mercredi 16 août 2017

Pas des miettes !



Le bac en poche, Wladimir Malacki, né à Varsovie en 1908, bourlingue en Afrique puis en Europe, exerçant divers métiers, notamment dans les mines de plomb de Provence. Découvrant la littérature, il passe des journées entières à la bibliothèque de Sainte-Geneviève à Paris, décidé à devenir écrivain. Ce qu'il fera sous le nom de Jean Malaquais. Dans sa préface à la réédition en 1999 de Planète sans visa, Norman Mailer rappelle la rencontre de Malaquais et d'André Gide en 1935.
Tous deux s'étaient connus du jour où Malaquais, tombant dans une revue sur un extrait du Journal de Gide, avait adressé à l'écrivain une lettre incendiaire.
Gide écrivait dans ces pages qu'il lui était arrivé de se demander si la pauvreté, qu'il n'avait pas connue, n'aurait pas pu donner de la profondeur à son art. On peut imaginer toute l'ironie que devait dissimuler un tel accès de sentimentalisme flagrant. Malaquais cependant releva cette assertion barbare et la brandit : « Vous devriez tomber à genoux et prier ce Dieu auquel parfois vous prétendez croire, pour le remercier de vous avoir laissé vivre en bourgeois aisé, libre de s'adonner tout entier à son art. » Tel était le ton de la lettre, rugissement de fauve surgi du plus profond de l'amertume, cri d'un homme qui s'efforçait d'aller au bout de son talent malgré ses poches vides et son estomac creux. Gide lui répondit d'un billet d'excuse. Il avouait ne pas avoir songé aux écrivains qui se trouvaient dans la situation de Malaquais, pour qui de tels propos étaient forcément intolérables. Il craignait d'avoir joué trop légèrement avec une idée qu'il avait en tête : il avait voulu choquer un certain nombre de ses confrères, si préoccupés de leur sensibilité qu'ils en étaient venus à se caparaçonner pour éviter de se frotter aux rugosités du monde. Oui, ça avait été un manque de tact de sa part que d'ignorer la situation de jeunes gens sans le sou et le sentiment qu'ils ne pouvaient manquer de ressentir à lire cela. Gide joignait à sa lettre un mandat de cent francs – une somme qui de nos jours permettrait tout juste de remplir un petit panier à provisions chez l'épicier du coin. Malaquais déchira le mandat et renvoya les morceaux à Gide avec ce mot : « Ne croyez pas que vous puissiez racheter votre âme avec un timbre-poste. Si vous voulez faire quelque chose pour moi, faites du vrai. Ne me jetez pas des miettes ! »
Nouvelle lettre : Malaquais voulait-il lui rendre visite ?
– C'est toi Malaquais ? s'enquit Gide le jour de la visite.
– Oui, c'est moi. C'est toi, Gide ?
Les deux hommes devinrent amis, Gide employant parfois Malaquais à la lecture de manuscrits ainsi qu'à divers tâches de secrétariat, et entretinrent une correspondance jusqu'à la mort de l'auteur des Faux-monnayeurs, – l'édition chez Phébus semble épuisée. 

lundi 14 août 2017

Désinscriptions sans fin



J'aimais bien ce chanteur. Un peu différent de ce qui se faisait. Mais lui qui, pour trouver la rime inattendue, un refrain entraînant, des arrangements élégants, avait indéniablement des facilités s'est ces derniers temps laissé aller à la facilité. Comme tout le monde.

J'ai encore oublié de partir en vacances.

Avez-vous remarqué que nombre de nos contemporains (tous ?), à la moindre déconvenue, tentent de nous emporter dans leur marasme, pensant certainement en atténuer la portée ? En revanche, lorsque le vent souffle dans l'autre sens, il est rare que l'on nous fasse profiter de l'élan.

Wittgenstein… Wittgenstein… C'est de l'allemand, non ?

Elle avait les deux pieds dans le même sabot, aussi se noya-t-elle dans un verre d'eau. (NC)
Entre deux rires coupables, je jette un œil à l'actualité me demandant où diable vais-je pouvoir dénicher de raisonnables larmes…

Fallacieuse ment…

Moi qui n'ai jamais mis les pieds aux Etats-Unis, n'ai jamais passé le permis de conduire, baisé dans un avion, appris à compter, skié, fait des envieux, foutu une torgnole à mon père, filé en douce, jalousé les romanciers pubards qui plastronnent en Fitzgerald 2.0, pêté plus haut que l'orifice de mon rectum, philosophé, chanté sous vos fenêtres, refait un plancher, plané au LSD, vendu du vent, twitté, cherché à me distinguer, épousé une héritière, marché dans vos combines, changé de veston tous les ans, planqué mon fric, participé à une évasion, rêvé du dernier produit aïe-tec avilissant, renvoyé l'ascenseur, quémandé, envisagé une carrière quelconque, photographié mon repas, rien espéré de personne, je pense mériter amplement cette chance d'être encore en vie. Aussi merdique soit-elle, donc.

A quels propos ?

Mon type de femme : celle qui m'a oublié.

Comment ne voyez-vous pas les choses ?

Jean Vigo, fils d'anarchiste, mort presque comme un rocker à 29 ans, n'a réalisé que deux films et demi. Partant, il figure en très bonne place dans toutes les histoires du septième art. Et aujourd'hui, on attribue un prix portant son nom aux films d'auteur les plus conformistes. Le même phénomène se produit avec Henri Jeanson. Ou encore, dans le domaine de la politique, avec George Orwell, Antonio Gramsci ou Jean Jaurès.

