lundi 16 mai 2022

Noyés

Vivian Maier

 

 

 

Les journées sont toutes différentes, séparées. Mais les nuits sont unies, les nuits sont toujours la nuit, la même ; il n'y a qu'une seule nuit, au fond de laquelle nous retombons chaque soir comme des noyés.


Paul Gadenne, La Rue profonde (1948)

dimanche 15 mai 2022

La victoire en chantant

Jean-Philippe Charbonnier


Ce midi, après la promenade du chien, accablé par la chaleur, je branche la radio tout en préparant le repas. Les infos se lancent. Grâce au soutien de toute l'Europe, me dit-on, l'Ukraine a gagné. C'est le premier titre. Et on le comprend. Le journaliste exulte et interroge un expert: « Un événement comme l'Eurovision peut donc être un enjeu géopolitique?» Le spécialiste est formel : «Oui, c'est ainsi depuis 1956 et la création du concours par l'Union européenne…» Un extrait de la chanson braillée par Oleg et ses amis nous est proposé en fond sonore. Je dois me faire vieux. Vient ensuite l'inoubliable harangue du chanteur couronné invitant le public de Turin et les 200 millions de téléspectateurs, m'apprend-on, à tout faire pour libérer Marioupol et l'usine Azovstal. Plus loin, c'est Zelinski en kaki qui affirme : «Notre courage impressionne le monde, notre musique conquiert l’Europe!» En rentrant, comme tous les hommes de leur âge, les musiciens de Kalush orchestra devront reprendre les armes, conclut le journaliste. «Nous nous battrons jusqu'au bout!», clament les musiciens-soldats. Durant la cuisson des courgettes, j'ouvre internet. Strass et paillettes, les unes des médias sont à l'unisson ukrainien.

***

Sur touitteur, le petit caporal de Saint-Germain-des-Près, Bernard-Henri Lévy qui, comme à son habitude n'en loupe pas une (guerre), cite Aragon. « Ils n'ont réclamé ni gloire ni larmes», écrit-il en renvoyant à l'un des entretiens «les plus bouleversants» de sa vie, celui publié dans l'hebdo dominical de Lagardère-Bolloré et que lui a accordé Ilya Samoïlenko.​ «Il a 27 ans, un beau visage très pâle, un œil qui semble mort, un collier de barbe noir, étrangement bien taillé», lyrique BHL. Cet homme, dit la légende de la photographie, est le commandant en second du régiment Azov, dont le quotidien de Xavier Niel a, comme d'autres titres internationaux, publié cette semaine le portrait ainsi que celui de ses braves collègues réfugiés dans l'usine Azovstal, assiégée par les troupes russes, sans plus de commentaires. La conversation du néophilosophe et du néonazi patriote débute, comme il se doit, de la sorte : «-Je suis très ému de vous parler. –Et moi très content. Vous vous êtes connus, avec notre commandant, l’année dernière, à Marioupol. Il a des mots chaleureux pour vous.» Les courgettes sont prêtes, je n'ai pas le temps de lire la suite – une grande partie du papier est réservé aux abonnés du JDD, soyons juste.

*** 
La guerre continue en pleine digestion. Somnolant, je reviens sur la toile pour y découvrir que l’OTAN soutiendra militairement l'Ukraine «aussi longtemps que nécessaire». Nous voilà prévenus. Je glisse la souris sur le titre voisin. La Suède et la Finlande seront de la partie, leur adhésion à l'Alliance atlantique n'étant qu'une affaire d'heures. Le plus sérieusement du monde, le quotidien du poète Patrick Drahi propose sur son site un tuto censé nous expliquer comment on adhère à l'OTAN. En deux-trois clics, le panorama mondial se montre aussi bouleversé que BHL.

 ***

Ailleurs, j'apprends qu'une fusillade a fait au moins treize victimes à Buffalo, dans le sud de New York (USA, la grande démocratie, gendarme de la planète, tout ça). La nouvelle célébrité se nomme Payton Gendron et n'a que 18 ans. Bravo jeune homme! Il ne s'agit pas d'un attentat terroriste, nous rassure-t-on. Le tireur est purement blanc, fait partie de la mouvance suprémaciste et n'a donc pas crié «Allahu akbar!» en pénétrant dans un supermarché essentiellement fréquenté par la communauté noire – ça existe dans ce modèle de pays. Selon les premiers éléments de l'enquête, comme on dit, Gendron entendait lutter contre le Grand remplacement, se référant explicitement à la doctrine développée chez nous par un de nos grands écrivains nationaux, sorti récemment de l'ombre par nos chaînes d'info en continu lorsque ladite théorie, on s'en souvient, fut remise à l'ordre du jour par un candidat officiel aux présidentielles, dit « le polémiste», chouchou des médias – ceux de Bolloré et les autres… Une photo, circulant sur les réseaux sociaux, nous montre le tueur arborant le symbole nazi des héros d'Azovstal chers à BHL, Niel et cie. 

