mardi 18 juillet 2017

Une seule blessure sur Terre

Umberto Verdoliva via Pop9


J'ai quatre ans de plus que toi mais certes pas un équilibre
à toute épreuve. Pas très drôle d'être célèbre, n'est-ce pas. 
Je n'aurai jamais à apprendre cette leçon. Tu trouves la page 
arrachée d'un livre et la lis convaincu de peut-être découvrir 
le mytère du mot imprimé dans des phrases comme « l'été
approchait » ou « Gertrude le considéra d'un air perplexe ». Ta
Sagane, pure imposture. Poèmes d'amour à des filles imaginaires
vivant dans une campagne où tu n'allais jamais. Moi, j'ai voyagé
partout sans but précis. J'ai dépassé l'âge de l'amour, pas celui 
des poèmes d'amour. Je voulais tomber amoureux sur la côte de 
l'Equateur mais les filles étaient comme ci comme ça et il est
difficile de se doucher dans cette région. Contrairement à 
Killarney où je ne suis pas non plus tombé amoureux les filles 
avaient des dents splendides. Comme au cinéma, les Sud-Américianes
étaient des bombes, mais affligées de maladies endémiques.
Je ne suis pas tombé amoureux à Palm Beach ni à Paris.
Ni à Londres. Ni à Leningrad. Je désirais tomber amoureux
aux ballets mais j'étais assis trop loin de la scène pour
bien distinguer les visages. A Sadko une jolie fille
accompagnant un général ne m'a rendu aucun de mes regards.
En Normandie je suis tombé amoureux mais impossible de
me concentrer à cause d'une colite. Elle avait une manière 
de m'ignorer à laquelle on ne pouvait se tromper. 
Voilà pour une année d'histoires d'amour. Sauf à Key West
où il ne s'est absolument rien passé dans le genre romantique.
Vous comprenez peut-être pourquoi je bois et grossis. Quand
je pèserai cent cinquante kilos il n'y aura plus de problèmes
d'amour, seulement des problèmes de poids. Alors j'écrirai
des tonnes de poèmes d'amour. Et si elle me tapote le dos
un mètre cube de graisse ondulera. Hier j'ai bu 
une flasque d'alcool à cent degrés en regardant une photo de
ma soeur. Morte depuis dix ans. Montrez-moi une seule blessure
sur Terre guérie par l'amour. J'ai donné une livre de boeuf à
ma chienne mourante et je l'ai enterrée heureuse
dans la cour de la grange.



Jim Harrison, Lettres à Essenine, trad. Brice Matthieussent

lundi 17 juillet 2017

dimanche 16 juillet 2017

Au son de l'accordéon

Maurice Tabart via Semiotic apocalypse


à Dignimont

C'est au son de l'accordéon
Que Nénette a connu Léon
Et que j'ai rencontré Fernande.
Elle était mince, elle était grande :
Cheveux coupés, l'air d'un garçon.

Chacun sa part et sa légende.
J'ai pris Fernande un bon moment
Pour l'héroine d'un roman,
Mais aujourd'hui je me demande
Si c'était vraiment pour Fernande
Et non pas pour l'accordéon
Que mon coeur battait pour de bon.

Il jouait un air triste et tendre
Avec de longs gargouillements
Et l'extase jointe au tourment
Y faisait, pour qui sait entendre,
Tournoyer mille enchantements.

Qui veut aimer souffre d'attendre.
J'ai trop souffert à mes vingt ans
Pour qu'au musette, en l'écoutant,
L'accordéon qui tant est tendre

Et rauque inexorablement,
Ne me permette de comprendre
Désormais qu'il est l'instrument
Des poètes, des coeurs à prendre
Et de mes mauvais garnements.

