samedi 14 décembre 2019

De la folie


René Groebli

...quand je retrouvais mon calme, il m'apparaissait que les hommes font leur malheur par incapacité de se contenter de ce qu'ils ont. On finit par haïr ce qui nous entoure, alors qu'on était bien tranquille, et l'on se jette dans l'inconnu. On finit par prendre en horreur la vie présente. On ne peut plus supporter son bonheur, et l'on va s'exposer à des dangers réels. C'est excusable d'agir ainsi quand on ne risque pas grand-chose, mais quand notre vie est en jeu, c'est de la folie...
Emmanuel Bove, Non-Lieu, 1946

lundi 9 décembre 2019

C'est pas facile tous les jours

Trente ans plus tard, je suis reparti en voyage avec ma sœur, sur son invitation. Après l'URSS, place au Yucatán. Comme il était hors de question que tout ne fût que soleil, cumbia et couleurs primaires, j'avais emporté dans ma valise un roman lu il y a trente ans. L'ami Hubertus, qui le découvrait il y a peu sur les conseils de Louis Watt-Owen, m'avait convaincu de retomber dans Le Piège (1945). Il est toujours délicat de retrouver ses amours de jeunesse. Ce drôle de livre m'avait tellement bousculé à l'époque que j'avais accepté d'aller en voir une adaptation scénique, une performance one-man-showée de Didier Bezace à la Cartoucherie, si je me souviens bien. En faisant du protagoniste coincé sous l'Occupation le narrateur de son spectacle, le metteur-en-scène-comédien jouait sur une sorte de gimmick à répétition, C'est pas facile tous les jours, une expression dont j'allais abuser par la suite lorsqu'il me fallait dédramatiser les situations dites compromises. Aujourd'hui, cette trouvaille me paraît avoir été une mauvaise interprétation tant l'ingénuité et la bêtise de Bridet le rendent incapable de ce genre de distance. Si l'ironie de Bove est bien présente dans ce texte comme dans ses autres romans et nouvelles, elle n'est jamais appuyée et semble elle aussi coincée entre les pages de ce récit implacable, annoncé d'emblée sans issue.
Rien ne dévoile mieux nos intentions qu'une longue impuissance. A toujours demander sans obtenir, on finit par donner de soi l'idée qu'on ne réussira jamais, qu'on appartient à cette catégorie d'hommes dont les désirs sont trop grands pour leurs possibilités.
Ces deux phrases simples et impeccables suffisent à décrire Bridet dans les premières pages, à justifier le titre du roman.
Ce fut à ce moment qu'une idée extraordinaire lui vint à l'esprit, une de ces idées simples qui, selon ce que nous y mettons de nous-mêmes, paraissent géniales ou insignifiantes. Elle lui fit brusquement retrouver toutes ses forces. Cette idée était que, quoi qu'il fit, il ne pouvait plus échapper à la mort et que, puisqu'il fallait mourir, autant mourir courageusement.
Et ce fut ce qu'il fit.
Et ces deux paragraphes désespérément ironiques, et situés vers la fin du livre, traduisent un rare éclair de lucidité chez Bridet. Conscient enfin du piège dans lequel il s'est lancé les yeux fermés. 
Un chef-d'œuvre.

Revenu dans la grisaille d'ici, j'ai ouvert la suite, un volume regroupant les deux derniers romans de Bove, Départ dans la nuit et Non-Lieu, publié à l'Imaginaire en 1992, année qui marque mon départ de la librairie pour aller traduire à Beaubourg des films mexicains… 
Ce doit être le seul livre de l'auteur que je n'ai pas volé. Et en lisant les premières pages, il me semble que c'est également le seul que je n'ai pas lu. Il arrivait certainement quelques années après la période exclusivement consacrée à Bove. Je sens ce matin que cette découverte inespérée pourrait redonner quelque couleur à un quotidien violemment sombre et me consoler de la perte des paysages mayas. 

jeudi 21 novembre 2019

Complètement Stone

F. C. Gundlach

L'autre jour, je suis tombé sur un exemplaire de l'autobiographie de Keith Richards, Life, survolée à l'époque de sa publication, parce que pavé épouvantablement mal foutu et traduit à l'emporte-pièce. J'ai de nouveau pesté, mais me suis laissé prendre. Et j'avoue m'être bien marré, seul aux toilettes, en lisant le passage qui concerne la rencontre avec Godard, vers 1968. Extraits.

