vendredi 17 septembre 2021

Soulagement

Craig Semetko


 

Je sens la nullité gagner du terrain en moi à mesure que la bêtise des autres m'indiffère.

 

charles brun, désinscriptions d'automne

mercredi 15 septembre 2021

Sens interdit

 

Anna Bodnar

Et je repense à une phrase que j'ai lue un jour dans un livre dont j'ai oublié le titre: « Il est trop tard en moi pour une part de moi. » Une phrase. Je la retrouverais si je fouillais les piles de livres qui sont là, et que je n'ouvre plus. Une phrase de Bernard Noël, je crois. A quoi bon me remettre à lire? A vivre par procuration, et de quel livre le sens ne m'échapperait-il pas? La poursuite du sens n'a pas de sens. Folie du sens, sens interdit. Mais cette part de moi, Mémoire, vieille putain fétide, retrouve-la, je t'en prie, restitue un peu de moi-même avec la pluie de Rethel et reprends ta morne masturbation. Viens-t'en tirer gloire de la giclée de sperme du pendu, Mémoire, gardienne des blessures, maquerelle des vieux étés.

 

Jean-Claude Pirotte, La Pluie à Rethel
ed. la table ronde

mardi 7 septembre 2021

Le miroir où tout se confond

 

Alexander Rodchenko

Après l'impressionnant recueil de 5000 poèmes paru l'an dernier au Cherche Midi sous le judicieux titre de Je me transporte partout, c'est un seul et unique et inédit poème que les éditions de la Grange Batelière — qui doivent leur nom, je me le rappelle en passant, à la rue du 9e arrondissement parisien que j'ai bien connue pour y avoir vécu deux ans durant, seul, dans un ancien hôtel de passe transformé en logement insalubre et lugubre, à deux pas des passages Verdeau et Jouffroy, artère devant quant à elle son nom à un cours d'eau souterrain ayant plus ou moins existé, mais c'est une autre histoire, jonction parfaite entre l'alors encore populaire Faubourg-Montmartre, ses marchands de falafels et de cornes de gazelle, sa boutique de farces et attrapes et son Palace, et de l'autre côté, la rue Drouot et son hôtel des ventes, Barbara, ses antiquaires, ses gargotes guindés et ses froids sièges de monstrueuses banques — bref, publient aujourd'hui. Un livre court, impeccablement fabriqué par Arnaud Frossard, consacré à un bandit londonien, intitulé Les Poèmes de Julius White, qu'on lira comme on veut, de A à Z, comme une nouvelle en vers, un journal de bord, ou pourquoi pas au hasard, mais de haut en bas, tels des morceaux lyriques à thème unique, que l'on relira avec appétit pour en mieux saisir la richesse, la générosité et la liberté de l'auteur, un certain Jean-Claude Pirotte, qui se cache à peine sous le nom d'Ange Vincent, le prétendu traducteur du prépendu Julius White. On se tait, extrait:

 

c'est comme si je tenais un journal
où seul le brouillard est présent
et qu'autour de moi les fantômes
lisaient par dessus mon épaule

la certitude d'être jeune
et le sentiment d'être vieux
se reflètent dans l'eau du fleuve
à condition de s'approcher
du miroir où tout se confond

et comment pourrais-je savoir
à quel oracle m'adresser
quand le vent chasse les brouillards
les fantômes et le passé

 

 






samedi 4 septembre 2021

A l'origine

 

Léon Claude Vénézia

 

à l’origine des tempêtes
se trouve un verre d’eau
jamais nous n’entendrons
parler d’une tempête
dans un verre de vin.

 

Jean-Claude Pirotte, Autres séjours,
éd. Le Temps qu'il fait

mercredi 1 septembre 2021

Par ici la sortie

 


Ce roman intense dresse la fresque d’une époque, des années quatre-vingt à nos jours, et interroge le rapport des femmes au corps et au désir, à l’amour, à la maternité, au vieillissement et au bonheur...
Une immersion sensuelle et implacable dans un monde où il faut aller au bout de soi-même pour préserver son intégrité...
C'est son livre le plus personnel...
Roman intelligent et féministe où un personnage de fiction écrit sa propre autofiction, où le lecteur se demande ce qui est caché quand tout est montré...
Avec son style inimitable...
Ce premier roman offre le récit intime et pudique d’une grande dame de la révolution...
Roman inquiétant, à l’humour glacial...
Premier roman époustouflant, qui emporte le lecteur dans les tumultes des deux conflits mondiaux...
L'auteur livre ici, avec l'acuité psychologique qu'on lui connaît, un roman haletant sur la grande époque...
Roman éblouissant, évocation puissante d'un royaume où la parole est reine, odyssée bouleversante de deux êtres qui ne cessent de se rejoindre, de s'aimer et de se perdre...
Avec ce magnifique roman d’aventures, il s’inscrit dans la lignée des grands enchanteurs de la littérature...
Elle mobilise toute la puissance du roman pour brosser le tableau d'un monde qui ne veut pas mourir...
Dans cette épopée baroque et tragique où on retrouve toute sa puissance romanesque...
Un livre magnifique et lumineux...
Un portrait de femme foudroyant d'intensité et d'émotion...
Un roman d’ambiance avec des personnages déconcertants et attachants, puissant comme une prise de catch...
Sa plume se pare de tics anciens, adopte un rythme lent et chantant...
Vie rêvée et vie vécue ne font désormais qu'une...
C'est l'œuvre majeure d'une romancière passionnée par l'invention des formes...
Un texte d’une puissance inouïe sur le silence et l’inaction...

 

samedi 28 août 2021

Spécialisation

Laura Makabresku

 

 

S'il me fallait renoncer à mon dilettantisme, c'est dans le hurlement que je me spécialiserais.

