mercredi 18 juillet 2018

Responsables



« Je demande aux hommes politiques, et à tous les représentants des autorités qui ont conduit le peuple dans l'enfer de la misère et du désespoir de s'éloigner de notre équipe... Vous n'êtes pas les bienvenus dans notre vestiaire et nous refusons de faire des photos et de parler avec vous... »
Cette déclaration de veille de finale de Mondial n'est pas signée Didier Deschamps, mais Zlatko Dalic, sélectionneur de l'équipe de Croatie, finaliste malheureuse face à nos Bleus — ces héros qui, de leur côté, se sont précipités comme un seul homme sous les ors de l'Elysée pour y rire aux âneries gênantes de son hystérique et égocentrique locataire qui n'a pas hésité à leur merdaillé la poitrine...
Dans une lettre ouverte, publiée sur la page fessebouc de son équipe, Dalic, l'entraîneur le moins bien payé des 34 formations présentes durant le tournoi, oublie la langue de bois pourtant de mise dans ce milieu. Extraits :
« La Croatie est l'un des pays les plus pauvres de l'Union européenne, gouverné par des personnes que l'on peut considérer comme les membres d'une organisation criminelle. Il existe aujourd'hui dans notre pays des retraités qui ne peuvent faire face aux premières nécessités, des jeunes qui ne peuvent payer leurs études, un système de santé qui s'écroule, et une justice corrompue aux ordres du grand capital.
Il y a des enfants qui n'ont jamais vu la mer quand la Croatie dispose de plus de 1000 kilomètres de côtes, des enfants qui vont se coucher le ventre vide parce que leurs parents, sans emploi, n'ont pas de quoi les nourrir. 
Ceux qui sont responsables de l'état du pays ne sont pas les bienvenus. S'il vous plaît, respectez notre décision, et cessez de porter notre maillot et d'utiliser notre réussite pour faire votre propre promotion et sacager la valeur de notre travail.
L'équipe tient à annoncer qu'elle fera don des primes du Mondial à une fondation venant en aide aux enfants de Croatie... »




Ceci n'est malheureusement qu'une fake news.
La lettre n'est pas signée Zlatko Dalic, mais d'un blagueur dénommé Igor Premuzic...

mardi 17 juillet 2018

Les yeux fermés


Rémy Soubanère

Je me tais, j'attends
le jour où ma passion
et ma poésie et mon espoir
auront l'air de marcher dans la rue
le jour où je pourrai voir les yeux fermés
la douleur que je vois les yeux ouverts.

Antonio Gamoneda, trad. maison

mercredi 11 juillet 2018

Ecce homo


Une gargouille de cathédrale s’étant branlé juta. Son foutre chut dans le con d’une truie fouissante. Neuf mois plus tard naquit l’homme.
Louis Scutenaire