Francis Carco, Petite suite sentimentale




samedi 15 juillet 2017

A poil





à James Boyer May, 13 décembre 1959

L’autre soir j’ai reçu la visite d’un éditeur et d’un auteur (Stanley McNail de The Galley Sail Review accompagné d’Alvaro Cardona-Hine) et le fait qu’ils m’aient trouvé négligé, la tête dans le cul, ne peut pas être entièrement de ma faute : le caractère de leur visite était aussi impromptu qu’un lâcher de bombe atomique. Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié devient une propriété publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité de prendre ses distances vis-à-vis d’une société sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ?
Il ne me semble pas que ce soit ignoble ou pédant d’exiger quelque liberté par rapport à l’esprit de clan malsain et la fraternité collante qui sévit dans beaucoup beaucoup de nos soi-disant publications d’avant-garde.


Charles Bukowski, Sur l’écriture,
trad.
Romain Monnery,
à paraître en septembre Au Diable Vauvert.

lundi 10 juillet 2017

A l'aventure


Et tu es revenue
me voici de nouveau
dans de beaux bras
j'ai tant espéré
transpiré ta froideur
le dos trempé
prenant l'hiver en grippe
la pluie ne cessera de tomber
il faut aérer
partir à l'aventure

rien n'arrive qu'on ne saurait rêver
j'ouvre un œil et
en grand la fenêtre
rue de la mélancolie
balance
une poignée de poings d'exclamation
en compagnie de notre
chère mélodie

souhaite à ce beau monde
une bonne réception
suit la dépouille d'un vieux clown
désespéré de ne t'arracher
que le souvenir du sourire
titubant
après le treizième verre
d'un poème bancal.
La vie éternelle
fut courte à tes côtés.

Charles Brun, Sans titre ni queue ni tête





samedi 8 juillet 2017

Rien



Dès que quelqu'un me parle d'élites, je sais que je me trouve en présence d'un crétin.
Cioran

Vocation


Alain Laboile via Flash of god

Très jeune, Alex Mayouque avait senti germer en lui une vocation de tueur en série. Il n’y avait aucune cruauté dans son cœur. Enfant, il n’arrachait pas les ailes des mouches et il n’enfonçait pas des brins de paille dans le derrière des abeilles pour s’amuser à les voir voler de travers. C’était un garçon charmant et travailleur, très assidu au catéchisme et féru de cantiques en latin. Il aimait beaucoup les grands airs de Jean-Sébastien Bach et pouvait interpréter à la flûte plusieurs compositions de Jean-François Couperin. Il connaissait la liste et les dates de tous les rois de France, de Clovis à Louis-Philippe Ier. Et il imitait à la perfection le coup de pinceau de Vincent Van Gogh. Jamais il ne lui serait venu à l’idée de prononcer un gros mot, même lorsqu’il était seul dans sa chambre.
Quand des amis de la famille ou ses professeurs lui demandaient quel métier il rêvait d’exercer plus tard, son honnêteté était tentée de confier qu’il voulait devenir tueur en série, mais quelque chose, qui ne procédait pas d’une disposition pour le mensonge, lui préconisait de répondre qu’il avait l’ambition d’être pompier ou professeur, voire avocat ou capitaine au long cours. C’est à cette minuscule cachotterie qu’il reconnut la solidité de sa vocation. A notre époque, beaucoup d’enfants rêvent de devenir tueurs en série, mais ils s’en vantent, ils en commandent la panoplie au Père Noël. Pour eux, ce n’est qu’un jeu parmi d’autres, entre frivolité et provocation. En vieillissant, ils se dirigent vers des professions qui offrent des débouchés salubres et des retraites confortables. S’ils avaient la vocation, ils la garderaient secrète, car la dissimulation constitue la première qualité d’un tueur en série...

Franz Bartelt, Le Bar des habitudes, Gallimard

vendredi 7 juillet 2017

Conseil d'ami



Allez au Tibet
faites du chameau
lisez la Bible
teintez vos chaussures en bleu
laissez-vous pousser la barbe
faites le tour du monde en canoë de papier
abonnez-vous au Saturday Evening Post
ne mâchez que du côté gauche de la bouche
épousez une unijambiste et rasez-vous avec un coupe-chou
et gravez votre nom sur son bras
brossez-vous les dents à l'essence
dormez toute la journée et grimpez aux arbres la nuit
faites-vous moine et buvez des chevrotines et de la bière
mettez la tête sous l'eau et jouez du violon
faites la danse du ventre devant des bougies roses
tuez votre chien
présentez-vous comme maire
vivez dans un tonneau
fendez-vous la tête avec une hachette
plantez des tulipes sous la pluie

Mais n'écrivez pas de poésie.