N'en parlons plus.

Je ne suis ni pour ni contre. Mais surtout pas le contraire.

Dire que vous y avez cru…

Je me considère souvent comme quelqu'un n'ayant aucun préjugé, oubliant par étourderie que cette idée est certainement le préjugé le plus aberrant.

Eternua-t-il.

Demandez-moi pourquoi. Mais pas avant après-demain.

Je prends une dernière gorgée de ce millésime tant vanté par la maîtresse de maison en balayant à travers mon verre la tablée de mon regard embué, que des citoyens concernés, de gauche, qui aiment, pêle-mêle, les indignés, la liberté de la presse, les débats télévisés, le pain sans gluten, Proust, les vieux films hollywoodiens en technicolor, un petit pétard le week-end, la Sardaigne, les vins en biodynamique, télécharger des séries, le dimanche le long du canal, la convivialité, les quartiers populaires, les crèches parentales, la parité, changer de voiture tous les quatre ans, les certitudes, les polars suédois, envoyer les gosses dans le privé, les vacances au Portugal, les réseaux sociaux, Onfray, la téléréalité, les boutiques de produits en circuit court, le dernier mot, et espèrent tous beaucoup du nouveau président, mais avale de travers, manque de m'étouffer et recrache sur mes voisins cette piquette à 25 balles la bouteille, m'excuse en riant et me ressers un verre.

Je ne peux pas, désolé, j'ai poubelle.

Mon type de femme : la tienne, ça ira.

Charles Brun, Textes inédits à voix basse, volume trois

dimanche 13 août 2017

Un individu quelconque


Todd Webb via Undr


Je n'ai pas de convictions formelles sur la plupart des problèmes vitaux dont les hommes verbiagent sans trêve. Si j'ai eu des opinions tranchées, une fois, j'ai dû les perdre en route, je ne sais où. Tout compte fait, je suis un enfant moi-même et les histoires que l'on raconte autour de moi ne m'intéressent pas beaucoup ; elles sont au-dessus de mes capacités.
Sur la politique mondiale, sur l'amour, sur l'avenir de l'homme, sur la religion, sur le mariage, sur la nature, sur l'éducation… j'ai eu sur toutes ces questions des idées fort diverses, je me suis trompé trop souvent. 
Ma foi la plus ardente, la plus durable a été le communisme ; on me prédirait aujourd'hui que je suis appelé à finir dans les rangs d'une armée blanche que je n'en serais pas grandement étonné. Je ne crois pas au Dieu barbu de l'église catholique, apostolique et romaine ni en Jésus-Christ, son fils unique.
Comment savoir ? Qu'est-ce que je suis ? Toutes ces pages écrites sur moi-même ne m'avancent guère. 
Il me semble que la contradiction serait ce qu'il y a de plus clair en nous. Pour le moins, en ce qui me concerne. J'ai désiré l'aventure, l'exotisme, la vie dangereuse, j'ai eu des ailes comme tout le monde, j'ai dû fouler des petites gens du talon sur ma route, par mégarde, que l'on me pardonne. Que me reste-t-il de ces voyages aux pays chauds ? Dans la tête une odeur lourde et écœurante d'huile chauffée et de peinture fraîche des bateaux. Pour finir par ne plus souhaiter qu'être un individu quelconque à qui plus rien n'arrivera.

Henri Calet, Monsieur Paul, 1950

vendredi 11 août 2017

La vérité si j'écris

Erwin Volkov via Undr


La vérité, je le pense, n'est connue que par celui qu'elle concerne, s'il veut en faire part, il devient automatiquement un menteur. Tout ce qui est communiqué ne peut être autre chose qu'altération et falsification, on n'a donc jamais communiqué que des choses altérées et falsifiées. La volonté d'être véridique est, comme tout autre chemin, le plus rapide pour fausser et falsifier une situation. Coucher sur le papier une époque, une période de la vie et de l'existence, peu importe son éloignement dans le passé, peu importe sa longueur ou sa brièveté, c'est agglomérer des centaines, des milliers, des millions d'altérations et de falsifications qui sont toutes familières à celui qui écrit et décrit comme autant de vérités, de pures vérités. La mémoire s'en tient exactement aux événements, s'en tient à la chrnologie précise mais ce qui en résulte est tout autre chose que ce qui a été effectivement. Ce qui est écrit fait voir nettement une chose qui assurément correspond à la volonté d'être véridique de celui qui décrit mais non à la vérité car la vérité n'est absolument pas communicable. Nous décrivons un objet en croyant que nous l'avons décrit fidèlement, conformément à la vérité, et nous devons constater que ce n'est pas la vérité. Nous faisons voir nettement une situation, ce n'est pas, ce n'est jamais la chose que nous avons voulu faire voir nettement, c'est toujours une autre. Il nous faut bien dire que nous n'avons jamais rien communiqué qui eût été la vérité mais toute notre vie nous n'avons pas renoncé à la tentative de dire la vérité. Nous voulons dire la vérité mais nous ne disons pas la vérité. Nous décrivons une chose véridiquement mais la chose décrite est autre chose que la vérité. Nous devrions voir l'existence comme la situation que nous voulons décrire mais, quels que soient nos efforts, à travers ce que nous avons décrit nous ne voyons jamais la situation. Reconnaissant ce fait, nous aurions dû depuis longtemps renoncer à vouloir écrire la vérité et nous aurions donc dû renoncer à l'écriture en général. Comme il n'est pas possible de communiquer, donc de montrer la vérité, nous nous sommes satisfaits de vouloir écrire et décrire la vérité tout en sachant que la vérité ne peut jamais être dite. La vérité que nous connaissons est logiquement le mensonge qui, du fait que nous le rencontrons inévitablement, est la vérité. Ce qui est décrit ici est et n'est pas la vérité parce que ce ne peut être la vérité. Dans toute notre existence de lecteurs nous n'avons jamais lu une vérité même si nous avons sans cesse lu des faits. Sans cesse rien que le mensonge-vérité, la vérité-mensonge et caetera. Ce qui importe c'est si nous avons la volonté de mentir ou celle de dire et écrire la vérité même si cela ne peut jamais être, si ce n'est jamais la vérité. Toute ma vie j'ai toujours voulu dire la vérité même si je sais à présent que ce que je disais était mensonge. Au bout du compte, ce qui importe seulement c'est la part de vérité qu'il y a dans le mensonge. La raison m'a depuis longtemps interdit de dire et écrire la vérité parce qu'en le faisant on n'a dit et écrit qu'un mensonge mais l'écriture est pour moi une nécessité vitale. C'est pour cela, c'est pour cette raison, que j'écris même si tout ce que j'écris n'est pourtant rien qu'un mensonge qui est transporté par moi comme une vérité. Certes nous pouvons exiger la vérité mais la sincérité nous démontre que la vérité n'existe pas. Ce que nous décrivons ici est la vérité et ce n'est pas elle pour la simple raison que la vérité n'est pour nous qu'un vœu pieux. 

