mardi 18 juin 2019

Vivre vivant

Gilles d'Elia

Lorsqu'un vivant se tue, c'est chez les vivants, une grande effervescence.
Comme lorsque la maison flambe, qu'on baptise le petit ou qu'on écrase le chat avec la voiture d'enfant par inadvertance.
— Nous le voyions si souvent, le sourire aux lèvres et le verre à la main, et il s'est tué lui-même, c'est à peine croyable...
— Et pour quelles raisons ?...
Et tous de trouver des réponses.
Singulière et peu vivante question, singulières et peu vivantes réponses.
Souvent, les hommes réclament ce qu'ils appellent la Vérité : avec incohérence, mais avidement leurs yeux supplient qu'on leur mente. Beaucoup parmi eux vivent de simulacres et ces simulacres leur sont plus indispensables que le pain, l'eau, le vin, l'amour ou les lacets de leurs chaussures.
Par chance et malchance et par concours de circonstances, enfance privilégiée, chute sur la tête, enfin n'importe quoi, celui qui veut et qui peut échapper à cette affreuse façon de vivre et qui sait qu'au delà du quai les tickets sont tout de même valables, puisqu'il n'a pas pris de ticket essaye de vivre autrement, essaye de vivre vivant.
Parfois il réussit.
Et comme l'autre prouvait le mouvement en marchant il prouve le bonheur en étant heureux.
Et il s'habitue à cette vie.
Mais presque tout s'unit contre les vivants vivants. Et c'est le chœur des méprisants : « Regardez celui-là, il se laisse vivre et il ne donne pas ses Raisons ! »
Parfois le vivant en a marre.
Parfois un être qui adore la vie se tue tout vif et sourit à la vie en mourant.
Le cheval calculateur qui se tue en pleine représentation, en pleine piste, le public suppose qu'il a fait une erreur dans ses chiffres et qu'il ne peut supporter un pareil déshonneur.
Brave cheval calculateur !
Tout petit, quand, à coups de fouet, on t'apprenait à faire semblant de compter, déjà tu pensais à mourir, mais personne ne le savait.
Jacques Prévert, Spectacle



samedi 15 juin 2019

Littérature et pizza

Les organisateurs de l'événement, fiers de leur oeuvre (Le Parisien)

La littérature sera donc à l'honneur ce week-end en banlieue est pour la 11e édition du salon Saint-Maur en poche, organisé par la librairie de La Griffe noire (Val-de-Marne).
Le thème de cette année : Héros et héroïnes.
Débats et conférences, lectures, mais aussi rencontres avec de nombreux auteurs, signatures et renflouement des caisses. On se précipitera donc pour aller saluer comme il se doit les grands noms de la littérature contemporaine française d'aujourd'hui en 2019. Car sont, entre autres, invités Hélène et Marina Carrère d'Encausse, Michel Drucker, Thierry Beccaro, Marc Lavoine, Gérard Courtois, Guillaume Musso, Marc Levy, Tatiana de Rosnay, Charlotte Valandrey, Pierre Palmade, Katherine Pancol, Alexandra Lapierre, l'incontournable Aurélie Valognes et même François Hollande !
Malheureusement, Frédéric Beigbeder, victime d'un accident d'espadrilles basques, a dû déclarer forfait au dernier moment... Ce n'est, nous l'espérons, que partie remise !
J'apprends à l'instant que ce cher et discret Frédéric, histoire de consoler ses fans de banlieue vient de mettre en ligne une de ses rares apparitions sur les plateaux TV. Et oui, déjà tout petit...


vendredi 14 juin 2019

Après la démocratie


Les anti-fascistes ont mauvaise presse. Un ami me signale un communiqué publié il y a quelques jours par Libérons-les. Il y est question d'Antonin Bernanos qui, comme c'est le cas pour Gaspard Glanz, et quelques autres, est régulièrement pris pour cible par les forces du désordre républicain. Je ne connais pas vraiment le fond de l'affaire qui a mené une nouvelle fois le petit-fils de l'auteur des Grands cimetières sous la lune derrière les barreaux – pas le souvenir d'avoir lu la moindre ligne dans nos grands médias –, mais j'ai gardé des réflexes de journaliste et m'empresse donc de coller le texte ci-dessous sans rien vérifier ni recouper.

Antonin Bernanos, antifasciste parisien, en prison depuis près de deux mois en raison de son militantisme.

Le 15 avril dernier, des militants antifascistes de la région parisienne ont été arrêtés suite à une confrontation de rue avec des membres des groupuscules d’extrême-droite Zouaves Paris, Milice Paris et Génération Identitaire. Cet affrontement fait suite à une série d’agressions de la part de ces bandes fascistes au sein du mouvement des gilets jaunes, comme celle très remarquée du cortège du NPA le 26 janvier à Paris. Dans cette affaire du 15 avril, les militants fascistes n’ont pas été inquiétés par la justice et l’un d’eux a même porté plainte. En revanche, plusieurs militants antifascistes ont été mis en examen et Antonin Bernanos a été placé en détention provisoire par le juge des libertés et de la détention, Charles Pratz, au centre pénitentiaire de Fresnes le 18 avril 2019. Hier, le 11 juin 2019, la chambre de l’instruction a décidé de rejeter l’appel de cette décision et a confirmé le maintien en détention d’Antonin.
À ce jour, le dossier judiciaire est vide et la juge d’instruction, Sabine Kheris, n’a toujours pas commencé ses investigations ; l’enquête policière n’avance donc pas, et pour cause, puisqu’ils n’ont pas d’éléments contre Antonin. Celui-ci conteste d’ailleurs les faits qui lui sont reprochés, ce qui ne laisse aux autorités que l’option de la manipulation : preuves erronées, nouvelles affaires à charge mensongères et négation totale du principe de présomption d’innocence – autant de procédés systématiquement mis en œuvre dans l’affaire dite du quai de Valmy ou celle de Tarnac. Sa détention est uniquement fondée sur son profil de militant et sa condamnation dans l’affaire du quai de Valmy.
Comme si cela ne suffisait pas, l’administration pénitentiaire a décidé de le placer en isolement depuis le 9 mai 2019, toujours en raison de ses activités politiques. En outre, les permis de visite de ses proches ont été perdus par la juge et n’ont pu obtenir de validation qu’après une décision en appel au bout de deux mois. Antonin n’a donc eu que la visite de son avocat depuis le début de sa détention. Évidemment, ses courriers comme ceux de ses proches sont bloqués chez la juge. De plus, Antonin estaujourd’hui dans l’impossibilité de poursuivre son master, lui qui avait déjà dû valider sa licence en détention à Fleury.
Cet acharnement judiciaire contre un militant ne sort pas de nulle part. Il s’ancre dans les formes de justice d’exception et de répression de masse forgées depuis des décennies dans les quartiers populaires et utilisées depuis quelques années contre les militants et les mouvements sociaux qui contestent les politiques gouvernementales. Le mouvement des Gilets Jaunes a sans aucun doute constitué un nouveau pas franchi dans ce tournant autoritaire, avec ses dizaines de mutilations, ses milliers de gardes à vues et ses 800 condamnations, dont 388 se sont traduites par de la prison ferme. Au sein de cette criminalisation croissante des mouvements sociaux, les antifascistes et les autonomes sont particulièrement ciblés depuis des mois : noms des supposés leaders diffusés dans la presse, arrestations préventives le jour des manifestations (qui aboutissent de fait à des « interdictions de manifester », mesure pourtant retoquée récemment par le Conseil constitutionnel), incarcération d’Antonin, dont Alain Bauer dira à la télévision, sans peur du ridicule, qu’elle explique le faible nombre de « blacks blocs » présents à Paris le 1er mai 2019.
À l’heure où le gouvernement tente d’imposer une fausse alternative entre « populisme » et « progressisme », l’acharnement judiciaire contre Antonin et ses camarades doit être pris pour ce qu’il est : la vengeance de l’État contre celles et ceux qui ont rendu impossible l’amalgame entre fascistes et Gilets Jaunes. Celles et ceux qui demeurent intraitables faces aux bandes d’extrême-droite sans pour autant céder d’un pouce face à l’autoritarisme délirant du bloc au pouvoir.
***

