mardi 22 novembre 2022

La peur au milieu des mots

 

Dieter Krehbiel


 

Rater sa vie, c'est accéder à la poésie — sans le support du talent. 

 

Il est aisé d'être profond : on n'a qu'à se laisser submerger par ses propres tares. 

 

Un livre qui, après avoir tout démoli, ne se démolit pas lui-même, nous aura exaspérés en vain. 

 

Le talent est le moyen le plus sûr de fausser tout, de défigurer les choses et de se tromper sur soi. L'existence vraie appartient à ceux-là seuls que la nature n'a accablés d'aucun don. Aussi serait-il malaisé d'imaginer univers plus faux que l'univers littéraire, ou homme plus dénué de réalité que l'homme de lettres. 

 

Point de salut, sinon dans l'imitation du silence. Mais notre loquacité est prénatale. Race de phraseurs, de spermatozoïdes verbeux, nous sommes chimiquement liés au Mot.

 

Si nous croyons avec tant d'ingénuité aux idées, c'est que nous oublions qu'elles ont été conçues par des mammifères. 

 

Ne cultivent l'aphorisme que ceux qui ont connu la peur au milieu des mots, cette peur de crouler avec tous les mots. 

 

Cioran, Syllogismes de l'amertume

lundi 21 novembre 2022

Parfois

Hans Wolf

 

je confondais
je ne voudrais pas oublier
sa profonde tendresse
avec une secrète détresse
je tentais je crois de la soutenir
en l'écoutant reprendre des airs
de jazz au piano-bar
d'un grand hôtel du nord de la ville
pas loin du quartier du port
coincée sous les néons bleutés
pour l'intimité cool
tous les vendredi soir
de septembre à décembre
entre la porte-tambour à l'ancienne
et le comptoir en faux marbre
de la réception
les allées et venues oisives, entêtantes, braillardes
des grands clients étrangers
et de leurs laquais locaux
étouffaient les noires comme les blanches
et sa voix sussurée
il n'y avait sur terre
numéro plus désespéré

je finissais mon dernier verre
avant le suivant
le soir où elle miaula un blues de michel jonasz
avec son accent roumain à fendre larmes
je dus m'enfuir
me cacher
chialer mes dix-sept ans
ses trente-trois tours que je connaissais
de la première à la dernière plage

régulièrement elle me suppliait
de lui écrire une chanson qu'elle
murmurerait pour moi
à la prochaine saison
au milieu des courants d'air
invariablement fidèle à mon manque d'imagination
à une paresse ancestrale
je suçais les mots des autres
qu'elle traduisait dans sa langue
avant de s'imaginer les habiller d'accords subtils
pour y plaquer sa voix de diva de l'est

son contrat expirait peu avant les fêtes
au grand dam de ses soupirants
disait-elle
en me plaquant contre la paroi de l'ascenseur
chopant mon ennemi juré
craché
dans sa bouche
je promettais alors tout ce dont elle rêvait
les palaces, le ciel bleu, le soleil
toute la vie
nous finissions ivres d'allusions
et de mauvais alcools confortablement
parfois
sur la moquette d'une chambre clandestine
ouverte par son ami veilleur de nuit
comme de jour


j'ai à peine dépassé le premier couplet et
jamais il n'y eut de prochaine saison
finie la musique
le grand hôtel du nord de la ville
dit-on
a fermé depuis des lustres
j'aimerais oublier l'illégale diva retournée
un jour vivre au pays d'emile m.
où elle fredonne encore paraît-il
des airs de jazz
en faisant des ménages
et
parfois 
de nouveaux ennemis
dans un hôtel tout confort
près du nouvel aéroport.

 

charles brown, les grands voyageurs
traduction maison

mardi 15 novembre 2022

Vide


René Groebli

 

(...) La flèche-sourire du logo d'Amazon, le livreur stylisé de Mondial Relay, le cube parfait de Chronopost, autant d'images subliminales aperçues dans nos poubelles, sur les vitrines de nos commerces, sur les camionnettes sillonnant nos rues. Comme la carte bleue ou le smartphone, le colis est un totem du stade logistique du capitalisme.

Léger et presque mignon, comment le colis pourrait-il contribuer à l'effondrement général ? On le remplit mal : il contient 45 à 50% de vide, tout comme le navire qui l'achemine. Chaque année, on expédie l'équivalent de 61millions de conteneurs vides le bilan carbone de l'Argentine. On bétonne des terres fertiles pour accueillir des entreprôts démésurés— ceux d'Amazon sont six fois plus grands qu'un hangar classique. On augmente la congestion et la pollution en exigeant des livraisons à domicile, en moins de 48heures, et en renvoyant l'article trop vite acheté. On ne recycle que la moitié des emballages: carton, scotch, polystyrène. Saturation du local poubelles, fatigue du concierge, ras-le-bol de l'éboueur: ce sont aussi les travailleurs que le colis épuise, et tout un pan du monde du travail que l'on occulte (...)

