mardi 23 novembre 2021

Errata

 

Martin Bogren

 

Où il y a neige
lisez morsures des dents d'une vierge
Où il y a couteau lisez
tu as traversé mes os
comme un sifflet de policier
où il y a table lisez cheval
Où il y a cheval lisez mon ballot d'émigrant
Les pommes laissez-les des pommes
Chaque fois qu'un chapeau apparaît
pensez à Isaac Newton
en train de lire l'Ancien testament
Supprimez tous les blancs
Ce sont des cicatrices provoquées par les mots
que je n'ai pas eu le courage de dire
Cachez du doigt chaque lever de soleil
Sinon il vous aveuglera
Cette sacrée fourmi remue encore
Restera-t-il assez de temps pour dresser la liste
de toutes les erreurs à corriger
mains fusils hiboux assiettes
cigares étangs bois et d'en arriver
à cette bouteille à bière ma plus grave faute
le mot que je me suis permis d'écrire
Alors que c'est son nom à elle
Que j'aurais voulu hurler

 

 

Charles Simic, Démentèlement du silence,
trad. Mary Feeney et Madeleine Follain,
éd. Rougerie

 

vendredi 19 novembre 2021

La fin dans le monde


j'ignore comment est arrivé
le relâchement
les premiers échanges sont
pourtant
en ma faveur
fidèle à mon style
discret
je prends les initiatives
ne baisse jamais la garde
vole comme une abeille
fais bonne impression
j'esquisse mon swing
esquive gauche et droite
sautille autour
de l'adversité
la pousse
dans les cordes
à son retour
j'encaisse sans broncher
les attaques au thorax
au plexus
sans perdre la foi
les crochets à l'estomac
je reste droit dans mes bottes
devant les directs du gauche
j'emporte au poing
la carne de boucher
parade
fais le beau
saillir les muscles
mon cinéma
ça jubile autour
entendiez-vous ces rumeurs de satisfaction
ces clameurs qui effacaient la peur ?
j'en ai rêvé
du dernier tour de piste
porté en triomphe
sorti de l'ombre
pour son cœur et ses mirettes
qui ne reconnaissent que les vainqueurs
je ne sais comment est venue
progressivement ?
l'inattention
l'humiliation
la demi fraction
du battement d'aile d'un papillon
défiant la suspension
projetant ma défaite
l'abaissement
la vie est mal faite
l'air de rien
progressivement
tout se dérègle
le sang coule le long de
l'avenue de l'affliction
au son de la cloche
je retrouve mes esprits
j'ouvre l'œil collé au tapis
et mesure le carnage
vidé
évacué vers la sortie
trop tard
circulez
restait tout à voir
compté dix
fin de partie


 

charles brun, la fin dans le monde

lundi 15 novembre 2021

25 boulevard Beaumarchais


« C’est là que j’ai commencé à photographier, que j’ai appris la lumière, les ambiances, la lumière directe, le contre-jour, la mise en scène de mes modèles dans tous les coins de l’appartement, les perspectives, et où est née cette passion pour les maisons, les lieux, qui deviennent des décors, comme s’ils appartenaient plus à un monde de fiction qu’au réel.»
L'amie Carole Bellaïche propose à partir de jeudi prochain une déambulation dans les pièces de l’appartement parisien du boulevard Beaumarchais dans lequel elle a passé enfance et adolescence et effectué ses premiers pas de photographe. 

 


Des cartons entiers de tirages et de négatifs couleur et noir et blanc ont survécu aux déménagements et autres aléas de la vie. L'exposition sera composée de recherches personnelles, quelques pages d’albums et les clichés de modèles recrutés sur les bancs du collège ou dans la rue, ainsi que quelques uns des comédiens que Carole Bellaïche fit venir dans l'appartement familial l'éminente photographe travaillera longuement pour Les Cahiers du cinéma 
Un beau livre publié par les éditions Revelatoer accompagne cette exposition.
 
 Galerie XII
14, rue des Jardins Saint-Paul
75004 Paris
01 42 78 24 21

mercredi 10 novembre 2021

Eperdument

 


C'est parce qu'il est subjugué par le film d'Agnès Varda – et par son interprète féminine– que René Fallet, Prix du roman populiste pour sa trilogie de débutant, et qui était autre chose que le pote de Brassens, baptise son journal intime, Journal de 5 à 7.  Pages restées, comment est-ce possible?, inédites. Les éditions des Equateurs parent à cette incongruité et il y a de quoi se régaler.  



Lu L'Épopée de la revolte, paru chez Denoël. La chanson de gestes de l'anarchie. Le communisme a tué l'anarchie. Il y a du bourgeois et du pire dans le communisme, et c'est sa séduction. L'anarchie ne disait pas : « Un jour, vous serez comme eux.» Le communisme le dit, et les foules battent des mains. Figures de Vaillant, de Henry, de Jacob ? Tout cela ne reviendra-t-il jamais plus? Pour un flic mort, hélas, s'en dressent 10 000 bien en vie. Et les concierges délateurs de 71 ont eu beaucoup d'enfants. La doctrine anar, sans la violence, est un jeu stérile, une vue quelconque et basse de l'esprit. 

