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mercredi 30 septembre 2026

A ta recherche



Je me glisse dans ces pages ; la nuit s’ouvre et le visage d’une femme m’attire. Je m’avance vers elle ; j’entre dans sa chambre : elle disparaît. Est-ce que je la connais ? Il me semble que oui ; il me semble aussi qu’elle m’est inconnue : ce n’est pas contradictoire (je ne sais pas qui elle est / je ne connais qu’elle). La présence et l’absence sont une même chose : j’avance en fermant les yeux, et pourtant je vois. Des images s’allument en noir et blanc : elles m’accueillent. Je me laisse faire, comme si cette femme me tenait par la main (« Tenir quelqu’un par la main est ce que j’ai toujours attendu de la joie »). La nuit se photographie, la nuit s’écrit, nous avançons elle et moi (la nuit ? la femme ?) comme des amants qui se fichent du temps et de l’espace. Je marcherai toujours à ta recherche, même en rêvant, j’irai par des couloirs qui mènent à ton ombre, je serai toujours en feu pour toi.

Elle n’attendait personne, elle ne faisait que lire. 


 

A l'aide de son appareil argentique, l'excellente photographe Carole Bellaiche est partie à la recherche d'un jeune couple. Sa quête, sous influence peréquienne, l'a menée de Paris à la Tunisie, terre de ses parents. Sa rencontre avec le romancier Yannick Haenel a mis des mots sur cette fiction poétique. 

 

L'ouvrage, publiée par Gallimard, sera disponible dès demain chez les meilleurs trafiquants de livres. 

 

Pour celles et ceux qui ont le malheur d'habiter la région parisienne, 
consolez-vous, vous pourrez rencontrer l'amie Carole 
et lui demander un petit hommage personnalisé 
samedi prochain, à partir de 16 heures, 
à la Nouvelle chambre claire 
(3, rue d'Assas, dans le 5e, 
métro Jussieu ou Cardinal-Lemoine)

mardi 18 février 2025

Absence


Willy Ronis


J'apprends ce matin que la librairie Gibert de Vaulx-en-Velin vient d'être placée en redressement judiciaire, avec un déficit de 598 000 €. Errant hier à l'une des adresses parisiennes du groupe, j'ai été frappé par les prix bien peu modérés de leurs bouquins d'occasion. J'ignore s'il faut établir une corrélation entre ces deux érections.
Toujours est-il qu'en déambulant rayon poésie, je suis tombé sur cette ancienne édition de poche des Rois mages de Frénaud.


A l'intérieur, entre deux poèmes, cette sorte de mot d'excuse pour justifier un manque de dédicace, l'auteur s'étant prétendument absenté de la capitale…


Cette édition date de 1987. On peut aisément imaginer qu'André Frénaud, s'absentant définitivement six ans plus tard, ou son attaché de presse, se livrait à ce type de facétie afin de se débarrasser de certains fâcheux  – collègues, journalistes, vagues connaissances…
La carte se trouve à la jonction de la page 66 et de sa voisine, la 67. Elle y restera. Le premier poème est intitulé "Réveil", le second, "La création de soi". 

 

Le sein, émouvant d'être celé
– Ne découvre pas la dormeuse !

Quand les éponges du sommeil ont dégorgé
tous leurs vers, puis les ont rapatriés
dans les cages  de la cervelle,
cire marine des abeilles de nuit,
le grondement s'arrête au cri du réveille-matin.

Elle apparaît ornée de si doux rivages.

– Esssuie ton crâne après rêver.

Après boire, c'est l'apothéose !

 

 ***

 

Mes bêtes de la nuit qui venaient boire à la surface,
j'en ai harponné qui fuyaient
je les ai conduites à la maison.
Vous êtes ma chair et mon sang.
Je vous appelle par votre nom, le mien.
Je mange le miel qui fut venin.
J'en ferai commerce et discours si je veux.
Et je sais que je n'épuiserai pas vos dons,
vermine habile à me cribler de flèches.


