mercredi 17 janvier 2018

Adoucir le cours du temps

Rudi Herzog via Flash of god


Je n'écris pas pour une petite élite dont je n'ai cure, ni pour cette entité platonique adulée qu'on surnomme la Masse. Je ne crois pas à ces deux abstractions, chères au démagogue. J'écris pour moi, pour mes amis et pour adoucir le cours du temps.
Jorge Luis Borges

mercredi 10 janvier 2018

Le difficile combat pour la liberté d'expression et la démocratie



Andrei Lacatusu via Louxo's Enjoyables

On le sait, s'inspirant certainement du rigoureux travail déjà entrepris par de grands titres de la presse quotidienne, et rejoignant l'obsesssion — et les réformes dont le pays a besoin — de son confrère d'outre-Atlantique, le guide suprême de notre belle démocratie vient de lancer un projet de loi afin de lutter contre les fake news et le complotisme. Nous voilà donc rassurés. Mais selon le gauchiste philosophe-économiste Frédéric Lordon, l'heure est grave. D'après ce farfelu et dangereux penseur : « le mensonge s’élève pour ainsi dire au carré quand il est celui d’un discours qui porte sur le mensonge ». Pour ce spinoziste éhonté, la fanfare à fake news, encore nommée gouvernement, se produira bientôt « selon une partition attaquant les libertés au nom de la lutte contre "l’illibéralisme" ». Et d'ajouter, hystérique, que, « s’il y a une maxime caractéristique du macronisme, c’est bien moins "En marche" que "Tout est clair". Avec Macron tout est devenu très clair, tout a été porté à un suprême degré de clarté. L’État est présidé par un banquier, il offre au capital le salariat en chair à saucisse, il supprime l’ISF, il bastonne pauvres et migrants, dix ans plus tard et après n’avoir rien compris, il rejoue la carte de la finance. Tout devient d’une cristalline simplicité. En même temps – comme dirait l’autre – il n’a pas encore complètement rejoint son lieu naturel, le lieu du cynisme avoué et du grand éclat de rire ; et la guerre aux pauvres ouverte en actes ne parvient pas encore à se déclarer en mots. Il faut donc prétendre l’exact contraire de ce qu’on fait, scrupule résiduel qui met tout le discours gouvernemental sous une vive tension… et, par conséquent, vaut à ses porte-parole un rapport disons tourmenté à la vérité. Se peut-il que le schème général de l’inversion, qui rend assez bien compte des obsessions anticomplotistes et anti-fake news, trouve, à cet étage aussi, à s’appliquer ? C’est à croire, parce que la masse du faux a pris des proportions inouïes, et qu’il n’a jamais autant importé d’en rediriger l’inquiétude ailleurs, n’importe où ailleurs ». Avant de conclure que l'« On devrait tenir pour un symptôme sérieux qu’un gouvernant se prenne d’obsession pour les fake news : le symptôme de celui qui, traquant les offenses à la vérité, révèle qu’il est lui-même en délicatesse avec la vérité. Nous en savons maintenant assez pour voir que la politique entière de Macron n’est qu’une gigantesque fake news – parachevée, en bonne logique, par une loi sur les fake news ». Si l'on veut se faire du mal, on s'accrochera pour lire ce long et délirant billet publié sur son blogue, abrité par Le Monde satanique, ici.

