux et fidèles lecteurs, Nos Consolations est en mesure de livrer en exclusivité les grandes lignes de cette conférence qui, à n’en pas douter, restera dans les annales de la littérature. Au moins. 

Votre parcours, Marc Dugain, est atypique. Né en Afrique, vous avez une formation d’expert-comptable, avez travaillé dans la finance, dirigé plusieurs entreprises, notamment dans l’aéronautique, et, dès votre entrée en littérature, avez connu un succès supersonique. Comme vous nous y avez habitué, votre dernier livre revisite l’Histoire, avec un grand h.
Tous mes livres sont hantés par l’Histoire, des événements tragiques, des personnages réels. Cette fois-ci, je reviens sur l’histoire du clan Kennedy, comme je l’avais déjà fait dans La Malédiction d’Edgar. Cette famille m'obsède, j'y vois une image de ma propre famille.

Un nouveau roman, donc, avec un titre visionnaire, Ils vont tuer Robert Kennedy.
Oui, je voulais qu’on comprenne immédiatement de quoi il s’agissait. Une sorte de titre-
pitch. Vous savez, c’est important, les titres, quand on est, comme moi, un écrivain de têtes de gondole. Notez bien que je n’ai rien contre les supermarchés. En tant qu’ancien entrepreneur – entrepreneur un jour, entrepreneur toujours –, ces grandes surfaces, l’argent que l'on y brasse, me font rêver – je suis en cela en parfaite adéquation avec le titre de votre festival ! (rires)

(rires) C’est très juste ! Mais revenons à nos petites affaires. Les Kennedy, ça fait donc encore rêver ?
Oui, et vendre ! C’est un peu comme Marilyn, les Beatles ou le Che. Des icônes des années 1960 – que tous les jeunes gens de ma génération, je m’en souviens comme si c’était hier, avaient en poster dans leurs chambres. Régulièrement, des émissions de télévision retracent ce qu’on peut appeler pour eux aussi, ces parcours atypiques, diverses publications paraissent également, et toutes connaissent un grand succès. Cela en dit long sur leur poids dans l'histoire des Etats-Unis et du monde... Je voulais apporter ma petite pierre à cet édifice. Et si possible, on ne va pas se mentir, en bénéficier, bien entendu. Mon précédent livre sur le sujet avait déjà bien marché. Je me suis dit pourquoi pas un autre, comme ces films franchise, Mission Impossible 1, 2, 3, 4, etc. (le cinéma, c'est important pour moi : n'oubliez pas que je suis également réalisateur !) Le premier livre évoquait John, celui-ci revient sur la personnalité de Bobby. Vous savez, il ne faut pas avoir peur d’introduire le monde de l’entreprise, celle du divertissement en l’occurrence, dans le sacro-saint univers de la littérature. Il faut vivre avec son époque, même si on en visite une autre. Bien sûr, derrière le titre, il y a un livre et dans ce livre, je dévoile quelques secrets au fil des pages.

Ce nouveau roman est un véritable brûlot. Vous n’hésitez pas à évoquer la mafia.
J’aime fouiller les faces sombres de l’Histoire, remettre en perspective. Dans Edgar, j’évoquais déjà la mafia ! Et la CIA ! Et le FBI ! C’est pareil ici. J’aime prendre des risques. Peu de gens ont parlé de complot à propos de la mort des Kennedy. Moi, je le fais. Rappelons que lorsqu’il est assassiné, Bobby s’apprête à remporter les primaires du parti démocrate. C’est comme si, chez nous, Emmanuel Macron avait été abattu lors de sa campagne triomphale aux présidentielles. Où serait-on aujourd’hui ? Qui peut le dire ? Qui, à part moi ? Eh bien, je vais vous le dire : nous nous retrouverions avec l’équivalent d’un Trump ou d'un Maduro !

Vous êtes un peu le Macron de la littérature.
J’accepte la comparaison. Emmanuel, qui est un ami, vient de la banque, de l’entreprise. Personne ne l’attendait là où il est aujourd’hui. Ce jeune homme dirige le pays comme une entreprise, mieux : comme une start-up. Son mouvement est dirigé par un conseil d’administration. C’est avec cette audace qu’il a su rassembler derrière lui des entrepreneurs, le monde de la finance, les médias, les politiciens de tous bords, et enfin les électeurs. C’est une force incontournable aujourd’hui. J’essaie de faire pareil en littérature.

Revenons à nos moutons.
C’est le cas de le dire (rires).

(rires) Dans votre roman, un personnage fictif, nommé fort justement Mark O’Dugain – faut-il y voir un double de l’auteur, comme chez Philip Roth ? Je laisse au lecteur le soin d’apporter une réponse – enquête sur les personnages réels. Ambiguïté permanente garantie. Comment avez-vous procédé pour construire votre texte ?
J’ai un Mac ! (rires)

(rires) Sacré Marc !
Trêve de plaisanterie... Mon personnage de professeur d'histoire contemporaine est d'origine irlandaise, d'où le O avec l'apostrophe. Et le K du prénom, aussi. Il est vrai que j'ai des origines irlandaises également et ça m'a bien aidé pour composer mon personnage : j'ai enquêté, longuement, je me suis documenté, aidé par toutes ces publications dont nous parlions à l'instant, par des amis journalistes, des historiens, des amis politiciens aussi, des agents secrets, et j'en ai fait une intrigue romanesque, shakespearienne, un nouveau chef-d'oeuvre qui fera date.