 

 

Le Nouveau Monde.Tableau de la France néolibérale
Antony Burlaud, Allan Popelard, Grégory Rzepski (dir.) 
éd. Amsterdam, 2021

samedi 12 novembre 2022

Le nouveau monde

Abbas Attar



— Oh, non, pas lui...
Ne t'énerve pas, c'est un test.
Pas besoin de test, tu m'as déjà lu des textes de Lordon et je n'aime pas son style emberlificoté...
Tu m'as mal compris. Je ne te teste pas, le test est dans le texte.
Tu n'as pas encore entamé la lecture que je ne comprends déjà plus rien.
Dans son texte, intitulé « Critique de la raison gorafique»...
Gorafique ?
Oui, tu sais, Le Gorafi...
Non, je ne sais pas.
Gorafi, Figaro, parodie.
Quoi ?!
C'est ce journal qui fait des titres et des articles parodiques, de fausses fake news...
Ah, d'accord. Excuse-moi mais je ne passe pas mon temps, comme toi, à lire des âneries en ligne...
Tu en lis suffisamment dans les magazines que tu empruntes à la médiathèque ou que tu trouves dans la poubelle...
Exact. Attends, ne me dis pas que ce gros bouquin que tu es en train de lire est signé Lordon ?
Oui et non.
Ce n'est pas une réponse.
Je suis effectivement en train de lire ce pavé, mais ce n'est pas signé Lordon. Enfin, pas seulement. C'est un livre collectif, paru l'an dernier, auquel collaborent plusieurs signatures du Diplo, mais aussi des chercheurs, des sociologues, des écrivains, des gens comme Sandra Lucbert, Laurent Bonelli, Frédéric Lebaron, François Bégaudeau, Sabrina Ali Benali...
Le Nouveau monde ?
Oui, la France d'aujourd'hui. De l'an dernier, plus exactement.
C'est pareil.
Oui et non. Le nom des membres du gang a changé, même si certains sont encore là avec d'autres portefeuilles, d'autres irresponsabilités, mais l'esprit demeure.
Tu es bien bon avec eux...
Pourquoi ?
Leur prêter de l'esprit...
Tu as raison. L'esprit, quoi qu'on en pense, c'est Lordon.
Je n'irai pas jusque-là, mais je ne demande qu'à te croire.
Pour faire bref...
Oui, soyons bref, je tombe de sommeil.
Selon Lordon, dans ce texte écrit il y a un an et des poussières, le discours de ces néolibéraux est devenu gorafique. « On reconnaît le gorafique à ce que les amuseurs ordinaires sont à la ramasse», dit-il. Pour appuyer sa thèse, il propose un test, avançant que tout un chacun est sûr de perdre.
En quoi ça consiste ?
Deviner si les déclarations suivantes, ou titres de presse, sont la Réalité ou si c'est gorafique, s'il s'agit d'une parodie. On commence?
Oui, s'il te plaît.
Alors. Muriel Pénicaud...
...Je ne sais même pas qui est cette femme...
Après avoir bossé pour Orange et Dassault, elle a été ministre du Travail de Macron.
Je croyais que l'ancien ministre du Travail, c'était Borne.
— Certes, mais ce fut Pénicaud auparavant, durant trois ans, je crois, et puis Borne. Bref, ne nous égarons pas. Donc Pénicaud a dit : Pour toucher le chômage partiel, il faudra désormais travailler. Réalité ou Gorafi ?
La vache... (je parle de la difficulté de l'exercice, pas de Pénicaud...) Je dirais Réalité.
Alors, c'est un peu plus compliqué. A l'époque, il y a un an, lors de la conception du jeu, c'était Gorafi, aujourd'hui, c'est Réalité.
Ah oui, mais c'est avec le RSA, non ?
C'est pareil, on y viendra. Question suivante. C'est un titre: Muriel Pénicaud appelle les employeurs à « ouvrir leur chakras pour mieux embaucher».
C'est pas possible ! Gorafi !
Réalité.
Je ne te crois pas.
Je t'avais prévenue : c'est à s'y méprendre. Autre titre: Muriel Pénicaud demande aux intermittents de se trouver un vrai travail.
Gorafi !
Exact.
J'ai bon ?
Oui, mais ne te rejouis pas trop vite, les salles de spectacle sont vides, tous les films se plantent, les gens sont couchés sur les plateformes, l'intermittence, c'est bientôt fini... Question suivante: Député LREM, peu importe son nom de Playmobil: La méditation pourrait réduire les inégalités à l'école.
Non, je n'y crois pas ! Gorafi !... Ne me dis pas que c'est vrai !
Réalité !
Ils ne reculent devant aucune énormité.
C'est à ça qu'on les reconnaît. Titre suivant: Jean-Michel Blanquer promet deux enseignants supplémentaires à la rentrée.
