mercredi 20 janvier 2021

La larme la plus inutile

 

Harf Zimmermann

 

Sans rien autour 

N'ayant plus de maison ni logis,
Plus de chambre où me mettre,
Je me suis fabriqué une fenêtre
Sans rien autour. 

Fenêtre encadrant la matière
Par le tracé tendre de son contour,
Elle s'ouvre comme la paupière
Se ferme sans rien autour. 

Se sont dépouillées les vieilles amours,
Mais la fenêtre dépourvue de glace
Gagne les hauteurs, elle se déplace,
Avec son cadre étonnant, 

Qui n'est ni chair ni bois blanc,
Mais qui conserve la forme exacte
D'un œil parcourant sans ciller
L'espace soumis, le temps rayé.  

Et je reste suspendu au cadre qui file,
J'en suis la larme la plus inutile
Dans la nuit fermée, dans le petit jour,
Ils s'ouvrent à moi sans rien autour.


Armen Lubin, Le passager clandestin/Sainte patience/
Les hautes terrasses
, Poésie/Gallimard

 

jeudi 14 janvier 2021

Montrer les dents

Ruth Orkin

 

Certains arbres meurent en route
entre deux saisons.
Les oiseaux s'en fichent.
Oh, les beaux jours. Et puis le chant
se fige. Sentir toujours la mort
dans les yeux, en famille.
Montrer les dents quand on voudrait
simplement sourire.


Vitre noire, quai désert.
Pupilles dilatées. Contracture.
La voix et le visage
d'une femme, l'entêtement.
à lui donner un nom.
S'en défaire ? Encore un rêve.
On vous rend la monnaie en souriant.


Habiter l'orage.
Un sommier debout contre le mur.
Le portrait d'un résistant.
Une chaise vide, un store.
Un placard, des habits, une valise.
Des bougies, des livres et de l'encaustique
pour un vieux meuble en bois.
Un tout dernier mot oublié dans la bouche
en travers du rêve.
Une chambre, le temps d'un éclair.


Roberto San Geroteo, Le Chien d'à côté se tait,
éd. alidades, 2002

mercredi 13 janvier 2021

La grande épopée de l'art dramatique


Sayuri Ichida

 

Cette année encore (plus que jamais serait-on tenté d'écrire !), le théâtre se doit de traverser les enjeux politiques et sociétaux dont l'art fait matière. Espace de toutes les libertés, la scène révèle le réel politique au plus profond des intimités. Nulle mieux que l'écriture pénétrante, démesurée, de Jean-Yves Pottera pour faire écho à la situation dramatique des migrants qu'il décrit dans Exodus, saga de onze heures qui a tant bouleversé Avignon l'année dernière. Avec Vertiges, Cornelius Van den Bush brise les codes et offre à la minorité kazakhe de la région PACA une formidable caisse de résonnance pour leur cause et leur légitimité étouffée par une société toujours plus fermée à l'autre. La mise en scène de Dimitri Pelcrave, volontairement invisible, absente, pour laisser au texte toute sa puissance, marquera certainement un tournant dans la grande épopée de l'art dramatique. Les jeunes générations ne seront pas en reste. Yorick Gosselain traversera Shakespeare en proposant Songe d'une nuit d'été comme on ne l'a encore jamais vu puisque les acteurs dénudés de bout en bout (sauf Hyppolita pour une raison que l'on ne veut révéler) seront muets et le texte surtitré en russe pour respecter la révolutionnaire lecture de Constantin Adamov, toujours exilé au Canada depuis 2011. Enfin, afin de célébrer la richesse d'une humanité bâillonée par la montée des extrêmes droites en Europe, Ricardo Alvares interroge la place du spectateur en brisant le quatrième mur et en nous proposant avec la troupe de la Volksbühne un disruptif spectacle interactif joué tour à tour à Shangaï, Melbourne, Toronto, Berlin, Pretoria et Nuuk mais projeté, grâce à la magie de Periscope, dans vingt-quatre villes en même temps.
Pour finir, la danse sera à l'honneur avec une carte blanche donnée à l'immense chorégraphe Alberto Rivera dos Santos, retiré pour une vie d'ermite sur l'île de Madère, et dont nous sommes suspendus à la réponse qui ne devrait plus tarder, pour ce retour sur les plateaux tant attendu depuis 1982, date de son dernier spectacle injustement incompris par la critique et le public.


David Thomas, Un homme à sa fenêtre,
éd. Anne Carrière, 2019

mardi 12 janvier 2021

Inconnu

 