lundi 9 juillet 2018

Extinction


Elaine Mayes via semiotic apocalypse

Je reçois ce soir un message d'une amie de trente ans qui, encore dans le train, rentre de sa Bretagne natale. A sa mort, sa mère a laissé à ses filles une boîte contenant des lettres, des extraits de journaux intimes, des coupures de presse… Mon amie n'a pas eu la force de prendre connaissance de ces papiers après la cérémonie. Sa sœur non plus. Entre-temps, les questions ont pris possession de ses pensées. Un secret de famille. Sa grand-mère n'était pas la mère de sa mère. Qui n'était autre que cette grande sœur, morte prématurément, laissant un fils, au prénom identique à celui de sa mère. Faux oncle de mon amie qui ne s'est pas rendu à l'enterrement de sa cousine ou de sa sœur. Ce fantasme monté a été depuis corroboré par une cousine – vraie, a priori – frappée de nouveau par l'écho de racontars, de non-dits et sous-entendus de l'enfance. Deux semaines plus tard, ce soir,  mon amie affirme dans son message, ne pas avoir, dans les quelques écrits lus, trouvé la révélation de ce secret. Elle rapporte la boîte à Paris, fera des copies. Elle est persuadée que cette histoire, qui ne saurait être inventée, transpire dans tout ce qu'elle a lu. Je ne sais comment répondre, pense à Thomas Bernhard et, pour faire le malin, lapidaire, écris Il n'y a pas de vérité. Lorsque mon amie s'était ces derniers temps rendu au chevet de sa mère, elle m'avait demandé de m'occuper de ses chats, et j'en avais profité pour fouiller sa bibliothèque. Je m'étais étonné de ne trouver qu'un seul titre de Thomas Bernhard sur les étagères de cette germanophone. Mais avais emprunté Un grand voyage de Calet, lu d'une traite et vite, ni vu ni connu, résistant à l'envie de le garder, remis à sa place. D'où la littérature, me répond-elle… J'écris qu'il faut relire Thomas Bernhard, ce que je devrais et dont j'ai justement envie au lieu de faire le malin – j'échappe difficilement au sentiment de n'être qu'un cuistre ou un vulgaire imposteur lorsqu'il m'arrive de conseiller une lecture... La réponse de mon amie sur les rails ne tarde pas. Je lis présentement dans le train Extinction de T. Bernhard, écrit-elle. J'ouvre immédiatement une nouvelle bouteille pour boire à la santé de Thomas Bernhard, de la mère de mon amie, des secrets de famille, de la littérature, de la vérité et, ça en fait des verres, j'ai oublié la suite…

dimanche 8 juillet 2018

Soldes


La société de l'ersatz continuera à vous utiliser comme des machines, à vous alimenter comme des machines, à vous surveiller comme des machines, à vous faire trimer comme des machines – et vous jettera au rebut comme des machines, lorsque vous ne pourrez plus vous maintenir en état de marche.

William Morris, L'Age de l'ersatz (1894),
cité par Annie Le Brun in Ce qui n'a pas de prix, Stock, 2018

samedi 7 juillet 2018

Cash !

Parfois, je me sens proche du plus grand des écrivains français, Victor Hugo, car, comme lui, je provoque des passions d'une grande intensité... Au XXe siècle, je ne vois guère que Françoise Sagan et moi...
Paul-Loup Sulitzer

vendredi 6 juillet 2018

De l'enlaidissement du monde


Voici donc venu le temps où les catastrophes humaines s’ajoutent aux catastrophes naturelles pour abolir tout horizon. Et la première conséquence de ce redoublement catastrophique est que sous prétexte d’en circonscrire les dégâts, réels et symboliques, on s’empêche de regarder au-delà et de voir vers quel gouffre nous avançons de plus en plus sûrement.
Nouvel exemple que tout se tient, même si l’actuelle précipitation des événements rend de plus en plus indiscernables les effets des causes. Ce qui va avec l’aggravation de ce « trop de réalité » que j’évoquais, il y a déjà dix-huit ans, comme la conséquence d’une marchandisation délirante, indissociable de l’essor informatique : trop d’objets, trop d’images, trop de signes se neutralisant en une masse d’insignifiance, qui n’a cessé d’envahir le paysage pour y opérer une constante censure par l’excès.
Le fait est qu’il n’aura pas fallu longtemps pour que ce « trop de réalité » se transforme en un trop de déchets. Déchets nucléaires, déchets chimiques, déchets organiques, déchets industriels en tous genres, mais aussi déchets de croyances, de lois, d’idées dérivant comme autant de carcasses et carapaces vides dans le flux du périssable. Car s’il est une caractéristique du siècle commençant, c’est bien ce jetable qu’on ne sait plus ni où ni comment jeter et encore moins penser.
De là, un enlaidissement du monde qui progresse sans que l’on y prenne garde, puisque c’est désormais en deçà des nuisances spectaculaires, que, d’un continent à l’autre, l’espace est brutalisé, les formes déformées, les sons malmenés jusqu’à modifier insidieusement nos paysages intérieurs (… )
Quelque chose que l’on croirait impossible de rattraper semble désormais courir devant les hommes. Ce n’est pas plus leur avenir que leur présent, ce sont leurs rêves qui leur échappent. Et tout se passe comme si l’on ne savait plus ni saisir, ni dire, ni penser l’écart qui se creuse de plus en plus entre ce que nous vivons et les discours censés en rendre compte. Au point que la critique sociale, si rigoureuse soit-elle, finit par n’être plus qu’une musique d’accompagnement, sans aucune efficience, réduite à donner bonne conscience à ceux qui la partagent. Depuis le temps que la crise est devenue le sujet de tous les débats, on dirait même que la multiplicité des approches critiques fait le jeu de la domination. À ceux qui les mènent est en effet échu un rôle de spécialistes, qu’ils paraissent pour la plupart fort satisfaits d’avoir endossé, sans en être même vraiment conscients. Seulement, plus ces spécialistes se rencontrent, moins se trouve un langage commun. De sorte qu’au lieu de voir émerger une critique de la crise, on ne peut que prendre acte d’une crise de la critique.

