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jeudi 9 avril 2026

Oasis

 

Ne jamais prendre un désespoir au mot.

Paul Gadenne 

 


 

Parution enfin, quatre ans après Le long de la vie, 1927-1937,  du deuxième volume des Carnets de Paul Gadenne, couvrant la décennie suivante. Nous devons ce travail colossal et artisanal à Stéphane Bernard, créateur des éditions des instants, structure œuvrant dans l'ombre sous forme d'association. Une précieuse oasis dans la fadasse surproduction littéraire. Plus de 900 pages dans l'intimité de l'auteur de Siloé, que demande le peuple ? On y reviendra. 

 

 

samedi 23 juillet 2022

Chemins sans issue

 

Elena Heatherwick

 

 

La plupart des hommes ne supportent ni l'immobilité ni l'attente. Ils ne savent point s'arrêter. Ils vivent mobilisés : mobilisés pour l'action, pour le remuement, pour le plaisir, pour l'honneur. Et pourtant c'est seulement dans les instants où il suspend son geste ou sa parole ou sa marche en avant, que l'homme se sent porté à prendre conscience de soi. Ce sont les moments d'arrêt, les points d'arrêt, les stations, les stationnements qui favorisent le plus en lui l'attention à la vie, qui lui apprennent le plus. Toutes les heures où l'on attend ce qui ne doit pas venir, les chemins sans issue, les voyages sans but, les routes désertes, les jours de pluie, les petites rues de province où personne ne passe, les heures de panne, les journées de maladie, en un mot toutes les circonstances où il n'y a rien à faire, où il faut nécessairement s'arrêter et se croiser les bras, toutes les journées de notre vie que le sort a marquées de grands disques rouges, ces journées-là peuvent être pour nous les plus fécondes; et je ne craindrai pas de dire que le monde appartient à qui sait se tenir immobile.

 

Paul Gadenne, Discours de Gap,
in Une grandeur impossible, éd. Finitude

mercredi 18 mai 2022

Une succession d'heures perdues



Simon Delambre n'attendait jamais. Il avait su échapper jusqu'alors à cette paralysie intermittente qui prend les hommes à la fleur de l'âge et les immobilise tristement au coin d'une rue, à l'entrée d'un bureau, au bord d'un quai. Aucune des circonstances qui ralentissent la marche des hommes à partir de la vingtième année et font de leur vie une morne succession d'heures perdues ne s'était encore appesantie sur son existence. Il ignorait les antichambres des ministères, les cabinets de consultation, les vestibules d'hôtels, les guichets de banque…

 

Paul Gadenne, Siloé (1941)

lundi 16 mai 2022

Noyés

Vivian Maier

 

 

 

Les journées sont toutes différentes, séparées. Mais les nuits sont unies, les nuits sont toujours la nuit, la même ; il n'y a qu'une seule nuit, au fond de laquelle nous retombons chaque soir comme des noyés.


Paul Gadenne, La Rue profonde (1948)

mercredi 4 mai 2022

Dieu et moi

 

Izis

 

En ouverture du troisième carnet, en date du 8 avril 1930, Paul Gadenne, qui prépare son mémoire d'agrégation sur Marcel Proust, prend soin de noter cet avertissement :

 

Si ce cahier tombe entre les mains de quelqu'un, j'espère qu'il voudra bien avoir la discrétion de ne pas le lire, à cause du caractère intime de ces notes, et parce qu'il pourrait se tromper sur l'esprit dans lequel elles ont été conçues. Il ne faudrait pas par exemple y chercher un portrait de moi-même. Mes sentiments sont ici «romancés», c'est-à-dire portés sur le plan de l'invention, du «romanesque». Beaucoup d'anecdotes sont dénaturées dans le même sens. Le seul fait d'aller jusqu'au bout dans l'expression des sentiments suffit d'ailleurs à les dénaturer. De plus la parfaite franchise du monologue intérieur, la liberté absolue avec laquelle on s'exprime dans ce genre de cahiers, et qui est la liberté même de la pensée lorsqu'elle se développe sans témoins, m'ont amené à émettre sur les choses et sur les personnes, mes hypothèses, mes doutes, mes sentiments spontanés, lesquels ne sauraient avoir de signification sociale, et demandent à être rigoureusement replacés dans l'atmosphère intime où ils ont été conçus et dont ils ne doivent pas être sortis, dont ils ne peuvent sortir sans être altérés.
En somme, ceci est un dialogue entre Dieu et moi. Je demande qu'on veuille bien ne pas s'interposer entre nous.

 


Paul Gadenne, Le long de la vie, Carnets 1927-1937,
Éditions des instants, 2022.

samedi 30 avril 2022

Cul-de-sac

Paul Almasy

 

 

Beaucoup d'êtres humains, hommes et femmes, sont comme ces grandes allées dont le fond est si mystérieux et si attirant dans le clair-obscur des bois qu'on se demande avec anxiété où elles conduisent. Si l'on cède à la séduction, si l'on a le mauvais goût d'aller jusqu'au fond, le mystère s'évanouit. L'allée s'achève en cul-de-sac, dans une banale clairière, et il n'y a plus qu'un soleil cru sur le sable.

 

Paul Gadenne, Le long de la vie, Carnets 1927-1937,
Éditions des instants, 2022.

mercredi 27 avril 2022

Une distraction

 


A la date du 14 mai 1929, Paul Gadenne, de passage sur ses terres natales pour un rendez-vous électoral, des municipales très certainement, note ces lignes. 

 

A Armentières encore : disputes électorales. Cela arrive brusquement, comme un ouragan. Sans qu'on sache pourquoi on voit tout à coup des yeux hors des orbites, des joues gonflées, des bouches distendues, des poings crispés. On crie sans nul besoin, par pur exercice. La colère est une distraction qu'on se donne, parce qu'on a des forces à dépenser. Ces spectacles-là remplacent les jeux des gladiateurs de l'Antiquité, les tournois du Moyen Âge. Les combats électoraux et les guerres, sous des aspects sérieux, ne sont que des jeux où l'humanité emploie sa force, pour se la prouver. C'est là que se déverse le trop-plein des énergies, comme jadis dans les Croisades. On va au scrutin comme on allait à Jérusalem : avec l'espoir de donner de bons coups, de frapper dur.


Les jeunes Éditions des Instants, en collaboration avec l'inépuisable Didier Sarrou, entament la publication des carnets de l'auteur de Siloé. Le premier volume, intitulé Le long de la vie, comprend les neuf premiers carnets, tous inédits, couvrant la période 1927-1937. Un document précieux pour les amateurs, qui ne manqueront pas de se précipiter également sur le dernier numéro du Matricule des anges dans lequel l'insatiable Éric Dussert consacre un dossier à Paul Gadenne (1907-1956)