jeudi 4 janvier 2018

L'essentiel de l'actualité


Au cœur de la nuit, après la trêve des confiseurs, je tente, en survolant la toile, de me mettre au diapason de l'actu avant de vaquer à des occupations plus légères. C'est ainsi que j'apprends que Cate Blanchett, actrice engagée contre le harcèlement, selon la formule du Figaro, présidera le prochain jury du Festival de Cannes. Les organisateurs du grand barnum de la Croisette promettent, nous dit-on, une Présidente engagée. Par qui ? L'Oréal ? Après les révélations sordides sur le lupanar hollywoodien, la campagne médiatique des mots dièses MeToo, MoiAussi, BalancetonPorc (mais pas ton portable), difficile de trouver, j'imagine, une actrice dégagée, mais l'opportunisme communicationnel a pris le pouvoir au pays des faux-culs. Cannes, qui toujours fut la scène la mieux exposée pour la pose de starlettes plus ou moins dénudées ou pour laisser sortir malencontreusement un sein sous une robe Dior, se donne le beau rôle, le premier. Histoire d'oublier certainement que, sur 70 éditions du festival, la fonction qu'occupera l'actrice australienne n'a été confiée à une femme… que 10 fois. Il y a encore du pain sur la planche, comme dit notre guide, Edouard Philippe…
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Dans le même journal de l'ami Dassault, autre moment de tendresse féminine à travers l'entretien accordé par Tristane Banon, la pionnière des femmes harcelées dont la presse, à la quasi unanimité, avait, il n'y a pas si longtemps de cela, sans gêne brocardé le combat. La romancière qui, justement, sort un bouquin intitulé Prendre un papa par la main, hommage à peine voilé à notre grand poète Yves Duteil et « récit d'un coup de foudre réciproque entre un bébé et l'homme qui deviendra son père », déplore qu'il n'y ait pas eu, en 2011, de hashtag #MeToo – pas moi. Quant à la journaliste chargée de la promo, elle semble déplorer que la triste Tristane soit désormais « loin de la jeune femme modèle aux cheveux parfaitement brushés qui brillait sur les plateaux de Thierry Ardisson en 2004 ou Mireille Dumas en 2008 ». Les deux femmes s'accordent tout de même sur l'émotion suscitée par la mort de Johnny – Banon avouant avoir été bouleversée de voir sa mère, grande fan du créateur de Gabrielle, scotchée devant sa télé de 9h du matin à 9 h du soir. Enfin, parce que Tristane aime les gens qui ont eu plusieurs vies, elle confie sa passion pour Carla Bruni, femme exceptionnelle, fascinante, intelligente, qui aspire à la bienveillance, « c’est un modèle », conclut l'écrivain.
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Carla Bruni, justement. Le journal, jadis dirigé par Jean d'Ormesson, nous apprend que l'ancienne mannequin, première dame, croqueuse d'hommes, chanteuse, et surtout héritière, fait des pompes dans son salon. Intrigué, je clique sur le titre. Je pensais que, ruinée par de mauvais investissements, ou en vue de la condamnation du petit Nicolas, cette femme fascinante s'était vue obligée d'installer un atelier clandestin de chaussures dans son salon. Que nenni, l'une des résolutions 2018 de l'irrésistible Carla est de faire un peu plus d'exercice physique. On en veut pour preuve, nous dit la dépêche, la homemade vidéo postée sur les réseaux sociaux constituée de pompes et d'abdominaux, ce qui, nous dit-on, éliminera les ripailles excessives des fêtes de fin d'année passées au Maroc. La république est rassurée.

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Comme elle l'a été en apprenant que notre jeune et bon président s'apprêtait à prendre les mesures nécessaires pour lutter contre les fake news, afin de « protéger la vie démocratique de ces fausses nouvelles ». En période électorale, a-t-il précisé lors de ses vœux. Cette nouvelle loi est donc initiée par celui qui, dès son élection, s'est empressé de constituer sa propre agence d'information, ce même homme qui, en période d'élection justement, n'avait pas hésité à faire le buzz avec une info délirante – la promesse de ne plus voir une seule personne sans domicile cet hiver –, celui dont l'un des ministres vient d'affirmer, sans rire, que cette fabuleuse promesse a été tenue, ceux qui dorment encore dans la rue ayant fait le choix d'y rester…, j'en passe et des aussi honteuses.
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Le mot du jour revient tout de même à l'inénarrable Frédéric Beigbeder. Le journal fondé par Sartre, et encore nommé Libération, publie en effet un édifiant portrait de ce dandy des médias et de la pub, réfugié sur la côte basque afin de pouponner en paix, loin du ramdam des nuits germanopratines et de la cocaïne. On y apprend ainsi que Fredo est « alerte et drôle », selon son éditeur, qu'il vient d’abandonner la rédaction en chef du magazine Lui où, dixit le journaliste, « il donnait libre cours à un attrait pour le sexy que le moralisme ambiant décrète aisément sexiste », mais aussi qu'il a voté Mélenchon au premier tour des présidentielles avant de s'en prendre à « la défausse de l'insoumis incapable d’appeler à faire barrage à Le Pen ». Un sacré farceur en effet, notre grand écrivain. Mais la cerise sur le gâteux, qui avoue douter désormais de l'inexistence de Dieu, est tout de même cette formule publicitaire que d'aucuns pourraient prendre pour du style : « Les églises sont les spas de l’âme ».