***

En France aussi, nous avons nos héros qui tirent plus vite que leur ombre. Le type, chanteur sur You Tube, est proche, dit-on, des grands penseurs que sont Alain Soral et Dieudonné. Il a connu son fameux quart d'heure de gloire sur les plateaux TV de Bolloré en tenant des propos confus sur la politique sanitaire lors de la pandémie. Vendredi soir, notre justicier est témoin d'une bagarre alors qu'il circule en voiture boulevard Clichy. Il s'interpose, se fait envoyer sur les roses et, n'écoutant que sa lâcheté, sort son arme et abat son rabroueur –noir de peau– avant de prendre la fuite, sans avoir donc crié «Allahu akbar!». Il se rendra peu après à une équipe de la BAC, après avoir été localisé, ne manque-t-on pas de nous indiquer, grâce à la télésurveillance.

 ***

En attendant la Troisième Guerre mondiale, notre cher guide national tente de nous distraire et laisse fuiter son désir de placer au poste de Premier ministre une dénommée Catherine Vautrin. Les médias nous apprennent que cette sexagénaire a fait carrière au sein d'une grande compagnie d'assurance américaine avant d'entrer en politique au sein du RPR et devenir députée de la Marne. La grande Catherine connaît son heure de gloire en participant à la Manif pour tous il y a quelques années et en étant mise en examen pour abus de confiance dans l'affaire du paiement de l'amende de Nicolas Sarkozy après sa piteuse campagne électorale de 2012. Une candidate de poids, assurément…

 ***

Après la sieste, je décide de me changer les idées en écoutant l'amie Anne-Cécile Robert interviewée par Olivier Berruyer, créateur du site Les Crises et du média en ligne, Elucid. Ensuite, je suis passé direct à l'apéro…


jeudi 12 mai 2022

Cachettes connues

Eiji Yamamoto

 

Le couteau, ils le cachèrent dans la guitare ;
le télégramme sous l'oreiller ;
les visages dans des masques profonds ;
les mains de velours dans des gants de fer ;
les cartes à jouer sous la table ;
le verre dans le placard.
Désormais tout était clair

 

 

Yannis Ritsos, in Le Mur dans le miroir,
trad. Dominique Grandmont, Poésie/Gallimard

mercredi 4 mai 2022

Dieu et moi

 

Izis

 

En ouverture du troisième carnet, en date du 8 avril 1930, Paul Gadenne, qui prépare son mémoire d'agrégation sur Marcel Proust, prend soin de noter cet avertissement :

 

Si ce cahier tombe entre les mains de quelqu'un, j'espère qu'il voudra bien avoir la discrétion de ne pas le lire, à cause du caractère intime de ces notes, et parce qu'il pourrait se tromper sur l'esprit dans lequel elles ont été conçues. Il ne faudrait pas par exemple y chercher un portrait de moi-même. Mes sentiments sont ici «romancés», c'est-à-dire portés sur le plan de l'invention, du «romanesque». Beaucoup d'anecdotes sont dénaturées dans le même sens. Le seul fait d'aller jusqu'au bout dans l'expression des sentiments suffit d'ailleurs à les dénaturer. De plus la parfaite franchise du monologue intérieur, la liberté absolue avec laquelle on s'exprime dans ce genre de cahiers, et qui est la liberté même de la pensée lorsqu'elle se développe sans témoins, m'ont amené à émettre sur les choses et sur les personnes, mes hypothèses, mes doutes, mes sentiments spontanés, lesquels ne sauraient avoir de signification sociale, et demandent à être rigoureusement replacés dans l'atmosphère intime où ils ont été conçus et dont ils ne doivent pas être sortis, dont ils ne peuvent sortir sans être altérés.
En somme, ceci est un dialogue entre Dieu et moi. Je demande qu'on veuille bien ne pas s'interposer entre nous.

 


Paul Gadenne, Le long de la vie, Carnets 1927-1937,
Éditions des instants, 2022.

samedi 30 avril 2022

Cul-de-sac

Paul Almasy

 

 

Beaucoup d'êtres humains, hommes et femmes, sont comme ces grandes allées dont le fond est si mystérieux et si attirant dans le clair-obscur des bois qu'on se demande avec anxiété où elles conduisent. Si l'on cède à la séduction, si l'on a le mauvais goût d'aller jusqu'au fond, le mystère s'évanouit. L'allée s'achève en cul-de-sac, dans une banale clairière, et il n'y a plus qu'un soleil cru sur le sable.

 

Paul Gadenne, Le long de la vie, Carnets 1927-1937,
Éditions des instants, 2022.

mercredi 27 avril 2022

Une distraction

 


A la date du 14 mai 1929, Paul Gadenne, de passage sur ses terres natales pour un rendez-vous électoral, des municipales très certainement, note ces lignes. 

 

A Armentières encore : disputes électorales. Cela arrive brusquement, comme un ouragan. Sans qu'on sache pourquoi on voit tout à coup des yeux hors des orbites, des joues gonflées, des bouches distendues, des poings crispés. On crie sans nul besoin, par pur exercice. La colère est une distraction qu'on se donne, parce qu'on a des forces à dépenser. Ces spectacles-là remplacent les jeux des gladiateurs de l'Antiquité, les tournois du Moyen Âge. Les combats électoraux et les guerres, sous des aspects sérieux, ne sont que des jeux où l'humanité emploie sa force, pour se la prouver. C'est là que se déverse le trop-plein des énergies, comme jadis dans les Croisades. On va au scrutin comme on allait à Jérusalem : avec l'espoir de donner de bons coups, de frapper dur.


