jeudi 28 mai 2020

Manchette à la une

Les éditions de la Table ronde se déconfinent enfin et publient ce jour Lettres du mauvais temps 1977-1995, correspondance de Jean-Patrick Manchette qui, nous dit-on, n'avait gardé aucune trace, aucun carbone, de ses écrits épistolaires précédents. Un beau volume, illustré de quelques photos de la bête et de fac-similés de lettres. Les destinataires de ces 215 billets ont pour nom Donald E. Westlake, l'un de ses maîtres, dont il a traduit quelques titres, mais aussi Robin Cook, Paco Ignacio Taibo II, Paul Buck, Ross Thomas, Jean Echenoz, Pierre Siniac, Antoine Gallimard, un certain docteur Balladur… Le débutant et inculte Richard Morgiève est également de la partie. Il se charge de la préface, très touchante « Prise de Cuba ». Extrait :
Qui a lu les romans de Jean-Patrick Manchette peut facilement imaginer qu'il était un homme froid. Un intellectuel frappé par le génie de l'écriture, pas plus. Bien après qu'il a cessé de me parler, je sais que le talent de Patrick ne se bornait pas à l'écriture d'histoires. Il savait entrer en relation, échanger, transmettre. C'est pour cela que l'édition de ce recueil de correspondance est importante. Le lecteur pourra entendre Patrick, le connaître comme je l'ai connu.
En vérité, je ne comprenais pas pourquoi Patrick s'intéressait à moi. Je l'écoutais et parlais peu, par respect, et par sentiment que ce que j'aurais pu dire n'avait aucun intérêt. Patrick parlait comme quelqu'un qui écoute. C'est un paradoxe, mais il décrit ce que j'éprouve à l'examen du passé.

La même maison a également et joliment réuni les quelques textes autour du jeu, échafaudés par ce passionné de stratégie pour Métal Hurlant, sous le titre de Play it again, Dupont, chroniques ludiques 1978-1980. Tandis qu'est annoncé pour un de ces 4, un volume d'entretiens de la période 1973-1993.
On me signale que pour l'achat de ces deux titres, votre libraire préféré vous offre Mésaventures et décomposition de la Compagnie de la Danse de Mort, scénario inédit de Manchette, écrit en quatre jours au mois d’août 1968, à la demande du peintre et cinéaste Robert Lapoujade.  
Chez Wombat, en librairie aujourd'hui aussi l'intégrale des chroniques de cinéma parues dans Charlie Hebdo (1979-1982) dont il n'existait plus qu'une sélection en poche, Les Yeux de la momie, on s'en réjouit.
Gallimard qui n'en loupe pas une ressort début juillet, en Série noire grand format et cher, le premier roman solo de Manchette, L'Affaire N'Gustro.
Dupuis remettra en vente les trois adaptations : Fatale, Nada et La Princesse du sang. Tandis que Futuropolis en fera de même avec l'intégrale Tardi.
Ça déconfine sec ! 




mercredi 27 mai 2020

Comme tout le monde


être malade et très faible est une chose
très étrange.
quand aller de la chambre à la salle de bains
épuise toutes vos forces, on a l'impression
d'une plaisanterie mais
on ne rit pas.

revenu au lit on pense de nouveau à la mort et on arrive
à la même conclusion : plus on s'en approche
moins elle devient
effrayante.

on a tout le temps d'étudier les murs
et dehors
les oiseaux sur un fil téléphonique prennent beaucoup
d'importance.
et il y a la télé : des hommes qui jouent au base-ball
jour après jour.

pas d'appétit.
les aliments ont un goût de carton, ça vous rend
malade, plus que
malade.

votre gentille femme insiste pour que vous
mangiez.
« le docteur a dit… »

pauvre chérie.

et puis les chats.
ils sautent sur le lit et me regardent.
ils me fixent, puis sautent à terre
et s'en vont.

quel monde, vous pensez : manger, travailler, baiser, mourir.

heureusement j'ai une maladie contagieuse : pas de visites.

la balance indique 70 kilos au lieu de
98.

j'ai l'air d'un homme dans un camp de la mort.
où je
suis.

pourtant, j'ai de la chance : je me repais de solitude,
la foule de me manquera jamais.

je pourrais lire les grands livres mais les grands livres
ne
m'intéressent pas.

assis dans mon lit j'attends que ça passe
d'une manière ou d'une
autre.

comme tout le
monde.

Charles Bukowski, in Avec les damnés,
trad. Michel Lederer

samedi 23 mai 2020

On remballe


Le carton est trop grand, il faudra le refaire, enfin, en trouver un plus petit et y remettre quelques uns des livres du premier, les autres dans un autre, de la même taille. Toute question est bonne pour perdre du temps. Dois-je en profiter pour remettre un peu d'ordre ? Mettre tous les livres d'un même auteur dans le même carton ? Je suis incapable de trancher. Suis-je prêt, par exemple, si le carton s'égare à perdre tous mes Thomas Bernard ?