Charles Bukowski, in Avec les damnés,
sous la direction de John Martin, Grasset

mercredi 5 juillet 2017

Des hommes tristes



« Faites pas attention, monsieur. Par ici, ils ne sont pas tellement civilisés. »
L'homme fit celui qui en comprenait long, et il cligna les yeux. Nadège profita de ce semblant de complicité pour revenir lui faire face, de l'autre côté des pompes à bière. Elle gonfla la poitrine. Elle avait ce qu'il fallait. Certains soirs, il y avait des mains qui s'égaraient là-dessus. C'était trop tentant. Elle protestait, mais sans sévérité. Elle pouvait comprendre.
« Vous n'êtes pas de par ici, vous… », dit elle.
Les paroles lui avaient échappé. Sur le moment, elle s'en voulut. Elle posa sa main près de l'évier, dans un endroit froid qui la ramenait à la réalité. Il lui semblait, en effet, être saisie dans une sorte de fièvre où elle n'allait pas encore jusqu'à identifier la passion, mais elle n'était pas loin de croire qu'il s'agissait de cela ou de quelque chose d'approchant. 
« Je ne voulais pas être indiscrète, se reprit-elle aussitôt, comme pour effacer ce qu'elle venait de dire. Dans ce pays tout le monde se connaît, on connaît tout le monde, surtout dans un bistrot. On s'ennuie. On aime bien parler. Excusez-moi. »
L'homme hochait la tête. Il eut un sourire triste. Elle adorait les hommes tristes. Pour elle, un vrai homme devait être triste. Pas complètement triste. Pas un dépressif, par exemple. Elle en avait connu, qui larmoyaient dans leur verre de bière, qui inondaient le zinc, qui n'en avaient jamais marre de se plaindre. Des plaies. Un homme triste, c'est autre chose. C'est un homme qui cherche une consolation dans des sentiments toujours nobles. Elle en avait vu des échantillons au cinéma. Des types sur les joues desquels des larmes coulent pendant qu'ils font l'amour à la femme de leur vie. C'est beau. Des types qui regardent s'éloigner la femme de leur vie, dans un train ou à bicyclette, et qui versent une larme. C'étaient des images qui la bouleversaient. Elle n'avait jamais eu qu'un rêve, elle, dans cette campagne coupée en deux par le canal, devenir un jour la femme de la vie d'un homme triste…

Franz Bartelt, Le Bar des habitudes, Gallimard

samedi 1 juillet 2017

Un autre homme


Paul Nougé via Kvetchlandia

Je sais très bien que je suis une ordure, un lâche, et alcoolique, violent, intolérent, extrêmiste, prétentieux, vulgaire, fils de rien, hautain, grossier, inadapté, toujours un pet de travers, inculte, pauvre, épileptique, lunatique, amnésique, mauvais amant, coureur de jupes, violeur de poules, juif errant, imposteur, prophète de comptoir, toxicomane, raciste, misogyne, maquereau, sans humour, radin, calculateur, infidèle, intéressé, macho, mou du genou, hargneux, bougon, bagarreur, flemmard, traître, rancunneux, mufle, beauf, dépourvu d'esprit, un salaud comme on en fait peu. Je sais aussi que je ne t’apprends rien. Alors, je vais te dire un truc. Si tu penses vaguement faire de moi un autre homme en voulant m'épouser, tu peux aller te faire foutre !