Les jeunes Éditions des Instants, en collaboration avec l'inépuisable Didier Sarrou, entament la publication des carnets de l'auteur de Siloé. Le premier volume, intitulé Le long de la vie, comprend les neuf premiers carnets, tous inédits, couvrant la période 1927-1937. Un document précieux pour les amateurs, qui ne manqueront pas de se précipiter également sur le dernier numéro du Matricule des anges dans lequel l'insatiable Éric Dussert consacre un dossier à Paul Gadenne (1907-1956)

 


 

mercredi 20 avril 2022

Faut pas qu'on traîne

Dora Maar



 

‒ Tu ne peux pas ne pas regarder.

‒ Détrompe-toi...

‒ ...Il en va de l'avenir du pays...

‒ Ça me manquait, ces brèves de comptoir dont tu as le secret...

‒ Tu veux qu'on aille s'asseoir ? Il y a de la place en terrasse...

‒ Je n'ai pas forcément envie de payer mon ballon de rouge le prix d'une bouteille entière à l'épicerie en bas de chez moi. Et puis, je n'ai pas l'impression qu'une fois assis, nous tiendrions des propos plus intelligents...

‒ Tu ne vas pas voter, j'imagine...

‒ N'oublie pas : aucun appel, aucun message durant ce bas débat... Je ne veux rien savoir. La température du plateau, la taille de la table, le choix des questions et les éléments de langage, le brushing de la Salami ou celui de la Pen, la moumoute du poudré a-t-elle tenu jusqu'au bout, a-t-il renoncé à son arrogance, l'héritière a-t-elle un programme social, lequel de ces épiciers est le plus écolo... Rien, je ne veux rien savoir.

‒ Tu ne m'as pas répondu.

‒ Je n'en ai pas l'intention. Comme je n'ai pas l'intention de discuter de ces deux baltringues, du pathétique show qu'ils nous préparent ou du Donbass...

‒ Ça risque d'être au-delà de tout ce qu'on a vu jusqu'à maintenant, le Donbass.

‒ Tu as entendu ça où ?

‒ A la radio.

‒ Ah, c'est toi ?

‒ Comment ça ?

‒ C'était une plaisanterie...

‒ Je ne suis pas sûr de comprendre...

‒ Peu importe... 

‒ Tu es en forme, ça fait plaisir...

‒ Je ne suis pas animateur télé, tu te souviens? Je suis fatigué de tout ce cirque ! La crise permanente, la peur dans les têtes et les oreilles, ces gueules sinistres croisées dans le métro, ces gueules d'assureurs et de guichetiers de banque qui nous gouvernent... Je n'ai pas envie de parler de ça. J'en ai la nausée... Et puis, il y a Julian Assange, condamné à des centaines d'années de prison pour avoir révélé le fonctionnement de cette mafia, ces larbins de l'industrie de l'armement et du divertissement, dont tout le monde se fout... Tiens, toi qui es toujours informé, qui crois l'être, qui reçois toutes ces alertes sur ton titécran, as-tu vu passer l'info de l'extradition d'Assange? Du feu vert des British pour livrer à la mort certaine l'un des seuls journalistes dignes de ce nom?

‒ Aujourd'hui ?

‒ Oui, mais j'imagine que ce pauvre Assange ne fait pas les titres des sites d'infotainment de nos grandes démocraties... On préfère de loin parler du héros Zelensky, ce mauvais acteur de sitcom, grand patriote et évadeur fiscal, manipulé par l'OTAN, McKinsey, les Amerloques et les néonazis ayant infiltré l'armée — qui tous rêvent d'entraîner l'Europe entière dans la guerre —, faisant des selfies en chef de guerre en t-shirt kaki, de l'agité parano et corrompu du Kremlin, tombé dans le piège, des bons réfugiés, bien blonds comme nous, du front républicain et de l'avenir de M'Bappé... Tiens, commande-nous la même chose et règle l'addition tant que tu y es, faut pas qu'on traîne... 

‒ Donc, tu ne voteras pas ? Comment veux-tu que les choses changent?

‒ Ne t'entête pas. Dis-toi bien une chose: ce rendez-vous dit démocratique est organisé par la bourgeoisie, soumise aux lobbies de toute sorte, sa promotion est faite par les médias, contrôlés par des milliardaires à 90%, c'est une illusion, une liberté en trompe-l'oeil, jamais un projet remettant en cause le fonctionnement-même de la société bourgeoise ne passera par les urnes. 

‒ Mais tout de même, Le Pen ou Macron, ce n'est pas la même chose.