***

Jadis, je parlais, et pour cause, la langue exacte du peuple. Je puis encore me faire comprendre, mais j'ai perdu l'accent, et je passe pour un étranger. Cela me cause une petite peine, car, dans le 16e, on me prend quand même et toujours pour le plombier.  

***

Gide, sa pitié. S'il venait d'où je viens, il n'aurait pas cette compassion de bourgeois pour le pauvre. Car moi, je les connais, j'en suis. On ne se lave jamais de la pauvreté. Sa tache laisse loin derrière elle le sang de Lady Macbeth. Je n'ai de pitié que pour les chats, les chiens. La politique est l'aristocratie des escrocs au sentiment. Je n'ai jamais voté. Masse de michetons éternels tenus en laisse par une poignée de macs !

***

Une seule chose, si rare hélas, m'aura réellement passionné sur terre : rire, éperdument, rire.  

***

Ci-gît René Fallet qui se trompa de siècle

Et ne fut pas foutu de trouver rime en « iècle ». 

***

Dans un cimetière normand, j'ai vu la tombe de MODESTE GORGE.

***

L'épitaphe de Georges par lui-même :
Ci-gît Georges Brassens qui vécut à Saint-Maur
Et devint immortel en parlant de la mort.

Il précise : « Astérique, après Saint-Maur, car je n'y ai jamais mis les pieds. »

***

Pour une vraie solitude, il faut être deux. 

***

Les chiens ne sont jamais là quand on veut leur jeter un os. 

***

Je pense ma vie sentimentale achevée. Je ne fais plus de bicyclette, que j'ai tant aimée.

***

Avec la fermeture des bordels, ce banc d'essai, l'érotisme a fait un irréparable pas en arrière. 

***

« Populiste », il me faudra toute ma vie prendre le métro pour ne pas être coupé de mes sources d'inspiration. Serai-je toute ma vie le chantre inégalé des pieds sales et des gueules de con ?

***

Ces généraux, ministres, curés, papes, me font l'effet d'irrésistibles anachronismes. J'en suis à me demander pourquoi personne ne rigole en les voyant. Vrai, cette civilisation passera sans avoir connu la civilisation. La petite lumière de l'anarchie n'aura vécu que le temps d'une bougie.

 ***

Ma peur de la mort s'éloigne. Ma peur de la vie grossit.

 

 

 

samedi 6 novembre 2021

Absolument !

Jumy-M

 

— J’ai toute ma vie nourri cette extraordinaire prétention d’être l’homme le plus lucide que j’ai connu. Une forme incontestable de mégalomanie. Mais au vrai, j’ai toujours eu le sentiment que les gens vivaient dans l’illusion moi excepté. J’étais profondément convaincu qu’ils ne comprenaient rien. Il ne s’agit pas là d’une forme de mépris, mais simplement d’un constat : tout le monde se trompe, les gens sont naïfs. Moi je m’arrogeais la chance ou la malchance, comme vous préférez de ne pas me tromper, et par là même, de ne participer au fond à rien, de jouer la comédie à destination des autres, sans y prendre réellement part. 

— Pensez-vous, avec le recul, avoir eu raison ? 

— Absolument !

 

Cioran
in Gabriel Liiceanu, Itinéraires d'une vie : E.M. Cioran,
ed. Michalon

mercredi 3 novembre 2021

Pauvres fientes

 

Fritz Guerin

 

Hardellet, on ne l'a jamais reconnu pour ce qu'il était, pour ce qu'il reste... Un écrivain infiniment précieux, un chercheur proustien du temps perdu... un ange fourchu du bizarre. Dans les belles lettres comme partout règne l'injustice la plus évidente. On adule plusieurs générations de pauvres plumitifs à l'écriture fade... faux penseurs, poètes pacotilles ! Certains, dès leur apparition, leur premier bout de texte. Un palichon roman gallimardeux, toute la coterie, les affectés spécieux, les salons, les petites revues vous le proclament grand tauteur... celui qu'on attendait. Ça se discute plus ultérieur... c'est admis une fois pour toutes. Il peut pondre n'importe quel pensum, faribole... on étudie ses pauvres fientes en faculté, on ensnobe les garnements... On le traduit dans toutes les langues. Il est le messager de la France. D'autres pourront produire, pendant ce temps, des choses sublimes, des petits joyaux ciselés d'émotion, d'expérience, de goût... personne, mis à part quelques amateurs obscurs sans influence aucune, ne parle de leurs œuvres. Ce qu'il faut faire je crois, beaucoup de schproum, de salades, de proclamations, de scandale, un exercice pour lequel Hardellet n'était pas doué.