Charles Brun, Textes inédits à voix basse

jeudi 29 juin 2017

Coke en stock

Helmut Newton


David Carr s'est effondré en pleine salle de rédaction du New York Times il y a deux ans, à neuf heures du soir.  Il est mort lorsque l'ambulance est arrivée à l'hôpital Roosevelt. Il avait 58 ans. Après avoir survécu à son addiction à l'alcool et à la drogue, il s'était sorti d'un cancer du poumon. Au moment où il s'est écroulé près de son bureau, c'était un journaliste célèbre. Le New York Times l'avait embauché en 2002 malgré un sombre passé constitué de chutes et de licenciements. Il écrivait des articles et des reportages autour des médias. Dans la nécrologie publiée par son journal, le directeur de la publication, Arthur Sulzberger Jr., affirmait que Carr avait été l'un des journalistes les plus talentueux ayant jamais travaillé au sein de cette rédaction, dont il était un leader.
En 2008, Carr publia La Nuit du revolver, édité en Espagne par Libros del KO. Plus que des mémoires, c'est un vrai reportage sur sa descente aux enfers. Carr mène l'enquête et ne tait aucun détail. Il ne s'est pas contenté de ses souvenirs, mais a scruté les pires années de sa vie à travers des centaines d'entretiens, de dossiers médicaux, de documents légaux, de journaux et d'informations publiées à l'époque. En parvenant au bout de son récit, dont il émerge en homme nouveau, il admettait : « Je mène aujourd'hui une vie que je ne mérite pas, mais nous sommes tous sur terre avec une sensation d'imposture ».
Au début, le rédacteur-en-chef de la revue économique de Mineapolis, dans laquelle il est à l'essai, le convoque dans son bureau et lui explique qu'il peut se relever, faire une cure et préserver son emploi, ou ne rien faire et être licencié. Mais il a besoin d'une réponse. Nous sommes en 1987, et la veille au soir, jour de la saint-Patrick, Carr a fait honneur à ses origines irlandaises, quittant son travail « en pleine journée pour fêter mon héritage génétique à coups de bière verte et de whisky Jameson. Et de cocaïne. Des tas et des tas de cocaïne ». Aussi, préféra-t-il être renvoyé. Il aimait le journalisme, mais s'adonner à la coke, à l'alcool et faire le con lui semblait à cette époque « faire également partie de mon boulot ». Son licenciement fut une libération et il alla la fêter avec son ami Donald. Quand il apprit ce qui s'était passé, celui-ci trouva les mots pour le consoler : « Qu'ils aillent se faire foutre ! » Et ils s'envoyèrent quelques lignes. 
Ils s'engouffrèrent dans la nuit. Carr se souvient d'une engueulade à propos d'une bagarre dans un bar dont ils furent expulsés. Et du moment où le journaliste coinça son ami sur le capot de la voiture, celui-ci décidant de partir seul et de le laisser avec 34 centimes en poche. Peu après, il reçut un appel. C'était Carr : « J'arrive ». Donald lui ordonna de ne rien en faire. Dans le cas contraire, il l'attendrait un revolver à la main. « Ah oui ? Eh bien alors, je viens », prévint Carr qui, à son arrivée, essaya de défoncer la porte à coups de pied. Donald sortit enfin, « respectant sa parole, un revolver à la main ». Il lui dit qu'il allait appeler la police. «Vas-y ! Appelle-les, fils de pute ! Appelle-les ! Appelle ces sales flics ! », répondit Carr qui, entendant les sirènes, décida de rentrer chez lui.
Ce fut l'une des pires journées de sa vie, mais pas la pire. Il restait encore un an, alors qu'il était marié avec une dealeuse et père de deux jumelles, pour que sa vie touche vraiment le fond. C'est arrivé un soir où il sortit chercher de quoi se shooter. Il ne voulait pas laisser ses filles toutes seules chez lui, mais ne voulait pas non plus renoncer à la drogue, aussi les emmena-t-il avec lui. Il les abandonna dans la voiture, pensant qu'il serait de retour dix minutes plus tard. « Dieu ne manquerait pas de prendre soin d'elles en mon absence », raconte-t-il dans son livre, et il entra chez son dealer, d'où il ne sortit que des heures plus tard, défoncé. Dieu avait pris soin des filles, apparemment, car elles respiraient, « mais à cet instant, je décidai de ne plus être cet homme-là ».
Presque vingt ans plus tard, en 2006, alors qu'il était devenu la vedette du New York Times, Carr retomba sur Donald. Il évoqua avec lui la nuit du revolver. Donald se souvenait des faits, tels qu'ils étaient décrits, exceptée cette histoire de revolver. « Je n'ai jamais possédé d'arme. C'est peut-être bien toi qui en avait une ». Le livre justement tente de faire la lumière sur le propriétaire du revolver. 


