samedi 17 avril 2021

Lexique

Robert Polidori


 

ALCOOL
J'ai dû en boire une sacrée gorgée à ma naissance. J'en titube encore.


CONCERTO
J'en joue un. Mais que puis-je sur l'orchestre qui m'entoure ?


DÉFI
L'homme en est un. Mais à qui, à quoi ?


DIMANCHE
Écrire un poème.
Quelle funeste idée Il a eu de se reposer le septième jour.


ÉCHEC
Réussite de certaines tentatives qui l'impliquent. L'homme est un échec. On cherche qui a posé les pions.

L'homme ne peut tenter quoi que ce soit que s'il a senti sa vocation première, qui est l'échec. S'il y touche, c'est comme un tremplin. Les œuvres d'art n'ont pas d'autres excuses que cet élan. J'ajoute qu'il y a fort peu d'œuvres d'art.

 
FEMME
Il y a des moments dans la vie qui sont "femmes", que seuls une femme pourrait combler, satisfaire. Si elle manque, l'hygiène s'en ressent.


GRANDEUR
Canonisation de la petitesse.
Exercice d'élongation à faire tous les matins.

Est grand tout homme fidèle à un principe de liberté et d'indépendance absolu, principe soumis à des contraintes perpétuelles et régi par le plus pur intérieur.


HÉSITATION
Audace de l'homme d'esprit.


HUMOUR
Lyrisme de la résignation.


LANGAGE
Ce qu'on a trouvé de mieux pour honnorer le silence.


MARIAGE
Miracle transformé en fait divers.


MÉTIER
Je n'en connais pas qui vaille deux heures de paresse.


PLAISIR
C'est ma loi, mais comme il vient après mon exigence, c'est aussi ma solitude.
 

 

POÉSIE
Éclairage du système nerveux, bornes lumineuses pour montrer le chemin au reste de la troupe (Qui ne suit pas).

Poussée de fièvre du langage.
Quand le langage a fait le tour de lui-même.


SILENCE
On ne le fait taire qu'en parlant moins fort que lui.


VULGARITÉ
Ceux qui la craignent l'ont aux basques.


 

Georges Perros, Lexique (extraits)

mercredi 14 avril 2021

Maladresse

 

Sergio Purtell

 

je nous étais
promis d'étudier la question 
prendre des notes 
d'ultimes mesures draconiennes  
celles qui indisposent
les renforcer
en fonction de l'évolution de la situation
à pied d'œuvre salutaire
nous soumettre
prendre la tangente
via la contre-allée me défiler
tracer ma déroute de poussières
attends
je vais pendre
les jambes à ton cou
sans serrer plus qu'il ne faut
te retenir
écoute
j'ai déjà oublié les paroles de
toutes mes chansons 
de l'adolescence
seule reste cette soûlée solitaire
dans ce sous-sol silencieux de notre
maladresse
au comptoir légendaire même
j'enquille des vers pour que tu cesses
un jour face à l'amer de
dire je t'aime

 

 charles brun, à jeun comme un trou


lundi 12 avril 2021

Une région minée

Jerry Berndt

 

Que les hommes se suicident, c'est assez logique. On comprend. Qu'ils deviennent fous, c'est beaucoup plus troublant. Que la folie puisse constituer l'issue d'une pensée trop vécue court-circuitéecela met en cause l'authenticité de tout homme pensant qui ne devient pas fou. Penser est fou. S'installer dans cette région minée, la rationnaliser comme on dit, et dès lors, travailler.
Le travail ne vaut que dans la mesure où il retient les cavales de la folie. « Si je ne travaille pas, je deviens fou », se dit l'homme. Or, combien sont devenus fous malgré leur travail, ce dernier au cœur même de leur existence !
Il y a donc une folie organisée. Qui bouche les trous. Répare en vitesse les lézardes. Puis la mort naturelle arrange tout.
Je n'aime pas les déclarations d'avant-mort. En général, c'est « Tant mieux. Y en a marre ». Formule généralement soufflée par ceux qui ont fait preuve d'un optimisme débordant. Pour faire croire quoi
? A qui?

 

Georges Perros, Le Cahier acajou

mardi 30 mars 2021

De l'onanisme



 

Ce Journal m'évoque de l'onanisme littéraire. Je vais arrêter.