 

Alphonse Boudard, Le Banquet des léopards,
La Table ronde, 1980

mardi 2 novembre 2021

La vérité sur Eric Zemmour

 

– Eric Zemmour est-il fasciste ? Eric Zemmour est-il négationniste? Eric Zemmour est-il raciste? Eric Zemmour est-il révisionniste? Eric Zemmour est-il suprémaciste? Eric Zemmour est-il pétainiste? Eric Zemmour est-il gaulliste? Eric Zemmour est-il anti-système? Eric Zemmour est-il un produit du système? Eric Zemmour est-il censuré? Faut-il boycotter Eric Zemmour? Eric Zemmour est-il en campagne? Eric Zemmour est-il un danger pour la démocratie? Eric Zemmour ira-t-il jusqu'au bout? Eric Zemmour est-il présidentiable? Eric Zemmour ferait-il un bon président? Eric Zemmour a-t-il un programme? Qui sont ses soutiens? Qui sera son premier ministre? Quel âge a sa maîtresse? Ferait-elle une bonne première dame ? Macron utilise-t-il Eric Zemmour pour se faire réélire?…
Tu veux mon avis
? Ces questions. Se poser ces questions. Les considérer comme importantes. Le pays où elles sont posées et présentées comme importantes. Les personnes qui les posent. L'étron médiatique à propos duquel ces questions sont posées. Sont à vomir…
T'en reprends une ?


samedi 30 octobre 2021

Pour ne pas disparaître entièrement

Theodore White, Antoine Demilly


Qui ne pense qu'à soi, ne pense à rien. 

C'est un jour comme un autre. Disons qu'il fait soleil. 

J'observe la rue,
                       vois passer des femmes et des hommes,
je me demande
                qui ils sont,
                                quelles sont leurs luttes,
                                                                    leurs buts,
                                                                                si leurs maisons
sont vides ou si quelqu'un les attend. 

L'un d'eux pourrait dire comme Montaigne :
«Ma vie a été pleine de terribles malheurs
dont la plupart ne se sont jamais produits
».
Un autre penser :
« J'ai toujours essayé
d'être semblable aux autres et différent de moi
».

On écrit un poème pour ne pas disparaître entièrement,
pour que l'empreinte survive à la neige.
Mais aussi
                    pour raconter l'histoire
de ceux qui le liront.

Qui ne pense qu'à soi, ne pense à rien. 

 

 

Benjamín Prado,
trad. maison

 

mercredi 27 octobre 2021

In bed with Alain Delon

 

Roman Zlobin

 

— Déjà ?
Tu as bien dormi ?
J'aurais voulu que ça continue...
C'est toujours trop tôt.
Je n'en reviens pas...
Tu le découvres ?
Quoi donc ?
Que c'est toujours trop tôt... Ou trop tard. Pourtant, je t'assure, c'est toujours le cas.
Ce n'est pas ça. Figure-toi que j'étais avec Alain Delon. A la fac. Je n'en reviens pas.
Comment ça, avec ? Tu veux dire que Delon, c'était ton mec ?
Bah oui...
Ton inconscient ne doute de rien...
Quand il a pris la parole, c'était toi. Il parlait de cinéma, de nanars qu'il venait de revoir et qui étaient formidables.
Je ne parle jamais de nanars...
Tu vois ce que je veux dire...
Pas vraiment. Je rêve rarement d'Alain Delon. Dire que j'ai failli l'écraser un jour, en scooter...
Ne sois pas jaloux : j'étais avec toi. Simplement, tu avais le physique de Delon.
Effectivement, j'aime mieux ça...
— Il t'est déjà arrivé de rêver de Catherine Deneuve, en me disant qu'en fait, tu avais rêvé de moi...
Il existe une certaine ressemblance entre Catherine et toi, c'est indéniable. Entre Alain et moi, ça peut se discuter...
C'était toi, te dis-je, mais en mieux.
Comment est-ce possible ? Si moi, j'étais Delon, ou Delon, c'était moi, toi, tu étais qui ? Romy Schneider ?
— Non, j'étais moi.
— En toute modestie...
J'étais très amoureuse. Il était tellement beau....
Tu parles de moi ?
Non, de Delon.
Comme Delon parle de lui à la troisième personne, j'ai cru que tu parlais de moi également à la...
...Oui, oui, j'ai compris.
Je ne suis pas bien réveillé, faut me pardonner...
Tu vas surtout être en retard.
— C'est le propre des stars, se faire attendre.
Tu expliqueras ça à ta directrice. Va faire ton café, je vais tenter de le retrouver.
Essaie la piscine, tu profiteras davantage de mon physique que dans un amphi de fac.
Ce n'était pas le Delon de La Piscine. Il était dans la cinquantaine. C'est encore mieux.
Comme moi, en quelque sorte...
Tu es quand même désormais plus proche de la soixantaine...
La journée ne pouvait pas mieux commencer...
Delon, même à la soixantaine, il était encore très séduisant.
Exactement comme moi...
Allez, file.
Imagine : je sors de cette chambre, tu replonges dans tes rêves et te retrouves dans les bras de Zemmour.
Quelle horreur !
Politiquement, ça se tient.
Je ne peux pas rêver de lui. Il a fait carrière grâce à la télé, à une époque où je ne la regardais déjà plus. Je ne sais même pas à quoi il ressemble, je ne l'ai jamais entendu parler...
Tu dois être la seule personne dans ce pays à tout ignorer de ce grotesque bateleur soutenu par les grands financiers des médias, le patronat et la bourgeoisie.
Ce devrait être pareil pour toi, ça fait des années que tu n'as pas la télé...
Tu vois ce que c'est, internet ?
A peu près... C'est là que je trouve des meubles pour la maison ?
Exact. On y trouve aussi les charlatans qui meublent les médias.
Nous ne sommes pas obligés de les écouter.
Que tu crois... Ils squattent l'espace médiatico-politique, assurent le spectacle de ce cirque. Tous les micros se tendent devant eux pour créer le buzz, l'événement, alimenter les pseudos débats de café du commerce, multiplier les sondages, l'écœurement permanent pour cacher le vide de la pensée...
— Je ne comprends pas. Comment peut-on accorder du crédit à un discours aussi grossier ?
— Pour cette même raison. C'est grossier, simpliste, creux, caricatural. Appelle ça comme tu veux, le résultat est le même, depuis toujours. Plus c'est énorme et répété à satiété, plus ça finit par constituer une évidence, une vérité incontestable, communément admise.
— Ce qui est une évidence, c'est que tu vas encore être en retard. Quelle excuse vas-tu donner cette fois-ci ?
— J'ai surpris ma femme au lit avec Delon. Une bagarre s'en est suivi. Un trio s'est formé. Lorsque Zemmour a sonné à la porte... Un truc dans le genre...
— Ça devrait marcher : plus c'est gros, plus ça passe.

