jeudi 30 novembre 2023

Un calme presque honteux

Josef Koudelka


 

La très passionnante Correspondance entre André Gide et Jean Malaquais (1935-1950), enrichie, vient d'être rééditée chez Classiques Garnier.

Extrait d'une lettre du front envoyée par l'auteur du Gaffeur au Nobel de littérature de 1947.


[lundi 13 mai 1940]

Je suis d'un calme presque honteux. L'odeur de la mort ressemble à celle des excréments ; on est d'abord saisi jusqu'au vertige, jusqu'au vomissement; puis on s'en imprègne très vite et on cesse d'être incommodé. Par la suite, c'est l'air pur qui paraît vicié. C'est ainsi qu'on devient gangster.

mercredi 29 novembre 2023

Le voyant

Gilles D’Elia

 

Être lucide
C’est perdre connaissance 

Être libre
C’est perdre l’équilibre 

Être vengeur
C’est terrasser la vengeance 

Être intact
C’est traverser l’évidence 

Être aux abois
C’est passer au-delà 

Invincible est la détresse
De celui qui voit

 

Paul Valet,
Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ?
rééd. Le Dilettante, 2020

jeudi 16 novembre 2023

Terminus


Je n'ai pas vu le film de Tarantino dans lequel on peut entendre un morceau d'un certain Dege Legg, que je ne connaissais pas jusqu'ici. Je lis son journal de bord tenu au début des années 2000. A cette époque, le musicien originaire du sud des Etats-Unis, était sans groupe, sans travail, sans un rond et sans maison – et sans Tarantino. Un boulot de chauffeur de taxi va lui permettre de survivre durant cinq ans. Nous sommes à La Fayette (Louisiane). Ça débute comme ça :

C’est le terminus. Je vis dans un motel miteux à Lafayette, Louisiane. Chambre 109. Cent-soixante-cinq dollars la semaine. J’ai quatre-vingt-un dollars en poche et pas de boulot. La plupart des résidents sont des alcooliques invétérés. Ils boivent de la mauvaise bière, traînent sur le parking, et voient leurs espoirs partir en fumée, accompagnés du murmure de la télé et des grondements du trafic routier. Il n’y a rien à faire ici que ressasser des rêves tombés en ruine. C’est ici, dans ces motels, que le capitalisme percute la triste réalité des perdants sur la pente sordide de la déchéance. C’est le dernier arrêt avant la clochardisation, à une centaine de mètres des voies ferrées. C’est ici que votre dîner tombe d’un distributeur automatique. C’est ici que l’Amérique vient pour mourir ou essayer de se cacher de l’inéluctable. Cet endroit est comme un manège abandonné, à demi enfoui sous le sable. Tout y est soumis au temps et se dérobe. Personne n’en a rien à faire. Ni n’essaie de donner le change. Les gens ici ne font qu’exister et survivre, pendant que les prostituées écrasent des mouches, que les junkies errent sur le bitume décoloré par le soleil, et que d’anciens forains jouent avec le feu et fouillent les vestiges d’une vie révolue, saluant de la main des fantômes, tirant sur des cigarettes bon marché et buvant des bières meilleur marché encore.

Alors que l’immense soleil
Pèse et nous écrase.
C’est impitoyable
Et sans issue pour l’instant.
Il y a une semaine, je vivais dans une maison avec trois chambres, un jardin, un chien et un lave-vaisselle. Aujourd’hui, je suis dans ce motel merdique. Seul et presque sans un rond. Mais étrangement, je suis plus libre que je ne l’ai jamais été, parce que j’ai déjà perdu cette étape de la course. Et la chute n’est pas si loin. C’est comme une trêve dans une guerre contre tous. Je ne suis pas heureux. Je ne suis pas triste. Je suis seulement coincé ici. En suspens. Dans l’attente.

Je regarde par la fenêtre,
Mes poings accrochés aux barreaux,
Et je rêve
Et me demande quelle sera la suite.

Je suis aussi vivant que n’importe qui et pas plus mort qu’un autre. Il n’y a pas d’espérance ici. Toutes les promesses ont été rompues comme des prières de la dernière chance dans l’abattoir de l’amour. Avant que le couperet ne tombe. Personne ne vient ici pour que l’on se souvienne de lui. On vient ici pour oublier. Et être oublié.

 

Dege Legg, Cabdriver 
Trad. Dennis Crowch
Ed. du Sonneur, 2023

lundi 13 novembre 2023

En sourdine

 

Masahiro Mochida


 

Longeant rapidement sur mon vieux scooter le trottoir du restaurant portugais, j'ai tout juste le temps de lire la première ligne du menu du jour inscrit sur l'ardoise. Un U mal formé, sans arrondis, me fait lire Morve à la Vapeur. Avec deux majuscules.