Sur une étagère, je tombe sur La Liberté n'est pas une marque de yogourt de l'ami Falardeau. Une feuille déborde du livre, une lettre, non, deux. Du temps qu'on écrivait à la main. Cette première lettre, de quatre pages, ne porte pas de date. La marge de la page numérotée 1 a un peu jauni, mais pas sur toute sa longueur, certainement est-elle restée trop longtemps mal pliée, pas dépliée.
Salut C.,
Je t'écris sur du papier recyclé, j'espère que ça ne te dérange pas trop. Je suis à la campagne pour quelques jours avec les enfants et c'est le seul papier disponible.
Je retourne la feuille perforée sur le côté et découvre le plan très schématique d'une prison, celle de Montréal, intérieur d'une "Wing" est-il titré. Je retourne les autres pages. Celle numérotée 2 propose une photocopie de mauvaise qualitée d'une reproduction de la prison de Montréal nommée Au pied du courant. Un document tiré des archives de Québec, sur lequel s'inscrit une date, 1837-38, semblable aux illustrations utilisées par Welles dans son adaptation de Kafka. Au premier plan, une table avec ses deux bancs, d'un côté et de l'autre. Derrière la table, dans le fond de la salle, une porte est ouverte sur un couloir de cellules. Près de la porte, ce qui ressemble à un poêle à bois, un long tuyau en L se perdant au-dessus de cette porte des enfers. A droite du chauffage, un banc, collé au mur. Au-dessus, presque à l'extrême-droite de la reproduction, la typique lucarne à barreaux.
La page 3 est la liste, la présentation des personnages du projet de film. Le premier d'entre eux est Marie Thomas Chevalier De Lorimer, 34 ans, notaire, marié et père de trois enfants. Un des chefs de la rébellion. Henriette. 32 ans, femme de Delorimier – cette graphie. Suivent un militaire, un étudiant, un autre notaire, des cultivateurs, un aubergiste, un instituteur… La page 4 est intitulée Générique. Dix lignes de texte, comme un synopsis, mais qui est très certainement la première page du scénario, comme l'indique le chiffre 1 noté dans l'en-tête.
Dans une cour de ferme la nuit, un détachement de soldats expulse une famille de sa maison. Puis y met le feu. A la lueur des torches, on sort les animaux de l'étable. Deux soldats sortent un cochon par les oreilles. Les hurlements du cochon se mêlent aux rires des soldats. Une vache meugle au bout de sa corde. On l'abat d'un coup d'hache en plein front. Puis on dépèce la bête à la lueur de l'incendie. La neige est rouge. D'autres soldats vident le poulailler à coups de pieds au milieu des volées de plumes. On court après les poules en hurlant, pendant que d'autres soldats traversent la cour avec des poches de patates, de carottes ou de navets. Les officiers suivent le spectacle avec attention. Comme la femme en pleurs entourée de ses enfants.
C'est ton scénario de 15 février 1839, sorti en 2001. Mais ça ne me permet pas de dater la lettre. Tu as bataillé des années pour faire ce film. Tiens, je ne me souvenais pas de cet autre livre, Lettres d'un patriote condamné à mort, paru chez Comeau & Nadeau en 1996, et que tu as préfacé. C'est certainement toi qui me l'as envoyé avec le scénario du film, publié la même année chez Staké et que tu as dédicacé :
Salut C., Comme le dit de Lorimier : « Vive la liberté, Vive l'Indépendance ! » 
La quatrième de couverture est un extrait de la préface. 
Ce lire est une monstruosité. Ni chair ni poisson. Ni littérature ni cinéma. Comme un foetus dans un bocal. Un projet inachevé. Ce livre n'est pas une œuvre d'art, mais l'ébauche d'une œuvre d'art. Ma façon à moi de me sentir un peu moins inutile. […] Ma façon à moi de partager le plaisir et la peine. 
Suit ce paragraphe. 
Ce scénario de film, refusé par Téléfilm Canada, raconte les vingt-quatre dernières heures de Chevalier De Lorimier, condamné pour haute trahison et pendu, avec quatre compagnons, par les colonialistes britanniques. 
La couverture du livre-scénario est ornée d'un dessin représentant la pendaison des cinq hommes. A l'intérieur, en exergue, une citation de Gaston Miron.
Dans la douleur de notre dépossession
Nous, les raqués de l'Histoire
Suivent la liste des personnages, comme au dos de la lettre, puis un résumé du film à venir. Ta préface en colère, Pierre, est longue, drôle, toujours combative. Tu as placé au-dessus d'elle, une autre citation, de René Char cette fois. 
Tout être qui jouit de quelque expérience humaine, qui a pris parti, à l'extrême, au moins une fois dans sa vie, celui-là est enclin parfois à s'exprimer en termes empruntés à une consigne de légitime défense et de conservation. Sa diligence, sa méfiance se relâchent difficilement, même quand sa pudeur ou sa propre faiblesse lui font réprouver ce penchant déplaisant. Sait-on qu'au-delà de sa crainte et de son souci cet être aspire pour son âme à d'indécentes vacances ?
Je ne peux recopier l'ensemble de ton texte qui nous conte l'histoire alors encore malheureuse de ce projet. Fidèle à ta réputation, tu finis par ces mots. 
Enfin, pour moi, le juge ultime de toute œuvre d'art, c'est le peuple. C'est lui qui fait qu'un auteur existe ou non. C'est lui qui fait qu'une œuvre existe ou n'existe pas. 
Suivent les coordonnées de Téléfilm Canada, téléphone et télécopieur inclus. Et cette mention :
Vous pouvez les féliciter ou les engueuler, libre à vous.
Là-dedans, il n'y a ni cadeau ni don de charité, seulement de l'argent qui nous appartient, de l'argent volé dans nos poches par le biais de l'impôt et des taxes. Alors, pourquoi c'est interdit de parler entre nous de ce qui nous intéresse ? Pourquoi c'est interdit de parler de nous-mêmes ? A nous-mêmes et aux autres ? A tous les autres ?
Pierre Falardeau
le 28 juillet 96. 
Suit un extrait d'un texte de 1943 de Lionel Groulx. Puis, le scénario, avec la première page à l'identique. Prologue a remplacé Générique. Tu as prévu une voix-off pour situer le contexte du récit. 
Je reprends la lettre, la replie, ni le courage ni le temps de la relire.  Je pense souvent à toi, Pierre, à notre rencontre à Montréal début 95, à nos conversations passionnées sur le cinéma, la politique, les gens d'en-bas, comme on dirait aujourd'hui, et dont nous étions tous deux issus, du canapé de la rue de Paris à Montreuil où tu as passé une nuit ou deux, courtes à cause de nos débats, la sortie parisienne de ton film Octobre, le distributeur vous avait logés, Manon et toi, dans un hôtel du Quartier latin, de nos coups de fil, et, suite, à ma séparation d'avec la mère de mes filles, un an après 15 février 1839, d'errances diverses et peu variées, de la distance revenue entre nos vies, nous nous donnions moins de nouvelles, nous perdions de vue, comme on dit. Tu n'avais pas le goût de faire chier tes amis avec tes œuvres, écrivais-tu avec des guillemets dans cette lettre que je replace dans le livre. L'autre lettre est plus courte, datée du 10 janvier 1995, sur du beau papier cette année-là. Tu y réponds aux traditionnels vœux. 
Ça m'a pris un certain temps de t'envoyer mon livre. D'abord à cause de ma timidité. Je ne veux pas faire chier mes amis avec mes petits papiers…
En PS, tu notais :
Tu pourras classer mon livre entre Einsenstein et Fellini. Ou peut-être dans la section des livres pour chauffer ton foyer ou plutôt tes foyers.
Tu ne parvenais pas à faire ce film qui te tenait tant à cœur et publiais ce livre composé d'articles, lettres envoyés aux journaux, projets, sur plus de 25 ans, en référence secrète à Dziga Vertov, écrivais-tu… La première page est une fiche de la Genmarderie – cette graphie – royale du Canada, présentant tes empreintes, lorsqu'en 1976, tu filais tourner ton documentaire A force de courage en Algérie. L'officer in charge y porte la mention No record. Ils ont dû étoffer mon record depuis, notes-tu, Vive la democracy à la canadian.  Après une citation de Ferré en exergue – Ce n'est pas le rince-doigt qui fait les mains propres ni le baise-main qui fait la tendresse –, le recueil s'ouvre sur une lettre à ton père qui m'avait beaucoup remué. Je la relirai, je nous le promets, lorsque je déballerai de nouveau ma bibliothèque. En attendant, il faut vraiment que je trouve de plus petits cartons, et que j'arrête de m'arrêter comme je l'ai fait avec toi – mais c'est une exception, comme l'amitié –, avancer dans l'évacuation de la maison, et de quelques souvenirs. Comment va Manon ? Et les enfants ?