Alejandra Pizarnik (1956), dont Le Journal sera traduit dans sa totalité aux éditions Ypsilon. Premier volume (1954-1960), traduit par Clément Bondu, disponible le 16 avril. On y reviendra, assurément. Si on n'arrête pas avant…

vendredi 26 mars 2021

Droit à l'image !!!

 


Sur son blogue, Gilles D'Elia expose une partie de son passionnant travail de ces cinq dernières années, ravagé jusqu'à l'absurde par le fameux droit à l'image.

 


Selon le photographe, par ailleurs très bon portraitiste d'êtres humains anonymes, les sujets sont devenus « non plus les gens mais les signes de leur activité et de leur vie », annonçant « l'avènement d'un nouveau monde, dans lequel le terrien laisse la place au smartien – qui se déplace dans les artères d'une smart-city bondée d'espaces de coworking où il pourra télétravailler, smartphone à la main. Il faut donc lui réaménager la ville, et l'on verra comment Paris est devenu un gigantesque chantier qui prépare un espace fait sur-mesure pour des humains de moins en moins photographiables car de moins en moins humains... »

 

« Et paradoxalement, plus le smartien fait valoir jalousement son droit à l'image, plus il s'expose en selfie sur les réseaux sociaux. Mais ce n'est pas illogique : sa propre image devient peu à peu sa plus précieuse propriété, puisque c'est à travers la diffusion de celle-ci qu'il se valorise sur le marché. On peut donc comprendre pourquoi il revendique désormais fébrilement l'exclusivité de distribuer cette marchandise... »

mercredi 24 mars 2021

C'est mort

 

Saul Leiter

 

Lorsque le journaliste fait remarquer à Richard Morgiève une étrange utilisation des temps verbaux dans son dernier roman, quand il balance par exemple un passé composé là où on attendrait un passé simple, celui-ci est formel :

Objectivement le passé simple, c'est mort. Il ne fait plus partie de la langue française. C'est plus possible : j'ai pu l'utiliser, quand j'écrivais il y a quarante ans, mais là on peut plus. Alors, ce qui me branche à fond, c'est de jouer avec l'imparfait et le passé composé : l'imparfait, si on lui retire le passé simple, a une autre valeur de vitesse. Ça change tout.

 

entretien de Richard Morgiève avec Gilles Magniont
à l'occasion de la publication de Cimetière d'étoiles, éd. Joëlle Losfeld
in Le Matricule des anges, n°221, mars 2021

mardi 23 mars 2021

Une poire pour la soif

 

Saul Leiter

 

Une gigantesque paresse endort les coins aigres de toutes ces carcasses qui arriveraient à vous dégoûter de la mort tant leur vie ne rime à rien. Et cela parle, discute, t'entreprend, t'aime, te déteste. Où sommes-nous ? Rentrons vite. Parlons tout seul. La chose manque un peu d'imprévu — depuis le temps ! — mais laisse une poire pour la soif.

 

Extrait d'une lettre de Georges Perros à Michel Butor (1958),
in Correspondance, éd. Joseph K.


samedi 20 mars 2021

Anna et nous

 

Fritz Henle

 

— Tu sais, lorsque je suis arrivée devant le fameux magasin dont je t'avais demandé de me retrouver l'adresse, il y avait tellement de monde que j'ai fait demi-tour. 

Les gens avaient certainement peur que ça ferme au premier jour du confinement...

Je ne sais pas car, comme j'étais dans le quartier, je n'ai pas pu résister et suis passée chez l'antiquaire de la rue Ballu, que j'adore. Ça faisait tellement longtemps... Même si je ne pouvais rien acheter, je me suis dit que je n'aurai certainement pas l'occasion d'y retourner avant un bon moment. 

Tous les prétextes te sont bons, ma chérie... 

Toujours est-il que l'antiquaire m'a dit qu'elle resterait ouverte pendant le nouveau confinement.

C'est un commerce essentiel ?

Faut croire. Dans ces quartiers... Tu sais, ça a tellement changé : la rue Biot était pleine de gens, des jeunes qui buvaient des coups sur le trottoir, les bars étaient ouverts, sauf que les clients consommaient à l'extérieur...

