vendredi 21 août 2026

Vous êtes du quartier ?

Yasuhiro Ogawa



Excusez-moi, je m'étale, avec mes courses, excusez, vous le payez combien le café, vous ? Parce que ça a encore augmenté. C'est à cause de la guerre? Comme l'essence, le prix du gaz, l'électricité, la guerre, les guerres, il faut dire, il y a des guerres sans canons maintenant, sans bombardements, des guerres hybrides ils disent, des cyberattaques, pourtant on en produit de l'électricité chez nous, on en vend partout ailleurs, ça devrait être moins cher, les cancers aussi augmentent, je ne comprends pas, la recherche, il n'y a plus d'argent, tout part en couilles, pardonnez-moi l'expression, j'ai un petit coup dans le nez, tout s'explique, vous n'avez pas l'impression d'un monde qui finit, pas la fin du monde, non, mais d'un monde, la canicule, les incendies, la pollution, le réchauffement ou le dérèglement climatique, je ne sais plus comment faut dire, la résignation générale mon colonel, mon père faisait souvent ce genre de blagues, il se croyait drôle, vous avez encore vos parents, vous?, les miens sont morts l'année de leur retraite, toute une vie à bosser pour rien, payer son loyer, bouffer, éduquer les enfants comme on peut, les études, partir en vacances à date fixe, avec tous les autres, c'est pas une vie, résultat, pour quoi faire ? Moi-même, je bosse encore, j'ai quel âge d'après vous? 58! Oui, seulement 58, je sais je fais plus, je suis usée, mais je dois encore trimer jusqu'à 67 ans, parce que j'ai fait des études, mais j'aurai quoi à la retraite, 1500 balles ? Si la retraite existe encore bien sûr, bosser toute une vie pour ça ? Et puis crever dans la foulée, sans un rond, vous avez vu, les pauvres pompiers, aujourd'hui, c'est des héros, quand il n'ont pas de moyens, qu'ils chopent des maladies graves à respirer toutes ces fumées toxiques, les mêmes héros qu'on a tabassés lorsqu'ils réclamaient plus de moyens, personne ne s'en souvient, comme les infirmières, le personnel hospitalier, on les a bien tabassés avant de les applaudir tous les jours au balcon, vous vous souvenez ? Le confinement, la canicule aussi, c'est un confinement, restez chez vous, buvez de l'eau, on a tout démantelé. Pas plus tard qu'hier, je suis passée devant ce grand hôpital psychiatrique à Neuilly-sur-Marne, Ville quelque chose, j'allais à Gournay, voir une connaissance, c'était plein de banderoles, pour les salaires, le manque de moyens, comme partout, on s'en fout des fous, on ne peut plus les garder, on les lâche dans la nature, l'autre jour, il y en avait un dans le bus, complètement diabolique, le bus était plein, les gens étaient terrorisés, moi aussi j'ai eu peur, vous auriez fait quoi? Vous descendez et prenez le suivant ou vous attendez que le chauffeur fasse quelque chose? Le suivant, il fallait attendre 23 minutes, j'aurais mis plus d'une heure et demie pour rentrer chez moi après le boulot, en voiture, ç'aurait été pareil, des embouteillages partout, il frappait la vitre avec une violence, heureusement, c'est solide, ces vitres de bus, à mon avis, il n'avait pas pris ses médicaments, le chauffeur le connaissait, d'habitude il est calme il a dit aux passagers, là, une crise dont vous n'avez pas idée, il venait de là, Ville-Evrard, voilà, c'est le nom de l'hôpital, Artaud y a été enfermé si je me souviens bien, vous connaissez Artaud ? il venait de là certainement, le gars du bus, le soir les malades rentrent chez eux, il a fallu le faire descendre, les transports, c'est un autre sujet, hein, vous avez remarqué, on dit sujet aujourd'hui pour parler d'un problème, on dit il y a un sujet, oui mais le verbe, on ne sait pas le conjuguer, voilà que je ressemble à mon père, c'est les jeunes surtout qui ne savent plus rien des verbes, écrire, pour quoi faire d'ailleurs? Ils ont des correcteurs d'orthographe, des machines qui répondent à toutes leurs questions, encore faut-il qu'ils en aient, des questions,  l'IA qui va les mettre sur le carreau, ils le savent pourtant, mais ils continuent allègrement à nourrir leur fossoyeur, allègrement, je dis bien allègrement, j'aime cet adverbe, on ne l'utilise plus beaucoup je trouve, on n'en a plus l'occasion, l'époque ne s'y prête pas, elle est peu prêteuse, l'époque, aurait dit mon père, je vous paie un verre?, les jeunes ne lisent plus, il y en a un qui m'a dit un jour, à quoi ça sert de lire puisque personne ne lit plus? Avec qui, ils parleraient de leurs lectures ? Aucun de leurs amis ne lit. J'exagère un peu peut-être. Pas plus tard que la semaine dernière, ma fille aînée me dit qu'elle va se remettre à la lecture, elle m'a demandé des conseils, elle a un nouveau copain, un gars de son âge ou même un peu plus jeune, eh bien, figurez-vous, il lit! Une espèce en voie de disparition certainement, elle a tiré le bon numéro, j'espère qu'elle va en prendre soin, qu'ils vont se reproduire, non, je rigole, je n'ai pas envie d'être grand-mère, et puis, mettre des gosses au monde aujourd'hui..., si elle se remet à lire pour lui plaire, c'est une raison tout à fait valable, les gens qui lisent La Femme de ménage, je ne les méprise pas, je regrette simplement qu'ils ne lisent pas autre chose, à part les suites de cette saga, mais c'est une raison comme une autre de lire, je ne suis pas sectaire, on ne peut pas obliger les gens à lire Baudelaire, de toute manière, on n'a plus le temps, qui va se mettre à lire un roman du XIXe aujourd'hui ?, le travail qui vous engloutit, jusqu'à chez vous maintenant, les transports, on le disait, la télé, les écrans partout, les réseaux, les gens scrollent, mettent des cœurs, des pouces, vous avez vu, ça leur va, mais tout va trop vite, le cerveau n'est pas fait pour ça, il ne peut pas s'adapter, les gens perdent patience, fuient l'ennui, il n'y a plus de temps morts, de silence nulle part, on ne peut plus se concentrer, c'est pour ça que moi, je sais, c'est pas bien, mais j'essaie de prendre un peu de temps pour moi, comme ici, tous les soirs, après le boulot, mes courses, je bois un petit blanc ou deux, je socialise, je fais des rencontres, vous voudriez quoi, que je picole chez moi toute seule devant la télé à écouter leurs faux débats à la con, l'immigration, la guerre, l'insécurité, le pouvoir d'achat, remarquez ici aussi, parfois, ça ne vole pas haut, moi-même je ne suis prix Nobel de rien, mais j'aime la vie... Bon, j'arrête de vous emmerder, je parle trop, parlez-moi de vous, vous êtes du quartier? Je ne vous ai jamais vu dans le coin. 