 

mardi 26 octobre 2021

Size matters

 



Un mensonge colossal porte en lui une force qui éloigne le doute. Les foules se laissent plus facilement impressionner par les gros mensonges que par les petits, étant donné qu’elles sont composées en majeure partie de gens qui pratiquent le mensonge mesquin dans des choses insignifiantes, mais qui seraient incapables d’énoncer sans rougir une contre-vérité aux proportions monumentales. Il ne leur vient donc pas à l’idée que d’autres puissent avoir le front de défigurer la vérité jusqu’à la rendre méconnaissable. 

L’esprit réceptif des foules est très pauvre, et leur compréhension fort limitée… La propagande doit donc faire appel à leurs passions, et non à leur jugement. 

Une propagande habile et persévérente finit par amener les peuples à croire que le ciel n’est au fond qu’un enfer, et que la plus misérables des existences est au contraire le paradis.

 

Ces judicieux préceptes, extraits du fameux livre du peintre autrichien brun, incessamment remis au goût du jour, sous toutes les latitudes, ouvrent le fascicule anonyme L’Art de mentir, Petit manuel à l’usage de tous ceux qui s’exercent à l’art délicat du mensonge, illustré de quelques exemples choisis, dus à la plume des « Maîtres du monde », édité en 1944 par le Bureau d'information anglo-américain, illustré par Rowland Emett, que rééditent aujourd'hui les réjouissantes Nouvelles éditions Wombat pour la modique somme de 13 euros.

 

samedi 23 octobre 2021

A la sauvette

Steve McCurry

 

J'ai toujours écrit –poésie, roman, toutdans des conditions bizarres, précaires, à la sauvette. Je ne pourrais peut-être pas supporter de «bonnes conditions », je me sentirais séparé, j'éprouverais une claustrophobie particulière dans la tour d'ivoire.

 

Henri Thomas, Amorces,
Fata Morgana, 2021


mercredi 20 octobre 2021

Visages de ceux qui ne sont rien

 


L'exceptionnelle exposition VISAGES DU MONDE OUVRIER
Photographies 1880-1940
se tient depuis une semaine
chez Marion Pranal et Philippe Jacquier,
Galerie Lumière des Roses



 

C'est à Montreuil (93),
12-14 rue Jean-Jacques Rousseau

01 48 70 02 02

 


du mercredi au samedi 14h-19h
et ce,
jusqu'au 29 janvier 2022.

mardi 19 octobre 2021

Personne ne s'en apercevra


Naissons, dépérissons, périssons.

 

Il était résolu à ne plus émettre une seule banalité. Le coup de feu retentit. 

 

Il n'apprit qu'après sa mort — en voyant ça de haut qu'il était la risée des hommes. On s'était bien fichu de lui. Et ceux qui n'avaient pas ri avaient haussé les épaules.

 

Etre un homme m'a toujours coûté. 

 

La solitude n'est pas supportable, la relation non plus. On choisit quand même la relation parce que l'autre a toujours plus de substance que soi, on préfère une opacité à un néant.

 

Je suis misanthrope quand je vois à quel point l'autre ne diffère pas de moi. 

 

Ils n'aiment vraiment pas être cons tous seuls, ils se liguent.

 

On ne lui proposa plus rien de nouveau dès le lendemain de sa naissance.

 

Nos promenades sentimentales, main dans la main, avec nos images d'Epinal...

 

Je crois que si un jour le soleil se lève à l'ouest, personne ne s'en apercevra.

 

Je suis le bon chien qui court après la balle; et le plus souvent je dois la lancer moi-même.

 

Homme : animal supérieur de haute complexion cérébrale qu'on voit généralement s'engouffrer dans un bar. 