Lui comme moi étions convaincus de l'inutilité de ce rendez-vous. Je ne sais pourquoi il m'avait proposé qu'on se voie et pas plus pourquoi j'avais accepté. Je crois qu'il m'avait convoqué pour me manifester un minimum de sympathie et j'étais venu pour ne pas paraître insensible à la situation ou impoli. Il était gêné de m'apprendre que mes deux derniers livres s'étaient peu vendus et moi tout autant de l'avoir déçu. C'était désagréable pour nous deux alors j'ai essayé de dédramatiser la situation en lui expliquant combien j'étais heureux d'être dans sa maison, que deux mille cinq cents ventes me satisfaisaient et que surtout, je ne voulais pas être un souci pour lui. Il était un des éditeurs les plus connus et réputés de France, et j'étais déjà bien heureux qu'il ait publié deux de mes livres. Il avait redressé les comptes de la maison de façon spectaculaire depuis deux ans. C'était un homme de réseau qui connaissait tout Paris, il partait en vacances avec Beigbeder, dînait avec Ruquier et prenait des cuites avec Houellebecq. Depuis qu'il dirigeait la maison, il raflait un grand prix à chaque rentrée, l'homme le mieux placé de la profession donc, et c'était lui qui m'avait proposé de me publier. Une main tendue qui ne se refuse pas. Mais ce matin-là, il n'était pas dans son assiette, il se levait, faisait quelques pas, remontait son pantalon, se rasseyait, se passait la main sur le crâne tout en parlant du mystère d'un succès littéraire. Je sentais qu'il cherchait une explication à cette indifférence de la presse et des lecteurs à l'égard de mes livres, il me disait qu'il avait tout essayé mais que ça n'avait pas accroché, qu'il n'avait pas réussi à convaincre. Au bout de dix minutes, à force de circonvolutions, de mots pour un autre, de phrases en biais et de regards fuyants, son discours est devenu très clair et j'ai compris qu'il serait vain, à l'avenir, de lui proposer un manuscrit. Il me lâchait. Et puis, sur le pas de la porte, tout en me serrant la main, il eut cette phrase : « Ce n'est pas lié à votre talent, mais votre problème voyez-vous, c'est que vous ne connaissez personne et que personne ne vous connaît. »

 

David Thomas, Un homme à sa fenêtre,
éd. Anne Carrière, 2019

samedi 9 janvier 2021

Une femme pour moi

Erika Schmied

 

3 février 1972 
Thomas m'explique qu'il prendrait immédiatement femme, mais il faudrait que ce soit une servante. Pendant plus de dix minutes, il énumère, comme il l'a déjà fait à de nombreuses reprises, tout ce qu'une femme ne devrait pas faire ou être. C'est une femme comme celle de son grand-père qu'il lui faudrait. Elle frottait (chaque semaine le plancher), recevait des invités, se chargeait des démarches administratives désagréables, écrivait de belles lettres, supportait que le grand-père ne lui adresse pas la parole pendant une semaine, sans demander pourquoi, mais ils ont eu tout de même trois enfants. C'est ce que j'aimerais avoir moi aussi, une femme pour le lit, mais j'aurais certainement tellement à redire sur le reste que je la chasserais au bout de deux jours. Une femme pour moi, ça n'existe pas. Ou bien c'est la fin. Je ne pourrais alors plus rien écrire. 

 

Karl Ignaz Hennetmaier, Une année avec Thomas Bernhard,
trad. Dieter Hornig
in Thomas Bernhard, Cahier de L'Herne 132,
(parution 27 janvier prochain)

 

jeudi 7 janvier 2021

Ce chant



Une jeune fille t'a demandé : Qu'est-ce que la poésie ?
Tu voulais lui dire : C'est ce qui fait que tu existes, ô oui, que tu existes,
et que de crainte et d'émerveillement,
qui sont la preuve du miracle,
je sois si cruellement jaloux de la plénitude de ta beauté,
et que je ne puisse t'embrasser ni dormir avec toi,
et que moi, je n'aie rien, et que celui qui n'a rien à donner
doive chanter.

Mais tu ne lui as rien dit, tu as gardé le silence
et ce chant, elle ne l'a pas entendu…


Vladimir Holan, Une nuit avec Hamlet
et autres poèmes
(1932-1970),
trad. Dominique Grandmont, Poésie/Gallimard

jeudi 31 décembre 2020

Fin

 

Jitka Hanzlová

 

 

Voici venu l'âge de fer dans la gorge. Déjà.

Tu t'habites toi-même mais tu ignores qui tu es ; tu vis sous une voûte abandonnée où tu écoutes ton propre cœur

pendant que graisse et oubli se propagent dans tes veines,

que tu te calcifies dans la douleur et que de ta bouche

tombent des syllabes noires.

 

Tu vas vers l'invisible

et tu sais que ce qui n'existe pas est réel.

Tu retiens vaguement tes affaires et tes rêves

(tu conserves encore l'odeur des suicidés),

tes aliments sont la colère et la pitié,

il reste peu de toi : vertige, ongles

et ombres de souvenirs.

Tu penses la disparition. Tu caresses

les ténèbres cérébrales, tu descends dans ton foi calciné par la tristesse.

 

Tel est l'âge de fer dans la gorge. Tout 

est maintenant incompréhensible. Pourtant

tu aimes encore tout ce que tu as perdu.

 

 

Antonio Gamoneda, Clarté sans repos,
trad. Jacques Ancet, éd. Arfuyen

 

 

samedi 26 décembre 2020

Instants de fête

 

Comme un enfant craintif j’erre à travers les rues.
L’ombre, ainsi qu’un automne, a flétri les visages,
Et des paupières d’or d’un azur sans nuages
Filtre le long regard des choses disparues. 
En vain, je fuis la joie énervante qui rôde
Et propage en la nuit sa grossière hystérie.
C’est fête. La douleur des cuivres psalmodie…
Et l’Ivresse, en haillons, prophétique, clabaude. 
Sur la place, où dormaient des silences de lune,
La crécelle d’un orgue a repris, une à une,
Les valses à la mode en robes de paillons. 
Un clown, sur des tréteaux, parodie son martyre,
Et la foule, aux éclats de voix de l’histrion,
Acclame par instants la souffrance de rire.