 

mercredi 19 août 2026

Haine de la facilité


Lies Wiegman

 

Par haine de la facilité, je déteste l'aventure.
Existe-il plus grande aventure que celle d'ouvrir la fenêtre
et regarder passer les nuages tandis que s'écoule l'après-midi,
caresser tes cheveux, me coucher tôt,
écouter une voix qui chante dans un autre siècle ?  
Par haine de la facilité. Permets-moi de sourire
devant ceux qui désirent ce qui jamais ne leur manque.
Nous ne nous baignons jamais deux fois dans le même fleuve.
Jamais nous n'embrassons deux fois la même personne.
Jamais le vaisseau qui nous emmène n'arrête
son infini vol interstellaire.
Regarde-moi : je ne suis déjà plus le même. Et je continue
à te désirer bien que tu ne sois plus celle qui hier souriait.
Le train dans lequel nous voyageons passe par quatre gares
mais on ne nous laisse descendre dans aucune d'entre elles.
Par haine de la facilité, je déteste l'aventure.
Existe-il plus grande aventure que celle de te regarder dans les yeux
et découvrir à la fois mon bonheur et une larme ?  
Existe-il plus grande aventure que celle de pas même savoir
si demain nous serons encore en vie ?  
J'aspire à l'impossible, à la monotonie. 




José Luis García Martín,
 trad. maison


samedi 15 août 2026

Les autres

Charles Harbutt


 

Tout le monde dit que je ne suis plus le même. 
Je m'appelle comme l'autre,
je porte ses vêtements,
je vis chez lui et signe ce qu'il écrit ;
mais pour le reste, c'est différent,
les gens ont raison.

L'homme qui pensait
que la simple peur faisait que les choses
apparaissent pour ce qu'elles sont ;
l'homme que l'on admirait à l'égal de ces dauphins
qui escortent les bateaux sans savoir où ils vont ; 

celui qui calmait sa soif
en buvant l'eau d'un vase qui contenait
des roses coupées ;
ou celui qui ne savait pas encore
qu'on ne peut être soi-même lorsqu'on est seul ;
je ne suis plus celui-là.

L'homme sur la main duquel était écrit : 
Aucune vie ne peut être aussi vide qu'une tombe sans fleurs.

Celui qui ne se doutait pas
que l'indépendance
consiste à pouvoir choisir
qui nous désirons.

L'homme aux deux visages qui n'était jamais lui-même.
L'homme qui voulait être seul sans y parvenir
car il n'y avait plus de place dans la solitude.

L'homme qui ne s'arrêtait pas pour les autres.
L'homme qui ne savait pas que le silence
n'existait que dans sa propre écoute. 
Celui qui ne croyait plus.
Celui qui ne t'attendait pas…

Demande à n'importe qui. Tout le monde le dit :
– Tu n'es même plus l'ombre de celui que tu étais
depuis que cette femme est à tes côtés.  


Benjamín Prado, Nunca es tarde
trad. maison

 

mardi 11 août 2026

Un peu d'air

Carole Bellaiche

 

 

le soir, je lis deux pages
et je m'endors
le matin, je lis deux pages
et je m'endors
le reste de la journée,
je ne lis pas
je me bats
en vain
contre les effets de l'insomnie
qui me visite toutes les nuits
je traîne et traque les mots
qui l'accompagnent
je trace deux lignes
avant que mes yeux 
n'abandonnent la partie
à la recherche
d'un peu d'air

 

charles brun, apparaître 




samedi 1 août 2026

Trompette surgonflée

 


 

1 poète est un microbe
   1 virus qui parle
inonde avec sa vessie-troisième œil
Pleure des larmes rouges
sous la lumière-cellophane des étoiles
tourne comme une pilule pour suivre : suivre & suivre

& jouer à l'occasion d'une trompette surgonflée
dans ces rues folles qui se fichent comme de petites épines
   d'agave
   dans le creux sans cœur des automates 

 

Mario Santiago Papasquiaro, Rêve sans fin
trad. Samuel Monsalve, L'extrême contemporain éditions




mercredi 22 juillet 2026

La France a peur


Le numéro 208 de Manière de voir vient de paraître. Il est consacré à la peur, aux stratégies mises en œuvre autour de ce redoutable sentiment. Extrait de l'édito signé Evelyne Pieiller:

 

Huit pour cent des Français n’ont peur de rien.
C’est saisissant.
Soit ils manquent d’imagination, soit ils ne sont pas portés sur la confidence. Les 92 % restants, eux, ont peur de tout. Ou presque.
C’est peut-être excessif, mais il y a des motifs.
Objectivement, éprouver aujourd’hui de la peur semble relever du pur bon sens: à en croire les médias, le personnel politique, les bruits qui courent, il y a du danger partout. On est cernés. Les vieilles épouvantes sont de retour, l’épidémie rôde, la guerre dévaste, les attentats menacent, mais la modernité sait aussi s’exprimer, et de l’angoisse écologique à l’inquiétude technologique, le citoyen a de quoi nourrir ses cauchemars. Et ils sont effectivement nourris, si on en croit la double enquête récente portant sur les peurs individuelles et collectives des Français. Peu de surprise dans les objets de crainte, sinon leur hiérarchisation: le déclin économique du pays angoisse moins (20,4%) que le réchauffement climatique (32,2%), et le communisme plus que le libéralisme (le mot capitalisme semble avoir disparu). Oui, si peu de surprise par rapport à ce qui sans trêve alimente les faiseurs de lois et ceux d’opinion que c’en est quasiment troublant. En corollaire, mouvement logique, il apparaît que l’élan qui porte vers l’espoir, l’espoir dans la vie, s’émousse : 56% des enquêtés l’accueillent peu souvent… La fin du monde semble hanter davantage encore que les fins de mois, on le voit d’ailleurs dans les arts, dans toute une culture pop et populaire, qui célèbre l’Apocalypse, redevenue tendance, étrange resurgissement d’un vieil imaginaire religieux dans un monde pourtant fortement déchristianisé (...) 

La suite ici, en kiosque ou en ligne. 

lundi 13 juillet 2026

Bonne nuit

Eloy Alonso

 

Je suis maintenant capable de dormir 
vingt heures par jour 
Les quatre qui restent
se passent à
téléphoner à une liste
de gens importants
afin de 
leur dire bonne nuit

Jikan
qui est né
pour faire rire
les hommes
vous salue bien

 

 

Leonard Cohen, Le livre du désir,
 trad. Jean-Dominique Brierre, Jacques Vassal, Points

vendredi 26 juin 2026

Un peu d'air

 


 

L'évolution a été fulgurante
c'est la forme la plus grave de la maladie
la paralysie vient d'atteindre le visage…
elle reprend un peu d'air
Les médecins nous ont prévenus :
si un organe vital est atteint
le cœur, par exemple,
vus son âge, ses antécédents,
il n'y aura pas de réanimation…

des semaines que je ne l'avais pas revue
elle s'épuise dans ces allers et retours
les transports défaillants
l'accablante canicule
me parle du tri dans la maison
vieux bouquins et chiffons
il ne reviendra pas
place-t-elle tout dans des sacs poubelle ?  
comme ceux balancés par les fenêtres
dans le jardin ou ici même sur la terrasse
lorsque le fils de l'ancienne propriétaire
avait fait vider ce qui deviendrait
notre maison
ces bribes de vie enfouis dans les plastiques

que va-t-elle faire de la maison ? 
que va-t-elle devenir ? 
elle ne supportait plus ses sautes d'humeur
sa démarche laborieuse
elle dit sa pépéisation
le voir traîner toute la journée
elle s'en veut aujourd'hui
de ne rien avoir vu venir
réfugiée depuis des semaines chez leur fils
J'avais besoin d'air
Moi aussi, j'ai des problèmes de santé
elle désigne sa poitrine
J'ai un pacemaker et, 
depuis quelque temps, ça ne marche plus très bien
le médecin a renforcé mon traitement
Je veux vivre encore un peu, je ne veux pas mourir en même temps que lui ! 
Je vous embête avec mes histoires
encore soumis aux suites de l'insomnie
je propose un café 
Je ne peux pas, mon cœur…
je ne sais que faire de mes mains
du bout de doigts caresse ma tasse vide
elle repart dans l'allée
Je dois passer à la pharmacie pour mes médicaments
A peine sept heures et déjà 30 degrés

j'entre à l'ombre
m'affale au ralenti sur la chaise longue 
plantée dans le salon
repousse le vertige en ouvrant le livre bleu 
parmi quelques vers inédits somnolés
je mémorise la conclusion de l'ami Hank
Je suis né pour vendre des roses dans les avenues
des morts
s'endort consolée
l'allée de la jeunesse perdue

charles brun, nos vies fantômes

 


jeudi 25 juin 2026

Sous la menace

 

Edouard Boubat


 

Je suis sous la menace. Aujourd'hui pourtant, j'ai confiance en mes forces. Je suis seule, définitivement, et j'ai confiance en mes forces. Je devrais m'écouter en me respectant davantage.
Le Dr Pichon Rivière m'a assuré que je n'étais pas folle. Dans la soirée, Julio m'a dit que le Dr Pichon Rivière était fou. Je ne crois pas mais il y a quelque chose de délabré chez lui, qui conconcorde avec mon état de délabrement général. 