mardi 19 mai 2020

Rideau !


Un ami exilé sur son île, loin de la de nouveau puante capitale, me signale ce texte d'Evelyne Pieillier qui avait échappé à mon inexpugnable veille sur l'info. La dramaturge et collaboratrice du Diplo revient sur le rapport sur les conditions sanitaires de réouverture des lieux de spectacle, remis à Jupiter par l’infectiologue François Bricaire, ancien médecin de garde à la Comédie-Française. Extrait du billet : 
Il y a un reproche qu’on ne pourra pas faire à ce rapport : celui de ne pas être inventif. Franchement, il en est même saisissant. Il faudra n’utiliser qu’un fauteuil sur trois, pour une disposition en quinconce. Spectateurs masqués. Distanciation sociale contrôlée sur le chemin des toilettes. Pas d’entracte, pas de buvette. Marquage au sol et « contrôle des flux ». Acteurs et musiciens devront se tenir à au moins un mètre les uns des autres. Si deux chanteurs ne peuvent pas être aussi éloignés, pour cause de mise en scène déraisonnable, ils devront subir un test (porteur, pas porteur ?), et avant chaque représentation, leur température sera vérifiée. On imagine la place qu’il faudra pour les chœurs, ou pour un orchestre symphonique, et on est surpris. Pas évident à diriger, de surcroît...
L'ensemble est à lire ici



dimanche 17 mai 2020

Vitamines du bonheur


Enfin, nos chères librairies de chez nous ont réouvert leurs portes. Plus ou moins en grand, en drive, ou en click and pick. Soutenant fermement les boutiques libres et indépendantes, j'ai refusé durant le confinement d'acheter mes livres sur la méga plate-forme internationale et inhumaine dont il faut s'affranchir mais je peux aujourd'hui confesser avoir ces derniers temps été en grand manque de nouveautés. Les romans de London, Calet, Bove, Bernhard, et les poèmes de Valet, Cohen ou Bukowski ne m'ont pas suffi pas et sentent vraiment trop la poussière. Je me suis donc précipité hier, le cœur haut et la bave aux lèvres, tout en respectant les gestes barrière, sur une demi-douzaine de titres dont ce méchant virus nous avait privés. Ainsi le dernier Tatiana de Rosnay, Les Fleurs de l'ombre, coédité, faut c'qui faut, par Robert Laffont et Héloise d'Ormesson, et malheureusement paru le 12 mars dernier, était de nouveau dans la lumière, histoire d'une romancière admise dans une très convoitée et néanmoins étrange résidence pour artistes… Comme nombre d'auteurs, victimes oubliés de la crise que nous traversons depuis deux mois, la belle Tatiana ne veut pas se contenter de jambon et de fromage et profite d'être de nouveau sous les feux de la rampe pour clamer haut et fort que l'Etat doit changer ses méthodes. Il y aurait, dit-elle dans le Journal du dimanche, « quelque 270 000 artistes-auteurs en France qui ne peuvent pas accéder à des soutiens, comme c’est le cas dans d’autres professions. » En achetant son livre, j'ai senti que mon geste était aussi beau, salutaire et solidaire que nos applaudissements jadis quotidiens destinés aux soignants.
Dans Fille, un roman d'une puissance exceptionnelle nous dit Gallimard, l'habile et pas fragile Camille Laurens évoque la vie de Laurence Barraqué, une fille donc, qui plus est de la bourgeoisie normande. Dès son plus jeune âge, notre charmante et héroïque héroïne découvre la domination masculine. Elle pense : « Tout ce qui est féminin déçoit, déchoit… », mais non, Camille ou Laurence, je suis là, et pour te le prouver, je t'achète sans hésitation.
Dans la même maison, une autre femme, encore plus belle et plus jeune, depuis toujours m'éblouit : Leila Slimani. Dans Le Pays des autres, l'amie de notre guide thaumaturge imagine qu'en 1944, Mathilde, une jeune Alsacienne, s’éprend d’un Marocain combattant dans l’armée française. Oui, vous avez bien lu : 1944, armée française. Vous en aviez rêvé, Madame francophonie l'a fait. Qu'en dit Bruno Le Maire, notre bon ministre de l'Economie et des Finances, grand amateur proclamé de Thomas Bernhard, et auteur en 2016 d'un Ne vous résignez pas, et plus récemment dans la pamphlétaire collection Tracts de crise, toujours chez Gallimard, d'un Vouloir, Une économie pour la France, disponible gratuitement durant l'enfermement et à prix modique depuis, lu et relu plusieurs fois au cours de mes nombreuses nuits d'insomnie confinée ? 
Mon libraire m'a également promis de me mettre de côté, dès sa parution début juin, le dernier essai de Bernard-Henry Lévy qui, toujours aussi généreux, perspicace, discret et sincère, nous livrera pour 8 euros ses réflexions sur la Covid 19 – après moult vidéo-débats essentiels, l'Académie française a effectivement choisi le féminin pour désigner la maladie. Ce virus qui rend fou sera disponible chez Grasset bien entendu. BH s'y demande notamment ce que nous dit cette épidémie de la société qui est la nôtre. « Que nous révèle-t-elle de son rapport au mal, au tragique et à la mort ? Un virus est-il un message ? Un agent de la providence et de l'histoire ? Est-il l'envoyé d'une Nature épuisée, et qui demanderait grâce ? D'une humanité exsangue, et qui voulait un carême planétaire ? A-t-on bien fait de mettre la planète à l'arrêt ? A-t-on raison d'espérer que, de ce coma où on l'a plongé, notre monde sorte régénéré ? » et tout un tas d'autres questions que l'auteur des inoubliables Barbarie à visage humain et autres Diable en tête a eu le loisir de se poser tout au long de son confinement à Marrakech. Les droits d'auteur, nous dit l'éditeur, seront reversés à l'ADELC (Association pour le Développement de la Librairie de Création). Merci Bernard !
Début juin également, paraîtra chez Albin Michel, Française, signé Alexandre Jardin. Transformé, engagé et sincère, notre zèbre préféré nous prévient : « Je n'écrirai plus au dépens du réel, seulement pour le compte de gens simples privés de vies simples, le romanesque de l'ordinaire, ces vies infimes qu'on ne regarde pas. » Je n'en attendais pas moins de toi, Alexandre, je te réserve !
Avec tous ces nouveaux volumes à mes côtés, je me sens
désormais pleinement armé  pour affronter sereinement dans quelques semaines le prochain confinement.