 
Thomas Bernhard, La Cave, trad. Albert Kohn

jeudi 10 août 2017

Désinscriptions nouvelles


Albarrán Cabrera via lensculture


J'ai l'impression de ne plus comprendre le monde dans lequel je vis. Mais ce n'est tout à fait ça. Et cela n'a rien à voir avec l'âge. En fait, je ne comprends plus les personnes qui trouvent le moindre intérêt à ce monde, qui le commentent. Et le plus déprimant, sincèrement, c'est que je m'en fiche totalement.

Je m'amuse comme tu peux.

J'ai retrouvé ce matin un 33 tours de Bowie qu'une amie m'a prêté il y a plus de vingt ans. Il fut un temps où je ne rendais jamais spontanément ce que l'on me prêtait, j'attendais qu'on me le réclame. Je tenais à ma réputation de personne infréquentable. Ce disque, ce livre, cet argent, je ne les ai jamais rendus. Agirais-je de la sorte aujourd'hui ? Difficile à dire car ces amis, et les autres, je ne les vois plus.

Je sais que cette fille me tient par les couilles, comme on dit couramment, mais cela prouve que j'en ai et que je me tire quand je veux.

J'écris pour échapper à la folie qui m'entoure, et surtout à celle qui m'habite.

Lorsque je prends enfin la décision de refaire ma vie, de foutre le camp, de tout plaquer, je finis toujours par me demander ce que je vais faire de tous ces livres. Comment les transporter ? où les ranger ? devrai-je auparavant faire un tri ? Ne trouvant aucune réponse, généralement j'ouvre une bouteille, dis à ma femme que je l'aime et vais me coucher.

J'enfouis, tu enfouis, il enfouit, nous fuyons, vous fuyez, ils fuient.

Comment peut-on prescrire encore ce médicament ?, s'insurge un copain médecin, un cachet, c'est 30 000 neurones flingués. Aussitôt, j'en prends un ce matin et m'en réserve un autre pour le soir.

- Dis-moi, franchement, qu'y a-t-il de plus beau que le corps d'une femme ?
- Deux ?
Dans la rue, on me propose un journal, puis un abonnement. Je prends la fuite immédiatement, prétextant un rendez-vous. En route, je jette un œil à ce torchon dit de gauche. En une, cette question : Notre Président est-il le plus beau ? J'ai craché sur mes chaussures, les ai essuyées avec le canard et l'ai balancé dans la première poubelle.

Je me relis rarement car je ne reconnais jamais ce que j'ai écrit.

Cet homme, assis tous les jours devant l'épicerie avec son chien, je ne le voyais plus. Hier, il a oublié de me tenir la porte du magasin. J'ai pensé à sa mère. Lui aussi a eu une mère qui fut fière de lui donner la vie. Elle a certainement imaginé qu'il ferait de grandes choses plus tard, s'est inquiétée pour sa santé, s'est sacrifiée pour ses études. J'ai pensé à tout cela devant la porte qu'il n'avait pas ouverte pour moi comme il le fait d'habitude et je suis revenu sur mes pas en me jurant de ne plus jamais remettre les pieds dans cette boutique.

Comme si rien de cela avait de l'importance…

Après tout, me dit cet ami, ces épreuves que vous traversez, c'est votre Jugement de dieu. Je ne suis pas certain d'avoir compris. Et je n'avais jamais pensé qu'un jour nous serions amenés à parler de Lui. Encore moins qu'Il pourrait s'intéresser à mon cas.

Mon type de femme : celle qui n'est pas partie.