Que ça nous plaise ou pas, la politique s'est chargée de venir à nous en la personne de Jean-Luc Godard, le grand révolutionnaire du cinéma. Fasciné par ce qui se passait à Londres cette année-là, il a voulu réaliser un film complètement différent de ce qu'il avait fait jusque-là. Pour se mettre dans l'ambiance, il a sans doute goûté à des substances qui n'ont pas trop dû lui réussir : question d'habitude. Très franchement, je pense que personne n'a jamais été capable de calculer où il voulait en venir avec son film Sympathy for the Devil. Il s'agit pour l'essentiel de l'enregistrement du morceau du même nom par nous en studio (…) je suis content qu'il ait filmé ces répètes, mais Godard, quel numéro ! Je n'en croyais pas mes yeux : on aurait dit un employé de banque français ! Qu'est-ce qu'il pensait faire de ce machin ? Il n'avait aucun plan précis à part quitter la France et choper l'ambiance de la scène londonienne. Le film est un tissu de conneries, avec des jeunes vierges sur une péniche de la Tamise, des giclées de sang et une scène faiblarde dans laquelle des soi-disants militants des Black Panthers échangent maladroitement des flingues dans une décharge à Battersea. Jusque-là ses films étaient plutôt maîtrisés, presque hitchcockiens, mais c'était une année où on faisait tout et n'importe quoi, avec pas mal de n'importe quoi. Je veux dire que, bon, quel besoin Jean-Luc Godard avait-il de s'intéresser à la petite révolution hippie en cours chez les Anglais pour essayer de montrer que c'était quelque chose d'autre ? Mon explication, c'est que quelqu'un avait mis de l'acide dans son café et qu'il a passé cette année foireuse en surchauffe idéologique permanente.
Il s'est même débrouillé pour mettre le feu aux studios Olympic !…



lundi 18 novembre 2019

File dans ta tombe sans faire de saletés –

Yasuhiro Ishimoto

tout le monde s'en fout
tout le monde s'en contrefout
tu savais pas ?
tu l'avais oublié ?
tout le monde s'en bat les reins

même ces empreintes de pas
qui semblent aller quelque part
ne mènent nulle part

tu peux apprendre les choses par cœur
mais tout le monde s'en fout —
c'est la première leçon
qui mène à la sagesse

apprends-le

et personne n'a l'obligation de s'en soucier
personne n'est censé en avoir quelque chose à foutre

la sexualité et l'amour sont évacués
comme de la merde

tout le monde s'en branle

apprends-le

croire en l'impossible est un
piège
la foi tue

tout le monde s'en balance –
les suicidés, les morts, les dieux
ou les vivants

pense au vert, pense aux arbres, pense
à l'eau, pense à la chance et à la gloire de
toute sorte
mais garde-toi
le plus tôt possible
de dépendre de l'amour
ou d'attendre qu'on t'aime
en retour

personne n'en a rien à foutre.

Charles Bukowski, in Tempête pour les morts et les vivants
trad. Tomain Monnery, éd. Au diable Vauvert, 2019

