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mardi 18 janvier 2022

Anéantis


— Tu achètes des livres, toi ?

J'ai lu quelque part que lire, c'était sexy...
C'est quoi, cette connerie ?!
Une affiche, dans la vitrine d'une boutique, ou sur le mur d'une salle d'attente d'un laboratoire médical, je ne sais plus...
Après « les livres qui font du bien», les livres qui rendent sexy... Et modestement, tu as pensé que toi aussi, tu y avais droit.
J'aime bien ce type.
Christophe André ?! Tu n'en rates pas une...
Tu ne crois pas si bien dire: je n'ai raté aucune de ses chroniques l'été dernier à la radio...
Contrairement à lui.
Comment ?
Rien...
Tu as vu le titre ?
Le salaud !
Ecoute ça...
Non, pitié ! Tu ne vas pas me lire du Christophe André!
Dis donc, tu crois être le seul à pouvoir faire des citations?!
Ok, vas-y...
Ecoute...
...C'est long ?
Ecoute, te dis-je : Les consolations, c'est tout ce que l'on espère, ou que l'on offre, quand le réel ne peut être réparé. C'est tout ce qui nous relève, écarte pour un instant nos désespoirs et nos résignations et ramène doucement en nous le goût de la vie.
Tu viens de me voler 20 secondes de ma précieuse vie pour me lire un bidule aussi indigent?
Ça m'a fait penser à toi...
— Tu me connais bien, y'a pas à dire...
Attends, regarde...
Range ce bazar !
Juste une photo... 

— Tu peux l'agrandir pour mieux voir les titres...
Qu'est-ce que c'est que ce truc?!
La vitrine de la librairie dans laquelle j'ai acheté ce bouquin. Ton blogue a tellement de succès qu'il est la source d'inspiration du monde du livre!
T'as pas fini tes singeries ?
Je leur ai bien entendu suggéré de mentionner ton blogue dans leur vitrine...
Entre Dagerman et une rabbine ? Allez, ferme-moi ça.
En tous cas, ça donne envie. Au départ, j'étais allé pour acheter le Houellebecq...
...Comme tout le monde...
...Peut-être, mais tu vois, c'est la vitrine qui m'a fait changer d'idée.
Sénèque t'aurait été plus bénéfique.
Houellebecq, je me suis dit que j'allais attendre que ça retombe un peu pour le lire, cette médiatisation me fatigue...
...Je te comprends. En même temps, comme dirait l'autre, c'est son principal talent...
— Quoi donc ?
— La promo. Le battage. Le matraquage. Ce côté blockbuster... Et, faut le reconnaître, pour ce bouquin, le choix du titre.
— Anéantir ?
— C'est le verbe de ces temps obscurs et de grande souffrance dans lesquels nous entrons à peine...
— Comme tu y vas.
— C'est leur prooojeeet !!! L'anéantissement d'une grande partie de la population...
— Le virus, les labos, tout ça ?
Ça va bien au-delà... Le virus a été une aubaine pour installer une société de contrôle et de répression, à laquelle l'ensemble des citoyens s'est plié sans rechigner, ou à peine. Nous avons accepté, les yeux fermés sur nos écrans, de confier le contrôle de nos vies à une police politique multinationalisée. Nous voilà soumis à des décisions politiques absurdes, contradictoires, aberrantes, humiliantes, infantilisantes, destinées à nous rendre dingues, mais qui sont l'essence même du projet.
— Il parle de ça, le Houellebecq ?
— Je n'en sais rien, et je m'en moque...
Tu ne vas pas le lire ?
— La vie est trop courte...
— Et son livre est trop long…
— Je ne sais pas. Ça le regarde, lui et ceux qui le suivent. Ses amis journalistes et autres Zemmour, Bolloré, Macron et cie... N'en parlons plus, ça ne vaut pas la peine. Notre temps est compté et partant, trop précieux pour le perdre avec ces billevesées. La famille politico-culturelle s'en charge très bien. Nos regards doivent se porter ailleurs.
— Où ?
— Faut chercher, mon vieux. La vie est ailleurs, comme disait l'autre...
— Quel autre ?
— Cherche, mon vieux, cherche...