 

Cioran, Syllogismes de l'amertume

 

mardi 24 août 2021

Ton corps ce matin

onze heures répondent les cloches
le pas du voisin dans l'allée
tête haute costume impeccable
sacoche balancée en bout de bras
quelque chose me dis-je ne colle pas
comme toujours il me lâche son bonjour
qui signifie encore qu'est-ce qu'il fout là
çui-là
affalé sur la chaise longue qui me bousille
le dos
j'ai déjà soif
honteux je dissimule le livre derrière l'écran
quel métier fait-il pour quitter son lit
si tard
cadre de la finance
de l'industrie automobile
dans le voyage c'est vrai
j'ai vérifié
quand un de ses courriers s'est égaré chez nous
nouveau également dans le quartier
il n'a pas hésité le mois dernier
à bloquer la rue des heures entières
pour la livraison délicate d'un bassin de spa
qu'il a fait coller à sa belle demeure
du fond de l'allée
retapée
du sous-sol au grenier
durant toute une année
quel métier fait-il
pour prendre les autres de haut
afficher sa jeunesse
sa santé légèrement enrobée
sa parfaite femme blonde
son ado boudeur
sa grosse bagnole

que vient-il faire dans cette ville de boutiques
de téléphonie
de kebabs et d'agences immobilières
j'imaginais en savoir plus au repas de la rue
mais il n'a pas daigné y participer
préférant passer sa tondeuse à l'heure du déjeuner
à sa place
face à nous l'informaticien
srilankais au triple menton de trentenaire vainqueur
nouveau proprio
de la grosse pâtisserie années cinquante
abandonnée par cet étrange couple de femmes
parties s'installer dans le finistère
il avait besoin de parler
s'épancher
nous épater
les courses avec son
4x4
ses deux cent litres de flotte
par mois
obligé de se ravitailler dans la ville
d'à-côté
les parkings
ici ne sont pas assez grands
et comment il allait mettre en place
un foyer entièrement connecté
d'où la destruction de la belle cheminée
devant laquelle ces femmes organisèrent
de mémorables soirées déguisées
des veillées de contes et autres réjouissances
mais incontrôlable à distance
le feu
sa femme d'origine tchèque et enceinte
qui aime les oiseaux
la nature et le jardinage
tout ça
j'ai ouvert les yeux et quitté ma chaise aux premières gouttes
j'en étais à observer
combien j'étais obsédé
par tes mains tes mots ton corps
j'ai posé les vers sur le fauteuil
rangé mon carnet
rempli mon verre
je me suis senti vieux
ahuri
la poésie n'est d'aucun secours
pas plus là qu'ici

 

charles brun, et ses voisins

 

jeudi 19 août 2021

De petites danseuses

Henri Cartier-Bresson

 

 

Il me plaît de comparer mes petites proses à de petites danseuses qui dansent jusqu'à ce qu'elles soient totalement usées et s'écroulent de fatigue.

 

Robert Walser,
cité par Patrick Cloux in
Dans l'amitié du Merveilleux, éd. Le Temps qu'il fait

jeudi 12 août 2021

Voilà tout !

 

Le Temps perdu… Le plus beau, le plus fécond peut-être! 
Une même expression désigne le temps que nous avons gaspillé et celui qui s'est immortellement détaché de nous dans le devenir; cette ambiguïté ne me déplaît pas ; les sots– je suis poli – y trouveront l'occasion d'une méprise de plus. 
A première vue, le temps dilapidé pendant notre jeunesseet même plus tard– paraît sans valeur à côté de l'autre; avec l'expérience et les années, nous découvrons la fragilité de cette hiérarchie, l'artifice de cette distinction: c'est seulement à l'heure du retour sur soi que le souvenir va conférer ou non sa dignité à ce qui n'est plus. Notre passé devient ce que nous méritons maintenant qu'il ait été, et tant vaut l'homme tant vaut ce qu'il saura faire de ces immatériels décombres. 
Un petit jeune homme mondain, futile, obséquieux, perdsemble perdre– sa jeunesse en singeries de salon, en courbettes; un jour, il renonce à tout cela, s'enferme dans son bunker de liège, se met à l'établi. Et il se transforme en un athlète lunaire, en un marathonien foulant les interminables pistes de la mémoire; Cabourg acquiert l'éternité de Balbec. 
Dieu sait si j'ai perdu mon temps! Il sait également combien je ne m'en repens guère: tant d'autres affirment sans rire qu'ils furent toujours sérieux et courbés sur la tâche que je leur cède volontiers le pas. En fait, je crois bien qu'ils allaient eux aussi rendre visite aux demoiselles accueillantes et qu'ils flânaient au Luxembourg; ils l'ont oublié, voilà tout.

 

André Hardellet, Donnez-moi le temps, Gallimard

lundi 9 août 2021

Sans cesse

Ludwig Windstosser

 

Je nous déçois sans cesse. J'ai beau savoir le jour qu'il n'existe aucune réponse dans nul domaine, je ne cesse la nuit de me poser des questions à tout propos.

 

charles brun, des trains à travers la plaine

mercredi 4 août 2021

Une question d'équilibre

Burt Glinn


J'ai désormais chez moi un mur entier de livres. Pour la première fois. Jusqu'ici, j'avais des étagères ici et là, jamais dans la même pièce, du moins n'était-ce pas une pièce à vivre, comme on dit, et des piles naissaient un peu partout.
Nous avons hérité d'une duchesse brisée, parfaite pour lire ou s'assoupir, mais dans laquelle je ne peux m'installer sans éprouver un sentiment d'écrasement, d'inertie devant ces millions de pages. D'autant que chaque rangée est doublée. Que des cartons remplis d'autres volumes croupissent dans le sous-sol. Je vais devoir installer des tablettes ailleurs, percer, niveler, visser, et de nouveau classer, soupeser, déplacer, faire des choix.
Cet après-midi, effrayé par cette perspective, j'ai pensé à cet ami perdu de vue depuis longtemps. Il lisait rarement et ne possédait pas ou très peu de livres.
Je crois me souvenir qu'il n'achetait jamais de nouveau livre sans avoir revendu celui qu'il venait de terminer. Devant ce mur, j'envie ce «principe de précaution», dirions-nous aujourd'hui. Ne pas s'encombrer, et pas seulement de livres, pouvoir ainsi facilement déménager, foutre le camp du jour au lendemain. Cette idée me séduisait, je l'appréhendais. Avait-elle été gravée en lui par l'histoire de sa famille, en partie rescapée des progroms et des camps ? Je ne lui en ai jamais parlé. C'était, pour moi qui ai si peu appris de ma famille, une affaire entendue, extrêmement implicite. Une question d'équilibre.
Le soir, je lui ai envoyé un message pour lui dire que j'avais pensé à lui, sans entrer dans les détails. Nous sommes dans le sud, m'a-t-il répondu, passe si tu veux.