 

 

mardi 23 juillet 2024

Rouge !

Alain Auboiroux



La nuit a toujours le goût du vin rouge, du beaujolais de préférence, c’est une opinion toute personnelle d’accord, mais je ne peux pas entrer dans un bistrot ouvert le soir sans qu’immédiatement mon verre soit là, servi sur le zinc. Dans des cas semblables, le vin rouge a une importance énorme. Les vrais buveurs de vin rouge se retrouvent toujours la nuit, personne n’a jamais pu en expliquer la raison.

L’« âme du vin » au fond n’est pas tellement une rigolade, c’est mieux que ça, comme un trait d’union entre deux hommes, une sorte de rite secret, de prière, jamais à sens unique. Certes, il y a des castes, des catégories, des grades si l’on veut, toute une hiérarchie de buveurs, ceux qui le sont, ceux qui y viennent, ceux qui y restent, tout cela mêlé, juxtaposé, groupé, retrouvé sous un uniforme sans couture, sans galon, mais de couleur toujours identique. Le vin est l’uniforme d’une sorte de légion de la grande ville – en argot, un litre s’appelle aussi un légionnaire, c’est tout dire.

 

Robert Giraud, Le Vin des rues,
rééd. Le Dilettante, 2017

mardi 2 juillet 2024

On s’ennuiera plus tard

 

Marcel Bovis



Ivrogne, c’est un mot qui nous vient de province
Et qui ne veut rien dire à Tulle ou Châteauroux,
Mais au cœur de Paris je connais quelques princes
Qui sont selon les heures, archange ou loup-garou
L’ivresse n’est jamais qu’un bonheur de rencontre,
Ça dure une heure ou deux, ça vaut ce que ça vaut,
Qu’il soit minuit passé ou cinq heures à ma montre,
Je ne sais plus monter que sur mes grands chevaux.

Ivrogne, ça veut dire un peu de ma jeunesse,
Un peu de mes trente ans pour une île aux trésors,
Et c’est entre Pigalle et la rue des Abesses
Que je ressuscitais quand j’étais ivre-mort…
J’avais dans le regard des feux inexplicables
Et je disais des mots cent fois plus grands que moi,
Je pouvais bien finir ma soirée sous la table,
Ce naufrage, après tout, ne concernait que moi.

Ivrogne, c’est un mot que ni les dictionnaires
Ni les intellectuels, ni les gens du gratin
Ne comprendront jamais… C’est un mot de misère
Qui ressemble à de l’or à cinq heures du matin.
Ivrogne… et pourquoi pas ? Je connais cent fois pire,
Ceux qui ne boivent pas, qui baisent par hasard,
Qui sont moches en troupeau et qui n’ont rien à dire.
Venez boire avec moi… On s’ennuiera plus tard.

Bernard Dimey, Je ne dirai pas tout,
Christian Pirot éditeur




mardi 12 mars 2024

Corazón loco

Daniel Kramer

 

il se souvient soudain
de cette chanson
du jeune robert zimmerman
pas le titre mais
peu importe
tous ses vieux 33 tours
il les a un jour
de déménagement
balancés

il disait le sang qui se fond
dans la boue
voir à travers les eaux
qui s'écoulent dans nos égouts
and I hope that you die
and your death'll come soon

les temps ont changé

à cette époque
nous brocardions
les chansons sentimentales

à travers le mur de la cuisine
lui parviennent les vocalises
de sa voisine
les notes d'un piano
mal accordé

il aimerait simplement
en cet après-midi de pluie
avant les chambardements
annoncés
entendre une dernière fois
les boléros d'avant-guerre
que sa mère chantait
et dont enfant il riait

 

 charles brun, sin remedios

 

samedi 4 novembre 2023

Lumières et ombres à Paris

L'Atelier-Galerie Taylor, à Paris, nous propose de revoir bientôt une exposition datant de 1995 et signée par l'amie Carole Bellaïche, une démarche rare pour un travail qui ne l'est pas moins.
A noter qu'Hervé Baudat lui aussi exposera.
On y sera. Et on y reviendra...