 

Il faut beaucoup se méfier des timides, des inhibés, des complexés, ils peuvent vite devenir des terroristes ou des écrivains.

 

Je n'attends pas que la société me sauve la mise; depuis qu'elle s'occupe de moi avec son air hypocrite, j'ai bien compris qu'elle cherchait surtout à me pulvériser: elle est 100000 fois plus forte que moi. Aussi rasé-je les murs et leur ombre, sans courir pour ne pas éveiller les soupçons! La fuite, pas la Grande Evasion!

 

Aujourd'hui j'ai croisé dans la rue quelqu'un qui n'avait pas les yeux rivés sur son portable, mais ça n'a pas duré, les flics l'ont embarqué. 

 

Depuis qu'il y a des hommes la vie n'est plus tout à fait comme avant.
 

Avec le mot « insatisfaction », on fait le tour du monde, et avec le mot « consolation », le tour du jardin.

 


Jean-Pierre Georges, Pauvre H.,
éd. Tarabuste, 2021


samedi 16 octobre 2021

La plus belle victoire

Wallace G. Levison

 

Mais la plus belle victoire
sur le temps et la pesanteur ―
c'est peut-être de passer
sans laisser de trace,
de passer sans laisser d’ombre.

Sur les murs...
    
                    Peut-être, subir
un refus ? Être rayée des miroirs ?
Ainsi : Lermontov dans le Caucase
s'est faufilé sans alarmer les rochers.

Mais, peut-être, le meilleur amusement
du Doigt de Sébastien Bach
est-il de ne pas toucher de l’orgue l’écho ?
Se disloquer, sans laisser de cendres
 

dans l'urne...
                    Peut-être ― subir
une tromperie ? S'exclure des vastitudes ?
Ainsi : se faufiler à travers
le temps, comme l'océan, sans alarmer les eaux…

 

 

Marina Tsvetaïeva, Insomnie et autres poèmes,
trad. Bernard Kreise
Poésie/Gallimard


mercredi 13 octobre 2021

Tapis rouge

 

Gilles D'Elia


 

ses messages m'avaient échappé
pas bien doué pour
ce monde
de
l'instantanéité
j'ai pris mon temps
l'ai placé devant moi et mon verre
et fini par composer
le numéro de sa ligne privée
nasser en personne
a décroché après deux sonneries
si j'ai bien compris
il n'espérait plus de mes nouvelles
avait déjà sous le coude
une liste de remplaçants mais
il tenait beaucoup à moi
en raison de mes états de service
auprès d'un grand nombre d'actrices
si nous nous mettions d'accord
sans plus tarder
je pouvais passer signer
immédiatement
j'ai avalé une gorgée et
pensé à la facture du gaz
justement
à celle de l'eau
aux impôts
à mes dernières dépenses chez casto
balai à feuilles
pavillon pour luminaire
et son tube en laiton
perceuse à percussion
l'escabeau de 5 mètres de haut
aux meubles du bon coin
remontaient à la surface
des relents de ce monde
où j'avais toujours ignoré ma place
j'ai survolé le trajet d'ici au parc des princes
et exigé que leo mette à ma disposition
son jet privé
mon scooter est trop vieux pour rouler
dans la capitale
il a cru à une blague de pochtron
mais j'étais sérieux
je n'avais pas bu une goutte d'alcool depuis
trois semaines
j'ai ajouté que
des joueurs hispanophones seraient bientôt
recrutés par
son concurrent de ryad à newcastle
que j'étais parfaitement trilingue
et moi aussi je me foutais pas mal
d'amnesty international
entre un esclavagiste d'aujourd'hui
soudoyeur de décideurs
et un 
commanditaire d'assassinat de journaliste
à l'ancienne
c'était kiff kiff bang bang
alors il a promis

si j'ai bien compris
d'ajouter un zéro au montant en dollars du golfe
de m'envoyer son propre chauffeur
et avant de raccrocher
il a déplacé à voix basse
entre hommes
quelques mots sur la femme de leo
en lui enseignant notre belle langue
sans la lâcher d'une semelle
j'allais pouvoir reluquer ses belles jambes
et les palper si affinités
nous allions d'ailleurs pour des histoires de promotion
de coupe du monde sur tapis rouge
passer noël à doha
juste elle et moi
à son âge leo avait peur de se blesser
et ne s'occupait plus d'elle
dire que ce club
ses joueurs et ses suiveurs m'avaient toujours exaspéré
mais
si j'avais bien compris
c'était bien la première fois
que les fêtes de fin d'année
s'annonçaient supportables


charles brun, trêve de wag


samedi 9 octobre 2021

Deux

 

Pri Macedo Amaro

 

 

Là où chacun
Est bave et bosse
J'en sais un — qui
A même force.

Là où tous n'ont
Que vains espoirs
J'en sais un — qui
A même pouvoir.

Là où tout n'est
Que rouille et rance
Toi seul — tu es
De même essence

Que moi.