vendredi 18 septembre 2020

Une maladie de l'âme

Léon Claude Vénézia

 

Sorte d'autobiographie, à l'instar de Martin Eden, publiée trois ans avant le probable suicide de John Griffith Chaney, dit Jack London, John Barleycorn, sous-titrée chez nous Le Cabaret de la dernière chance, se centre sur l'expérience de l'alcool, l'addiction et l'impossible cure.
Barley corn signifie grain d'orge.
Ce patronyme, tiré d'une chanson traditionnelle britannique, s'entend comme la personnification de l'alcool. 


Naturellement, tout cela est une maladie de l’âme, une maladie de la vie. C’est l’amende que doit payer l’homme d’imagination pour son amitié avec John Barleycorn. Celle qui s’impose à l’homme stupide est plus simple, plus commode. Il s’enivre jusqu’à tomber dans une sotte inconscience ; comme il est endormi sous l’effet d’une drogue, ses rêves, s’il en a, sont confus. Mais à l’être imaginatif, John Barleycorn envoie les impitoyables syllogismes spectraux de la raison pure. Il examine la vie et toutes ses futilités avec l’œil d’un philosophe allemand pessimiste. Il transperce toutes les illusions, transpose toutes les valeurs. Le bien est mauvais, la vérité est un trompe-l’œil et la vie une farce. Des hauteurs de sa calme démence, il considère avec la certitude d’un dieu que toute l’existence est un mal. Sous la lueur claire et froide de sa logique, épouse, enfants et amis révèlent leurs déguisements et supercheries. Il devine ce qui se passe en eux, et tout ce qu’il voit, c’est leur fragilité, leur mesquinerie, leur âme sordide et pitoyable. Ils ne peuvent plus se jouer de lui. Ce sont de misérables petits égoïsmes, comme tous les autres nains humains ; ils se trémoussent au cours de leur danse éphémère à travers la vie, dépourvus de liberté, simples marionnettes du hasard. Lui-même est comme eux ; il s’en rend compte, mais avec une différence, pourtant : il voit, il sait. Il connaît son unique liberté : il peut avancer le jour de sa mort.
Tout cela ne convient guère à un homme créé pour vivre, aimer et être aimé. Cependant le suicide, rapide ou lent, une fin soudaine ou une longue dégradation, tel est le prix que prélève John Barleycorn. Aucun de ses amis n’échappe à l’échéance de ce règlement équitable.

 

John Barleycorn, Le Cabaret de la dernière chance,
trad. Louis Postif, ed. Libretto

 