Un dernier verre tous ensemble avant le nouvel enfermement...

Peut-être. Mais je pense surtout que dans certains quartiers, les contrôles de police sont, disons, plus souples... Bref, l'antiquaire m'a reconnue. C'est bien vous qui habitez Montreuil ? J'ai été obligée de lui dire que désormais je viendrai plus loin...

Il n'y a aucune honte à cela, n'est-ce pas ?

Je lui ai tout raconté : la vente de la maison, l'impossibilité de se reloger à Montreuil, l'attente interminable...

...La pauvre...

En substance, rassure-toi. Dans la boutique, il y avait une comédienne, dont je ne me souviens pas le nom. Enfin, un visage qui ne m'était pas inconnu, malgré le masque, une comédienne, qui écrit aussi je crois. Ah, ça m'énerve de ne pas retrouver son nom...

La grande Florence Foresti ? Amanda Sthers ?

Mais non !... Peu importe. En tous cas, lorsque j'ai montré à l'antiquaire une photo du carrelage que nous venons d'acheter...

...Quel besoin avais-tu de montrer le carrelage que l'on va mettre dans nos toilettes, et acheté chez Leroy Merlin ?!

Parce qu'il est beau et que j'ai vu chez l'antiquaire un objet, que je n'ai pas acheté, rassure-toi, qui se marierait parfaitement avec ces couleurs...

Je n'aime pas tes Rassure-toi, j'ai l'impression d'écouter un membre de la grotesque bande de truands amateurs qui nous gouverne...

Les chiffres ne sont pas bons...

Tu sais bien, les chiffres restent des chiffres et lorsque ne pense qu'à partir des chiffres, on est mal barré...

Toujours est-il que cette femme, la comédienne, s'est intéressé à notre carrelage, et n'en revenait pas qu'on l'ait trouvé à Leroy Merlin...

Tu lui as dit que c'était ton chéri qui l'avait dégoté parmi toutes les immondices vendues dans ce magasin ?

Tu as une photo d'Anna Gavalda ?!

Qu'est-ce qui te prend ?

Dans ton ordinateur !

Que veux-tu que je fasse avec une photo d'Anna Gavalda dans mon ordinateur ?

Sur internet ! Je suis sûre maintenant que c'était elle!

Comment ça, elle ? ! La comédienne ?

Oui, enfin... Cherche... Je t'ai dit que je connaissais ce visage, que c'était une comédienne ou quelqu'un qui écrivait. Oui, c'est elle !!!

Mon dieu...

Quelle andouille... Anna Gavalda... Incroyable !

Il n'y a rien d'incroyable, ma chérie. Il arrive souvent, lorsqu'on est à Paris, de croiser... 

...Ce qui est incroyable, c'est qu'elle semblait avoir peur de dépenser de l'argent quand elle est certainement millionnaire...

Comme tu le sais, ma chérie, ce sont souvent les personnes ayant de l'argent qui...

...Il y avait un ensemble composé d'un mini-arrosoir, un mini-tamis, un mini-seau, en fer blanc, des jouets d'enfant, comme avant... Elle a demandé le prix et lorsque l'antiquaire lui a dit 30 euros, elle a semblée rassurée et les a fait mettre de côté. 

Elle a des enfants peut-être...

C'est ce que lui a demandé l'antiquaire. A quoi, Anna Gavalda a répondu qu'il leur sera formellement interdit d'y toucher.

Bravo... 

C'est dingue. Dire que lorsqu'on a évoqué ce nouveau confinement, elle a lâché qu'elle comprenait pas pourquoi les Français ne se révoltaient pas.

Anna Gavalda a dit ça ? En effet, c'est dingue...

Peu de temps après mon arrivée dans la boutique, l'antiquaire s'est excusée auprès d'elle parce que nous discutions toutes les deux, heureuses de nous revoir. Si vous avez besoin de quelque chose, connaître un prix, n'hésitez pas. A quoi Anna Gavalda a répondu Ne vous en faites pas, je suis sage comme une image.

Une belle révolutionnaire de papier glacé, sage comme une image. Elle écrit toujours dans Elle ?

Tu te moques, mais j'ai lu certains de ses livres, moi...

