nos consolations
samedi 4 juillet 2026
vendredi 26 juin 2026
Un peu d'air
L'évolution a été fulgurante
c'est la forme la plus grave de la maladie
la paralysie vient d'atteindre le visage…
elle reprend un peu d'air
Les médecins nous ont prévenus :
si un organe vital est atteint
le cœur, par exemple,
vus son âge, ses antécédents,
il n'y aura pas de réanimation…
des semaines que je ne l'avais pas revue
elle s'épuise dans ces allers et retours
les transports défaillants
l'accablante canicule
me parle du tri dans la maison
vieux bouquins et chiffons
il ne reviendra pas
place-t-elle tout dans des sacs poubelle ?
comme ceux balancés par les fenêtres
dans le jardin ou ici même sur la terrasse
lorsque le fils de l'ancienne propriétaire
avait fait vider ce qui deviendrait
notre maison
ces bribes de vie enfouis dans les plastiques
que va-t-elle faire de la maison ?
que va-t-elle devenir ?
elle ne supportait plus ses sautes d'humeur
sa démarche laborieuse
elle dit sa pépéisation
le voir traîner toute la journée
elle s'en veut aujourd'hui
de ne rien avoir vu venir
réfugiée depuis des semaines chez leur fils
J'avais besoin d'air
Moi aussi, j'ai des problèmes de santé
elle désigne sa poitrine
J'ai un pacemaker et,
depuis quelque temps, ça ne marche plus très bien
le médecin a renforcé mon traitement
Je veux vivre encore un peu, je ne veux pas mourir en même temps que lui !
Je vous embête avec mes histoires
encore soumis aux suites de l'insomnie
je propose un café
Je ne peux pas, mon cœur…
je ne sais que faire de mes mains
du bout de doigts caresse ma tasse videelle repart dans l'allée
Je dois passer à la pharmacie pour mes médicaments
A peine sept heures et déjà 30 degrés
j'entre à l'ombre
m'affale au ralenti sur la chaise longue
plantée dans le salon
repousse le vertige en ouvrant le livre bleu
parmi quelques vers inédits somnolés
je mémorise la conclusion de l'ami Hank
Je suis né pour vendre des roses dans les avenues
des morts
s'endort consolée
l'allée de la jeunesse perdue
charles brun, nos vies fantômes
jeudi 25 juin 2026
Sous la menace
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| Edouard Boubat |
Je suis sous la menace. Aujourd'hui pourtant, j'ai confiance en mes forces. Je suis seule, définitivement, et j'ai confiance en mes forces. Je devrais m'écouter en me respectant davantage.
Le Dr Pichon Rivière m'a assuré que je n'étais pas folle. Dans la soirée, Julio m'a dit que le Dr Pichon Rivière était fou. Je ne crois pas mais il y a quelque chose de délabré chez lui, qui conconcorde avec mon état de délabrement général.(9 juillet 1965)
Alejandra Pizarnik, Journal III, Derniers cahiers 1964-1972,
trad. Clément Bondu, Ypsilon éditeur, 2026
lundi 22 juin 2026
Invention du couteau
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| Dorothea Lange |
Sa lame imaginée par le pendu
dans cette fraction de seconde où pour la dernière fois
il entrevoit, de ses yeux levés, la corde,s'offre aux bourreaux
alors qu'ils rentrent chez eux à l'aube
sur la neige qui ne fait pas de bruit
pour trancher le pain chaud sorti du four.
Charles Simic, Démantèlement du silence,
trad. Mary Feeney et Madeleine Follain,
éd. Rougerie
mardi 16 juin 2026
Pertes et profits
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| Marcel Bovis |
Je recommence à mentir avec grâce,
je me penche avec respect devant la glace
qui reflète mon cou et ma cravate.
Je crois que je suis ce monsieur qui sort
tous les jours à neuf heures.
Les dieux sont tous morts un par un dans de longues files
de papier et de carton.
Rien ne me manque, même toi
tu ne me manques pas. Je sens un creux, mais un tambour
est facile : peau des deux côtés.
Parfois tu reviens dans l'après-midi, lorsque je lis
des choses qui apaisent : communiqués,
le dollar et la livre, les débats
des Nations Unies. Il me semble
que ta main me peigne. Tu ne me manques pas !
Mais des choses menues sont subitement absentes
et je voudrais les chercher : le bien-être
et le sourire, ce petit animal furtif
qui ne vit plus entre mes lèvres.
Julio Cortázar, in Crépuscule d'automne,
trad. Silvia Baron Supervielle, éd. Corti
jeudi 21 mai 2026
Tout baigne dans le beurre !
Histoires de tournage, d'héritage, de casting, d'hirondelles et de papillons… Clap sur Claude Chabrol, premier des jeunes loups des Cahiers à franchir le pas de la mise en scène avec Le Beau Serge, film qui restera un temps sur les étagères, comme on pouvait encore dire à l'époque. Chabrol devra attendre son deuxième long métrage, Les Cousins, pour une sortie des deux films à trois mois d'écart. La Nouvelle Vague est lancée.