Cette nuit, en pleine insomnie, j'ai allumé la radio. Un philosophe médiatique évoquait Montaigne, estimait qu'il était le plus grand, qu'il avait influencé Pascal, Rousseau, Kant, Nietzsche et bien d'autres. Et de constater avec dépit que ceux que l'on lit encore aujourd'hui, ce sont ces derniers. Le philosophe médiatique s'est appuyé sur son propre exemple. Il lui arrive de recevoir des livres ainsi dédicacés : Sans vous, ce livre n'aurait pas existé. Ou encore Votre œuvre a beaucoup compté pour moi. Il s'empresse alors de consulter la biographie ou les remerciements situés à la fin de l'ouvrage : généralement, son nom, ses livres, son œuvre n'y figurent pas. J'ai éteint aussitôt.

Dire qu'avant-hier encore…

A 20 ans, je ne connaissais rien à la peinture. Un ami a voulu m'y initier. Son principal argument : les salles d'exposition sont un lieu exceptionnel pour faire des rencontres. Or à cet âge-là, je ne savais pas m'y prendre avec les filles. Après quelques tentatives malheureuses, j'ai renoncé à me cultiver et me suis dès lors uniquement consacré à la fréquentation des bistrots.

Je préfère m'éteindre à petit feu chez moi que de sortir et étreindre tous ces cadavres.

J'ai demandé au médecin combien de temps j'allais garder ce ventre gonflé. Quelques jours, m'a-t-il dit. Je voulais des précisions. Quelques jours, pour vous, c'est deux-trois ou sept-huit ? Je le sentais ennuyé, cherchant ses mots. Cela dépend, a-t-il fini par conclure, ce n'est pas scientifique.
Je l'ai attendue toute la nuit. Je pense que lorsqu'elle a fini par arriver, je somnolais et ne l'ai pas entendue sonner.

Je ne vais jamais au cinéma lors de la Fête du cinéma, n'achète jamais un livre lors du Livre en fête, ne sors jamais de chez moi le soir de la Fête de la musique, ne fréquente jamais le Marché de la poésie, etc. La culture imposée m'indispose.
Mon type de femme : toutes les autres. Et d'autres encore.
Lorsque j'ai fait ce malaise dans la salle de bains, j'ai eu le réflexe de ralentir ma chute en m'accrochant au lavabo afin de ne pas réveiller la voisine en pleine nuit. Ce n'est que lorsque j'ai tenté d'appeler des secours que je me suis souvenu qu'elle était sourde.

Parfois, je me prends pour moi. Mais c'est beaucoup moins long que dans la chanson.


Charles Brun, Textes inédits à voix basse

mardi 8 août 2017

Dégustation publique


Stefan Nandancee via this isn't happiness

Terre à terre


Val Telberg via semiotic apocalypse

Dans les années soixante, Bukowski considérait Harold Norse comme le meilleur poète du moment. Dans la correspondance déjà signalée ici, et à paraître mi-septembre dans la traduction que l'on sait, on pourra lire quelques lettres adressées à l'auteur de Mémoires d'un ange bâtard, 50 ans de vie littéraire et érotique (seul ouvrage traduit chez nous à ma connaissance et dont l'édition est semble-t-il épuisée), dont celle-ci datée du 12 mai 1964.

[…] Oui, tu as raison : c'est un atout d'être terre à terre et j'entends par là l'incapacité à prendre de la hauteur tandis que tu t'actives sur une femme, un poème ou sur une statue d'Himmler en cire. C'est mieux de rester souple, travailler de façon simple et sauvage et se planter comme tu l'entends. Si tu franchis 5 mètres au saut à la perche ils voudront que tu franchisses 6 mètres et tu pourrais bien finir par te casser la jambe à force d'essayer. L'opinion publique doit toujours être prise comme quelque chose d'aussi insensé qu'une rivière pleine de vomi. Une fois que tu as jeté l'opinion publique dans la corbeille à papier qu'elle ne devrait jamais quitter tu as des chances d'obtenir un bon dix et peut-être des avis partagés. Je ne parle pas de la culture du Snobisme que pratiquent les richards, les fakirs, les tresseurs de cordes, les électriciens et les rédacteurs sportifs parce qu'ils s'imaginent avoir du POUVOIR. Ils sont aussi dépendants de l'opinion publique que les feuilles accrochées à un arbre. Moi je te parle de la dépendance qui te laisse une liberté d'agir car tu n'as pas besoin d'un bisou sur la joue de la vieille dame d'à côté, tu n'as pas besoin d'un tapis rouge ou d'effectuer une lecture devant la Société des écrivains arméniens de Pasadena. Je veux dire, on s'en branle. Plus de pages, plus de bière, plus de chance, un bon transit, un bout de fesse à l'occasion et du beau temps, que demander de plus ? Le loyer, bien sûr. Maintenant, je ne sais plus de quoi je parlais. C'est le danger de parler. Tu parles tu parles tu t'emballes et très vite tu ne sais plus ce que tu racontes. Je… Voilà pourquoi je me sens mieux quand je peux la boucler.

Charles Bukowski, Sur l'écriture, Au Diable Vauvert

lundi 7 août 2017

Le goût du public

 
Julian Wasser via Kvetchlandia

Ecrivain, Whit Burnett est le fondateur en 1931 de la revue Story, qui publie en 1944 la première nouvelle de Charles Bukowski, lequel, sombrant dans l'alcoolisme, s'éloignant de l'écriture durant dix ans, et échappant par miracle à la mort au pavillon des miséreux, mettra du temps à en placer d'autres… Le 27 février 1955, Hank envoie ce courrier à Burnett.