 

Léon Deubel, La Lumière natale, éd. Rougerie

lundi 21 décembre 2020

De la France


Hasard, objectif bien entendu, des lectures consolatrices. A la fin du volume Les Contes bleus du vin/Un rêve en Lotharingie, publié par les excellentes éditions Le Temps qu'il fait, nous trouvons un texte inédit et passionnant intitulé “D'une France à l'autre”, datant de 2010. Jean-Claude Pirotte y évoque la littérature de voyage et s'attarde en particulier sur celle de Raymond Dumay, premier écrivain à avoir écrit et édité un guide du vin en 1948 (Ma route de Bourgogne). Pirotte note : 

Ce que Dumay cherche à découvrir, ou plutôt redécouvrir, c'est la France d'avant-guerre, cette France éternelle dont l'esprit tient tout entier dans les ouvrages de ses écrivains, de ses artistes, et le panorama chatoyant ou pénombreux de ses paysages (…) L'œuvre de Dumay n'a pas vieilli. C'est la France qui a vieilli. Et mal vieilli. On aurait pu la croire vaccinée contre les microbes insidieux du pétainisme et de la xénophobie, libérée des tentations mortifères du pouvoir personnel, soucieuse de sauvegarder son rôle de phare de l'humanisme et de l'égalité. Il n'en est hélas rien (…) La France que parcourt Dumay se relève plus belle et plus vivante de son sommeil forcé, et de ses cruelles insomnies. Elle redevient la patrie des droits de l'homme et du paysage ébloui (…) La France convalescente se promet de ne plus succomber à l'appel du défaitisme et de la délation. Elle n'a pas gagné la guerre, mais elle a recouvré son humanité, son sens de l'idéal républicain, de la joie de vivre et de la tolérance. Les poètes sont écoutés, on chante Prévert, Queneau et Aragon. Un esprit frondeur et facétieux préside à de futures destinées. 

Non, le ver est dans le fruit. Nous le savons pour l'avoir vu, ce ver, grossir et prospérer sur le terreau de l'aveuglement politique et les résurgences des anciennes rancœurs. La France a cru se relever et s'élever, elle n'a fait qu'accueillir en les niant les symptômes de son actuelle décrépitude. Elle ne ressasse plus aujourd'hui, rongée par la virulence d'un alzheimer collectif, que des ritournelles obscènes et des rêveries infantiles où le clinquant miroite au son des trompettes de la vulgarité.

Des fastes de l'Ancien Régime, dont les nostalgiques triviaux se gargarisent, la France d'aujourd'hui n'a retenu que les excès et les turpitudes. Un art de vivre inégalé a été peu à peu, et se trouve aujourd'hui brutalement, remplacé par le règne de l'inculture, du mauvais goût et de la prévarication…

 


 

Pour sa part, dans son dernier ouvrage au titre faussement provocateur, Contre le peuple (éd. Séguier), l'ami Frédéric Shiffter convoque, entre autres, l'Américain Christopher Lasch et son cher penseur espagnol José Ortega y Gasset, qui affirme dès 1929 que « La caractéristique de notre époque est que l'âme vulgaire, qui se sait telle, ose affirmer le droit à la vulgarité et l'impose partout. » Le philosophe sans qualités distingue les élites brocardées par Lasch, le groupe de personnes au sommet de la hiérarchie sociale, de l'élite défendue par Ortega, petit nombre de personnalités libres excellant dans les domaines du savoir, de l'art et de la philosophie, et n'imposant rien au grand nombre. Le nihiliste balnéaire note:

Après la Seconde Guerre mondiale, quand les totalitarismes fascistes et nazis furent détruits, puis, après 1989, quand l'Occident triompha du bloc soviétique, les leaders du marché multinational, avec, à leur service, les personnels politiques et administratifs issus des écoles de commerce et de management, n'ont jamais eu dans leurs rangs des hommes d'élite, mais bien ce qu'Ortega appelait des « hommes-masses » ou encore des « petits messieurs satifaits » – señoritos satisfechos : des obsessionnels du profit, uniquement soucieux d'arriver, aussi embesognés que les salariés qu'ils exploitent*, confondant la liberté politique avec la destruction de l'Etat arbitraire, indifférents à l'enseignement des humanités, et, surtout, à l'aise dans leur époque qui consacre comme beau et bon tout ce qui flatte leur absence de goût et leur inculture (…) on a un aperçu exact de la crème de ce biotope quand on voit les spécimens que recrutent les laboratoires d'idées (sic) concurrents comme l'institut Montaigne ou Terra Nova : des assureurs, des banquiers, des avocats d'affaires, des hauts fonctionnaires, des publicitaires, des patrons, autant de Lumières pour qui toute entreprise de pensée est pensée d'entreprise. La domination internationale de la ploutocratie, avec sa domesticité d'experts, de directeurs des médias, d'agents d'influence, montre le succès total de la rébellion des masses. Au sommet des instances de commandement et de décision, une caste de parvenus a réussi à évincer le troupeau des moins habiles. Mais il n'y a pas de différence, du point de vue du type humain, entre un riche potentat et un petit traficant de drogue. « L'aristocratie financière, dans ses méthodes d'accaparement comme dans ses réjouissances, n'est rien d'autre que l'incarnation du lumpenprolétariat au sommet de la société bourgeoise, écrivait déjà Marx dans La Lutte des classes en France (1850).» Le señoritisme est la morale indépassable de notre temps.