Retour (en partie) sur le parcours du truculent réalisateur avec cette série radiophonique concoctée à partir des archives du service public. Profitons tant que ça existe encore. On peut même y entendre le peu loquace (à la radio) Jean-Patrick Manchette à propos de l'adaptation de son roman Nada. Tout baigne dans le beurre !, comme disait le poète…
mardi 19 mai 2026
Série B
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| Bernt Federau |
Ecoutez les femmes. Jusqu'à présent, vous les avez embrassées, vous leur avez donné des rendez-vous, vous vous êtes moqué d'elles et elles se sont moquées de vous. Ecoutez-les. Ne dites plus grand-chose, écoutez. Constatez qu'elles commencent à vous ranger dans la catégorie « gentil de seconde zone » ou « énigmatique de série B ». Songez avec mélancolie au temps où vous étiez « odieux de premier ordre » ou « ignoble de grande classe ». Persévérez. Continuez de les raccompagner chez elles sans les plaquer devant une station de métro, offrez-leur fréquemment à dîner, ne demandez rien. Votre existence s'en trouve bouleversée : vous comprenez soudain qu'elles sont certes différentes (mais cela, vous vous en doutiez déjà) — mais qu'elles ne sont pas meilleures. Accusez le coup et redevenez vous-même.
Frédéric Berthet, « Traité d'illégitime défense »,
in Simple journée d'été
vendredi 15 mai 2026
La vérité si je mens
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| Marc Riboud |
– Encore cet avertissement ?
– De quoi tu parles ?
– Là, sur l'affiche. Ce « D'après une histoire vraie ».
– Ah, je ne l'avais même pas vu…
– On s'habitue. Tu ne peux plus aujourd'hui voir un film, lire un roman sans qu'on t'avertisse. C'est la suite du JT, la Pravda, un épisode de Faites entrer l'accusé, de la télé-réalité ?
– Tu exagères, comme toujours. Tu sais de quoi ça parle ?
– Non.
– On ira le voir alors, comme ça tu découvriras cette histoire incroyable.
– Je ne comprends pas. Ça rassure le consommateur ?
– Quoi donc ?
– Qu'il ne s'agisse pas d'une histoire imaginée par un auteur. C'est une caution, ce « D'après une histoire vraie » ? Ça fait peur, l'imagination ? Que quelqu'un avec son stylo, son ordinateur, ait pu mettre noir sur blanc ses rêves, sa fantaisie, ses fantasmes, ses obsessions, sa connerie même, au secours !, surtout pas ça ! Fake news ! Tout doit être carré, aseptisé, lisible…
– Oui, ça rassure peut-être les gens que le récit soit au plus près de la vérité.
– Quelle vérité ? Celle que l'on a déjà entendue, que l'on croit connaître ? Dès que tu construis un récit, des personnages, tu fais de la fiction. Ce n'est pas à toi que je vais apprendre ça. Dans notre monde, comme dirait l'autre, le vrai n'est qu'un moment du faux. Dès que Trump ouvre sa grande gueule, il a beau le faire sur Truth social, il a beau mettre des MAJUSCULES, dénoncer les médias qui colportent des fake news, on sait qu'il ment… Les films, les livres, et même la musique, bientôt tous écrits avec une IA – c'est moins cher qu'un auteur –, ça aussi, ce sera vrai, au plus près de la vérité ?
– Il y aura toujours des auteurs, des comédiens, des musiciens, des romanciers…
– Fake news !
– Si j'ai bien compris, tu ne veux pas aller voir ce film ?
– Truth !
mardi 12 mai 2026
Un immeuble en feu rue de la miséricorde
Dans mon rêve,
perforant entièrement
ma moelle osseuse,
mon vrai rêve,
j’arpente Beacon Hill
à la recherche d’une plaque de rue –
à savoir la RUE DE LA MISÉRICORDE.
Pas là.
J’essaie du côté de Back Bay.
Pas là.
Pas là.
Et pourtant je connais l’adresse.
45, rue de la Miséricorde.
Et je connais le vitrail
du vestibule,
les trois étages de la maison
avec son parquet.
Je connais les meubles et
la mère, la grand-mère, l’arrière-grand-mère,
les domestiques.
Je connais l’armoire de Spode,
la barque à glaçons, en argent massif,
où attendent les cubes de beurre,
pareils à des dents de géant,
sur la grande table en acajou.
Je la connais bien.
Pas là.
Où es-tu passée ?
45, rue de la Miséricorde,
et la bisaïeule
agenouillée, dans son corset à baleines,
priant à voix basse mais avec ferveur
devant le lavabo.
Anne Sexton sera de retour dans deux jours. Avec la publication d'un recueil posthume aux Editions des femmes/Antoinette Fouque, traduit comme les trois précédents volumes par Sabine Huynh.