***

En promenant le chien, je croise un couple de trentenaires sur de rutilants vélos équipés de GPS, comme il se doit. Le prototype des électeurs utiles, me dis-je, perfide, certainement jaloux de leur fière jeunesse. Au loin, sonnent les sirènes des bagnoles de flics d'aujourd'hui. Le garçon s'en réjouit: J'adore entendre les voitures de police et ces nouvelles sirènes. On se croirait aux States! Ce que nuance sa compagne en leggins: Ou dans une série de Netflix!

*** 

Dans la pharmacie, où j'étouffe en attendant la préposée aux vaccins, je parcours les publicités des laboratoires affichées sur les nombreux présentoirs et dont certaines ne manquent pas d'air. Sur l'une d'elles, ornée de la photo d'une jeune femme aux lèvres gonflées, je lis Le baume à lèvres intime. Tout rentre dans l'ordre lorsque mon esprit détraqué et déçu corrige le dernier terme du slogan, transformant la première voyelle en U et le N en L.

*** 

Contrairement à mon habitude, je traverse la rue sur les clous, comme on disait autrefois, en prenant bien soin de vérifier ma gauche, ma droite, puis ma gauche de nouveau lorsque me heurte brutalement un vélo : Mais enfin, faîtes attention!, éructe la jeune femme casquée et ipodée. Je lui fais remarquer que notre rencontre se produit sur un passage piéton. Mais moi, je suis à vélo !, rétorque l'insolente amazone me laissant sans voix et la côte douloureuse.

*** 

Je m'arrête prendre un café au bistrot le plus proche. A cette heure, le percolateur est en surchauffe. Ebahi, un pilier de comptoir interpelle le barman: Le gars qui a inventé le café, il a dû se faire des couilles en or! En sourdine, passe Naïma.

 

samedi 4 novembre 2023

Lumières et ombres à Paris

L'Atelier-Galerie Taylor, à Paris, nous propose de revoir bientôt une exposition datant de 1995 et signée par l'amie Carole Bellaïche, une démarche rare pour un travail qui ne l'est pas moins.
A noter qu'Hervé Baudat lui aussi exposera.
On y sera. Et on y reviendra...

 


mardi 31 octobre 2023

Revenez vite

Robert Blomfield

Dans la correspondance entre Brice Parain et Georges Perros, on trouve une lettre de ce dernier, de l'année 1960 mais non datée plus précisément, et qui débute ainsi. 


Cher Brice Parain, 

Bien reçu votre carte et les trois livres. Merci. Je vais y aller. 

C'est comme un moteur qui ne s'arrêterait pas, emballé. Depuis votre départ, je me parle tout seul, discute, me contredis ; dans la rue, on me regarde. On pense que ce type n'est pas tout à fait normal. Mes propos tournent autour d'une religion, d'un prophétisme, du communisme, etc. Bref, vos thèmes majeurs, colère en moins. Et maturité. Je m'y noie un rien, les retourne soit avec précaution, soit avec rage. Le soir, je suis crevé. Alors, si vous ne voulez pas me voir tomber malade, revenez vite (...)

 
Brice Parain, Georges Perros,
Correspondance, 1960-1971
,
Gallimard

dimanche 29 octobre 2023

Renoncements

 

Ecrire, c’est renoncer au monde en implorant le monde de ne pas renoncer à vous.

 

 Georges Perros, Papiers collés, Gallimard

jeudi 19 octobre 2023

Enigmes

 

Nelson Evans

 

Qu'est-ce qui fait rire les têtes de mort ?

Qui est l'auteur des blagues sans auteur? Qui est le petit vieux qui invente les blagues et les dissémine par le monde? Dans quelle cuve se cache-t-il
Pourquoi Noé a-t-il fait entrer des moustiques dans l'arche?
Saint-François d'Assise aimait-il les moustiques?
Les statues disparues sont-elles aussi nombreuses que les statues qui restent?

Si la technologie de communication est de plus en plus développée, pourquoi sommes-nous chaque jour plus sourds et plus muets
?
Pourquoi personne, pas même le Bon Dieu, ne peut comprendre les experts en communication ?
Pourquoi les livres d'éducation sexuelle t'enlèvent-ils l'envie de faire l'amour pendant des années?
Dans les guerres, qui vend les armes?

Eduardo Galeano, Sens dessus-dessous, L'Ecole du monde à l'envers,
trad. Lydia Ben Ytzhak,
rééd. Lux Editeur, 2023

samedi 14 octobre 2023

L'âge de monsieur est avancé

 


 

Cette année, j'ai voulu marquer le coup, prendre les devants. Je me suis personnellement préparé une fête d'anniversaire surprise. La réussite de l'entreprise fut telle, le secret si bien gardé, l'âge passablement avancé, que personne n'a songé à me prévenir. Je suis resté seul avec mon cadeau, que j'ai oublié d'ouvrir.