 * ici, Schiffter rappelle le fameux constat de Nietzsche (Humain, trop humain) : « De nos jours, comme en tout temps, les hommes se divisent en esclaves et hommes libres. Celui qui ne dispose pas pour lui-même des deux-tiers de sa journée est un esclave. »


Jean-Claude Pirotte, Les Contes bleus du Vin suivi de Un rêve en Lotharingie et de D’une France à l’autre, Chroniques, éd. Le Temps qu'il fait, 10€ 

Frédéric Schiffter, Contre le peuple, éd. Séguier, 14

Les photographies sont de Gilles d'Elia

mercredi 16 décembre 2020

L'histoire d'un nom


En 1982, la presse française annonce le même jour le décès de Philip K. Dick et la disparition de Perec (sans accent aigu). Ce dernier, tiens, en 1976, notait dans sa Tentative de description d'un programme de travail pour les années à venir, en huitième point (sur dix-neuf), l'idée d'un roman de science-fiction dans lequel les lettres de l'alphabet remplaceraient le travail et l'argent, la vie étant ainsi transformée en une interminable partie de scrabble... Pour Jacques Barbaut (avec un t) qui suppose que toute écriture est l'histoire d'un nom, la littérature est un terrain de jeu on l'aura compris pas seulement de mots mais aussi donc de noms. Son traité d'onomastique amusante, C'est du propre (c'est le titre), nous en donne, du coq à l'âne et jusqu'au vertige, la preuve. Le poète et correcteur (et blogueur), malicieux comme il se doit, pour ne pas être barbant, obsessionnel comme il se le doit, a inventorié ou inventé passages de textes, biographies, confidences, poèmes, collages, calligrammes, etc. Sont passés en revue Flaubert, Modiano, Montaigne, Molière, Guyotat, Novarina, Kerouac, Céline, Vallès, Gary, Bove, Zorn (qui ne se nommait pas Zorn, qui signifie colère, mais Angst, qui signifie angoisse) et d'autres dont, bien entendu, Apollinaire et ce troublant événement à nous ici remémoré: le 9 novembre 1918, jour de l'abdication de l'empereur Guillaume II, la foule scande «A bas Guillaume!» sous les fenêtres du 202, boulevard Saint-Germain sans savoir que Wilhelm Albert Wlodzimierz Apolinary de Waz-Kostrowicki y agonise de la fièvre espagnole qui ne l'était pas puisque importée de Canton par des soldats américains. Naturalisé depuis peu, le poète qui ne connaîtra pas la paix sera comme on le sait déclaré «mort pour la France»
Citons également cette note du Belge Michaux, dont le prénom est, barbote l'auteur, si on lui enlève son H, une anagramme de rien.

 

1924, Paris
Il écrit, mais toujours partagé.
N'arrive pas à trouver un pseudonyme qui l'englobe, lui, ses tendances et ses virtualités.
Il continue à signer de son nom vulgaire, qu'il déteste, dont il a honte, pareil à une étiquette qui porterait la mention
«qualité inférieure». Peut-être le garde-t-il par fidélité au mécontentement et à l'insatisfaction. Il ne produira donc jamais dans la fierté, mais traînant toujours ce boulet qui se placera à la fin de chaque œuvre, le préservant ainsi du sentiment même réduit de triomphe et d'accomplissement. 

 

Henri Michaux,
Quelques renseignements sur cinquante-neuf années d'existence

in Jacques Barbaut, C'est du propre, éd. Nous, 2020

samedi 12 décembre 2020

Place aux vieux

Le virus, le confinement, le déconfinement, le reconfinement, les masques, les gestes barrière, les mensonges, le chaos et la répression quotidiens nous ont presque fait passer à côté de la dernière production de l'amigo Melingo, Oasis – et pourtant… Il s'agirait donc du dernier volet d'un triptyque entamé en 2014 avec l'album Linyera suivi deux ans plus tard de Anda. Un trilogie consacrée à la figure d'un clochard céleste nommé Linyera (vagabond, mendiant, voyou, en argot bonaerense) qui fait que les critiques qui n'en rament pas une rapprochent raccourciment, chapeau et grand manteau noir aidant, le natif de Buenos Aires d'un Tom Waits… Brèfle, comme dit le poète, place à la musique.

 


Melingo y reprend par exemple des airs connus, autour de la notion de chemin, de la route, de l'indigent, et collabore notamment avec le Tom Waits italien, comme disent les journalistes affligeants, l'excellent Vinicio Capossela, en reprenant une chanson grecque déjà personnalisée par son compère dans la langue de Pasolini. 

A 63 balais, si nous comptons bien, ce bon Daniel retrouve son colega des années 1990 au sein de Los Abuelos de la Nada, Andrés Calamaro, de quatre ans son cadet. Les papys du rock hispanique, après divers excès, succès et oublis, se vantent désormais de bénéficier, malgré le virus, comme de vulgaires matous, de sept vies. Au moins… Et Daniel de nous annoncer fièrement que la relève est en place…

Attends, petit, attends. Papa est encore en vie… 

vendredi 11 décembre 2020

C'est pourquoi j'ai si peu d'amour dans le coeur


 

 

Ohlsdorf 11/5/69 

 