(9 juillet 1965)

 

Alejandra Pizarnik, Journal III, Derniers cahiers 1964-1972,
trad. Clément Bondu, Ypsilon éditeur, 2026

lundi 22 juin 2026

Invention du couteau

Dorothea Lange

 

 

Sa lame imaginée par le pendu
dans cette fraction de seconde où pour la dernière fois
il entrevoit, de ses yeux levés, la corde,

s'offre aux bourreaux
alors qu'ils rentrent chez eux à l'aube
sur la neige qui ne fait pas de bruit
pour trancher le pain chaud sorti du four. 

 

  

Charles Simic, Démantèlement du silence,
trad. Mary Feeney et Madeleine Follain,
éd. Rougerie

 

 

mardi 16 juin 2026

Pertes et profits

Marcel Bovis

 

 

Je recommence à mentir avec grâce,
je me penche avec respect devant la glace
qui reflète mon cou et ma cravate.
Je crois que je suis ce monsieur qui sort
tous les jours à neuf heures.
Les dieux sont tous morts un par un dans de longues files
de papier et de carton. 
Rien ne me manque, même toi
tu ne me manques pas. Je sens un creux, mais un tambour
est facile : peau des deux côtés.
Parfois tu reviens dans l'après-midi, lorsque je lis
des choses qui apaisent : communiqués, 
le dollar et la livre, les débats
des Nations Unies. Il me semble
que ta main me peigne. Tu ne me manques pas ! 
Mais des choses menues sont subitement absentes
et je voudrais les chercher : le bien-être 
et le sourire, ce petit animal furtif
qui ne vit plus entre mes lèvres. 

 

Julio Cortázar, in Crépuscule d'automne
trad. Silvia Baron Supervielle, éd. Corti   

jeudi 21 mai 2026

Tout baigne dans le beurre !

 


 

 

Histoires de tournage, d'héritage, de casting, d'hirondelles et de papillons… Clap sur Claude Chabrol, premier des jeunes loups des Cahiers à franchir le pas de la mise en scène avec Le Beau Serge, film qui restera un temps sur les étagères, comme on pouvait encore dire à l'époque. Chabrol devra attendre son deuxième long métrage, Les Cousins, pour une sortie des deux films à trois mois d'écart. La Nouvelle Vague est lancée. 

Retour (en partie) sur le parcours du truculent réalisateur avec cette série radiophonique concoctée à partir des archives du service public. Profitons tant que ça existe encore. On peut même y entendre le peu loquace (à la radio) Jean-Patrick Manchette à propos de l'adaptation de son roman Nada. Tout baigne dans le beurre !, comme disait le poète… 

 

mardi 19 mai 2026

Série B

 

Bernt Federau



Ecoutez les femmes. Jusqu'à présent, vous les avez embrassées, vous leur avez donné des rendez-vous, vous vous êtes moqué d'elles et elles se sont moquées de vous. Ecoutez-les. Ne dites plus grand-chose, écoutez. Constatez qu'elles commencent à vous ranger dans la catégorie « gentil de seconde zone» ou « énigmatique de série B». Songez avec mélancolie au temps où vous étiez « odieux de premier ordre» ou « ignoble de grande classe». Persévérez. Continuez de les raccompagner chez elles sans les plaquer devant une station de métro, offrez-leur fréquemment à dîner, ne demandez rien. Votre existence s'en trouve bouleversée: vous comprenez soudain qu'elles sont certes différentes (mais cela, vous vous en doutiez déjà) —mais qu'elles ne sont pas meilleures. Accusez le coup et redevenez vous-même. 

 

Frédéric Berthet, « Traité d'illégitime défense»
in Simple journée d'été 

vendredi 15 mai 2026

La vérité si je mens

Marc Riboud



– Encore cet avertissement ?  
– De quoi tu parles ?  
– Là, sur l'affiche. Ce « D'après une histoire vraie ».
– Ah, je ne l'avais même pas vu…
– On s'habitue. Tu ne peux plus aujourd'hui voir un film, lire un roman sans qu'on t'avertisse. C'est la suite du JT, la Pravda, un épisode de Faites entrer l'accusé, de la télé-réalité ?  
– Tu exagères, comme toujours. Tu sais de quoi ça parle ?     
– Non. 
– On ira le voir alors, comme ça tu découvriras cette histoire incroyable.
– Je ne comprends pas. Ça rassure le consommateur?  
– Quoi donc ?  
– Qu'il ne s'agisse pas d'une histoire imaginée par un auteur. C'est une caution, ce « D'après une histoire vraie » ?  Ça fait peur, l'imagination ? Que quelqu'un avec son stylo, son ordinateur, ait pu mettre noir sur blanc ses rêves, sa fantaisie, ses fantasmes, ses obsessions, sa connerie même, au secours!, surtout pas ça ! Fake news ! Tout doit être carré, aseptisé, lisible
– Oui, ça rassure peut-être les gens que le récit soit au plus près de la vérité.
– Quelle vérité ? Celle que l'on a déjà entendue, que l'on croit connaître ? Dès que tu construis un récit, des personnages, tu fais de la fiction. Ce n'est pas à toi que je vais apprendre ça. Dans notre monde, comme dirait l'autre, le vrai n'est qu'un moment du faux. Dès que Trump ouvre sa grande gueule, il a beau le faire sur Truth social, il a beau mettre des MAJUSCULES, dénoncer les médias qui colportent des fake news, on sait qu'il ment… Les films, les livres, et même la musique, bientôt tous écrits avec une IAc'est moins cher qu'un auteur–, ça aussi, ce sera vrai, au plus près de la vérité ?  
– Il y aura toujours des auteurs, des comédiens, des musiciens, des romanciers…
– Fake news ! 
– Si j'ai bien compris, tu ne veux pas aller voir ce film ? 
– Truth ! 