C'est la responsabilité de l'écrivain d'être crédible, tout en amusant la galerie – je veux dire, tout en étant un créateur, un grand créateur dans votre cas.
Oui, c'est même un devoir. Je connais trop bien les thèses complotistes pour ne pas tomber dedans. Moi, je suis surtout un artiste, un artiste-entrepreneur certes, mais un artiste. Et le public le sait. Le romanesque avant tout !



mardi 19 septembre 2017

Malgré tout



La littérature ressemble beaucoup au combat des samouraïs, mais un samouraï n'affronte jamais un autre samouraï, il se bat contre un monstre. De plus, il sait généralement qu'il va perdre. Savoir que l'on va être vaincu et avoir, malgré tout, le courage d'aller se battre : c'est ça, la littérature. 

Roberto Bolaño

Pas besoin


(…) quand les élèves entrent en philo chez nous, ils sont beaucoup plus malins qu'en en sortant parce que, quand ils entrent en philosophie, ils n'ont pas beaucoup d'idées, ils n'en ont pas trop besoin ; et quand ils en sortent, ils ont la tête remplie d'idées absurdes auxquelles ils croient dur comme fer. Et pour un grand nombre d'entre eux, il vaudrait mieux qu'ils ne fassent pas de philo ; ils en sortiraient moins abêtis !

Clément Rosset, Esquisse biographique,
entretiens avec Santiago Espinosa
,
Encre marine, 2017

samedi 16 septembre 2017

Désinscriptions quotidiennes



Ma vie n'a aucun sens. Pas même unique.

J'abhorre entrer dans une boutique de vêtements. On y trouve généralement une musique abrutissante et des vendeurs en harmonie. Et puis, rien ne me va. Trop grand, trop petit, trop large. Je suis toujours entre deux tailles, pas fait pour le prêt-à-porter. Mais le sur mesure, je n'y aurai droit que pour ma caisse de bois. Et encore, je finirai certainement dans une fosse commune. On évitera ainsi de s'abrutir par la musique.

Mon type de femme : celle qui l'ignore.

On a souvent pris pour de la timidité mon désir de passer inaperçu, de ne pas lier conversation, mon aversion des préoccupations des autres, mon sens du ridicule, le personnage façonné au fil du temps pour satisfaire ma nature, facilement repérable.

Sept fois à terre, huit fois debout, certes, mais que se passe-t-il la fois suivante ?

Je ferme ce livre en cours de lecture avec un pressentiment, celui de ne jamais plus l'ouvrir.

Au très restreint rayon théâtre de cette librairie chic, Thomas Bernhard était rangé entre Christine Angot et Paul Claudel. J'ai mis le feu et me suis tiré avec le sentiment du devoir accompli.

En 1972, le roi du Bhoutan a instauré le BNB, le Bonheur national brut. Depuis, au sein de cette monarchie constitutionnelle bouddhiste, l'indicateur du bien-être est un indice économique aussi important que le PIB. En 2011, l'ONU a confié à des chercheurs américains une étude permettant un classement des pays selon leur niveau de bonheur. Le dernier rapport place la Norvège en tête, suivie du Danemark. Les pays d'Afrique subsaharienne figurent au bas d'une liste de 156 états dans laquelle le Bhoutan n'apparaît pas. Belle victoire de nos démocraties occidentales.

A vendre velléité de bonté. Assez vague. Très bon état (peu servie). 

J'espère encore, une dernière fois, être abandonné. Du contraire, je ne suis pas certain de me remettre.

Cette perception de sécheresse de l'esprit, d'un entrain au ralenti, par à-coups et excitation artificielle, l'âpreté des mots que je parviens à peine à formuler et qu'il me faut aussitôt corriger, augurant probablement une maladie dégénérative n'est pas sans me ravir. Ainsi tout cela marchait à la perfection jusqu'ici…

Plus nous cherchons à comprendre, plus il est évident que nous devrions renoncer à l'idée de vérité. Et pourtant.

Mon type de femme : celle qui m'attend, le dos tourné, allongée sur le sofa.
Mes collègues de travail me reprochent de n'être pas très causant. Je crois qu'ils voudraient de plus que je les aime. Le mal est profond.
Un escargot a élu domicile au plafond de ma cuisine. Sous lui, j'ai haché l'ail, les échalotes, le persil, préparé sel et poivre, préchauffé le four. J'espère bien le voir tomber d'ici Noël.

J'ai beaucoup dormi à l'école, et au travail, cinéma, concert, théâtre, aux réunions politiques, et devant certaines femmes... J'ai aujourd'hui épuisé mon quota d'heures de sommeil et accueille avec soulagement la crucifixion de mes longues insomnies.

Mon type de femme : celle qui chante sous ma bouche.

Faites du bruit, le plus possible. Il n'est plus question de penser, et encore moins de se parler.

Pas la peine de me raccompagner, j'ai trop bu et je ne connais pas le chemin.