Juan Tallón, chronique de "Restez bourrés",
parue dans El Progreso, le 12 juin 2017. (traduction maison)
A noter que la version française de La Nuit du revolver
a paru cette année chez Séguier.

Entourloupes



Auréolé d’une élection remportée avec trois millions de suffrages de moins que sa concurrente, le président Donald Trump a choisi l’Arabie saoudite pour y dénoncer l’absence de démocratie… en Iran. Puis, à Miami, devant des rescapés d’une équipée militaire ratée montée en avril 1961 par la Central Intelligence Agency (CIA) contre le gouvernement de Fidel Castro, il a prétexté la « liberté du peuple cubain » pour durcir les sanctions américaines contre la population de l’île.
En matière de célébration équivoque de la démocratie, le cycle électoral français qui vient de s’achever n’est pas aussi burlesque que ces deux exemples. Toutefois il s’en rapproche…
La suite, c'est l'édito de juillet de l'ami Halimi et c'est à lire ici.

Vérités


via Louxo's enjoyables

Un grand penseur est toujours des plus réservés quant à la valeur des vérités qu'il suggère, alors qu'un philosophe médiocre se reconnaît, entre autres choses, à ceci qu'il demeure toujours persuadé de la vérité des inepties qu'il énonce.

Clément Rosset, Le Principe de cruauté, Minuit

lundi 26 juin 2017

Dernière lueur





Le crépuscule du soir arrive. Tout à l'heure un peu de pluie
est tombée. Tu ouvres un tiroir et y trouves
la photo du type, sachant qu'il a seulement deux ans
à vivre. Lui ne le sait pas, évidemment,
c'est pourquoi il peut poser devant l'appareil.
Comment saurait-il ce qui s'enracine dans sa tête
à cet instant ? Si l'on regarde vers la droite
à travers les branches et les troncs d'arbres, on peut apercevoir
les taches cramoisies des dernières lueurs du couchant. Pas d'ombres, ni
de demi-ombres. Un calme plat, humide…
Le type continue de poser. Je remets la photo
à sa place avec les autres et reporte
mon attention sur les dernières lueurs derrière les crêtes lointaines,
la lumière dorée sur les roses du jardin.
Puis, c'est plus fort que moi, je jette de nouveau un regard
à la photo. Le clin d'œil, le large sourire,
la cigarette canaille au coin des lèvres.



Raymond Carver, Poésie, Œuvres complètes 9, Ed. de l'Olivier,
trad. Jacqueline Huet, Jean-Pierre Carasso et Emmanuel Moses

samedi 24 juin 2017

Allez, viens

Charles Laurier Dufour via semiotic apocalypse


…je remarque que je me rends parfois chez les bonnes putes, et j'emploie ce mot dans son sens le plus noble, avec toute mon estime et ma gratitude, lorsqu'on prend soin de moi. Je me sens soudain au complet quand j'ai deux bras de plus. Il y en a une, Marlyse, qui me regarde dans les yeux, lorsqu'elle s'enroule autour de moi, et qui me dit :
- Mon pauvre chéri.
J'aime. J'aime qu'on me dise mon pauvre souris… chéri, je veux dire. Je sens que je fais acte de présence.
Elle ajoute souvent :
- Enfin, tu as un regard. Au moins, avec toi, on se fait regarder. C'est pas seulement l'endroit. Allez, viens que je te lave le cul.