 


vendredi 28 avril 2023

Qui est absent ?

 

Alfredo Camisa

En novembre 1960, Alejandra Pizarnik a 24 ans et vient d'arriver à Paris. L'Argentine y restera quatre années. Le deuxième volume de son Journal, qui couvre cette période, vient d'être publié par les inestimables éditions Ypsilon, chez qui est disponible l'ensemble de l'œuvre de cette chère Flora.

On dit que, quand la mort approche, le passé fait irruption et se répand dans la mémoire comme un sac de pierres qui soudain se casse. Alors, cette nuit, j'ai vu et j'ai su de vieilles choses : partout où je me voyais, je souffrais. Je souffrais comme on respire. Pourquoi est-ce que je souffrais ? La même chose que maintenant : douleur d'absence. Qui est absent ? Je ne sais pas, mais il y a quelqu'un qui manque. Je suis venue en Europe pour chercher qui me manque. Mais que peut une jeune femme seule dans un monde grand ? Et comment et par où commencer à chercher. Tout ça, c'est de la folie. La folie commence quand les désirs les plus profonds veulent se réaliser…

 

 

Alejandra Pizarnik,
Journal II. Années françaises (1960-1964),
traduction et postface, Clément Bondu.

mercredi 12 avril 2023

Le retour du printemps


Nous accueillerons enfin le printemps (franco-suédois) à partir de demain et jusqu'au 6 mai, dans le sixième arrondissement de Paris, à la Galerie Thomé. Qu'on se le dise...

 


 

samedi 8 avril 2023

Mœurs dissolues

Sabine Weiss

 

Le deuxième volume de l'excitante collection Paris perdu des éditions L'Echappée est la réédition du dernier roman d'Eugène Dabit, La Zone verte, paru en 1935 chez Gallimard, et dont voici l'intriguant et réjouissant incipit :

Au carrefour du boulevard Barbès et du boulevard Rochechouart, en face de la sortie souterraine du métropolitain, un manchot qui vend L'Ami du peuple s'est installé ; puis vers neuf heures, une grosse bonne femme, avec un panier empli de fleurs et de feuillages. Peu à peu la bouche de métro cesse de rejeter par fournée des voyageurs ; sur le viaduc, que suit une ligne aérienne, les rames circulent à intervalles plus espacés et leur roulement sourd n'interrompt point la conversation animée du vendeur de journaux et de la marchande de fleurs. Chaque matin, ils se retrouvent à leur poste ; ils discutent : du temps, de leur commerce. Aujourd'hui, il s'agit des mœurs dissolues qui furent celles des années de guerre.

« Je vous dirais pour conclure que j'ai connu une petite qui a été très régulière, affirme la bonne femme. Seulement, lorsque son mari est revenu, il lui a dit : “ Toi, si tu t'as pas couché avec un type, c'est que t'as pas pu. ” Voilà les hommes ! »

 


samedi 18 mars 2023

Au détour d'une rue

René Groebli

Ses amis mousquetaires de la Butte se nommaient Francis Carco, Pierre Mac Orlan et Roland Dorgelès. André Warnod fut tour à tour dessinateur, journaliste, essayiste, critique d'art. Les éditions l'Echappée ont l'excellente idée de lancer une nouvelle collection, Paris Perdu, dont le premier titre sera la réédition des Plaisirs de la rue, recueil de chroniques de Warnod, daté de 1920. Dans son texte intitulé Comment Paris reçoit les rois, le Vosgien semble regretter que les traditions se perdent. Nous aussi.