‒ C'est vrai. La fille du borgne est une femme, par ailleurs, héritière d'une fortune mal acquise et vivant dans un château à Saint-Cloud tandis que l'éborgneur est un homme, par ailleurs, banquier d'affaires ayant dissimulé 90% de sa fortune dans les paradis fiscaux et proprio d'un manoir normand, d'un appartement dans un beau quartier parisien, et je ne sais plus quoi, et dont le gouvernement ces dernières années ne tenait plus que par la répression policière. Entre les deux, mon cœur balance, j'avoue. Pile, ils gagnent, Face, nous perdons. De quoi hésiter, en effet... Allez, faut que tu te rentres si tu veux, en allant te coucher ce soir, sentir que tu as fait ton devoir de vrai républicain et dormir tranquille jusqu'à dans cinq ou sept ans...


vendredi 15 avril 2022

Une rage lourde

 

Andrey Godyaykin

 

Chaque jour dans une rage lourde,
C’est un vent de mort, un souffle gourd
Et puant qui tue les âmes sourdes
Sans témoins, sans plaintes, sans secours,
Sombre es-tu, Russie, pour tes poètes :
La terreur, l’étouffement des mots…
C’est Pouchkine qu’une balle guette,
C’est Dostoievski à l’échaffaud.
Terre russe, infanticide amère,
Tel sera peut-être aussi mon sort ;
Dans tes caves, voir saigner mes frères
Et sombrer sous des morceaux de corps –
Gravissant ton Golgotha, j’espère,
Non, je n’abandonne pas les morts.
Dans la faim, la rage, l’hécatombe,
Que je meure, j’aurai fait mon choix :
Je serai Lazare auprès de toi,

Nous ressortirons de notre tombe.



Maximilian Volochine, trad. André Markowicz,
in Christian Olivier, La révolution au cœur, ed. Attila, 2021

mardi 12 avril 2022

Jusqu'à la fin

 

Jean Moral

 

Ce qui est beau, ce qui élève,
Ce n'est pas la célébrité.
Il ne faut pas ouvrir d'archives
Ou trembler sur de vieux papiers.

Créer veut le don de soi-même.
Non le tapage ou le renom.
Honte à qui n'est rien par lui-même
D'être connu comme un dicton. 

Vis donc sans supporter de place
Mais de manière à, pour finir,
Attirer l'amour de l'espace,
Entendre appeler l'avenir. 

Et s'il faut laisser des lacunes,
Que ce ne soit dans tes papiers,
Mais en sacrifiant quelques-unes
Des pages de ta destinée.

Il faut te plonger dans l'oubli
Pour y dissimuler ta route
Comme un site dans les replis
Du brouillard quand on n'y voit goutte.

D'autres, selon ta trace fraîche,
Suivront ta route, pas à pas.
Mais entre victoire et défaite,
Le départ ne t'appartient pas.

Et tu dois garder ton visage,
Ne pas t'en écarter un brin
Être vivant, pas davantage,
Vivant, c'est tout, jusqu'à la fin. 

 

Boris Pasternak, in Ma sœur la vie
trad. Hélène Henry, Poésie/Gallimard

vendredi 8 avril 2022

Epilogue

Olga Karlovac

 

 

Et j'ai appris comment s'effondrent les visages,
Sous les paupières, comment émerge l'angoisse,
Et la douleur se grave sur les tablettes des joues,
Semblables aux pages rugueuses des signes cunéiformes ;
Comment les boucles noires ou les boucles cendrées
Deviennent, en un clin d'œil, argentées,
Comment le rire se fane sur les lèvres soumises,
Et, dans un petit rire sec, comment tremble la frayeur.
Et je prie Dieu, mais ce n'est pas pour moi seulement,
Mais pour tous ceux qui partagent mon sort,
Dans le froid féroce, dans le juillet torride,
Devant le mur rouge devenu aveugle. 

 

 

Anna Akhmatova, Requiem,
trad. Paul Valet, Minuit

jeudi 7 avril 2022

Dormez tranquilles

Pietro Bandini

 

Je viens de punaiser au-dessus de mon lit le poster publié dans le dernier numéro de Manière de voir, le bimestriel du Monde diplomatique. Mes habituelles insominies seront, j'en suis persuadé, facilement vaincues si je m'emploie tous les soirs à compter les milliers de fichiers qui nous répertorient ici et là. « L’intense complexification de cette toile informatique peut […] expliquer sa banale acceptation par la population, nous préviennent cependant Cécile Marin et Jérôme Thoral, imaginez qu’on ajoute à cette carte les fichiers commerciaux tirés du braconnage massif effectué par les géants du big data qui aspirent sans arrêt les données personnelles…» Impossible de reprocher aux auteurs de ce riant boulot la non-exhaustivité de leur tableau, nous avons assurément sous les yeux de quoi déjà nous réjouir et bien dormir.
(cliquer pour agrandir)

mardi 5 avril 2022

Tout est réel

Nous aurons bientôt l'occasion de (re)voir ce portrait de Thomas Bernhard dans une qualité d'image et de son bien meilleure et, qui plus est, sur grand écran. Il faudra pour cela se précipiter à la Cinémathèque qui proposera ce film dans le cadre de l'hommage à l'ami Jean-Pierre Limosin. Précipiter oui, car ça ne dure que du 7 au 16 avril !