 

 

 

Marina Tsvetaïeva, Insomnie et autres poèmes,
trad. Henri Abril
Poésie/Gallimard

jeudi 7 octobre 2021

En même temps

– J'ai arrêté.
– Tout s'explique.
– Si tu veux.
– Et ça va, tu ne t'emmerdes pas trop, maintenant que tu possèdes toutes tes facultés ?
– Elles n'ont jamais été bien solides ou nombreuses. Et puis, ce n'est pas l'ennui qui me préoccupe, c'est la fatigue.
– C'est-à-dire ?
– Ces derniers temps, j'étais toujours fatigué au travail, je m'endormais devant l'ordinateur, je bâillais aux réunions... Je pensais que c'était dû à l'alcool mais après avoir arrêté, la fatigue est toujours là.  Il a fallu, les mains en l'air, me rendre à l'évidence : c'est le travail qui est d'un ennui extrême et provoque cette fatigue... Mais bon, on ne se retrouve pas pour parler boulot, n'est-ce pas ?
– Qu'est-ce que tu prends ?
– De l'âge.
– Ah, oui, dis-donc, c'est pour bientôt. Allez, c'est ma tournée.
– Tu n'auras pas honte de moi si je commande de l'eau minérale, pas même pétillante ?
– Et toi, tu ne m'en veux pas si je prends un demi ?… Alors, le soir, comme tu ne bois plus, que tu as les idées claires, tu prends le temps de mieux t'informer ? De suivre un peu ce qui se passe dans le pays ?
– Tu veux savoir si je vais enfin devenir un bon citoyen ? Et vendre mon âme pour un bulletin ?
– Je crois deviner la réponse... En même temps...
– Des claques, j'en ai mis pour moins que ça !
– Moins que quoi ?
– Cette expression, je n'en peux plus...
– C'est justement ce à quoi je voulais en venir. Tu ne crois pas que là, ça ne rigole plus, qu'il faut en finir avec cette clique ?
– C'est toi qui parles comme ça ?
– J'ai ouvert les yeux. Et je ne suis pas le seul.
– C'est bien ce que je redoute...
– Toujours aussi cynique.
– Ce que tu nommes cynisme n'est que désespérance.
– Si tu veux... Elles sont toujours aussi peu fraîches leurs bières !
– Je me souviens de tes soupirs quand je faisais ce constat... Bref, que deviens-tu ? Toujours en amour, comme disent les Québécois ?
– Plus que jamais, même si j'ai conscience que ça ne durera pas.
– Tout est éphémère ici-bas, exceptée la mort, profite...
– Toujours aussi gai... T'as suivi le procès Benalla, quand même ?
– Oh non, pas ça...
– Pourquoi ? Je m'y suis un peu intéressé sur les réseaux, la plupart des médias n'en parlaient quasiment pas.
– Et alors ?
– 18 mois de sursis recquis.
– Pour usurpation d'identité, tabassage en bande, port d'arme inexistant, dissimulation de preuves, usage illégal de passeports diplomatiques, mensonges à répétition, j'en passe et des bien pires, et ça se conclut de manière aussi caricaturale, par cette parodie de procès ?
– Apparemment.
– Il les tient pas les couilles, ce n'est pas possible autrement.
– Il a certainement quelques dossiers sous la main.
– Dans son coffre, tu veux dire. Enfin, s'il n'y avait que ça…
– Justement, c'est pourquoi je suis déterminé à voter, contribuer à dégager ces escrocs.
– Tu veux du rêve, c'est ton choix, comme dirait l'autre. Cependant, dans un pays où l'ensemble des médias fait la une sur la mort d'un escroc, que toute la classe politique lui rend hommage sans réserve, que l'on fabrique désormais un candidat à chaque nouvelle échéance à coup de buzz et de matraquage médiatique, tu risques de vite déchanter.
– Tu parles de Zemmour ?
– Qui n'en parle pas ? Il serait intéressant de faire l'histoire de la fabrication de ce nouveau paquet de lessive révolutionnaire. Et je n'ai rien contre la lessive, je pourrais aussi bien parler de n'importe quel produit présenté dans une émission de télé-achat ou fabriqué par une start-up. Le cirque médiatico-politique est à vomir. Malgré, ou grâce à, son côté corbeau, Zemmour, c'est le client parfait pour les plateaux télé. Il bénéficie des mêmes appuis financiers que le timbré survitaminé de l'Elysée. C'est l'homme dont on fait semblant d'avoir peur, qui dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas, qui est quand même cultivé, différent, pas du sérail, on connaît la chanson mais ça marche quand même. La Pen est en perte de vitesse ? On sort un nouvel épouvantail et les médias, au dernier moment, entre deux tours, appelleront à se mobiliser pour sauver la république d'un étron qu'ils ont eux-mêmes, entre deux pubs, entièrement inventé. Pendant ce temps-là, en même temps, comme tu dis, la liste des chômeurs s'allonge comme la file d'attente des étudiants devant la soupe populaire, celles et ceux qu'on applaudissait au balcon il y a un an sont aujourd'hui licenciés dans l'indifférence totale, ceux-là mêmes qui affirment, de gauche comme de droite, lutter contre la corruption et les paradis fiscaux sont, en même temps, à la tête de sociétés offshore, et de millions de dollars planqués sur des îles lointaines, détournés du fisc, dérobés à ces couillons de travailleurs à qui l'on promet de travailler plus pour gagner moins, et en même temps, on équipe les flics d'armes toujours plus sophistiquées pour mater ceux qui auraient l'idée saugrenue de s'insurger, et l'on met en place une société de surveillance et de contrôle social digne d'une grande démocratie comme la Chine… Tiens, ça me donne envie de me remettre à boire… Parle-moi plutot d'amour et de beauté, ça doit encore exister.
– Certainement, mais tu sais bien que c'est pas mon domaine…
– En même temps, il reste encore quelques rades comme ici, avec ses bières pas fraîches, tiens, paie-moi un verre, je vais te lire un poème.