PS : Journaliste, un boulot dangereux


jeudi 13 juin 2019

Y'a pas photo

Vivian Maier

Finalement, j'aurais traversé cette existence en prenant le soin de toujours me tenir à distance. Comme une ombre. En touriste. Mais sans guide, sans la moindre photo, pas même un selfie.

Charles Brun, No followers

mercredi 12 juin 2019

Remèdes personnels

Edouard Boubat

Je lui ai dit que j'étais déjà couché mais elle a insisté pour passer. Je me suis réveillé dans la nuit. Je n'ai pas réussi à la joindre. Le lendemain, elle faisait la gueule au téléphone. Malgré ses coups répétés à la porte de mes 12 mètres carrés, je n'avais rien entendu. A cette époque, je dormais comme un pacha, sans besoin d'alcool ou de drogues. Pour me faire pardonner, je me suis installé dans son grand appartement haussmannien. Peu après, commençaient mes insomnies dont je ne me débarrasserai jamais malgré de nouveaux bras, toutes ces médications en haut lieu recommandées et mes remèdes personnels trouvés dans les livres, les bars et les bas-fonds.

Charles Brun, Insominies, vol. 3

samedi 8 juin 2019

Oui, c'est cela

Atelier Manassé

10 novembre 1898
Nous prononçons de ces paroles inutiles et vaines que le simple mouvement de la marche fait sortir de la bouche.

Quelquefois, je me désole de n'avoir pas de génie. Eux, ils m'étonnent : ils écrivent, ils écrivent ! Moi, je ne peux pas. Je ne trouve rien ou, plutôt, je n'accepte rien de ce que je trouve. Oui, c'est cela. C'est simplement que je refuse de me servir d'un certain talent qui leur suffit.

Elle dit d'abord : « Qu'est-ce que vous faites ? » et, aussitôt après : « Qu'est-ce que tu vas chercher par là ? »

Jules Renard, Journal

jeudi 6 juin 2019

Retour au réel…

Liu Heung Shing

Notre président ne rate jamais une occasion de nous amuser. Jamais. Le jour de sa participation aux commémorations du 75ᵉ anniversaire du Débarquement allié en Normandie, un communiqué de l'Elysée laissait entendre qu'aux yeux de Macron « entretenir l’esprit de combat de la Résistance participe aussi de l’art d’être Français ».
2 400 blessés, une femme tuée, 23 éborgnés, 5 amputés, un testicule amputé, des pertes d’odorat…, le bilan provisoire du mouvement dit des Gilets jaunes serait d'ailleurs, selon Laurent Nunez, secrétaire d’État à l’Intérieur, purement anecdotique, le prix de la liberté en quelque sorte. Ce brave homme affirmait récemment sans rire : « Nous n’avons pas de regret sur la façon dont nous avons mené l’ordre public et la sécurité publique (...) Ce n’est pas parce qu’une main a été arrachée, parce qu’un œil a été éborgné, que la violence est illégale »…


***

République exemplaire, vous vous souvenez ? C'était ça ou le fascisme...
La semaine dernière, nous apprenions que plus de la moitié des membres du gouvernement d'Edouard Philippe avait subi un redressement fiscal en 2018. En haut lieu — la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, en l'occurrence — on s'empressait de nous indiquer que ces étourdis étaient tous de bonne foi et que tout est dû à un système fiscal en France très complexe.
Hier, la presse titrait sur les ennuis de l'ancien ministre de l'Intérieur, Gérard Collomb, visé par une enquête pour détournement de fonds publics avec, à la clé, des emplois municipaux fictifs de son ex-compagne durant plus d'une vingtaine d'années… Pour sa défense, le vieux briscard dénonçait un complot destiné à lui faire perdre la mairie de Lyon aux élections muncipales de 2020. Qui pourrait en douter ?

***

République exemplaire toujours avec cet autre détournement de fonds, et de propos, autour du fameux Grand débat national, que certains esprits pernicieux ont qualifié de campagne orchestrée par La République en marche (vers quoi ?) en vue des Européennes, et dont le coût s'élève, officiellement, à 12 millions d'euros —« c’est le coût de la démocratie », disait l'un des ministres chargé de la coordination de la chose. Etrangement, l'after de ces réunions publiques surmédiatisées et agrémentées de longs monologues d'un mauvais comédien que ne renierait aucun dirigeant caricatural d'une république bananière ne semble plus intéresser grand-monde, du moins aucun média. Nous sommes passés à autre chose. De plus, c'est bientôt les vacances.