samedi 16 novembre 2019

Infréquentables

Mark Daniel


- Comment tu fais ?
- Avec.
- C'est définitif ?
- Maladif.
- T'as essayé d'arrêter ça ?
- Oui.
- Et ?
- Rien.
- Aucune amélioration ?
- Non. Donc...
- Donc tu en reprends un dernier ?
- Voilà. Note que c'est le dernier uniquement parce que boire davantage me ruinerait. Que les choses soient claires... C'est dommage d'ailleurs, car il est meilleur que celui de l'expo...
- Il n'était peut-être pas fabuleux, mais je t'ai vu te resservir à plusieurs reprises...
- C'était gratuit.
- Si tu avais pu, tu aurais acheté quelle photo ?
- Celle de la maison à la campagne me plaisait beaucoup.
- J'ai l'impression que c'était la photo préférée de beaucoup d'entre nous.
- Pourquoi tu dis nous ? Tu as eu l'impression de faire partie d'une confrérie ? D'un groupe de happy-few ? D'une caste de privilégiés ?
- Ben, non, mais...
- Mais quoi ?
- J'ai dit nous parce que, comme toi, j'étais à cette soirée...
- Ce nous ne concernait pas que nous.
- Si, je t'assure.
- Tu mens. D'ailleurs, ce que tu dis de cette photo ne saurait en aucun cas nous concerner nous seuls. Tu as observé que d'autres invités s'arrêtaient longuement devant cette photo, la commentaient, s'en délectaient, l'achetaient peut-être... Ce nous, ce n'est pas nous.
- OK.
- Tu le reconnais, ce nous concernait un ensemble de personnes bien plus large que toi et moi.
- Certes.
- Ce certes est de mauvaise foi. Fais gaffe.
- Ok, tu as raison. Tu as fini de pinailler sur les mots ?
- Les mots sont importants.
- Mais nous parlions photo.
- Une photo, c'est 1 000 mots.
- C'est quoi, cette définition ?
- C'est une boutade. Mais comme toutes les boutades, il y a du vrai en elle.
- C'est un peu cliché.
- Joli.
- Ah... Je ne l'ai pas fait exprès...
- Cela va sans dire.
- En tous cas, elle a un beau regard, ta copine...
- Tu vois, c'est devant cet autre genre de cliché, que j'aime la boutade sur la photo et les 1 000 mots..
- Tu n'en loupes pas une... Je trouve ses intérieurs, ceux de la maison ou ceux d'un café, très mélancoliques, c'est presque physique, je ne sais pas comment dire, du coup.
- Elle est très douée pour les vieilles maisons, les intérieurs, leur lumière. Pour rendre leur atmosphère. Ou son illusion. Une de ses expos leur était entièrement consacrée il y a quelques années... 
- Tu sais ce que c'est, cette maison ?
- Non, j'ai entendu dire qu'elle était à Ville-d'Avray.
- C'est une maison familiale ? On aperçoit des enfants derrière les arbres...
- Toutes les maisons sont par essence familiales. Celle-ci l'était sans aucun doute...
- L'était ?
- Elle a depuis été détruite.
- C'est pas vrai...
- J'ai entendu Carole le dire à l'un d'entre nous...
- C'est criminel.
- Le vrai terme est spéculation. Il y avait certainement des centaines d'hectares. Ils ont dû y bâtir une de ces résidences de haut standing pour cadres et agents commerciaux.
- La photo date de 2003, si je me souviens bien. Tu penses qu'on construisait encore le genre de résidences que tu évoques en 2003 ?
- Bien sûr. Elles prennent d'autres noms, ne sont plus destinées à la même classe sociale, mais le principe est le même.
- Ville-d'Avray, c'est où, exactement ? Le nom ne m'est pas inconnu, mais...
- Dans la région de Versailles, il me semble.
- On pourrait trouver ce nom dans un roman de Modiano, non ?
- Ou dans un Simenon. Mais, c'est drôle, je suis également tombé sur ce nom de ville à deux ou trois reprises ces derniers jours. Un roman récent que j'ai aperçu dans une librairie. Un dimanche à Ville-d'Avray, dans mon souvenir. Qui évoque un film des années 1960. 
- Quel film ?
- Je ne sais plus le titre, mais c'est très proche de celui du roman. Un film un peu culte. Je crois que Nicole Courcel y tient l'un des rôles principaux. 
- Nicole Courcel... Elle vit encore ? 
- Aucune idée...
- Ce nom surgi d'on ne sait où...
- Du monde d'avant. 
- Comme Ville-d'Avray...
- Tu sais, tu m'étonnes parfois.
- Pourquoi ?
- Je ne t'ai pas encore vu sortir ton téléphone intelligent pour consulter wikipedia...
- Je n'ai plus de batterie...
- Tout s'explique...
- A propos de maison, tu as suivi la polémique sur celle de Céline ?
- Non.
- Tu sais que sa veuve est morte ?... Elle avait mis la maison en viager, il y a un an.
- L'acheteur a fait une bonne affaire... 
- Il n'a pas dû attendre longtemps avant de récupérer son bien, en effet...
- Lucette était plus que centenaire... C'est quoi, la polémique ? On a manipulé Lucette pour qu'un salopard rachète la baraque pour une bouchée de pain ?
- Non, je ne crois pas. C'est Stéphane Bern...
- Qu'est-ce qu'il vient foutre ici, ce crétin ?
- Il s'oppose à ce que la maison de Céline soit transformée en musée. Il a peur que ça devienne un lieu de pèlerinage pour des gens infréquentables.
- De quel droit se prononce-t-il sur la question, cet infréquentable royaliste de mes deux ? Il a dû entendre parler de Céline à Questions pour un champion ou chez Hanouna, j'imagine...
- Tu n'oublies pas que notre président lui a confié une mission autour du patrimoine.
- Oh putain, je l'avais oubliée, cette énième cagade de l'autre illuminé ! Je me souviens, n'y avait-il pas une histoire de loto du patrimoine ?
- Exact.
- Mais, dis-moi, une mission, ça a une durée limitée, non ?
- A priori, oui.
- Tu vois, c'est bien la première fois je regrette que tu ne puisses pas consulter ta machine...
- De son côté, Jack Lang estime que la maison de Céline devrait être préservée...
- Lui aussi avait un mandat limité, non ? C'est ça, la polémique ? Le seul fait d'évoquer les noms de ces deux grotesques moutons est déjà une faute impardonnable. Leur accorder le moindre intérêt devrait être considéré comme un délit.
- Tu n'as pas d'avis sur la question, toi qui admire Céline ?
- Je n'admire pas Céline, et d'une. Et puis, je ne suis pas fétichiste. Si le nouveau proprio veut raser l'ancienne baraque de Céline, grand bien ou autre chose lui fasse, je m'en tape. S'il veut la garder en état, la restaurer, en faire un musée, je m'en fous aussi. De Céline, il reste les livres. Et, ça, crois-moi, chez Gallimard, on n'est pas près de les faire disparaître... De Céline, il y a beaucoup à dire, mais ce genre de considérations ne sont que des numéros de clowns, intégrés au spectacle permanent de l'actualité, histoire de nous donner l'illusion qu'il y a débat d'idées, indignations et respect du patrimoine... Bref, si tu pouvais éviter de m'apprendre ce genre de choses...
- Tu es un peu tendu en ce moment. C'est toi qui deviens infréquentable...
- Certainement, encore des histoires de maison...
- Stress et angoisse sont dans un bateau...
- Qu'est-ce que tu racontes ?
- Attends. Donc, stress et angoisse vont en bateau. Les deux tombent à l'eau. Qui se sauve ?
- ...
- Le cancer !
- Ecoute, ne le prends pas mal, mais je préfère encore quand tu me parles de Stéphane Bern, c'est un peu plus drôle... Allez, pour la peine, tu vas nous payer une tournée ! 
- Pourquoi moi ?
- Si tu comptes sur les laquais du prince pour nous payer un verre, tu peux te gratter...