Charles Brun, Vous pouvez envoyer le bonheur, volume 3






Tu débuteras au sommet




Sosie de Manuel Benítez, dit El Cordobés, José Saéz est l'invité d'honneur de la peña, association d'aficionados, d'un village de la région de Valence, San Antonio. Auprès des villageois médusés, on fait passer l'ancien berger de Jaén pour la star de Cordoue. C'est le début de l'imposture, des rêves de lumière, d'une vie dans l'ombre.
Lorenzo rejoignit également le Jaénien afin de lui présenter un marchand de vin installé depuis quelque temps à Nîmes, présent à San Antonio, son village, pour finaliser une affaire. Clara était à ses côtés. L’homme, ôtant son cigare de la bouche, murmura à l’oreille de celui qu’on honorait : Maestro, j’ai accompagné beaucoup de toreros dans les arènes. Dominguín. Ordoñez… Et se penchant un peu plus sur l’oreille de celui qu’il croyait être El Cordobés, prenant la liberté de le tutoyer, de lui donner des conseils, il lui dit : Torée peu, Manolo, fais comme Belmonte. Préserve-toi, Manolo… Et trouve-toi un bon peón. C’est d’un bon peón que tu as besoin. Je peux t’aider à le trouver… Ne fume pas, Manolo, surtout avant une corrida. Ça ramollit l’esprit…
Mais, remarquant que l’invité ne lui prêtait aucune attention, qu’il était seulement occupé à dévorer des yeux la jeune fille, centimètre par centimètre, s’agrippant immédiatement à son bras, et que celle-ci lui répondait par un large sourire, l’homme prodigua à José un nouveau conseil important : Ah, et les femmes, pas question, Manolo. Les femmes sont nocives pour les toreros, on peut même affirmer qu’elles le sont pour tous les hommes… À peine avait-il dit cela qu’il éclata de rire et son ventre trembla comme une fleur en pleine tempête. José ressentit une vive douleur. Clara ne préférait-elle pas, elle aussi, un vieil homme, simplement parce qu’il était riche ? Si c’était le cas, il suffisait de lui laisser croire qu’il s’appelait Manuel Benítez pour qu’elle quitte ce type sur-le-champ. Je peux te faire venir en France, Manolo, poursuivit l’industriel en lui faisant un clin d’oeil. Les femmes y sont encore plus belles qu’ici, bien que, comme je te disais, les femmes, pas question (…)
(…) Au fait, dit José en posant la main à son tour sur l’épaule de son ami, c’est vrai que ton quite était remarquable. On va fêter ça comme tu aimes. Avec l’argent que m’a donné Lorenzo, on peut aller boire des coups jusqu’au départ du train. Le Jaénien agita les billets dans l’air. Et, eux aussi, s’éloignèrent de la pension, à la recherche d’un rade. Je t’ai vu reluquer la fille, dit Julián en filant un coup de coude dans les côtes de son camarade. Avec un clin d’oeil, il ajouta : celle qui portait de la soie. La tentation de saint Antoine. Tu as entendu parler des tentations du saint ? Il avait à peu près ton âge quand il fit une retraite dans le désert afin de mener une vie d’ascète, mais le démon se présenta à lui sous diverses formes dans le but de précipiter sa chute… Quand Julián lui racontait ce genre de choses qu’il ignorait, José avait l’impression de prendre de l’envergure. Celle de San Antonio de Requena était une tentation très grande, continua son ami.
Mais si tu veux une femme comme celle-ci, ou encore plus belle, et il y en a, tu t’apercevras que, dès l’instant où tu iras toréer à l’étranger, en France ou dans un autre pays, tu ne pourras plus être toi-même, parce que les belles femmes ne sont belles et aimables qu’avec ceux qui ont de la chance. Il faut que tu sois comme l’autre. Ton avenir est là. Au coin de la rue. Ce visage est le sortilège qui t’éloignera du besoin. D’un travail d’esclave et d’un salaire misérable. Tu n’auras pas à parvenir au sommet. Tu débuteras au sommet. Tu pourras alors faire la cour à la fille d’un magnat américain ou à celle du plus important noble anglais. Ou à une actrice à la beauté étrange, d’un exotisme balte… José était sur un nuage.


Berta Vías Mahou, Je suis l'Autre,
trad. Carlos Rafael, éd. Séguier, 2017

jeudi 14 septembre 2017

Un vrai chef-d'œuvre



A propos du dicton Post coitum, omne animale triste (après le coït, tout corps est triste), que je n'ai jamais éprouvé, je me porterais volontiers en faux et je dirais que ce qui est amer, c'est l'idée que je vais me fondre en l'autre, que l'autre est à moi, que l'autre est moi… et puis, on s'aperçoit que ce n'est pas le cas, qu'il faudra tout recommencer et que ça ne finira jamais. Je pense que le aquilid amari qui semble être un peu entre le plaisir sexuel et la joie amoureuse concerne plutôt la joie amoureuse et ses déceptions inévitables. Autre chose pour moi est le plaisir sexuel que je trouve énigmatique, par exemple ce qui précède, parfois d'un bon petit moment, l'éjaculation et ce qui accompagne l'éjaculation. Pour moi, cette espèce d'orgasme est un vrai chef-d'œuvre et je comprends peu qu'on puisse se plaindre de tout et s'en prendre à tout quand on a ça. Encore une fois, il est autosuffisant.

Clément Rosset, Esquisse biographique,
entretiens avec Santiago Espinosa
,
Encre marine, 2017

mercredi 13 septembre 2017

Victor Hugo m'a tapoté la joue


Pour tous ceux (et toutes celles, bien sûr) qui ne possèderaient pas les CD de la chose, ou leur transcription sur papier, la Chaîne nationale, pardon, la France Culture macronique rediffuse les fameux Entretiens de Robert Mallet avec Paul Léautaud. Ça se passe la nuit depuis lundi dernier, soit dix épisodes d'un peu plus d'une heure, et c'est à télécharger, en fouillant ici dans les pages de l'émission.
En primeur, pour la poignée d'égarés habituels de ce blogue, et pour tous les autres, les deux premières diffusions (la suite, cette nuit) :


mardi 12 septembre 2017

La première fois

Francesca Mantovani

J'ai balayé la neige, fermé la porte. J'ai tourné autour de la table, la chaise – c'était une sacrée installation, manquait deux trucs. J'ai ouvert le placard, dedans il y avait des draps, des couvertures et une malette. J'ai respiré un bon coup, je l'ai prise et déposée sur la table, me suis assis…
J'ai grillé une clope avant de me décider… Et je me suis décidé. J'ai ouvert la malette, la machine à écrire était toujours là. Toute neuve, je ne voulais pas d'une machine de débarras où des gros doigts auraient pu laisser des crottes de nez sur les touches. Je l'avais achetée il y avait six mois et je répétais la même scène depuis. (…) 