Je n'en doute pas. Je ne la connais pas. Jusqu'à ce soir, je ne savais même pas à quoi elle ressemblait, et effectivement, je ne l'ai jamais lue...

Je te concède qu'elle peut être énervante. J'ai demandé le prix d'un tableau, une peinture de fleurs quelconque. L'antiquaire me dit que, pour moi, elle le fait à moitié prix : 100 euros. Et là, Anna Gavalda me dit Ah oui, je l'avais remarqué, moi aussi...

Elle n'a pas supporté que tu t'intéresses à quelque chose qu'elle avait négligé...

Je suis persuadée que dès que je suis partie, elle s'est empressée d'acheter ce tableau. En fait, et c'est ce qui m'énerve le plus, si elle le voulait, elle pouvait acheter toute la boutique...

Tu vois, ma chérie, dans un sens, c'est bien que nous n'ayons pas un rond. Tu n'aurais pas su quoi acheter...




jeudi 18 mars 2021

Musique !

Bill Brandt

en l'attendant à deux pas de son hôtel
je recopiais dans un cahier le poème sur
franz liszt tiré du recueil de l'incertain
le musicien avait joué la fille de l'air
avec une comtesse auteur de romans
au grand dam des membres de la bonne société
qui s'en lavèrent les mains
de lui et de sa putain-comtesse-romancière
liszt lui fit trois gosses avant
de s'éclipser avec une autre comtesse du nom de wittgenstein
rien à voir avec l'ami de bernhard
il me semble
le poème évoque enfin la fille de liszt mariée à un chef d'orchestre et tombant dans les bras de wagner à bayreuth
lisa
ferme immédiatement mon livre
se fout de mes lectures et se jette sur mes lèvres
ça gueule le mauvais alcool le tabac et la coke
plein le nez
je la repousse doucement sur la chaise d'en face
c'est pas ce qui calme lisa
qui boit dans mon verre de morgon
me supplie de monter dans sa chambre 
tirer un coup vite fait
entre vieux copains
j'ai beaucoup aimé cette fille du temps que j'entendais
baigner dans la langue maternelle la vulgarité et la folie
je ne me souviens pas l'avoir désirée
je veux juste que tu me bouffes la chatte
ce soir
dit-elle
ça ne te prendra pas beaucoup de temps
dans une heure promis
tu retrouves ta poésie
j'avale une dernière gorgée en songeant à cette femme magnifique perdue et mariée
tout juste rencontrée et à cosima 
au musicien et son poing levé devant
la bonne société
musique ! musique !

 

charles brun, avant, c'était quand ?



mercredi 10 mars 2021

Complications, variations et improvisations

Charlene Holt



– Avec ces gambettes, tu pourrais jouer dans une pub Dim.

Il en existe une pour les poils aux pattes ? 

Pour les jambes fines, galbées et satinées !

Mouais... A la rigueur, je pourrais me faire bientôt embaucher dans une pub pour les bas de contention... 

Tu es devenu trop maigre ! Il va falloir te replumer...

...C'est ça ou je me fais déplumer ? Qu'est-ce que c'est que ces sous-entendus sexistes ?

Dit-on également déplumer pour une couette trouée qui perd ses plumes ?

Non, on dit vulgairement qu'elle est foutue.

Pas tant que ça ! Viens vite t'y réchauffer !

Je ne sais pas si, ici, la préposition y est la plus appropriée...

Comment faudrait-il dire alors ? Viens te réchauffer en-dessous ? sous elle ? C'est peu élégant...

Je ne sais pas, à vrai dire, il est un peu tard pour ce genre de considérations syntaxiques... Après tout, sous une couette, seul compte le langage des corps. 

Alors que fais-tu avec ton ordinateur ? 

Je voulais te lire un bout de texte.

Le texte sur Bach dont tu m'as parlé ?

Ah oui, il y a ça aussi. Mais c'est dans un livre. Celui-ci est également un livre, mais aussi dans l'ordi — mon propre exemplaire est quelque part dans un carton...

Je ne suis pas sûre de bien te suivre...