mardi 12 novembre 2019

Son Isabelle



Isabelle Huppert par Carole Bellaïche
du 15 novembre 2019 au 17 janvier 2020
Galerie XII
14, rue des Jardins-Saint-Paul
75004  Paris

A l'occasion de la sortie de son livre Isabelle Huppert, paru aux éditions de la Martinière, la Galerie XII Paris présentera une vingtaine de photographies inédites de la comédienne saisie au quotidien sur plus de 25 ans, par Carole Bellaïche. 
Le vernissage, durant lequel le tenancier de ce blogue ne boira pas une goutte, aura lieu ce jeudi à partir de 18h30.


samedi 9 novembre 2019

Un violon sur la table

chaleureusement
je me suis souhaité bonne chance
pour ma nouvelle vie
lorsque la porte comme au boulevard
a claqué me laissant sans public
seul avec mon meilleur ennemi
il fallait l'éloigner des coulisses
la rue flottait depuis des heures
et pas un chat pas une sirène
pas un cirque pour engager
cet acrobate estropié et fier
où prendre la fuite lorsqu'il n'existe plus d'
île déserte sur laquelle échouer
un café de maraîchers
dressait son
faux marbre au comptoir
des hommes s'y accrochaient bien
plus morts que moi
appuyé au mur du fond
ellis un violon sur la table
m'a souri en levant son whisky
il vient toujours prendre un verre
ici lorsqu'il passe chez le luthier
du quartier m'a dit la serveuse
une européenne qui m'accordait un tango
qu'on ne trouvera jamais sur les réseaux
ses yeux noisette lorsqu'elle les posaient
sur les fantômes
étaient presque taillés en amande
gardel chantait l'humble joie de son cœur
c'était à chialer
les autres commentaient l'actualité 
je n'ai rien pigé
l'effondrement à venir qu'un beau garçon
prophétisait entre deux avions
d'un seul trait j'ai vidé les lieux
suis allé reluquer magasins
banques et les journaux du kiosque
qui préparaient tous les fêtes de fin
du monde
tout avait l'air en ordre
je sentais son poids sur moi
prêt à l'abandonner sous x
aux urgences
dans un camp de réfugiés
mais il m'a offert ses belles dents en sourire
t'inquiète pas on en verra d'autres
et des plus sombres
faut juste que tu m'aimes un peu
me tapotant chaleureusement l'épaule
comme un bon fils de pute