 

charles brun,  pensées un temps festives

samedi 30 septembre 2023

Retour à La Belle Lurette

 

L'occasion est désormais rare de signaler une programmation intéressante sur France culture. En voici une. Puisant dans ses archives, la radio d'Etat a rediffusé récemment une très brève émission de 1949 consacrée à notre cher Henri Calet, Les romanciers et leur enfance. Dans ce pseudo-entretien, l'auteur de La Belle Lurette évoque son art du récit à la première personne. Un document précieux pour tous les amateurs de ce fils de faux-monnayeur et vrai anar...

 

 

jeudi 21 septembre 2023

Sorcières et fantômes

René Maltête

 

 

Quant aux rechutes dans la barbarie telles que les guerres entre peuples européens, on y croyait aussi peu qu'aux sorcières et aux fantômes ; nos pères étaient pétris d'une confiance persistante dans le pouvoir de la tolérance et de l'esprit de conciliation qu'ils voyaient comme une obligation à laquelle tout le monde serait tenu de souscrire. Ils pensaient sincèrement que les lignes de divergence entre nations et confessions s'estomperaient progressivement pour se fondre dans une dimension humaine commune et que les biens suprêmes que sont la paix et la sécurité deviendraient le lot de l'humanité entière.

 

Stefan Zweig, Le Monde d'hier

lundi 18 septembre 2023

Dans une autre vie


C'était il y a cinquante ans, à Madrid. Dans une autre vie, dans un autre monde. On a autant de vies qu'on a connu de mondes. Les jeunes gens d'aujourd'hui n'auront qu'une seule vie, car ils habitent un monde illimité, sans frontières terrestres ou temporelles, un monde unique, transparent, définitif, et ils n'en connaîtront aucun autre.

 

Ainsi débute Réel Madrid, le récit à peine nostalgique d'un Madrid des années 1970-1980 aujourd'hui disparu. C'est signé Mark Greene, auteur découvert grâce à ce livre qui me plonge dans mon enfance et ma jeunesse… L'éditeur est Plein jour et le prix, 16 euros.

 

jeudi 14 septembre 2023

Théoriquement

Gilles D'Elia

 

 

Théoriquement, il y a une possibilité de bonheur parfaite : croire à l'indestructible en soi et ne pas chercher à l'atteindre. 

Franz Kafka, Les Aphorismes de Zürau,
trad. Hélène Thiérard, Gallimard

samedi 9 septembre 2023

Une grande cloche

Stephan Vanfleteren

 

Plus tard, je me suis mis à écrire pour le théâtre parce que je cherchais un écho. Une petite salle de cinq cent personnes qu'on sent réagir, c'est mieux que rien. Car le pire, tout de même, c'est l'indifférence, c'est le sentiment qu'on écrit et que pas un chat ne vous lit, enfin, si les chats lisent. Que tout ce que vous écrivez est mis sous cloche, sous une grande cloche. Au théâtre, vous savez immédiatement si ça marche ou pas. Quand je fais un poème, je puis tout juste supposer que quelque part à Groningen une infirmière schizophrène se penche sur mon opuscule et qu'ensuite elle met fin à ses jours.

 

Hugo Claus in La version Claus
avec Mark Schaevers,
trad. Alain van Crugten,
éd. Aden, 2010

jeudi 7 septembre 2023

Une analyse fatale

 

Ara Güler

 

Si nous nous lançons sur les traces de la vérité, sans savoir ce qu'est cette vérité, qui n'a en commun avec la réalité que la vérité que nous ignorons, c'est au fond l'échec, la mort dont nous suivons la trace… notre propre échec, notre propre mort, si loin que nous puissions penser, ressentir, nous projeter par l'imagination dans le passé ou percevoir le futur, c'est la mort, l'absence de paix ou la paix en tant que manifestation de l'échec… il s'agit des sciences, des arts, de la nature même, des signes distinctifs de la mort… une analyse fatale nous est possible, quand nous parlons de la vie, quand nous attirons l'attention sur la vie, quand nous nous confrontons à la vie en tant que déception incessante, c'est-à-dire à la nature, nous, les éléments du décor théâtral…

 

Thomas Bernhard, Sur les traces de la vérité,
trad. Daniel Mirsky,
Arcades, Gallimard

 

mardi 22 août 2023

Le chat de Shakespeare

 

Linda Lee

 

Un chat passe, il s’ébroue
Shakespeare tombe de son dos. 

Je n’ai pas envie de dessiner
Comme Mondrian,
Je veux dessiner comme le ferait un moineau bouffé par un chat.

 

 Charles Bukowski, Sur les chats,
trad. Romain Monnery,
au diable vauvert, 2023

lundi 14 août 2023

Mines meurtrières

Clarissa Bonet

 

Viendra le temps où les nations sur la marelle de l'univers seront aussi étroitement dépendantes les unes des autres que les organes d'un même corps, solidaires en son économie.
Le cerveau, plein à craquer de machines, pourra-t-il encore garantir l'existence du mince ruisselet de rêve et d'évasion ? L'homme, d'un pas de somnambule, marche vers les mines meurtrières, conduit par le chant des inventeurs…

René Char, Feuillets d'Hypnos

mercredi 9 août 2023

Don

Hans Staub

 
Jour si heureux.
Le brouillard était tombé tôt, je travaillais au jardin.
Des colibris s’arrêtaient au-dessus de la fleur du chèvrefeuille.
Il n’y avait rien sur terre que j’aurais voulu posséder.
Je ne connaissais personne qui aurait valu d’être envié.
Le mal qui était advenu, je l’oubliais.
Je n’avais pas honte d’être celui que je suis.
Je ne sentais dans mon corps nulle douleur.