***
Dès le début de ce mois de juin, les tarifs d'électricité augmentent de près de 8%. Au nom de la concurrence, nous dit-on. Et puis, ce n'était pas au programme du Grand débat. Faut suivre.
Ces prochains jours, le Parlement devrait se pencher sur le projet de loi « contre la haine sur Internet », inspiré par une disposition allemande de 2017, appelée NetzDG, et qui imposera aux principaux réseaux sociaux de retirer ou de rendre inaccessible dans un délai maximal de 24 heures après notification de la police ou du public tout contenu haineux sur le net, sous peine d’une amende de 4% de leur chiffre d’affaire. Autrement dit, la justice publique sera à terme, dans l'indifférence générale, remplacée par Facebook, Google ou Twitter, entreprises comme on le sait citoyennes et philanthropes…
***
Produit des réseaux sociaux, des sponsors à gogo, et accessoirement du football brésilien, Neymar jr., que l'on ne présente plus, s'est de nouveau, la nuit dernière blessé à la cheville après 20 minutes de jeu lors d'un match amical contre le Qatar dont il est le porte-étendard grassement rémunéré. Une énième blessure qui tombe bien pour l'homme que l'on surnomme au Brésil Cai Cai (du verbe tomber) en raison de ses simulations de souffrance à répétition sur les pelouses. Ce pauvre attaquant qui, à 27 ans, tarde à démontrer les espoirs placés en lui dès son plus jeune âge par l'impitoyable machine du foot-business, va pouvoir se consacrer à sa défense. Depuis quelques jours, Ney est dans la tourmente, on le sait. Accusé d'agression et de viol par une jeune compatriote se prétendant mannequin, "rencontrée" sur internet et dont il a payé le billet d'avion et le séjour à Paris pour la connaître en profondeur, la star du PSG plaide, elle aussi, non-coupable. Dans une vidéo postée sur la toile, le joueur affirmait il y a quelques jours être tombé dans un piège mais s'enfonçait légèrement en filmant l'écran de son téléphone, nous permettant d'assister aux échanges virtuels entre ces deux jeunes gens dont des photos et des vidéos évocatrices. Alors que son père, qui officie également comme son agent, organise la communication de la star après avoir tenté d'arranger l'affaire à coup de biftons discretos, la mère somme son rejeton de revenir vers Jésus : « Mon fils, maintenant que la vérité de Dieu est en train de remonter à la surface, c'est le moment de tirer des leçons de tout ça et de revenir vers Jésus, ton premier amour », lui a-t-elle déclaré, toujours par réseaux sociaux interposés. L'éternel espoir et insatiable fêtard, devrait désormais répondre de deux chefs d'accusation : le présumé viol et la divulgation d'images intimes de la jeune mannequin de la toile sans son consentement.
On en était là de cette histoire sordide et pathétique lorsque je découvre ce matin que tout pourrait se retourner finalement contre la jeune femme, déjà lâchée par ses avocats en raison de contradictions flagrantes dans le récit qu'elle fit de cette fameuse nuit agitée. La victime n'a rien trouvé de mieux que de poster à son tour une vidéo tournée dans la chambre du palace parisien… le soir suivant le viol. On y voit Neymar s'allonger sur le lit, le "mannequin" lui grimper dessus et lui administrer une série de torgnoles. Le présumé violeur de la veille implore la gifleuse, les larmes dans la voix, de ne pas le frapper. C'est tout juste s'il n'appelle pas à l'aide son papa. La vidéo dure 7 minutes, nous dit-on, et devrait nous être proposée tout au long de l'été comme une sorte de télé-réalité encore plus vraie que la plus vraie des télé-réalités. Non, mais allô, quoi...
Fort heureusement, les femmes vont tout de même être à l'honneur avec le Mondial de foot féminin qui se tient en France et débute sous peu
Apaga y vamonos, comme on dit au pays de mes parents.


mardi 4 juin 2019

Encore des mots, toujours des mots



la tête lourde et les yeux collés encore
les nerfs à vide
ils s'évadent comme des porcs
sans cesse effaçant leur trace
assis sur les chiottes
je les chasse
devant ma tasse de jus déjà vide
dans les sous-bois avec le chien
aux pieds ! aux pieds !
une deux trois fois
je n'écoute plus leurs paroles
moulinées
tics de langage
dans l'herbe folle
le cimetière en attente
un détour de ce côté-ci de la flotte
pour éviter les tentes
des hommes poubelle
ombres perdues
effacées de la ville
plus belle la vie
pourquoi faut-il que l'on sème
d'autres mots inutiles
et ce silence avant la fin

Charles Brun, No Woman No Cry



mardi 28 mai 2019

De loin

Christophe Lecoq



Lettres modernes


La jeune fille en fleurs est un produit inoxydable.
Le vieil onaniste est un produit inaltérable.

La bonne à grand-papa
devenue étudiante en lettres modernes
règle la webcam et se laisse trousser de loin
un livre de Modiano entre les mains.

dimanche 26 mai 2019

Elections, piège à…

Qui chantait jadis : « La France est un pays de flics/à tous les coins de rue y'en a cent » ? Ah oui, ce troubadour gauchiste qui aujourd'hui embrasse les forces de l'ordre à la sortie de la Closerie des Lilas…
Nos concitoyens se rendent ce dimanche aux urnes, passage en revue de l'état de notre beau pays sur un air connu.




Alors, votez bien en vous rappelant ce qu'on a évité…

vendredi 24 mai 2019

Rien de plus

Jane Hale

et le poème est la sculpture
abjecte
et du stylo
et de la feuille
et de la table
Rien de plus
***
une idée m'échappe
alors qu'elle me creuse

***
j'ai haché les mots
j'en ai fait des petits bouts
je les ai disposés sur la table
et je me suis énervé

j'en ai bouffé un peu
j'en ai laissé de côté


Antonin Veyrac, Moésie, éd. Les Longères, 2018

mercredi 22 mai 2019

Erratum

Robert Doisneau

J'ignore pourquoi, peut-être ce double R, et un prénom pour patronyme. Toujours est-il que j'ai longtemps fait des deux Marthe — Robert et Richard — une seule et même femme et ainsi toujours pensé que la spécialiste et traductrice de Kafka, à force, avait un beau jour pété une durite, et s'était lancée dans un tout autre combat, en militant pour la fermeture des maisons closes. Non seulement, il n'en est rien, bien entendu, mais Richard n'est même pas le nom de cette pseudo-espionne. Quant à la vertu qu'elle prônait... Mais c'est une autre histoire.


lundi 20 mai 2019

Et puis

Lucien Clergue

Hâbleur, sententieux, dépressif,
coureur, paresseux, régressif
j'ai été 
sceptique, épidermique, alcoolique
laborieux, scabreux, malheureux
et
cafardeux, crasseux, irrévencieux
amoureux
lent, nonchalant, perdant désespérant
queutard, vantard, un crevard
indécrottable banlieusard
toujours en retard
et puis
irrespecteux, hâtif, violent

faussement vertueux
jongleur, voleur, menteur
rieur

amoureux

seule nuée d'ambition

perclus dans de beaux draps
je n'ai jamais retenu la leçon
à corps perdu dans tous ces bras
somme toute, si je la suis
une pauvre vie bien remplie
que je quitterai
par une dernière pitrerie
Charles Brun, Toute honte bue