Pour recevoir Marie d'Angleterre, les rues étaient tendues de riches broderies et de tapisseries aux couleurs voyantes ; des surprises de toutes sortes étaient préparées à chaque carrefour. À la fontaine du Ponceau, il y avait un jardin orné de lys et de roses vermeilles et « dedans ledit jardin étaient trois jeunes pucelles nommées Beauté, Lyesse et Prospérité ». À la porte aux Peintres, se trouvaient cinq autres pucelles, « c'est assavoir France, Pax, Amitié, Confédération et Angleterre ». À l'arrivée du cortège, le roi David parut parmi ces filles, les plus belles qu'on eût trouvées et qui étaient nues. Il donnait la main à la reine de Saba, « laquelle reine portait la Paix à baiser au roy, lequel la remerciait humblement ».
Qu'aurait dit le président Wilson si, en avril dernier, lui fussent apparues, au détour d'une rue, un groupe de belles filles semblablement dévêtues
 ? Mais les gens de ce temps-là ne s'en scandalisaient pas et l'on voyait très bien sur une même place des sirènes toutes nues, fredonnant des bergerettes, tout près d'un tréteau où le Christ expirait entre deux larrons.
 

André Warnod, Les Plaisirs de la rue, 1920,
rééd. L'Echappée, 2023

samedi 24 décembre 2022

La grande révolte



Fidèle à son mot de désordre —Après le film, vous avez la parole —, La Grande Distribution organise depuis quelques années des « discussions citoyennes » dans les salles de cinéma et lance du 12 au 15 janvier prochain à Paris (l'hiver s'annonce chaud) son premier festival, en collaboration avec Mediapart. 

Au programme : 12 films (dont un docu espagnol sur Julian Assange), 12 débats, des tables rondes, des soirées festives, dont un incontournable karaoké, un stand librairie...

Les parrains-vedettes du festival ont pour nom Guillaume Meurice (humoriste), Valentine Oberti (journaliste), l'ami David Dufresne (qu'on ne présente plus), Monique Pinçon-Charlot (sociologue) et Mathilde Larrère (historienne).  Que du beau monde... 

On ira donc s'amuser, les occasions sont rares, et se révolter au mythique Saint-André des arts, au 38 de la rue du même nom (et vice-versa), dans le 6e arrondissement.




vendredi 21 octobre 2022

On verra bien

Jean Laurent
 

 

A Madrid, lorsqu'il me prend d'entrer dans un restaurant ou un bar, je suis invariablement accueilli en anglais. Les premiers temps, j'étais étonné, voire froissé, mais j'ai fini par me faire une raison. Je n'ai pas l'air de mes origines. Depuis hier soir, je suis de nouveau désorienté. Le même phénomène vient de se produire à Paris – ville de ma naissance – lorsque, surpris par l'orage, j'ai trouvé refuge dans une banale brasserie. Serais-je en fait un livre ouvert dans lequel tout un chacun reconnaît l'indécrottable dilettante, le sempiternel touriste ? Ce matin, j'ai pris un billet pour l'Australie. On verra bien.

 

charles brun, sin rumbo


lundi 15 novembre 2021

25 boulevard Beaumarchais


« C’est là que j’ai commencé à photographier, que j’ai appris la lumière, les ambiances, la lumière directe, le contre-jour, la mise en scène de mes modèles dans tous les coins de l’appartement, les perspectives, et où est née cette passion pour les maisons, les lieux, qui deviennent des décors, comme s’ils appartenaient plus à un monde de fiction qu’au réel. »
L'amie Carole Bellaïche propose à partir de jeudi prochain une déambulation dans les pièces de l’appartement parisien du boulevard Beaumarchais dans lequel elle a passé enfance et adolescence et effectué ses premiers pas de photographe. 

 


Des cartons entiers de tirages et de négatifs couleur et noir et blanc ont survécu aux déménagements et autres aléas de la vie. L'exposition sera composée de recherches personnelles, quelques pages d’albums et les clichés de modèles recrutés sur les bancs du collège ou dans la rue, ainsi que quelques uns des comédiens que Carole Bellaïche fit venir dans l'appartement familial – l'éminente photographe travaillera longuement pour Les Cahiers du cinéma… 
Un beau livre publié par les éditions Revelatoer accompagne cette exposition.
 