Tiens, je l'avais oublié, celui-ci... Mais ça ne veut rien dire... Par conséquent, j'imagine qu'il a tenu ce genre de propos.
Non, mais il aurait pu. Dans les faits, c'est Réalité, mais le titre est gorafique. Suivant: Le gouvernement annonce la création d'un deuxième ministère de l'Ecologie.
— Pourquoi donc ? Le premier n'a pas marché, mais « n'est pas un échec» ? J'adore cette formule. Ils sont très forts.
— Donc, mon deuxième ministère ?
— Ben, non, ça se saurait. Ou alors ça m'a totalement échappé, ou j'ai oublié.
— C'est vrai qu'ils misent là-dessus, l'amnésie générale. Les absurdités et autres bourdes et scandales font le buzz un ou deux jours et puis on passe à autre chose, parfois d'aussi énorme...
— Mais alors ? J'ai bon ?
— A quel propos ?
— Ce deuxième ministère de l'Ecologie ?
— Oui, bien sûr, c'est une facétie de notre cher et insatiable révolutionnaire. Titre suivant: Il y a tellement d'ouragans cette année que l'ONU a épuisé les prénoms disponibles pour les nommer.
— N'importe quoi. Les prénoms, c'est pas ce qui manque...
— Faux.
— J'ai bon ?
— Faux, tu as tort. Il fallait répondre : Réalité.
— Comment est-ce possible ?!
— Je t'assure que j'ai vérifié. Il s'agit d'un titre du journal, très respectable, de l'ex-taulard Xavier Niel...
Le Monde ?
— On ne peut rien te cacher. Question suivante. Autre titre:  Regarder les forces de l'ordre dans les yeux sera maintenant passible de six mois de prison.
— C'est vrai ?
— Pas encore. Autre titre : Evacuation de migrants à Paris : Stanislas Guérini...
— ...Je ne sais pas qui est ce type.
— Un crétin de porte-flingue. Ou porte-parole, je ne sais plus quel était son rôle dans cette bande organisée. Bref, je reprends: Evacuation de migrants à Paris: Stanislas Guérini défend le préfet de police: « Rien ne dit qu'il a donné l'ordre de faire des croche-pieds».
— Non ! Ce n'est pas possible ! Donc, j'imagine que c'est vrai ?
— Exact! Propos de Gérald Darmanin: Félicitations à la gendarmerie nationale qui reçoit pour la 6e année consécutive le 1er prix de la relation client dans la catégorie service public.
— Ça existe ?!
— Apparemment, oui.
— Donc, c'est Réalité ?
— Oui. Suivante. Aurore Bergé: Un journaliste qui enquête et met en cause le gouvernement, c'est une forme de séparatisme.
— Ce jeu est effrayant.
C'est fait pour. Alors ?
Réalité ?
— Pas encore... Le garde des sceaux inaugure la boutique éphémère de Label Peps. Dans cette boutique, on achète responsable et solidaire des produits fabriqués en prison dans des conditions responsables et inclusives.
— Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Ces termes de la novlangue de ces as du marketing... Des conditions inclusives ? En prison ?
— Ne m'en demande pas plus.
— Si, dis-moi que ce n'est pas vrai.
— Impossible.
Non...
— Tout ce qu'il y a de plus vrai. Dans leur monde, j'entends. Allez, on termine, un titre, l'avant-dernier. Emmanuel Macron: Il n'y a pas eu d'épidémie de coronavirus en France.
— Mais non !
— Il n'y a pas eu d'épidémie en France ?
— Non, je veux dire : Il n'a pas pu dire ça !
— Exact. La dernière. Encore lui. Une autre déclaration. Emmanuel Macron: Il n'y a pas de violences policières.
— Mais non, il n'a pas pu dire ça !
— Tu le connais mal !
— C'est fini, j'espère.
— Encore 4 ans.
— Je parle du jeu de Lordon.
— Oui.
— Ce test est drôle et déprimant à la fois. Mais je ne vois pas où il veut en venir...
— Il affirme que nous assistons à l'obscenité déchaînée, sans limites, des gouvernants. J'ajouterais à celle de leurs cabinets de conseil, payés rubis sur ongle avec notre fric. Certes le pire n'est jamais sûr, mais, en substance, il est devenu fortement probable.
— Putain, quatre ans...
— Pour le moment...
— Quel cauchemar...
J'éteins ?
— Oui, ça suffit pour ce soir. On va encore bien dormir...



vendredi 11 novembre 2022

Jamais


 

La paresse a été certainement ma passion dominante, et je l'ai suivie avec tous les excès possibles.