Czesław Milosz, «Don»,
in Où le soleil se lève et où il se couche,
trad. Josef Kwaverko, Robert Mélénçon
mis en exergue par Raymond Carver, in Jusqu'à la cascade

lundi 7 août 2023

Hommage national

Gilles D'Elia

 

Tout le monde s'étonne : pourquoi les enfants africains sont dans la rue et pas à l'école? Pourquoi leurs parents ne peuvent pas acheter un appartement? C'est clair, pourquoi: beaucoup de ces Africains, je vous le dis, sont polygames. Dans un appartement, il y a trois ou quatre femmes et vingt-cinq enfants. Ils sont tellement bondés que ce ne sont plus des appartements, mais Dieu sait quoi! On comprend pourquoi ces enfants courent dans les rues.

Hélène Carrère-d'Encausse, 2005

dimanche 6 août 2023

Présence du futur

 


 

Il existe une sorte d'homme toujours en avance sur ses excréments.

René Char, Feuillets d'Hypnos

jeudi 3 août 2023

Soupe à la grimace

Harry Gruyaert

 

 

Chateauneuf de Grasse, le 5-9-73

Mon cher Yves

J'ai bien reçu ta lettre et t'en remercie. Je tiens à te dire que la réception d'un chèque qu'il soit de cinq cents ou de cinq mille francs demande toujours une réponse, même s'il n'y s'ajoute aucun commentaire. Pour ma part, je reçois des acomptes sur locations, même quand je ne reçois que cent francs, je réponds le jour même, quelquefois le lendemain. Ma banque ne m'envoie pas de relevé journalier et jusqu'à la fin du mois je ne peux pas savoir si le chèque était parvenu. 

Tu parles de la pension, ce n'est pas la première fois que tu me fous ça dans les pattes. Je te dirais que moi aussi, je me suis bien ennuyé en pension, d'une seule traite à partir de huit ans jusqu'à la fin et à cette époque nous n'avions pas autant de vacances que vous, mais du fait que je n'apprenais rien à l'école, c'est la raison pour laquelle mes parents se sont saignés à quatre veines pour me donner un peu d'instruction. Et puis, tu n'as pas été le seul dans ce cas, Etienne s'en est farci bien plus que toi, Jean en a fait pas mal aussi, de même que Michel, personne ne m'a jamais reproché d'avoir voulu faire apprendre mes enfants. 

De notre temps, on ne gagnait pas de l'argent comme aujourd'hui et puis, tu dois le savoir, à la ferme, il y avait toujours une dizaine de personnes à nourrir et le travail ne manquait pas. 

Si nous avons économisé sou par sou pour vous élever et pouvoir encore vous laisser quelque chose après notre mort, dites-vous bien que nous avons été élevés à une époque qui n'a rien à voir avec maintenant. Dire que nous avons toujours été parfaits Maman et moi ne le prétendons pas et si tu nous trouves indignes d'être tes parents, adresse-toi donc désormais à tes beaux-parents et quand il te manquera un demi ou un million, tu t'adresseras à eux.

Il n'y aurait pas eu de colère si tu étais venu nous voir, j'ai seulement été tourmenté parce que tu ne m'avais pas répondu quand je t'ai envoyé ce chèque. D'autre part, il faut mieux que tu restes avec ta femme pour ne pas avoir la soupe à la grimace. 

Je t'embrasse bien fort ainsi que Patrice.

Ton père Alfred.

 

PS : Je reconnais volontiers que toi qui as une grosse tête, on aurait dû te pousser, tu aurais pu faire un docteur, un avocat ou un pdg, je n'y ai pas pensé.


 

Lettre trouvée telle quelle dans un livre sur Napoléon, abandonné pas loin de la maison et que la chérie a ramassé pour l'offrir à son père…

vendredi 21 juillet 2023

Au-dessous de la vie

René Groebli

 

les mots me dépossèdent
dans les pas de la chienne
horrible litanie intime
je les laisse étouffer
par cette matinée plombée
le crâne offert au soleil
allée de la dhuys
entre clichy et montfermeil
je rêve de lui ressembler
loin des merveilles
avoir pour seul souci ma prochaine pisse
ah, je veille
bien loin au-dessous de la vie
avouait Henri Thomas
que plus personne ne lit
je crois

l'espérance pourrit à nos pieds
comme la rose de la poésie


charles brun, mord la poésie

 

.


samedi 8 juillet 2023

Le minus

 

André Kertész

 