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Rien à voir. Parlons littérature, avec une triste nouvelle. La disparition dans un accident de voiture de Paul Otchakovsky-Laurens, éditeur de Pérec, Duras, Kaplan, et d'auteurs plus dispensables. Tout récemment il avait publié le récit du tournage de Passe-Montagne de Stévenin par son monteur, Yann Dedet.




***

Epuisé par cette promenade erratique, je tombe sur un article, signé par deux vraies journalistes, Sophie Eustache et Jessica Trochet, paru dans le Diplo du mois d'août et que le journal vient de mettre en ligne sur son site. Il y est question de la pratique du journalisme à l'heure des buzz et des clics, et, en filigrane, de l'avenir d'une profession désormais bien peu enviable. Extrait :
…« Ce qui nous agaçait le plus connaissant nos conditions de travail, qui n’étaient pas idéales, c’était d’être à ce point encensés comme étant une entreprise très cool : on a une table de ping-pong, on travaille dans des hamacs avec des ordinateurs portables. Il y a des canapés, une télé, une salle avec des jeux vidéo… Tu es entre copains, donc tu ne comptes pas tes heures », raconte Mathieu, ancien rédacteur en chef adjoint de MeltyStyle, un site consacré à la mode masculine et aux nouvelles technologies, et rédacteur en chef de VirginRadio.fr, dont le groupe Lagardère a sous-traité la production éditoriale au groupe Melty. Mathieu a quitté l’entreprise à la suite d’un syndrome d’épuisement professionnel.
Car derrière les décors acidulés se cache un univers de forçats. Melty fonctionne en partie grâce au « contenu » fourni par des autoentrepreneurs payés en fonction du nombre de clics qu’a généré l’article : 4 euros au minimum, et un maximum de 30 euros quand le texte atteint les dix mille vues en vingt-quatre heures. Ce système, qui rappelle celui des cueilleurs saisonniers payés au kilo, résume bien la vision du fondateur du groupe : «᠎ Je trouve ça tellement dommage que les salariés n’arrivent pas à se dire parfois que leurs acquis sociaux ne sont plus compétitifs par rapport au marché », confiait M. Malsch au journaliste William Réjault en 2015…
C'est à lire dans son intégralité ici. Moi, je vais me recoucher…

mercredi 3 janvier 2018

L'année de la fuite


Le Conseil d'Administration de ce blogue, ci-dessus immortalisé par Ed van der Elsken via Pop9, vous présente ses meilleurs voeux, en souhaitant que cette année vous apporte la joie universelle et le bonheur individuel, l'amour qui dure toujours, la fin des emmerdations et des frais dentaires exorbitants, du pognon grâce un travail non abrutissant voire sans, la fin du mal logement et du sans, ainsi que celle de la culture du résultat, la paix sur terre et au lit, la résurrection des morts et des rêves, le retour de l'être aimé, et une solution définitive aux problèmes gastriques, que 2018 soit synonyme d'un accueil digne pour tous les migrants, de l'avènement d'une politique audacieuse pour la préservation de l'environnement et de la santé pour tous, tout en envoyant au diable les vegans, fessebouc, gougueule, touiteur, les applis de rencontre, l'écriture inclusive et la téléréalité, sans oublier tous les fâcheux : chanteurs de France inter, imposteurs du livre et du cinoche, que les douze prochains mois vous permettent d'assister à l'effondrement faramineux de ce système économico-politico-médiatique criminel et ordurier, au mirage de la poésie au coin de la rue, à la réalisation de tous vos souhaits, même et surtout les moins avouables…


 …et bien entendu, que vous puissiez tous connaître de très bonnes lectures. Autrement, 2018, c'est aussi l'année de la fuite…

mardi 2 janvier 2018

Comme une eau fraîche et rapide



1
Parler est facile, et tracer des mots sur la page,
en règle générale, est risquer peu de chose :
un ouvrage de dentellière, calfeutré,
paisible (on a pu même demander
à la bougie une clarté plus douce, plus trompeuse),
tous les mots sont écrits de la même encre,
« fleur » et « peur » par exemple sont presque pareils,
et j’aurai beau répéter « sang » du haut en bas
de la page, elle n’en sera pas tachée,
ni moi blessé.