Charles Brun, Poésie urbaine à ordures




lundi 4 novembre 2019

Une vie française


C'était au début des années 1990. Et ça revient, par bribes. Forcément, comme dirait l'autre. On avait sympathisé à l'époque où je finissais d'être libraire. Après ma désertion, ou juste avant, j'étais parvenu, malgré le scepticisme de mes chefs, à le faire inviter dans la librairie où je bossais jusque là. Et lorsqu'il est venu, je n'étais plus là. Mais j'étais là, finalement, histoire de ne pas le laisser seul. J'ai déjà raconté ça. Je ne sais comment je suis parvenu à surmonter rougeur et sueurs pour m'adresser à lui. Mais nous nous sommes recroisés quand il est revenu à Paris. Je lui avais alors rapidement proposé de se prêter au jeu de l'entretien, un peu décalé – j'étais véritablement fasciné par sa conception de l'existence, des rapports humains. Il devint rapidement mon anarchiste préféré. 
J'avais commencé à écrire dans un journal en particulier, et, décomplexé de la plume, m'étais mis dans l'idée un dossier pour le groupement de librairies indépendantes de ce temps-là. Dubois démystifiait l'image de l'écrivain, citait Cioran, et les patrons, de gauche de préférence, qui vous invitent à les tutoyer – les pires, méfie-toi. La femme qui dirigeait l'association lut l'entretien et me remercia de l'intérêt, etc. Dubois était un peu trop confidentiel et ne méritait pas un dossier spécial. Justement, il est à découvrir, ripostais-je. En vain. J'essayais par ailleurs de collaborer à quelques titres émergents, dont un autre canard de Butel. Du haut de mon culot de timide inconscient, j'avais appelé la rédaction, sollicité un rendez-vous, proposé l'entretien, et fut reçu par une fille de dessinateur célèbre qui me rit au nez après lecture de l'entretien. Non, décidément, ça ne collait pas. Vous comprenez, la littérature, c'est autre chose… J'en informais Jean-Paul qui comprenait parfaitement et me conseillait de passer à autre chose, nous continuerions à nous voir sans jamais plus évoquer ces histoires. Et c'est ce que nous avons fait.
Et puis, d'autres histoires sont arrivées, les siennes que je lisais toujours avec avidité et plaisir et les miennes, parfois liées au siennes, sans grand intérêt et que je tairai ici. 
Lorsque j'ai appris par hasard il y a quelques jours que son nom figurait dans la short list, comme on dit, du Goncourt, j'ai pensé lui envoyer un mot. Mais habite-il toujours la maison de sa mère – seule adresse que je possède encore ? Je voulais lui rappeler ses propos, lors de ce fameux entretien. « Je dis toujours à mon éditeur, me confiait-il, obtiens-moi le Goncourt, et tu n'entendras plus jamais parler de moi ». Je voulais lui dire que j'espérais, très égoïstement, que la Nothomb serait enfin couronnée ou le Rolin ou je ne sais qui, mais pas lui, surtout pas lui ! Que les prix, selon Billy Wilder, etc. Je tenais à le retrouver tous les deux ou trois ans, encore quelque temps, merde ! Je sais que c'est un homme intègre, droit, rare, et qu'il ne balance pas de paroles en l'air, même à un abruti d'apprenti journaliste dans mon genre. J'ai bien peur qu'il tienne parole… et qu'on ne se tape à l'avenir que des Nothomb et autres Tesson… J'ai quand même ouvert une bouteille à sa santé, ce soir.

mardi 29 octobre 2019

La légende Uriarte

Un ami espagnol, qui sait mon attachement à l'esprit d'Iñaki Uriarte, me signale la chronique de ce jour de l'inestimable Enrique Vila Matas dans le quotidien El País, relayée sur le blogue de l'auteur de Paris ne finit jamais :

http://www.blogenriquevilamatas.com/?p=11701
Cliquer sur l'image pour lire l'intégralité du texte (en espagnol)


Nous attendons, sagement et avec curiosité, si je puis dire, la réaction de la curieuse critique et des blogueurs d'ici…

samedi 26 octobre 2019

Heure d'hiver


Christina Seewald

j'avale un noir
en feuilletant le journal seul au comptoir
pas de sucre merci
non
ni thunes ni temps pour le prendre
en terrasse
au soleil de cette fin d'automne
on a retrouvé le corps d'une jeune femme
au cœur de la forêt sans lueur
de saint-loup
alain delon est sorti de l'hôpital
l'élysée s'apprête à accueillir
un autre grand homme
pour les patrons le président
doit continuer à réformer
je lis comment diversifier correctement
son patrimoine
quelle est la position idéale
pour bien dormir
j'ai déjà les mains sales
mais pas un papier sur toi
ni sur nous
les adolescentes veulent les mêmes tétons
qu'emily ratajkowski
parfaire leurs aréoles
pour porter des fringues transparentes
des lèvres à selfies pour augmenter les likes
sans oublier le boom de la chirurgie du nombril
cropped tops obligent
pas une ligne sur la nouvelle ride
de ton front que j'ai baisée en partant
une chaîne d'infos en boucle m'apprend
comment une femme de 55 ans
jalouse de sa collègue l'a découpée en morceaux
et caché la tête sous son balcon
fallait-il exhumer franco
harvey weinstein s'exprime enfin
en exclusivité les images
du mariage
de l'héritier de napoléon et la descendante de marie-louise d'autriche
tandis que défile le bandeau
les putes ont cessé le travail à Moscou
piétons attention au changement d'heure
j'avale en silence
brûle le palais et lis
qu'un entrepreneur chinois
a engagé un tueur pour éliminer un concurrent
gênant
l'employé a sous-traité l'affaire
et le sous-traité payé un sans-dents
qui finit
par avertir cible et gendarmes
mais pas un entrefilet sur le doux velours
de ton antre
le journal ne révèle aucun de tes secrets
la télé ignore tes robes et
tes mèches
délavées
le long du boulevard des rêves figés
tous font l'impasse sur ma main
entre tes cuisses cette nuit
la fatigue interminable des dernières années
le musli n'est pas aussi sain
qu'on ne le pense
certainement pronostiquent les spécialistes
neymar sera laissé au repos
pour le match de ce soir
puis-je louer sans l'accord
de mon propriétaire
découvrez les recettes inspirées
par les films d'animation disney
j'ai mal au bide
vient ensuite l'entretien avec cette femme qui
regrette sincèrement notre folle passion
ça 
je le savais mais j'ai tout oublié
je pense à toi
à ton avenir au mien
mais je ne trouve rien
pas un titre sur papier
ni sur écran
aucun risque qu'on se prenne au sérieux
nos jours sont contés
par personne
pas même par nous


Charles Brun, été tardif

jeudi 24 octobre 2019

C'est aujourd'hui !