Ainsi appelé parce qu'il est minuscule : il en faut trente milliards pour remplir un dé à coudre; et encore, le dé à coudre n'est pas très plein. L'homme qui craint l'éléphant, la baleine, le diplodocus et le mastodonte n'hésite pas à attaquer le minus. Il a tort. C'est la bête la plus cruelle, la plus féroce et la plus forte du monde. Elle vient à bout de tout […]
Le minus se nourrit naturellement d'hommes qu'il attire dans son HLM. et qu'il réduit en poussière à son aise, mais ce qu'il préfère ce sont les grandes agglomérations, voire les nations prises dans leur entier. Des villes à l'importance des grandes capitales
: Moscou, Paris, Tokyo, Londres, etc., sont dévorées par le minus qui n'en laisse rien que le nom. Il s'attaque  d'abord à ce qu'il y a de plus succulent en elles: les bordels de toutes catégories. On finit par ne plus avoir de peintures, plus de livres, plus de journaux, plus de gouvernements, plus de ministres, plus de chefs d'Etat, plus de police, et comme l'absence de ces denrées pourrait mettre la puce à l'oreille aux survivants, des chiffres astronomiques de milliards de minus se déguisent en peintures, livres, journaux, gouvernements, ministres, chefs d'Etat, police et etc., et le tour est joué. On continue à voir briller les coupoles des Elysée, des Kremlin et les palais du Congès mais il n'y a plus rien dessous.
Ou plus exactement si, il y a quelque chose dessous, il y a désormais le minus.

 

Les éditions suisses Héros-Limite ont pris l'excellente initiative de republier Le Bestiaire de Jean Giono, préfacé par Henri Godard. 19 textes de divertissement rédigés entre 1956 et 1965, et complétés de citations littéraires rares et farfelues. Un régal. Nous savons combien un certain fat président a un jour avoué devoir beaucoup à Giono. Nous lui dédions cet extrait.

mardi 4 juillet 2023

Ne rien dire

charles brun

 

 

Je ne souhaiterais à personne d’être moi,
Moi seul suis capable de me supporter.
Savoir tant de choses, avoir vu tant de choses, et
Ne rien dire sur rien.

 

Robert Walser

mercredi 21 juin 2023

Sages paroles

Payram


 

— Désormais, tous nos objets électroniques pourront être, à notre insu,  activés à distance par nos amis de la police et du ministère de l'intérieur…
Je ne te crois pas…
Je t'en avais déjà parlé. C'est aujourd'hui voté. Tout comme la reconnaissance faciale généralisée grâce aux prochains JO de Paris. Sans oublier l'utilisation des drones pour la surveillance extérieure et intérieure. Ou le projet de mise sur écoute des journalistes.
Alors, tout passe? Comme ça? Sans que ça ne choque personne ?
A peine une notule égarée au bas d'une page de canard, une pétition étouffée… Il y a longtemps que nous avons consenti à ne plus avoir de vie privée. De plus, c'est confirmé, toute tentative de chiffrement de nos communications sera assimilée à un acte de terrorisme.
Comme les militants écolo?
Exact. Après l'éco-terrorisme, voici le techno-terrorisme.
Et tu vas passer tout l'apéro sur ton téléphone?
C'est incroyable…
Le temps que tu lui consacres?
Oui et non.
Depuis que tu as changé de modèle et de forfait, avec tous tes gigas, tu n'es plus le même…
Je découvre des zones dont je n'avais pas idée…
…Et te voilà, tel un ado accro…
…Détrompe-toi. Je suis effrayé.
Alors laisse tomber et ressers-nous un verre.
Jérôme m'a installé ce bazar tout à l'heure et je dois le désinstaller ce soir…
Qu'est-ce que c'est ?
Une appli, pas encore commercialisée. On y apprend des tas de choses.
Quel genre de choses?
De l'ordre de notre intimité.
L'ordre?
Oui, tout est en ordre. Et sous surveillance.
Tu me fais peur.
C'est bien ce que je dis.
Par exemple ?
Quoi, Par exemple ?
Qu'est-ce que tu découvres avec cette appli?
Regarde. J'ai rentré nos noms et toute notre vie défile.
Quelle horreur!
Des choses que j'avais complètement oubliées. Que personne ne connaît, à part moi. Pareil pour toi…
Montre! …Efface ça, immédiatement!
Tu en as honte?
Non, mais, efface!
C'est impossible, ma chérie. Ce sont des données. Nos vies sont transformées en données. Ce n'est pas nouveau. Ce qui est encore plus flippant, c'est l'avenir.
L'avenir a toujours été flippant, comme tu dis.
Oui, mais il l'est d'autant plus qu'il est désormais écrit. Avec des dates précises.
Notre avenir?
Oui. Selon l'appli, dans tout juste deux ans, nous serons séparés.
J'en étais sûre!
Ah bon?
Oui, je suis trop vieille pour toi désormais, et ça ne va pas s'arranger.
Attends…
Elle aura quel âge?
Qui?
Celle par qui tu me remplaceras.
Tu divagues…
Réponds-moi. Cette appli a l'air tellement précise, elle doit pouvoir nous le dire.
Non, je me suis trompé. C'est affreux.
Tu te voyais déjà au bras d'une pétasse de 25 ans mais là…
…Non. Nous serons en effet séparés mais par la mort.
Quoi?!
Il ne me reste que deux ans de vie.
Ce n'est pas possible! C'est n'importe quoi, cette appli. Tes dernières analyses étaient parfaites, selon ton médecin.
Les cimetières sont remplis de personnes dont les dernières analyses étaient parfaites…
— Oui, mais pas toi, ce n'est pas possible…
L'intelligence artificielle ne peut pas se tromper. Même si cette appli est encore en développement. Dans un peu moins de deux ans, je ne serai plus là.
Mais c'est insupportable.
— J'ai toujours été persuadé de mourir au même âge que mon père, mais dans deux ans, ça fera trois ans de moins…
Je ne suis pas certaine d'avoir saisi, mais je veux bien un autre verre.
Pas mal, ce petit rouge, n'est-ce pas ?
Qu'est-ce que c'est ?
Un simple vin de France. Ce n'est pas la première fois que nous en buvons…
Je sens que ce ne sera pas la dernière, après ce que tu m'as annoncé… A quoi tu penses?
A comment occuper ces deux prochaines années.
Je te vois venir.
Ah oui ?
Sex and drugs and rock and roll!
Tu n'y es pas. Puisque je n'ai rien à perdre, il est temps de me lancer dans le terrorisme! Simplement, j'hésite encore entre le techno-terrorisme, l'éco-terrorisme…
— Et l'alcoolo-terrorisme !
Je me laisse un temps de réflexion !
Chouette, mon amour. J'ai toujours rêvé d'être la compagne d'un héros! Tu peux compter sur mon soutien, le ravitaillement, le repos du guerrier, tout ça.
Enfin de sages paroles!