Merci de m'avoir retourné ces vieilles histoires ; et pour le mot ci-joint. Ça va un peu mieux maintenant, même si j'ai failli crever dans le pavillon des miséreux du centre hospitalier. On peut dire que c'est le bordel là-bas, et quelles que soient les rumeurs que vous ayez entendues sur cet endroit, elles sont probablement vraies. je suis resté là-bas 9 jours et ils m'ont envoyé une facture à 14,24 $ la journée. Vous parlez d'un pavillon pour les pauvres. Ai écrit une histoire à ce sujet intitulée « Bière, vin, vodka, whisky ; vin, vin, vin » et je l'ai envoyée à Accent. Ils me l'ont renvoyée : … « quelle débauche de sang. Peut-être, un jour, le goût du public s'accordera avec les vôtres. »
Mon dieu. J'espère que non. […]
A ce propos, dans votre lettre vous dites que vous ne m'aviez jamais publié. Avez-vous une copie du numéro mars-avril 1944 de Story ?
Bon, j'ai maintenant 34 ans. Et si j'arrive à l'âge de 60 ans sans avoir réussi, je me donnerai juste encore 10 ans.



Charles Bukowski, Sur l'écriture, Au Diable Vauvert,
à paraître le 14 septembre, trad. Romain Monnery

vendredi 4 août 2017

ces choses



ces choses auxquelles nous apportons tout notre soutien
n'ont rien à voir avec nous,
et nous nous en occupons
par ennui par peur par avidité
par manque d'intelligence ;
notre halo de lumière et notre bougie
sont minuscules,
si minuscules que nous ne le supportons pas,
nous nous débattons avec l'Idée
et perdons le Centre :
tout en cire mais sans la mèche,
et nous voyons des noms qui jadis signifièrent sagesse,
comme des panneaux indicateurs dans des villes fantômes,
et seules les tombes sont réelles.


Charles Bukowski, Les jours s'en vont comme des chevaux sauvages dans les collines, trad. Thierry Beauchamp

dimanche 30 juillet 2017

Jusqu'au dernier torchon sale



Les chaises et les banquettes étaient tendues de moleskine verte. Je discourais, je parlais de moi, infatigablement. Sur ce sujet, je puis m'étendre de tout mon long ; je suis à l'aise. Je ne me lasse pas de m'entendre retracer ma biographie, quelque peu retouchée. J'ai la fatuité de croire que d'autres y prennent le même intérêt. En vérité, je ne connais que cette histoire.
Me confier aux femmes, c'est une de mes faiblesses ; c'est ma façon de leur faire la cour et de faire la roue, simultanément. Est-ce que chacun n'éprouve pas périodiquement cette nécessité de confession et d'absolution ? Les femmes assument souvent le ministère du prêtre ; elles disposent d'égales réserves d'indifférence. C'est en quoi elles sont bien utiles. Elles ont aussi la patience d'attendre que vous ayez vidé votre sac, jusqu'au dernier torchon sale…
En général j'ai eu pour interlocutrices des dames ayant des notions précises sur le temps qu'il convient raisonnablement d'accorder aux épanchements verbaux ; elles savaient m'interrompre au moment voulu et m'amener, doucement, à des activités plus sérieuses. Sans quoi, j'en serais peut-être encore à la toute première. Qui était-ce ?

Henri Calet, Monsieur Paul, 1950

vendredi 28 juillet 2017

La fatigue du dactylo




à Carl Weissner, 15 janvier 1979

J'espère que tu n'as pas encore commencé à traduire Women. John Martin et moi sommes dessus – je mantiens qu'il a trop injecté de son écriture dans le roman. Quelques pages ci-jointes pour le prouver. Je fais photographier le script d'origine et je te l'enverrai bientôt par courrier. John prétend qu'entre-temps je lui ai envoyé 100 pages de modifications. Quand il me les aura données je te les enverrai. J'ai vraiment l'impression qu'il a trop changé mon style, parfois même des phrases entières. C'est irrespectueux vis-à-vis de moi. Je n'ai rien contre de légères modifications de grammaire et l'harmonisation des temps, passé, présent, mais à trop foutre les phrases en l'air ça altère le flot naturel de mon écriture. Mon écriture est rêche et tranchante. J'aimerais qu'elle le reste, je ne veux pas qu'on l'adoucisse. Aussi, de larges sections du roman ont été supprimées. Quand tu auras l'ensemble du manuscrit tu pourras choisir ce que tu veux dégager ou non. De toute façon ton choix est réduit ; ça ne changera rien à la manière dont le roman se lit maintenant. 
John plaide l'innocence. Il va venir chez moi pour qu'on reprenne tout du début. Il m'a dit que parfois quand le dactylo était fatigué, ça lui arrivait de rajouter des mots à lui. Son dactylo devait vraiment être claqué. 
En tous cas les pièces jointes montrent de légères modifications qui n'étaient pas dans le script original que j'ai entre les mains. J'espère que tu n'as pas commencé à le traduire. J'ai demandé à John : « Est-ce que tu aurais fait ça à William Faulkner ? » Il aurait certainement pas fait ça à un prof de fac, encore moins à Creeley, à qui il n'aurait même pas changé une virgule. Comme je viens des bas-fonds, du royaume des cloches, il doit penser que je ne sais pas vraiment ce que je fais. Mais instinctivement je le sais et il devrait s'en rendre compte. Tu l'imagines retoucher un Van Gogh ? Bon, merde...
Linda Lee et moi t'envoyons des ondes d'amour à toi, Mickey et Waltraut.

p.s. Je me demande ce que penseront les Frenchies et les Italiens ? On dirait qu'en plus des 100 pages de modifications, je vais devoir leur envoyer des copies du texte original par courrier. Maintenant c'est un bon roman mais j'ai le sentment que ça aurait été un roman superbe et déchaîné sans les rajouts lourdingues et les passages supprimés. A la place d'un truc immense qui aurait pu marquer les siècles à venir, il faudra se contenter de cette version ratatinée et biberonnée au lait...