  

 

mardi 12 mai 2026

Un immeuble en feu rue de la miséricorde


Dans mon rêve,
perforant entièrement
ma moelle osseuse,
mon vrai rêve,
j’arpente Beacon Hill
à la recherche d’une plaque de rue –
à savoir la RUE DE LA MISÉRICORDE.
Pas là.
J’essaie du côté de Back Bay.
Pas là.
Pas là.

Et pourtant je connais l’adresse.
45, rue de la Miséricorde.
Et je connais le vitrail
du vestibule,
les trois étages de la maison
avec son parquet.
Je connais les meubles et
la mère, la grand-mère, l’arrière-grand-mère,
les domestiques.
Je connais l’armoire de Spode,
la barque à glaçons, en argent massif,
où attendent les cubes de beurre,
pareils à des dents de géant,
sur la grande table en acajou.
Je la connais bien.
Pas là.

Où es-tu passée ?
45, rue de la Miséricorde,
et la bisaïeule
agenouillée, dans son corset à baleines,
priant à voix basse mais avec ferveur
devant le lavabo.

 

 

Anne Sexton sera de retour dans deux jours. Avec la publication d'un recueil posthume aux Editions des femmes/Antoinette Fouque, traduit comme les trois précédents volumes par Sabine Huynh. 
Mais le « travail des mots
» n'est pas fini. Certains poèmes de Lettre d’amour écrite dans un immeuble en feu ont cependant été écartés nous apprend Linda Gray Sexton, fille de la poétesse. Ils présentaient un contenu trop intime ou pouvaient blesser les personnes concernées encore vivantes. Le manuscrit complet fait partie du fonds Anne Sexton, conservé à l'université de Boston, et sera peut-être un jour —qui sait ? entièrement édité. Pour le moment, on se réjouit de découvrir ces textes inédits. 


 

jeudi 7 mai 2026

Je n’ai pas envie de me suicider

 

Ces derniers jours, j’ai pensé : je suis seule mais je suis libre. Puis j’ai oublié de continuer à essayer de me consoler avec cette idée reçue.
Rien de mieux que la résignation, l’acceptation. Mais je vais très mal. Je ne sais pas comment me reposer. Tout provoque en moi une sensation d’effroi. Et quand ce n’est pas de l’effroi, c’est du rejet. Tout me rejette. Je n’ai pas envie d’être en vie et je n’ai pas envie de me suicider.

 

 

Publication aujourd'hui des déjà derniers carnets d'Alejandra Pizarnik avec le troisième volume de son Journal, toujours traduit par Clément Bondu. Initiative que nous devons, – est-ce une surprise ? –  à l'inestimable maison Ypsilon qui aura finalement édité, entre autres pépites, l'ensemble de l'œuvre de la poétesse argentine. 

Quittant Paris, Flora revient vivre un temps chez ses parents à Buenos Aires (« Comparée à ici, ma manière de vivre, à Paris, était magnifique ») et multiplie les contributions dans diverses revues, tout en poursuivant son travail personnel : paraîtront notamment au cours de ces dernières années Les Travaux et les Nuits, Extraction de la pierre de folie et La Comtesse sanglante. On en reparle. 


 


mardi 5 mai 2026

Pourtant


Paul Almasy

 

Je ne sais pas si vous aussi vous l'avez remarqué, mais il y a une paye que siffler dans la rue, ça ne se fait plus. Pourtant, mis à part le perpétuel tintamarre du fric sous les crânes et dans les tympans le boucan triomphal des bagnoles, il y a de bonnes chances d'être heureux en sifflant un jour d'été dans la rue. 

 

Pierre Autin-Grenier, L'Eternité est inutile

jeudi 30 avril 2026

Plus rien n'existe

Adolph Fassbender

 

 

 

Pluie sur la mer
et sur la vitre. Plus rien n'existe.
Je cherche dans tes yeux.
Personne. Le vent. La mort
ne nous regarde pas. 

 

Roberto San Geroteo, Le chien d'à côté se tait
ed. Alidades, 2002. 

 

samedi 25 avril 2026

Bonne chance

Thomas Hoepker

 

Dans le bazar des éditions et des traductions françaises de la poésie de Charles Bukowski, a paru en septembre dernier et catimini le recueil Oiseau moqueur souhaite-moi bonne chance. Cassis Belli s'est chargé de la jolie fabrication, Christian Garcin de la traduction. 

Rares sont les librairies qui proposent ce volume à leurs clients. C'est aujourd'hui, paraît-il, la journée du livre, aussi, à l'heure où le landerneau littéraire se mobilise contre la concentration qui frappe ce petit monde, et pour la défense de l'indépendance des éditeurs, n'hésitez pas à aller emmerder votre boutiquier préféré, ou le premier sur qui vous tombez, il est obligé de vous le commander. Sinon, vous êtes en droit de le dénoncer  – lui et toute l'hypocrite chaîne du livre  

 


 

 

être mangé par un porc qui a 
mauvaise haleine

alors que les citrons se balancent dans le vent

jaunes et nôtres. 