Pedro me dit que je suis plutôt indulgent dans mes lectures. Je ne suis pas indulgent, lui dis-je. En fait, je suis stupide. Quand je vois qu’on encense un auteur, même s’il ne me plaît pas, je le lis, et je le lis avec l’intention d’y trouver ce qui, apparemment, m’échappe. J’ai consacré à cet exercice un grand nombre des heures les plus stupides de ma vie. Car finalement, je reste sur mes positions.
Cela m’est arrivé à une époque avec Walter Benjamin. Il était cité par de nombreux intellectuels (c’était toujours plus ou moins les mêmes citations), aussi ai-je tenté de le lire. Je n’y ai pour ainsi dire rien compris. Je me suis obstiné dans la lecture de son oeuvre, de plus en plus agacé. J’ai fini par acheter une biographie de Benjamin en espérant y voir plus clair. Je n’ai même pas compris la biographie.

mardi 22 octobre 2019

Le principal


Bert Hardy

Tiens, c'est une girafe et j'ai cru si longtemps que c'était un pommier. Alors, ces pommes que j'aimais tant ? —  C'était de la crotte, Aristide. — De la crotte ! Alors, j'aimais de la crotte ? — Mais oui, Aristide, on peut se tromper et le principal c'est d'aimer.

Norge, On peut se tromper in Poésies 1923-1988, Gallimard

dimanche 20 octobre 2019

Nageurs nocturnes

George Caddy


Je vais nager au gymnase, oui, presque tous les jours.
Sous l'eau, on dirait que l'échec n'existe pas.

Je regarde les autres nageurs des autres couloirs de la grande piscine.

On se regarde vaguement ; les lunettes de plongée empêchent de voir la couleur des yeux, de voir les visages torturés.

On nage et renage comme des fantômes, jusqu'à onze heures du soir,
la fermeture du gymnase.

Il est évident qu'on n'a nulle part où aller.

Ensuite, on se voit dans les douches, nus.

On est cinq ou six.

L'employé nous connaît.

Toujours les mêmes, parfois il en manque un.

On ne se parle pas.

S'il en manque un, on se dit avec bonheur qu'il a osé,
que l'un d'entre nous l'a fait,
qu'il s'est fait sauter la cervelle,
jusqu'à ce qu'il réaparaisse le lendemain.

Ça nous fait plaisir de penser qu'on est moins.

On sait parfaitement pourquoi on nage le soir.

Il y a un bar de nuit à côté du gymnase.

Aucun des nageurs nocturnes
ne veut rentrer chez lui à onze heures et demie.

Il n'y a pas de gymnase avec piscine
qui ouvre jusqu'à six heures du matin.

On se retrouve au bar, on ne se parle pas.

On connaît nos visages, la couleur de nos maillots de bain,
le modèle de nos lunettes, de bonnes lunettes chères, toujours,
Adidas de compétition rouges ou bleues,
la force de la brasse, le style du crawl
de chacun d'entre nous, les nageurs nocturnes.

On boit dans ce bar, tenu par des Chinois presque morts,
après avoir nagé jusqu'à l'épuisement.

On boit et on nage, voilà notre vie,
mais jamais, au grand jamais, on ne s'adresse la parole,
c'est un pacte, un pacte bizarre entre samouraïs coulés.

Si l'un de nous a besoin de quelque chose,
on lui prêtera juste
le couteau le plus aiguisé d'Espagne.

On aime la mort, c'est pour ça qu'on nage et renage
jusqu'à la fermeture du gymnase et on s'en va,
les bras transformés en acier, muscles
aussi tourmentés, aussi désespérés
que les planètes sans nom,
titubant dans la stupide obscurité de l'univers.

On s'attend toujours à ce que quelqu'un ne vienne
plus jamais, mais on résiste comme des fils de pute,
grand mystère des nageurs nocturnes.

Manuel Vilas, Le poète de cinquante ans,
trad. Annie Bats, éd. Al Manar, 2014

jeudi 17 octobre 2019

Le poète de cinquante ans


Tore Johnson

Tu ne sais pas comment tu as réussi à vivre cinquante ans,
les gens comme toi partent toujours à vingt-huit ou trente ans,
ou trente-cinq ou quarante et un ans tout au plus dans le meilleur des cas,
ce n'est pas une affaire romantique, un destin héroïque, mais pas du tout,
bon dieu, ces mots, ça me rend malade ; 
pas de ça, jamais, s'il vous plaît, s'il vous plaît, mille fois s'il vous plaît,
c'est un défaut de fabrique, un manque d'intelligence de toute façon.
Un défaut d'usine, c'est tout : mauvais organes,
neurones atrophiés, sang flemmard, débilité mentale, 
pensées erronées, égarements, erreurs vulgaires,
un excédent de ratages dans le corps et dans l'âme.