jeudi 18 juin 2020

L'info à nous dévoilée

Franco Fontana

Pris dans les affres de la préparation de l'évacuation de la maison, ils m'ont rappelé ce matin que j'étais légèrement largué des affaires, pas des miennes, j'essaie justement et volontairement d'en larguer, les affaires des autres, de nous tous. Le druide marseillais Raoult étant pourtant le premier sujet abordé, j'ai pensé que je n'avais rien loupé, qu'on en était encore à ces querelles d'egos et d'influences, toujours sur le dos des malades-spectateurs dont on se foutait parfaitement. Ce genre de réflexion rapide de sous-bois. Le fait que l'un de mes deux comparses fut médecin ne m'avait pas plus éclairé sur la question. C'est lorsqu'ils ont évoqué les Tchétchènes de Dijon puis la banderolle de génération identitaire que j'ai réalisé avoir quelques flux d'infos de retard… Bien qu'ayant miraculeusement survécu à cet isolement, j'ai décidé ce midi, en croquant un morceau, sans approfondir pour le moment, car je n'en ai pas le temps, de faire un peu de surfing sur la toile. Et de prendre des notes, pour plus tard.
Sur le site du Parisien, il était question du fils d'une victime de la Covid 19 ayant reçu une facture de l'hosto : 7000 euros à régler pour ce chauffeur de bus assez dérouté. Une rondelette somme correspondant à dix jours de prise en charge dans le service de réanimation de l’hôpital parisien de Saint-Louis. Je n'en saurai pas plus car l'article est réservé aux abonnés. De toute manière, je n'ai pas le temps de m'intéresser aux déboires des autres. Sur la même page, j'apprends que le baclocur vient d'être suspendu. Qu'a-t-il fait ? Un tacle par derrière devant les yeux de l'arbitre et les caméras de la Var ? Le chapô me remet sur le droit chemin en m'indiquant qu'il s'agit d'une molécule controversée, utilisée dans un médicament contre l'alcoolisme. Mis en vente depuis lundi dernier, cette dragée miracle « représentait un espoir pour les 3 millions de Français qui souffrent d’addiction à la boisson, mais la justice a ordonné l’arrêt des ventes ». J'ai immédiatement compris que l'avantage d'être déconnecté m'évitait bien des désillusions. De toute manière, tant que je demeurerai dans cette maison, arrêter de boire, hors de question !
Avant de quitter le journal de ce cher, très cher Bernard Arnault, j'aperçois une brève qui me laisse coi : La Jaguar de Boris Johnson évite un manifestant et finit emboutie. Les effets secondaires du virus ? Je clique à regret. Un manifestant kurde se serait élancé sur la chaussée lorsque le cortège du rouquin s'annonçait. Une vidéo accompagne l'article. On y voit une voiture grise roulant à 10 km/h freiner à peine et sentir son derrière touché par la grosse berline noire qui la suivait. La procession reprend vite son allure nullement perturbée par l'incident. Je pensais voir la tronche de Boris passer à travers le pare-brise comme dans un film de Scorsese. Rien. Aucun intérêt. Mais les images (banales) existent, concernent une "célébrité", il y aura donc info. 
J'imagine cependant que la nouvelle du jour chez nous réside en une énième commémoration, en l'occurrence celle des 80 ans de l'appel du 18 juin. La concurrence entre petits tartufes désirant reprendre une prétendue hauteur à bon compte promet d'être des plus risibles. Tandis que l'un, le manche au derche, restera droit et grave aux Invalides puis à Londres, l'héritière de la vieille figure d'un parti fondé par des néo-nazis et d'anciens collabos a dû avancer d'un jour la représentation express de son cirque patriote, sous les huées des habitants d'une île bretonne. Parfait. Passons.
Sans trop d'espoir, je zappe sur le journal du groupe Dassault. Pour apprendre que le 18 juin fut un appel contre le renoncement. C'est effectivement ce qui est le plus inquiétant. Ils ne renonceront jamais… Plus bas, beaucoup plus bas, un nom attire mon attention, perdu dans un titre qui m'échappe : Pas détruite du tout par l'affaire Griveaux, Alexandra de Taddeo écrit sur le féminisme. Ah oui, d'accord, je ressitue. Place au chapô : La jeune femme s'est exprimée dans les colonnes de Libération, le 17 juin 2020. Elle revient sur l'affaire Griveaux, son histoire avec Piotr Pavlenski, et travaille sur deux livres exposant sa vision du féminisme.  