Emile Ajar, Gros Câlin

vendredi 23 juin 2017

Bénéfices publics

Mary Ellen Mark via Flash of god

...Nous apprenons à brider notre volonté et à contenir nos actes dans les limites de l’humanité bien avant de pouvoir soumettre nos sentiments et notre imagination à la même douceur. Nous renonçons à la démonstration extérieure, à la violence grossière, mais nous ne pouvons nous défaire de l’essence ou du principe de l’hostilité. Nous n’écrasons pas le pauvre petit animal (cela semble si barbare et misérable !), mais nous le regardons avec une sorte d’horreur mystique et de répugnance superstitieuse. Cela demandera une autre centaine d’années de bons écrits et de réflexion intense pour nous guérir de ce préjugé et pour que nous ressentions à l’égard de cette race de mauvais augure un peu du « lait de l’humaine tendresse » plutôt que son caractère farouche et son venin.
La nature, à y regarder de plus près, semble faite d’antipathies : sans quelque chose à haïr, nous perdrions le ressort même de la pensée et de l’action. La vie se changerait en une mare stagnante si elle n’était agitée par les intérêts discordants et les passions déréglées des hommes. Le clair rayon de notre destinée devient plus brillant (ou simplement visible) lorsque l’on rend tout ce qui l’entoure aussi sombre que possible ; c’est d’ailleurs ainsi que l’arc-en-ciel dessine sa forme sur les nuages. Est-ce de l’orgueil ? Est-ce de l’envie ? Est-ce la force du contraste ? Est-ce faiblesse ou méchanceté ? Toujours est-il qu’il existe dans l’esprit de l’homme une affinité secrète avec le mal, une aspiration vers lui, et que l’on prend un plaisir pervers mais bienheureux à être méchant, car c’est une source de satisfaction qui ne s’épuise jamais. La bonté pure devient vite insipide, manque de variété et de flamme. La souffrance est une amère douceur dont on ne se rassasie jamais. L’amour, avec un peu de laisser-aller, tourne vite à l’indifférence ou au dégoût : seule la haine est immortelle. Ne voyons-nous pas ce principe partout à l’œuvre ? Les animaux se harcèlent et se tourmentent impitoyablement les uns les autres ; les enfants tuent les mouches pour s’amuser ; chacun considère les accidents et les délits dans le journal comme le meilleur de la farce ; une ville tout entière accourt pour assister à un incendie, et les spectateurs ne se réjouissent nullement de le voir éteint. Tant mieux qu’il le soit, mais cela diminue l’intérêt, et nos sentiments ont plus à voir avec nos passions qu’avec notre jugement. Pleins d’un brûlant enthousiasme, des hommes s’assemblent en foule pour voir représentée une tragédie ​; mais comme le fait observer Mr Burke, si une exécution avait lieu dans une rue voisine, le théâtre ne tarderait pas à se vider. Un chien inconnu dans un village, un idiot, une folle sont pris à partie et malmenés par l’ensemble de la communauté. Les dommages publics sont en quelque sorte des bénéfices publics...

William Hazlitt, Du plaisir de haïr,
trad. Patrice Oliete Loscos, éd. Allia

jeudi 22 juin 2017

Des milliers de fois


via abandonedography


Des milliers de fois le même regard
À travers la fenêtre de mon bout de monde
Un pommier dans sa pâle verdure
Et au-dessus des milliers de bourgeons,
Ainsi appuyé au ciel,
Un ruban de nuages très étendu...
Les cris des enfants dans l’après-midi,
Comme si le monde n’était qu’enfance ;
Une voiture roule, un vieux se tient debout
Et attend que sa journée passe,
Légère, de la cheminée sur le toit,
Notre fumée suit les nuages...
Un oiseau chante, et deux et trois,
Le papillon s’envole rapidement,
Les poules mangent, les coqs chantent,
Oh oui, seuls des étrangers passent
Sous le soleil, d’année en année
Devant notre vieille maison.
Le linge flotte sur la corde
Et là-bas un homme rêve du bonheur,
Dans la cave pleure un pauvre hère,
il ne peut plus chanter de chansons...
il en est à peu près ainsi le jour,
Et chaque nouveau coup de cloche
Porte, mille fois, le même regard,
À travers la fenêtre de mon bout de monde...