Aussi arrive-t-il qu’on prenne ce jeu en horreur,
qu’on ne comprenne plus ce qu’on a voulu faire
en y jouant, au lieu de se risquer dehors
et de faire meilleur usage de ses mains.

Cela,
c’est quand on ne peut plus se dérober à la douleur,
qu’elle ressemble à quelqu’un qui approche
en déchirant les brumes dont on s’enveloppe,
abattant un à un les obstacles, traversant
la distance de plus en plus faible – si près soudain
qu’on ne voit plus que son mufle plus large
que le ciel.

Parler alors semble mensonge, ou pire : lâche
insulte à la douleur, et gaspillage
du peu de temps et de forces qui nous reste.

2
Chacun a vu un jour (encore qu’aujourd’hui
on cherche à nous cacher jusqu’à la vue du feu)
ce que devient la feuille de papier près de la flamme,
comme elle se rétracte, hâtivement, se racornit,
s’effrange… Il peut nous arriver cela aussi,
ce mouvement de retrait convulsif, toujours trop tard,
et néanmoins recommencé pendant des jours,
toujours plus faible, effrayé, saccadé,
devant bien pire que du feu.

Car le feu a encore une splendeur, même s’il ruine,
il est rouge, il se laisse comparer au tigre
ou à la rose, à la rigueur on peut prétendre,
on peut s’imaginer qu’on le désire
comme une langue ou comme un corps ;
autrement dit, c’est matière à poème
depuis toujours, cela peu embraser la page
et d’une flamme soudain plus haute et plus vive
illuminer la chambre jusqu’au lit ou au jardin
sans vous brûler – comme si, au contraire,
on était dans son voisinage plus ardent, comme s’il
vous rendait le souffle, comme si
l’on était de nouveau un homme jeune devant qui
l’avenir n’a pas de fin…

C’est autre chose, et pire, ce qui fait un être
se recroqueviller sur lui-même, reculer
tout au fond de la chambre, appeler à l’aide
n’importe qui, n’importe comment :
c’est ce qui n’a ni forme, ni visage, ni aucun nom,
ce qu’on ne peut apprivoiser dans les images
heureuses, ni soumettre aux lois des mots,
ce qui déchire la page
comme cela déchire la peau,
ce qui empêche de parler en autre langue que de bête.


3

Parler pourtant est autre chose, quelquefois,
que se couvrir d’un bouclier d’air ou de paille…
Quelquefois c’est comme en avril, aux premières tiédeurs,
quand chaque arbre se change en source, quand la nuit
semble ruisseler de voix comme une grotte
(à croire qu’il y a mieux à faire dans l’obscurité
des frais feuillages que dormir),
cela monte de vous comme une sorte de bonheur,
comme s’il fallait, qu’il fallût dépenser
un excès de vigueur, et rendre largement à l’air
l’ivresse d’avoir bu au verre fragile de l’aube.

Parler ainsi, ce qui eut nom chanter jadis
et que l’on ose à peine maintenant,
est-ce mensonge, illusion ? Pourtant, c’est par les yeux ouverts
que se nourrit cette parole, comme l’arbre
par ses feuilles.

Tout ce qu’on voit,
tout ce qu’on aura vu depuis l’enfance,
précipité au fond de nous, brassé, peut-être déformé
ou bientôt oublié – le convoi du petit garçon
de l’école au cimetière, sous la pluie ;
une très vieille dame en noir, assise,
à la haute fenêtre d’où elle surveille
l’échoppe du sellier ; un chien jaune appelé Pyrame
dans le jardin où un mur d’espaliers
répercute l’écho d’un fête de fusils :
fragments, débris d’années –

tout cela qui remonte en paroles, tellement
allégé, affiné qu’on imagine
à la suite guéer même la mort…



4

Y aurait-il des choses qui habitent les mots
plus volontiers, et qui s’accordent avec eux
- ces moments de bonheur qu’on retrouve dans les poèmes
avec bonheur, une lumière qui franchit les mots
comme en les effaçant – et d’autres choses
qui se cabrent contre eux, les altèrent, qui les détruisent :

comme si la parole rejetait la mort,
ou plutôt, que la mort fît pourrir
même les mots ?