 

***

 

c'est les tarlouzes qui font ça 
ou alors c'est parce que vous avez 
peur de mourir ?  
biceps, triceps, forceps,
qu'est-ce que vous allez faire 
de ces muscles ?  
eh bien, les muscles plaisent aux femmes
et tiennent les brutes
à distance –
et
alors ? 
est-ce que ça vaut la peine ? 
est-ce que ça vaut les œuvres complètes de Balzac ? 
ou 3 semaines de vacances 
en Espagne ?  
ou alors, est-ce une autre manière de 
souffrir ?  
si vous étiez payé pour le faire
vous détesteriez ça. 
si un homme était payé pour faire l'amour
il détesterait ça.

pourtant, on a besoin de faire
de l'exercice –
ce jeu de l'écriture : 
seuls le cerveau et l'âme se
dépensent.
arrêtez de vous plaindre et 
faites-le.
pendant que les autres 
dorment.
vous soulevez une montagne
d'où s'écoulent
des rivières de poèmes. 

vendredi 24 avril 2026

L'idiot du village vous salue bien

Arek Rataj

 

Petit matin, avant le chagrin, passé avec l'idiot du village grâce aux archives de la radio publique. Cet hommage à Gaston Chaissac, malgré le ton pédant de certains intervenants, vaut le détour, comme on disait autrefois. 


 

samedi 18 avril 2026

Une autre naissance

Michael Wolf

 

Mon être tout entier est un verset obscur
Qui t'emportera en se répétant encore et encore
Vers l'aurore
Des éclosions et des floraisons éternelles
Moi, dans ce verset, je t'ai soupiré, soupiré
Moi, dans ce verset, je t'ai greffé
Aux arbres, à l'eau, au feu



 

Forough Farrokhzad, extrait de "Une autre naissance", 
in J'irai jusqu'au rivage du soleil
trad. Leili Anvar, Poésie/Gallimard



jeudi 16 avril 2026

Mes années folles


 

L'autre matin, à pas d'heure, le hasard balançait dans mon casque la voix amusante et tremblotante du lieutenant Rosenthal, transmise par le passeur Claude-Jean Philippe en 1976, et sortie de l'oubli grâce aux archives de la radio publique ci-dessous… Des revues de cabaret à Duvivier, en passant par Renoir donc, Hawks et les débuts de la Bacall, Gabin, Berry, Fresnay… Y a-t-il un éditeur dans la salle pour republier ces  mémoires hors du commun ?

 

dimanche 12 avril 2026

Comme un velours


Mon ami Angelo Crippa, professeur de cinéma et directeur de recherches, confronté parfois à de sacrés morceaux de blues, me fait parvenir ces quelques lignes, pastiche d'un film d'autrefois, cher à nos cœurs. Les inconsolables les plus cinéphiles auront la réf, comme on dit aujourd'hui. Les autres se feront aider par une bonne âme de leur entourage– il en reste, j'en suis certain– les réseaux ou l'IA… 

 

C’était l’époque où je travaillais comme enseignant-chercheur dans une fac de province, au premier étage d’un bâtiment avec vue imprenable sur les quartiers bourgeois de la ville. Ça aurait pu tout aussi bien se passer à Montréal, à Zurich ou ailleurs, il y aurait eu la même proportion de tatoués, de punks et de jeunes filles de bonne famille– les mêmes créatures aux yeux fatigués d’avoir trop regardé leurs téléphones… Je pouvais leur raconter n’importe quoi, Carroll, Bordwell, Metz… de toute façon, ils n'écoutaient pas. Tout ce qu’on me demandait c’était de faire le moins de bruit possible, juste un peu d’ambiance, quelque chose de ouaté, comme un velours, pour accompagner leurs clics sur les réseaux sociaux… Alors, je rejouais pour moi tout seul les vieilles analyses de séquence d'un Demy ou d'un Minnelli, dont j’essayais en vain de retrouver le phrasé… Allez donc savoir ce qui se passe dans la tête d’un prof commentant son powerpoint pendant que vous scrollez sur Instagram ; si ça se trouve lui aussi il est amoureux.



samedi 11 avril 2026

La course du temps



 

Les guerres, la peste ? – leur fin est proche.
Et leur sentence est presque prononcée.
Mais qui nous gardera de la terreur
Appelée autrefois la course du temps ?

 

Traduit par Christian Mouze pour les élégantes éditions La Barque, le dernier recueil d'Anna Akhmatova, La Course du temps,  voit enfin le jour chez nous dans une version proche de celle voulue par la poétesse – le livre publié en 1965 en Russie avait été expurgé par son éditeur. Cette anthologie regroupe des poèmes composés de 1924 à 1964, et peut être lue comme une façon d'autoportrait, parcours douloureux de cette femme longuement soumise à la censure, mais aussi à la révolution, la terreur, la privation de ses êtres chers,  le goulag, la guerre, l'exil, la faim… 

 


Anna Akhmatova était, on s'en souvient, l’une des protagonistes de Premières à éclairer la nuit, excellent ouvrage paru chez Arléa en 2024. Cécile A. Holdban avait imaginé la correspondance de quinze poétesses du XXe siècle (Edith Sodergran, Marina Tsvetaïeva, Alejandra Pizarnik, Antonia Pozzi, Sylvia Plath, Forough Farrokhzad…), toutes aux destins tragiques. 

 


Quant à Forough Farrokhzad, elle fait l'objet d'un des derniers volumes de la collection poésie/Gallimard, J'irai jusqu'au rivage du soleil. Titre somptueux qui regroupe l'ensemble d'une œuvre trop courte…

 

 

jeudi 9 avril 2026

Oasis

 

Ne jamais prendre un désespoir au mot.

Paul Gadenne 

 


 

Parution enfin, quatre ans après Le long de la vie, 1927-1937,  du deuxième volume des Carnets de Paul Gadenne, couvrant la décennie suivante. Nous devons ce travail colossal et artisanal à Stéphane Bernard, créateur des éditions des instants, structure œuvrant dans l'ombre sous forme d'association. Une précieuse oasis dans la fadasse surproduction littéraire. Plus de 900 pages dans l'intimité de l'auteur de Siloé, que demande le peuple ? On y reviendra. 