mercredi 13 mai 2020

Des gens vivants

L'ami Meens nous confie de son île que nos rêves jondos l'avaient replongé « dans la bassine à bulerías y tangos ! J'ai retrouvé tous mes Camarón...


Capullo de Jerez (quand j'écrirai comme il chante, les poules auront les dents qu'il a perdues !)...



y Arcángel...


Le même ici avec Pitingo, c'est cadeau, Dominique...


...Je ne peux résister à ces gens vivants », conclut Meens. Avant de nous avouer avoir pour fiancée du moment une dénommée María Ángeles Martínez Toledano, ou plus simplement Ángeles Toledano, « beauté espagnole » née à Jaen en 1995, et que nous ne connaissions pas. « Tous les garçons et les filles en tombent amoureux », affirme l'ami Meens. Ce qui peut se comprendre... Gracias amigo !






Allez, on n'y résiste pas, encore un peu de gens vivants !


mardi 12 mai 2020

Les beaux jours

Alors que l’Assemblée nationale s'apprête à voter enfin la proposition de loi de Laetitia Avia, un ami m'envoie cette bande d'actualité concoctée par le Ministère de l'Intérieur, de l'Information et de la Vérité. Bonne nouvelle, n'en déplaise aux grincheux et autres trouillards : la France se relève, comme elle a toujours su le faire !

dimanche 10 mai 2020

Sueños jondos


Elle n'a que la trentaine, mais beaucoup de passion, de coffre, de technique, voire de métier puisqu'elle chante depuis ses 9 ans. En me couchant hier soir, je suis tombé sur la voix familière de Rocío Márquez, la rediffusion d'un portrait assez récent, déjà lointain (février dernier, lors d'un passage à Paris) et me suis laissé endormir par la belle Andalouse.





vendredi 8 mai 2020

Non, merci !


Dan Winters


– Tu as bien fait de me réveiller, j'avais cette sensation affreuse d'être en train de couler…
– Comment ça ?
– J'étais sur le point de prendre la mer avec Léo Ferré…
Quoi ?!
Il voulait m'emmener en bateau…
…C'est toi qui me mène en bateau, tu détestes Léo Ferré…
C'est pourtant la vérité.
Non, c'est un rêve…
…Un cauchemar, tu veux dire… Je n'avais aucune envie d'aller avec lui. Mais il y tenait, insistait. Je lui ai demandé combien de temps ça nous prendrait. Il m'a convaincue en me disant que nous en avions pour une heure seulement. J'étais en train de monter dans le bateau, résignée, prête à mourir en pleine mer, lorsque tu m'as réveillée…
Vous vous étiez rencontré comment, avec Léo ?
Je ne sais plus. Dans un port…
Tu t'y prostituais ?
Peut-être, va savoir…
Y'a pas que des putains, dans les ports…
C'était un port du sud, pas Rotterdam. Plus petit. Un port de pêche. Sète, peut-être…
Pas possible : Sète, c'est Brassens.
S'il y a quelqu'un en qui j'aurais eu confiance, avec qui j'aurais embarqué sans hésiter, c'est bien Brassens – ou Brel, bien sûr… Et il a fallu que je tombe sur Ferré. Je n'ai vraiment pas de chance. Même en rêve… Et toi, qu'as-tu rêvé ?
Que j'assassinais ces connards de proprios…
Lesquels ?
Ceux qui viennent justement de nous répondre…
Ceux de la maison que l'on a visitée il y a plus de 10 jours ? Ils nous ont enfin écrit ?
Oui.
– Alors, ça ne marche pas ? Je t'avais dit que ça prenait trop de temps, leur étude des dosssiers…
Dire qu'on a fait une offre au prix… Et que nous étions les premiers !
Ils avaient programmé 10 autres visites…
Je pense qu'ils nous ont éliminés parce que nous avons refusé de leur filer tous les documents qu'ils exigeaient : bulletins de salaire, avis d'imposition, relevés bancaires, état de notre trou de balle…, mais pour qui se prennent-ils ?
Pour des propriétaires ! Ils savent que le marché est tendu, même en plein confinement, que les offres sont rares, que tout le monde veut désormais une maison avec jardin, que la crise a peu  de chances de frapper l'immobilier et ce genre de produit, qu'ils peuvent faire jouer la concurrence…
Tu penses que d'autres ont surenchéri sur le prix affiché ?
–  Comment savoir ? Que disent-ils ?
Tiens-toi bien : Bonjour, Nous vous remercions sincèrement pour l’intérêt que vous portez à notre maison, pour l’offre communiquée et le dossier transmis. Nous avons finalement décidé de retenir un autre couple. Nous restons à votre disposition si vous souhaitez échanger sur le sujet. Cordialement…
On a donc passé un entretien d'embauche ?! Quel couple de crétins !
– Nous avions tout de même quelques doutes sur cette maison et n'avons fait l'offre que parce qu'il n'y a rien d'autre depuis des mois… C'est peut-être un mal pour un bien…

– J'aime ton optimisme. Jamais je n'aurais pensé dire ça un jour…

– Je ne suis optimiste qu'à tes côtés.