 

Charles Brun, le solitaire tempétueux

samedi 31 juillet 2021

Les jours perdus

George W. Gardner

 

Waltham, 31 janvier 1959

 

Cher Philippe Jaccottet

Je dois vous récrire: ne venez pas en Amérique, sinon comme un dernier expédient,— c'est-à-dire jamais. Après six mois de cette existence, je ne vois que vide agitation, fatigue, cupidité, frousse de « manquer » alors que seul l'essentiel fait défaut, dont il ont perdu même le soupçon: la nature, disons le mot. L'Amérique n'est qu'une ville hideuse d'où l'on voit peut-être des forêts,mais ce ne sont jamais que des « réserves », survivances pour touristes,ces hideux touristes qui ont le confort et jamais un livre. 
Ils l'expieront, ces hommes bouffis à cigare, ces muets, ces Assis du volant. Ces poupées mécaniques pour lit mortuaire. 
Pardonnez-moi ces expressions de haine. En vérité, jamais je n'ai rencontré avant ce pays l'image de la décadence brutale et inquiète à la fois (mais mal inquiète). Et l'enseignement ici est une sinistre farce: les élèves sont ce qui compte le moins, et ils ne comptent que dans la mesure où leurs parents paient; il ne faut pas les contrister en leur donnant de mauvaises notes. 
A supposer que nous puissions nous échapper en juin pour quatre mois, combien j'aimerais voir Grignan! Abandonner cette solution américaine, vivre autrement,vivre. Ici je regarde passer les jours perdus. 
Bien vôtre, 
Henri Thomas

 

 

in Pépiement des ombres
Philippe Jaccottet
Henri Thomas
Fata Morgana, 2018

lundi 26 juillet 2021

Malheureusement

 

Gilles D'Elia

 

J'ai remarqué que je ne suis méchant que lorsque je suis profondément mécontent de moi-même.
Malheureusement, cela m'arrive souvent. J'en veux à tout le monde dès que je me… désapprouve.

 

Cioran, Cahiers 1957-1972

vendredi 23 juillet 2021

Rien

Les lampions marchent devant
La forêt vient derrière
Avec l'oiseau nidifiant
Au centre nul des mystères. 

Mystères dont je trouve l'essence
Dans les larmes qui ont coulé,
Résinier, ta résine dense
Scintille en bas dans le gobelet. 

Ici on trouve le coup dur
Et l'entraille vive des pins,
Nul ne connaît ces tortures
Mais elles imitent nos peines : 

Celles qui saignent lentement
Avec des mots trop clairs,
Les mots, c'est rien, ça marche devant,
Une forêt vient derrière.

 

 Armen Lubin 

jeudi 8 juillet 2021

Sacrés cons

 

Yvonne Chevalier

Je vais employer (c'est déjà fait) des mots sales. Il le faut. Il faut que je vous tire de votre sommeil et de votre hypocrisie, que je vous explique comment ça se passe. 
Gueulez au charron, ameutez les pouvoirs publics tant que vous voudrez, mais accordez-moi ceci ; je reste encore bien en deçà de vos divertissements cachés, de vos ballets oniriques. 
Le plus beau mot de la langue française (avec loisir) est le mot CON. 
Le con. Ton con. Montre-moi ton con, Germaine. Dégage-le bien avec tes doigts. Ecarte-le, ton con. Les grandes lèvres, les petites lèvres. Tes lèvres, ton baiser. Ton con. Le seul. Un con. Les mots, les images se dégradent avec le temps et l'habitude. C'est une question d'innocence retrouvée (et si le terme innocence vous incline à ricaner, sachez que je vous emmerde) ; encore faut-il avoir envie de réanimer le pouvoir primitif et magique des mots. CON provoque toujours chez moi le même choc dès que je parviens à l'entendre réellement hors de son con-texte. Le con. Je m'en pourlèche. Le con de Germaine, de Mariechen, de Vanessa, de Yaël. A chacune le sien, avec son parfum, son galbe, son sel, sa dentelle. 
Je voudrais que des types trapus, des ethnologues, des linguistes m'expliquent pourquoi ces trois lettres sont devenues le symbole de la, de notre, stupidité ; ces trois lettres de la Grande Cérémonie. 
Sacrés cons vous-mêmes.

 

 

André Hardellet, Lourdes, Lentes,
éd. Pauvert, 1969,
rééd. L'Imaginaire, Gallimard

mardi 6 juillet 2021

Les mots qu'il fallait dire

Théo Blanc, Antoine Demilly

 

– Raconte-moi une histoire…
– Encore ?
– Dis-moi ce que tu lis, ça me suffit.
– Attends, écoute…
– Pourquoi tu prends un autre livre ?
– Tu vas voir…

 

Si tu reviens jamais danser
Chez Temporel, un jour ou l'autre,
Pense à ceux qui tous ont laissé
Leurs noms gravés auprès des nôtres.
Souviens-toi : quand tu l'as choisie
Pour tourner la valse en mineur,
La bonne chance enfin saisie,
Deux initiales dans un cœur.
Pense à ta jeunesse gâchée,
Sans t'en douter, au fil des jours,
Pense à l'image tant cherchée
Qui garderait son vrai contour.
Des robes aux couleurs de valse
Il n'est demeuré qu'un reflet
Sur le tain écaillé des glaces,
Des chansons – à peine un couplet
Mais c'est assez pour que renaisse
Ce qu'alors nous avons aimé
Et pour que tu te reconnaisses
Dans ce petit bal mal famé
Avec d'autres qui sont partis
Vers le meilleur ou vers le pire,
Avec celle qui t'a souri
Et dit les mots qu'il fallait dire.
Oui, si tu retournes danser
Chez Temporel, un jour ou l'autre,
Pense aux bonheurs qui sont passés
Là, simplement, comme les nôtres.