 

La Cinémathèque française
51, rue de Bercy
75012 Paris
programme sur simple clic

lundi 4 avril 2022

En guise de consolation

 

Takis Tloupas

Pourtant, à côté de tout ce qui est désagréable et néfaste dans cette situation et qui se fait sentir chaque jour, j'aimerais, en guise de consolation pour nos malheurs, souligner un avantage, qui est l'indépendance intellectuelle garantie par notre situation. 
Lorsque l'écrivain sait très bien que seuls de rares exemplaires de son édition seront achetés… il acquiert une grande liberté dans son travail créatif. 
En revanche, l'écrivain qui envisage la certitude – ou du moins la possibilité – de pouvoir écouler toute son édition, voire même des éditions ultérieures, se trouvera influencé par ces ventes futures… cela presque sans intention, presque sans le réaliser ; il connaîtra des moments où, sachant ce que pense le public, ce qu'il aime et ce qu'il achètera, il fera de petits sacrifices ; il formulera différemment par ici, omettra quelque chose par là. Et il n'y a rien qui puisse s'avérer plus destructeur pour l'Art (je tremble à sa seule pensée) que le fait que ce bout sera formulé différemment ou que cet autre bout sera omis.

 

Constantin Cavafy, Indépendance,
in Robert Liddell, Cavafy, une biographie,
trad. Eva Antonnikov, éd. Héros-Limite, 2021

jeudi 31 mars 2022

La lumière fut

 

Jean-Michel Fauquet

 

La lumière a vécu si longtemps sans adversaire qu’il nous est difficile d'identifier un tel opposant. Nul besoin de rappeler ici que vivre sans rival vous octroie une suprématie extraordinaire, durable. Un jour pourtant, le règne prend fin. Pour la première fois, après des siècles d’éclat et de progrès, de métaphores enthousiastes par milliers, la lumière suscite notre inquiétude, des doutes, des frais. Bien entendu, ses qualités restent intactes. Tout se voit mieux grâce à elle, la question n’est pas là. Mais ce n’est plus comme avant. Son coût est trop élevé. Comme si le prix du kilowatt portait préjudice au prestige habituel de la clarté même. Et si, pour changer, nous accordions notre confiance à l’obscurité et partant, à l’ignorance, au secret, à la confusion ? 

Au début de Demande à la poussière, le roman de John Fante, Arturo Bandini se remémore une nuit assis sur son lit de l’hôtel où il a trouvé refuge, à Los Angeles. Une nuit d’une importance capitale pour lui puisqu’il lui faut prendre une décision à propos de sa chambre. « Ou bien je paie ce que je dois ou bien je débarrasse le plancher. C’est ce que dit la note, la note que la taulière a glissée sous ma porte. Gros problème ça, qui mérite la plus haute attention. Je le résous en éteignant la lumière et en allant me coucher », nous dit notre héros. 

Cette manière de se précipiter, presque comme en amour, dans l’obscurité puis dans le sommeil, comme si, de la sorte, nous allions trouver la solution à tous nos problèmes, nous pouvons l’observer dans de nombreux livres et de nombreuses vies. Surgit toujours le moment où nous nous sentons attirés par l’obscurité et où il nous semble primordial de ne pas voir, ne pas savoir, ne pas ressentir. 

L’obscurité nous nourrit en quelque sorte. Qui n’est pas allé se coucher comme Bandini, ne s’est pas laissé aspirer par les ténèbres avec l’espoir que, en se réveillant le lendemain, tout soit rentré dans l’ordre sans avoir soi-même dû intervenir ? 

Il y a quelques semaines, j’ai retrouvé cette même parade dans Bel Ami. Le personnage principal du roman de Maupassant, après avoir tenté en vain d’écrire son premier article, jette à tout hasard un baiser dans la nuit, ferme la fenêtre, se déshabille et murmure : « Bah, je serai mieux disposé demain matin. Je n'ai pas l'esprit libre ce soir ». Puis, il se met au lit, souffle la lumière et s’endort presque aussitôt. Affaire classée pour ainsi dire. 

Nous pouvons avancer que la lumière se voit désormais recouverte d’un voile insoupçonné de scepticisme. Bien entendu, elle est utile et pratique, et fait que tout autour de nous fonctionne, mais le prix à payer en vaut-il la chandelle ? Après tout, n’oublions pas que rien n’est plus obscur et retors que les factures d’électricité dont nous devons nous acquitter régulièrement. 

Dans cette guerre que se livrent depuis des siècles la lumière et l’obscurité, cette dernière aujourd’hui regagne du terrain. Dans la perspective de ce nouveau scénario, nous pourrions même être amenés à accorder une chance non seulement à l’obscurité, mais aussi à toutes ses variantes : la nuit, les ténèbres, la noirceur, l’aveuglement. Leur coût reste abordable. Avouons-le, certaines choses nous semblent désormais vaguement intéressantes, non pas pour leur beauté exceptionnelle, mais parce que leur prix est à notre portée. 

 



Juan Tallón, "Menos luz",
chronique parue dans El Periódico de España,
trad. maison

mercredi 30 mars 2022

La ville

Stanko Abadzic

 

 

Tu as dis : « J’irai par une autre terre, j’rai par une autre mer.
Il se trouvera bien une autre ville, meilleure que celle-ci.
Chaque effort que je fais est condamné d’avance ;
et mon cœur – tel un mort – y gît enseveli.
Jusqu’à quand mon esprit va-t-il endurer ce marasme ?
Où que mes yeux se tournent, où que se pose mon regard,
je vois se profiler ici les noirs décombres de ma vie
dont après tant d’années je n’ai fait que ruines et gâchis ». 