lundi 13 mai 2019

Itinéraire conseillé


Je monte Je valide Speedy Pizza Time Marteau et brise-vitres disponibles derrière le conducteur American Car Wash Ticket sans correspondance 2 euros  Picard Hello America Sushi Brochette O'Circus Label Peaux Quick MacDonald Drive La RATP recrute des mécaniciens et des mécaniciennes Job dating de 12h à 20h venez rencontrer nos équipes dans un atelier de maintenance Electro Dépôt Multimédia Pizza Kebab Istambul Rosny Wok Grill grillade à volonté Accès strictement interdit Picard Hello America France Cars louez la liberté New Shakeen coiffure Foire du Trône Speed Rabbit Pizza Picard édition limitée Filets de poulet croustillants Nouveau cimetière Journée Nature et bien-être  Sortie de camions Boulangerie du pont Bouygues Immobilier 86 logements Energy Auto-moto école Famille Syrie Fitbit le cadeau qui fait du bien Verrechia Cœur de ville du studio au 5 pièces vivez l'excellence à 9 minutes de Paris le raffinement pour signature prestations de grande qualité QG Quebab Gourmand 1664 vous avez son nom sur le bout de la langue Cecilia Santé et bien-être Lavage Center Picard Hello America Village de vente Chantier sous surveillance Monoprix Pour votre anniversaire ça va être du gâteau Attention travaux Artisan boulanger Zone 30 Déchetterie réservée aux particuliers Zone fleurie 1664 Pas Mal expression française synonyme de qualité Follow your own way Home parquet 1664 On a un avis sur tout surtout sur le goût  Locaux disponibles Emmaüs boutique Picard Hello America DécoPlus Foire du Trône Picard Hello America Long Barbecue Quick le plaisir en version longue Machines ideas solutions  Foire de Paris Castorama 50 ans l'anniversaire encore plus fort Itinéraire conseillé


vendredi 10 mai 2019

Too Much Too Young


En remettant un peu de désordre dans le bazar de ma bibliothèque, je retombe sur les deux bouquins de l'excellent Thierry Pelletier, feuillette l'un d'eux et retombe un temps sous le charme nostalgique de cette époque traversée en fantôme avant d'être totalement emporté par la langue du chanteur des Moonshiners, aperçu l'autre soir au bar en bas de chez moi. Je suis trop mal en point pour recopier un passage, aussi vais-je me contenter de coller-transformer ici un pdf qui traîne sur le site des éditions Libertalia, également Montreuilloises et qui ont ouvert une petite librairie il y a quelques mois à deux pas de ce qui fut l'école de ma fille et de la cave à vins nature... C'est un peu long mais faut ce qu'il faut et on mettra un peu de zik... 


Quand j’ai connu Ludo en 1983, c’était un keupon, tout greum, que du muscle et de l’os. Âgé de 3 ans quand ses parents avaient débarqué de leur Finistère, il avait poussé en même temps que la ville nouvelle, connaissait tous les reurtis depuis la maternelle et dealait du shit comme eux.
Un soir il est revenu du bahut à Paris avec un gros cocard, des scooterboys avaient pas trop aimé le « Fuck the Mods » écrit au feutre au dos de son blouson kaki et l’avaient obligé à rayer lui-même l’outrage après lui avoir flanqué une peignée.
La semaine suivante, il était looké total neuski, le drapeau français cousu sur la poche du bomber et le discours à l’avenant. Avec Titi et Manu on l’a charrié au début, on s’est bien engueulé par moments, mais c’était notre pote même s’il était très con, on était déjà pas nombreux, alors on a rien changé, on a continué à zoner ensemble au centre commercial des Sept-Mares et à se défoncer dans des locaux à poubelles.
Il passait un CAP quelconque dans un LEP à Paris, métro Pasteur. Il s’était fait plein de copains là-bas, alors j’avais été y faire un tour. Tous skins, évidemment, gentiment feufas, sympas mais pas finauds. Certains prenaient du Néo-Codion, suçaient le bleu qui gratte et jetaient la partie qui défonce. On allait bouffer gratos au restau U, on buvait des tonnes de mousses, on faisait chier le monde… Un après-midi, on a croisé le tournage de la caméra invisible, on a fait peur à Jacques Legras et Jacques Rouland en leur demandant des autographes, c’était bien marrant, mais j’ai quand même eu un peu les boules, c’était mes idoles de quand j’étais petit. J’ai rapidement cessé de traîner avec les zorglhommes du XIVe, mais avec Ludo, on continuait à zoner ensemble dans notre fichue ville nouvelle, à fumer des spliffs dans le square en bas de chez lui, à rêver à des keuponnes lubriques, introuvables sous nos latitudes, à échafauder des plans de deal foireux et surtout, comme tous les racaillous de la galaxie, à nous entrevanner des nuits entières. À défaut de pognon ou de biscottos, on s’aiguisait la débagoulante, on se musclait la répartie.
Ludo était devenu neuski pour plus prendre de beignes, pour faire peur et parce qu’il trouvait, lui qu’avait encore jamais bossé, que les Arabes faisaient rien qu’à toucher le chômage et les allocs sans rien foutre. N’empêche que sans Nasser et ses plans, il aurait eu bien du mal à dealouiller de quoi se payer ses clopes et ses Kros. Il aimait pas les hippies non plus, ni les junkies.
Au bout de deux ans de banlieue, en 1985, je suis parti de chez mes parents pour vivre la grande aventure avec ma douce, d’hôtels rebeus en gourbis yougoslaves à Belleville. Ludo a continué à tourner en rond et a commencé à carburer à l’héro. Pour arrêter les frais et se refaire une santé, il s’est engagé dans les paras. Quand il en est revenu tout secoué, il s’est remis dedans de plus belle et s’est fait plomber en deux coups les gros. Il est resté au 6e étage de la tour, chez ses parents, à prendre ses médocs en écoutant les 4-Skins dans sa chambre qui donne sur le square où on allait bédaver.
Silence radio pendant vingt-sept ans, et puis il m’est retombé dessus le Ludo, un soir de février 2012. Il m’avait retrouvé par Internet, suivait quelque peu mes pérégrinations scribouillardes depuis la sortie de La Petite Maison et c’est comme ça qu’il a déboulé au milieu d’une conférence chantée sur les apaches qu’on donnait avec le beau Valmy et William, le grand Goliard, dans un troquet du XIe arrondissement.
Je n’ai pas retapissé tout de suite ce type aux bajoues de hamster qui flottait dans un perfecto et un vieux treillis qui m’étaient pourtant bien familiers, il m’a fallu également un petit moment avant d’entraver son étrange façon de jaspiner et donc de comprendre que s’il était parvenu pendant toutes ces années à vivre et à bosser avec le virus, le crabe lui était finalement tombé sur la gorge et la langue depuis un peu plus d’un an. On lui avait coupé une partie de la menteuse, peine perdue, les métastases continuaient leur sale boulot, c’était cuit. Les toubibs avaient renoncé à essayer quoi que ce soit et lui donnaient quatre à six mois. Ludo, toujours aussi sec, me balançait tout ça sans ciller. Il a enchaîné sur la grande misère des hostos, comment on refusait de le garder même au plus mal, lui qui avait toujours refusé une allocation d’adulte handicapé à laquelle il pouvait prétendre, lui qui n’avait jamais voulu cesser de taffer. Il lui fallait prendre sa caisse pour subir ses chimios, les opérations et tout le reste, il en gardait une sacrée dent contre Sarko. Il m’a également donné des nouvelles de toute la raïa de notre joli coin de banlieue, une hécatombe, évidemment…
Il ne connaissait plus personne au centre commercial, les bourrins tous canés, plus de plan, finie la belle époque des petites cuillères trouées et des chiottes fermées à clef dans les deux pauvres rades des Sept-Mares. Plus en état d’aller pécho en terre inconnue et sachant que je bossais avec des toxicos, il m’a demandé si je pouvais lui faire quelques courses, au point où il en était, une dernière fiesta à la rabla, il estimait que ça pouvait pas lui faire de mal. J’aurais bien voulu l’aider, j’aurais pu, mais je le voyais venir. S’il en profitait pour faire le grand saut, j’aurais été incapable d’assumer. Je lui ai dit, il n’a pas insisté. On s’est promis de se revoir, on a échangé par la suite quelques SMS, et moi, beau marle, pris par le taf, j’ai pas trop voulu voir le temps passer.