(…) J'ai allumé un feu et je me suis assis, bien droit face à la table. Je n'ai pas résisté longtemps – j'avais mal aux fesses, comme au théâtre quand on se fait chier. Je me suis fait un café, l'ai bu debout devant la cheminée. J'ai grillé des clopes et finalement, j'ai posé la machine à écrire sur la table, une ramette de papier à côté – cinq cent pages blanches. Toutes blanches des deux côtés. De quoi empiler des mots dessus, des paquets de mots. Je me suis assis, j'ai allumé une clope, regardé la machine à écrire, la ramette. A la fin, j'ai introduit une feuille sous le cylindre. J'ai mis les mains sur le clavier et les ai retirées, ce que j'avais voulu écrire s'était dissous dans le geste – la première phrase devait résister au geste qui voulait la faire apparaître. 
J'ai décidé de tenir, j'écrirais la première phrase, ou je crèverais. (…) J'ai pris la décision de taper tout ce qui me passait à l'esprit. Je faisais beaucoup de ratures, c'était du travail de cancre et aucune de ces phrases ne pouvait être la première. J'ai compris le penchant des écrivains pour la bibine mais je ne pouvais pas me permettre de boire, d'autant que je n'étais pas écrivain – je ne savais pas qui j'étais. Je suis resté un long moment accablé par le poids de cette première phrase qui n'existait pas, ne naissait pas. J'ai arraché la feuille, l'ai remplacée. J'ai contemplé le papier blanc qui semblait luire comme le verre de lait dans le film d'Hitchcock et l'ai prié de me renvoyer mon reflet, parce que c'était peut-être ça, la première phrase, voire toutes les phrases de celui ou celle qui écrivait.
Et j'ai été exaucé, elle m'est venue aux lèvres et je l'ai tapée lettre à lettre : « Ich bin a klain yddisher bandit¹. » C'était ça, c'était ça ! Mais c'était en yiddish…
Je l'ai tapée en français, c'était autre chose, ça ne sonnait pas pareil, ne racontait pas la même histoire – je ne savais plus. J'étais incapable d'écrire un livre de trente phrases en yiddish… Que faire ? C'était en yiddish que la prière avait été exaucée. Je me suis levé, j'ai alimenté des flammes avec les bûches. Je suis revenu vers la phrase, me suis penché sur elle. Elle me plaisait, elle me plaisait plus en yiddish qu'en français, il n'y avait rien à faire. Je me suis allongé sur le lit et la vérité m'est venue : il fallait que je trouve ma langue. Un écrivain avait sa langue, celui qui voulait écrire devait trouver la sienne. Je ne pouvais pas écrire en yiddish, il fallait donc que je trouve ma langue en français. Il fallait que mon cœur résonne en elle. C'était mon cœur qui serait traducteur entre mes origines et ce que j'étais devenu, saurait trouver ma langue. Le problème, c'était que je n'avais pas de cœur, que j'étais un putain de monstre. Il fallait que je sois sincère avec les mots, lucide, et je ne l'étais pas. 
Je me suis assis face à la machine, me suis mis à taper sans cesse, page après page, jusqu'à ce que j'en aie mal aux oreilles, les doigts endoloris. A la lumière de l'âtre, j'ai regardé ce que j'avais écrit, c'était étrange – il m'a semblé que, dans ce charabia invraissemblable, il y avait quelque chose, un embryon de vérité, ou la piste pour accéder à la vérité. Je ne voyais pas une autre langue en filigrane, je ne découvrais pas la pierre de Rosette, mais on me disait : « Sois simple, rustre, sois toi, mets les mains dans le cambouis, comme quand tu répares un moteur, n'hésite pas à te salir, tu ne dois pas écrire comme les autres mais comme toi, et tu es un voyou, un mécano, un broco, un débarrasseur de caves et de greniers. » Je me suis souvenu de ce que m'avait dit le Vieux sur le parquet des autos tamponneuses : « Les morts perdent la mémoire, pas nous, les vivants. » Ce n'était pas pour les morts que je devais écrire, mais tant que je vivais, je ne devais pas perdre la mémoire, pas m'oublier, oublier ma misère, ma connerie, mon inculture, je devais faire avec, honnêtement, comme un homme même si c'était un métier de femme.
 1. Je suis un petit bandit juif.


Richard Morgiève, Les Hommes, Joëlle Losfeld, 2017

Rosset par Rosset

Le réel et son double


…les lecteurs de Rosset savent qu’il n’aime guère parler de lui dans ses livres ; tout ce qu’on en sait d’habitude vient de quelques conférences radiophoniques, assez drôles mais aussi brèves. On sait pourtant que Nietzsche écrit, dans Par-delà le bien et le mal, que toute philosophie est une autobiographie. Rosset y souscrit d’ailleurs, sans pour autant se livrer à l’égotisme auquel certains auteurs et éditeurs nous ont bien habitués.
Connaître la vie d’un philosophe n’a sans doute pas d’intérêt en soi ; elle peut quelquefois n’éclairer en rien la philosophie qu’il a écrite, comme j’imagine être le cas chez Hegel. Mais le lecteur de philosophie qui aime un auteur peut être, parfois aussi, orienté par quelques repères biographiques ; ainsi connaître la vie de Kant par exemple permet de jeter quelques lueurs sur son rigorisme moral, et celle de Nietzsche sur la valeur de son attachement inconditionnel à l’existence…

Extrait de l'avant-propos de Santiago Espinosa au livre Esquisse biographique,
entretiens de Clément Rosset avec Santiago Espinosa
,
à paraître cette semaine aux éditions Encre Marine.

mercredi 6 septembre 2017

Désinscriptions incertaines

 
Rémy Soubanère





Je me ferais bien un petit ping-pong, moi.

Je ne comprends pas pourquoi ma soeur, qui possède pourtant un jardin agréable, des enfants sportifs, un chat agressif, et un frère comme moi, n'a jamais investi dans une table de ping-pong. C'est un mystère.

Mon type de femme : celle qui désire secrètement que je la regarde se rhabiller.
Soyons francs, vous avez sérieusement pensé pouvoir m'en tirer comme ça ?