 Galerie XII
14, rue des Jardins Saint-Paul
75004 Paris
01 42 78 24 21

vendredi 18 juin 2021

Pierre noire sur une pierre blanche

Jules Gervais-Courtellemont




Je mourrai à Paris par un jour de pluie,
un jour dont j’ai déjà le souvenir.
Je mourrai à Paris – et c'est bien ainsi –
peut-être un jeudi d'automne, comme celui-ci.

Ce sera un jeudi, car aujourd’hui jeudi,
que je prose ces vers, mes os me font souffrir
et de tout mon chemin, jamais comme aujourd’hui
je n'avais su voir à quel point je suis seul.

Cesar Vallejo est mort, tous l'ont frappé
tous sans qu’il leur ait rien fait ;
frappé à coup de trique et frappé aussi

à coups de corde ; en sont témoins
les jeudis et les os humérus,
la solitude, les chemins et la pluie...

 

Cesar Vallejo, Poèmes humains,
trad. François Maspero, ed. Le Seuil

 

jeudi 20 juin 2019

Cinéma et tortillas


C'est donc en cours depuis 3 jours – où avais-je la tête ?
avant-premières, films rares, rencontres
et hommage au précieux Sergi López en sa présence, ce dimanche
programme complet ici
et si vous n'aimez pas le cinéma,
vous pouvez toujours vous inscrire au concours de tortillas

 

mardi 18 septembre 2018

A la maraude


Christophe Lecoq


nous respirons le même air vicié
nous parlons la même langue
mêmes mœurs
mêmes distractions
mêmes soucis
nous tournons en rond
ce que l'on appelle une patrie
né ici, mort là
grand bavardage entre-temps

Remarquable recueil publié par les éditions des Cendres et l'Enssib, dans la collection Cas d'école, Paris à la maraude impressionne et réjouit. Il est constitué d'une partie des archives d'Henri Calet, déposées en 1970 à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet par Christiane Martin du Gard, dernière compagne de l'auteur de Monsieur Paul. Impresionnant car c'est un beau fatras de documents de toute sorte (programmes de cabarets, cartes postales, coupures de presse, collection de citations en provenance d'ouvrages documentaires sur Paris et le petit peuple par exemple, mais aussi d'œuvres littéraires, photos personnelles dentelées de blanc…, et bien entendu des feuillets de notes et de textes souvent incomplets, chargés d'une poésie drôlement désespérée…)
Réjouissant car tout cela dormait depuis belle lurette sur des étagères et que l'on peut ainsi percevoir le projet fou sur lequel Calet travaillait au cours de ses dernières années, un livre en limaçonnage sur la capitale, à pied, en métro ou en bus, seul ou accompagné, au cœur et à la périphérie d'une ville qui n'existe plus. Epuisé par les péripéties d'une existence chaotique et sans le sou, d'une santé fragile, multipliant les piges pour quotidiens et magazines, Calet ne parviendra pas au bout de cette dernière aventure littéraire dont on peut désormais se faire une idée.
Certes, ça coûte un bras, 32 euros, mais rares sont les ouvrages offrant cette qualité de fabrication et d'édition – passionnante et passionnée préface de Michel P. Schmitt, qui par ailleurs prépare une bio de Calet. En somme, à peine le prix de deux bouquins de rentrée littéraire barbants, gerbants et surmédiatisés, pour cent fois plus de littérature et de bonheur !