– Ça veut dire quoi ?

– Que grâce à toi, je sais combien ça peut être fatigant, les pessimistes…
Même si l'époque est plus que redoutable.
– D'accord, soyons positifs. Mais avoue que c'est difficile quand tu tombes sur ce genre de personnes. Je
comprends après ce mail pourquoi tu les égorgeais dans ton rêve…
Ce n'était pas un égorgement. Je tentais de les assommer à coup de marteau !
Pourquoi n'était-ce qu'une tentative ?
Parce que Vincent Lindon s'en mêlait…
C'est une blague ?
C'est la vérité : il s'interposait avec Nicolas Hulot et tous deux nous faisaient la morale… 
Ils portaient un masque ?
Non, c'est vrai ça, je n'y ai pas pensé durant le rêve… Ils n'avaient pas de masques, ces salauds ! 
De quoi les dénoncer !
Pas besoin, il y avait des dizaines de caméras pour filmer leur intervention et leurs discours faits de propositions à la con…
Des propositions ?
Oui, sur le monde d'après…
Lequel ?
C'est bien le problème… Le leur. Ces types ont toujours été du côté du manche, tu crois qu'ils sont prêts à le lâcher ?
Dire qu'il a failli être mon beau-frère ou mon oncle…
Hulot ?
Non, Lindon. En épousant ma cousine, il aurait été quoi pour moi ? Un beau-frère, un oncle, un cousin ? Comment dit-on dans ce cas-là ?
Je n'en sais fichtrement rien. Disons un con. C'est quoi, cette histoire avec ta cousine ?
Tu sais bien qu'ils ont eu une histoire…
– Ça me dit vaguement quelque chose, mais je croyais que c'était uniquement sa maîtresse…
– C'est déjà pas mal…
Chez ces gens-là, on n'épouse pas sa maîtresse.
C'est quoi, "ces gens-là" ?
Une référence à un autre chanteur… Tu sais bien, je parle de la bourgeoisie du 6e arrondissement. Avec qui était-il lorsqu'il avait ta cousine pour maîtresse ?
Je ne peux pas te le dire, tu t'empresserais de le raconter sur ton blogue…
Allons, fais-moi confiance…
– Jamais… Et puis, je ne sais plus. Leur affaire a duré des années. Entre-temps, il a eu plusieurs officielles… 
– Leur affaire ? Des officielles ? Fais gaffe, tu vas te retrouver à écrire pour Gala
–  Si c'est bien payé, pourquoi pas ?
– Tu serais obligée de tout balancer sur cette affaire…
– C'est vrai, je n'y avais pas pensé. Le pauvre…
Je n'ai jamais aimé ce type. Tout sonne faux chez lui. Et puis toutes ces histoires qu'on m'a racontées, sur son comportement, son mépris de certaines personnes… 
C'étaient peut-être des histoires motivées par la jalousie…
– Elles proviennent de personnes tellement différentes, et nombreuses, que, même si certaines en rajoutent, se vengent, ou je ne sais quoi, il doit y avoir du vrai. Statistiquement, j'entends.
Tu parles statistiques, toi ?
Tu me comprends. 
– La seule fois que je l'ai vu, il s'est montré adorable. 
–  Bien entendu. C'est un séducteur.
– Tu l'as vu à l'œuvre ?

– Pas vraiment,
je l'ai croisé une seule fois. Dans un café. Mais dès qu'il est entré, il a fait son numéro pour s'assurer que tout le monde l'avait remarqué et reconnu… C'est insupportable, ce genre de m'as-tu-vu… Il a besoin d'être le centre de l'attention.
Comme tous les comédiens, non ?
Certainement, et comme tous les politiciens – d'ailleurs, il se verrait bien président de la république, Lindon. Il y a chez lui quelque chose de pathétique. 
– Et tous ces tics…
Ce besoin d'exister intellectuellement, de jouer à l'acteur engagé…
Tu ne le crois pas sincère dans les films de Brizé ?
Pas plus chez Brizé, que chez Jolivet ou je ne sais qui… Je n'y crois pas, jamais. 
Pourtant Lindon, les éditions de Minuit, la Résistance…
Il ne faut pas tout confondre. Les éditions de Minuit sont créées durant l'Occupation par Vercors et un type nommé Pierre Lescure, qui s'était ajouté une particule, si je ne dis pas de conneries. Jérôme Lindon n'arrive qu'après la Libération. Mais il est possible que le besoin de reconnaissance de son neveu, qui s'adonne à une occupation bénéficiant, dans son milieu, de bien moins de vernis que la littérature, ait quelque chose à voir avec la réputation de l'oncle…
Mouais… Je ne sais pas, les auteurs Minuit, Robbe-Grillet, Duras, le Nouveau roman…, ça ne m'a jamais beaucoup intéressée…
Et Beckett, t'en fais quoi ?
Pas grand-chose… C'est assez dépressif, non ?
Tu sais ce qui me déprime, moi ? 
Qu'on ne trouve pas de maison ?
Non, oui, enfin, non, parce que parfois, vois-tu, je me dis que j'aurais mieux fait de te garder comme maîtresse…
Et épouser ma cousine ? C'est vrai qu'elle est assez jolie…
Pour qu'elle me trompe avec ce con ?! Non, merci !