Ne te fais pas remarquer, me répétait ma mère lorsque j'étais enfant. A plus de 50 ans, je peux dire, sans craindre la moindre objection, que j'ai toujours suivi à la lettre la consigne de ma mère, qui me reproche aujourd'hui de n'avoir rien fait de ma vie. Sur ce point aussi, je me sens obligé de la suivre. 

Vous ne pouvez pas vous imaginer. Du moins pas comme je vous imagine.  

Les imbéciles me fatiguent par leur mépris du silence.

Ah, si j'avais toujours gardé une gomme sous la main, j'aurais fait moins de ratures…

Pourtant chacun tue ce qu’il aime/Certains le tuent d’un oeil amer/Certains avec un mot flatteur/Le lâche se sert d’un baiser/Et d’une épée l’homme d’honneur… Impossible de me souvenir du reste de ce poème. Ni de son auteur.

A ce propos d'ailleurs, je cherche un bon dentiste.

Mon type de femme : celle qui n'a pas tout essayé pour me garder.

La convoitise attise la bêtise. 

Le plus exaspérant lors d'une insomnie est de ne plus pouvoir maudire la terre entière tant nous nous retrouvons alors terré dans notre propre geôle sans personne pour nous entendre.

Bien entendu, tout ce que je pourrais être susceptible d'inventer sera absolument vrai. J'en fais la promesse.  

C'est la lie, il n'y a pas plus bas, dit Richard. La classe politique est pourtant parvenue à tous nous intéresser, de près ou de loin, à cette mascarade permanente, ces numéros de prestidigitateurs, à nous enthousiasmer pour cette marche funèbre, légalisant ainsi carrières, salaires, corruption et détournements de fonds, laissant accroire, disons à un citoyen sur deux, qu'il vit en démocratie et peut voter comme il l'entend. Je me demande tout de même, Richard, si elle n'a pas trouvé en certains d'entre nous de dévoués complices.

Jusqu'à samedi dernier, j'étais persuadé de ne pouvoir jamais plus être attiré par une balançoire.

Vous ne croyez pas si bien entendre.

Tout est un peu comme ça, finalement.


Mon type de femme : celle qui s'embrase quand je l'embrasse.

J'avais allumé la radio en me rasant. Une journaliste essayait à l'antenne de mettre en relief les platitudes exposées avec aplomb et séduction facile par une femme venant de signer un livre. Je me demandai, en me coupant sous le menton, quel pouvait être ce piètre personnage dont la voix ne m'était pas familière. Je compris en me rinçant qu'il s'agissait d'un de ces auteurs de rentrée littéraire dont les productions, depuis la première, vantées par la presse unanime, se vendaient comme des savons et dont certaines avaient comme il se doit été primées. Il est bon que l'on nous rappelle parfois ce qui nous pousse à ne pas lire certains écrivains. 

Il va sans dire. Et sans écouter. 

Pourquoi en avoir fait un roman, me demandais-je en refermant ce livre dont les phrases fabuleuses se perdaient de personnages insignifiants en intrigues secondaires – et le contraire. 

Quand j'étais môme, je rêvais du jour où l'on me confierait la rédaction des blagues Carambar. Aujourd'hui, mon salut passera, je le crois, par l'utilisation que pourrait faire de mes Désinscriptions le concurrent avisé de Yogi Tea.

Mon type de femme : celle qui me fait rire et ne s'en offusque pas. 

Lorsqu'elle m'a soudain demandé conseil, j'ai compris qu'elle n'était pas mon amie. Si elle me connaissait vraiment, elle ne se serait jamais aventurée sur ce terrain. Alors, une heure durant, j'ai pu librement lui exposer mon point de vue. Je ne l'ai jamais revue.

Enfin un livre que je lis sans marque-page, tout s'inscrivant parfaitement en moi.

Donnez-moi une seule raison, je manque de place pour en accueillir davantage.

Ils sont toujours plus nombreux, s'affichant même avec fierté, ces sourires de connivence entre journalistes et irresponsables politiques.

Vous ne voulez pas, malgré la vétusté du décor, en rester là ?

 

Charles Brun, Textes inédits à voix basse


vendredi 1 septembre 2017

Désinscriptions effacées


Rémy Soubanère

Toutes ces horreurs que l'on raconte sur moi sont entièrement fausses. La vérité est bien pire.

Enfant, j'avais entendu dire que les gardiens de but étaient tous des êtres un peu dingues, marginaux, artistes... J'ai immédiatement pensé que ce poste était fait pour moi. C'était un beau prétexte pour me tenir en retrait, regarder les autres courir derrière le ballon, laisser place à l'ennui, au songe, collé à mon poteau ou accroupi sur la ligne des seize mètres. Bien entendu, le prix à payer fut de prendre un nombre inconsidérable de buts que l'on dit stupides.

C'est votre opinion, et je ne la partage pas sur mes réseaux sociaux.

S'il débutait aujourd'hui, Emmanuel Bove écrirait-il Mes Followers ?

Mon type de femme : celle qui possède encore jalousement un beau papier à lettres. 

Ne peut être foncièrement mauvais un penseur ayant intitulé l'un de ses premiers ouvrages Sur le blabla et le chichi des philosophes tout en se rêvant chanteur de charme.

Faites un effort, ne vous mettez pas à ma place !
La nuit somnambule et inconsciente me dicte toujours les meilleures désinscriptions. Partant, il m'est impossible le matin de les inscrire telles quelles sur mon cahier.

Lorsque j'avais vingt ans, la plupart des copains de mon âge tentaient de s'émanciper de leurs parents. Moi, je rêvais que s'émancipent les miens.

J'aurais aimé être un de ces footballeurs que l'on achète uniquement pour blanchir de l'argent, passant d'un club à l'autre, sans jamais en porter le maillot, sans même avoir le temps de défaire mes valises.