Charles Bukowski, Sur l'écriture, Au Diable Vauvert,
à paraître le 14 septembre, trad. Romain Monnery
(

Prima donna









à John Fante, 2 décembre 1979

C'était bon d'entendre la fin de votre roman au téléphone ; ça sonnait plus Fante que jamais, la grande classe, comme toujours. Ça m'a enlevé un sacré poids de savoir que vous étiez toujours de la partie. Quand j'ai commencé vous étiez comme un phare et voilà que vous m'en mettez à nouveau plein la vue après toutes ces années.
Je suis en pleine période d'impuissance et ça ne m'est pas arrivé souvent. Je ne dis pas que mon écriture a toujours été exceptionnelle, je dis juste que les mots venaient naturellement. Ça n'est plus le cas ces derniers temps. Bon, quelques poèmes l'autre soir mais ça n'avait plus la même saveur. Je me surprends à envoyer chier Linda et l'autre soir j'ai même filé un coup de pied au chat. Je n'aime pas me comporter en petite prima donna mais lorsque les mots sortent pas c'est comme si j'étais empoisonné, j'oublie comment on rit, j'en oublie d'écouter mes symphonies à la radio et quand je regarde dans le miroir je vois un homme très méchant, petits yeux, visage jaune – je suis une figue desséchée, inutile, ratatinée. Je veux dire, quand l'écriture fout le camp, qu'y a-t-il, que reste-t-il ? La routine. Des gestes de routine. Des pensées en forme de crêpes. Je ne peux pas supporter cette danse macabre.
Vous avoir au téléphone, écouter Joyce me lire la fin de votre roman, entendre le rythme et la passion des Fante m'a sorti de ma léthargie. Le vin est ouvert et la radio allumée, je m'en vais coller des feuilles de papier dans cette machine et les mots jailliront à nouveau, à cause de vous. Ils jailliront à cause de Céline et de Dos et Hamsun mais principalement à cause de vous. Je ne sais pas d'où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. Vous avez représenté et représentez pour moi bien plus que n'importe quel homme mort ou vivant. Il fallait que je vous le dise. Maintenant je recommence à sourire un peu. Merci, Arturo.


Charles Bukowski, Sur l'écriture, Au Diable Vauvert,
à paraître, trad. Romain Monnery

jeudi 27 juillet 2017

Le numéro un




à John Fante, le 31 janvier 1979

Merci pour cette précieuse lettre. C’est une sensation singulière, très étrange, de recevoir une lettre de vous. Ça fait des décennies maintenant que j’ai lu Ask the Dust. Martin m’a envoyé une version photocopiée du roman, je viens de le recommencer et ça se lit mieux que jamais. C’est tout simplement mon roman préféré, à égalité avec Crime et Châtiment de Dos et le Voyage de Céline. Pardonnez-moi de ne pas avoir répondu plus tôt, mais en ce moment j’ai un paquet de trucs à gérer : écrire un scénario, corriger le scénario de quelqu’un d’autre, pondre une nouvelle, mais aussi picoler, jouer au tiercé, me bagarrer avec ma copine, rendre visite à ma fille, me sentir bien, me sentir mal, et tout le reste. En plus de ça, j’ai perdu votre lettre alors que j’en étais tellement fier et la nuit dernière, je l’ai retrouvée, je m’étais servi du dos de l’enveloppe pour suggérer des corrections sur le scénario de ce gars (l’adaptation de mon premier roman, Post Office). Voilà qu’il se met à pleuvoir donc je vous écris rapidement car je dois me rendre à la banque pour déposer ce chèque histoire que je puisse aller aux courses demain.
Vos livres ont vraiment changé ma vie, m’ont donné l’espoir qu’un homme pouvait coucher des mots sur le papier tout en laissant les émotions prendre le dessus. Personne n’a fait ça aussi bien que vous. Je vais lire le livre doucement, je vais le savourer encore une fois en espérant que je puisse écrire une préface décente. [H.L.] Mencken avait l’œil, entre autres, et je pense qu’il est grand temps qu’un talent comme le vôtre refasse surface. Même si Black Sparrow n’est pas New York c’est une maison qui a du prestige, une force de frappe et de tels livres sont plus enclins à durer et séduire des lecteurs, indépendamment du grand public qui ne fait que bouffer toute la merde que New York leur jette en pâture.
C’est bon d’avoir de vos nouvelles, Fante, vous êtes de très loin le numéro un. Pardonnez mes fautes de frappe. Dès que j’aurai terminé le livre et rédigé la préface, je vous l’enverrai par courrier pour approbation, en croisant les doigts. Mes hommages à votre femme et à votre fils. Le ciel est humide aujourd’hui et demain, le champ de course sera boueux mais je penserai à vous et à la chance que j’ai de pouvoir dire aux gens pourquoi Ask the Dust est si bon. Merci, oui, oui, oui…