Guy Debord

mercredi 9 novembre 2022

Une autre tête

André Kertész

 

Il est terrible
le petit bruit de l'œuf dur cassé sur un comptoir d'étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim
elle est terrible aussi la tête de l'homme
la tête de l'homme qui a faim
quand il se regarde à six heures du matin
dans la glace du grand magasin
une tête couleur de poussière
ce n'est pas sa tête pourtant qu'il regarde
dans la vitrine de chez Potin
il s'en fout de sa tête l'homme
il n'y pense pas
il songe
il imagine une autre tête
une tête de veau par exemple
avec une sauce de vinaigre
ou une tête de n'importe quoi qui se mange
et il remue doucement la mâchoire
doucement
et il grince des dents doucement
car le monde se paye sa tête
et il ne peut rien contre ce monde
et il compte sur ses doigts un deux trois
un deux trois
cela fait trois jours qu'il n'a pas mangé
et il a beau se répéter depuis trois jours
Ça ne peut pas durer
ça dure
trois jours
trois nuits
sans manger
et derrière ces vitres
ces pâtés ces bouteilles ces conserves
poissons morts protégés par les boîtes
boîtes protégées par les vitres
vitres protégées par les flics
flics protégés par la crainte
que de barricades pour six malheureuses sardines...
Un peu plus loin le bistrot
café-crème et croissants chauds
l'homme titube
et dans l'intérieur de sa tête
un brouillard de mots
un brouillard de mots
sardines à manger
oeuf dur
café-crème
café arrosé rhum
café-crème
café-crème
café-crime arrosé sang !...
Un homme très estimé dans son quartier
a été égorgé en plein jour
l'assassin le vagabond
lui a volé deux francs
soit un café arrosé
zéro franc soixante-dix
deux tartines beurrées
et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.
Il est terrible
le petit bruit de
l'œuf dur cassé sur un comptoir d'étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim.

 

Jacques Prévert, "La Grasse matinée", in Paroles

mardi 8 novembre 2022

L'Europe des lumières

 

Alex Gaidouk

 

« L’Europe est un jardin. Nous avons construit un jardin. Tout fonctionne. C’est la meilleure combinaison de liberté politique, de prospérité économique et de cohésion sociale que l’humanité ait pu construire (...) la plupart du reste du monde est une jungle, et la jungle pourrait envahir le jardin (...) les jardiniers doivent aller dans la jungle. Les Européens doivent être beaucoup plus engagés avec le reste du monde. Sinon, le reste du monde nous envahira, de différentes manières et par différents moyens »…

 

Josep Borrell*

 

 

*C'est Pierre Rimbert, dans le numéro de novembre du Monde diplomatique, qui rappelle cette sortie lumineuse du Haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, le 13 octobre dernier à Bruges, et qui m'avait échappée je ne sais pourquoi.

samedi 5 novembre 2022

Rien à voir

 

Louis Faurer



— Et tu n'as rien à dire ?
—  ...
—  C'est dingue ! Je dis Je t'aime et toi, tu gardes le silence, tu regardes ailleurs...
—  A vrai dire... Je ne voudrais pas m'avancer, dire des bêtises, je ne maîtise pas bien le sujet, vois-tu, je n'ai pas en main tous les éléments du dossier...
...Tu peux aller te faire foutre, vois-tu, connard!

 

charles brun, souvenirs de l'amante religieuse

mercredi 2 novembre 2022

La conscience tranquille

Jack London

 

Nous n'avons rien fait pour qu'il n'y ait pas de fascistes. Nous les avons seulement condamnés, en flattant notre conscience avec notre indignation ; plus forte et impertinente était notre indignation, plus tranquille notre conscience.
En vérité, nous avons eu une attitude fasciste envers les fascistes (je parle surtout des jeunes)
: nous avons hâtivement et impitoyablement voulu croire qu'ils étaient prédestinés à être fascistes par leur race et que, face à cette détermination de leur destin, il n'y avait rien à faire. Et ne nous le dissimulons pas : nous savions tous, dans notre vraie conscience, que quand l'un de ces jeunes décidait d'être fasciste, c'était purement fortuit, ce n'était qu'un geste sans motifs et irrationnel; un seul mot aurait peut-être suffi pour qu'il en allât différemment. Mais jamais aucun d'entre nous n'a parlé avec eux, ou ne leur a parlé. Nous les avons tout de suite acceptés comme d'inévitables représentants du Mal, tandis qu'ils n'étaient sans doute que des adolescents et adolescentes de dix-huit ans qui ne connaissaient rien à rien, et qui se sont jetés la tête la première dans cette horrible aventure par simple désespoir.