Tu ne trouveras pas d’autres lieux, tu ne trouveras pas d’autres mers.
La ville te suivra partout. Tu traîneras
dans les mêmes rues. Et tu vieilliras dans les mêmes quartiers ;
c’est dans ces mêmes maisons que blanchiront tes cheveux.
Toujours à cette ville tu aboutiras. Et pour ailleurs - n’y compte pas -
il n’y a plus pour toi ni chemin ni navire. Pas d’autre vie : en la ruinant ici,
dans ce coin perdu, tu l’as gâchée sur toute la terre.

 

 

Constantin Cavafis, En attendant les barbares et autres poèmes,
Trad. Dominique Grandmont, Poésie/Gallimard

samedi 26 mars 2022

L'évidence


Katia Berestova

 

la nuit, déjà
il faut bien l'admettre
les choses se sont déroulées
sans que nous y prêtions
grande attention
absents,
anesthésiés,
méprisés,
confiant
à l'ivresse
le soin
de nous apaiser,
amour
nous n'avons rien
vu venir
pas su résister
ce soir rendons-nous
à l'évidence
je ne suis plus que l'ombre
de toi-même


charles brun, insomnies à venir

mercredi 23 mars 2022

Etoile morte

 

Andrea Tomas Prato

 

 

Comme un bois sur mon dos ou une lame
froide sur mon visage, donnez-la moi.
Donnez-moi la nuit sans les alouettes,
sans aucun son, sans feuilles ni paupières.

J'ai touché l'amour ; il en tremble encore
comme un sein ou un brame entre mes mains.

Donnez-moi, je vous en prie, donnez moi
une pierre, une ombre, une étoile morte.

 

Antonio Gamoneda, La Terre et les Lèvres
trad. dir. Laurence Breysse-Chanet
in Europe n°1115, mars 2022

jeudi 17 mars 2022

Par la fenêtre

 

Bryan Liston

 

– Non, je pensais qu'il s'agissait d'un texte autour de l'info, les médias, nos oligarques à nous… Et c'est bien plus que ça.
C'est-à-dire ?
Nous sommes en plein dedans…
– Dans quoi ?
– Dans la mouscaille.
Tiens, écoute. C'est l'un des personnages principaux qui parle. C'est lui qui détient Rex…
Rex ?
Le titan des médias. Un Niel ou un Bolloré fictif, si tu veux, mais plus vrai que nature.
Je ne veux rien. A part un peu de lecture.

Rex ne comprenait pas ce que je lui disais. Il me regardait avec cette manière qu'ont les otages – tous : des yeux vides, qui n'ont plus de haine plus d'amour, sitôt qu'ils ont capté. Des yeux qui scrollent, qui se perdent dans les vôtres, sur les vitres, sur les murs, au plafond ou sur le sol, n'importe où. Des yeux d'angle mort.
Au Donbass, j'avais appris ça : filtrer le regard de la proie, condition pour ne rien éprouver et tenir la baraque. Le Donbass, guerre de tranchée d'aujourd'hui, Chemin des Dames d'un centenaire piteux, quelque part entre l'Ukraine et la Russie, et dont la presse se contrefoutait. Une indifférence généralisée qui faisait de la région un terrain idéal pour des gens dans mon genre.

C'est bien écrit, comme d'habitude, mais je ne suis pas sûre de bien saisir.
C'est normal et peu importe. Plus loin :

Rex News, c'était ça : le commando à la pointe du combat, en première ligne. Dans la guerre des télés d'info, il y avait du Dombass dans cette chaîne : ses journalistes se battaient comme des mercenaires. Tels des chiens fous russes croisés sur le front de l'Est, gavés de Captagon et de dollars, ivres de leur surpuissance de dopage et de provisoire. Les uns comme les autres fniraient mal : soldats du journalisme ou de l'impérialisme, quand, doublés par plus cinglés qu'eux, ils comprendraient ce à quoi ils avaient participé – ce serait trop tard.
Au moins, au Donbass, les gars mettaient leur corps en jeu ; mon épaule droite en gardait trace, une balle perdue ; quant à Paris, les plus périlleux n'avaient que des SMS à esquiver.

Ça donne envie, mais j'ai peur de ne rien comprendre à ces histoires de guerre, les Russes, le Donbass…
Tu crois que ceux qui en parlent toute la journée y comprennent quelque chose ?
Je sais ce que tu vas dire : ils ne sont que les porte-flingues de l'OTAN, organisation elle-même devenue le bras armé du capitalisme néolibéral…
Comme tu y vas… Ecoute ça plutôt…
…Encore ?! Tu vas tout me spolier…
Spolier ? Tu peux arrêter de parler comme on parle ?
Quoi ?
Ecoute :

Au Dombass, j'avais vu tout ce qu'une guerre civile peut offrir, et les Netflix du bas monde sublimer : les pillages, les viols, les bains de sang – entre cousins, entre voisins, entre frangins. J'avais assisté a contrario à des élans indépassables : des inconnus qui se soignaient, des ennemis qui s'entraidaient, des âmes qui partageaient leur quignon de pain. D'une certaine manière, face aux horreurs, on pouvait dire qu'on faisait de l'humanitaire. Seules nos méthodes différaient de celles de Médecins du monde.