samedi 17 juin 2023

Loin

 

Georges Martin

 

Tu es chez toi, tu t'emmerdes, tu n'as pas assez de temps pour entamer quelque chose, trop pour ne pas en profiter pour ne rien faire. Tu erres sur Internet, tu tombes sur une vidéo de découpe d'ananas. Tu regardes. C'est plus long que tu l'imaginais, trois minutes et cinquante-trois secondes. C'est très long trois minutes et cinquante-trois secondes pour découper un ananas, mais la vidéo titrait : « Une façon géniale de découper un ananas», et comme ton cerveau a la consistance d'une flaque, tu regardes jusqu'au bout une femme, probablement malaisienne, ou philippine, tu ne sais pas, découper un ananas. Cette femme a des gestes méticuleux, précis et rapides. A côté d'elle, une bassine est remplie de fruits fraîchement taillés. Puis tu prends un peu de distance sur toi-même, un peu de recul et tu te vois regardant une femme découper un ananas. Que tu perdes du temps ne t'a jamais effrayé, tu fais partie de ceux qui estiment que le temps est justement fait pour être perdu, et que de toute façon, quoi qu'on dise, quoi qu'on veuille, il est perdu d'avance, mais le perdre de cette façon, de cette façon aussi veule, te met mal à l'aise. Tu sais ce que c'est de perdre son temps dans la rêverie, la rêverie est presque un acte politique, militant, c'est un choix, celui du camp de l'improduction, du refus de l'efficacité pour être quelque chose de léger, de doux, d'agréable et en apparence inutile que l'on nomme parfois imagination. Mais regarder une femme découper un ananas sur un écran d'ordinateur n'est ni politique ni militant, c'est juste une hypnose qui ne te positionne pas dans le monde mais fait de toi un être manipulé par ce même monde. Tu en es donc arrivé à passer trois minutes et cinquante-trois secondes à regarder une femme découper un ananas. Tu comprends combien le monde s'immisce en toi et que tes fantasmes de liberté sont encore loin.

 

David Thomas, Seul entouré de chiens qui mordent,
L'Olivier, 2021



vendredi 16 juin 2023

Problèmes d'embrayage

 

William Klein

 

Non seulement les Etats-Unis vont venir tuer tout le monde dans votre pays, mais en plus – et à mes yeux, c'est encore pire–, il faut qu'ils reviennent chez vous vingt ans plus tard tourner un film pour expliquer à quel point ça a été déprimant pour leurs soldats de venir tuer vos compatriotes… Quand les Américains font un film à propos des répercussions de la guerre du Vietnam sur leurs soldats, c'est comme si un serial killer vous racontait les problèmes qu'il a avec la pédale d'embrayage de sa bagnole à force de s'arrêter en pilant pour prendre des autostoppeurs.