 

Pier Paolo Pasolini, Ecrits corsaires,
trad. Philippe Guilhon, Flammarion

jeudi 27 octobre 2022

Le comique

Richard Kalvar

 

Aucun être humain n'est à la hauteur des tragédies qui le frappent. Les êtres humains sont approximatifs. Les tragédies, pièces uniques et parfaites, semblent toujours sculptées par la main d'un dieu. Le comique naît de ce contraste (…) Plus cruelle que la tragédie qui nous frappe est la tragédie à laquelle nous croyons avoir échappé. 

 

Nicola Lagioia, La Ville des vivants,
trad. Laura Brignon, éd. Flammarion, 2022

samedi 22 octobre 2022

Tard dans la vie

Franco Toninelli



Je suis dur
Je suis tendre
            Et j’ai perdu mon temps
            A rêver sans dormir
            A dormir en marchant
Partout où j’ai passé
J’ai trouvé mon absence
Je ne suis nulle part
Excepté le néant
Mais je porte accroché au plus haut des entrailles
A la place où la foudre a frappé trop souvent
Un cœur où chaque mot a laissé son entaille
Et d’où ma vie s’égoutte au moindre mouvement


 

Pierre Reverdy, in La Liberté des mers

vendredi 21 octobre 2022

On verra bien

Jean Laurent
 

 

A Madrid, lorsqu'il me prend d'entrer dans un restaurant ou un bar, je suis invariablement accueilli en anglais. Les premiers temps, j'étais étonné, voire froissé, mais j'ai fini par me faire une raison. Je n'ai pas l'air de mes origines. Depuis hier soir, je suis de nouveau désorienté. Le même phénomène vient de se produire à Paris – ville de ma naissance – lorsque, surpris par l'orage, j'ai trouvé refuge dans une banale brasserie. Serais-je en fait un livre ouvert dans lequel tout un chacun reconnaît l'indécrottable dilettante, le sempiternel touriste? Ce matin, j'ai pris un billet pour l'Australie. On verra bien.

 

charles brun, sin rumbo


mardi 18 octobre 2022

Fromage ou dessert ?

Thomas Hoepker

 

 