C'est qui ce on, ce nous ?
Tu le découvriras, j'ai bientôt fini de le lire…
Cette guerre, nous y assistons désormais en direct, à la TV, sur les écrans de nos téléphones…
Oui, aucune série ne peut imaginer un tel scénario, autant de rebondissements, de menaces de fin du monde…
Et ce n'est que la première saison !
Je ne sais pas s'il y en aura une deuxième…
J'ai entendu dire que ça s'installait…
Non, comme dirait l'autre, ça s'incruste. Ça s'immisce.
– En parlant de séries, c'est tout de même inouï, le parcourt de ce type-là, le président ukrainien. De la série, qui repasse sur Arte en ce moment d'ailleurs, où il joue un prof qui devient un peu sans le vouloir président de l'Ukraine à sa réelle accession au pouvoir…
Avec la bénédiction des Américains, experts en lois des séries…
– Il adore se filmer, diffuser ses vidéos sur les réseaux…
– C'est ce côté influencer qui lui a permis d'être choisi. C'est un bon acteur, un peu cabot, mais sympathique.
– Nous aussi, nous avons notre bel acteur en jogging de l'armée à l'Elysée, pas rasé…
– Mais la risée du monde entier…
– Ah oui ?
– Oui. L'imitateur ne sera jamais qu'une copie, un ersatz de sauveur, une fake news ambulante… Et sa cour de faux philosophes et autres va-t-en-guerre, journalistes carriéristes et serviles, gangsters et magouilleurs en tout genre, nuisibles conseillers de l'ombre, quel cirque écœurant et morbide ! Dire qu'une partie de nos concitoyens veulent en reprendre pour cinq ans…
– Pourquoi me racontes-tu tout ça cinq minutes avant d'éteindre la lampe de chevet ? Je vais encore avoir une insomnie…
– C'est leur projet, nous rendre complètement dingues…
– Tu ne veux pas qu'on regarde un truc ?
– Quel truc ?
– Je ne sais pas. Tu n'as pas rapporté un DVD de la médiathèque ?
– Tu as vu l'heure ?
– Si tu ne m'avais pas lu tous ces passages du livre de David Dufresne, nous aurions eu le temps de voir au moins le début du film…
– Ecoute, si cette nuit, Wladimir appuie sur le bouton rouge, tu mourras moins bête…
– Salaud !
– Tu vas où ?
– Me faire une tisane Nuit calme…
– Par la fenêtre ?

 

 

 


NB : David Dufresne sera ce soir à Ménilmontant, et participe demain au Meeting du Collectif Stop Bolloré, Salle Olympe de Gouge, 15 rue Merlin, 75011 Paris, à partir de 16h00. On y passera.

 

dimanche 13 mars 2022

Révolution

 

Peter Kertis

Mon père avait connu la bonne époque. Pas de comptes à rendre en place publique, pas de service après-vente, ni pub ni com, il n'y avait qu'à se baisser. Le sang des ouvriers jaunes se confondait avec une seule couleur, la plus belle, la patriote : la couleur de la stabilité de la France. Les rétrocommissions, et les petits compromis, longtemps, personne ne les voyait, ou ne voulait les reconnaître. La corruption avait ceci de bien qu'elle fixait les tarifs du marché. La traîtrise est, quoi qu'on en pense, comme un métal froid : très abordable. 
Paix à son âme, au père : Antoine Rex. Il avait pu travailler en toute tranquillité, à l'abri du regard des uns, des jugements des autres. Ceux qui venaient à la gamelle savaient, mais comme disait papa, ils venaient à la gamelle. Ça les tenait, ces toutous. Les plus dociles étaient parfois les plus puissants, sur le papier. Le défilé à la maison de ministres ventre à terre m'a probablement forgé mieux que toute leçon de vie. Ils venaient chercher un poste futur, un petit service, un conseil d'ami, des enveloppes - un pacte face à leurs propres renoncements. Pourquoi respecter ces indignes ? 
Et maintenant, ils se vengeaient ? Lesquels ? Lequel ? Laquelle ? Dans mon dos, la silhouette se tenait sans un bruit, sans un indice. 
L'élévateur directorial ne m'était pas exclusivement réservé. J'avais tenu à le partager, mais à le partager pour de bon. Les livreurs, et eux seuls, étaient autorisés à l'emprunter. J'aimais ce va-et-vient de sacs à dos bleu, orange, turquoise, vert, arc-en-ciel délavé de notre civilisation dépassée. Ces sans-papiers qui grimpaient les étages de ma holding, à la vue de tous, faisaient des tas d'envieux. Adjoints, assistants, employés, cadres, avaient interdiction d'entrer dans la cage aux fauves, le monte-charge, comme disaient les aigris. 
Mes collaborateurs les plus vifs comprenaient la menace de cet ascenseur asocial. Ils ne tarderaient pas à être corvéables comme ces miséreux à vélos volés. Les moins finauds se moquaient des basanés, qu'ils croyaient envoyés là comme chez Barnum, ou dans le port de Saïgon, fleuron de nos bases arrière passées. Les uns et les autres avaient et tort et raison. Ils s'imaginaient maîtres du monde, misérables abeilles d'une fabrique d'information, ils ne creusaient que leur propre tombe : en voie d'ubérisation ; traqués comme le premier Deliveroo venu. Ce qu'ils ignoraient, les premiers comme les seconds, était le parfait mépris dans lequel je les tenais - premier conseil paternel : je n'avais choisi aucun d'entre eux pour son talent, mais pour sa fidélité. Rivés à leur app maison, les gratte-papier se notaient les uns les autres, se comparaient, se jugeaient, se jaugeaient. Délices du management 360°, cette guerre des étoiles, c'était le nom de l'application, valait mieux que toutes les pointeuses du monde. Cette contre-maîtrise joyeuse, où chacun surveille chacun, gamification de leur servitude, était la garantie de mon pouvoir. Mieux : son socle, bien au-delà de ce que les esprits le plus tordus auraient pu imaginer. 
À l'entrée du bâtiment de Rex News, j'avais fait accrocher cette maxime de papa : 
LA RÉVOLUTION C'EST L'INFORMATION