Bon, tu étais un vrai lève-tôt ; tu avais un épatant réveil-matin.

Aller travailler et se lever tôt, ça aiguille dans la vie.

Les gens te parlent de livres maintenant ; maintenant
que les livres, tu t'en fiches pas mal,
qui ne se fiche pas des livres à cinquante ans
à part les grands bénéficiaires des livres ?

Non, très chers, ne me parlez pas de livres.

Parlez-moi de ceux qui les ont écrits dans la misère.

Ça je ne m'en fiche pas, la misère, l'humiliation, le dédain, l'insulte,
le silence, l'effondrement de ceux qui ont écrit
ces livres dont vous me parlez maintenant
avec tant d'enthousiasme, lors d'une fête littéraire estivale,
avec repas exquis, 
sur une terrasse fabuleuse devant la mer,
avec du champagne et des vins de prix, 
avec des gens souriants, avec des gens très heureux,
avec des femmes très belles et très jeunes et des hommes athlétiques.

L'amour, je ne m'en fiche pas,
ça non, je ne m'en fiche pas ;
l'amour éternellement 
non partagé,  
ce fut pour moi la poésie.


Manuel Vilas, Le poète de cinquante ans,
trad. Annie Bats, éd. Al Manar, 2014


samedi 12 octobre 2019

Mémoires de l'exil


Il y a en eux un peu de ce que je détectais chez mon père, et ses amis. Cet air faussement détaché, nonchalant mais ironique, leur appréhension des choses d'un œil désabusé, amusé. Et la place des hommes, celle des femmes. Quitte à imiter la caricature, mi-cabotins. Gabi et Jojo se sont connus à la fac et immédiatement reconnus. Fils de républicains espagnols, ils couraient tous deux après la même fille.
J'oublie les détails de leur histoire, commune et solitaire. Elle est trop riche pour une cervelle aussi défaillante que la mienne. Je ne me suis jamais rêvé en romancier. Je note pour ne pas tout oublier, comme j'ai oublié les histoires de mon père ou de ma mère.
Ma fille aînée m'a confié à la rentrée le sujet de son mémoire de master, l'exil espagnol, la transmission de sa mémoire. L'exemple de deux familles, l'une soumise à l'exil politique, l'autre poussée par des raisons économiques. Comment ça se raconte ? Elle m'a fait lire un texte maladroit de présentation, stupidement j'avais les larmes aux yeux. Elle a déjà commencé à s'entretenir avec sa grand-mère. Je lui ai simplement souhaité bonne chance, espérant sincèrement qu'elle saura soutirer d'elle bien plus d'éléments, de souvenirs, de secrets que ce que j'ai pu obtenir. Elle m'a fait part l'autre jour de choses que j'ignorais, ou avais oubliées.
Je me rappelle mai 1968. Je ne saisissais évidemment rien à ce qui se passait, n'en percevais que quelques bribes à la radio ou dans les paroles angoissées de ma mère, qui ne comprenait pas plus que moi. Avions-nous la télévision ? Je ne crois pas. Mon plus vieux souvenir télévisuel se situe l'année suivante, l'attente de l'alunissage en direct et noir et blanc dans notre petit deux pièces. J'avais eu le droit de somnoler dans le lit de mes parents — en compagnie de ma sœur ? L'ensemble des médias a commémoré l'événement cette année. Mais je n'ai rien lu, rien revu. Je garde l'image nocturne dans le lit-armoire, réveillé par ma mère il me semble, puis reconduit dans la chambre une fois la diffusion terminée. J'avais vu. Les images instables, tremblantes, le son haché. Le lendemain, nous partions pour Madrid et je devais garder des forces pour un voyage long et certainement éprouvant.
Mais 68, je n'en garde aucune image. Un sentiment peut-être, également tremblotant bien qu'exagéré, la peur. Vieille compagne. Tant que mon père n'était pas rentré du boulot, ou du bistrot, ma mère angoissait. Et nous transmettait sans prendre garde ses errances. S'imaginait-elle que la police parisienne zigouillait encore les ouvriers immigrés en les balançant à la Seine comme en octobre 61 ou comme au métro Charonne quelque temps plus tard ? Pensait-elle que les grévistes, les « révolutionnaires » en général, étaient tous des illuminés qui pouvaient s'en prendre à la vie de son mari comme d'autres, dans son enfance au village, peu après la Guerre civile, avaient joué avec la sienne et celle de sa mère ? Ou pensait-elle que son mari avait, comme son meilleur pote, une maîtresse cachée dans une autre banlieue ? En mai 68, notre excitation d'enfants, la seule dont je me souvienne, ce fut le 10, jour des 40 ans de mon père. Nous étions persuadés qu'il rentrerait ce soir-là fleuri d'une barbe poivre et sel, voire blanche. Ce chiffre de 40 était pour nous synonyme d'une porte d'entrée pour la vieillesse. Nous