Annie Le Brun, Ce qui n'a pas de prix, Stock, 2018

jeudi 5 juillet 2018

L'imposteur

Duane Michals via flash of god

J'ai su que ce type était un imposteur lorsque j'ai appris que ses goûts et préférences, ses principales préoccupations, ses espoirs, sa sensibilité, ses pulsions, l'essentiel de son raisonnement intellectuel, ses références, son parcours biographique, et même son signe astrologique, étaient en tous points pareils aux miens.
Charles Brun, Textes inédits à voix basse

mardi 3 juillet 2018

Essoufflé


essoufflé
j’avais à trop me moquer
de moi le premier
ces derniers temps perdu
le temps l'espérance
la vue toute élégance
éloigné le désir l’amour
l’insouciante impureté
la couleur de ses yeux
égaré l'obscurité
la jeunesse révoltée
toute sincérité
ma légendaire vulgarité
l’amitié la nuit
le goût du vin et des femmes
cave et bourses encore pleines
surveillé le silence
laissant la place à son absence
tout sacagé en résumé
mais ce matin
au coucher abruti
j'ai retrouvé
main dans la main
dans le lit
un long rire noir et
son ami l’oubli

Charles Brun, Poésie urbaine

lundi 25 juin 2018

Impossible



Nos paroles
nous empêchent de parler.
Cela semblait impossible.
Nos propres paroles.

Pedro Casariego Córdoba,
La Risa de Dios, trad. maison

vendredi 15 juin 2018

L'Espagne à Passy

Parce qu'il n'y a pas que le foot
ou la littérature dans la vie,
la onzième édition de Différent !,
dit L’autre cinéma espagnol
se tiendra du 20 au 26 juin au très chic
Cinéma Majestic Passy
18, rue de Passy
75016 Paris

M° Passy/La Muette

Comme toujours, films inédits, invités, flamenco, vino y jamón
et un hommage au grand Juan Diego, en sa présence.
Le programme complet en cliquant ici.