 

– Tu dors ?
– Non, j'ai simplement fermé les yeux pour mieux savourer, c'était magnifique… Qu'est-ce que c'est ?
– Un poème. Un poème assez connu, dont a été tirée une non moins célèbre chanson.
– Qui a écrit ça ?
– La chanson ? Guy Béart.
– Ah bon ?
– Mais il me semble qu'elle a été créée, comme on disait, par Patachou.
– Ah, voilà, je me disais bien… Mais qui a écrit le texte de départ ?
– Ce n'est pas un texte de départ, tout au contraire. Hardellet. André Hardellet.
– C'était qui, cet André Hardellet ?
– Un arpenteur…
– De quelle époque ?
– De son enfance, des souvenirs et rêves, images et odeurs, des lieux et des amours perdues, les bals populaires et musettes, les claques, la belle lurette…
– Je voulais dire : il a écrit à quelle époque ? – c'est pour me situer.
– Il est né en 1911, je crois, oui, c'est bien ça. Je t'ai parlé de lui, lu ses poèmes, autrefois.
– J'ai oublié, tu sais comme je suis. Et il vient de mourir, c'est pour ça que tu le relis ?
– Il est mort avant que je ne sache lire. 1974, si je ne me trompe.
– Tu te trompes : 1974, tu savais déjà lire.
– Si peu…
– La Cité Montgol… Quel titre…
– C'est son premier recueil. Publié à plus de 40 balais. Il était admiré par Breton et Gracq. Ses amis s'appelaient Desnos, Doisneau, Mac Orlan, Seignolle, André Vers, Armand Lanoux, René Fallet, Brassens… Chez l'un d'eux, Fallet je crois, il croise Béart et lui file La Cité Montgol. L'autre tombe sur « Le Tremblay », que je viens de te lire, et en fait cette fameuse chanson, « Bal Chez Temporel »
– Comment as-tu été amené à lire Hardellet ?
– Je pense que la première personne qui m'en a parlé, dans les années 1980, c'est l'ami Jérôme. Il était fasciné par Lourdes, Lentes
– Ça me dit quelque chose, qu'est-ce que c'est ?
– Une autre merveille, un livre légèrement érotique, édité par Pauvert, condamné pour outrages aux bonnes mœurs, un truc dans le genre. Ça a foutu un sacré coup à son auteur, cette histoire. Je pense t'avoir raconté que lorsque j'étais jeune, un de mes premiers boulots fut d'être surveillant de cantine, dans une école primaire de Vincennes…
– Vincennes, où tu as également été scolarisé, où tu as travaillé en librairie…
– Oui, oui. Et qui est, au passage, la ville de naissance d'André Hardellet…
– Ah oui ?
– Oui. Eh bien, figure-toi qu'un de mes collègues dans cette école, un gars un peu étrange, plus âgé que moi, était écrivain. Il œuvrait sous
pseudonyme m'avait-on dit. Ça m'impressionnait. Internet n'existait pas, je n'avais aucune culture, commençais à peine à lire mais j'avais appris, je ne sais comment, que ce type s'appelait Guy Darol, ou que Darol était son pseudo, je ne sais plus… Des années plus tard, j'ai appris autre chose : ce Guy Darol était un spécialiste d'André Hardellet – il a publié un ou deux livres sur lui, épuisés aujourd'hui. Mais à l'époque, je n'osais pas lui parler littérature, tellement j'avais honte de mon ignorance crasse.
– Tu devrais chercher sa trace. Il est peut-être encore à Vincennes…
– C'est ce que j'ai fait, figure-toi. Tu sais où il crèche, selon Wikipedia ? A côté de Morlaix !
– Chez Juliette ?!
– A côté.
– Tu pourras aller lui rendre visite quand on ira à Morlaix !
– Il ne se souviendra certainement pas de moi, et moi, je ne trouverais toujours pas quelque chose d'intelligent à lui dire…
– Tu pourras lui dire que tu viens de lire cette biographie et que tu aimerais lire la sienne.
– Mouais… Je préfère garder le silence, c'est moins risqué.
– C'est qui, ce Patrick Cloux ?
– Un autre poète, un Auvergnat je crois, proche de cet éditeur dont on lirait tout le catalogue d'une traite, Le Temps qu'il fait.
– C'est étrange de publier une biographie sur un auteur que, malheureusement, j'en suis sûre, plus personne ne lit…
– Je ne sais pas, j'imagine qu'il est tout de même un peu lu. Et puis, tu sais, ce n'est pas une biographie à proprement parler, mais une élégie, une célébration comme le sous-titre l'indique. C'est une merveille, un enchantement…
Si l'on pense au nombre de lecteurs de ce bon vieil Hardellet, à ceux de ce curieux Cloux, à ceux de l'impressionnant Darol, ou encore à ceux de cette précieuse maison d'édition, nous sommes perdus.
– Pas question d'être perdus. Lis-moi un autre poème de ce bon vieil André.

 

Vous qui l'avez si bien connu
Ce temps perdu de nos Dimanches,
Qui vous en êtes souvenu,
Chantez le refrain où s'épanche
Nogent à la Marne enlacé.

Venez redire aux alentours
Ce que nous disaient les rameuses
S'embarquant vers l'Île d'Amour,
Cherchez l'écho des voix heureuses ;
Une onde encore est restée

Avec un air d'accordéon,
Avec ton image un peu floue,
Ma belle Gise du Perreux
Avec la rose des aveux
Cueillie en dansant sur ta joue.

Ô mes amours jamais comblées,
Rappelez-vous, chemin faisant,
La nuit des vertus envolées,
La nuit des neiges de senteurs
Et le sourire au palpitant. 

…Quand les rosiers étaient fleuris
Dans le vieux jardin de Touraine
On rencontrait à sa fontaine
La tourterelle et la perdrix,
La servante et la châtelaine... 

Revient le mois d'Anne-Marie :
Voici la saison des bosquets,
Des gaufres et des balançoires.
La belle a perdu son bouquet
Mais, déjà plus, ne s'en soucie 

S'en va le bon temps qu'on se donne :
Toute la clarté des Printemps
Pour y baigner sans fin mes yeux 

– Et tous les pavots de l'Automne
Pour guérir du mal des adieux.

 

 



 

lundi 28 juin 2021

Un miroir de vigilance

 

Jean-Paul Lebesson

 