Un soir de juin, Ludo m’a appelé, il était en route pour Montreuil puisque j’avais pas été foutu de pousser jusqu’à La Verrière depuis nos retrouvailles. Il m’a embarqué dans sa caisse devant le siège de la Cégett, l’autoradio passait Too much too young des Specials. Cachectique, les cheveux blanchis, la peau jaune et parcheminée, mais toujours aussi droit dans ses Docs basses, il pestait contre les embouteillages du périph qui lui avaient fait perdre deux heures. Il a pris des nouvelles de mes gosses, m’a assuré que j’avais de la chance, que les moutards c’était bien la plus belle chose au monde. Je savais pas trop comment répondre, je me voyais mal enchaîner par un « tu m’étonnes ! et toi comment ça va ? », alors je lui ai demandé combien de temps il lui restait. « Un mois, un mois et demi », qu’il m’a répondu tranquillement, « je pense pas que je verrai le mois d’août ». Je l’ai emmené au Mange-Disque, un bar à gueules un peu lookées, que ça lui rappelle nos vertes années. L’assistance a un peu flippé à son apparition, c’était palpable, mais personne n’a rien dit. On a fait un baby, pour une fois je lui ai mis une tôle, il a fumé deux lattes de Goldo, essayé de boire une bière à la paille et on a mis les bouts. Ça m’emmerdait de le laisser rentrer seul, je lui ai proposé de pager chez moi. Il a décliné l’invitation, ses nuits n’étaient pas faciles, il ne voulait pas me faire subir ça. Il est reparti dans sa petite auto en écoutant The Selecter.
Deux semaines plus tard, un message de sa compagne m’annonçait que Ludo avait été admis en soins palliatifs à La Verrière. J’ai pris mon jeudi, mis un Fred Perry, je suis passé chez le coiffeur et j’ai débarqué là-bas. La ville nouvelle n’avait pas trop changé, un peu moins crade peut-être, avec des arbres, des haies qui avaient eu le temps de pousser entre les immeubles et d’innombrables ronds-points à la con, comme partout. L’unité de soins palliatifs se trouvait à une centaine de mètres du tunnel de la gare, où on avait graffité un énorme « PROUT CHATTE BITE POIL » deux décennies et demie plus tôt, le soir où on avait trouvé un pot de peinture marron dans la rue.
Ludo était au paddock, ce qui restait de sa langue avait monstrueusement regonflé, elle lui sortait de la bouche, il avait bien du mal à tchatcher et moi à le suivre. Histoire d’ambiancer un brin, j’ai passé en revue notre album à conneries, la fois où en chahutant bourrés, Titi lui avait fait traverser la vitrine d’un magasin de lingerie, comment qu’on s’était lâchement carapatés, hilares, en l’abandonnant le cul par terre au milieu des éclats de verre, des mannequins renversés, des slips et des soutifs, ou comment il avait escaladé, une nuit sous trip, la façade de l’immeuble de l’ami Bacuet pour lui chiner par la fenêtre deux bouteilles de Pineau à ses vieux, ou encore nos soirées chez Manu à bédaver comme des déments… Pas grand-chose, nos 18 ans stupides, mais il n’avait rien oublié de ces deux années de n’importe quoi, finalement plus intenses que ce qui avait suivi.
À mater les tofs sur sa table de chevet, je me gourais bien qu’hormis sa douce, ses parents et son chien, il n’y avait pas eu grand monde depuis et que, rythmée par le taf, les soins médicaux, quelques voyages en Bretagne, sa vie n’avait peut-être pas été des plus trépidantes…
Il a voulu faire un tour dans le parc, ça a pris trois quarts d’heure aux infirmières pour l’installer délicatement dans un fauteuil roulant. Dehors, il faisait atrocement beau, une gentille petite brise titillait les massifs de roses disséminés sur une pelouse impeccablement tondue. J’avais égrené tous nos pauvres souvenirs, je calais un peu, alors j’ai demandé à Ludo s’il avait mal. Il m’a répondu qu’à donf de morph comme il était, il ne sentait absolument rien, à part le souffle du vent sur sa tronche et ses guibolles. On n’a plus rien dit, on restait là comme des cons, lui dans son fauteuil, moi sur mon banc.
Sa copine est arrivée à point nommé, j’en ai profité pour lever le camp. Quand j’ai claqué la bise à Ludo, j’ai piteusement ajouté « à la semaine prochaine ». Il a rien dit mais m’a balancé un coup de châsse furibard, du genre « te fous pas de ma gueule ». Trois jours plus tard, c’était plié, toilette mortuaire minimale, pas de levée de corps, cric crac fissa dans la boîte. En France, c’est encore aujourd’hui le tarif pour les malades HIV, on sait jamais…
C’est à l’église que ça m’est revenu, en écoutant vaguement le prêtre demander au Seigneur d’accueillir un ancien parachutiste, passionné d’électronique, amoureux de la nature et des petits oiseaux. À mon arrivée dans sa chambre, Ludo matait un épisode de Julie Lescaut à la téloche. La dame interrogeait un suspect basané. « Enculés, avait maugréé Ludo, c’est des racistes, ils le soupçonnent parce que c’est un Arabe. »
Ludo était peut-être injuste pour madame Lescaut qui ne cherchait certainement qu’à faire triompher le bien, la justice et la loi républicaine, mais en tout cas, sa réaction détonnait bigrement avec les rances diatribes dont il nous accablait parfois du temps de sa jeunesse qui n’emmerdait pas le Front national. Difficile d’évaluer la part de la morphine et celle des vicissitudes de cette chienne de vie dans cette détestation du racisme. Ce qui en revanche était clair, c’est que le crabe l’avait peut-être emporté, mais pas la connerie ordinaire.