Je n'ai pourtant pas bougé du lit... Tiens, écoute — j'ai trouvé ça sur lundi matin

On était assis là à attendre et à fixer le vide comme un condamné dans sa cellule, emmuré, enchaîné dans cette attente interminable, absurde et sans force, et nos compagnons de prison, à droite et à gauche, interrogeaient et conseillaient et bavardaient, comme si un seul d’entre nous savait ou pouvait savoir ce qu’on nous réservait. Et le téléphone sonnait, un ami demandait ce que je pensais. Il y avait le journal et il ne faisait que nous embrouiller un peu plus. Il y avait la radio et chaque langue contredisait l’autre. On descendait dans la rue et le premier que je rencontrais me demandait mon avis, à moi qui n’en savais pas plus que lui, voulait savoir si nous aurions la guerre ou non. Et l’on interrogeait à son tour, en proie soi-même à cette agitation, et on parlait et on bavardait et on discutait, bien qu’on sût parfaitement que tout le savoir, toute l’expérience, toute la prévoyance qu’on avait accumulées, qu’on avait appris à acquérir, n’avaient aucune valeur au regard de la décision prise par cette dizaine d’inconnus, que pour la seconde fois en vingt-cinq ans on se retrouvait impuissant et sans volonté face au destin et que vos pensées cognaient désespérément contre les temps douloureuses. 

Qu'est-ce que c'est ?

Un extrait d'un livre, lu il y a des années.

Mais j'ai l'impression que ça parle d'aujourd'hui. Qu'est-ce que c'est ?

Le Monde d’hier

Comment ça ? 

C'est un texte des années 1930. Les souvenirs d'un Européen.

Ça commence à me dire quelque chose... Dis !

Je ne fais que ça : Le Monde d’hier, Souvenirs d'un Européen.

Stefan Zweig ?

Exact. Texte publié en 1943 mais que Zweig entreprend de rédiger quand il commence à se dire que ça sent mauvais et décide, peu avant l'arrivée de ce cher Adolf, de se tirer au Brésil. Il envoie le manuscrit à son éditeur en 1942, quelques jours avant son suicide, la veille il me semble bien...

Je ne l'ai jamais lu, mais je m'en souviens parfaitement. 

Qu'est-ce que tu racontes ?!

Tu m'en as parlé peu après notre rencontre. 

Ah oui ?...  

Tu m'as très rapidement parlé aussi de Cioran, de Dagerman, de Céline, que des auteurs pas très... 

Baisants ?

Ça, je ne sais pas... 

Baisants, dans le sens d'aimable. Comme Deneuve.  

Catherine Deneuve ? Qu'est-ce qu'elle vient faire là ?

Elle n'est pas très baisante, paraît-il.

Je te prierai de rester poli avec Catherine.

Tu sais, c'est ce type, taxi 35 ans durant, qui m'a raconté avoir monté ton idole à plusieurs reprises...

Il serait pas un peu mythomane, ton copain ? Comme Giscard qui prétendait s'être tapé Lady D...

Monter, dans le jargon des taxis. Faire une course. On monte un client. Rien de sexuel. A de rares exceptions, bien entendu...

Et donc, Catherine, elle n'est pas aimable ?

Paraît... Contrairement à sa fille, m'a-t-il dit. 

Chiara ?

Tu lui en connais d'autres ? 

Non. C'est vrai qu'elle est très sympa, Chiara, que j'ai fréquentée, avec toute la bande,  Melvil Poupaud, Matthieu Demy...

Ça y est ? Tu as fini ton petit numéro de name dropping ?

Un autre monde... 

Fini...

On a certainement dit la même chose du monde décrit par Zweig, et regarde, aujourd'hui... 

Tu veux que je te lise le texte sur Bach ?

Je sens qu'on ne va pas s'amuser davantage...

Détrompe-toi.

C'est une sotie.

Une quoi ?

Un petit texte léger, critique, ou ironique. Pour 6 euros, j'ai non seulement appris que Bach pouvait piquer la musique des autres, même la plus médiocre, s'en inspirer s'il y trouvait quelque chose de novateur, qu'il pouvait se montrer extrêmement sévère et exigeant avec ses propres enfants mais qu'il était profondément indulgent avec les autres. Ecoute ce passage

On reprocha à Bach, lorsque celui-ci fut de retour à Arnstadt, d'avoir abandonné ainsi ses fonctions...
Parenthèse : Bach avait pris un congé de quatre semaines pour se rendre à Lübeck afin d'y rencontrer Dietrich Buxtehude, qui était alors un compositeur de renom, une sorte de gourou, et qui préparait sa succession, tu sais tout ça...

