Affichage des articles dont le libellé est les putains. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est les putains. Afficher tous les articles

dimanche 4 décembre 2016

Un métier sans avenir


Je l'ai vue débarquer du train de Carcassonne
Où je l'avais connue par hasard en été.
Tout seul, loin de Paris, je ne connaissais personne.
Ce fut un bel amour, criant de vérité.
Je l'ai vue débarquer un dimanche à la gare,
Le sourire éclatant, la valise à la main.
Tout dans l'anatomie mais rien dans le cigare.

Ell' m'a sauté au cou au bar de l'arrivée,
Ell' m'a dit « Mon amour, j'ai tout lâché pour toi,
Mon pays, mes amis, ma vieill' mère adorée ;
Ce que je veux, mon chéri, c'est vivre sous ton toit ».
La fill' qui tomb' du ciel, j'avais pas l'habitude.
J'ai pris ça sous mon aile, comme un p'tit chat perdu.
Ell' rêvait de Paris comme on rêve des Bermudes,
Ell' me trouvait sublime, donc ell' m'avait mal vu !

J'lui ai expliqué que la vie était dure;
Que le Quartier Pigalle était un beau quartier,
Où l'on pouvait encore découvrir l'aventure ;
Il fallait tout d'mêm' bien qu'elle apprenne un métier !
Moi qui la croyais pure, qui la croyais naïve,
Je l'ai laissée courir en la suivant de loin.
Comme elle était mignone, qu'elle était persuasive,
En rien de temps, c'était la plus connue du coin.

Depuis j'ai mon duplex au dix-huitième étage
D'un immeuble de verre et tout climatisé.
Elle a fait v'nir sa sœur de son lointain village.
Vous pouvez v'nir chez moi, y a tout pour s'amuser.
Bien sûr, j'ai des amis qui me font des reproches,
Il paraît qu'j'ai choisi un métier sans avenir,
Mais avec tout l'pognon dont j'ai bourré mes poches ;
Je leur dis bien des choses… J'ai tout l'temps d'voir venir.
Bernard Dimey, Le Petit Maquereau, in Je ne dirai pas tout, Christian Pirot éditeur

mercredi 18 février 2015

Rue aux Ours




- Eh bien, fils, tu parles tout seul ?
C'était Georgina, venue de la rue aux Ours, car elle aimait le « jus » de Rosembaum. Pauvre Georgina au cheveu d'azur chimique couvert d'un vaste béret blanc, aux lunettes en fer derrière lesquelles vous louchiez avec frénésie, à robe d'été dont l'imprimé éclatait d'aras aveuglants, plaquée sur une maigreur de bicyclette, aux jambes – deux parenthèses – ligotées par les ficelles des varices, pauvre Georgina, quels charmes vendiez-vous ? A quel prix ? A qui ?
Comme elle n'y voyait pas à deux mètres, elle souriait et clignait de l'œil, mécanique, toutes les trente secondes, à toutes les ombres, garçonnets, ménagères, ecclésiastes ou gardiens de la paix. 
Henri avait une vraie affection pour elle, qui l'avait vu ou presque naître à la vie d'un quartier qui avait bien changé en quarante ans. Georgina, elle, n'avait pas bougé. A vingt, vingt-cinq ans comme à soixante aujourd'hui, elle avait déjà cette tête d'effraie, ces lunettes, et cette allure sautillante de pintade qui vient de prendre un coup de bâton.
- Je te paie un rhum, fils.
- Je veux bien Georgina, mais je remettrai ça, je te préviens.
- Je te ferai pas d'offense, fils.
- Ça va les affaires ?
- Ah ! pas le diable ! Je suis pas Bardot. C'est rien de vieillir, mais c'est les clients – le fond de la clientèle, quoi, je compte pas trop sur le passage – qui vieillissent. Z'ont moins d'idées folles qu'avant. J'en avais qui venaient tous les quinze jours, je les vois plus que tous les six mois.
- Tu devrais prendre ta retraite.
Elle eut un bon rictus qui était son vrai sourire :
- Pour quoi faire, fils ? J'aime pas la campagne, moi. J'ai même seulement jamais dragué dans le Bois de Boulogne, y a des fourmis. Moi, mon pays, c'est le Topol, la rue aux Ours. Sûr que je pourrais rester dans le coin à me les rouler, j'ai un peu de blé à gauche, quand même, je suis pas folle, mais non, non. Je m'ennuierais telle que je me connais. Il me faut de l'activité. Et puis, tu me croiras si tu veux…
Elle baissa la voix, se pencha sur Henri :
- …Le répète pas, fils, ça ferait marrer, mais j'aime plaire. Et plus ça devient difficile, plus je me cramponne. Ça me stimue. Plaire. C'est ça, les putains, fils, rien d'autre. On se gourre sur nous. Ce qu'on veut, c'est plaire à dix mille, à cent mille mecs. Plaire. A la tienne, petit.
Elle le baisa au front avant de repartir, radieuse de disgrâce, saluée par les gaudrioles que lui lança Gogaîlle loqueteux en la croisant. C'était par pure courtoisie, par gentillesse qu'Ulysse Gogaîlle lui débitait toujours une horreur ou deux, pour qu'elle crût encore qu'elle était femme…