5

Assez ! oh assez.
Détruis donc cette main qui ne sait plus tracer
que fumées,
et regarde de tous tes yeux :

Ainsi s’éloigne cette barque d’os qui t’a porté,
Ainsi elle s’enfonce (et la pensée la plus profonde
ne guérira pas ses jointures),
ainsi elle se remplit d’une eau amère.

Oh puisse-t-il, à défaut du grand filet
de lumière, inespérable,
pour toute vieille barque humaine en ces mortels parages,
y avoir rémission des peines, brise plus douce,
enfantin sommeil.



6

J’aurai voulu parler sans images, simplement
pousser la porte…
                         J’ai trop de crainte
pour cela, d’incertitude, parfois de pitié :
on ne vit pas longtemps comme les oiseaux
dans l’évidence du ciel,
                         et retombé à terre,
on ne voit plus en eux précisément que des images
ou des rêves.



7

Parler donc est difficile, si c’est chercher… cherchez quoi ?
Une fidélité aux seuls moments, aux seules choses
qui descendent en nous assez bas, qui se dérobent,
si c’est tresser un vague abri pour une proie insaisissable…

Si c’est porter un masque plus vrai que son visage
pour pouvoir célébrer une fête longtemps perdue
avec les autres, qui sont morts, lointains ou endormis

encore, et qu’à peine soulèvent de leur couche
cette rumeur, ces premiers pas trébuchants, ces feux timides
- nos paroles :
Bruissement du tambour pour peu que l’effleure le doigt inconnu…


8

Déchire ces ombres enfin comme chiffons,
vêtu de loques, faux mendiants, coureur de linceuls :
singer la mort à distance est vergogne,
avoir peur quand il y aura lieu suffit. A présent,
habille-toi d’une fourrure de soleil et sors
comme un chasseur contre le vent, franchis
comme une eau fraîche et rapide ta vie.

Si tu avais moins peur,
tu ne te ferais plus d’ombre sur tes pas.


Philippe Jaccottet, Chants d'en bas

dimanche 31 décembre 2017

Une ambition raisonnable

Amalia Avia Peña


il y avait l’enfance en marge
des armées de singes
l’enfance large
et trop jolie pour être honnête

on a mangé les singes et les limaces
et nos ventres grimacent
et nos ventres nous tuent
et nous bavons dans nos coeurs de laitues

je ne vole pas très bien
je n’ai pas le talent des chiens
qui nagent sur les os

j’ai une ambition raisonnable :
être un minable un con
sur un banc
en cale sèche un abstème absolu
un rêveur révolu
immobile apparent éloigné
bancal dans la dèche à Cancale en Ardèche
ou bien Valparaiso
d’autres oiseaux d’autres réseaux d’autres fuseaux
mais les mêmes gardiens de zoos
être un con sur un banc au soir tombant
un homme tombant
mais pépère
sans chagrins amers
au demeurant mourant
qui regarde la mer
dans la lumière oblique d’un réverbère public
sous la statue de bronze d’un homme de caractère
un militaire fier comme un cul ferreux
un brave au nom gravé sur les plus hauts donjons
qui gravement brave
un pigeon


Hervé Prudon, Le Matin j'explose

dimanche 24 décembre 2017

Pigalle la Zat



Si je n’y habitais pas, Pigalle me semblait tout indiqué pour m’y perdre, ce quartier avait toujours accueilli les marges de Paris, la Commune était née à Montmartre, et c’était là, sur la place même de Pigalle, alors barrière Montmartre, que les derniers communards étaient tombés – un bataillon de femmes, commandées par la magnifique ambulancière et combattante, Louise Michel.
C’était à peu près tout ce que je savais de Pigalle ; ça, et les clichés à la con. Pigalle, et ses bas résille que je n’avais encore jamais effleurés. Pigalle, et ses sourires, que je croyais coquins, qui me laissaient entendre que c’était mon tour, de venir, de monter, d’essayer, darling darling, comme disait la chanson.