Tiens… L'article qui suit pourrait m'occuper tout l'après-midi tellement il est long et dense de vacuité. Et plein d'humour de droite. Le premier paragraphe est fait de ce genre de phrases : « l'étudiante de 29 ans revient sur sa vie depuis les évènements qui ont poussé Benjamin Griveaux à se retirer de la course à la Mairie de Paris. Hypercontente de cette affaire, la jeune femme ne semble pas avoir été ébranlée par ses conséquences médiatiques : J'ai eu une minute de célébrité, même pas un quart d'heure. Et ajoute plus loin : Ma vie n'est pas détruite du tout ». Sa vie, poursuit ce journal qui ressemble de plus en plus au Gorafi, « Alexandra de Taddeo la passe toujours loin de son compagnon, l'activiste russe Piotr Pavlenski, que la justice lui interdit de voir. Mais leur passion reste intacte : La distance nous rapproche énormément, déclare-t-elle. C'est Roméo et Juliette, nous deux contre les autres. Après avoir été confinée chez ses parents en Bourgogne, Alexandra Taddeo est de retour à Paris. Elle risque toujours deux ans d'emprisonnement et 60.000 euros d'amende. » Je vous laisse, chers inconsolés, découvrir tous seuls la suite de ce palpitant roman-photo porno-gaucho des réseaux. J'avais justement appris, au cours de ma promenade de ce matin, que le co-fondateur d'En Marche, venait de récupérer son poste de député et se voir confier une mission autour de la Base industrielle et technologique de défense, dite la BITD, nos dirigeants étant pourvus comme on le sait de beaucoup d'humour et de bien peu de vergogne.
De son côté, mais est-ce vraiment un autre ?, le titre de l'exilé fiscal Patrick Drahi nous invite à regarder le racisme en face. Libération, digne héritier de l'almanach Vermot, me manquait. A la veille de la deuxième vague annoncée – faut continuer à nous foutre la trouille –, nous y apprendrons également que les responsables de la santé avaient hier fait dans leur froc devant la commission d’enquête parlementaire sur la Covid-19. Oui, un dispositif terrifiant semblable à la fameuse commission mise en place lors de l'affaire Benalla. Avec les effets que l'on sait. Nous serons donc supris de lire que Jérôme Salomon, directeur général de la santé, et Geneviève Chêne, directrice de l’agence Santé publique France, ont botté en touche lorsque fut abordée sans détour ni pitié l'éventuelle pénurie de masques en pleine pandémie. Il faut dire que la question était ardue : Comment la France est-elle passée en quelques années d’un stock d’un milliard de masques chirurgicaux à seulement quelques dizaines de millions au début de l’épidémie ? Vous avez quatre heures. Durant lesquelles, le pauvre haut fonctionnaire à tête d'œuf s’est, selon le canard fondé par Sartre, « embourbé dans ses réponses ». Visiblement, encore un qui n'avait pas révisé durant le confinement. Lorsque les députés lui rappelèrent un rapport d’experts mandatés par Santé publique France insistant sur la nécessité de disposer d’un stock d’un milliard de masques et un audit faisant état d'un stock de 750 millions de protections dont seuls 140 millions étaient encore utilisables… mais périmaient dans les mois à venir, ce bon Salomon lâcha, comme un lapsus : Ça nous a énormément surpris, « sans expliquer, feint de s'étonner Libé, pour quelles raisons face à une telle surprise, il n’a pas été décidé d’une commande massive. » Devant la pseudo-perte de patience des députés, le numéro 2 de la santé s'est tout légitimement choisi pour modèle notre guide thaumaturge, évoquant une nouvelle façon de travailler qui sera mise en place à partir de 2020. Sans plus de détails, les 4 heures étaient passées. En substance, promis, on fera mieux à la prochaine vague. La veille, il leur avait cloué le bec, citant Voltaire ou Lapalisse : « Avant de savoir on ne sait pas ».  
Quant au survol réjouissant du quotidien vespéral des marchés, aucune info non répertoriée ailleurs ne me saute aux yeux déjà bien fatigués. Si ce n'est la mort de la « légendaire chanteuse britannique Vera Lynn », surnommée La fiancée des forces armées, et morte aujourd'hui à 103 ans. Gageons que l'adjudant-chef de l'Elysée, présent donc à Londres cet après-midi, trouvera le temps de rendre également hommage à l'interprète de We’ll meet again, titre, nous dit le journal de Xavier Niel, qui a connu une nouvelle jeunesse pendant le confinement, et que nous reprendrons tous en chœur et en uniforme lors du prochain enfermement. Sur ce, je vous laisse, c'est déjà l'heure de la sieste…