lundi 11 juin 2018

Un mouvement sauvage


Niza inspecta son propre visage tandis que le barbier préparait le savon. Quelque chose dans sa peau, ou dans ce qui palpitait sous sa peau, offrait une nouveauté. Pour la première fois depuis des années,  diriger la branche européenne de Bening Warren ne lui procurait aucun vertige. Ce matin-là, à la première heure du jour, il avait renoncé à son poste et signé un départ à l'amiable. La décompression qui se lisait sur son visage lui semblait étrange. Il était à la fois heureux et vide. La sensation de repartir à zéro n'était pas désagréable. Il avait toujours aimé les déménagements. Ils affolaient sa femme. La perspective de faire des cartons l'angoissait. Et si l'on oubliait quelque chose d'important ? En revanche, pour lui, un déménagement était tout le contraire de la fin du monde : c'en était le commencement. C'était un bouleversement, une chose presque incroyable, mais en bien. Changer de ville, ou, comme il était sur le point de le faire, de pays, équivalait à une renaissance. Toute nouvelle installation démontrait que l'essence de la vie résidait dans le mouvement.
Il eut le sentiment d'être un jouet pour adulte, de verre, dans les mains de d'Ambrosio. Il n'en avait jamais vu d'aussi grandes et, cependant, elles se montraient délicates et précises. A mesure que le rasoir filait sur sa peau il se sentit ramollir. Il ferma les yeux. Et pensa à son retour à Madrid. Dans quelques heures, tout allait se précipiter : la prise de pouvoir, la formation de son équipe, les nominations, la planification, l'agenda des réformes, le changement de modèle économique prôné par Alvarellos : « Si tu acceptes le portefeuille,  tu devras mettre en œuvre les grandes privatisations qui seront le moteur de cette législature et de la suivante », lui avait-il déclaré.
Dans l'esprit d'Alvarellos, enflait l'idée de mettre dans les mains du privé l'ancien service public le plus vite possible et d'en faire ainsi un service privé étatique analogue. Il était urgent de placer à la tête des entreprises encore publiques des personnes de confiance pour en piloter la privatisation et qui resteraient en place une fois celle-ci conclue. 
Il n'avait jamais voulu penser qu'un jour il participerait à un gouvernement. Mais, une fois qu'il eût parcouru les somptueux couloirs du Club Orlan et répondu au téléphone, que le cabinet lui passât Alvarellos qui lui demanda si devenir minsistre de l'Economie pouvait lui faire plaisir, il comprit qu'effectivement, il désirait franchir ce cap. Il n'est pas rare de découvrir soudain que certaines choses que nous pensons avoir invariablement ignorées ont toujours été présentes en nous. 