Je n’ai plus d’ombre
Je l’ai vendue à la nuit qui prend toute chose
En échange de son secret
La nuit qui n’est rien
Obscurité
Absence de lumière
Néant
Il n’y a plus de corps plus de contours plus de choses plus de froid plus de chaleur
Mais les choses de l’esprit sont partout
Elles sont en moi et je les touche
Je suis la nuit je suis les choses
Chacune devenue infinie
Toutes occupant l’espace
Mes doigts de rêve jouent sur les touches de coton de l’orgue des ténèbres
Je perçois la musique d’une lumière amortie
Qui se prolonge dans les vibrations des volontés tendues dans l’espace
Je m’isole jusqu’à n’être plus qu’Un
Pour mieux comprendre l’Unité
Pour comprendre Tout
L’aimer de conscience pour tendre à l’existence universelle 
Je suis le veilleur de mon sommeil je n’ai jamais dormi. La veilleuse de ma lampe est allumée et, compagnon de service, cette nuit parmi d’autres nuits, je garde le trésor des dormeurs.
J’entends des poitrines respirer dans l’obscurité où personne ne songerait à interrompre cette brise cadencée, ces coups discrets que le cœur frappe sur la paroi de la poitrine, répétant indéfiniment un signal que personne ne semble comprendre. C’est presque comme s’il n’y avait personne, car l’homme est un vrai « no man’s land ». Pourtant il y a les veilleurs – compagnons de service – les vigilants épris d’une chandelle allumée dont ils regardent la flamme.
Seul dans les ténèbres, mais dans la lueur comme dans une clairière qui serait le halo de l’insomnie, j’entends des coups frappés à la paroi des poitrines qui limitent l’espace à l’étroitesse de leur cage thoracique qui les emprisonne ne laissant qu’une pâle lumière filtrer au travers des barreaux soudés.  
 
Qui frappe l’air de ces coups redoublés ? Ce sont les cœurs prisonniers qui demandent leur liberté et des poitrines généreuses pour y bondir. 
Mais il n’y a personne pour répondre à l’appel du cœur qui bat dans les ténèbres où il se heurte toujours à la même barrière, un mur de poitrines où des cibles sont tatouées avec la touchante dédicace : « À la mère patrie sont voués ces enfants que les bouchers sacrifient ».  
Alors que je ne dors pas ces pensées viennent à la lueur de ma chandelle, que l’esprit entretient secrètement, comme un miroir de vigilance appelé psyché, parce qu’il brûle et que le sang le féconde, et aussi parce que la psyché est un souffle dont on doit recueillir le reflet quand un homme vient à s’éteindre et que son ombre garde la nuit où son nombre d’or a sonné la mort avec ses batteries de cuivre pour les semailles.
J’ai fait le serment de ne jamais dormir, une nuit où le désir m’avait précocement arraché à mon repos juvénile, alors que j’ai entendu pour la première fois le signal dont le code m’est devenu familier, le choc répété à l’infini dans la solitude d’une prison, d’un cœur fier qui reprend toujours la balle au bond pour la relancer contre le mur jusqu’à s’y briser – à moins que douze balles n’abattent son vol en le clouant au mur au pied duquel gisent les rebelles qu’on a fusillés. Cela me serait une raison suffisante de dédaigner le lit mortuaire où l’on se couche, si je n’avais vu à l’orée de la  vie le fanal de Maldoror me faire signe en me précédant sur le chemin qui conduit sous le noir manteau.
Fanal de Maldoror, brûle toute la nuit pour moi, afin qu’une dévorante ardeur me tienne toujours au bord des flammes, en révolte !
Mais l’ombre tourne, les dormeurs soupirent et je poursuis sur les plages d’avant l’aube le mobile du tourment. Je suis toujours sollicité par le même dilemme. Je ne veux pas éluder la question, je désespère de connaître la réponse qui me délivrerait, aussi suis-je le charbonnier des nuits blanches où la jeunesse se brûle et se transforme en diamant. 

 

Stanislas Rodanski, Je suis parfois cet homme,
Gallimard

jeudi 24 juin 2021

Amorces

 

Gianni Berengo Gardin


Les éditions Fata Morgana poursuivent leur inestimable mise en lumière de l'œuvre de l'inclassable Henri Thomas. Ainsi le magnifique Amorces, illustré par Michel Danton, paru début juin, réunit une cinquantaine de textes tirés des carnets de l'auteur de La Nuit de Londres et livrés à la NRF entre 1982 et 1987. Nous avions lu certaines de ces entrées dans Le Migrateur, publié en 1983 par Gallimard;cet ouvrage étant désormais introuvable, pas de fine bouche ici, bien au contraire, nous y reviendrons et vous livrons dès aujourd'hui quelques extraits.

 

Pour cette dame du M.L.F., c'est l'homme qui a contraint l'espèce à la station érecte, parce que c'est celle qui dissimule le mieux le sexe féminin et exhibe le mieux le sexe masculin. Elle aurait préféré, dit-elle, avoir 54 pattes. Chapeau !

 

 ***

 

Il lui a dit gentiment : « Un Ricard, merci ma pute. » Elle a 14 ans, un corps et des yeux d'ange étonnés. 

 

 ***

 

(Sous la véranda)

— Tu sais, de nos jours, une femme qui n'est pas au moins nymphomane n'intéresse personne. 

— Ça on pourrait en discuter, on pourrait en discuter énormément.

 

***


J'ai quelques plantations de mots à l'étranger. Vous savez qu'elles poussent et fructifient surtout la nuit, en couches chaudes, par temps de neige ou de gelée, compostées d'inquiétude. Il faut être diligent à les relever et mettre les fruits en lieu sûr (éviter de les étaler en conversations). Se repiquent à loisir, manuellement ou à la machine. 

 

***

Suis-je le seul à jouer le jeu : le jeu de ne pas jouer, de ne pas tenir compte de l'ennemi qui dit :«Fais ceci, cela, si tu ne veux pas que je te jette à la rue, toi et ce que tu aimes » ?
Je ne peux pas leur dire que je suis vraiment un pauvre, un homme de hasard, de travail absurde, de conduite mal avisée
 ? Allons, je le dirai tout de même pour m'achever.

 

 

Henri Thomas, Amorces,
éd. Fata Morgana, 2021, 27 €

samedi 19 juin 2021

Le naufragé

 

Jock Carroll

Trois jeunes hommes se rencontrent à Salzbourg. Pianistes venus suivre un cours dispensé par Horowitz, ils se lient d'amitié. L'un d'eux se nomme Glenn Gould. Les deux autres, anéantis par le génie du premier, abandonneront la musique. Wertheimer, surnommé par Gould Le sombreur, se lancera dans les sciences humaines, la folie et le suicide. Le narrateur quant à lui, seul rescapé, fait dans la philosophie et s'embourbe des années durant dans un essai sur Gould...