Mais le « travail des mots » n'est pas fini. Certains poèmes de Lettre d’amour écrite dans un immeuble en feu ont cependant été écartés nous apprend Linda Gray Sexton, fille de la poétesse. Ils présentaient un contenu trop intime ou pouvaient blesser les personnes concernées encore vivantes. Le manuscrit complet fait partie du fonds Anne Sexton, conservé à l'université de Boston, et sera peut-être un jour — qui sait ? — entièrement édité. Pour le moment, on se réjouit de découvrir ces textes inédits.
jeudi 7 mai 2026
Je n’ai pas envie de me suicider
Ces derniers jours, j’ai pensé : je suis seule mais je suis libre. Puis j’ai oublié de continuer à essayer de me consoler avec cette idée reçue.
Rien de mieux que la résignation, l’acceptation. Mais je vais très mal. Je ne sais pas comment me reposer. Tout provoque en moi une sensation d’effroi. Et quand ce n’est pas de l’effroi, c’est du rejet. Tout me rejette. Je n’ai pas envie d’être en vie et je n’ai pas envie de me suicider.
Publication aujourd'hui des déjà derniers carnets d'Alejandra Pizarnik avec le troisième volume de son Journal, toujours traduit par Clément Bondu. Initiative que nous devons, – est-ce une surprise ? – à l'inestimable maison Ypsilon qui aura finalement édité, entre autres pépites, l'ensemble de l'œuvre de la poétesse argentine.
Quittant Paris, Flora revient vivre un temps chez ses parents à Buenos Aires (« Comparée à ici, ma manière de vivre, à Paris, était magnifique ») et multiplie les contributions dans diverses revues, tout en poursuivant son travail personnel : paraîtront notamment au cours de ces dernières années Les Travaux et les Nuits, Extraction de la pierre de folie et La Comtesse sanglante. On en reparle.
mardi 5 mai 2026
Pourtant
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| Paul Almasy |
Je ne sais pas si vous aussi vous l'avez remarqué, mais il y a une paye que siffler dans la rue, ça ne se fait plus. Pourtant, mis à part le perpétuel tintamarre du fric sous les crânes et dans les tympans le boucan triomphal des bagnoles, il y a de bonnes chances d'être heureux en sifflant un jour d'été dans la rue.
Pierre Autin-Grenier, L'Eternité est inutile
jeudi 30 avril 2026
Plus rien n'existe
![]() |
| Adolph Fassbender |
Pluie sur la mer
et sur la vitre. Plus rien n'existe.
Je cherche dans tes yeux.
Personne. Le vent. La mort
ne nous regarde pas.
Roberto San Geroteo, Le chien d'à côté se tait,
ed. Alidades, 2002.
samedi 25 avril 2026
Bonne chance
Thomas Hoepker
Dans le bazar des éditions et des traductions françaises de la poésie de Charles Bukowski, a paru en septembre dernier et catimini le recueil Oiseau moqueur souhaite-moi bonne chance. Cassis Belli s'est chargé de la jolie fabrication, Christian Garcin de la traduction.
Rares sont les librairies qui proposent ce volume à leurs clients. C'est aujourd'hui, paraît-il, la journée du livre, aussi, à l'heure où le landerneau littéraire se mobilise contre la concentration qui frappe ce petit monde, et pour la défense de l'indépendance des éditeurs, n'hésitez pas à aller emmerder votre boutiquier préféré, ou le premier sur qui vous tombez, il est obligé de vous le commander. Sinon, vous êtes en droit de le dénoncer – lui et toute l'hypocrite chaîne du livre !
être mangé par un porc qui a
mauvaise haleinealors que les citrons se balancent dans le ventjaunes et nôtres.
***
c'est les tarlouzes qui font ça
ou alors c'est parce que vous avez
peur de mourir ?
biceps, triceps, forceps,
qu'est-ce que vous allez faire
de ces muscles ?
eh bien, les muscles plaisent aux femmes
et tiennent les brutes
à distance –
et
alors ?
est-ce que ça vaut la peine ?
est-ce que ça vaut les œuvres complètes de Balzac ?
ou 3 semaines de vacances
en Espagne ?
ou alors, est-ce une autre manière de
souffrir ?
si vous étiez payé pour le faire
vous détesteriez ça.
si un homme était payé pour faire l'amour
il détesterait ça.
pourtant, on a besoin de faire
de l'exercice –
ce jeu de l'écriture :
seuls le cerveau et l'âme se
dépensent.
arrêtez de vous plaindre et
faites-le.
pendant que les autres
dorment.
vous soulevez une montagne
d'où s'écoulent
des rivières de poèmes.
vendredi 24 avril 2026
L'idiot du village vous salue bien
Petit matin, avant le chagrin, passé avec l'idiot du village grâce aux archives de la radio publique. Cet hommage à Gaston Chaissac, malgré le ton pédant de certains intervenants, vaut le détour, comme on disait autrefois.