Thomas Bernhard, Sur la terre comme en enfer,
trad. Susanne Homme, Ed. La Différence

mercredi 21 juin 2017

Enfermés


Des machines à calculer, les hommes ne sont rien d'autre. Le monde ne sera bientôt plus qu'un unique ordinateur. Il ne nous sert à rien de ne pas y prendre part, nous sommes enfermés dans tout et nous ne pouvons plus en sortir.

Thomas Bernhard

mardi 20 juin 2017

Qu'est-ce qui vous amène ?


Nous pas bouger


Il y a quelques jours, en mettant de l'ordre en prévision de l'arrivée du chat, j'ai exhumé du pied du lit quelques ouvrages acquis ces derniers temps. J'ai ainsi remis la main sur un bijou signalé par ce cher yéti, l'ai dépoussiéré et emporté hier à l'hôpital. Et ce fut un régal – sa lecture, pas le séjour sur lequel je reviens sous peu… Il s'agit – le livre – d'un recueil de trois essais de l'Anglais William Hazlitt, intitulé La Solitude est sainte. L'un de ces textes est consacré à la notion de la vie à part soi. Extraits : 
Ce que j’entends par « vivre à part soi », c’est vivre dans le monde sans dépendre du monde : c’est comme si personne ne savait qu’un tel individu existe, et que l’on souhaite que personne ne le sache ; c’est être un spectateur silencieux du formidable spectacle qui s’offre à vous, et non un objet d’attention et de curiosité ; c’est s’intéresser profondément et passionnément à ce qui se passe dans le monde, mais sans éprouver la moindre envie de s’y faire accepter ou de s’y mêler. C’est une vie telle qu’on s’attendrait de voir mener par un esprit pur, et un intérêt tel qu’il pourrait en porter aux affaires des hommes, calme, réfléchi, passif, distant, touché de compassion par leurs peines, souriant sans amertume à leur sottise, partageant leurs affections, mais sans être dérangé par leurs passions, ni rechercher leur attention, ni leur venir une seule fois à l’esprit. Celui qui vit sagement à part soi et selon son cœur observe l’agitation du monde par les interstices de sa retraite et ne veut pas se mêler à la cohue. « Il entend le tumulte et ne bouge pas ».
(...) Cette sorte d’existence rêveuse est la meilleure. Celui qui y renonce pour se mettre en quête de choses concrètes troque en général sa tranquillité contre des déceptions sans cesse renouvelées et de vains regrets. Son temps, ses réflexions et ses sentiments ne lui appartiennent plus (…) au lieu d’ouvrir ses sens, son intelligence et son cœur à l’étoffe resplendissante de l’univers, il tient un miroir déformant devant son visage, où il peut admirer sa propre personne et ses prétentions, et se contente de jeter des coups d’œil obliques pour voir si d’autres ne sont pas aussi en train de l’admirer. Il n’existe plus à travers l’impression qu’exerce sur lui « la juste variété des choses », adoucie et atténuée par la contemplation habituelle, mais à travers le sentiment fébrile de sa propre suffisance de parvenu. En s’appliquant à truquer les données, il s’est devenu l’esclave de l’opinion…

William Hazlitt, La Solitude est sainte,
trad. Lucien d'Azay, Quai Voltaire

dimanche 18 juin 2017

Fréquemment


Jerry Berndt via Pop9




Pour Vicente Llorente

Les jours normaux

Ils arrivent
et repartent sans faire de bruit
– comme de bons
clients –
puis le temps
les confond dans le souvenir
et tu ne sais même plus
si ce lundi était un jeudi
ou le contraire.

Ne te laisse pas berner,
ils ne sont pas aussi insignifiants
qu'ils en ont l'air :
          fréquemment ils en finissent
avec l'amour.


Karmelo C. Iribarren,
La Ciudad, Antología poética 1985-2014

traduction maison (close)