 

Trois jours seulement après que Wertheimer se fut pendu, je m'étais avisé du fait qu'il était mort à cinquante et un an comme Glenn. Quand nous avons franchi le cap de la cinquantième année, nous nous trouvons vulgaires et veules, pensais-je, et la question est alors de savoir combien de temps nous pourrons résister dans cet état. Beaucoup se suicident dans leur cinquante et unième année, pensai-je. Beaucoup dans leur cinquante-deuxième année mais plus encore dans leur cinquante et unième. Peu importe qu'ils se suicident dans leur cinquante et unième année ou qu'ils meurent dans leur cinquante et unième année de mort naturelle, comme on dit, peu importe qu'ils meurent comme Glenn ou qu'ils meurent comme Wertheimer. Très souvent, la cause en est la honte que, passé cinquante ans, le quinquagénaire éprouve, précisément pour avoir franchi cette limite. Car cinquante ans, c'est amplement suffisant, pensai-je. Nous tombons dans la vulgarité quand nous passons la cinquantaine et continuons néanmoins à vivre, à exister. Nous sommes assez lâches pour aller jusqu'à la limite, pensai-je, et nous devenons doublement lamentables une fois que nous avons franchi le cap des cinquante ans. A présent, c'est moi qui me couvre de honte, pensai-je. J'enviais les morts. Pendant un instant, je les détestai à cause de leur supériorité.

 

Thomas Bernhard, Le Naufragé,
trad. Bernard Kreiss, Gallimard.

 

 

vendredi 18 juin 2021

Pierre noire sur une pierre blanche

Jules Gervais-Courtellemont




Je mourrai à Paris par un jour de pluie,
un jour dont j’ai déjà le souvenir.
Je mourrai à Paris – et c'est bien ainsi –
peut-être un jeudi d'automne, comme celui-ci.

Ce sera un jeudi, car aujourd’hui jeudi,
que je prose ces vers, mes os me font souffrir
et de tout mon chemin, jamais comme aujourd’hui
je n'avais su voir à quel point je suis seul.

Cesar Vallejo est mort, tous l'ont frappé
tous sans qu’il leur ait rien fait ;
frappé à coup de trique et frappé aussi

à coups de corde ; en sont témoins
les jeudis et les os humérus,
la solitude, les chemins et la pluie...

 

Cesar Vallejo, Poèmes humains,
trad. François Maspero, ed. Le Seuil

 

mardi 15 juin 2021

Nus

 

Lydia Roberts

 