— Le Châtelet venait d'être restauré, je crois bien. Nous étions peut-être ensemble, certainement même...
...Certainement y avait-il plusieurs dates. Il est peu probable que...
...Ne sois pas rétrospectivement négative. Je veux croire que c'était là une de ces occasions que la vie nous a offert durant des années pour que nous nous rencontrions. La première, sans doute. Il y a longtemps, longtemps, longtemps... Un soir de décembre, peu avant les fêtes...
— Ah, tu vois ! Pour moi, c'était justement un soir de fête, de réveillon. Noël ou la Saint-Sylvestre... Je crois bien que c'était mon cadeau de Noël.
— Offert par tes parents ?
— Oui. J'y étais allée avec eux. Si nous nous étions croisés, il y aurait eu peu de chances qu'il se passe quelque chose.
— Tu ne m'aurais pas donné ton 06 ?
— Les portables n'existaient pas.
— J'en étais sûr ! Quel âge avais-tu ?
— Oh, vingt ans peut-être... Et toi ?
— Cinq de plus, déjà.
— Comme aujourd'hui ?... Avec qui étais-tu ? Pour qui battait ton coeur ? — tu m'as mis cet air dans la tête...
Le pouvoir de la chanson, tout de même. Ces paroles qui reviennent instantanément...
Celles des poètes, oui. Les autres, aussi, cela dit...
— Et quand on est à court d'idées, on fait la la la la la la, la la la la la la... Impossible de mettre ça dans un poème... 
— C'est justement ça, le pouvoir de la chanson dont tu parlais...
—Tu as raison. Mais un poème devrait également pouvoir se le permettre.
Avec qui étais-tu, alors ?
Avec mon ami Pascal. C'est lui qui m'a fait découvrir Trenet.
Je croyais qu'il t'avait initié au cinéma.
Oui, le cinéma, la littérature et Trenet. Par les films de Truffaut, ou d'Eustache certainement. Nous étions assez excités. Nous connaissions toutes ses chansons par cœur. C'était un événement pour moi, la première fois que j'allais à ce genre de récital.
Ce genre ?
Oui, le genre Monument de la chanson française. Mais je me souviens que c'était assez froid. Mécanique...
Exact.
Il enchaînait les succès, sans que se dégage une émotion autre que celle d'entendre ces airs. Dans la même veine, Grands de la chanson, Barbara, que j'ai vue à 3 reprises, si je ne dis pas de bêtise, c'était autre chose...
De mon fauteuil mes parents avaient pris des places dans les premiers rangs je voyais le sourire du Fou chantant s'effondrer dès qu'il filait côté cour entre deux refrains d'amour. L'air de sérieusement s'emmerder.
Dans mon souvenir, il fêtait 50 ans de carrière, quelque chose dans ce goût-là. C'est pas rien. A près de 80 balais, il devait être épuisé, le Charles.
Peut-être, mais j'ai pensé que tout n'était que surface. J'étais très déçue. Je me rappelle avoir emporté avec moi des disques que je comptais faire dédicacer. Quand j'ai vu sa vraie gueule, j'ai renoncé.
Etrange bonhomme, je crois. Il compose tout de même Douce France en 1943. Tourne quelques films à cette même sale époque. Rencontre Hitler...
Mon père m'a envoyé récemment une biographie de Trenet, un pavé que j'ai juste survolé...
Tu sais qu'il a été pris pour un juif dans les années 40 ? Un des torchons de l'époque, Je suis partout, je crois, trouvait que Trenet ressemblait comme deux gouttes d'eau à Harpo...
Harpo Marx ? Effectivement, il y a un air...
Toujours est-il que le bruit court que Trenet est juif et la Gestapo s'en mêle...
Je croyais qu'il avait plutôt été inquiété à la Libération.
Aussi au lieu de plutôt. Il a dû composer des chants pour Vichy et fait un ou deux concerts en Allemagne. Mais il est rapidement blanchi.
Tu te souviens de ce sketch de Desproges ?
Il y a des juifs dans la salle ?
Mais non, t'es con. Celui où il s'interroge. Qu'aurais-je fait en 40 ? La Résistance ou la Collaboration ?
Fromage ou dessert ? Oui, effectivement...
Difficile de dire ce qui se passerait aujourd'hui, en cas de guerre ou d'Occupation.
Oh, nul doute que la plupart des artistes, de nos grands cinéastes, des écrivains industriels, des journalistes, éditorialistes et autres chroniqueurs de plateaux resteraient sans vergogne à leur poste. Comme bien des politiques.
Va savoir...
C'est tout vu. Regarde comme ça ne les dérange nullement, nos députés, de cohabiter avec les fachos. En temps de crise, la bourgeoisie s'est toujours alliée au fascisme.
Je sais. Et vice-versa.
Exactement. Regarde comme les fachos votent tout ce que proposent les Macronnards. Refus d'augmenter les salaires. De rétablir l'ISF. Ce fonctionnement mafieux. Main dans la main. On se claque la bise en coulisses. Tiens, reprends une part du gâteau. Après toi, je t'en prie. Austérité à tous les étages pour les autres. Salauds de pauvres !, vous vous êtes encore fait baiser. Show must go on, etc.
Ne t'énerve pas, mon chéri, c'est mauvais pour ce que tu as. Ressers-nous plutôt un verre, je vais mettre un peu de musique.
Entendu. Quittons nos cols roulés et dansons jusqu'à la fin de l'amour, ou du monde !

 

mardi 11 octobre 2022

Tard dans la nuit


Burt Glinn

 

Les gens aimaient les polars suédois
les histoires de manoirs
britanniques
les séries sur les tueurs en série
ou le pouvoir
ils pouvaient avaler
toute une saison
sans respirer
en une nuit
en parler
autour d’un café
auprès des collègues
s'enquérir de ce qu'il fallait
voir à présent.
Les gens aimaient les belles voitures
les samedis soirs de biture
les magazines de déco, beauté et
immobilier
les derniers popotins des pipoles
célèbres et autres influenceurs
des heures
faire la queue pour
l'ultime modèle de téléphone
une prouesse technologique
un événement planétaire.
Les gens aimaient les slogans
politiques ou publicitaires
les selfies
filmer leur pizza,
leur piscine,
leurs fesses
les balancer
fièrement
sur les réseaux
sociaux
en vérifiant le nombre de
leurs followers.
Les gens aimaient les leaders
jeunes et charismatiques
les polémistes cathodiques
qui osaient manifester leurs propres préoccupations
et celles de leurs
concitoyens
celles suggérées par les instituts de sondage
et les chaînes d'info en continu
sans cesse allumées,
les sujets sensibles :
foulard, prières dans la rue, banlieues, chômage,
immigration, migrants
parfois des images de naufrage
en boucle sur les écrans
les révoltaient
deux trois jours
après
ils passaient à autre chose :
la petite phrase d’un homme politique
le buzz du moment
le sein d'une actrice dévoilé sur tapis rouge
la finale d'une téléréalité
une nouvelle peur insufflée par
l'actualité
ou s'offraient un week-end
à la mer
Les gens aimaient la liberté d'expression et la liberté
sexuelle
la leur avant celle
de leur conjoint
ou de leur voisin
comme ils aimaient
dire faire leur devoir
de citoyen
il leur fallait
sauver la république
défendre les valeurs de la démocratie
et de l'europe
éloigner le terrorisme, le fascisme,
la guerre bientôt à nos portes
Les gens aimaient
d'autres choses encore
mais je les ai oubliées
j'aimais bien les regarder
s'agiter
se jalouser
s'apostropher
danser.
C'est déjà loin,
je ne sais plus à quoi
nous ressemblions.
Longtemps que je me suis perdu
sans bruit
empétré dans des textes indigents
tard dans la nuit.