Juan Tallón, Salvaje Oeste,
éd. Espasa, 2018, trad. maison

mardi 5 juin 2018

Fabriquer une bombe

Mikel Ponce

Iñaki Uriarte m'avait convié à dîner à vingt-et-une heure au restaurant Monterrey de Bilbao. Enfin, nous allions faire connaissance. Il faisait chaud et doux à la fois. Dans ce genre de circonstance, je sors toujours avec une veste, mais à la main, histoire de tenir quelque chose. Je me demandais si j'allais rencontrer l'homme dont la biographie inscrite sur le rabat de ses Journaux se résume à : « Iñaki Uriarte est né à New York (1946), est originaire de Saint-Sébastien et réside à Bilbao » ou un autre. Je préférais qu'il s'agisse d'un autre, comme celui qui dans un des textes de ses Journaux se présente ainsi : « Il m'est arrivé de fabriquer une bombe. De dealer de la drogue. Une femme m'a quitté, j'en ai quitté une autre. Une fois, ma maison a brûlé, j'ai été cambriolé, j'ai subi une inondation et une sécheresse, j'ai eu un accident de voiture, j'ai été l'ami d'un homme mort assassiné et enterré par ses assassins dans son propre jardin. J'ai connu un homme qui en avait tué un autre, et aussi quelqu'un qui a fini par se pendre  ».
Uriarte m'attendait en terrasse en compagnie de son ami Miguel González San Martín, écrivain et chroniqueur au journal El Correo, avec qui il dîne une fois par semaine. La vitesse des voitures qui circulaient sur Gran Vía les ébouriffait. Iñaki avait entre les doigts une cigarette entièrement blanche, comme le cercueil d'un enfant. Quelle chevelure, ai-je pensé, et quelle douceur dans le moindre de ses gestes. Parfois, la vie était essentiellement esthétique et le reste importait peu. Une fois les présentations faites, j'ai demandé si le Monterrey avait été choisi parce que c'était le lieu où l'on sentait le mieux le pouls de la ville. Ils m'ont regardé avec étonnement, et j'ai expliqué que, selon un ami sculpteur, pour appréhender une ville comme Ourense, il faut visiter la boutique de jardinage Ojeda ainsi que la quincaillerie Americana. Nul besoin d'aller voir As Burgas (eaux bouillantes), la rue de la Promenade ou la cathédrale. En revanche, lorsque l'on se rend dans ces magasins et que l'on observe le comportement des clients et celui des employés, on découvre les vulgaires secrets de la ville.
J'aurais pu passer des heures à admirer l'élégance avec laquelle Uriarte tutoyait les journées. Rien ne peut lui ôter le plaisir de vivre et de ne faire que ce dont il a envie, ce qui consiste le plus souvent à ne rien faire. Récemment, il a ainsi renoncé à sa nationalité américaine. « A cause de Trump, bien sûr », allais-je dire lorsqu'il précisa qu'être à la fois Espagnol et Américain vous confrontait à un nombre de guichets deux fois supérieur à celui d'un Espagnol tout court. « La goutte d'eau, ce fut la banque qui m'a fait des histoires lorsque j'ai voulu ouvrir un compte ».
Malgré la tranquilité dont il fait preuve dans sa relation au monde, j'avais l'impression qu'il était sur ses gardes, craignant que ne survînt la bêtise et qu'il fallût prendre la fuite. Je sais, par ses Journaux, qu'il ne supporte pas la grandiloquence. Il aime être attentif à la nature, tout en se gardant de trop intervenir en sa faveur. Il abjure le sale boulot. Il n'écrit plus, me confessa-t-il. Juste quelques notules d'information qu'il publie dans El Correo et qu'il ne signe pas. En réalité, il n'a jamais écrit que pour lui. Quelque part, il affirme qu'un Journal est essentiellement un monologue, et qu'il « est hors de question de faire des simagrées théoriques pour m'adresser à moi-même ».  A une époque, des amis ont beaucoup insisté et il a fini par publier ses textes aux éditions Pepitas de calabaza. Il en a écarté une partie, pour le moment inédite, mais qu'il pourrait repêcher si un jour les Journaux sont réunis en un seul voulume. 
Vers la fin du repas, nous avons évoqué Philip Roth, dont nous avions la veille appris la disparition. Uriarte l'avait lu et éprouvait pour lui une véritable admiration. Le Prix Nobel est venu sur le tapis, et c'est ainsi qu'a surgi une anecdote en relation avec les textes écartés des Journaux. Parmi les écrits constituant le premier tome (1999- 2003), il avait supprimé une note qui, si elle avait été publiée, dit-il amusé, aurait fait de lui un visionnaire. Un « accès de folie prophétique » lui avait fait écrire que le Nobel ne serait jamais attribué à Roth, mais qu'un jour, il reviendrait certainement à Alice Munro. Tous deux étaient de grands écrivains, mais par ailleurs, Roth était « un imbécile » et Munro « une femme délicieuse ». Une confession avancée avec presque une pointe de honte pour avoir traité Roth d'imbécile dans un texte secret. Puis, il a continué à fumer. Il a fumé toute la soirée. « C'est bon pour ma santé », dit-il.

Juan Tallón, Una noche con Iñaki Uriarte,
chronique Restez bourrés,
El Progreso
, 5 juin 2018, trad. maison