Je ne sais plus où tu en es resté, depuis le temps... Je t'ai dit que ma femme avait déménagé? Elle habite à Paris, maintenant, dans les quartiers chics, je suis passé hier reboucher les trous. Elle se serait faite dégommer par l'huissier et le proprio. C'est assez courant, l'état des lieux devant huissier. Le proprio ne peut plus raconter n'importe quoi, ça protège le locataire. Et il y a de quoi être méfiant avec ce propriétaire. Tu te souviens, je t'avais raconté, elle avait, à son arrivée, repoussé les avances de ce sale type, bien lourdingue. S'il t'emmerde, dis-lui que tu envoies à sa femme les sms de harcèlement qu'il t'écrivait, elle a tout conservé. Un vai connard. Tu sais, il possède tout l'immeuble, à son arrivée, il lui avait présenté les autres locataires par ce qu'ils faisaient dans la vie : celui-ci travaille à la télévision, un tel au ministère de la Culture, et ainsi de suite... C'est bien pour ma fille, ce déménagement, ça l'éloigne de certaines personnes peu fréquentables. Je me fous qu'elle fume des pétards à 15 ans, je n'ai pas de leçons à donner dans ce domaine. Mais ce sont des gamins coincés dans leur banlieue, qui n'en sortiront jamais, qui tirent les autres vers le bas... Elle sera dans l'école publique, à Paris, elle connaîtra d'autres personnes. Elle veut travailler dans la mode, qu'est-ce que tu veux... Elle se fera d'autres réseaux, ça marche comme ça, et comme tout se passe ici... Elle a fait son stage de troisième au journal, elle était ravie. J'ai eu beau lui dire combien ce milieu était médiocre, que c'était l'un des secteurs les plus polluants de la planète, celui qui contribue le plus à la destruction de l'environnement, mais ça la fascine et c'est ce qu'elle veut faire... Sa soeur aussi, je l'avais prévenue. T'es pas capable de te débrouiller toute seule, tu n'ouvres jamais un livre, tu ne t'intéresses à rien, la journée sur ton portable avec tes conneries, résultat, elle est venue pleurer l'autre jour parce qu'elle n'a plus de couverture sociale. L'an dernier après le bac, elle n'a rien foutu, il y a eu le confinement, elle a rencontré son copain, dont le père est dans l'immobilier, s'est installé chez lui, enfin, chez sa mère, tous deux projettent de faire du fric dans ce secteur, du jour au lendemain, elle s'est inscrite à une formation, un truc bidon par correspondance, comme s'il était nécessaire de suivre des cours pour vendre des appartements, n'importe quel guignol peut faire ça, c'est comme taxi, ou VTC maintenant, tu te laisses guider par ton appli, ton gps, il suffit de savoir passer la première, fermer sa gueule, bosser 70 heures par semaine pour un smic et payer soi-même ses charges... Bref, la mutuelle ne reconnait pas le pseudo-centre de formation, et n'accorde pas à ma fille le statut d'étudiant, je l'avais prévenue, elle n'a rien voulu écouter, j'étais un emmerdeur, je lui ai dit de se débrouiller toute seule désormais, d'appeler la sécu, t'as un téléphone, non ?, eh bien il sert aussi à ça, à ce genre de démarches à la con, et je lui ai conseillé au passage de foutre la paix à sa mère, elle l'a appelée en pleurnichant, en disant que j'étais dur et injuste avec elle. Je pense qu'elle commence à comprendre qu'elle en aura vite fait le tour, l'immobilier, qu'une fois qu'elle aura du blé, si elle y arrive, elle s'apercevra avoir rempli sa vie avec du vent. Elle se met à lire, m'a parlé de Camus, dont elle a lu La peste, mais comme tout le monde depuis le Covid, c'est trop tard, je ne veux plus rien savoir, elle est adulte, je lui ai dit A 20 ans, j'avais quitté mes parents, j'étais autonome, je ne leur ai jamais plus demandé quoi que ce soit... Aujourd'hui, je ne sais pas ce qu'ils ont dans la tête, les gens de son âge. Fasciné par ce qui brille et ça s'arrête là. Pas de prise de tête. Comme les livres, faut pas que ce soit trop long. Tu en connais toi, des jeunes qui lisent ? Des lecteurs, en général ? La littérature ne sert à rien, c'est une occupation, tout au plus, un signe de reconnaissance au sein de petites coteries, parisiennes le plus souvent, mais, même ça... Aujourd'hui, j'ai l'impression qu'il suffit de dire, Je connais, J'ai aimé, C'est super, pas besoin d'argumenter, de développer. J'aime, j'aime pas, comme sur Facebook, on lève le pouce. Tu vois qui est Anne Imhof ? On a fait un papier sur elle au journal. Les gens sont en extase. J'adore ! Le redac' chef est rentré du Palais de Tokyo en disant C'est la plus grande expo que j'ai vue de ma vie ! Certes, mais encore ? Elle fait l'unanimité, l'événement, mais personne n'est capable de me dire en quoi c'est innovant, ce que signifient ces drônes qu'elle met en scène. Les plus fins nous disent que ça reflète notre monde, la surveillance, la violence du libéralisme, mais pourquoi alors faire sponsoriser sa carte blanche au Palais de Tokyo par Burberry ? Ne sait-on pas que sa compagne, elle-même artiste, est l'égérie de Balenciaga ? La subversion au service du plan, encore une fois. On a  atteint le stade ultime de ce que diagnostiquait Debord. Au journal, j'en vois passer des stagiaires, rien dans le crâne, aucune culture. Il y a bien une fille, 25 ans, qui est assez cinéphile, qui aime Antonioni, les films en noir et blanc, et à côté de ça, elle passe son temps à s'acheter des pompes, à flasher sur les baskets, les marques, je lui ai dit qu'elle était assez unique en son genre avec ses références culturelles, mais que je ne voyais pas la cohérence entre Antonioni et des sneakers... C'est comme les femmes avec qui j'entre en contact sur les applis. Plus conventionnelles les unes que les autres. Beaucoup cherchent un homme drôle. Faut être un clown pour vous séduire? Raconter des blagues? J'aime bien me marrer, mais faut avouer que la situation ne prête pas vraiment à rire. Je ne cherche que des femmes de mon âge. J'imagine que si je cherchais à baiser, à rencontrer des filles plus jeunes, je pourrais passer mon temps à ça. J'ai un copain, un vrai queutard, il chope tout ce qui bouge. Mais les femmes dans la cinquantaine, pour beaucoup, elles cherchent un homme ayant une bonne situation, un certain confort. C'est rédhibitoire pour moi, ce genre de rêves. Comment peut-on mettre ça en avant, frontalement ? Et certaines posent sur leur lieu de vacances, sur une plage paradisique, au bord d'une piscine de luxe, sur un yacht... Je zappe. Pour d'autres, Mes enfants sont ma priorité, pareil, je passe, je n'ai pas quitté ma famille pour m'en taper une nouvelle, constituée par d'autres qui plus est. J'ai mis sur mon profil que j'avais l'intention de me barrer d'ici, descendre dans le sud, m'installer dans un village, créer une galerie, faire ça à deux, vivre un peu à l'aventure. Moi, je rêve de ça, un peu roots, tu vois, à bivouaquer au bord d'une rivière, à improviser, mais avec une CB dans la poche en cas de coup dur, d'imprévus, j'assume la contradiction. Je me rends compte que j'ai pris un risque énorme en quittant ma femme à plus de 50 ans. Et ce que je vis depuis deux ans, c'est l'expérience de la solitude la plus complète. Je noircis l'écran dès le matin, seul dans ma chambre de bonne, je me demande pourquoi j'écris, pour qui, si ce n'est pour moi... Une bonne situation, tu te rends compte? Ce désir de sécurité, ça rejoint ce dont on nous bassine à longueur de journée, à coup de sondages, l'insécurité, préoccupation principale des Français... J'étais l'autre jour à la manif contre l'extrême-droite, tu veux voir les photos?, je les ai tous vus, les figures des Insoumis, mais pas un socialiste, ou un communiste, un vert, c'est vrai qu'ils ne peuvent être partout, quand on défile à côté des flics, on choisit clairement son camp. L'ordre, que rien ne change. On ne réfléchit plus qu'avec nos émotions, elles-mêmes dictées par les médias, les réseaux sociaux, ce qui fait le buzz. Il n'y a plus personne, aucun intellectuel en France, pour mettre en parallèle par exemple la petite claque que se prend Macron, filmée sous tous les angles, et les personnes éborgnées et mutilées par les forces de l'ordre, comme on dit, dont on veut censurer les images. Quand la seule pensée officielle, médiatique, est celle de gens comme Luc Ferry, philosophe de pacotille et ancien ministre, qui appelle à tirer à balles réelles sur la foule désespérée et en colère, ou Enthoven, cet escroc, sorte de Dick Rivers de la philosophie, qui déclare tranquille qu'en cas de deuxième tour Le Pen-Mélenchon, il votera Le Pen sans hésitation, mais attention, à 19h59, c'est ça son principal argument, au dernier moment, un alibi qui reflète sa sclérose intellectuelle, plutôt Trump que Chavez, mais il carbure à quoi, ce pauvre homme ? Comme lui, d'autres intellectuels médiatiques attendent l'arrivée de l'extrême-droite, qu'on n'appelle plus comme ça, tu as remarqué, à force de la banaliser, la normaliser, ils sont prêts à se mettre à son service, à collaborer, ne s'en cachent plus, ils savent bien que ce parti garantira les intérêts de la classe à laquelle ils appartiennent, qu'il n'a jamais été proche du peuple, contrairement à ce que l'héritière prétend, que son programme est nul, qu'il se résume à Les Arabes, dehors !, qu'ils continueront la même politique de destruction de ce que l'on nommait hier encore le tissu social... Tiens, tu as vu, Fayard, du groupe Hachette, les marchands de canons, qui publie une édition de luxe de Mein Kampf, traduction sur plus de dix ans assurée par un type qui a traduit Freud, Günther Grasss, Zweig... Guère étonnant que cet événement éditorial survienne aujourd'hui. Quand des chefs-d'œuvres de la littérature allemande n'ont jamais été traduits, et ne le seront jamais, on décide de consacrer 10 ans à l'édition de cette saloperie, certes commentée, c'est là aussi l'alibi principal, c'est la moindre des choses pour un truc vendu à 100 euros ! Entre ça et les récentes tribunes des généraux, la démission fracassante du chef-d'état major annoncée comme un symbole pour le 14 juillet, je ne vois pas comment cette guerre des classes larvée ne va pas se transformer en véritable guerre civile... Tu te souviens du film de Nanni Moretti, Bianca, le personnage travaillait dans une école baptisée Marilyn Monroe, les salles de classes étaient ornées de portraits d'acteurs hollywoodiens, évidemment un clin d'œil de cinéphile, mais aussi une réflexion sur les références culturelles de nos sociétés, la sous-culture, l'abrutissement généralisé, en marche, un peu comme ce que faisait Groland par la suite, et aujourd'hui, à Paris, tu as entendu ça ?, Hidalgo et Bachelot s'apprêtant à inaugurer une esplanade Johnny Hallyday devant le Palais omnisport de Bercy, à deux pas du ministère des Finances, un bras d'honneur à l'Etat de la part de la classe dirigeante, ce pitoyable chanteur belge étant l'un des plus grands fraudeurs et exilés fiscaux... Ma femme est allée l'autre jour au restaurant avec son nouveau compagnon, depuis le temps qu'on attendait ça, hein, ils passent commande et choisissent un petit vin du Lubéron à la carte, enfin, à la carte, il y avait sur la table un code QR que les clients lisent avec leur smartphone pour avoir accès à la carte, plus de carte papier, normes sanitaires obligent, tu vois où on en est, et lorsqu'elle s'apprête à goûter le vin, aucune saveur, c'est même dégueulasse, elle se sert un verre d'eau pour faire passer, même goût, elle en parle avec son mec, qui boit à son tour, même réaction, c'est imbuvable, l'eau comme le vin, ils appellent le serveur et demandent d'autres verres, le type s'excuse, c'est dû au produit anti-Covid qu'ils mettent dans leur lave-vaisselle, ils avaient arrêté car des clients se plaignaient, mais ils ont été rappelés à l'ordre, c'est obligatoire, le garçon a promis d'essayer de négocier pour réduire la dose, en fait de protection sanitaire, tu ne profites de rien, tu perds le goût des choses, autant avoir le virus, non ? Tu vas te faire vacciner, toi ? Ce qui m'effraie, ce sont tous ces gens qui se précipitent dans les vaccinodromes comme du bétail, s'injectent des produits expérimentaux pour pouvoir partir en vacances, se sentir libres, libres de faire comme tout le monde, brandissant leur pass sanitaire... Ils n'ont pas compris qu'il n'y aura pas de retour en arrière, que l'on sera, pour tout, bipés comme un vulgaire produit à la caisse du supermarché? Comment se tenir à l'écart de tout ça, ne pas participer au plan, tu fais comment, toi?