D'après une histoire vraie... Un film qui fait du bien... Un témoignage bouleversant... Ce type de slogan suscite en moi des envies de meurtres. Dont je me garde bien, ces cons seraient capables d'en tirer de nouveaux produits aux accroches édifiantes.

Lorsque ma fille a quitté la maison, elle m'a serré dans ses bras, me faisant promettre de l'appeler si ça n'allait pas. Et tous deux, nous avons planqué nos larmes gauchement, comme lors de la projection, à la Cinémathèque française, du film de Sirk, Le Mirage de la vie.

Improvisation est le terme que je préfère. Il s'applique parfaitement à tous les moments importants de ma vie. Comme aux autres.

A vingt ans, j'ai compris qu'il me fallait, comme on dit, connaître la vie. J'ai bourlingué, aimé, multiplié les boulots, eu des enfants, morflé, trahi. Avec l'âge, je me suis assagi, ai appris à boire et à lire. Aujourd'hui, le peu que je sais encore, je l'ai appris par les livres et les bistrots. Il me faudrait repartir à l'aventure mais je n'en ai plus ni la force ni le désir. A cause des livres ou de l'alcool ? 

Moitessier moi aussi. Après une longue route en solitaire, j'ai préféré ne pas franchir la ligne d'arrivée et continuer mon périple vers d'autres océans. Une seule différence : jamais personne, il me semble, ne fut sur le point de me déclarer vainqueur.
Mon type de femme : celle qui, en découvrant ma bibliothèque, ne me demande pas Vous avez tout lu ?

C'est décidé, demain, j'en finirai avec cette existence. Là, vous m'excuserez, il se fait tard et j'ai un nombre incalculable d'heures de sommeil à rattraper.

Charles Brun, Vous pouvez envoyer le bonheur

lundi 28 août 2017

Ça ne suffit pas


Robert Doisneau

« Baiser, chier, bouffer, c’est formidable, mais ça ne suffit pas », se tue à nous rappeler Richard Morgiève. Alors, en cette période de rentrée scolaire, sociale, politico-médiatique et littéraire, on se précipitera sur Les Hommes, que viennent de publier les éditions Joëlle Losfeld et dont voici un extrait :

J’aimais bien le bruit des Porsche, rouler dedans c’était marrant – mais pour s’acheter une bagnole à ce prix, fallait être naze. Je ne piquais pas que des Porsche, mais toujours des bagnoles que je pouvais vendre facilement et cher : je ne piquais que des bagnoles de luxe. En somme, je travaillais pour le grand capital.
Je roulais à faible allure pour passer le temps, attendre l’heure du rendez-vous avec les frères. Je n’avais pas envie de couper le moteur, ni d’être obligé de bidouiller encore les fils. La choure était un art pas reconnu par les flics et les juges... La taule en guise de musée. Des années entre quatre murs à supporter les conneries d’abrutis en manque, tous cons avant d’entrer. Dingues au milieu de leurs peines. Se méfier des donneurs, des coups pourris. Depuis que j’étais môme, j’essayais de survivre. Maintenant ça allait mieux, mais si je ne faisais pas attention, j’allais plonger. Je ne voulais pas. Je ne voulais pas repiquer, retourner en cabane – c’était trop débile. Pire, c’était du suicide. Je crachais sur les mecs qui voulaient se suicider, sauf sur ceux qui se butaient pour garder la tête haute.
Je voulais quoi au final ? Du fric, baiser ? Non, je voulais autre chose, tout en voulant le fric et la baise, ça faisait longtemps que ça me taraudait. Je me suis garé rue Saint-Dominique, j’ai allumé une clope. Je n’avais pas honte d’être un voyou, pour autant ce n’était pas un but. Je me suis regardé dans le rétroviseur intérieur. Mon reflet ne m’a rien dit, il savait que dalle, comme moi. Une fille m’a souri, la Targa me rendait meilleur parti. Classique : les filles aiment le blé et elles ont raison. C’était quoi l’intérêt de fréquenter un pauvre ou un prolo ? Un billet gratuit à la fête de L’Huma ?

Richard Morgiève, Les Hommes, éd. Joëlle Losfeld, 2017







NB : les éditions Carnets Nord font paraître en un seul volume la trilogie composée par United Colors of Crime, Boy et Love. Il faut lire Morgiève !

samedi 26 août 2017

Le masque de ma normalité


J'ai un ami, j'en ai un vraiment, et il est vraiment mon ami, qui déteste le football autant que les boulettes à la polenta. Il l'a en aversion, il l'a en horreur, il l'exècre, il en a la nausée, il le vomit. Au début, j'ai pensé que c'était la conséquence d'un traumatisme d'enfance, qu'il avait été dispensé d'éducation physique, qu'il avait sûrement porté des lunettes, qu'il était toujours resté à l'ombre dans la cour de récréation, sous les marronniers, tandis que les autres, se démenant autour du ballon, transpiraient, sentaient mauvais : les choses habituelles, quoi.
Quand j'y pense, au collège, c'est le foot qui m'a sauvé de l'excommunion attendue. Le foot est devenu le masque de ma normalité ; les autres considéraient le pilier de l'équipe de la classe comme mon moi véritable et ils prenaient cet insupportable bon élève pour un malentendu. Ils m'ont pardonné de travailler assidûment, d'être premier de la classe et de ne pas être un « petit tambour »*, pire : même d'être inscrit au catéchisme, bien que, ce faisant, je sabordasse les statistiques. Moi, je n'ai rien perçu, je me contentais de jouer au foot (...)
Bref, ce jeu, j'y joue, même quand je ne fais que le regarder. Je ne le regarde jamais de l'extérieur. Je ne le regarde pas pour le voir, mais parce qu'il existe. Je ne succombe jamais à la tentation de considérer ce sport en intellectuel, ni même en homme sensé, si je le faisais, je verrais ce que mon ami voit – un peu moins –, cette grossièreté méprisable, ce vide culturel, ces terrifiants accoutrements culturels, l'inféodation aux lois de l'industrie du show-business, la corruption, les compensations sociales qui en font des délits, tout ce qui entoure le foot, pire, dirait mon ami en levant l'index sévèrement, qui en fait partie, tout ce qu'il génère, la violence coutumière des gradins, cette continuelle frustration, sans laquelle il n'y a pas de supporters. 
Bien entendu, quand votre vie est aussi intimement liée au foot, on ne peut pas être supporter. (...)