samedi 18 avril 2026
Une autre naissance
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| Michael Wolf |
Mon être tout entier est un verset obscur
Qui t'emportera en se répétant encore et encore
Vers l'aurore
Des éclosions et des floraisons éternelles
Moi, dans ce verset, je t'ai soupiré, soupiré
Moi, dans ce verset, je t'ai greffé
Aux arbres, à l'eau, au feu
Forough Farrokhzad, extrait de "Une autre naissance",
in J'irai jusqu'au rivage du soleil,
trad. Leili Anvar, Poésie/Gallimard
jeudi 16 avril 2026
Mes années folles
L'autre matin, à pas d'heure, le hasard balançait dans mon casque la voix amusante et tremblotante du lieutenant Rosenthal, transmise par le passeur Claude-Jean Philippe en 1976, et sortie de l'oubli grâce aux archives de la radio publique ci-dessous… Des revues de cabaret à Duvivier, en passant par Renoir donc, Hawks et les débuts de la Bacall, Gabin, Berry, Fresnay… Y a-t-il un éditeur dans la salle pour republier ces mémoires hors du commun ?
dimanche 12 avril 2026
Comme un velours
Mon ami Angelo Crippa, professeur de cinéma et directeur de recherches, confronté parfois à de sacrés morceaux de blues, me fait parvenir ces quelques lignes, pastiche d'un film d'autrefois, cher à nos cœurs. Les inconsolables les plus cinéphiles auront la réf, comme on dit aujourd'hui. Les autres se feront aider par une bonne âme de leur entourage – il en reste, j'en suis certain – les réseaux ou l'IA…
C’était l’époque où je travaillais comme enseignant-chercheur dans une fac de province, au premier étage d’un bâtiment avec vue imprenable sur les quartiers bourgeois de la ville. Ça aurait pu tout aussi bien se passer à Montréal, à Zurich ou ailleurs, il y aurait eu la même proportion de tatoués, de punks et de jeunes filles de bonne famille – les mêmes créatures aux yeux fatigués d’avoir trop regardé leurs téléphones… Je pouvais leur raconter n’importe quoi, Carroll, Bordwell, Metz… de toute façon, ils n'écoutaient pas. Tout ce qu’on me demandait c’était de faire le moins de bruit possible, juste un peu d’ambiance, quelque chose de ouaté, comme un velours, pour accompagner leurs clics sur les réseaux sociaux… Alors, je rejouais pour moi tout seul les vieilles analyses de séquence d'un Demy ou d'un Minnelli, dont j’essayais en vain de retrouver le phrasé… Allez donc savoir ce qui se passe dans la tête d’un prof commentant son powerpoint pendant que vous scrollez sur Instagram ; si ça se trouve lui aussi il est amoureux.
samedi 11 avril 2026
La course du temps
Les guerres, la peste ? – leur fin est proche.Et leur sentence est presque prononcée.
Mais qui nous gardera de la terreur
Appelée autrefois la course du temps ?
Traduit par Christian Mouze pour les élégantes éditions La Barque, le dernier recueil d'Anna Akhmatova, La Course du temps, voit enfin le jour chez nous dans une version proche de celle voulue par la poétesse – le livre publié en 1965 en Russie avait été expurgé par son éditeur. Cette anthologie regroupe des poèmes composés de 1924 à 1964, et peut être lue comme une façon d'autoportrait, parcours douloureux de cette femme longuement soumise à la censure, mais aussi à la révolution, la terreur, la privation de ses êtres chers, le goulag, la guerre, l'exil, la faim…
Anna Akhmatova était, on s'en souvient, l’une des protagonistes de Premières à éclairer la nuit, excellent ouvrage paru chez Arléa en 2024. Cécile A. Holdban avait imaginé la correspondance de quinze poétesses du XXe siècle (Edith Sodergran, Marina Tsvetaïeva, Alejandra Pizarnik, Antonia Pozzi, Sylvia Plath, Forough Farrokhzad…), toutes aux destins tragiques.
Quant à Forough Farrokhzad, elle fait l'objet d'un des derniers volumes de la collection poésie/Gallimard, J'irai jusqu'au rivage du soleil. Titre somptueux qui regroupe l'ensemble d'une œuvre trop courte…
jeudi 9 avril 2026
Oasis
Ne jamais prendre un désespoir au mot.
Paul Gadenne
Parution enfin, quatre ans après Le long de la vie, 1927-1937, du deuxième volume des Carnets de Paul Gadenne, couvrant la décennie suivante. Nous devons ce travail colossal et artisanal à Stéphane Bernard, créateur des éditions des instants, structure œuvrant dans l'ombre sous forme d'association. Une précieuse oasis dans la fadasse surproduction littéraire. Plus de 900 pages dans l'intimité de l'auteur de Siloé, que demande le peuple ? On y reviendra.
mardi 7 avril 2026
Ars Magna
![]() |
| Luc Moreau |
Qu'est-ce que la magie, demandes-tu
dans l'obscurité d'une chambre.
Qu'est-ce que le néant, demandes-tu,
en sortant de la chambre.