 

 

mardi 7 avril 2026

Ars Magna

 

Luc Moreau

 

 

Qu'est-ce que la magie, demandes-tu
dans l'obscurité d'une chambre.
Qu'est-ce que le néant, demandes-tu,
en sortant de la chambre.
Et qu'est-ce qu'un homme sortant du néant
et revenant seul dans la chambre. 

 

Leopoldo María Panero, Ars Magna
trad. maison

lundi 6 avril 2026

Une brève histoire du cinéma


 

Aussi curieux que cela puisse paraître, s'est faufilé dans la production des éditions Fayard – sur laquelle il est inutile de revenir ici –, un ouvrage indispensable pour tous les amateurs de cinéma.
Extrêmement documentée, Une brève histoire du cinéma, 1895-2025, signée Martin Bannier et Laurent Jullier, balaie soigneusement les 130 années (voire un peu plus) d'innovations artistiques et de mutations technologiques traversées par l'industrie cinématographique aux quatre coins du monde.
Quelle mine ! Et quel boulot
Quant au choix de la couverture, n'en parlons pas… 
Et le tout pour quelques 12 malheureux euros. Bravo, messieurs. 

mardi 24 mars 2026

Droit d'inventaire

Luis Casadevall



prendre mes responsabilités
atteindre mes objectifs
penser collectif
j'ai tenté de
faire preuve de maturité
opté pour une consommation 
raisonnée

pris la contre-allée
restreint mes 
dérisoires désirs 
limité les excès
contrôlé mes dépenses
compté mes sous
je me suis
dépensé dans les sous-bois
sur le sable matinal d'une plage déserte
signifié mes adieux à l'insomnie
réconcilié sur l'oreiller
mémoire déformée
je crois avoir mesuré
les enjeux 
pris soin de moi
et des autres
m'être indigné
avoir 
milité pour la mobilité 
douce
la sobriété heureuse
l'univers inclusif
le développement durable
l'enterrement du patriarcat 
l'expérience de la résilience
et en semaine l'abstinence
j'ai tout essayé
tout goûté
tout respecté
la fin de votre monde 
peut arriver

 

charles brun, des pensées sans compter 

mardi 17 mars 2026

Déchaussez-vous !


Luciana Marti


Certains jours, le meilleur moment consiste à rentrer chez soi et se déchausser. Point. Nous n'avons parfois besoin de rien d'autre pour considérer que cette journée, finalement, a eu du bon. L'exercice provoque une véritable catharsis. Il atténue en quelque sorte tous les événements précédents, les suspend, ou les envoie valser d'un coup de pied. Il est nécessaire, pour un temps, d'écarter certaines choses de notre vue. Après avoir passé des heures à l'extérieur, il n'est pas rare de rêver de rentrer et de retirer ses chaussures. Il existe une théorie selon laquelle nous sommes réellement mis à l'épreuve non pas lorsque nous quittons la maison pour faire face aux adversités du jour mais bel et bien lorsque nous rentrons et devons affronter ce que l'on nomme la vie domestique, toujours plus complexe qu'elle n'en a l'air.

C'est parce que nous avons commencé par nous déchausser que nous éprouvons un sentiment de bien-être à la maison. Il m'a fallu du temps pour comprendre que les enfants, en quête permanente de bonheur, aiment marcher pieds nus et qu'un adulte qui leur demande constamment de se chausser sera toujours un emmerdeur. Pour ma part, j'ai renoncé à dire à ma fille dix fois par jour « Ne reste pas pieds nus ». Pour diverses raisons. La voir ne jamais tenir compte de mes demandes m'a notamment épuisé. Parler à un mur est certes une activité assez répandue et, l'habitude aidant, n'est en rien traumatisante, mais son charme finit par disparaître au fil du temps. Il est vrai que seuls les murs vous écoutent. Je me souviens de Shirley Valentine, cette pièce de Willy Russell, que l'auteur lui-même adaptera par la suite au cinéma. L'héroïne débutait ses conversations avec les cloisons par un « Bonjour, le mur » avant de dresser le portrait d'une femme souffrant de solitude, piégée par un mariage ennuyeux et frustrant, plein de rêves qui jamais ne se réaliseront. Il est fréquent, et même certain, que les personnes qui ne vous prêtent pour ainsi dire aucune attention soient des proches : un conjoint, un père, une fille, un frère, une amie. L'inconnu que nous rencontrons pour la première fois suscitera toujours une certaine curiosité et notre bienveillance. 

On ne sait pourquoi, une mère ou un père s'imagine toujours que des pieds nus va surgir une catastrophe, sous forme de rhume ou, pire, d'un accident domestique lamentable qui aurait pu être évité. Mais, comme je le disais, la patience a ses limites. Pour ce qui est de ma fille, j'ai véritablement renoncé à mon sempiternel « Ne reste pas pieds nus » après avoir constaté que notre vie, en privé, prend une tout autre dimension après avoir ôté nos chaussures. Et le plaisir augmente si nous restons en chaussettes. 

Il y a quelques semaines, un article du New York Times soulignait que « la tendance pieds nus » était de mise au sein des entreprises de la tech et que certaines start-up à l'activité frénétique demandaient à leurs employés de laisser Vans et Uggs à l'entrée. Certaines d'entre elles recouvrent leurs sols de tapis confortables et offrent même des pantoufles à leur personnel. Ce phénomène s'accorde parfaitement avec la culture du 996 des boîtes de la Silicon Valley qui imposent à leurs employés de travailler de 9 heures du matin à 9 heures du soir, 6 jours sur 7. Lorsque vous passez douze heures par jour au bureau, être pieds nus est la moindre des choses, d'autant que vous mettez à peine les pieds chez vous. Un esclave sans chaussures est un peu moins esclave. 