charles brun, les gens sans moi

vendredi 7 octobre 2022

Jamais

 

Gilles D'Elia

 

Nous avons fait de nos existences une suite de mots de passe dont nous ne nous souvenons jamais.

 

charles brun, vos luttes partent en fumée

mardi 4 octobre 2022

La distinction

Michel Maiofis

 

A l'époque où le poète havraiset maudit –, Jacques Prevel, ami d'Antonin Artaud, cherchait à se faire un nom, ne serait-ce que pour échapper à la confusion dans laquelle les lecteurs distraits pouvaient sombrer– Jacques Prévert, voire Jacques ou René Crevel– il tombe par hasard, dans un café de Saint-Germain-des-Près, sur l'auteur de La Pêche à la baleine. Illuminé, sûr de lui, Prevel annonce à Prévert qu'il signera désormais ses textes, afin donc d'éviter tout imbroglio, de ses deux prénoms: Jacques Marie Prevel. Prévert félicite Prevel. Mais Prévert confie à Prevel, un tantinet malicieux, se prénommer Jacques Marie.
Quand ça veut pas…

 

 

jeudi 22 septembre 2022

Trouvailles


Il est rare lorsqu'on se prend à fouiller dans les boîtes à livres de tomber sur des perles. Mais aujourd'hui, dans une de celles qui, d'habitude, nous offre des curiosités signées Danielle Steel ou Paul-Loup Sulitzer, quelle ne fut pas ma surprise de trouver, oui, oui, dans la même journée, les titres ci-dessous.

Un Carco prometteur…
Un Burroughs que j'avoue ne pas connaître, avec son marque-page sous forme de bon de réduction pour notre prochain achat d'un lot de 4 boîtes de lait Gloria, hélas en francs…

 
Un Guimard au scotch usé…


Avec sa dédicace… Est-ce la signature de l'auteur ?


Deux ouvrages de la collection Les Écrivains célèbres des éditions d'art Lucien Mazenod…

 


Et enfin, celui qui m'excite le plus, n'ayons pas honte – on n'est pas pilier de comptoir pour rien…


Pour la peine, quelques extraits, au hasard, de ce dernier volume :

 

Je perds mon temps au bistrot, comme ça je sais où je l'ai perdu !

***

Les congés maladie, faut pas les gâcher en étant malade.

***

Godard et Woody Allen, la différence, c'est les dialogues.

***

C'est peut-être une question qui vous paraîtra bête, mais vous êtes qui?

***

– J'ai pleuré une heure !

– Ça fait du bien de pleurer.

– Le doigt que tu m'as mis dans l'œil, pauvre con!

 ***

Le téléphone, c'est une invention qui aura servi à rien, pour dire quoi?

***

Si jamais je suis remplacé par un robot, il est pas couché le mec!

***

Quand t'es mort, tu ne penses plus à la mort, c'est l'avantage.

***

On m'a transfusé du sang de bonne femme ou du sang de pédé, je mange que des fruits!

***

La poésie toute seule, c'est comme le sel, faut que ce soit mis dans quelque chose.

***

C'est con, la guerre, mais la paix, on se fait chier.



vendredi 16 septembre 2022

La vie, c'est du sérieux

 

Ferruccio Ferroni

tu es tellement belle mais
tu n'en as pas assez profité,
lui dit sa vieille amie.
c'est vrai, songe-t-elle
tandis que déjà ivre,
j'écoute Lover
par Coltrane
enregistré lorsque, éjecté
du quintet de Miles Davis
en raison
de ses diverses addictions,
il était retourné vivre
chez sa mère je crois mais
je ne peux plus lire
le texte au dos de la pochette,
pourquoi ne l'ont-ils pas ajusté
au format du CD,
à l'âge de ceux qui écoutent
encore cette musique ?