mercredi 6 mai 2020

Demain demain


Rimos Lahdo

promis demain 
j'arrête le progrès
je lui mets les fers
je sors du flou
ne dis rien
ça n'aide pas
crois-moi 
chérie je tiens
de l'exploit
dans cette main
je te jure demain
je me coltine
les préfaces
prends des notes
à ma portée
j'éternise le printemps
ne fais pas l'enfant
promis ma belle
je noirai plus mes contes
dans le rouge
je boirai plus du noir
donnerai de mes nouvelles
et dormirai la nuit
insouciant de mes insomnies
le jour comme au lit
première étoile
je ferai la poussière
(j'essaime j'essaie)
et avec le sourire
je réduirai en cendres
tes plus mauvais souvenirs
oui les bons aussi
promis je ne cracherai plus
sur les avions
tu n'as pas à
t'en faire
ce sera le paradis
mais
dis-moi
juste une question
pourquoi
les livres de poésie
sont-ils si chers

Charles Brun, Dernières sommations

samedi 2 mai 2020

Nick le confiné


L'ami Nick a mis en ligne un strimine de 24 heures non-stop, en boucle et sans fin, d'images de concerts, clips, interviews, bordel d'archives…
Je ne sais quand ça s'achève, mais ça continue en ce moment…


C'est à suivre ici.

vendredi 1 mai 2020

Avec les légions qui besognent



Il la regarda : la pitié faisait briller ses pupilles. Il se souvint alors qu'il l'aimait, et fut stupéfait de la bonne fortune qui lui permettait d'aimer la jeune fille qui lui tenait le bras et qu'il accompagnait à une conférence.
Qui es-tu, Martin Eden ? demanda-t-il à son image dans le miroir ce soir-là, quand il revint dans sa chambre. Il s'observa, s'interrogea longuement. Qui es-tu ? Où est ta place ? Ta place est avec des filles comme Lizzie Connoly. Ta place est avec les légions qui besognent, avec tout ce qui est vil, vulgaire et laid. Ta place est au côté des bœufs, des bêtes de somme, dans la saleté et la puanteur. Ah, les relents de ces légumes moisis ! De ces patates qui pourrissent ! Sens-les, pauvre imbécile, sens-les ! Et pourtant, tu oses ouvrir des livres, écouter de la belle musique, tu oses apprendre à aimer de beaux tableaux, à parler un anglais châtié, à penser comme personne ne pense dans ton milieu, à t'arracher aux bêtes de somme, à Lizzie Connoly et à t'enticher d'une sylphide qui vit dans les étoiles, à des millions de miles de toi ? Qui donc es-tu ? Et qu'es-tu exactement ? Pauvre imbécile ! Tu crois vraiment pouvoir réussir ?
(…)
« Imbécile ! » lançait-il à son image dans le miroir. « Tu voulais écrire, tu essayais d'écrire et tu n'avais rien à dire. Quelles richesses avais-tu en toi ? Quelques idées puériles, quelques impressions sans valeur, de la beauté mal digérée, une montagne d'ignorance crasse, un cœur débordant d'amour et une ambition aussi bouffie que ton amour et aussi creuse que ton ignorance. Et tu voulais écrire ! Allons donc ! Tu commences tout juste à disposer de quelques matériaux. Tu voulais créer de la beauté alors que tu ne connaissais rien à la nature de la beauté. Tu voulais parler de la vie, sans connaître les traits essentiels de la vie. Tu voulais parler du monde et de l'ordre des choses, alors que le monde était pour toi un casse-tête chinois, et que tu n'aurais pu parler que de ton ignorance de l'ordre des choses. Mais ne te décourage pas, Martin ! Tu finiras bien par écrire, mon petit gars ! Tu en sais un peu maintenant, un tout petit peu, et si tu continues sur cette voie, qui est la bonne, tu en apprendras encore plus. Et un jour, la chance aidant, tu ne seras peut-être plus très loin de savoir tout ce qu'il y a à savoir. Et alors, tu écriras. »

Jack London, Martin Eden,
trad. Philippe Jaworski, Gallimard

mercredi 29 avril 2020

Bonne nuit


Je suis maintenant capable
de dormir vingt heures par jour
Les quatre qui restent
se passent à
téléphoner à une liste
de gens importants
afin de
leur dire bonne nuit

Jikan
qui est né
pour faire rire
les hommes
vous salue bien



Leonard Cohen, Le Livre du désir,
trad. Jean-Dominique Brierre, Jacques Vassal

L'âge ingrat


Carolyn Campbell

Lundi matin publie cette semaine la traduction d'un entretien accordé par Giorgio Agamben au site Quodlibet. L'auteur de Homo Sacer évoque essentiellement la situation en Italie, bien entendu. Extraits :

De toute part on entend aujourd’hui formuler l’hypothèse que, en réalité, nous sommes en train de vivre la fin d’un monde, celui des démocraties bourgeoises, fondées sur les droits, les parlements et la séparation des pouvoirs, cédant la place à un nouveau despotisme, qui, quant à l’omniprésence des contrôles et l’arrêt de toute activité politique, sera pire que les totalitarismes que nous avons connus jusqu’à présent. Les politologues américains l’appellent Security State, c’est-à-dire un État dans lequel, pour « raisons de sécurité » (dans le cas présent de « santé publique », terme qui fait penser aux tristement célèbres « comités de salut public » durant la Terreur), l’on peut imposer n’importe quelles limites aux libertés individuelles.
(…) sans vouloir minimiser l’importance de l’épidémie, il faut pourtant se demander si celle-ci peut justifier des mesures de limitation de la liberté qui n’avaient jamais été prises dans l’histoire de notre pays, pas même durant les deux guerres mondiales. Naît le doute légitime qu’en répandant la panique et en isolant les gens dans leurs maisons, l’on a voulu se décharger sur la population des gravissimes responsabilités des gouvernements qui avaient d’abord démantelé le service sanitaire national et ensuite, en Lombardie, commis une série d’erreurs non moins graves dans la façon d’affronter l’épidémie
(…) si, pour une fois, nous laissons le champ de l’actualité et nous essayons de considérer les choses du point de vue du destin de l’espèce humaine sur la Terre, me viennent à l’esprit les considérations d’un grand scientifique hollandais, Ludwig Bolk. Selon Bolk, l’espèce humaine est caractérisée par une inhibition progressive des principes vitaux naturels d’adaptation au milieu, qui viennent à être remplacés par une croissance hypertrophiée des dispositifs technologiques pour adapter le milieu à l’humain. Quand ce processus dépasse une certaine limite, il atteint un point où il devient contreproductif et se transforme en autodestruction de l’espèce. Des phénomènes comme celui que nous sommes en train de vivre me semblent montrer que ce point a été atteint et que la médecine qui devait soigner nos maux risque de produire un mal encore plus grand. C’est aussi contre ce risque que nous devons lutter par tous les moyens.
L'intégralité de l'entretien, traduit par Florence Balique, est à lire ici.