 

dimanche 3 octobre 2021

Adieu

Heinrich Zille


 

Adieu.
Je sors comme d'un costume
étroit et délicat
difficilement
un pied
puis doucement
l'autre.
Je sors comme du dessous
d'un éboulement
en rampant
sourde à la douleur
la peau défaite
et sans personne.
Je sors avec peine
finalement
de ce passé
de ce pénible apprentissage
de cette vie déchirée.

Idea Vilariño, Ultime anthologie
trad. Eric Sarner
ed. La Barque



jeudi 30 septembre 2021

Seule compte la beauté

 


 

En juin dernier, je suis tombé dans un escalier. Celui de la salle de l'auditorium Picasso de Malaga. J'ai commencé en haut des marches et j'ai continué jusqu'à atteindre la scène pour ainsi dire. Je me suis relevé encore vivant, produisant de pathétiques efforts pour sourire et ne pas boiter. Je pense que j'ai eu honte de mourir. Si je n'étais pas aussi timide, je me serais tué sans problème. Tandis je me décoiffais au ralenti, j'ai eu le temps de penser : «Pas comme ça, pitié! Quel intérêt?» Franchement, me suis-je dit, tu peux trouver cent meilleures façons de mourir. Faire ça dans des escaliers lointains, au prix de pitoyables rebonds, sans aucune coordination, comme un ballon de rugby, cela m'a semblé ridicule, mais, surtout, peu esthétique. Affreusement laid.
J'étais venu dans cette salle pour parler d'une scène de Paris, Texas, le film de Wim Wenders, durant une minute. Le Festival de Malaga avait invité sept artistes dont je faisais partie à choisir la scène d'un film évoquant l'idée de l'éloignement. L'extrait ne pouvait durer plus de deux minutes, et notre prise de parole, à la suite, ne devait excéder une minute. Ces circonstances –une allocution d'une pauvre petite minuteaccentuaient le côté ridicule de l'accident. Faire le voyage d'Ourense à Malaga pour parler soixante secondes, et, juste avant de commencer, je trouve la mort? Quelle horreur. Je ne méritais pas ce destin, même après toutes les saloperies que j'ai pu faire au cours de ma vie.
Nous étions en pleine répétition, une demi-heure avant l'entrée du public dans la salle, si bien qu'il y avait là une douzaine de témoins, tous très attentifs à la chute. Effroyable. Si j'avais été seul, les choses auraient été différentes. Vous tombez, vous vous brisez la nuque, et mourez sans témoin, chapeau! Une chute impeccable, classieuse. Respect. Mais les petits acccidents personnels, à la vue des autres, perdent de leur fragile beauté. Ils en deviennent simplement comiques. Selon Charles Chaplin, par exemple, placer une peau de banane dans un film afin que quelqu'un se casse la figure était toujours un gage de succès. Même s'il n'est pas utile de marcher dessus. Le premier plan, affirmait-il, doit être la peau de banane, ensuite, vous montrez le personnage qui s'en approche, puis la pelure et le comédien réunis dans le même plan. Et pour finir, le personnage parvenant à éviter la peau de banane mais chutant dans la foulée dans une bouche d'égoût.
En ce qui me concerne, tout fut utile. Ce fut un accident lent, long, avec ses différentes étapes, et un certain rythme désespérant, comme un générique de fin avec lequel, dans un sens, on veut éviter l'inévitable, la fin du film. Ça ne s'est pas produit, comme dans bien des chutes, d'un seul coup, dans un simple mouvement calamiteux, extrêmement grossier, où presque tout est la fin, car le temps de comprendre ce qui vous arrive, vous êtes déjà par terre, immobile, étourdi, et tout est déjà fini. J'ai commencé à tomber, et dès lors, les choses se sont succédé sans répit. J'ai subi, pourrait-on dire, l'histoire de la chute et non une simple chute.
C'était une chute non seulement extérieure, mais également intérieure, où toutes les pensées tournaient et se retournaient dans ma tête. J'ai tout le long beaucoup pensé. J'ai eu le temps d'observer que les marches de l'auditorium étaient longues, larges, peu élevées et molles, couvertes de moquette. Je les ai toutes essayées. Certaines étaient frappées par ma tête, d'autres par une épaule, les côtes, un genou, la tête de nouveau, les fesses. Une grande variété.
J'ai immédiatement compris qu'il ne fallait pas résister au choc. Dès la deuxième marche, il me semble. Ne t'oppose pas à la chute, me suis-je dit. Mets-y du tien. Collabore. Sois la chute. Ces considérations m'ont fait oublier la douleur, tout comme lorsque j'ai vu la tête de mon ami Manuel. A son expression, j'ai deviné ce qu'il pensait : «Pourvu qu'il ne meure pas, que je puisse rigoler». Lorsque j'ai saisi que rien ne m'arrêterait avant le bas de l'escalier, la mort n'avait plus aucune importance. Certes au début, je n'ai pu éviter de me dire : «Putain, je vais me tuer.» Mais après quelques marches, je ne me suis soucié que du style. Essaie au moins de bien tomber, me suis-je dit. Il est probable que, finalement, seule compte la beauté.