 

Frankie Boyle, journaliste et humoriste écossais,
cité in Matthew Alford, Hollywood Propaganda, Final cut,
trad. Cyrille Rivallan,
éd. critiques

lundi 12 juin 2023

Rendez-vous

Luc Moreau

 

 

Rendez-vous près de la roue qui tourne
Près de l'eau qui coule sous les ponts
Rendez-vous avec le passant taciturne
Qui change son chapeau dans les restaurants
Rendez-vous avec l'ange musagète
Au coin d'une rue en forme de cigare
Rendez-vous quand le gel indigo bleu
Rejoindra les statues renversées
Rendez-vous dans l'entrepôt des marchandises
A Bercy lorsqu'il sera temps
Rendez-vous pour lever son verre
Aux rencontres inopportunes
Rendez-vous dans les ascenseurs
Que nous peuplerons de fleurs pourpres
Rendez-vous de nos ongles décapités
Dans les portes fermées trop vite
Rendez-vous de notre solitude
Au marchepied dormant des jours

 

Robert Lebel, Masque à lame,
in La troisième horloge,
Poésies et récits, 1943-1986,
L'Atelier contemporain, 2023


samedi 10 juin 2023

De l'excellence

 

Herman Leonard

 

 

debout au milieu de la salle,
il s'est défait de son manteau
décomposant chaque geste
maîtrisant ses nombreux
tics
filmé va savoir par quelque
caméra invisible.
avant de gagner notre table
il a sommé le réalisateur
de se joindre à nous.

ce matin, après la mise en place
de la scène, il l'avait pris à part
à deux pas des membres
de l'équipe
et de sa voix
à la
parfaite diction
saluée par toute la profession
lui avait exposé sa
vision des choses.

le cinéaste
n'avait pas tourné
depuis un moment et
son film n'existait que
grâce à la générosité légendaire de
sa vedette.
aussi
tout naturellement
s'était-il plié à cette
vision des choses.

la tablée des comédiens
amateurs
de tout âge
chiens de l'enfer
buvait les paroles de l'acteur
qui nous faisait l'honneur de sa présence
pour la première fois
depuis le début du tournage.

ces dernières années,
régulièrement,
il fait part de ses préoccupations
sociales
et montre son implication
dans la société
en enchaînant
des rôles engagés
tour à tour
ouvrier
vigile
cadre
journaliste
premier ministre
syndicaliste
ou comme ici
sauvant des enfants
roms
de la délinquence.
bien sûr
l'acteur exige
de n'être
entouré que d'amateurs
comme nous,
foule anonyme,
afin de
coller le récit
au plus près du réel
afin de
garder ses 190 mètres carrés
à saint-germain-des-près
ses propriétés dans le sud
la maison historique
en normandie
et ses émoluments
pornographiques
— trois quarts du budget
le plus souvent.

Je viens d'une grande famille
d'intellectuels
aussi,
dès le début,
je me devais de viser
l'excellence
j'aurais fait de même
si j'avais été garagiste ou
plombier
l'excellence toujours,
rien que l'excellence
c'est le secret
ce que je m'étais promis
et sans conteste,
j'y suis entièrement parvenu.
c'est pas moi qui le dit
tous mes prix d'interprétation
de par le monde
en témoignent.

le soleil ne se couche jamais
pour lui et les siens.
il a
tout naturellement
transmis ces valeurs
à sa fille,
issue d'un mariage
avec une comédienne de renom,
aujourd'hui sur la voie de
l'excellence
elle aussi
à dix-huit ans
déjà actrice et réalisatrice
d'un film
remarqué et primé.


discrètement
j'enfile mes écouteurs
achetés avec mes deux jours de
cachets
lance maiden voyage
espérant échapper un temps
au cyclone de
l'excellence.

 

charles brun,
toute ressemblance avec des personnages existants serait purement fortuite

 

 

 

lundi 5 juin 2023

Le bruit des vies humaines

Vittorio Polidori


 

chaleur étrange, femmes chaudes ou froides,
je fais bien l'amour, mais l'amour n'est pas seulement
le sexe, la plupart des femmes que j'ai connues sont
entreprenantes, or j'aime m'allonger
sur de gros oreillers confortables à 3 heures
de l'après-midi, j'aime regarder le soleil
à travers les feuilles d'un buisson au dehors
pendant que le monde extérieur
se tient à distance, je le connais si bien, toutes
ces pages sales, et j'aime m'allonger
le ventre tourné vers le plafond après avoir fait l'amour
tout coule tout est fluide
:
c'est si simple d'être simple
– vous laissez faire, c'est tout
ce qui est nécessaire.
mais la femme est étrange, elle est très
entreprenante
– merde! je ne peux pas dormir pendant la journée!
on ne fait que manger
! faire l'amour! dormir! manger! faire l'amour!

ma chère, dis-je, en ce moment il y a des hommes dehors
qui ramassent des tomates, des laitues, et même du coton,
il y a des hommes et des femmes qui meurent sous le soleil,
il y a des hommes et des femmes qui meurent dans des usines
pour rien, pour un salaire de misère…
je peux entendre le bruit des vies humaines taillées
en pièces…
ça y est, tu l'as, dit-elle
ton poème…

mon amour se lève du lit.
je l'entends dans l'autre pièce.
la machine à écrire est en marche.
je ne sais pourquoi les gens pensent que l'effort et l'énergie
ont quelque chose à voir avec
la création.

je suppose que dans les domaines de la politique, la médecine
l'histoire et la religion,

ils se sont trompés
aussi.

je me tourne sur le ventre et m'endors avec mon
cul vers le plafond, pour changer.