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Le Monde diplomatique met en ligne La Ville sûre, un long papier de Félix Tréguer, publié en juin 2019. Extraits :
(…) la « ville sûre » engage une privatisation sans précédent des politiques de sécurité. L’expertise technique est tout entière confiée aux acteurs privés, tandis que les paramètres qui président à leurs algorithmes resteront selon toute vraisemblance soumis au secret des affaires. Sur le plan juridique, il n’existe à ce jour aucune analyse sérieuse de la conformité de ces dispositifs avec le droit au respect de la vie privée ou avec la liberté d’expression et de conscience, pourtant directement mis en cause (…) Les effets politiques de tels déploiements s’annoncent significatifs : surenchère dans le traitement policier de certains quartiers, aggravation des discriminations que subissent déjà certaines catégories de personnes, répression des mouvements sociaux. Ils ne sont, bien entendu, jamais évoqués par les promoteurs.

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Dans son édito du mois de mai, intitulé Tous des enfants, Serge Halimi prédit l'âge ingrat. Extraits :
Une fois encore leur monde est par terre. Et ce n’est pas nous qui l’avons cassé. On évoque en ce moment le programme économique et social du Conseil national de la Résistance ; la conquête des droits syndicaux et les grands travaux du New Deal. Mais bien des maquisards français avaient alors conservé leurs armes, et dans la rue un peuple attendait l’échappée belle « de la Résistance à la révolution » (…) Aujourd’hui, rien de tel. Confinées, infantilisées, sidérées autant que terrorisées par les chaînes d’information en continu, les populations sont devenues spectatrices, passives, anéanties. Par la force des choses, les rues se sont vidées (…) Tel un enfant apeuré par le grondement de l’orage, chacun attend de connaître le sort que le pouvoir lui réserve (…) Un jour, nous redeviendrons adultes. Capables de comprendre et d’imposer d’autres choix, y compris économiques et sociaux. Pour le moment, nous prenons des coups sans pouvoir les rendre ; nous parlons dans le vide et nous le savons. D’où ce climat poisseux, cette colère inemployée. Un baril de poudre au milieu d’une pièce, et qui attend son allumette. Après l’enfance, l’âge ingrat…
L'intégralité du texte est à lire ici.

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En attendant, un peu de cinéma, piqué sur l'excellent blogue de l'ami Julio. 



lundi 27 avril 2020

Derrière la porte

Nacho Doce

En attendant la courte période de semi-liberté, et un nouveau confinement, on peut écouter la radio, en faisant l'impasse sur les infos à la botte du pouvoir. 
Pour définir la Lubitsch's Touch, Billy Wilder, qui fut son scénariste, donnait l'exemple de cette fameuse séquence de La Veuve Joyeuse. Une leçon de mise en scène.  

Il me semble que l'on trouve le film dans son intégralité sur une fameuse plate-forme vidéo planétaire. On peut également en apprendre un peu plus sur le Berlinois en écoutant cette émission consacrée au prince de la comédie sophistiquée hollywoodienne, recemment rediffusée par France culture.



Rien à voir, moins de sophistication, avec cette archive ressuscitée dernièrement lors d'une Nuit rêvée de Fabrice Luchini. L'une des rares interviews radiophoniques post-taule de Céline, réalisée le 16 juin 1959 par Francine Bloch au domicile de l'écrivain, 25 ter route des Gardes à Meudon.




L'été dernier, la même radio consacrait une Grande traversée au génie monstrueux, comme ils disent. On peut en (ré)écouter les cinq épisodes en cliquant ici.

dimanche 26 avril 2020

Et toi, comment tu vois tout ça ?


Qu'est-ce que tu veux savoir ? Je fais comme les autres. Je lis, je regarde, m'écœure, m'étourdis, tout se fond, se confond, se confine, et j'oublie… 100 milliards d'évasion fiscale, suppression de l'ISF, appel aux dons pour l'hôpital public, achat de grenades et LBD pour les 4 prochaines années, commande de 650 drones de surveillance, plus de 900 000 PV à 135 euros de moyenne, une dizaine de milliards – argent magique – injectés dans des entreprises privées – les mêmes qui demanderont à leurs employés de renoncer à leurs congés et à travailler plus pour le même salaire –, 10 millions de personnes officiellement sur le carreau, des familles entières dépendantes de la distribution de repas gratuite, l'Après confié à LVMH (masques, tests…), vieille dame cardiaque à l'amende, quartiers sans cesse patrouillés, les fameuses violences qui n'existent pas, le con qui s'indigne de l'indignité générale, comment tout garder en tête sans noter, archiver, pour plus tard, en vrac…
Tiens, ici, un homme balayé par un policier sur un trottoir, puis frappé par son collègue à l'aide de la musolière du berger allemand qui les accompagne mais n'a pas obtempéré à leurs ordres. L'homme était, a-t-on appris, un dangereux évadé d'un hôpital psychiatrique, certainement, selon la police, armé. Mais, malheureux, retourne à l'asile, la folie de ce monde est encore plus ravageuse – et bien plus institutionnalisée !