Cher Monsieur Unseld, 
je suis de si bonne humeur que je dois vous écrire, n'en cherchez pas la raison, je ne la connais pas. Et puis j'ai le sentiment de vous avoir peut-être contrarié avec une de mes lettres de revendication. Mais à cet instant, je n'ai pas envie d'être contrarié.  
Mais parfois c'est tout simplement la mise au propre à la machine qui dégrade le texte et le transforme en écrit grossier. 
Je me promène avec une pièce de théâtre dans la tête et ce serait si beau si je pouvais en venir à bout jusqu'à sa création à Hambourg, sans être influencé par les singes des gazettes. (...)
Au fond, je ne suis pas cupide. 
Mais cela, vous le savez.
De toute façon, je me fiche de l'argent, du moment que j'ai le strict nécessaire. Je m'en contente parce que c'est effectivement un fardeau pour moi. J'ai besoin de calme, et je l'ai. (...) Il y a tant de choses absurdes à pleurer, mais je ne pleure pas, je ne fais que mépriser. Moi, à titre personnel, je me moque. (...)
Sachez que j'aime vivre, que j'aime voyager, que j'aime bien manger et que j'aime rien plus que les bons écrivains. C'est pourquoi j'ai si peu d'amour dans le coeur.
Kropotkine m'a enthousiasmé ! Il n'y a que des souris qui écrivent, la littérature est grignottée. Pouah. Quelle horreur !
Et je ne sais toujours pas pourquoi je vous écris aujourd'hui. Il n'y a pas de raison apparente.
Et prochainement, écrivez-moi de nouveau «cordialement» et non pas « avec mes meilleures salutations» que je déteste profondément.

 

Votre profondément.
Thomas Bernhard


***


Francfort-sur-le-Main 15 juillet 1975

 

Cher Thomas Bernhard,

un éditeur aussi est un être humain. Lui aussi a besoin d'être brossé dans le sens du poil. S'il est seulement battu, battu comme un chien, alors il ne peut que devenir encore plus servile... Je vous enverrai un télégramme avec deux dates pour une rencontre. J'espère que l'une des deux vous conviendra. J'apporterai à cette rencontre le troisième quart du prêt.



 

In Thomas Bernhard, Cahier de L'Herne 132

mercredi 9 décembre 2020

Quoi de neuf ? Thomas Bernhard !


A signaler la parution le 27 janvier prochain d'un Cahier de L'Herne, dirigé par Dieter Hornig et Ute Weinmann, consacré à Thomas Bernhard. Outre les approches critiques, et collectives, la riche iconographie, on se jettera sur les quelques textes inédits, et solitaires, de l'auteur de Gel : poèmes, récits brefs, articles, entretiens, cartes postales et une partie de sa correspondance houleuse, comme on dit, avec son éditeur...  On y reviendra.

Tout comme on reparlera sans nul doute de l'inespérée publication, chez le même éditeur, de L'Italien, trois textes des années 1960 parus originellement en revue ― la Nantaise Arcane 17 chez nous dans un numéro de 1988.


De quoi bien démarrer 2021 ― ou finir 2020 pour les plus veinards qui ont, comme ici, ces deux volumes déjà sur leur table de chevet.

lundi 7 décembre 2020

Le rêve en action

margaret durow

 

la beauté de ton sourire ton sourire
en cristaux les cristaux de velours
le velours de ta voix ta voix et
ton silence ton silence absorbant
absorbant comme la neige la neige
chaude et lente lente est
ta démarche ta démarche diagonale
diagonale soif soir soie et flottante
flottante comme les plaintes les plantes
sont dans ta peau ta peau les
décoiffe elle décoiffe ton parfum
ton parfum est dans ma bouche ta bouche
est une cuisse une cuisse qui s'envole
elle s'envole vers mes dents mes dents
te dévorent je dévore ton absence
ton absence est une cuisse cuisse
ou soulier soulier que j'embrasse
j'embrasse ce soulier je l'embrasse sur
ta bouche car ta bouche est une bouche
elle n'est pas un soulier miroir que j'embrasse
de même que tes jambes de même que
tes jambes de même que tes jambes de
même que tes jambes tes jambes
jambes du soupir soupir
du vertige vertige de ton visage
j'enjambe ton image comme on enjambe
une fenêtre fenêtre de ton être et de
tes mirages ton image son corps et
son âme ton âme ton âme et ton nez
étonné je suis étonné nez de tes
cheveux ta chevelure en flammes ton âme
en flammes et en larmes comme les doigts de
tes pieds tes pieds sur ma poitrine
ma poitrine dans tes yeux tes yeux
dans la forêt la forêt liquide
liquide et en os les os de mes cris
j'écris et je crie de ma langue déchirante
je déchire tes bras tes bas
délirant je désire et déchire tes bras et tes bas
le bas et le haut de ton corps frissonnant
frissonnant et pur pur comme l'orage
comme l'orage de ton cou cou de
tes paupières les paupières de ton sang
ton sang caressant palpitant frissonnant
frissonnant et pur pur comme l'orange
orange de tes genoux de tes narines de
ton haleine de ton ventre je dis
ventre mais je pense à la nage
à la nage du nuage nuage du
secret le secret merveilleux merveilleux
comme toi-même
toi sur le toit somnambulique et nuage
nuage et diamant c'est un
diamant qui nage qui nage avec souplesse
tu nages souplement dans l'eau de la
matière de la matière de mon esprit
dans l'esprit de mon corps dans le corps
de mes rêves de mes rêves en action