Charles Bukowski,
Brûlé dans l'eau noyé dans les flammes : poèmes 1955-1973,
trad. Christian Garcin,
Cassis Belli, 2023, 28€

vendredi 2 juin 2023

Les jambes croisées


AS GOD SAID,
CROSSING HIS LEGS,
I SEE WHERE I HAVE MADE PLENTY OF POETS
BUT NOT SO VERY MUCH
POETRY


Malgré les quelques anthologies parues récemment au Diable Vauvert, des 36 recueils de poèmes d'Henry Charles Bukowski, seuls 4 ont été traduits dans notre langue. Un jeune éditeur du côté de Cassis a confié la version française de 4 autres corpus à Christian Garcin. Le précieux et élégant volume prend le titre du dernier recueil, Brûlé dans l'eau noyé dans les flammes (poèmes 1955-1973). Notre reconnaissance sans limite à eux. Et à l'ami qui nous a signalé ce bijou. On y reviendra...

samedi 6 mai 2023

Pas moi

 

Anonyme


Qui écrira sur l'amour ? Pas moi. Oh non. Moi j'aime.


Alejandra Pizarnik, Journal II.
Années françaises (1960-1964)
,
trad. Clément Bondu.
Ypsilon, 2023

vendredi 5 mai 2023

A la sauvette

Bert Hardy

 

 

C'était une nuit merveilleuse dans l'ancien quartier espagnol
à deux pas du meublé qu'occupaient mes parents à ma naissance
Oui, Escudero, Belleville avait beaucoup changé.
C'était un hiver d'avant les téléphones dans la poche,
les algorithmes rimant nos amours,

l'intelligence artificielle anticipant nos pensées,
la reconnaissance faciale inspectant nos mouvements
et les seins en Silicon Valley…
Elle attendait au fond du bistrot, les yeux perdus dans un magazine féminin, certainement quelqu'un qui n'arrivait pas
quand au comptoir, je ne voyais rien, comme dans une chanson
de Joe Dassin,
embourbé dans les idées des autres, mots de nouvelles pages.
Ma seule attente était d'échapper à l'enfer où vivaient
toutes sortes d'hommes irrités et capricieux,
dérober à chacun de mes passages dans cette grande enseigne
de la culture de masse du ventre de Paris,

un ou deux bouquins au hasard,
les boire le soir dans un bar.

Fragile petite brune à peine sortie de l'adolescence,
mon innocente Nastienka espérait un premier chagrin d'amour comme on espère la révolution.
Six bières tièdes, quatre vodkas, deux vins chauds, une nouvelle russe et trois aphorismes franco-roumains durant,
elle a accordé quelques notes de sourire sans même penser à s'éclipser au sous-sol
histoire de solidifier son drame en cours,
tandis que je pérorais sans fin,
oubliant n'avoir rien avalé depuis le matin,
songeant que je n'avais partagé le lit d'une telle insolence depuis des siècles.
Elle était en manque de justice et de liberté,
exécrait ce monde qu'elle sentait basculer toujours un peu plus dans l'ignomie,
me contait sa peur des hommes,
moi, celle de l'inconnue,
et plus je me collais à elle sur la vieille banquette en skai rouge défoncée,
plus elle riait de
mon allure caricaturale et perdue –éperdue?, je n'ai pas bien entendu– d'artiste de la faim.
La tentation était grande pour nous deux de ne plus jamais dormir,
d'enfin passer à autre chose,

comme on écrit sur papier glacé entre deux publicités.
Le patron feignait de ne pas nous mettre à la porte lorsqu'elle m'a supplié à l'oreille de la raccompagner chez elle,
en grande banlieue.
Nous avons marché ivres main dans la main le long du fleuve gelé
désert à minuit en ces temps-là,
le printemps et le grand soir attendront,  s'emmitouflait-elle encore à l'autre bout de la ville,
m'offrant un dernier regard de fougue et de feu,
tout comme l'amour, pensais-je, en la voyant disparaître seule dans un taxi au cœur de notre nuit blanche.

Ce matin, trente ans plus tard,
j'ai craché à la sauvette
sur ce trottoir
où nous nous sommes soûls tenus la main,
parmi nos enfants zombifiés dans l'isoloir à codes barres,
connectés tatoués vidéo-surveillés
à mobilité douce et aux rêves monétisés,
aucun parfum de souffre ne faisait renaître la flamme,
aucun éclat de rire ne consolait tristesse.

 

 charles brun, love souvenirs flous d'un vieux con, tome III