Non...

Peu importe, tu liras ce livre. Toujours est-il que, subjugué par Buxtehude, les quatre semaines deviennent quatre mois et Bach n'a même pas idée d'envoyer ne serait-ce qu'un simple sms ou un message sur instagram pour prévenir les échevins qui l'emploient à Arnstadt qu'il a décidé de prolonger son séjour à Lübeck... Bref, je reprends :

On reprocha à Bach, lorsque celui-ci fut de retour à Arnstadt, d'avoir abandonné ainsi ses fonctions et de ne pas avoir donné de nouvelles, depuis Lübeck, que plusieurs semaines après son départ. Les rapports du consistoire, conservés—ainsi que les réponses qu'il y dut faire pour s'en expliquer—, contiennent maintes informations de détail sur les nombreux autres griefs qu'on lui faisait dans cette ville, qu'il quitta finalement en juin 1707. On l'avait par exemple aperçu à la taverne pendnat le prêche— ce qui laissait supposer que quittant l'orgue après le dernier accord du choral il descendait en douce l'escalier de la tribune pendant que le pasteur montait en chaire et qu'il remontait tout aussi secrètement juste avant la descente de chaire de celui-ci— pour reprendre le service d'orgue à temps, au point final du sermon. On lui reproche également de perdre les fidèles dans le chorals, par des complications et variations, et improvisations, qui leurrent les oreilles moins averties en leur masquant sous des proliférations de lignes parallèles, secondaires, elles-mêmes parfois ramifiées à leur tour, la structuration simple, le soubassement premier de la musique jouée par le chant...
J'imagine le massif Bach descendre en vitesse son escalier pour aller s'enfiler une mousse ou deux avant de revenir, un peu ébréché, improviser des lignes parallèles et autres ramifications...

– Un génie ! Cioran, qui n'était pas le dernier au moment de lever son verre, avait raison lorsqu'il prétendait que Dieu devait beaucoup à Bach...


samedi 6 mars 2021

La soif des mots pleins

Sergio Purtell


Je me suis hier soir, quittant Calet, à regret, étourdi, entièrement remis, enfin, au Cavalier noir, long poème sous forme de roman du croquant discret Philippe Bordas, tant vanté par l'ami Hubertus.

 

Si j’ai quitté la cité d’enfance, les tours et les barres, les parois de ferro-béton entre quoi je dormais, c’est poussé par la soif que rien n’apaise, celle des mots pleins. 
Cette route vers une langue entière, rêvée depuis le vide et immensifiée par lui, je l’ai prise, il y a bien longtemps, inconscient des périls, et le voyage ne finit pas. Maintenant qu’une moitié de monde s’écoule dans l’autre, que transvasent les hémisphères et les syllabes des voyageurs, le ruissellement des sans-patrie empêche d’attraper une phrase complète et je me perds dans la foule nouvelle.

 

Pourtant, plus loin, je n'étais guère surpris de me retrouver un temps étrangement du côté de chez Calet. Histoire certainement de ne pas me perdre corps et âme. Merci.

 

Ce matin, dans l’aurore d’eau sale, j’ai glissé le ticket, passé le portillon de la station Denfert, ce paillasson de mes retours et de mes départs. Que je revienne ou reparte, l’hôtel Floridor, avec sa marquise en ciment et son entrée bas de gamme caissonnée de néons, prélève sa rançon de tristesse. Après qu’il eut fui l’Allemagne d’Hitler, Walter Benjamin avait dormi là, sans argent, avant de fuir vers les Pyrénées, et y mourir, chargé d’une serviette pleine de manuscrits.