samedi 2 juin 2018

La moitié des femmes



Gina Berriault est morte en 1999 d'une « courte maladie », selon sa famille. Elle avait 73 ans. Elle était plongée dans un livre intitulé The Great Petrowski lorsque fut diagnostiqué le stade terminal de sa maladie. Elle eut le temps d'achever sa rédaction, mais pas de le voir publié. « Je lui ai apporté les épreuves à l'hôpital, histoire de lui remonter le moral », racontait son éditeur, Guy Biederman. Elle avait passé toute sa vie en Californie. Née Arline Shandling à Long Beach, ses parents étaient issus d'une famille juive originaire de Lituanie et de Lettonie. Sa mère est tombée aveugle lorsque Gina était encore adolescente. Dans un texte publié par The Confidence Woman, elle se souvenait d'elle, assise à côté de son petit transistor et écoutant ses feuilletons, agitant la main devant ses yeux lorsqu'elle essayait de donner une forme aux ombres. « J'avais 14 ans lorsque l'obscurité s'est refermée sur elle et que je me suis mise à écrire ». Son père éditait des revues professionnelles et possédait une de ces anciennes machines à écrire toute en hauteur. « C'est sur cette machine que j'ai commencé lorsque j'étais au collège », affirma-t-elle dans The Literary Review.
Berriault a signé quatre romans et un nombre incalculable de nouvelles. En 1996, elle en réunissait 35 dans un volume intitulé Women in Their Beds, aujourd'hui traduit en espagnol par Olivia de Miguel Crespo pour les éditions Jus. Elle a écrit durant 40 ans, suscitant à peine l'attention de la critique. En revanche, elle fut admise au club très select d'auteurs qualifiés d'écrivains pour écrivains. Il est bien difficile de se débarrasser des étiquettes. On a dit de sa prose qu'elle était « musicale et mesurée et qu'elle ajoutait un vernis sophistiqué aux vérités qu'elle débusquait ». Le critique Lynell George affirmait que son écriture était « imprégnée d'une résonnance inquiétante. Comme un secret accidentellement révélé ».
En 1997, Women in Their Beds fut couronné de nombreuses récompenses dont le National Book Award et le Pen Faulkner. L'un des jurés de ce dernier prix affirma que dès la première phrase « nous comprenons que nous sommes sur le point de vivre ce que seule la grande littérature peut produire, la découverte, comme disait Virginia Woolf, des réalités secrètes ». Dans son article pour la New York Times Book Review, Tobin Harschaw notait qu'il fallait faire un grand effort « pour trouver parmi ces nouvelles une seule phrase n'atteignant pas la perfection d'une perle »
Le récit qui donne le titre au recueil, se déroule dans le San Francisco des années 1960, et nous conte l'expérience de trois amis, acteurs et dramaturges, Angela, Dan et Lew,  employés temporairement dans un hôpital en tant que travailleurs sociaux, « faisant de leur esprit un purificateur d'air dans cette imposante suite de bâtiments de briques rouges et de béton sale ». Dan possède un master en sciences politiques et Lew, une licence en arts de la scène, tandis qu'Angela, une comédienne de seconde zone, cantonnée aux petits rôles, et héroïne de cette nouvelle, n'a aucun diplôme. « Fais comme si tu en avais : offre-toi un master de sociologie et une licence en psycho. Imagine que tu dis la vérité comme lorsque tu es sur scène », lui suggèrent ses camarades.
Le travail d'Angela consiste à parcourir l'aile du bâtiment réservée aux femmes, afin d'indiquer à celles dont le nom apparaît sur sa liste le lieu où elles doivent se rendre, un autre hôpital, un centre  de rééducation, un foyer ou si elles doivent finalement regagner leur lit, chez elles, qu'elles en aient envie ou pas. C'est en méditant sur ces destins qu'Angela met en place des liens imaginaires entre les vies des patientes, au point d'en arriver à la théorie que les femmes sont inséparables de leurs lits. « De par le monde, en ce moment-même, la moitié des femmes sont dans un lit, le leur ou celui d'un autre, qu'il fasse jour ou nuit, qu'elles le désirent ou pas », affirme-t-elle. L'ensemble du livre fait l'éloge de cette idée, toutes les nouvelles nous montrant, à un certain moment de leur existence, les personnages, majoritairement des femmes, dans leur lit. 