 

ghérasim luca, in héros-limite,
éd. josé corti


vendredi 4 décembre 2020

Le paradis qui coule




Tu es bien torché après tes dix pintes, le juke-box balance des trucs corrects, il y a de la nana, essentiellement des salopes en minijupes, on voit juste un bout de coton noir qui leur rentre dans la raie du cul, et c'est exactement ce dont tu as besoin, des mecs cools et des putes aux cuisses grandes ouvertes, qui s'étalent mieux que la margarine, et à qui tu demandes de patienter cinq minutes, parce que tu es en train de boire un coup avec tes potes, et que moins chère est la bière, plus tu en descends. Huit heures, neuf heures, la soirée file à toute blinde, c'est la fin de la semaine, tu as deux heures devant toi et la bière est fameuse. Le paradis qui coule, glacé, âcre dans la gorge. Des bulles chimiques, un poison brassé à la hâte pour les locdus qui apprécient. Tous les gars sont chauds, ils racontent des conneries qu'on aura oubliées demain, la musique à fond et tu es obligé de crier, mais c'est le rythme qui compte, le rythme électrique qui fait légèrement vibrer la salle, qui te fait oublier le besoin de réfléchir à ce que tu dis, alors tu dis n'importe quoi, tu parles et tu gueules et tu remues la langue, et plus tu es torché, plus tu te rends compte que les mots qui sortent de ta bouche n'ont rien à voir avec ceux que tu avais en tête. Tu pourrais aussi bien raconter n'importe quoi. On s'en branle. Tu glisses une pièce dans la fente, tu appuies sur un bouton, les pages défilent et tu choisis tes chansons. D'une simplicité mortelle. Un débile pourrait en faire autant. Par contre, c'est dur d'arriver au bar si tu n'es pas à moitié brûlé, vachement dur, mais bon, à présent ça va mieux parce que tu es effectivement bourré, et que tu n'en as rien à faire des manières, alors tu fonces droit devant, tu pousses, tu titubes jusqu'à la serveuses avec ses gros nibards qui font éclater son corsage, sa bouche à pipes peinte et repeinte et son amabilité zéro. Elle sait qu'elle peut se donner des airs d'impératrice, devant tous ces mecs bourrés qui la regardent comme ça, elle adore ça la salope, elle prend son pied, et tu lui en demandes encore deux, ma jolie, toi, là, avec le corsage qui va péter, avec les nénés en obus, en train d'étaler ta marchandise histoire d'exciter les hormones, et si un quelconque connard n'apprécie pas la manière de bousculer tout le monde, il fermera sa gueule de toute façon, parce que tu es rétamé, et surtout parce que tu es accompagné d'une petite bande sympa qui te virerait n'importe quel mec par la vitrine, au moindre regard de travers…

 

 

John King, Football Factory,
trad. Alain Defossé,
rééd. Au Diable Vauvet

mercredi 2 décembre 2020

J'étais un chien


ibai acevedo


nu de courage
je corrige le tir
mon amour et lâche
ta main dépose les armes
le bilan
exercice en cours

j'étais un chien
méchant devant ta porte
errant sous ton balcon
j'appris à japper pour garder
la maison
remuer la queue et
lécher ta main en échange
d'une caresse
un bout de viande
je m'appliquais à rappliquer
dès que tu me sifflais
coucher à tes côtés
sur simple demande
sans recommandé

épargne-moi tes mensonges
ne me révèle pas la vérité
ne me demande pas pardon
tais-toi
et parle-moi

aux heures pâles de la nuit
je m'enclume dans ce lit vide de
nous
secoue-moi autant que tu veux
dépourvu de larmes
calé dans le quatorzième
je suis plein de vin
et ne trouve plus les maux

 

charles brun, avec mes dommages

samedi 28 novembre 2020

Sans vous en rendre compte

Margaret Durow


 

Et parfois dans cette existence chaotique, il arrive de bonnes suprises. Le journal, où je ne mets plus les pieds depuis un moment, a reçu à mon attention un bouquin –événement rare–,dédicacé nominativement par son auteurpratique probablement courante dans le monde du livre, mais inhabituelle en ce qui me concerne. L'événement est d'autant plus étrange qu'il s'agit de poésie et que j'ignorais jusqu'ici l'existence du signataire, un certain Benoit Caudoux. A travers les quatres lignes stylographiées de la page 3, je tente de percevoir un signe, une piste, un mot qui secouerait violemmenten douceur, je suis également preneur ma mémoire, mais que dalle. Je fais alors dans le froid défiler les yeux rouges sur les mots éparpillés à travers les pages et suis soudain saisi par un profond sentiment de gratitude pour l'auteur, l'éditeur et le facteur. Comment ne pas y voir un vague cousin éloigné de Charles Brun, voire un faux pseudonyme de celui-ci ? j'imagine que je n'en saurai jamais rien, et c'est ainsi très bien. 

 


demandez-moi du flamenco
de la salsa
des chansons

demandez-moi des claquettes
et des violons tziganes

demandez-moi des sauts
carpés
des personnages

du sirtaki
et de
pleurer
sur des chevaux

ou sur
des musiciens

d'être là devant vous
exactement comme seul

et des yeux qui écoutent
et qui montrent
sans dire

mais
ne me demandez pas
de vivre dans ce monde
que vous
vous dessinez
sans vous en rendre compte