samedi 2 mai 2020

Nick le confiné


L'ami Nick a mis en ligne un strimine de 24 heures non-stop, en boucle et sans fin, d'images de concerts, clips, interviews, bordel d'archives…
Je ne sais quand ça s'achève, mais ça continue en ce moment…


C'est à suivre ici.

samedi 9 novembre 2019

Un violon sur la table

chaleureusement
je me suis souhaité bonne chance
pour ma nouvelle vie
lorsque la porte comme au boulevard
a claqué me laissant sans public
seul en compagnie de
mon meilleur ennemi
il fallait l'éloigner des coulisses
la rue flottait depuis des heures
et pas un chat pas une sirène
pas un cirque pour engager
cet acrobate estropié et fier
où prendre la fuite lorsqu'il n'existe plus d'
île déserte sur laquelle échouer
un café de maraîchers
dressait son
faux marbre au comptoir
des hommes s'y accrochaient bien
plus morts que moi
appuyé au mur du fond
ellis un violon sur la table
m'a souri en levant son whisky
il vient toujours prendre un verre
ici lorsqu'il passe chez le luthier
du quartier m'a dit la serveuse
une européenne qui m'accordait un tango
qu'on ne trouvera jamais sur les réseaux
ses yeux noisette lorsqu'elle les posaient
sur les fantômes
étaient presque taillés en amande
gardel chantait l'humble joie de son cœur
c'était à chialer
les autres commentaient l'actualité 
je n'ai rien pigé
l'effondrement à venir qu'un beau garçon
prophétisait entre deux avions
d'un seul trait j'ai vidé les lieux
suis allé reluquer magasins
banques et les journaux du kiosque
qui préparaient tous les fêtes de fin
du monde
tout avait l'air en ordre
je sentais son poids sur moi
prêt à l'abandonner sous x
aux urgences
dans un camp de réfugiés
mais il m'a offert ses belles dents en sourire
t'inquiète pas on en verra d'autres
et des plus sombres
faut juste que tu m'aimes un peu
me tapotant chaleureusement l'épaule
comme un bon fils de pute