Juan Tallon, Mujeres en la cama,
chronique Restez bourrés,
parue dans El Progreso, 29 mai 2018,
trad. maison

jeudi 31 mai 2018

Oui mais où ?

Matthew Genitempo

Se retirer. Où ? Et qui le pourrait ? D'un continent on s'évade. De l'espèce, non.

Henri Michaux, Coups d'arrêt, Editions Unes

vendredi 25 mai 2018

Dans la peine


anonyme

Pour toucher, pour voler un peu de vérité humaine, il faut approcher la rue. L'homme se fait par l'homme. Il faut plonger avec les hommes de la peine, dans la peine, dans la boue fétide de leur condition pour émerger ensuite bien vivant, bien lourd de détresse, de dégoût, de misère et de joie. Avec les hommes de la peine, il faut vivre dans le coude à coude. Mélanger aux leurs sa sueur, les suivre dans leurs manifestations grandioses et bêtes. Parler leur langue. Toucher leurs plaies des cinq doigts, boire à leurs verres, pleurer leurs larmes, faire gémir leurs femmes, partager leurs pauvres espoirs et leurs petits bonheurs.
Louis Calaferte, Requiem des innocents, Julliard, 1952

jeudi 24 mai 2018

A quoi ça sert…

L’isolement est épouvantable. L’écrivain est un fou qui a droit à sa folie : il peut tourner et retourner ses obsessions en dehors du monde normal, dix heures par jour. A la longue, on finit par ne plus supporter le son de sa propre voix, la répétition. Surtout, l’écrivain n’a pas d’autre cause que lui-même. Je me demande à quoi sert tout ça…

Depuis hier, et pour une semaine, on peut (re)voir sur le site d'Arte l'entretien réalisé en 2010 par William Karel et Livia Manera, Philip Roth, sans complexe – en tous cas, une partie car il y aurait une centaine d'heures de rushes, à quand l'intégrale ?




mercredi 23 mai 2018

Mémo


Nus, gauches, simples et vulgaires, 
ils n'ont parfois rien pour plaire
vaniteux, obscènes, ou tout petits,
ils m'obsèdent pourtant surtout la nuit,
comme j'observe sur la terrasse
la fille d'en face qui devant moi se prélasse
malappris, malséants, malotrus,
traîtres, glissants ou mal foutus,
grandiloquents, frimeurs, flous, 
froussards, frelatés, fous,
refoulant dans ma grande bouche
comme après une bonne cuite
lorsque je prends devant le métro
le petit matin pour le soir
et les trottoirs pour mes dégueuloirs
consolateurs, sans futur et imparfaits 
je leur tends à tous la main
pour les faire miens.


Charles Brun, Poésie urbaine

vendredi 18 mai 2018

Cela fait peur

Brassaï via Semiotic apocalypse


La vie, aussi vite que tu l'utilises, s'écoule, s'en va, longue seulement à qui sait errer, paresser. A la veille de sa mort, l'homme d'action et de travail s'aperçoit – trop tard – de la naturelle longueur de la vie, de celle qu'il lui eût été possible de connaître lui aussi, si seulement il avait su de continuelles interventions s'abstenir.

Ce que tu as gâché, que tu as laissé se gâcher et qui te gêne et te préoccupe, ton échec est pourtant cela même, qui ne dormant pas, est énergie, énergie surtout. Qu'en fais-tu ?

En combien d'autres sociétés, d'autres climats, d'autres époques aurais-tu pareillement été un raté ? Question à te poser.
Cela fait peur, mais peut guérir de beaucoup d'autosatisfaction injustifiée. 

Même si tu as eu la sottise de te montrer, sois tranquille, ils ne te voient pas. 

Cherche à te passer de « leur » appui. Dès l'instant que tu cries au secours, tu perds tes moyens, tes réserves secrètes disparaissent, tu n'existes plus. Tu coules. 