 

 

Philippe Bordas, Cavalier noir,
Gallimard, 2021

vendredi 5 mars 2021

Que l'on me dise enfin ce que je suis

Mark Kauffman

 

En 1953, Henri Calet participe au colloque de Cerisy. Sa déclaration sera publiée en septembre 1956 dans La Nouvelle NRF, soit deux mois après la mort de l'auteur du Tout sur le tout. Pour ceux qui ont égaré ce numéro, rendez-vous le 11 mars pour la parution de Je ne sais écrire que ma vie aux PUL, qui reprend donc ce texte fondamental et poignant.  Extrait:

(...) Je suis pris à l'intérieur d'un système dont je ne pourrai jamais plus sortir, prisonnier, tout de même que l'araignée de sa toile, où je trouve ma nourriture et ma délectation.
On dit, entre autres choses : littérature d'évasion... J'en suis, si cela signifie que l'auteur en est le tout premier bénéficiaire... Evasion pour mon compte d'abord... S'évader du monde pour tomber dans sa propre prison...
En somme, de mon point de vue, ce serait la littérature considérée avant tout en tant que divertissement personnel — le roman choisi en tant que refuge.
Si je me hasarde à parler de tout cela, c'est seulement de la façon dont un ouvrier parlerait de son métier, de ses outils... Causons métier... Ce côté artisanal de la chose me plaît assez. C'est un plaisir d'ordre physique, manuel pour ainsi dire, que j'éprouve dans la recherche, dans le maniement des mots... A les palper, à les faire sonner...
On comprend que ce n'est pas là une préoccupation de romancier ; je veux dire sa préoccupation la plus importante. Je suis très près de déclarer que je ne suis pas romancier. Que l'on me dise enfin ce que je suis (...)


Henri Calet, Je ne sais écrire que ma vie,
édition établie par Michel P. Schmitt
Presses universitaires de Lyon, 20€

jeudi 4 mars 2021

En souvenir des jours lointains


 

Lou Stoumen

 

attablé dans l'ombre de la salle sans âge
il était penché sur un livre posé devant
un verre d'alcool blanc
sans doute ce volume des éditions
l'incertain
avalé il y a des années dans une autre vie
il a passé une main sur la tête massant longuement son crâne dégarni
en souvenir des jours lointains à yakima
reste charnel des amours mortes
la feuille de doutes pliée en quatre au fond de la poche
en attente de reconversion
coeur moelleux et esprit brumeux
je me demandais au comptoir de la solitude
entre chaque petite gorgée de bière
combien ils étaient aujourd'hui
ces oubliés consolés par
la traduction
des vers ultimes de raymond carver


Charles Brun, c'était pas mieux avant

vendredi 26 février 2021

Ça reste à voir…

Bert Hardy

 

– Tu as vu, pour Jaccottet ?

 – Oui… 95 ans, quand même !

– Et Ferlinghetti, la veille…

– 101 ou 102 ans, je ne sais plus…

Comme quoi, ça conserve, la poésie… Et la traduction !

–  Ça reste à voir…
Il y a longtemps que tu ne me racontes pas d'histoires...

Des histoires, dis-tu ?

Oui, ça m'endort...

Je suis ton somnifère, si je comprends bien... 

J'aime le timbre de ta voix, elle m'apaise.

Des histoires, donc... Tu veux que je te parle d'islamo-gauchisme ?

Quoi ?

Je peux également te parler du combat mené par le sinistre de l'intérieur afin de prouver aux Français ahuris, et à leur roitelet de pacotille, qu'il est encore plus à droite que la droite la plus extrême, que l'état totalitaire, c'est lui, Pamalin...

Non, pitié.

Tu veux que je te parle de l'épisode 26 de la saison 2 de Plus confinés que nous tu meurs, la fameuse série pour enfants ?

Non, je ne veux plus entendre parler de l'annonce d'un prochain confinement, et finalement, non, enfin, pas encore, juste le week-end, mais peut-être, si vous n'êtes pas sages, la semaine prochaine...

Tu veux alors que je te parle de la prochaine ponction de l'épargne des Français ahuris par l'association de malfaiteurs qui fait office de gouvernement ? 

Les ahuris se précipitent-ils déjà aux guichets des banques?

Au Luxembourg, plutôt !

Je veux une histoire, une vraie... Comme quand tu me parlais de Thomas Bernhard. 

Ah oui, d'accord, tu ne veux pas de buzz, de faux débats et autres fumées d'écrans...