Charles Brun, Poésie urbaine à ordures

samedi 5 octobre 2019

Une heure de méditation

Yann Morvan


Tu vois, c'est pour ça : quand tu m'as proposé de déjeuner ensemble, ça m'a fait... waouh, tu vois ?... j'en avais besoin. Sans le savoir vraiment. Mais dès que tu m'as appelé, j'ai su. Je ne sais pas ce que j'ai à l'œil, il pleure tout seul... Je crois que je vais me mettre à la méditation... Je ne sais pas ce qu'elle cherche. Mais on ne parle pas aux gens comme ça. Je ne sais pas quel est ce besoin. Quand les choses vont bien, certaines personnes se sentent obligées de foutre la merde. Je ne supporte pas ça. On dirait que les gens n'ont rien d'autre dans leur vie. Que leur existence se résume à leurs téléphones, aux séries... Si tu les écoutes, ils n'ont rien d'intéressant à dire, tu t'emmerdes. Alors, ils ont besoin de créer ce genre de choses. Evidemment, ce n'est pas de la vantardise, tu me connais, mais quand ça arrive, c'est au plus âgé qu'on s'adresse, qu'on pense être le meilleur, je dis ça sans prétention, mais moi, je ne veux pas, je ne suis pas fait pour ça. Quand il y a trop de pression, je n'arrive pas à travailler. Mon chef peut me dire Eric, j'ai besoin d'un coup de main. Pas de problème. Mais si on me dit T'as 10 minutes pour régler ça, je perds mes moyens, je ne sais pas faire. Et je crois que c'est pareil pour tout le monde. On a beau dire. Tu me connais, moi, je suis un mec droit, bosseur, mais j'ai pas envie de gérer ce genre de problème. Si j'étais chef d'entreprise, que j'avais sous ma direction, dix personnes, ou 50, ou 300 ou 1000, ce serait autre chose. Et puis, j'aurais certainement quelqu'un pour gérer ces cas de figure, et ce type de personnages. Ici, je ne peux pas. Pas dans ma situation. J'aime bien jouer à la belote. Je ne sais pas si je suis bon, mais je crois : j'ai appris avec les gars des bâtiments. On joue régulièrement à la cafét'. Donc, on a joué deux heures, on a bu des coups, et discuté longuement. J'ai tout dit. Ensuite, je suis allé la voir et j'ai lâché ce que je pensais. J'ai bien fait, non ? Si c'est comme ça, je préfère ne plus te voir. Elle ne se souvenait de rien. Incroyable. Et je peux te dire, il y en a eu, des noms d'oiseaux. Pour Sébastien et moi. Sébastien aussi s'en est pris plein la tronche. Mais elle, elle avait oublié. Ou alors, elle faisait semblant. C'est dingue, non ? C'est possible qu'elle ait oublié, pourquoi pas, mais je ne comprends pas, je te jure. C'est comme les flics qui manifestent parce que leur image est écornée mais qui se défoulent sur le premier manifestant dont la gueule ne leur revient pas. J'ai l'impression que ça va mal. Quand on voit que là-haut, ça légitime tout, les mains arrachées, les yeux éborgnés... Normal qu'en entreprise, ça ait des répercussions. Moi, j'ai encore 20 ans à bosser, mais je suis à un âge où je peux pas me permettre de perdre mon boulot. J'ai hésité, mais fallait que ça sorte. Tu crois pas ? Je n'aime pas les conflits, mais là... C'est ce qu'il y a de pire, les petits chefs. Ils sont pas beaucoup plus que toi, ils ont à peu près la même formation, mais ils pensent faire partie de la direction, que c'est grâce à eux que ça tourne. Et ils se lâchent sur leurs semblables, pour être bien vus, avoir une promotion, une augmentation, les cons... Tu te souviens, ce sketch des Deschiens ? On en a marre ! Parce que là, ça peut plus durer... Ben, c'est un peu ça. Je ne sais pas ce que j'ai à l'œil... C'est peut-être dû au nuage normand sans danger pour la population... Je sais que les gens s'écrasent, acceptent l'humiliation, de peur de perdre leur boulot, d'être placardisés, harcelés pour les pousser à partir... En faisant ça, ils adhèrent au plan. Moi aussi, si je réfléchis bien, j'ai cette trouille. Mais là, je n'avais pas encore fait mon heure de méditation, et c'est sorti. Elle n'en menait pas large. Mais moi, il faut pas me parler comme ça. Je ne suis pas un rebelle, mais faut faire attention. Je crois qu'elle l'a compris. Je ne sais pas ce qui m'attend, mais j'ai bien fait, non ?




lundi 13 mai 2019

Itinéraire conseillé


Je monte Je valide Speedy Pizza Time Marteau et brise-vitres disponibles derrière le conducteur American Car Wash Ticket sans correspondance 2 euros  Picard Hello America Sushi Brochette O'Circus Label Peaux Quick MacDonald Drive La RATP recrute des mécaniciens et des mécaniciennes Job dating de 12h à 20h venez rencontrer nos équipes dans un atelier de maintenance Electro Dépôt Multimédia Pizza Kebab Istambul Rosny Wok Grill grillade à volonté Accès strictement interdit Picard Hello America France Cars louez la liberté New Shakeen coiffure Foire du Trône Speed Rabbit Pizza Picard édition limitée Filets de poulet croustillants Nouveau cimetière Journée Nature et bien-être  Sortie de camions Boulangerie du pont Bouygues Immobilier 86 logements Energy Auto-moto école Famille Syrie Fitbit le cadeau qui fait du bien Verrechia Cœur de ville du studio au 5 pièces vivez l'excellence à 9 minutes de Paris le raffinement pour signature prestations de grande qualité QG Quebab Gourmand 1664 vous avez son nom sur le bout de la langue Cecilia Santé et bien-être Lavage Center Picard Hello America Village de vente Chantier sous surveillance Monoprix Pour votre anniversaire ça va être du gâteau Attention travaux Artisan boulanger Zone 30 Déchetterie réservée aux particuliers Zone fleurie 1664 Pas Mal expression française synonyme de qualité Follow your own way Home parquet 1664 On a un avis sur tout surtout sur le goût  Locaux disponibles Emmaüs boutique Picard Hello America DécoPlus Foire du Trône Picard Hello America Long Barbecue Quick le plaisir en version longue Machines ideas solutions  Foire de Paris Castorama 50 ans l'anniversaire encore plus fort Itinéraire conseillé