Paris avait alors encore besoin de Pigalle. L’inverse n’était pas vrai, Pigalle la squatteuse était un village à l’écart, une zone d’autonomie temporaire, à condition de se plier à sa loi, hors de la loi, dure mais souvent moins injuste qu’ailleurs, une commune anarchiste (la bande à Bonnot y avait fait ses premiers coups), une République à part entière, que certains appelaient Voyoucratie, comme pour mieux fermer les yeux sur leurs pratiques politiques en hauts lieux. De toute façon, ceux-là ne faisaient que feindre d’ignorer la fin du politique. Cette fin était en route, magistralement incarnée par l’élection comme députée, en mars 1987, de la Cicciolina, actrice porno italienne ; un événement qui tenait à la fois du triomphe de Pigalle et de son avis de décès.
Pigalle la délivrance était notre petite survivance. L’été et à Noël, une fête foraine tentait d’arracher au boulevard de Clichy les derniers jours du Paris populaire. J’aimais la tireuse de cartes dans sa roulotte, imaginant ma mère, elle-même cartomancienne, finir comme ça. J’aimais l’odeur des crêpes épaisses, les stands de tir à la carabine, les auto-tamponneuses, les barbes à papa roses ou blanches parfum vanille, la baraque du « baromètre de l’amour », les jeux d’arcade ruineux, les revendeurs de montres en toc, les derniers freaks, la plus grosse femme du monde, la femme-serpent, les baraques à « danses » pour jeunes sans le sou ou immigrés fauchés, avec de pauvres femmes qui avaient vingt minutes pour se maquiller, se déshabiller, aguicher les gars agglutinés devant le camion pour un mini-strip gratuit, et finir par mal se trémousser derrière le rideau, ça coûtait 5 francs les cinq minutes.

Il n’y avait au fond qu’à choisir : soit on prenait Montmartre pour la montagne des Martyrs, selon les chrétiens ; soit on prenait Montmartre pour le mont Mercure ou le mont de Mars, le mont de la Guerre, comme ils disaient sous Clovis.
Au New Moon, du haut de l’escalier, l’option 2 nous allait fort bien. On se sentait guérilleros sans armes ni armées ; combattants par la fuite et le refus. Ce n’était pas Paris qu’on défendait, c’était la vue sur Paris qu’on aimait. On dominait la nuit, à défaut de la situation.





samedi 23 décembre 2017

Influencer les singes


Qui écrit pour se sauver est foutu d'avance.

Vivre est utopique. On nous fout sur la terre sans prévenir, il faut faire avec. Alors l'utopie, c'est de se prendre en main, de se vouloir libre. Il faut pouvoir se dire qu'on n'est pas seulement là pour bouffer, dormir, rêvasser. Il y a une énorme charge utopique dans le phénomène d'écrire. C'est comme l'amour, il n'y a rien de plus inconsidéré malgré les bateleurs de foire. On en cache l'évidence avec des mots comme sexe, fantasme, etc. Mais le sexe n'est pas si important qu'on se plaît à le dire. Les hommes et les femmes ne vivent pas seulement sous ce signe, ils n'ont pas le temps. Mais comme il faut rendre la vie intéressante par tous les moyens, ils le laissent croire. Et toute notre vie, l'écran de notre vie, est maculé par ces illusions entretenues à grand renfort de dérisoire propagande. Comme si on voulait influencer les singes. Le sexe, c'est la guerre. Et c'est la misère. Mais ce sont les riches qui en parlent le plus. Gros matériel de cuisine pornographique. C'est très bien, le nu. Mais il faudra bien se rhabiller. Il y a là un point sensible de l'histoire du monde. On arrive à une situation irréversible. Puis les bibliothèques croulent, les intelligences se bouffent le nez, il y a je ne sais quelle énervante impuissance dans l'air. En témoignent les séries inconsidérément assénées par nos dictateurs de poche : Marx, Freud, Artaud – quelle salade, plein la bouche ! – Scève, Hopkins, Hölderlin – chacun y va de son hérédité choisie, pas de main morte, avec, pour dôme, sésame à détonateur, l'humour, le sauve-qui-peut ; l'ennui de se savoir assez insignifiant en a fait d'autres.