Thierry Pelletier, Les Rois du rock, éd. Libertalia



mercredi 8 mai 2019

L'unique

anonyme



Je sais que l’unique chant,
de tous les chants anciens le seul digne,
l’unique poésie,
est celle qui se tait et aime toujours ce monde,
cette solitude qui rend fou et vous dépouille.



Antonio Gamoneda, Poésie espagnole,
Anthologie 1945–1990,

trad. Claude de Frayssinet,
Actes Sud-Unesco

samedi 4 mai 2019

Toutes ces conneries

Gilles D'Elia


Oui, je continue à écrire. Cette sorte de journal. J'ai bien avancé. Mais c'est trop trash, personne ne lira ça. Comme je te disais, je prends un sujet, un thème, je passe à autre chose, puis, je reviens sur le texte d'avant, ou de la semaine dernière, et je développe, je déroule la pelote. Et ça me fait du bien. C'est un type de mon âge, qui se sépare, qui écrit, qui donne son sentiment sur le monde dans lequel il vit, sur la politique, bien que ce soit assez écoeurant en ce moment... Ce matin, j'ai fait le portrait d'une femme, un peu dingue, dans le genre elle ne serait pas ceci, ni cela, elle ne s'intéresserait pas à ceci ou à cela, elle ne tomberait pas là-dedans, etc. Une femme qui n'existe pas. Je ne sais pas si je garderai, mais ça m'a amusé de le faire, ne me demande pas pourquoi. Je l'ai écrit d'un trait, entre deux conneries dont il faut que je m'occupe. J'essaie de me débarrasser de pas mal de choses, des trucs inutiles qu'on stocke au fil du temps, je passe par le bon coin ou par des associations. Franchement, le bon coin, je ne comprends pas, ça me fatigue, je reçois des appels de gens qui essaient de négocier avant même d'avoir vu ce que je vends, que je mets pourtant au plus bas prix, je rends service, je ne cherche pas à faire du fric, je dois vider une maison, c'est tout. Je vais me retouver dans une chambre de bonne, je ne garderai rien. Les gens m'emmerdent, me disent qu'ils rappellent le soir, mais le soir, plus de nouvelles, me disent qu'ils passent mais ne viennent pas. Ils n'ont rien d'autre à faire de leur vie que de la passer sur le bon coin ? J'imagine que ça les fait triper, tous ces produits accessibles parce que pas chers, ils peuvent rêver à bon compte. Comme avec le porno. Tu passes d'une blonde à une brune, d'une jeune à une MILF, d'une fille à gros seins à une sodomie, d'une spécialité à une autre, l'infini des possibles, tu n'en sors jamais. Le bon coin, c'est pareil. Les gens vivent par procuration, sans avoir à sortir de chez eux. L'autre jour, un type est passé pour un vélo, il était réceptionniste dans un hôtel de seconde zone à Bondy, je voyais qu'il ne roulait pas sur l'or, mais il l'a acheté au prix affiché, sans chercher à négocier, et je lui ai filé pour ses gosses un carton plein de bouquins qui appartenaient à mes filles, de très bons livres, des cadeaux d'anniversaires, de belles éditions de classiques pour la jeunesse, à peine ouvertes, j'ai senti le mec reconnaissant, je ne sais pas s'il les filera à ses gosses, ou s'il les revendra sur le bon coin, qu'il fasse ce qu'il veut, si ça rend service, je n'ai pas perdu mon temps, mais le plus souvent, je m'emmerde avec des cons. L'autre jour, un autre m'appelle, il est intéressé par une paire de sneakers, neuves, jamais portées, un cadeau qu'on nous avait filé au journal, cosignées par Vuitton et Nike, une connerie qui doit valoir plus de 200 boules, je les avais mises à 20 euros, et le type me dit qu'il habite à Aulnay, je réponds C'est bien, c'est pas loin, mais plus de nouvelles après, il pensait quoi, que j'allais les lui envoyer par colis, les lui apporter chez lui, lui filer les baskets parce qu'il habite dans une cité à Aulnay ? Les gens rêvent comme ça, fantasment devant leur écran, mais au moment de passer à l'acte, ils n'en voient plus la nécessité, n'en ont pas les moyens... Pareil pour les livres, j'en ai plus de 600, je ne vais rien garder, je m'en fous, j'en ai laissé quelques uns à ma femme, si je veux les retrouver un jour, je sais où ils sont, mais ça n'a aucune valeur, on me les reprend chez Gibert 20 centimes pièce, les DVD pareil, j'ai pourtant de belles éditions de films comme Le Roi et l'Oiseau, des coffrets collector, mes filles les ont vus et revus, elles n'en ont plus rien à faire, 20 centimes, ça n'a aucune valeur… Je ne sais pas si j'arriverais à tout placer. Ou alors, je vais être obligé de louer un box, un garde-meuble, je ne sais pas. Ma femme, elle est en dehors de ça, elle ne comprend pas, elle est partie et n'a pas eu à se farcir toutes ces emmerdes. Elle aime son appartament, sa nouvelle vie, elle est heureuse. Mais les filles m'ont dit l'autre jour Maman, elle est toujours amoureuse de toi. Je sais, ce n'est pas pour me vanter, mais elle va avoir du mal à trouver un mec comme moi, j'avais tout de même placé la barre assez haut. Je lui ai dit Il faut que tu trouves quelqu'un, tu ne vas pas rester seule, tu es encore jeune, on a cinq ans de différence, et elle se fait draguer régulièrement, par des lourdaux malheureusement, je t'ai dit qu'elle a monté un prix littéraire à la fac ?, elle est allée la semaine dernière voir un ancien conseiller de Mitterrand à qui elle demandait une aide financière pour son prix, je ne sais plus son nom, un type genre DSK, un vieux queutard, qui l'a reçue dans son bureau, tout seul, elle a réchappé de justesse, et sa subvention, elle ne la verra jamais. Le proprio de son appartement, pareil, un