Et qu'est-ce qu'un homme sortant du néant
et revenant seul dans la chambre.
Leopoldo María Panero, Ars Magna
trad. maison
lundi 6 avril 2026
Une brève histoire du cinéma
Aussi curieux que cela puisse paraître, s'est faufilé dans la production des éditions Fayard – sur laquelle il est inutile de revenir ici –, un ouvrage indispensable pour tous les amateurs de cinéma.
Extrêmement documentée, Une brève histoire du cinéma, 1895-2025, signée Martin Bannier et Laurent Jullier, balaie soigneusement les 130 années (voire un peu plus) d'innovations artistiques et de mutations technologiques traversées par l'industrie cinématographique aux quatre coins du monde.
Quelle mine ! Et quel boulot !
Quant au choix de la couverture, n'en parlons pas…
Et le tout pour quelques 12 malheureux euros. Bravo, messieurs.
mardi 24 mars 2026
Droit d'inventaire
![]() |
| Luis Casadevall |
prendre mes responsabilités
atteindre mes objectifs
penser collectif
j'ai tenté de
faire preuve de maturité
opté pour une consommation
raisonnée
pris la contre-allée
restreint mes dérisoires désirs
limité les excès
contrôlé mes dépenses
compté mes sous
je me suis
dépensé dans les sous-bois
sur le sable matinal d'une plage déserte
signifié mes adieux à l'insomnie
réconcilié sur l'oreiller
mémoire déformée
je crois avoir mesuré
les enjeux
pris soin de moi
et des autres
m'être indigné
avoir
milité pour la mobilité
douce
la sobriété heureuse
l'univers inclusif
le développement durable
l'enterrement du patriarcat
l'expérience de la résilience
et en semaine l'abstinence
j'ai tout essayé
tout goûté
tout respecté
la fin de votre monde
peut arriver
charles brun, des pensées sans compter
mardi 17 mars 2026
Déchaussez-vous !
![]() |
| Luciana Marti |
Certains jours, le meilleur moment consiste à rentrer chez soi et se déchausser. Point. Nous n'avons parfois besoin de rien d'autre pour considérer que cette journée, finalement, a eu du bon. L'exercice provoque une véritable catharsis. Il atténue en quelque sorte tous les événements précédents, les suspend, ou les envoie valser d'un coup de pied. Il est nécessaire, pour un temps, d'écarter certaines choses de notre vue. Après avoir passé des heures à l'extérieur, il n'est pas rare de rêver de rentrer et de retirer ses chaussures. Il existe une théorie selon laquelle nous sommes réellement mis à l'épreuve non pas lorsque nous quittons la maison pour faire face aux adversités du jour mais bel et bien lorsque nous rentrons et devons affronter ce que l'on nomme la vie domestique, toujours plus complexe qu'elle n'en a l'air.
C'est parce que nous avons commencé par nous déchausser que nous éprouvons un sentiment de bien-être à la maison. Il m'a fallu du temps pour comprendre que les enfants, en quête permanente de bonheur, aiment marcher pieds nus et qu'un adulte qui leur demande constamment de se chausser sera toujours un emmerdeur. Pour ma part, j'ai renoncé à dire à ma fille dix fois par jour « Ne reste pas pieds nus ». Pour diverses raisons. La voir ne jamais tenir compte de mes demandes m'a notamment épuisé. Parler à un mur est certes une activité assez répandue et, l'habitude aidant, n'est en rien traumatisante, mais son charme finit par disparaître au fil du temps. Il est vrai que seuls les murs vous écoutent. Je me souviens de Shirley Valentine, cette pièce de Willy Russell, que l'auteur lui-même adaptera par la suite au cinéma. L'héroïne débutait ses conversations avec les cloisons par un « Bonjour, le mur » avant de dresser le portrait d'une femme souffrant de solitude, piégée par un mariage ennuyeux et frustrant, plein de rêves qui jamais ne se réaliseront. Il est fréquent, et même certain, que les personnes qui ne vous prêtent pour ainsi dire aucune attention soient des proches : un conjoint, un père, une fille, un frère, une amie. L'inconnu que nous rencontrons pour la première fois suscitera toujours une certaine curiosité et notre bienveillance.
On ne sait pourquoi, une mère ou un père s'imagine toujours que des pieds nus va surgir une catastrophe, sous forme de rhume ou, pire, d'un accident domestique lamentable qui aurait pu être évité. Mais, comme je le disais, la patience a ses limites. Pour ce qui est de ma fille, j'ai véritablement renoncé à mon sempiternel « Ne reste pas pieds nus » après avoir constaté que notre vie, en privé, prend une tout autre dimension après avoir ôté nos chaussures. Et le plaisir augmente si nous restons en chaussettes.