Aimer la littérature, c'est être persuadé qu'il y a toujours une phrase écrite qui nous re-donnera le goût de vivre, si souvent en défaut à écouter les hommes. Soi-même, entre autres.

Georges Perros, 1977

mercredi 20 décembre 2017

Perros, repères




L'agréable de ce monde je l'ai goûté,
depuis longtemps, longtemps ! les heures de jeunesse
sont écoulées. Avril et Mai sont déjà loin
Je ne vis plus de bon cœur, et ne suis plus rien.


En 1978, année de la mort de Georges Perros, France culture lui consacre un numéro des Nuits magnétiques, bouts d'entretiens, textes lus par l'auteur, repères biographiques, et témoignages de proches : son éditeur, Georges Lambrichs, les poètes Pierre Klossowski et Xavier Grall, l'édile de Douarnenez…
On peut écouter l'émission ci-dessous ou ici, page qui offre aussi le téléchargement. Et c'est quelque peu moins terrorisant que le très, presque trop volumineux Quarto de Gallimard.





Raconter sa vie en octo-
syllabiques n'est pas courant
ni sérieux. Je reconnais…
C'est pour faire passer muscade
La vérité n'aime rien tant
qu'être transformée en mensonge
Et la poésie à ce point
de déshabillage en est un
Tant pis pour moi, tant pis pour vous
qui vous y êtes laissé prendre
Je vous salue bien maintenant.



Extrait d'un manuscrit inédit,
in Georges Perros, Oeuvres, coll. Quarto, Gallimard, 2017

mardi 19 décembre 2017

Une fille des rues

Georges Perros chez lui, à Douarnenez, coll. privée



A ceux pour qui, littérature,
Tu es tout, et qui vivent comme
Il ne fallait pas vivre pour
T'aimer, toi, fille des rues,
Je dis merde de tout mon cœur
Qu'ils le sachent si bon leur semble
D'ouvrir ce livre, et d'un œil flou
En traverser les lignes grises
La poésie, moi, je m'en fous
Plus qu'un dernier an quarante
C'est respirer qui m'intéresse
Avec la mer, le ciel, gratuits
Mon plaisir cueille ma détresse
Comme on cueille une fleur des champs
Pour l'offrir à qui passe. Ainsi
Le vœu que j'ai fait dans ma vie.
Ce qui ne m'empêche pas d'aimer
Bien plus que tout autre peut-être
Les poètes que vous prônez
Gens de la syntaxe actuelle.
Vous appartiendraient-ils ? Ainsi
Serais-je jamais fichu d'être
Celui-là qui dit de ces choses
Qui feraient éclore les roses
Rien qu'à les sentir, les aimer
(citation Hölderlin)
En bleu adorable fleurit…
Je ne règle compte à personne
Ne vit-on pas tous comme on peut
Le miracle d'être. La vie
Cependant est à tout le monde
Il est trop fin de l'oublier.


Fragment écarté de l'édition définitive d'Une vie ordinaire (1967). D'autres textes inédits de Georges Perros, issus de carnets et documents retrouvés, des entretiens, des critiques,  des publications pour des revues et jamais reprises en volume, mais aussi tous les écrits publiés du vivant de l'auteur des fameux Papiers collés, sont regroupés, sous la direction de Thierry Gillybœuf, dans l'imposant Quarto, Georges Perros, Œuvres que vient de publier Gallimard. 1596 pages pour 32 euros. C'est moins cher que la Pléiade de J'en dors le monde et le papier est de meilleure qualité – le brochage, je ne sais pas. Mais on y reviendra forcément.