mercredi 28 novembre 2018

Burlando la muerte

Stefan Rappo

mais sans courage j’ai laissé ma main
sur tes fesses froides et tu m’as chuchoté
ce rêve où dans la chambre humide
je te lisais un poème
de Leonard Cohen sorti de The Flame
dans sa loge soudain il entendait Tom Waits
et sa musique bien meilleure que la sienne
disait-il
parfois je ne pense plus à lui
nous frappe la gratte de Louis Watt-Owen
caressée d'une seule main sur la terrasse de son hlm
burlando la muerte clope au bec
murmurant toute notre haine en vers
et à l'envers
avant de nous quitter j'ai remis notre chapeau
la pluie nous gelait les os l'espoir et le sang
depuis si longtemps que nous n'espérions plus
aucune consolation


Charles Brun

mercredi 22 février 2017

Voilà, quoi...


Benoît voulait savoir si j'avais vu ce film dont tout le monde parle, avoir mon avis. Moi, je m'attendais à ce que ça danse un peu plus. Une comédie musicale, quand même, ça danse, en général. C'est plein de références, il paraît. La scène d'ouverture, notamment. J'ai dit oui, mais sans le souvenir particulier d'une séquence pareille par le passé. Il ne savait pas non plus, C'est vrai que j'en ai pas vu beaucoup de comédies musicales, c'est pas trop ma tasse de thé, en général, a-il avoué. Mais oui, c'est bien. Ça change. C'est bien filmé. L'acteur, on a vraiment l'impression que c'est lui qui chante, ils ont trouvé une voix très proche de la sienne, ils sont forts ces Américains. Je lui ai appris que c'était bien le comédien qui chantait, qu'il ne s'agissait pas de playback comme dans Les Parapluies de Cherbourg qui, par le thème, pas la forme, était la source principale d'inspiration du film de Chazelle. Ah oui, j'ai entendu ça, mais je n'ai jamais vu ce film. Je n'aime pas trop les films de Demy, a-t-il ajouté. C'est bien Demy, Les Parapluies ? Catherine Deneuve, non plus, j'aime pas trop. Mais La La Land, c'est bien, j'étais content de le voir. Benoît se sent obligé de voir ce dont tout le monde parle. Ça lui offre l'impression de vivre dans son temps, de comprendre ce monde qu'il sait complexe. Fort heureusement, il ne lit jamais. Autrement, nous aurions des conversations autour de Mussot, Angot ou Onfray. Issu d'une lignée aristocratique, sans doute la branche dégénérée, catholique pratiquant, chef scout, inconditionnel de Sarkozy hier et de Fillon aujourd'hui, Benoît aime parler. Tout au moins aime-t-il brasser les thèmes de l'actualité, faits divers, programmes télé, cinéma, chanson, tout y passe... Et puis, il y a des scènes qui expliquent comment ça aurait pu se passer. C'est un film qui fait réfléchir aussi, quoi. Qui mérite le battage autour... Voilà, quoi. Voilà, quoi est une de ses expressions favorites. Il l'utilise pour signifier qu'il n'a plus rien à dire sur le sujet. J'avais fini mon café, mais il a tenu à me demander si je n'étais pas trop triste après la mort de Leonard Cohen. J'ai essayé de m'en tirer par une pirouette afin de regagner au plus vite mon bureau. J'ai parlé de son âge, d'une vie bien remplie, des conneries de ce genre. Je t'avoue, a-t-il cru nécessaire d'ajouter, je ne comprends pas trop ce qu'il chantait, c'est poétique, je crois, hein ?, et en anglais. Faut être bilingue pour apprécier, non ? Lui, Dylan, ou Nick Cave, je n'ai jamais vraiment accroché, je ne comprends pas. J'ai parlé des goûts et des couleurs mais pensais aux coups et à la douleur qu'il comprendrait aisément si j'étais un tant soit peu sincère. En quittant la cafétéria, il m'a administré une tape sur l'épaule, C'est bien qu'on échange un peu, entre collègues, on se parle pas trop, hein, habituellement, enfin, je trouve, hein, voilà, quoi... 