Il y a quelques semaines, un article du New York Times soulignait que « la tendance pieds nus » était de mise au sein des entreprises de la tech et que certaines start-up à l'activité frénétique demandaient à leurs employés de laisser Vans et Uggs à l'entrée. Certaines d'entre elles recouvrent leurs sols de tapis confortables et offrent même des pantoufles à leur personnel. Ce phénomène s'accorde parfaitement avec la culture du 996 des boîtes de la Silicon Valley qui imposent à leurs employés de travailler de 9 heures du matin à 9 heures du soir, 6 jours sur 7. Lorsque vous passez douze heures par jour au bureau, être pieds nus est la moindre des choses, d'autant que vous mettez à peine les pieds chez vous. Un esclave sans chaussures est un peu moins esclave.
Juan Tallón,
chronique publiée dans El Periódico
trad. maison
jeudi 12 mars 2026
Force majeure
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| René Groebli |
– Les grandes villes ne pensent qu'à elles-mêmes, on le sait. Je pourrais chanter comme Ferré…
– Chanter quoi ?
– Paris, je ne t'aime plus.
– Moi, je n'aime pas Ferré, donc abstiens-toi.
– S'il te plaît.
– S'il me plaît quoi ?
– Abstiens-toi, s'il te plaît. Il faut ajouter S'il te plaît, sinon, ça ressemble à une de ces énièmes injonctions quotidiennes…
– Tu n'as pas pris plaisir à retourner sur les pas de ta jeunesse ?
– Ils sont effacés comme ceux des amants désunis de la chanson de Prévert.
– Encore une chanson…
– Qu'y a-t-il de plus important qu'une chanson ?
– La personne à laquelle on pense quand on l'écoute.
– C'est vrai.
– Le cinéma ?
– Quoi, le cinéma ?
– Aussi important ou plus qu'une chanson.
– Ça l'a été. Ce n'est plus vrai.
– Le film n'était pas trop mal.
– Tout repose sur Lucchini.
– Oui, l'intrigue est très simple. Ce qui en fait certainement le meilleur film de Bonitzer.
– Certainement. C'est dingue !
– Quoi donc ?
– Le fait de se retrouver à évaluer la qualité des films de ce gars-là…
– Dimensions ? C'est quoi ?
– Calaferte. Justement, je l'ai sous la main car je voulais t'en parler. C'est son dernier carnet. Plus exactement : c'est le journal qu'il a tenu en 1993, c'est la dernière année complète.
– Complète ?
– Oui, il meurt en 1994, en mai, je crois. 1993 est donc sa dernière année complète. Il existe un carnet de 1994, mais force majeure oblige…
– Toujours.
– Oui…
– Il avait quel âge ?
– Je ne sais plus… Tiens, il était né en 1928, comme mon père.
– Ça fait quoi ? 65 ans ? C'est jeune…
– Comme mon père. Il était fils de maçon.
– Comme ton père.
– Non, c'est mon père qui était maçon.
– Oui, c'est ce que je voulais dire.
– Mon père aussi est mort en mai. Un an avant Calaferte, 1993, l'année de ce carnet. Quelle coïncidence…
– C'est ce dont tu voulais me parler ?
– Non, mais c'est troublant. Je voulais te parler d'une autre coïncidence. J'ai dégoté ces carnets lundi, le jour où nous avons vu ce film de Bonitzer qui repose essentiellement sur Luchini et son admiration sans bornes et tapageuse de Victor Hugo.
– Tu as acheté ce livre au cours de ta fameuse errance ?
– Exact, après le rendez-vous médical. J'avais beoin d'une consolation…
– Le rendez-vous s'est pourtant bien passé.
– En partie, oui. Bref,…
– Comment ça « en partie » ?
– Pour le reste, elle m'a dit qu'il n'y avait rien à faire. C'est à vie. Ce qu'il en reste, du moins…
– Comment ça « Ce qu'il en reste » ? C'est sinistre…
– On verra. Revenons si tu le veux bien à Calaferte et Luchini.
– Calaferte n'était-il pas Italien comme Luchini ?
– Aussi. Tu te souviens de cette scène dans laquelle une des jeunes actrices, qui veulent réhabiliter toutes ces femmes qui gravitent autour de Victor Hugo, traite le poète de queutard ?
– Oui, bien sûr. Et le personnage de Luchini, Zucchini – quelle trouvaille ! –, s'emporte…
– … est surpris, disons, déçu même qu'on puisse réduire Hugo à ça. Eh bien, le soir même, en me couchant, j'ai lu quelques pages de Calaferte. Tu dormais déjà, et j'ai oublié de t'en parler depuis. Ecoute ça :
En 1851, Juliette Drouet écrit à Victor Hugo : « Vous dites que dans ces journées de Décembre je vous ai sauvé la vie. Je n'en sais rien ; si j'ai fait quelque chose, cela ressemble tant au devoir que je ne saurais y voir une belle action.
Parce que je vous aurais sauvé la vie, vous me donnez cent mille francs; c'est tout simple. Et je les refuse. C'est tout simple aussi.
Reprenez vos cent mille francs. Je ne veux qu'une chose, être aimée. »« Ainsi, c'est Calaferte qui parle, a-t-on un aperçu de la subtilité du gros tromblonneur. »
– Tromblonneur ?