connard, tout l'immeuble lui appartient, il l'avait emmerdée lors de son emménagement, l'obligeant à tout passer avec un monte-charge par la fenêtre parce qu'il ne voulait pas qu'on abîme son allée, tu te rends compte, le type de connard ?, qui croit-il impressionner avec son capital, sa prétendue réussite ? Par sms, il l'a lourdement draguée, tu penses une belle femme seule avec deux gosses, ils devaient régler un truc à propos du chauffe-eau ou je ne sais quoi, elle lui demande pour conclure le message Tout est bon, je ne vous dois plus rien ? Et le mec répond Si, de l'espoir... Mais il se prend pour qui, ce con ? Je sais que ma femme, même si elle aime les belles choses, ne se laisse pas impressionner par l'esbrouffe, les détenteurs de patrimoine, on n'est pas resté 20 ans ensemble par hasard, j'imagine qu'avec d'autres ça marche, surtout aujourd'hui où le culte du fric a créé toute une catégorie de personnes pour qui réussir sa vie, c'est être plein aux as, quitte à écraser les autres, mais pour moi, ce n'est pas très balaise, ce genre de vie... Je sais que lorsque je serai seul dans ma chambre de bonne, je vais déguster, ma vie actuelle depuis la séparation, ce n'est pas terrible, c'est même assez dangereux, je ne vois personne, ne parle à personne. Le matin, je me lève, en une demi-heure, j'ai pris mon café, je suis douché et je me colle à l'ordinateur, le midi, je vais prendre un sandwich à la boulangerie, la première fois que je parle à quelqu'un, la boulangère, le soir, je fais mes nouilles, j'en ai un placard rempli, je bouffe en jetant un oeil sur Twitter, et en écoutant ces cons de France info, et après le dîner, je me remets à écrire... Quand je serai seul à Paris, j'écrirai mais il faudra que je sorte un peu, que je me force à plus de sociabilité, je m'engagerai dans une association venant en aide aux migrants, ou aux restos du cœur, et puis faudra que je me trouve un lieu dans lequel revenir régulièrement, un café, parce que je sais que je vais rencontrer une femme, que c'est comme ça que ça marche, sinon tu n'as aucune chance dans une ville comme Paris, pas question pour moi de passer par les applications ou les sites de rencontre, ça ne m'intéresse pas, j'avais commencé à faire mon profil et celui de la personne recherchée, autant te dire que c'est impossible à trouver : belle, intelligente, sensible, aimant la lecture, l'art contemporain, l'échange intellectuel, c'est tout ce qui m'intéresse maintenant, je viens de passer 20 ans avec une femme, je ne me vois pas faire l'amour avec une autre, le contact avec un autre corps, je pense que ça me dégoûterait, ça reviendra peut-être, je n'en sais rien, bref, j'avais fini le profil, ça prend un temps fou, et là, je me suis aperçu qu'il fallait raquer, hors de question que je paie pour trouver une femme, je n'ai jamais payé une prostituée non plus, j'estime que je n'ai pas besoin de payer pour baiser, ou pour avoir le droit de rencontrer quelqu'un, je suis encore pas mal, je sais que ma méthode est la bonne, je trouve un café cool, je prends une bière, et j'y passe quelques heures à bouquiner tous les jours. C'est comme ça que j'ai rencontré ma femme. On avait accroché dans un bar, j'y suis revenu tous les jours, à la même place, jusqu'à ce qu'elle revienne. Des rencontres, des histoires sans lendemain, j'ai donné, des soirs de beuverie, de fête permanente à 20 ans, je me retrouvais le matin à prendre le café avec une fille dont je me souvenais à peine, en me disant Mais qu'est-ce que je fous là ?, je m'étais éclaté, mais le lendemain, je regrettais, je n'avais rien à lui dire, à la fille… Pour moi, il faut qu'il y ait autre chose avec une femme, le cul pour le cul, j'ai arrêté à 25 ans, j'ai même passé quelques mois avec une fille que j'aimais beaucoup, c'était purement intellectuel, je l'avais prévenue, on peut dormir ensemble, un soir où elle avait insisté, mais on ne couche pas, on peut parler, j'aime parler avec toi, mais je ne veux pas autre chose, c'était une prof de fac, une intello, on parlait littérature, philosophie, art contemporain, il ne s'est jamais rien passé, ça a duré six mois, un an, je ne sais plus, jusqu'au jour où j'ai rencontré une autre fille pour qui j'avais du désir… Aujourd'hui, je ne sais pas si ça marcherait, proposer ça à une femme… Mais je sais que je vais rencontrer quelqu'un avec qui ça va matcher, mais je ne suis pas pressé, je ne vais pas chercher ça à tout prix, mais il faudra bien que je me mette avec quelqu'un, et puis un jour, je partirai ailleurs, mon rêve, c'est de trouver une baraque perdue, dans la campagne, personne autour, écrire, bouquiner toute la journée, je me fous de la wifi, les tablettes, Netflix, les séries et toutes ces conneries, je m'en passerai sans problèmes, et déjà, en me débarrassant de toutes ces affaires, je me sens plus léger… De toute façon, là où je vais, je n'aurai pas la place. Ce sera spartiate, un lit, une plaque de cuisson, deux étagères pour la vaisselle, d'autres pour mes fringues, un frigo, une douche. L'ennui, c'est les toilettes sur le palier, à partager avec les autres, leurs odeurs, des étudiants, des travailleurs précaires qui se lèvent tous à la même heure le matin… Une question d'habitude, sans doute, j'achèterai peut-être un pot de chambre, à l'ancienne, sur le bon coin… Faut vraiment que je te fasse lire, que tu me dises ce que tu en penses…