* sorte de scoutisme communiste


Péter Esterházy, Voyage au bout des seize mètres,
trad. Agnès Járfás

vendredi 25 août 2017

Désinscriptions nocturnes

Antanas Sutkus via semiotic apocalypse


Si seulement je parvenais à mettre à profit cette nouvelle insomnie pour écrire un poème qui se tienne, une lettre d'amour déchirante, faire le ménage à fond, trouver un vrai travail, y voir clair, que sais-je… Mais je dois m’y résoudre : il n'y a aucun profit à tirer de la maladie.

Mon type de femme : la maladroite.

Circulez, y'a tant à voir !

Nos douleurs sont vaines, nous n'apprenons rien d'elles.

Je me demande encore pourquoi je reste sur une réserve empreinte de mélancolie, n'attendant et ne croyant rien, alors qu'il est si facile de paraître.

Désolé, je ne m'en souviendrai pas du tout.

J'ai passé ma vie en spectateur. M'amusant souvent, m'ennuyant parfois, j'avoue avoir même éprouvé quelque honte, et jamais, pour rien au monde, je n'aurais souhaité être à ma place – d'ailleurs, je n'y étais pas…

Ce n'est pas faute de vous l'avoir chuchoté.

L'esprit bercé par le chant des feuilles crépitant sous mes pieds, je réalisai soudain que je n'avais pas avancé d'un pas et qu'un arbre marchait derrière moi. 

Tout sera dit.

C'est vrai, je n'ai pas encore pris le temps de me plonger dans La Recherche. Pas tant par peur de le perdre que de m'y perdre.

Mon type de femme : celle qui n'attend pas mon appel.

L'avantage, lorsqu'on est dépourvu de qualités, que tout le monde le sait, que personne n'attend rien de vous, c'est que l'on déçoit rarement.

Vous voyez ce que je veux taire ?

On a souvent pris pour un manque de goût ce qui n'était chez moi que dégoût.

Je vous ai pas mal eue.

Ce n'est pas la page blanche qui m'effraie, c'est être confronté à ma vanité.

Je peux passer une journée entière sans adresser la parole à quelqu'un. Pas même à moi.

J'aurais aimé faire preuve d'autant de foi et d'abnégation que la mort qui, sans relâche, jusqu'au bout, sera restée tapie dans l'ombre.

J'ai bien peur qu'une fois franchies les limites de la bêtise, la frontière se referme à jamais, les passeports ne soient plus valables, aucun retour possible. 

Il fallait que ce soit dit. Mais moins fort. Bien moins fort.

Mon type de femme : celle qui préfère les bas aux collants. Mais pas ces trucs qui, prétend-on, tiennent tout seuls, vous voyez ?
Ça y est, je suis fin prêt, d'attaque, porté par le courage. Vous pouvez envoyer le bonheur.


Charles Brun, Vous pouvez envoyer le bonheur


jeudi 24 août 2017

Le jeu de la baise



Un truc vraiment horrible,
c'est
de se retrouver au lit
nuit après nuit
avec une femme que l'on n'a plus
envie de baiser.

elles vieillissent, elles ne ressemblent plus
à rien – elles ont même tendance à
ronfler, à perdre
leur entrain.

alors, dans le lit, il arrive qu'en se retournant,
vos pieds touchent parfois les siens –
bon sang, c'est affreux !
et la nuit est là dehors
derrière les rideaux
qui vous enferme ensemble
dans la 
tombe.

et le matin, vous allez dans la 
salle de bains, passez dans le couloir, parlez,
tenez des propos bizarres sur des œufs frits et des moteurs
à démarrer.

mais assis face à face
il y a 2 étrangers
fourrant des toasts dans leurs bouches
brûlant leurs têtes et leurs tripes douloureuses avec du café.

dans 10 millions de foyers en Amérique
c'est la même chose :
deux vies desséchées s'appuyant l'une sur
l'autre
et nulle part où
aller.

vous montez dans la voiture
vous vous rendez au boulot
et là-bas il y a encore plus d'étrangers, la plupart
maris et femmes de quelqu'un
d'autre, et à côté de la guillotine du travail, ils
flirtent et plaisantent, et se pincent, et parfois même
réussissent à aller baiser en vitesse quelque part –
ils ne peuvent pas le faire chez eux –
puis ils 
retournent chez eux
en attendant Noël ou la fête du travail ou
dimanche ou
quelque chose.