Benoit Caudoux, Drapeaux droits,
ed. Héros-Limite, 2020


mercredi 25 novembre 2020

Mauvaise saison

David Seymour


― Je n'ai pas beaucoup de temps...
― Comment ça va ?
― Si ce genre de formule n'appelle généralement aucune réponse véritablement sincère et profonde, tu accepteras, sans y voir malice, qu'en la circonstance un silence pudique et certainement définitif s'impose à nous.
― On dirait du Thomas Bernhard, que tu aimes tant citer...
― Je ne cite pas, je note. Et tu dis n'importe quoi...
― Ben, une phrase interminable pour ne pas dire que ça ne va pas, ça me fait penser à tes citations de Thomas Bernhard... Je suppose que tu n'as pas regardé notre président hier soir ?
― Tu me prends pour qui ? Et puis, on m'a dit que la saison 2 était moins bien que la 1 du printemps dernier.
― De quoi tu parles ?
― La série sur le terrible virus dans laquelle, au nom de notre sécurité sanitaire, nous renonçons à nos libertés les plus fondamentales.
― Tu as de tout temps été du côté des sceptiques, fais gaffe, désormais, tu tutoies le complotisme.
― Toi, en revanche, tu as de tout temps flirté avec la bêtise... Et tu n'as jamais fait gaffe…
― Tu ne peux tout de même pas rester en permanence en retrait du monde...
― Parce qu'être au rendez-vous devant le poste tous les 15 jours pour faire semblant de découvrir les nouvelles consignes de notre chef de guerre d'opérette que l'ensemble des médias nous ont depuis des jours divulgâchés, comme on dit aujourd'hui, c'est ça, être dans le monde ?
― Tiens, ça m'étonne que tu connaisses des mots comme divulgâcher.
― Tu me prends pour qui ? Je m'informe, pas comme toi, pas avec des alertes de gougueule niouze sur mon téléphone, mais je me tiens au courant de l'évolution de notre langue, par exemple. Ce mot justement, qui est entré dans notre vocabulaire avec la dictature des séries...
― La dictature des séries, carrément ?
― Tu appelles ça comment ?
― Je ne sais pas. Un phénomène ?
― Passons... J'en étais où ?
― A divulgâcher.
― Bref, ce mot, créé par nos amis québécois, pour franciser un mot anglais, est un phénomène, comme tu dis, complètement aberrant, la langue française, chère à nos amis québécois, quoi, possédant depuis des centaines d'années, c'est pas nouveau, des mots pouvant convenablement exprimer cette idée...
― Ah oui, lesquels ?
― Mais enfin : déflorer par exemple !
― Ah oui, tiens...
― Sans parler de dévoiler...
― Ah oui, tiens...
― T'as pas fini ?
― C'est ce que j'allais te demander...
― Non, un dernier pour la route, tiens, encore plus simple et à connotation chrétienne, voire mystique — tu vois, ça remonte — : révéler. Hein, qu'est-ce que tu dis de ça, petit baudet ?
― Petit quoi ?
― Connard, si tu préfères...
― Merci.
― Je t'en prie, entre amis...
― Donc, tu te fous de tout...
― Non, je me prépare pour la saison 3, la dernière il me semble, qui devrait être on air, comme disent les concitoyens de Joe Bidon, dès la mi-janvier. Elle sera époustouflante, prédit-on, avec des histoires de fantômes...
― De quoi tu parles, j'ai déjà du mal à te suivre, mais ça pixélise sans cesse... Quels fantômes ?
― L'armée d'indigents facialement reconnus par la police floutée mais matraqués rendus invisibles pour notre sécurité. La mise en scène sera à la hauteur, avec des plans aériens et panoptiques pour garantir l'avenir démocratique. Bien entendu, un tas de rebondissements et de péripéties, des menaces d'attentats et de virus, replongeront les citoyens, à partir de l'épisode 3, dans un nouvel état d'urgence indispensable pour leur bien-être républicain, nouveau protocole sanitaire, les élections sont annulées, la guerre déclenchée mais après la mort de la première dame, le commandant-en-chef épouse une autre blonde, un peu moins fringante et élégante, mais héritière d'un paquebot du côté de Saint-Cloud... Je ne te divulgâche pas tout, tu verras, nous allons devenir totalement accros à nos écrans.
― La vache !
― Tu parles de la blonde ?
― Non, d'une alerte...
― Quelle alerte ?
― Attends, je vérifie.
― Non, ce n'est pas nécessaire...
― Oui, ça fait la une de la toile : Maradona est mort !
― Qu'est-ce que tu racontes ?
― Arrêt cardiaque.
― Putain, le dernier pan de ma jeunesse qui n'avait pas encore foutu le camp...
― Il venait d'avoir 60 ans fin octobre.
― Oui, je sais, c'était un scorpion comme bibi...
― Ah oui, tiens, j'ai loupé ton anniversaire, j'y pense.
― Ce n'est pas nécessaire. Bon, faut que je te laisse, la petite cave va fermer. Ce soir, je bois au génie de Santa Maradona !
― Je crois que je vais faire comme toi...
― Faisons vite, nous n'avons plus beaucoup de temps, ça aussi, ce sera bientôt interdit

 

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mardi 24 novembre 2020

En pièces

Frank Oscar Larson

 

...chacun est destiné, un jour, à ne plus trouver d'issue, la construction de l'homme est faite ainsi.  A la réflexion, la longueur de la vie est la plus longue, et en même temps la plus courte qu'il soit, parce qu'en un instant il est possible de la méditer et de la sentir dans toute son étendue, toujours dans l'instant où l'on pense une telle pensée (hardie). Toujours l'impossible. Demeuré avec le possible à un minimum d'existence, l'individu se trouve toujours au plus profond de l'insatisfaction. Cependant, il se crée sans cesse des circonstances de vie, vraissemblablement parce qu'il aime la vie telle qu'elle est. Nous réclamons toujours autre chose que ce que nous pouvons avoir, que ce que nous avons, que ce qui est en correspondance avec nous, et cela nous rend malheureux. Si nous sommes heureux, notre pensée met aussitôt en pièces cet état de bonheur...