jeudi 10 juin 2021

Existentialisme

Michael Wolf



 

19 janvier 1988

 

Difficultés financières absolument monstrueuses.

Le fait de déménager n'arrange pas les choses. Dettes partout.

C'est passionnant. Si je « réussis» (lecteurs notez les guillemets), si « je réussis» (et modification des guillemets), « si je réussis» (« l'humour chez les pauvres»)... des merdeux, moi-même, pourrons bâtir de grandes théories à la fin des repas sur la place de l'argent dans l'oeuvre...

Si je perds, il n'y aura rien à en dire. Perdre c'est se taire et ne jamais susciter de commentaires (passer sous silence).

Difficultés inquiétantes, ceci dit. La peur des pauvres.

Des cartons plein l'appartement. Le téléphone coupé.

La peur. L'angoisse. (Oh comme c'est beau, Gérard-Jean ce sentiment d'insécurité qui vous conduit, n'est-ce pas ?, à l'existentialisme...)

 

Jean-Luc Lagarce, Journal 1977-1999,
éd. Les solitaires intempestifs

 

 

mercredi 2 juin 2021

Vanité

 

Denis Bonnot


13 janvier 1981

...Je ne cesse de me complaire depuis une semaine ou deux dans l'idée ô combien satisfaisante que je vais mourir lentement d'une maladie terrible... Cela satisfait mon égocentrisme et ma vanité. Si c'était vrai, mourir d'une longue maladie, à chaque moment, chaque instant, est-ce que cela ne suffirait pas à remplir ma vie, à me rendre intéressant à mes propres yeux...

 

Jean-Luc Lagarce, Journal 1977-1999,
éd. Les solitaires intempestifs

 

mercredi 26 mai 2021

Un danseur insouciant

 

Jaromír Funke

« D'emblée, mes débuts littéraires ont dû donner l'impression que je me moquais du bourgeois, comme si je ne le prenais pas tout à fait au sérieux. On ne me l'a jamais pardonné. Voilà pourquoi je suis toujours resté un zéro tout rond, un gibier de potence. J'aurais dû ajouter à mes livres un peu d'amour et de tristesse, une pointe de sérieux et d'enthousiasme — un zeste de romantisme aristocratique, aussi, comme Hermann Hesse l'a fait dans Peter Camenzind et dans Knulp. Même mon frère Karl me l'a reproché parfois, de façon affectueusement indirecte.

Oui, je vous le dis franchement : à Berlin, j'aimais surtout traîner dans les bistrots et les cafés-concerts (...) Je me fichais du beau monde. J'étais heureux dans ma misère et je menais la vie d'un danseur insouciant. En ce temps-là, je buvais énormément. De la sorte, je me suis rendu assez impossible et ce fut une sacrée chance que j'aie pu revenir à Bienne chez ma charmante sœur Lisa. Jamais, abec une réputation pareille, je n'aurais osé revenir à Zurich.

(...) Mes premiers poèmes, je les ai composés comme ils ont paru, j'étais commis et j'habitais dans le quartier de Zurichberg, je me gelais, je mourais de faim et je vivais reclus comme un moine. Mais par la suite, j'ai encore écrit d'autres poèmes, surtout à Bienne et à Berne. Oui, même à la clinique de la Waldau, où j'ai fabriqué presque cent poèmes. Mais les journaux allemands n'en voulaient pas. Je trouvais preneur à Prague, dans la Pragor Presse et au Prager Tagblatt, chez Otto Pick et votre ami Max Brod. Parfois, Kurt Wolff imprimait quelques vers dans ses almanachs. » Je lui dis qu'il devait sa célébrité à Prague à Franz Kafka, apparemment, qui était friand de ses impressions berlinoises et de L'institut Benjamenta. Mais Robert fait un signe de dénégation ; il ne connaît guère l'œuvre de Kafka.

 

Carl Seelig, Promenades avec Robert Walser,
trad. Marion Graf, éd. Zoé