vendredi 3 mai 2019

Un homme d'exception


Je ne suis pas un lecteur très attentif, j’avale le texte sans ruminer et toutes sortes d’informations me passent entre les dents, mais je ne me souviens pas d’avoir vu que Thomas Bernhard ait parlé de la nation autrichienne. Si, une fois quand même, je crois, il dit qu’il aime la nation autrichienne puisqu’il en fait partie lui aussi. Une raison singulière pour aimer, n’est-ce pas ? Par contre les Autrichiens, en tant qu’individus, et l’Autriche, comme pays et État, en prennent pour leur grade à chaque page. Je ne pense pas qu’il en ait voulu spécialement aux Autrichiens, seulement c’est eux qu’il rencontrait le plus souvent – il aurait buté à chaque pas sur des Slovaques, ceux-ci l’auraient mis en colère encore plus. Car Thomas Bernhard est constamment en pétard. Il considère le monde comme une offense envers sa personne. Il se sent offensé par le fait que les gens qu’il doit fréquenter ne sont pas exceptionnels comme lui. Attention : l’idée qu’il était exceptionnel ne reposait pas seulement sur sa propre conviction – nous nous trouvons, pour usage personnel, tous exceptionnels comme lui, seulement nous sommes embarrassés pour le faire savoir. Non, nous avons assez de preuves objectives de l’exception de Bernhard. Il s’agit seulement de voir quel usage il fait de cette conviction, de son inébranlable foi.
Être un enfant illégitime, en Autriche dans la première moitié du vingtième siècle, ou se retrouver à dix-huit ans à l’hôpital avec une maladie grave, presque incurable, ce n’était certainement pas courant. Mais les situations exceptionnelles ne signifient pas pour autant que ceux qui y participent sont exceptionnels aussi. Quand j’avais dix ans je me suis piqué avec un clou rouillé et la petite blessure a mûri secrètement, sans crier gare, jusqu’à se transformer en septicémie. C’était pendant les vacances et je me suis retrouvé, par un concours de circonstances, à l’hôpital où j’étais né. Il n’y en avait pas d’autre à cet endroit. Peut-être les médecins s’en sont-ils souvenus car ils m’ont fait la faveur de m’endormir avant de m’opérer – j’ai compté jusqu’à cinq et je n’y étais plus. À mon réveil j’avais la main bandée et on m’a reconduit, encore à moitié assommé, vers un lit dans une grande chambre d’hôpital où s’en trouvaient une vingtaine d’autres, je crois. C’est là que j’ai passé les dix jours suivants car le traitement consistait à m’administrer, toutes les trois heures, une piqûre de pénicilline, un remède miracle relativement nouveau à cette époque.
Je ne veux pas comparer mon expérience d’hôpital avec celle de Bernhard – en fait si, mais pas dans la durée, ni dans la gravité ; ce qui m’intéresse c’est la différence dans notre rapport à cette expérience. Quand Thomas, des années plus tard, se souvient de son séjour à l’hôpital il formule un tas de critiques sur les médecins, les infirmières, les traitements utilisés et aussi sur le comportement envers les patients. Moi je n’ai pas eu l’idée d’une chose semblable. Je ne sais pas si ma septicémie, si elle avait été négligée, aurait pu être mortelle mais je pense que pour un enfant la mort n’est qu’un mot, le nom pour une aventure spéciale. Il s’imagine que la non-existence est un acte difficile, compliqué que ne peuvent accomplir que les adultes. Non, je n’avais pas peur de la mort et je dirais qu’à l’époque, même Bernhard ne comptait pas avec elle alors même que toute sa famille craignait le pire et que sur les lits voisins des gens mouraient. Il n’a compris la gravité de son état qu’après coup sinon il n’aurait pu remarquer tous les détails qu’il mentionne, des années plus tard, dans ses textes avec une indignation encore fraîche. Tout simplement, il n’envisageait pas la possibilité d’une fin, il l’avait exclue de ses considérations et c’est peut-être grâce à ce détachement presque dédaigneux qu’il s’est tiré d’affaire, pour ainsi dire grâce à ses bretelles, et est revenu parmi les vivants. Il a fait peur à la mort – c’était, comme je l’ai dit, un homme d’exception.


Pavel Vilikovský, Un chien sur la route,
trad. Peter Brabenec, éd. Phébus, 2019

vendredi 26 avril 2019

D'après une histoire vraie

Dieu dit à Adam : J'ai une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne, c'est que je viens de te doter de deux nouveaux organes : un pénis et un cerveau. La mauvaise nouvelle, c'est que tu ne pourras jamais les utiliser en même temps.

mercredi 24 avril 2019

Rien à voir


Bien entendu, je suis, comme beaucoup, outré par l'affaire Gaspard Glanz. Je ne comprends pas que dans une démocratie comme la nôtre, de tels faits soient possibles. Il est intolérable qu'un tel personnage, militant gauchiste déclaré, se pavane désormais devant les micros en victime d'une prétendue répression policière, voire d'un acharnement politique, un certain pouvoir en aurait, dit-il, fait une sorte de fixette personnelle. Et puis quoi encore ? Il est évident que cet énergumène cherche constamment — il n'en est pas à ses premiers soucis avec la justice — à en découdre avec les forces de l'ordre qui ne ripostent que lorsqu'elles se sentent en danger , et, à l'instar de ses amis zadistes et blackbloquistes ceux-là mêmes qui invitent nos policiers à se suicider ! , a pour but la destruction de la République et la destitution d'un Président démocratiquement et fièrement élu. La France a toujours craint et rejeté les réformes, par principe, et c'est tout à l'honneur du gouvernement actuel d'insister coûte que coûte — que pèse face à ce courage un œil ou une main de gilet jaune ? dans sa volonté pour moderniser notre pays. Gaspard Glanz n'est pas journaliste. Il n'a rien à voir avec ces figures qui, au quotidien, font honneur à la profession et à sa légendaire déontologie : Alain Duhamel, David Pujadas, Laurent Delahousse, Nathalie Saint-Cricq, Eric Fottorino, Laurent Joffrin, Jean Quatremer, Nicolas Demorand, Ali Badou, Thomas Legrand, Léa Salamé, Yves Calvi, Jean-Michel Apathie, Apolline de Malherbe, Bruce Toussaint..., j'en passe et des meilleurs. Non, Gaspard Glanz n'a rien à voir avec cette race d'hommes et de femmes. Il était temps de lui confisquer sa caméra Gopro, véritable arme par destination lorsqu'elle se retrouve sur le casque du premier apprenti-terroriste venu. Rappelons enfin que ce soi-disant journaliste n'a pas de carte de presse et a été interpellé en raison de sa « participation à un groupement en vue de commettre des dégradations et d’outrage à personne dépositaire de l’autorité publique » — il n'y a pas de fumée sans feu, c'est connu. Oui, les Français, « peuple de bâtisseurs », ont aujourd'hui honte de ce battage médiatique inutile, préfèrant se concentrer sur la reconstruction en cinq ans, nous a promis notre Président — de Notre-Dame et sur les prochaines Européennes où ils souhaient, plus que jamais, faire barrage aux extrêmistes et autres populistes de tous bords et faire enfin entrer notre start-up nation dans le XXIe siècle.



lundi 22 avril 2019

Sous l'évier

Andrea Modica

Ah ! C'est vraiment là, à l'asile, que j'ai compris jusqu'où elles étaient vicieusement tordues les familles. Ça n'a l'air de rien une famille, c'est même ce qui rassurerait le plus vu du dehors quand on passe, mais dès qu'on fourre le nez un peu vraiment dans la cuisine et sous le lit, c'est là qu'on s'aperçoit qu'elle suinte de partout la folie : du placard avec les couverts en faux argent, de dessous de l'évier, du dessus-de-lit en crochet qui descend de l'arrière-arrière-grand-mère, de plus en plus jauni et qui a tout vu depuis, lui, sur tous les lits. La vieille boîte à chaussures où s'acharnent à survivre toutes les enfances en photos dans le jardin, entre le livret de Caisse d'épargne et la liasse écrasante de fiches de paye d'une vie. Tous les objets détraqués, oubliés, qui veillent dans le grenier et dans la cave depuis six générations et qui portent, sous la poussière, toutes les empreintes de la plus vieille et plus quotidienne folie. Celle que personne ne voit, que l'on flanque chaque jour sous l'évier avec le linge sale jusqu'au jour où elle envoie quelqu'un se faire enfermer à l'asile. Alors on vient voir la folie le dimanche à l'asile et personne ne pense à jeter un coup d'œil sous l'évier. Jamais. C'est un peu fort tout de même !

René Frégni, Les Chemins noirs, 1988