– Oui, j'ai cherché. C'est l'équivalent de queutard…
– Ça alors…
– Tu l'as dit… Tu ne trouves pas que c'est extraordinaire ?… Tu dors ? Je t'ennuie avec mes histoires ?
– Non, mais pourquoi choisis-tu toujours le soir pour me les raconter ?
– Quand devrais-je le faire ? Dans la journée, nous sommes pris tous deux par le boulot…
– Mais le soir, une fois au lit, on s'écroule… Alors qu'on pourrait y faire tout autre chose…
– Ça te prouve au moins que je ne suis pas un vulgaire tromblonneur…
– Dommage…
jeudi 5 mars 2026
Comme pape sur son trône
![]() |
| H. F. Davis |
Confortablement calé à la terrasse du Grand Café comme pape sur son trône je me mets en devoir d’examiner plus à fond la situation et, faisant signe au garçon pour une nouvelle consommation, commence à m’interroger sur ce qui a bien pu me pousser à l’écriture de la même façon qu’on tombe à l’eau sans savoir nager.
Pierre Autin-Grenier, Analyser la situation, Finitude, 2014
mercredi 4 mars 2026
La vraie consolation
Je n’ai pas de philosophie dans laquelle je puisse me mouvoir comme un oiseau dans l’air et un poisson dans l’eau. Je ne possède qu’un duel, et ce duel se joue à chaque instant de ma vie entre les fausses consolations, qui ne font qu’accroître mon impuissance et approfondir mon désespoir, et les vraies consolations, qui me conduisent vers une libération temporaire. Peut-être devrais-je dire la vraie consolation, car à proprement parler il n’y a pour moi qu’une seule consolation réelle : celle qui me fait savoir que je suis un être libre, un individu inviolable, une personne souveraine à l’intérieur de ses limites.
Mais la liberté commence par l’esclavage et la souveraineté par la dépendance. Le signe le plus sûr de ma servitude est ma peur de vivre. Le signe définitif de ma liberté, c’est que ma peur cède la place à la joie paisible de l’indépendance. On dirait que j’ai eu besoin de la dépendance pour connaître enfin la consolation d’être libre, et c’est certainement vrai (...)
Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est insatiable.
Et seize autres textes
trad. Philippe Bouquet, Alain Gnaedig,
éd. Agone, 2025, 10 euros
mardi 24 février 2026
Effarante réalité des choses
Slobodan Čavić
L’effarante réalité des choses
est ma découverte de tous les jours.
Chaque chose est ce qu’elle est,
et il est difficile d’expliquer combien cela me réjouit
et combien cela me suffit.
Il suffit d’exister pour être complet.
J’ai écrit bon nombre de poèmes.
J’en écrirai bien plus, naturellement.
Cela, chacun de mes poèmes le dit,
et tous mes poèmes sont différents,
parce que chaque chose au monde est une manière de le proclamer.
Parfois je me mets à regarder une pierre.
Je ne me mets pas à penser si elle sent.
Je ne me perds pas à l’appeler ma soeur
mais je l’aime parce qu’elle est une pierre,
je l’aime parce qu’elle n’éprouve rien,
je l’aime parce qu’elle n’a aucune parenté avec moi.
D’autres fois j’entends passer le vent,
et je trouve que rien que pour entendre passer le vent, il vaut la peine d’être né.
Je ne sais ce que penseront les autres en lisant ceci ;
mais je trouve que ce doit être bien puisque je le pense sans effort,
et sans concevoir qu’il y ait des étrangers pour m’entendre penser :
parce que je le pense hors de toute pensée,
parce que je le dis comme le disent mes paroles.
Une fois on m’a appelé poète matérialiste,
et je m’en émerveillai, parce que je n’imaginais pas
qu’on pût me donner un nom quelconque.
Je ne suis même pas poète : je vois.
Si ce que j’écris a une valeur, ce n’est pas moi qui l’ai:
la valeur se trouve là, dans mes vers.
Tout cela est absolument indépendant de ma volonté.
Fernando Pessoa/Alberto Caeiro, in Le Gardeur de troupeauxtrad. Armand Guibert, Poésie/Gallimard
vendredi 20 février 2026
Exceptions
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| Fred Stein |
Je crois que j'aurais aimé prendre un café avec Buñuel,
avec Asimov également, et peut-être bien avec Pessoa.
Il n'y en a pas beaucoup d'autres à inclure dans ce groupe,
bien que j'admire des centaines d'artistes, et certains plus que d'autres.
Il faut distinguer le plaisir que l'on prend à une œuvre
et celui que l'on peut trouver en compagnie de son auteur.
Comme on le sait, je n'aime pas beaucoup les gens.
Et il me faut faire un grand effort pour ne pas être grossier.
Ne parlons même pas d'essayer d'être aimable, le plus souvent,
ce que l'on obtient en échange ne vaut pas la peine.
Certes, il y a des exceptions.