Charles Bukowski, Sur l'écriture, Au Diable Vauvert,
à paraître, trad. Romain Monnery



mardi 25 juillet 2017

Même les êtres les plus innocents


Le début des années 1960, heures sombres et glorieuses du franquisme, synonymes de modernité. L'Espagne est enfin entrée dans le XXe siècle, nous dit-on, sous la bénédiction de l'église et des grandes démocraties occidentales et à coup de plan Marshall, d'opérations immobilières, de développement touristique à outrance... Et de répression. La culture pop s'introduit ici aussi, bien qu'avec parcimonie. Et ce n'est peut-être pas un hasard si surgit dans le conservateur monde taurin un histrion inespéré appelé à devenir le torero le plus célèbre de tous les temps, Manuel Benítez Pérez, dit El Cordobés (le Cordouan). Orphelin de rien, Benítez a très jeune essayé d'échapper à la faim par la mendicité, le chapardage ou en faisant le maçon. Imitant ces sales gosses sales et sans le sou qui sautent dans l'arène avec une muleta de fortune, en espérant faire quelques passes devant les bêtes et le public, et que l'on nomme espontáneos, il est remarqué par son audace inouïe, pris en charge par un représentant véreux mais ayant le sens de la promotion et passera rapidement novillero (aspirant matador). 
En 1963, année que choisit Berta Vías Mahou pour débuter son récit, El Cordobés est une rock star, la vedette dont l'Espagne du boom économique a besoin, lien indispensable entre tradition et prétendu progrès. Mais l'auteure madrilène ne nous livre pas un portrait du fameux Cordouan. Ou bien alors en creux. Dans l'ombre. L'ombre de son double. Un pauvre type, un va-nu-pieds, un autre Andalou, qui n'a rien demandé à personne, ou presque, mais dont la ressemblance avec l'autre est plus que frappante. José Sáez se voit soudain propulsé dans la lumière et les paillettes, traverse le pays de long en large, est autorisé à flirter avec les plus belles filles tout en caressant l'espoir de sortir d'une misère humiliante...
Plus dure sera la chute. A travers l'histoire invraissemblable de l'Autre, entre manipulation du réel et comédie humaine, Vías Mahou revisite l'histoire de son pays, celle d'une certaine littérature, plaque un style percutant et entêtant sur ce qui, de loin, présente l'aspect d'une biographie, et cache une réflexion excitante sur la gloire et l'échec, talent et petits arrangements, l'envers des corps, vérités et mensonges. 
Les éditions Séguier ont eu la bonne idée de publier en français ce roman ayant obtenu en 2014 le Prix Torrente Ballester et qui sera proposé dans toutes les bonnes librairies et d'autres lors de l'affreuse prochaine rentrée littéraire. On y reviendra certainement. En attendant, ci-dessous, un premier extrait et deux chansons de l'ami Bambino.


Nous nous sommes arrêtés à un feu qui venait de passer au rouge et, collée à nous, il y avait une Seat 600 blanche remplie d’enfants. En les observant attentivement, j’ai remarqué l’un d’eux, qui devait avoir cinq ans, coiffé d’une casquette à visière en vernis noir et portant un costume de flanelle gris avec des insignes dorés sur le col et des rangées de boutons également en or. Les losanges rouges avec les armoiries. Deux aigles en relief. Des galons sur les épaules… Le petit garçon s’est retourné, a levé les yeux et m’a vu porter la main sur la tempe pour effectuer le salut réglementaire. Fier de son déguisement, il m’a répondu avec un autre salut impeccable, la main finement gantée de blanc. Qu’il a l’air gentil, ai-je pensé en regardant la lumière qui brillait dans ces yeux marron.
Pourquoi, dès l’enfance, nous appliquons-nous à être ce que nous ne sommes pas ? Même les êtres les plus innocents en ce monde se révèlent être des imposteurs…
Berta Vías Mahou, Je suis l'Autre, éd. Séguier



Une question de distance

Scott Sheffield

Dans un monde où plus des cinq sixièmes des gens sont des gredins, des fous ou des imbéciles, les autres sont contraints de vivre à l’écart, surtout s’ils sont très différents, et, plus la distance sera grande, mieux cela vaudra.

Arthur Shopenhauer, A soi-même, trad Guy Fillion

samedi 22 juillet 2017

Désinscription



J'ai souvent pensé que tous mes échecs étaient dus à un manque de chance. Avant de découvrir que c'était bien moins grave. Une simple question d'hérédité. 

Votre bonheur m'est étranger. C'est ce qui me rend heureux.

Je n'ai pas le permis depuis un moment. En passant devant une auto-école, j'entre me renseigner : Est-ce ici que l'on apprend à griller correctement un feu rouge, à négliger les priorités à droite le majeur gauche relevé, à rouler lourdement bourré le coeur léger, à enrichir joyeusement son lexique d'injures... ?

Mon type de femme : celle qui dit oui.

Le railleur n'a pas toujours tort.

Le plus beau des poèmes de la langue française n'égalera jamais dans la mémoire de mon coeur une vulgarité monstrueuse dérobée un soir au comptoir d'un bar.

On n'est pas des chats.

Hier, il pleuvra encore.

Je ne voudrais pas vous enduire d'horreur.


Malheureusement, je ne m'habituerai jamais à tout.

L'homme toujours vulgaire est celui qui pense qu'il ne l'est jamais. 

Je faisais les 100 pas en l'attendant depuis à peine 43 pas lorsque je me suis perdu dans mes calculs. Elle n'est jamais venue.