 

 Juan Tallón, 
chronique publiée dans El Periódico
trad. maison 

jeudi 12 mars 2026

Force majeure

 

René Groebli

 

– Les grandes villes ne pensent qu'à elles-mêmes, on le sait. Je pourrais chanter comme Ferré…
– Chanter quoi ?  
– Paris, je ne t'aime plus.
– Moi, je n'aime pas Ferré, donc abstiens-toi.
– S'il te plaît.
– S'il me plaît quoi ? 
– Abstiens-toi, s'il te plaît. Il faut ajouter S'il te plaît, sinon, ça ressemble à une de ces énièmes injonctions quotidiennes…
– Tu n'as pas pris plaisir à retourner sur les pas de ta jeunesse ? 
– Ils sont effacés comme ceux des amants désunis de la chanson de Prévert. 
– Encore une chanson…
– Qu'y a-t-il de plus important qu'une chanson ?  
– La personne à laquelle on pense quand on l'écoute.

– C'est vrai. 
Le cinéma ?  
– Quoi, le cinéma ?  
– Aussi important ou plus qu'une chanson. 
– Ça l'a été. Ce n'est plus vrai.
– Le film n'était pas trop mal. 
– Tout repose sur Lucchini.
– Oui, l'intrigue est très simple. Ce qui en fait certainement le meilleur film de Bonitzer.
– Certainement. C'est dingue ! 
 
–  Quoi donc ? 
–  Le fait de se retrouver à évaluer la qualité des films de ce gars-là…
– DimensionsC'est quoi ? 
– Calaferte. Justement, je l'ai sous la main car je voulais t'en parler. C'est son dernier carnet. Plus exactement : c'est le journal qu'il a tenu en 1993, c'est la dernière année complète.
– Complète ?
– Oui, il meurt en 1994, en mai, je crois. 1993 est donc sa dernière année complète. Il existe un carnet de 1994, mais force majeure oblige…
– Toujours. 
– Oui…
Il avait quel âge ?  
– Je ne sais plus… Tiens, il était né en 1928, comme mon père. 
– Ça fait quoi ?  65 ans ?  C'est jeune…
– Comme mon père. Il était fils de maçon.
– Comme ton père.
– Non, c'est mon père qui était maçon. 
– Oui, c'est ce que je voulais dire. 
– Mon père aussi est mort en mai. Un an avant Calaferte, 1993, l'année de ce carnet. Quelle coïncidence…
– C'est ce dont tu voulais me parler ?  
– Non, mais c'est troublant. Je voulais te parler d'une autre coïncidence. J'ai dégoté ces carnets lundi, le jour où nous avons vu ce film de Bonitzer qui repose essentiellement sur Luchini et son admiration sans bornes et tapageuse de Victor Hugo. 
– Tu as acheté ce livre au cours de ta fameuse errance ?  
– Exact, après le rendez-vous médical. J'avais beoin d'une consolation…
– Le rendez-vous s'est pourtant bien passé.
– En partie, oui. Bref,…
– Comment ça 
« en partie » ?
– Pour le reste, elle m'a dit qu'il n'y avait rien à faire. C'est à vie. Ce qu'il en reste, du moins…
– Comment ça « Ce qu'il en reste » ?  C'est sinistre…
On verra. Revenons si tu le veux bien à Calaferte et Luchini.
– Calaferte n'était-il pas Italien comme Luchini ?  
– Aussi. Tu te souviens de cette scène dans laquelle une des jeunes actrices, qui veulent réhabiliter toutes ces femmes qui gravitent autour de Victor Hugo, traite le poète de queutard ?  
– Oui, bien sûr. Et le personnage de Luchini, Zucchini – quelle trouvaille ! –, s'emporte…
– … est surpris, disons, déçu même qu'on puisse réduire Hugo à ça. Eh bien, le soir même, en me couchant, j'ai lu quelques pages de Calaferte. Tu dormais déjà, et j'ai oublié de t'en parler depuis. Ecoute ça : 

En 1851, Juliette Drouet écrit à Victor Hugo : « Vous dites que dans ces journées de Décembre je vous ai sauvé la vie. Je n'en sais rien ; si j'ai fait quelque chose, cela ressemble tant au devoir que je ne saurais y voir une belle action.
Parce que je vous aurais sauvé la vie, vous me donnez cent mille francs; c'est tout simple. Et je les refuse. C'est tout simple aussi.
Reprenez vos cent mille francs. Je ne veux qu'une chose, être aimée. »

« Ainsi, c'est Calaferte qui parle, a-t-on un aperçu de la subtilité du gros tromblonneur. »
– Tromblonneur ?  
– Oui, j'ai cherché. C'est l'équivalent de queutard…
– Ça alors…
– Tu l'as dit… Tu ne trouves pas que c'est extraordinaire ?… Tu dors ? Je t'ennuie avec mes histoires
?  
– Non, mais pourquoi choisis-tu toujours le soir pour me les raconter ?  
– Quand devrais-je le faire ?  Dans la journée, nous sommes pris tous deux par le boulot…
– Mais le soir, une fois au lit, on s'écroule… Alors qu'on pourrait y faire tout autre chose…
– Ça te prouve au moins que je ne suis pas un vulgaire tromblonneur…
– Dommage…