Ici, ce coup de gueule, comme on dit tartement, d'une infirmière refusant l'aumône promise – une prime de 500 euros – pour laquelle elle suggère un meilleur usage… Merci à David Dufresne d'avoir fait le passeur – dont on ne louera jamais assez le travail autour des violences policières, et les Corona Chroniques…


Un service public progressivement démantelé depuis des années, une santé aux mains de lobbies de l'industrie pharmaceutique – les mêmes bien entendu qui financent en grande partie l'OMS. Des hôpitaux au sein desquels le tri a été fait parmi les patients
Un gouvernement non pas complètement dépassé, comme il accepte enfin de le laisser entendre, mais entièrement vendu au système, dont il n'est que le gestionnaire du moment… Et ce déconfinement improvisé, annoncé les yeux dans le prompteur, maquillé comme une voiture volée, alors que le Déconseil scientifique, régulièrement consulté par nos irresponsables, nous dit-on, recommande le contraire : « Le risque de transmission est important dans les lieux de regroupement massif que sont les écoles et les universités avec des mesures barrière particulièrement difficiles à mettre en œuvre chez les plus jeunes. En conséquence, le Conseil scientifique propose de maintenir les crèches, les écoles, les collèges, les lycées et les universités fermés jusqu’au mois de septembre. » (extrait de l'avis n°6 du Conseil scientifique, en date du 20 avril)
Un Après, que nombre d'entre nous avons délibérément, naturellement, virtuellement, contribué à créer, confié aux GAFA – à qui a déjà été attribuée la police de la toile –, sera sans nul doute bien plus féroce que celui que nous avons quitté ici mi-mars. L'application bluetooth de contact tracing, comme on dit dans le monde de demain, peut faire froid dans la poche, si ce n'est aujourd'hui, demain, lors d'une des futures crises, les dispositifs de surveillance survivant toujours aux urgences qui les ont enfantés
Alors, tu vois, je promène le chien, à l'aube, histoire de regarder d'autres écrans, d'autres murs, éviter les joggers, lire ces belles déclarations, de celles qui semblent tourner sur les réseaux et auxquelles adhèrent sans mal les bobonnes consciences, celles qui applaudissent aux balcons, et qui, toutes, ou presque, ont cru au sauveur jupitérien, et ne se sont guère ému il y a quelques mois lorsque ces mêmes soignants étaient gazés et tabassés par les Castagnettes boys…


Une saturation certaine, overdose virtuelle, cynisme généralisé que j'essaie de fuir comme je le peux, c'est-à-dire mal, en apesanteur et sans peur, mais sans illusions ni devant l'annoncée révolution ni toute autre mobilisation – pour construire quoi ? –, la seule certitude ces jours plus que sombres qui nous attendent.
Et toi, comment tu vois tout ça ?



jeudi 23 avril 2020

Grâce au petit clown…

Une amie m'envoie cet hommage à Christophe qu'elle aimait tant. Je ne sais qui s'est coltiné ce montage, sans tomber malade, mais force est de constater que le confinement fait parfois du bien… 



Une autre me fait parvenir la future attestation que devront, pour sauver le pays de la banqueroute, présenter tous les enfants à partir du 11 mai. Je la livre en exclusivité et sans dérogation ni drone de surveillance à tous les lecteurs de ce blogue sans distinction d'âge, de sexe ou de classe sociale… 

mardi 21 avril 2020

Un être supérieur

Quentin Shih

La peste, en un sens, est un être supérieur qui sait où nous trouver et comment – au bain, en train de faire l'amour ou dans un lit. La peste est très forte pour vous coincer aux chiottes au milieu d'une belle colique. Si elle est à la porte, vous pouvez toujours crier : « Minute, bon Dieu, minute, merde ! », mais la voix d'un humain qui souffre ne fait qu'encourager la peste – elle se met à frapper, à sonner, elle s'excite (…)
Elle ignore tout de votre façon de penser, mais elle devine votre haine à son égard, ce qui ne fait que l'encourager. Elle devine aussi que vous êtes un de ces types qui, en ayant le choix entre donner des coups ou d'en prendre, acceptent les coups. La peste prolifère sur les meilleurs tranches d'humanité ; elle sait repérer les bons morceaux.
La peste déborde de lieux communs ineptes qu'elle prend pour de la sagesse. Voici l'une de ses réflexions favorites : 
– Rien n'est à 100% mauvais. Tu dis que les flics sont tous des salauds, eh bien non, je connais des bons flics. Ça existe, les bons flics. 
Vous n'avez aucune chance de lui faire comprendre qu'un homme qui endosse un uniforme devient un mercenaire au service du présent. Il est là pour vérifier que les choses restent exactement comme elles sont. Si l'état des choses vous satisfait, alors tous les flics sont de bons flics. Sinon, les flics sont tous des salauds. Mais la peste est imbibée de sa triste idéologie domestique et elle ne s'en départira jamais. Incapable de penser par elle-même, la peste s'attache aux gens, inexorablement, pour la vie.
– Nous sommes mal informés, dit la peste, nous ignorons les vrais problèmes. Il faut croire nos dirigeants.
C'est tellement con que je ne ferai pas de commentaires. D'ailleurs, j'arrête ici ce recueil de pensées pestueuses parce que ça me rend malade.

 Charles Bukowski, « Notes sur la peste »,
in Nouveaux Contes de la folie ordinaire,
trad. Léon Marcadet, Grasset.

samedi 18 avril 2020

Si ça ne vous fait rien


Marianna Rothen

A genoux j'étais, une langue, minable calamité, je ne comprenais que dalle, tu gardais le silence et quelques meubles, de marbre, tu te lançais dans le partage du peu que nous avions, froidement, sans émotion aucune, belle machine à calculer, et moi lessivé, anéanti, tout à toi, à notre histoire, dont j'avais toujours faim, dont tu avais décidé la fin, je n'en reconnaissais pas même le début, pas une seule dernière phrase, terminale, balancée, à se remémorer, il n'y avait eu au monde plus amoureux que moi, je me disais en dormant, car dans le rêve, j'étais larve, vidé, incapable de la moindre pensée, à peine un slogan, Plus jamais ça, la décision était prise, mal écrit, mal dit, réserver le spectacle de l'humiliation, la chute et la solitude à moi seul, pour toi, plus grand-chose à voir, faire, dire, comme dans le rêve, pas un geste, je me tire, ton Rin Tin Tin s'en va, te laisse sa laisse et tout ce qu'il n'a pas, panique, peur, pleurs, crasse, honte, lâcheté, je les emporte avec moi, si ça ne vous fait rien.

Charles Brun, Désinscriptions infinies