l'imaginions même arriver muni d'une canne, l'avons attendu longtemps et fini par dîner sans lui — encore une fois. Son insupportable retard ne pouvait s'expliquer que par une difficulté nouvelle à se déplacer. Mais à son apparition, nous découvrîmes déçus que le visage de mon père n'arborait pas plus de poil qu'à l'accoutumée et qu'il marchait plus ou moins bien. La seule marque de son nouvel âge était cette plaie au-dessus de l'œil, ramassée à la volée après une tournée d'anniversaire trop arrosée et une rencontre fortuite avec un Français de comptoir qui ne supportait pas les élans d'étrangers trop expansifs.
Pour Gabi, mai 68, c'est l'année du bac et le début des études supérieures. Les Beaux-arts tant rêvés. Mais lorsqu'il se pointe devant la prestigieuse maison, il trouve porte close. L'école est occupée par d'irréductibles gauchistes, les inscriptions reportées après la révolution, si tant est que les écoles y survivent. Encore hagard, partagé entre sa désillusion et la sympathie que, fils d'un communiste contraint à l'exil, il porte à un « mouvement libérateur », Gabi croise rue Bonaparte une jeune blonde du Nord fine et élancée malgré sa taille moyenne et décide de discrètement la suivre. C'est jour d'inscription pour elle aussi. Direction Odéon. Il ne la lâche ni du regard ni du pas qu'elle a vif et déterminé. Et se retrouve dans la file d'attente d'une des rares universités non agitée. S'il y avait une chance d'approcher d'un peu plus près cette jolie fille dont il connaissait désormais par cœur le dos et les mollets, qu'à cela ne tienne, oubliés les Beaux-arts, Gabi ferait médecine ! Sa cour a duré trois ans. Leur cour, à vrai dire. Car ils étaient trois autour de Muriel. Gabi, Jojo et un autre compère dont j'ai oublié le nom. S'agissait-il de leur ami cardiologue, qu'il m'arrive de croiser ? Muriel avait déjà plus ou moins éliminé Jojo de la course. Un beau séducteur, mais trop sensible lors des séances de dissection en petit groupe, un divertissement qui ravissait la belle blonde. Jojo était alors capable, en proie à de terribles angoisses, de disparaître des semaines entières, qu'il passait enfermé dans sa chambre, sous les couvertures.
La native des Flandres, fille d'architecte, était le seul membre du groupe à posséder sa petite auto. Et les trois hommes se battaient pour occuper la place du mort. Muriel profita un jour, trois ans plus tard donc, d'un de ces voyages en voiture pour leur avouer pour qui son cœur éprouvait les plus grands transports. Les trois amis avalèrent en silence leur salive et avec un terrifiant soulagement ce jeu légèrement pervers, une scène de film qu'aurait pu écrire le regretté Steve Tesich. Celui pour qui je suis prête à me donner ne porte pas de lunettes, dit-elle… Et le piteux bigleux descendit au premier feu rouge. Il n'est pas du signe du verseau… Et Jojo claqua la bise à Gabi, le félicitant entre les dents. Les amoureux enfin seuls au monde échangèrent ce jour-là leur premier baiser. Et ils eurent beaucoup d'enfants. Cinq exactement, dont deux fois des jumeaux, convient-il de préciser.
Les trois amis deviendront tous médecins. En bon militant, Gabi a fait l'essentiel de sa carrière dans la médecine du travail. Il est aujourd'hui retiré des affaires, bien qu'il participe une fois par mois à une sorte de labo de réflexion et d'analyse en compagnie d'anciens collègues. A près de 70 piges, Jojo ne veut pas entendre parler de fin de carrière. Il exerce toujours dans son cabinet des Batignolles, enquille les heures de présence, davantage passées à discuter sans fin politique ou football avec de patients patients. S'arrêter ? Jojo retomberait en jeunesse, et passerait ses journées au lit, volets fermés. Plutôt crever au travail. Muriel se félicite d'avoir choisi Gabi, elle nous l'a souvent confié. Jojo, qu'elle appréciait aussi beaucoup, lui aurait réservé une vie plus mouvementée. Il n'a pourtant pas ménagé ses efforts, Jojo. Marié, il a même entrepris une analyse pour tenter de maîtriser démons et angoisses. Mais il a fini par s'allonger avec sa thérapeute, qui a quitté son compagnon, avant de larguer Jojo dont elle ne supportait pas l'omniprésence de sa fille… Lui aussi a eu beaucoup d'enfants, les uns avoués, les autres tus.
Mon père n'a eu que trois enfants. A ma connaissance. Il ne s'est pas tué au travail, mais le travail, les produits toxiques auxquels il fut exposé, l'ont tué. Et la cigarette. Et l'alcool. Il a été mis au tapis à un mois d'une retraite qui s'annonçait précaire. Il n'a jamais utilisé de canne.