Grand merci à l'inestimable L.W.-O. de m'avoir signalé cette publication…

vendredi 1 décembre 2017

Jeunes filles



On est en 1978. Carole Bellaïche a 14 ans. Elle est en seconde. Elle se lance avec ferveur dans le projet de photographier certaines filles de sa classe, un acte d’emprise sur celles qu’elle juge les plus belles. Elle les maquille, les dispose, les déguise, les met en scène dans l’espace hors du temps de la grande maison familiale. C’est un jeu étrange, à la fois léger et sérieux, mais elle n’a pas conscience de faire œuvre de photographe. Peu après cette expérience lycéenne, elle devient « pour de vrai » photographe – elle réalise des portraits d'acteurs et d'actrices pour leurs books... Elle abandonne ses premiers films dans un placard, comme une passade d’adolescence sans lien avec son nouveau métier.
Les pellicules dorment pendant quarante ans, et s’abîment. Un jour, elle y repense et les exhume. Le temps de latence est achevé : les images ressurgies du passé sont bien celles d’une jeune fille de 14 ans qui ne savait pas qu’elle était photographe. Elles sont devenues « autres » car elles ont été, pour la plupart, rongées, partiellement effacées, mais aussi ornées, redessinées, recréées par le travail chimique et inconscient du temps.
Elles sont devenues autres car Carole Bellaïche peut les voir désormais comme une expérience fondatrice pour son travail de grande photographe d’actrices.
Pour Alain Bergala, la rareté de ces images de jeunes filles tient à leur beauté propre, à leur tenue formelle impeccable, mais aussi au fait, unique, qu’elles ont été prises par une jeune fille de leur âge. La jeune fille a toujours été un motif de prédilection pour les peintres, les photographes, les cinéastes, mais ceux qui photographient les jeunes filles sont le plus souvent des hommes, plus avancés en âge, avec tout ce que cela entraîne de nostalgie ou de désir de leur part. Le trouble qui naît de certaines de ces photos est d’un autre ordre : c'est qu'elles ont été manigancées... entre jeunes filles.
Cet ouvrage s'inscrit dans la collection Les carnets, une collection – mise au point avec Bernard Plossu – qui se propose de revisiter les archives d’un photographe ou d’un collectionneur et d’en extraire des séries thématiques (des faits, des objets, des situations, des évocations...) ; dans chaque volume, un texte dialogue avec les images.
(texte de présentation des éditions Yellow Now, Bruxelles, 2017)








Rencontre avec
Carole Bellaïche et Alain Bergala
La Chambre Claire

14, rue Saint-Sulpice
75006 PARIS

Samedi 2 décembre
de 15h à 18h

dimanche 30 octobre 2016

Un godet pour Yonnet !


Paul Almásy via Pop9

Les indispensables éditions de L'échappée publient une sélection des chroniques (et dessins) que Jacques Yonnet consacra aux bistrots de la capitale pour L'Auvergnat de Paris. On ne présente plus l'auteur de Rue des maléfices, le compagnon de la grappe de Robert Giraud, Francis Carco, Jean-Paul Clébert, Robert Doisneau ou Pierre Mac Orlan, résistant, et à l'origine, grâce à un article, de l'arrestation du fameux Docteur Petiot… Au début des années soixante, l'hebdo « du Massif central et fier de l’être », journal professionnel des brasseries et cafés parisiens, offre au sieur Yonnet, et à ses lecteurs, une chronique. Yonnet ne se fait pas prier et durant 13 années, explore les lieux, leurs secrets, leur histoire, leur mythologie, des Halles à Montmartre, du Marais à Maubert (son quartier). Un régal entre voyage dans le temps, nostalgie, petites gens anonymes, personnages historiques, mystification, poésie et politique – comme elles sont délectables par exemple ces pages consacrées à la transformation des Halles et à la légende des rats du cœur de la capitale.

On n'oubliera pas de se graisser le toboggan au Festival des Troquets dont le passionnant programme se découvre ici et qui débute tout bientôt
(il sera question de Yonnet notamment les 24 et 26 novembre).
Bonus : de Villeurbanne, on me signale gentiment ce numéro de Mauvais genres consacré samedi dernier au bouquin de Yonnet.