Que la vida va en serio
ainsi commence l'un des
poèmes posthumes
de Gil de Biedma.
la vie, fallait la prendre au sérieux,
on ne le comprend que plus tard
– il n'écrit pas trop tard :
plus tard –
après
l'avoir malmenée
écrasée
oubliée.
vieillir, mourir
ne sont, pensait-il,
que les dimensions du théâtre
avec le temps
ils se révèlent être
le seul sujet de la pièce.

j'ai proposé de remplir les verres
elles ne m'ont pas entendu
une nouvelle fois
elles fumaient une cigarette
sur la terrasse et
parlaient cheveux, couleurs
je crois
je donne du volume au saxo
j'aperçois chaque note
mais n'entends plus les images.



charles brun, on était là pour rigoler

mercredi 14 septembre 2022

Fatigué

Jorge Aguirre

 

Fatigué
Oui !
Fatigué de n’user que d’une seule rate
deux lèvres
vingt doigts
je ne sais combien de mots
je ne sais combien de souvenirs
grisâtres
fragmentaires.

Fatigué
très fatigué
de ce squelette froid
tellement pudique
tellement chaste
que je ne saurai une fois dénudé
s’il est bien celui dont j’ai
usé de mon vivant.

Fatigué
Oui !
Fatigué
de ne pas être pourvu d’antennes
d’un œil à chaque omoplate
et d’une veritable queue
joyeuse
déchaînée
et non ce bout hypocrite
dégénéré
rachitique.

Fatigué
surtout
d’être toujours en ma compagnie
de me retrouver chaque jour
lorsque le songe prend fin
où que je sois
avec le même nez
et les mêmes jambes
comme si je ne pouvais désirer
attendre le brisant la peau dorée au soleil
offrir à la rosée deux seins magnolia
caresser la terre avec le ventre d’un vers,
et vivre, quelques mois, à l’intérieur d’une pierre.

 

Oliverio Girondo, Cansado,
trad. maison

mardi 13 septembre 2022

Frédéric, Fernando et Jean-Luc

Carole Bellaïche

 

Récemment, à trois reprises, sur la scène de la Maison de la poésie de Paris, avec la complicité de Christophe Marguet à la batterie et Claude Tchamitchian à la contrebasse, l'ami Pierrot lisait disait scandait chantait Le Livre de l'intranquillité. Il se rappelle ici, notamment, avoir découvert Fernando Pessoa en tournant avec Jean-Luc Godard en 1995. Une vieille histoire. On en a d'autres, mais une autre fois...

 

samedi 10 septembre 2022

Options


Michael Wolf

 

J’aime mieux le cinéma.
J’aime mieux les chats.
J’aime mieux les chênes de l’autre côté.
J’aime mieux Dickens que Dostoïevski.
Je m’aime mieux moi-même aimant bien les humains
que moi-même aimant l’humanité.
J’aime mieux avoir sur moi une aiguille et du fil.
J’aime mieux la couleur verte.
J’aime mieux ne pas affirmer
que la raison est coupable de tout.
J’aime mieux les exceptions.
J’aime mieux sortir plus tôt.
J’aime mieux, chez les médecins, parler d’autre chose.
J’aime mieux le ridicule d’écrire des poèmes
que le ridicule de ne pas en écrire.
J’aime mieux, en amour, des anniversaires pas ronds à fêter tous les jours.
J’aime mieux les moralistes
qui ne promettent rien.
J’aime mieux la bonté rusée à celle un peu trop crédule.
J’aime mieux la terre en civil.
J’aime mieux les pays conquis que conquérants.
J’aime mieux avoir des objections.
J’aime mieux l’enfer du chaos que celui de l’ordre.
J’aime mieux Charles Perrault que les unes des journaux
J’aime mieux les feuilles sans fleurs que les fleurs sans feuilles.
J’aime mieux les chiens à la queue non coupée.
J’aime mieux les yeux clairs car les miens sont foncés.
J’aime mieux les tiroirs.
J’aime mieux beaucoup de choses que je n’ai pas citées
que beaucoup d'autres choses que je n’ai pas citées.
J’aime mieux lez zéro en vrac
que les zéros en file d’attente derrière un chiffre.
J’aime mieux le temps des insectes que le temps des étoiles.
J’aime mieux toucher du bois.
J’aime mieux ne pas demander combien de temps encore, ni quand.
J’aime mieux prendre en compte jusqu’à cette hypothèse que l’existence aurait une raison quelconque ¹.

 

 

 

¹ J’aime mieux « j’aime mieux » que « je préfère ». 

 

 

 

Wislawa Szymborska, in De la mort sans exagérer,
trad. Piotr Kamisnski, Poésie/Gallimard