Mais comme je le disais, je n'en vois que trois. Et tous sont morts.
Ape Rotoma,
trad. maison
mardi 17 février 2026
Le goût de la déchéance
![]() |
| Henri Zerdoun |
Paris : des insectes comprimés dans une botte. Être un insecte célèbre. Toute gloire est risible ; celui qui y aspire doit vraiment avoir le goût de la déchéance.
Cioran, Cahiers, Gallimard
dimanche 15 février 2026
Place du bonheur
![]() |
| Walt Girdner |
parlez-moi lentement
comme à un enfant
bordez-moi gentiment
réarmez-moi
en douceur
en adéquation avec
la demandeamadouez-moi
en même temps
prononcez résilience
confiance
intelligence et commission
artificielle européenne
consommation débridée
civilisation et sécurité
soin de soi et vivre ensemble
investissements et solidarité
arrogance décomplexéeracontez-moi des histoires
de nouveaux bobards
responsabilité
refus de la vassalisation
et du défaitisme
normalisation et souveraineté
démocratie et arc républicain
pacte social
dépassé
l'impensé insensé
une dinguerietech et crédit social
télésurveillance pour tous
disruption électrons libres
piège à fions
c'est que du bonheur
on ne va pas se mentir
nous n'avons rien dans le ventrerevenez vers moi
envoûtez-moi sans cesse
accordez-moi
une nouvelle fois
la nuit sacrée
sans entraves et sans soucis
charles brun, la liberté rend libre
vendredi 13 février 2026
Ma victoire
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La vraie douleur ne fait pas de bruit :
elle laisse comme un bruissement de feuilles
de peuplier agitées par le vent,
une rumeur intime, d’une vibration
si profonde, si sensible au moindre frôlement,
qu’elle peut devenir solitude, discorde,
injustice ou dépit. Je suis là à écouter
ses murmures qui, loin de troubler,
sont porteurs d’harmonie, si effilés
et subtils, avec un tel son de spacieuse
sérénité en cette fin d’après-midi,
qu’ils sont presque sagesse douloureuse,
résignation pure. Trahison qui est venue
d’un mauvais conseil de la bouche flétrie
de la jalousie. C’est égal. Je suis là à écouter
ce qui me contraint et m’enrichit, au prix
de blessures qui suppurent encore. Douleur que j’entends
avec grand recueillement, comme le frémissement
d’un feuillage sans chercher ni signes, ni mots
ni sens. Musique seule,
sans énigmes, murmures solitaires qui transpercent
mon cœur, douleur qui est ma victoire.
Claudio Rodríguez, trad. Claude de Frayssinet,in Poésie espagnole. Anthologie 1945-1990, Points poésie
samedi 31 janvier 2026
Une vocation
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| Maria Friberg |
L’anonymat : une vocation.
Je me sens fait pour être anonyme, comme d’autres pour être flic, curé, sergent-chef, maquereau, préfet.
Toutes les dispositions pour ça. Un physique approprié : d’apparence incolore, incertaine, vêtu ni bien ni mal. Pas de signes particuliers. Rien qui accroche l’attention. On m’oublie tout de suite. Je ne prends pas dans le regard des autres. C’est un don que j’ai.
Effacé : l’épithète qu’on m’applique spontanément. Un type effacé. Le dessin sur quoi passe une gomme d’écolier.
Je m’efface moi-même. Je me fais oublier. Je cultive, je perfectionne mon invisibilité.
Georges Hyvernaud, Lettre anonyme, le Dilettante
mardi 27 janvier 2026
mercredi 14 janvier 2026
Panique !
![]() |
| Ramon Gieling |
Je suis né à l'hôpital
Saint-Louis proche du Canal
Saint-Martin en trente-huit,
Aussitôt j'ai pris la fuite
Avec tous les flics aux fesses
Allemands nazis SS
les Français, cousins germains
Leur donnaient un coup de main
En l'honneur du Maréchal
Pour la Solution Finale
Bref je me suis retrouvé
En Savoie chez les Suavet
Caché près de Saint-Offenge
En attendant que ça change
Je n'avais qu'un seul souci
Celui de rester en vie
Après la Libération
J'avais toujours l'obsession
D'arriver jusqu'à dix ans
Ensuite il serait bien temps
D'en réclamer un peu plus
Si j'échappais aux virus.
Cette époque historique
M'a insufflé la Panique
J'ai conservé le dégoût
De la foule et des gourous
De l'ennui et du sacré
De la poésie sucrée
Des moisis des pisse-froid
Des univers à l'étroit
Des collabos des fascistes
Des musulmans intégristes
De tout ceux dont l'idéal
Nie ma nature animale
A se nourrir de sornettes
On devient pire que bête
Je veux que mon existence
Soit une suprême offense
Aux vautours qui s'impatientent
Depuis les années quarante
En illustrant sans complexe
Le sang la merde et le sexe
Roland Topor





