 

Juan Tallón, chronique Restez bourrés,
El Progreso, 24 septembre 2021,
traduction maison


mardi 21 septembre 2021

Corrélation

 

Victor Guidalevitch

 

Quiconque se voue à une œuvre croitsans en être conscient —qu'elle survivra aux années, aux siècles, au temps lui-même... S'il sentait, pendant qu'il s'y consacre, qu'elle est périssable, il l'abandonnerait en chemin, il ne pourrait pas l'achever. Activité et duperie sont termes corrélatifs.

 

Cioran, De l'inconvénient d'être né

vendredi 17 septembre 2021

Soulagement

Craig Semetko


 

Je sens la nullité gagner du terrain en moi à mesure que la bêtise des autres m'indiffère.

 

charles brun, désinscriptions d'automne

mercredi 15 septembre 2021

Sens interdit

 

Anna Bodnar

Et je repense à une phrase que j'ai lue un jour dans un livre dont j'ai oublié le titre: « Il est trop tard en moi pour une part de moi. » Une phrase. Je la retrouverais si je fouillais les piles de livres qui sont là, et que je n'ouvre plus. Une phrase de Bernard Noël, je crois. A quoi bon me remettre à lire? A vivre par procuration, et de quel livre le sens ne m'échapperait-il pas? La poursuite du sens n'a pas de sens. Folie du sens, sens interdit. Mais cette part de moi, Mémoire, vieille putain fétide, retrouve-la, je t'en prie, restitue un peu de moi-même avec la pluie de Rethel et reprends ta morne masturbation. Viens-t'en tirer gloire de la giclée de sperme du pendu, Mémoire, gardienne des blessures, maquerelle des vieux étés.

 

Jean-Claude Pirotte, La Pluie à Rethel
ed. la table ronde

mardi 7 septembre 2021

Le miroir où tout se confond

 

Alexander Rodchenko

Après l'impressionnant recueil de 5000 poèmes paru l'an dernier au Cherche Midi sous le judicieux titre de Je me transporte partout, c'est un seul et unique et inédit poème que les éditions de la Grange Batelière — qui doivent leur nom, je me le rappelle en passant, à la rue du 9e arrondissement parisien que j'ai bien connue pour y avoir vécu deux ans durant, seul, dans un ancien hôtel de passe transformé en logement insalubre et lugubre, à deux pas des passages Verdeau et Jouffroy, artère devant quant à elle son nom à un cours d'eau souterrain ayant plus ou moins existé, mais c'est une autre histoire, jonction parfaite entre l'alors encore populaire Faubourg-Montmartre, ses marchands de falafels et de cornes de gazelle, sa boutique de farces et attrapes et son Palace, et de l'autre côté, la rue Drouot et son hôtel des ventes, Barbara, ses antiquaires, ses gargotes guindés et ses froids sièges de monstrueuses banques — bref, publient aujourd'hui. Un livre court, impeccablement fabriqué par Arnaud Frossard, consacré à un bandit londonien, intitulé Les Poèmes de Julius White, qu'on lira comme on veut, de A à Z, comme une nouvelle en vers, un journal de bord, ou pourquoi pas au hasard, mais de haut en bas, tels des morceaux lyriques à thème unique, que l'on relira avec appétit pour en mieux saisir la richesse, la générosité et la liberté de l'auteur, un certain Jean-Claude Pirotte, qui se cache à peine sous le nom d'Ange Vincent, le prétendu traducteur du prépendu Julius White. On se tait, extrait:

 

c'est comme si je tenais un journal
où seul le brouillard est présent
et qu'autour de moi les fantômes
lisaient par dessus mon épaule

la certitude d'être jeune
et le sentiment d'être vieux
se reflètent dans l'eau du fleuve
à condition de s'approcher
du miroir où tout se confond

et comment pourrais-je savoir
à quel oracle m'adresser
quand le vent chasse les brouillards
les fantômes et le passé

 

 






samedi 4 septembre 2021

A l'origine

 

Léon Claude Vénézia

 

à l’origine des tempêtes
se trouve un verre d’eau
jamais nous n’entendrons
parler d’une tempête
dans un verre de vin.

 

Jean-Claude Pirotte, Autres séjours,
éd. Le Temps qu'il fait