…Parle-moi de Thomas Bernhard !

Que veux-tu que je te dise que tu ignores encore ? Tu veux que j'aille te chercher le Cahier de l'Herne?

Non, je veux que tu me racontes, comme quand tu me parlais de sa ferme. Je me souviens de ce film où on le voyait arriver sur les lieux avec l'agent immobilier dans le brouillard...

L'agent immobilier était dans le brouillard?

La maison, la future maison. Comment s'appelait ce film?

Quel film ? 

Celui où l'on voyait la scène. Il achetait cette ruine sur un coup de tête. Et sa tante tentait de le calmer, lui conseillait d'attendre la nuit, qui porte conseil...

Nous n'avons jamais vu cette scène.

Je m'en souviens parfaitement.

Ma chérie, tu as peut-être vu cette scène, mais pas dans un film.

Où alors ?

Dans un texte. Que je t'ai lu, il y a des mois de cela, lorsque nous habitions encore rue Danton.

Tu veux dire que je me suis toute seule fabriqué les images?

Certainement. D'autant que ces images ne peuvent exister.

Et pourquoi, donc ?

Tu imagines Bernhard convoquer une équipe de tournage pour filmer en 1965 sa quête d'une maison en Haute-Autriche?

Tu m'as tout de même montré un film dans lequel on voit Thomas Bernhard arriver chez lui en voiture...

C'est exact. Et il n'y est pas accompagné de l'agent immobilier, mais de sa fameuse tante, qui ne tente rien. 

De quel film s'agit-il, alors ?

C'est le passage d'un documentaire de Jean-Pierre Limosin.

Limosin a filmé Thomas Bernhard ? Quelle chance !

Pas du tout.

Pourquoi ? Ça s'est mal passé ?

Le film date de 1998.

Et alors ?

Bernhard est mort en 1989, si je ne dis pas de bêtises... 

Ah oui, ça pose un petit problème...

Mais Bernhard est tout de même dans le film.

Dingue, comment a-t-il fait, alors ?

Les images d'archives, tu connais ?

J'adore quand tu me prends pour une andouille...

Pardon. Avec ces masques, nous ne devinons plus les intentions ou les sous-entendus que nous transmet la personne en face de nous.

Qu'est-ce que tu racontes ?

Pardon, encore. Tu n'es pas en face de moi, mais couchée dans le lit à mes côtés. 

Je suis surtout sans masque !

Ça, alors ! Non seulement on ne comprend rien avec ces masques, mais en plus, on ne voit plus rien. Nous sommes perdus… Tu connais cette photo ?

–  J'adore ce type. Il était vraiment beau. J'aurais pu tomber amoureuse de lui… Pourquoi ris-tu ?

– Parce que je trouve que ton père lui ressemble beaucoup.

–  Quelle horreur !

– Il était très séduisant, comme ton père… Il n'a pourtant, dit-on, jamais connu de femme.

– Il faut absolument que je lise le livre de Pierre de Bonneville !

– Tu crois ?

–  Je suis curieuse de savoir ce qu'il y raconte.

C'est drôle que ce soit précisément lui qui ait écrit ce livre…

–  Pourquoi ?

– Parce que c'était le meilleur ami de ton père. Qu'à eux deux, du temps de leur superbe dans la pub…

– …Ils se sont tapés des tas de mannequins…

–  Contrairement à Thomas Bernhard.

– Thomas Bernhard a aussi travaillé dans la pub ? 

–  Il a travaillé la pub, la sienne.

Pourquoi ne m'as-tu jamais montré le film de Limosin en entier ?

Parce qu'il est de mauvais qualité.

Tu m'as toujours dit que Limosin était un bon documentariste...

Je parlais de la qualité de la version disponible sur internet, la seule que j'ai trouvée...

Tu n'en as pas une copie ?

Je crois que Limosin, à l'époque, m'avait filé une VHS... Mais ça va être compliqué de la diffuser sur mon ordi...

Elle est ici, ou dans un carton chez Inès ?

Je n'ai pas le souvenir de l'avoir vue.

Le film ?

La cassette – lorsque j'ai fait les cartons...

Alors, montre-moi ce que donne la version sur internet.

Tu es prévenue, ne viens pas te plaindre après…