Charles Bukowski, Les jours s'en vont comme des chevaux sauvages dans les collines,
trad. Thierry Beauchamp

mardi 22 août 2017

Les hommes les plus costauds


Robert Crumb



L'avion a décollé et la caméra a continué. Ma copine et moi, on parlait. Les boissons sont arrivées. J'avais la poésie et une chouette femme en prime. La vie me souriait. Mais attention aux pièges, Chinaski, fais gaffe aux pièges. Tu as mené un dur combat pour avoir la vie que tu voulais. Ne laisse pas une vague d'adulation et une caméra de cinéma tout foutre par terre. Souviens-toi des paroles de Jeffers – les hommes les plus costauds peuvent se faire pièger, comme Dieu quand il posa le pied sur terre.
Enfin, tu n'es pas Dieu, Chinaski, détends-toi, prends un autre verre. Tu devrais peut-être dire un truc profond pour le preneur de son ? Non, qu'il se démerde. Qu'ils se démerdent tous. C'est leur film, après tout. Jette un coup d'œil aux nuages. Tu voyages avec les cadres sups d'IBM, de Texaco, de…
Tu voyages avec l'ennemi. 
A la sortie de l'aéroport, dans l'escalier roulant, un type me demande :
– Pourquoi toutes ces caméras ? Keski se passe ?
– Je suis poète, je lui dis.
– Un poète ? il demande, comment vous appelez-vous ?
– Garcia Lorca, je fais…

Charles Bukowski, extrait de "Voilà ce qui a tué Dylan Thomas",
in Au Sud de nulle part, trad. Brice Matthieussent, Grasset

dimanche 20 août 2017

Désinscriptions retrouvées

Elliott Erwitt


Ce n'est pas que je m'ennuie… C'est vous.

Les femmes toujours. Aujourd'hui, lorsque je pense à toutes celles que j'ai laissées échapper, je suis persuadé qu'en agissant autrement, en osant certaines choses et en en taisant d'autres, la proportion de claques aurait pu être supérieure à ce qu'elle fut réellement. Mais je me trompe peut-être.
Je lis beaucoup, certes, mais je m'aspire plus que je ne m'inspire.
De combien d'amis a-t-on vraiment besoin ? Si je compte les vraies personnes qui comptent vraiment, une seule main me suffit, et encore… Je fréquente bien plus de personnes, heureusement. Mais je les connais trop bien – parfois pas assez, mais c'est rare – pour en faire vraiment des amis.

Lorsqu'il m'arrive par faiblesse d'affirmer quelque chose, je me rattrape immédiatement en rajoutant, entre parenthèses, je pense. Et ce verbe, il faut bien l'avouer, je l'utilise d'avantage pour m'en persuader que par précaution.

Mon type de femme : la flamenca.

Un événement retentissant se produit et les grands journaux ressortent la rubrique Ce que l'on sait – qui devrait s'intituler Ce que l'on veut que vous sachiez. En revanche, jamais n'apparaîtra de rubrique intitulée Ce que l'on ne sait pas. On la retrouverait à toutes les pages du journal.

Oui, j'ai toujours eu de la sympathie pour les causes perdues. Ce qui m'a perdu.


Devant la salle de cinéma, deux jeunes hommes tentent d'offrir un journal aux passants, espérant leur vendre un abonnement, je fais semblant de ne pas les avoir vus. Mais ma fiancée est en retard et me voilà racolé. Non. Non. Non. Mes seules réponses, avec un sourire forcé pour ne pas être désagréable. Et soudain, je lâche, je ne sais pas pourquoi, car je ne m'en souvenais pas, qu'il m'est arrivé d'écrire dans ce journal, autrefois. Ah bon, vous êtes journaliste ? Encore un Non. Et je rajoute Vous savez bien qu'il n'est pas nécessaire d'être journaliste pour écrire dans ce journal.

Je n'ai rien compris. Ça me rassure.

Cette musique assourdissante et invasive que l'on trouve désormais dans toute boutique ou bistrot sert à nous faire consommer rapidement, sans réfléchir, sans pouvoir se parler, et céder ainsi notre place, au plus vite, au prochain consommateur. Au suivant !, nous chante-t-on, au suivant !

Jamais je n'ai pensé qu'un jour j'aurai une femme de ménage, qui ferait également mes courses, préparerait mes repas. D'ailleurs, je n'en ai jamais eu.


Un ami vrai me parle de la maison de vacances dans laquelle il vient de débarquer, le balcon, la vue sur la falaise de la rivière, la véranda-bureau offrant la même perspective, une bibliothèque peuplée de très bons livres, incroyable !, dit-il, la confiture pure de framboises, le petit joint du matin, les cloches de l'église, le chant du coq, et même des coups de fusil au loin pour l'ouverture de la chasse, et cela me suffit amplement pour avoir l'impression de m'être vraiment, moi aussi, aéré quelques jours.

Moi, le dernier.
Les femmes encore. Le problème, ce n'est pas l'intelligence ou l'incompatibilité. C'est l'imagination.

Ce gouvernement dit de droite a fait preuve d'une incompétence inouïe et d'une malhonnêteté fabuleuse en appliquant une politique dite de gauche. Et vice-versa.

Je n'aime pas boire dans ce verre volé dans un café. Le vin y a un goût de piquette.

Certaines personnes, à qui je confiai ne plus vouloir participer à la mascarade sociale ou politique, m'en veulent encore. Car elles ne peuvent, pour leur part, y renoncer, trouver tout cela dérisoire, ne rien en espérer. Aussi ont-elles décidé de ne plus me voir, m'appeler, m'écrire. C'est tout ce que je demandais.


Le temps était ce matin à la plaisanterie. Vers midi, éclata un rire. Puis dans l'après-midi, l'irritation se fit sentir, laissant place dans la soirée à la morosité. La nuit fut fort agitée.

Mon type de femme : celle qui se sent nue sans maquillage.

Certes je vieillis, mais je sais qu'il me reste encore de beaux jours devant moi. Selon mes calculs, 447 volumes m'attendent au pied du lit. De quoi, si je ne me suis pas trompé, et si tout se passe bien, tenir jusqu'à la tombe.

On ne peut pas dire que ça s'arrange. La preuve !
Aussitôt que j'éprouve de l'enthousiasme, je m'éloigne, et tente de soupeser ce qui a bien pu provoquer un tel sentiment pour me rendre compte immédiatement que je ne tiens pas grand-chose dans ces mains.
Ce n'est pas que vous m'ennuyez… C'est moi.

Charles Brun, Textes inédits à voix basse, volume non numéroté