lundi 18 décembre 2017

Je suis un raté


(…) Voilà 15 mois que je suis libéré. Voilà 15 mois que cette réédition est décidée. Voici 15 mois que je lutte contre l'oubli, contre l'indifférence, contre l'injustice des uns et des autres. Je croyais que la valeur de Quand vient [la fin] (clamée pourtant aux quatre vents par tout un chacun), que ma longue captivité me vaudraient un minimum de considération…Il me semble que pendant tous ces mois j'ai tenu tête à l'adversité avec un certain courage. Mais maintenant je suis à bout. Je baisse les bras. Je laisse tomber. Si G. G. [Gaston Gallimard] ne veut rien faire, qu'il aille se faire foutre. Ce n'est pas moi qui me traînerai à ses pieds pour obtenir ce peu que j'estime m'être dû. 
Vous voyez si je suis dans des dispositions favorables à la création littéraire ! Je ne fais rien depuis un mois. Et cela menace de durer. Je me suis débarrassé des 600 pages de L'Apprenti. C'est Arland qui l'a entre les mains. Ouf !… Je n'ai aucun courage pour entreprendre quoi que ce soit, malgré tous les manuscrits, déjà écrits de premier jet, qui m'attendent. Je n'aspire qu'à la solitude, qu'au silence le plus complet. Cette simple lettre, même à un ami si cher que vous, m'est une corvée. Je sens venir le jour où je ne répondrai plus à personne. Où je me terrerai complètement. 
J'ai beau faire, je ne me suis pas réadapté. La captivité, je m'en rends compte aujourd'hui, a sapé ma vitalité. Je suis un vaincu, un raté. Si je n'avais ma femme auprès de moi, dont la vigilence m'aide à vivre, je ne sais ce que je deviendrais. Je me fais l'effet d'un revenant, d'un fantôme. Je n'ai plus ma place dans ce monde étouffant et fascisé. A quoi bon s'acharner sur des illusions ? C'est dans l'acceptation de cette léthargie que je trouverai peut-être un peu de paix. Je veux l'imaginer. 
Pardonnez-moi ce dernier éclat. C'est la dernière fois que je sors de mes gonds. J'ai compris ! Et je me tais. 
Mais croyez-moi votre ami toujours affectueux.

R. Guérin


Extrait d'une lettre de Raymond Guérin à Henri Calet, datée du 7 février 1945. A lire dans son intégralité dans le recueil paru en 2005 chez Le Dilettante, sous la direction de l'inestimable Jean-Pierre Baril, Henri Calet-Raymond Guérin, Correspondance 1938-1955.

jeudi 14 décembre 2017

Le plus sage


J'avoue qu'ici mon trouble est un peu celui de l'acteur qui, oubliant tout à coup son rôle, est obligé d'inventer des répliques ou de s'excuser tant bien que mal auprès des spectateurs. Ce que me demande Lucien Kra est au-dessus de mes forces, pour mille raisons dont la première est une pudeur qui m'empêche de parler de moi. Tout ce que je dirais serait d'ailleurs faux. Il y aurait bien ma date de naissance qui serait exacte. Encore faudrait-il que l'humeur du moment ne me poussât pas à me rajeunir ou à me vieillir. Qui saurait d'ailleurs résister au plaisir d'emplir sa biographie d'événements, de pensées basses, d'envie d'écrire à l'âge de huit ans, de jeunesse incomprise, d'études très brillantes ou très médiocres, de tentatives de suicide, d'actions d'éclat à la guerre, d'une blessure mortelle dont on a réchappé, d'une condamnation à mort dans un camp de prisonniers et de la grâce arrivant la veille de l'exécution. Le plus sage, je crois, est de ne pas commencer.

Cette notice intitulée « Carnet de l'auteur - Biographie », fut rédigée par Emmanuel Bove à la demande de son éditeur et publiée en pages 3 et 4 de son roman Un soir chez Blutel. Une version plus longue figurait dans l'excellente biographie de Raymond Cousse et Jean-Luc Bitton parue au Castor astral en 1998, Emmanuel Bove, La Vie comme une ombre
On peut désormais trouver ce texte dans le recueil Le Remord, édité ces jours-ci dans la Petite bibliothèque Ombres, pertinemment signalé par l'ami Louis Watt-Owen, et qui comprend 9 nouvelles parues dans divers journaux et jamais éditées en recueil, ainsi que quelques portraits de Bove, des caricatures et des entretiens très courts mais drôlatiques avec l'auteur de Mes Amis. Et tout cela pour la modique somme de 9 euros.