Après tout, faites comme je veux.

C'est en voulant supprimer un spam que je me suis ôté la vie.

Je la suivais depuis la sortie du cinéma. Elle se retourna enfin et me fixa au-dessous de la ceinture en m'offrant la plus salace des salades. Je vous offre un verre ?, me lanca-t-elle. Comment osez-vous ?, lui dis-je en lui administrant une paire de baffes bien reniflées.

A mon âge, je crois davantage aux beaux découverts qu'aux inoubliables découvertes. 

Si je n'avais pas su...

Je ne me suis jamais rêvé en boeuf. A peine en grenouille. 

C'était mieux avant-hier.

Plus ça va, plus je m'en vais vite.

Mon type de femme : celle qui ne rit pas lorsque je me déshabille.

Dans un film de Cassavetes, deux vieilles copines regrettent de ne jamais avoir rencontré un Humphrey Bogart dans la vie. Je ne m'en suis pas encore remis. 

Je viens de porter plainte pour harcèlement la nuit de mon inconscient.

Croire est la véritable paresse intellectuelle. Enfin, il me semble...

J'ai passé au lit plus de temps à me retenir qu'à prendre du plaisir. Pareil pour l'écriture.

Me fascinent sincèrement ces contemporains capables de dépenser une fortune pour acquérir les yeux étincelants de joie l'objet de leur servitude.

Le temps passa.

S'il croit qu'il va me doubler, celui-là, avec sa Twingo à la con...

Il me semble que notre histoire est proche de la fin. Je n'ai plus rien à me dire.  
On ne peut pas dire que je sois verni. C'est en la trucidant enfin que je me suis mortellement blessé.




Charles Brun, Textes inédits à voix basse

mardi 18 juillet 2017

Une seule blessure sur Terre

Umberto Verdoliva via Pop9


J'ai quatre ans de plus que toi mais certes pas un équilibre
à toute épreuve. Pas très drôle d'être célèbre, n'est-ce pas. 
Je n'aurai jamais à apprendre cette leçon. Tu trouves la page 
arrachée d'un livre et la lis convaincu de peut-être découvrir 
le mytère du mot imprimé dans des phrases comme « l'été
approchait » ou « Gertrude le considéra d'un air perplexe ». Ta
Sagane, pure imposture. Poèmes d'amour à des filles imaginaires
vivant dans une campagne où tu n'allais jamais. Moi, j'ai voyagé
partout sans but précis. J'ai dépassé l'âge de l'amour, pas celui 
des poèmes d'amour. Je voulais tomber amoureux sur la côte de 
l'Equateur mais les filles étaient comme ci comme ça et il est
difficile de se doucher dans cette région. Contrairement à 
Killarney où je ne suis pas non plus tombé amoureux les filles 
avaient des dents splendides. Comme au cinéma, les Sud-Américianes
étaient des bombes, mais affligées de maladies endémiques.
Je ne suis pas tombé amoureux à Palm Beach ni à Paris.
Ni à Londres. Ni à Leningrad. Je désirais tomber amoureux
aux ballets mais j'étais assis trop loin de la scène pour
bien distinguer les visages. A Sadko une jolie fille
accompagnant un général ne m'a rendu aucun de mes regards.
En Normandie je suis tombé amoureux mais impossible de
me concentrer à cause d'une colite. Elle avait une manière 
de m'ignorer à laquelle on ne pouvait se tromper. 
Voilà pour une année d'histoires d'amour. Sauf à Key West
où il ne s'est absolument rien passé dans le genre romantique.
Vous comprenez peut-être pourquoi je bois et grossis. Quand
je pèserai cent cinquante kilos il n'y aura plus de problèmes
d'amour, seulement des problèmes de poids. Alors j'écrirai
des tonnes de poèmes d'amour. Et si elle me tapote le dos
un mètre cube de graisse ondulera. Hier j'ai bu 
une flasque d'alcool à cent degrés en regardant une photo de
ma soeur. Morte depuis dix ans. Montrez-moi une seule blessure
sur Terre guérie par l'amour. J'ai donné une livre de boeuf à
ma chienne mourante et je l'ai enterrée heureuse
dans la cour de la grange.



Jim Harrison, Lettres à Essenine, trad. Brice Matthieussent

lundi 17 juillet 2017

dimanche 16 juillet 2017

Au son de l'accordéon

Maurice Tabart via Semiotic apocalypse


à Dignimont

C'est au son de l'accordéon
Que Nénette a connu Léon
Et que j'ai rencontré Fernande.
Elle était mince, elle était grande :
Cheveux coupés, l'air d'un garçon.

Chacun sa part et sa légende.
J'ai pris Fernande un bon moment
Pour l'héroine d'un roman,
Mais aujourd'hui je me demande
Si c'était vraiment pour Fernande
Et non pas pour l'accordéon
Que mon coeur battait pour de bon.

Il jouait un air triste et tendre
Avec de longs gargouillements
Et l'extase jointe au tourment
Y faisait, pour qui sait entendre,
Tournoyer mille enchantements.

Qui veut aimer souffre d'attendre.
J'ai trop souffert à mes vingt ans
Pour qu'au musette, en l'écoutant,
L'accordéon qui tant est tendre

Et rauque inexorablement,
Ne me permette de comprendre
Désormais qu'il est l'instrument
Des poètes, des coeurs à prendre
Et de mes mauvais garnements.

Francis Carco, Petite suite sentimentale