Henri Michaux, Poteaux d'angle, Gallimard

mardi 15 mai 2018

Verdicts

Pierre Belhassen

Ta vie prouve que nous ne sommes pas ce que nous faisons, mais qu'au contraire nous sommes ce que nous n'avons pas fait, parce que le monde, ou la société, nous en a empêchés. Parce que ce que Didier Eribon appelle des verdicts se sont abattus sur nous, gay, trans, femmes, noir, pauvre, et qu'ils nous ont rendu certaines vies, certaines expériences, certains rêves, inaccessibles.
Edouard Louis, Qui a tué mon père, Le Seuil, 2018

dimanche 13 mai 2018

Inutile


Un jour j'ai fait vœu d'inutilité.
Le principe était simple, le projet ambitieux :
Un inutile ne sert à rien.
Or on ne remplace pas ce qui ne sert à rien.
Donc un inutile est irremplaçable.
(…) Le vœu d'inutilité, je m'étais bien assis dessus, dans le convoi des travailleurs de l'aube.
Je n'ai pas tenu mes promesses, mais j'ai tenu, je ne sais pas quoi mais j'ai tenu, têtu, réfractaire et grognon, franc-tireur et faux cul, tire-au-flanc, dégonflé mais bravache, j'ai tenu tête et j'ai tenu la route, et vaillant, défaillant, debout, assis, couché, j'ai tenu le crachoir sans doute, mais je n'ai pas tenu mon vœu. Je n'avais pas l'inaptitude nécessaire, le sommeil assez lourd, pas si sourd j'ai entendu le monde et j'ai courbé l'échine, j'ai fait tourner le monde et marcher la machine, service-service, et j'ai marché dans la combine. C'est vrai qu'on ne sert pas à grand-chose, ni bien longtemps, on s'use vite, mais quand même. C'est vrai aussi qu'à peine produit on doit se reproduire, on rentre dans le moule, on devient un modèle standard, outillé, utilisé, à toutes les sauces, social. Il y a toujours quelque chose à faire, une bricole à marchander, une marchandise à bricoler. On se veut savant, à bonne école et à bon compte, on sait des choses, on est juste technique, on monte en puissance pour tomber en disgrâce, on s'affaisse, on s'efface, on perd pied périmé, rétréci, réformé, formaté, au format de la boîte. Dernier service funèbre. On dégage le plateau. Générations. La mienne n'en finit pas de se dégénérer.
Je m'étais installé à l'automne chez ma mère le temps qu'elle meure à l'hôpital et j'y étais encore après les fêtes. La dernière fois que j'avais vu Maman, elle ne m'avait pas reconnu, je ne l'avais pas reconnue non plus, elle n'avait plus figure humaine. Elle avait perdu la tête, la raison de vivre, et l'appétit, ses dents, ses cheveux et puis elle a perdu la vie, pour ne pas gêner plus longtemps. J'avais moi-même failli tout perdre en mourant d'un cancer, et je n'avais rien gagné en guérissant.
Je n'avais plus de génération propre.
Personne n'avait besoin de moi, le fils d'une maman morte, mais je pouvais encore servir. À toute chose malheur est bon, mais à quoi ?

Hervé Prudon, Les Inutiles, Grasset, 2002

mardi 8 mai 2018

Sans voix



que ferais-je sans ce monde sans visage sans questions
où être ne dure qu'un instant où chaque instant
verse dans le vide dans l'oubli d'avoir été
sans cette onde où à la fin
corps et ombre ensemble s'engloutissent
que ferais-je sans ce silence gouffre des murmures
haletant furieux vers le secours vers l'amour
sans ce ciel qui s'élève
sur la poussière de ses lests

que ferais-je je ferais comme hier comme aujourd'hui
regardant par mon hublot si je ne suis pas seul
à errer et à virer loin de toute vie
dans un espace pantin
sans voix parmi les voix
enfermées avec moi

Samuel Beckett, Poèmes, Minuit