 

David Dufresne, 19h59,
Grasset, 2022

 

L'auteur sera présent à la librairie Le Monte en l'air, jeudi prochain, 17 mars
pour causerie et dédicace et tout ça.
C'est 2 rue de la Mare, dans le XXe, du côté des gars de Ménilmontant,
à partir de 19h30, qu'on se le dise…

 

vendredi 11 mars 2022

Par temps de pluie

Mon Dieu, je ne sais pas quoi
faire.
c'est si bon de les avoir près de moi.
elles ont le coup pour jouer avec mes
couilles
et regarder ma queue
avec infiniment
de considération
en examinant chaque centimètre
en lui faisant faire des tours
en la triturant
avec leurs longs cheveux
qui m'effleurent le ventre.

ça n'est pas simplement la baise
ni le fait de se faire sucer
qui fait chavirer un homme
et le rend accro,
c'est les extras,
tous les extras.

ce soir il pleut
et je suis seul.
elles sont ailleurs
en plein travail
dans d'autres chambres
d'autres atmosphères
ou peut-être dans des chambres
déjà explorées.

n'importe, il pleut ce soir,
une saloperie de pluie qui tombe
et vous trempe jusqu'aux os...
rien à faire.
j'ai lu le journal
payé la note de gaz
celle d'électricité
la note du téléphone

il continue de pleuvoir.

elles font chavirer un homme
et le laissent ensuite
se noyer dans son propre jus.

il me faudrait une putain
comme au bon vieux temps
qui frapperait à la porte
fermerait son parapluie
le sac à main luisant au clair de lune
elle me dirait : « merde, mon
vieux,
tu peux trouver une meilleure
musique que celle-là sur ta radio
et puis, monte le chauffage... »

c'est toujours quand un homme
déborde d'amour et de tout
le reste
qu'il se met à tomber
de la pluie
éclaboussant
comme vache qui pisse
bonne pour les arbres
l'herbe et l'air...
bonne pour les choses qui peuvent
vivre seules.

je donnerai n'importe quoi
pour une main de femme sur mes couilles
ce soir.
elles font chavirer un homme et
puis le laissent seul
écouter la pluie.

 

Charles Bukowski, in Sur l’amour,
trad. Romain Monnery,
Au Diable Vauvert, 2022


samedi 5 mars 2022

Nuages dorés

Aleksandr Ptitsyn



La nostalgie que je ressens n'appartient
ni au passé ni au futur.

FERNANDO PESSOA

- Dans la voiture il reste une
bouteille de gin.
- Vous auriez pu le dire plus tôt,
au lieu de me faire perdre
mon temps à raconter des bêtises !

DASHIELL HAMMETT

La résistance s'organise
sur tous les fronts purs.

TRISTAN TZARA


A Jaime Gil de Biedma



 

Qu'importe ma vie maintenant.

Chaque fois que j'ai fondé un foyer, je l'ai
détruit. Dans tous les pays où j'arrive
le seul moment que j'aime
c'est celui où j'aperçois ses contours. Jamais
je n'ai pu souhaiter la bienvenue deux fois
à la même femme.

Se respecter soi-même.

Penser.

Je vois pousser les rosiers que j'ai plantés.
Je débouche la dernière bouteille de la dernière
commande.

     Je regarde
ma vie sauvegarder tout ce qui est noble.

Pour toi, ô culture, et pour tous ceux
qui, vivants ou morts, me tiennent compagnie, je bois.

Par-delà le temps et mon corps,
je bois. Je remplis
à nouveau mon verre. J'attends
que lentement l'alcool sectionne
les fils qui m'unissent
à ce monde barbare.

                   Et avec le dernier
verre, celui du mépris,
je bois à ceux qui aiment comme moi.



José María Álvarez, "Museo de cera",
Poésie espagnole, Anthologie 1945-1990,
trad. Claude de Frayssinet, Points