Thomas Bernhard, Corrections,
trad. Albert Kohn, Gallimard

samedi 21 novembre 2020

Un sacristain contrefait

Gilles D'Elia

 

Dans un autre genre, publication par les éditions du Cherche-midi, 35X21,7, 726 pages, 1820 grammes, 29 euros, de 5000 poèmes, en 40 recueils, de Jean-Claude Pirotte, écrits au cours de ses deux dernières années de vie (2012-2014). La bête est impressionnante – c'est dans l'air du temps, le monumental. Judicieusement intitulé Je me transporte partout, ce volume, nous promet Sylvie Doizelet, compagne du poète, est fait pour durer toute une vie – encore faut-il trouver à le caser et disposer encore de quelques années de présence ici-bas… Pour info, la muse facétieuse a calculé qu'à raison d'un poème par jour, au hasard par exemple, nous en avons pour 13 ans de bonheur. Elle se garde de nous préciser le temps que peut nous prendre une lecture de a à z… Le hasard faisant bien les choses dit-on, je tombe sur ça – vous me direz combien de jours il nous reste, je suis nul en mathématiques…

 

comment puis-je prendre au sérieux
tous ces poèmes que mes yeux
ne veulent même pas relire
à peine écrits je les oublie

ce ne sont même pas délires
d'un esprit qui se fait trop vieux
sinon pour ânonner les pires
banalités règles d'un jeu

que plus personne ne publie
et qu'encore moins on ne lit
au grand jamais sans s'esclaffer
en se gaussant de leurs effets

je suis tel que la vie m'a fait
me dis-je en ratant tous les coches
et je sonne à la même cloche
comme un sacristain contrefait


jeudi 19 novembre 2020

There's no Business


Manny Hyman était dans le show-business depuis l'âge de seize ans. Quarante ans de galère et même pas de quoi s'offrir une cuvette pour gerber dedans. Il opérait dans l'un des salons du Sunset Hotel. Le petit salon. Lui, Manny, incarnait « Le Comique ». Vegas avait changé. L'argent était parti vers Atlantic City, où tout était plus frais, plus neuf. Et puis, il y avait cette foutue récession. 

« La récession, leur disait Manny, c'est quand votre femme se tire avec le premier venu. La dépression, c'est quand le premier venu vous la ramène. Quelqu'un m'a ramené la mienne. Il y a sûrement un truc marrant là-dedans, si je trouve quoi, je vous le fais savoir… »

 

Ça commence ça, There's no Business, courte et fameuse nouvelle de Charles Bukowski, illustrée par Robert Crumb, publiée en 1984, tout juste joliment rééditée avec sa traduction de Jean-Luc Fromental, 21X15, 32 pages, 94 grammes, par Au diable Vauvert et vendue depuis le 12 novembre pour la modique somme de 9 euros chez tous les libraires osant affronter dans notre beau pays virus et maison bourreman avec leur cliqué-retiré, qu'on se le dise !
Le même éditeur gardois nous promet d'ailleurs pour le prochain confinement début 2021 le même genre d'entreprise avec une autre nouvelle d'oncle Hank, autrefois adaptée sous forme de court-métrage pas trop mal avec Daniel Duval par l'ancien footballeur marseillais révélé par l'Association de la jeunesse auxerroise, Eric Cantona, Bring me your Love, on en reparlera sans aucun doute.


mardi 17 novembre 2020

La chose la plus rare

 


Déjà les premières lignes de cet essai m'avaient, à la relecture, amené à l'idée d'éditer sous forme de livre tout un recueil des brefs morceaux de prose descriptive de Roithamer car en un temps où l'on édite et publie tout, sauf des choses remarquables, sauf des choses effectivement d'une originalité absolue et aussi par surcroît scientifiquement géniales au plus haut point, en un temps où tous les ans des centaines et des milliers de tonnes de stupidité couchée sur du papier sont lancées sur le marché, toutes les ordures de l'avilissement de cette société européenne ou, pour dire toute ma pensée, de cette société mondiale tombée dans l'avilissement, un temps qui toujours et sans cesse ne produit que des ordures intellectuelles et où l'on fait passer de la façon la plus répugnante pour des produits de l'esprit ces ordures intellectuelles qui ne cessent d'empester et ne cessent de tout obstruer alors qu'il s'agit seulement de sous-produits de l'esprit, en un temps pareil je pense qu'on a carrément le devoir de publier une œuvre d'un art semblable fut-ce d'un art aussi discret et dépourvu d'ornements que l'art de la prose de Roithamer, elle ne ferait sensation d'aucune manière, mais pourtant je pense veiller à ce qu'elle ne se perde plus une fois qu'elle sera imprimée et fixée par écrit pour toujours car sans aucun doute pour ces morceaux de prose de Roithamer il s'agit de joyaux intellectuels et ceux-ci sont, même dans notre pays, la chose la plus rare.

 

Thomas Bernhard, Corrections,
trad. Albert Kohn, Gallimard

jeudi 12 novembre 2020

Ou


Steve Shapiro

 

Une passion froide durcit mes larmes

les pierres pèsent sur mes yeux : quelqu'un 

me détruit ou m'aime.


Antonio Gamoneda, Clarté sans repos,
trad. Jacques Ancet, ed. Arfuyen