vendredi 30 décembre 2016

Et encore…


Immanquablement
après tout ce
chemin
lorsque je pense
par hasard
à celui que j'étais dans ma
jeunesse
ou même dix ans
en arrière
à quarante ans
j'éprouve une profonde
répugnance
pour cet homme
ce jeune
homme
cet étranger
inévitablement
et encore 
je ne raconte pas 
tout
je ne pense pas à 
tout
à toutes et à tous
certainement
ce qui me console
est de penser
que je ne serai pas
dans dix vingt ans
trente ans
pour penser
par hasard
à l'étranger 
que je
suis
aujourd'hui.
Charles Brun, Poésie élastique



vendredi 16 septembre 2016

Les tueurs


des doigts je compte les pièces
au fond de la poche
de quoi tenir l'éternité
et un peu plus
les dernières feuilles du rouleau
de pq chuchottent à mon cul
d'y aller avec modération
dans l'attente de la fin du mois

ne plus entendre
la plainte du frigo vide
débranché !
et réduire facture soif
envies faut éviter la populaire en noir et blanc
vieux merci j'avais hier
une tranche de jambon frais
vais pouvoir attendre demain
midi pour les restes de ce soir
apportés par la voisine la grosse tu sais celle
du premier si elle ne m'oublie pas
cette fois 
je boufferais bien aussi
ses seins felliniens l'autre jour
elle m'a dit qu'elle aura des fesses de mannequin
bientôt grâce à l'aquabike trois fois par semaine faut entretenir le désir dans le couple
deux ans sans femme
sans boulot sans voir ma gosse
sans espoir sans illusion
plus un ami
demain je me lave pour retourner les voir
la barbe
ça peut encore aller pas tout de suite faut rester
propre digne joyeux amène poli docile
soumis sans un mot plus haut que les autres
tous ceux qui attendent qu'on en finisse
avec nous une bonne fois pour toutes
j'aurai quarante-deux ans samedi
ou quarante-trois je sais plus quelle année
on est je sais plus rien
je sais seulement que pour eux
pour vous tous je suis fini
restez chez vous là d'où vous venez
longtemps que le téléphone n'a sonné
au suivant envoyez la fournée
sont comment les tueurs
cette année ?



jeudi 18 août 2016

Avalanche



Insatiable soumis maître en
elle me veut
à ses pieds dominateur captif
pénétrant l'avalanche que
devant derrière dessus je me présente
Rhett Butler philosophe sentimental
tanguéant ses fouillis toréant ses désirs
mes prisons
Tu me veux comment Cathy ?
homme à femmes toujours là
dans des lits séparés perdu
ventre à terre collé à ses fesses
affable impatient artiste à succès assassin en série
en cavale et à cheval elle
veut que je m'attache à la folie
elle aux barreaux l'oublie l'humilie la supplie
les seins sur la lande
que des sentiments purs brûlure pour brûlure
Tu me veux comment Cathy ?

caniche prenant le maquis chaque nuit chaque jour 
nègre spirituel muet vantard intarissable
toujours en elle
lui dire que j'aime ses
vœux de plaisir l'égarer en manitou sioux 
sans même jamais la regarder se déshabiller 
à m'en frapper la tête contre l'amour
sans même jamais la voir partir toujours j'accours 
faire des miracles l'exténue l'éreinte l'immole 
en public sur le champ
la ligne blanche

Tu me veux comment Cathy ?

 

 charles brun, et les autres




lundi 18 avril 2016

Un monde pas très diplomatique


- Là, c'est fini, Barcelone ! Il se passe quoi ?
- Comment veux-tu que je te réponde ? Je ne suis pas dans les vestiaires, je ne suis pas à l'entraînement…
- Ouais, mais toi, tu t'y connais un peu mieux.
- Je regarde, je prends du plaisir quand je vois de beaux gestes, de beaux mouvements, point barre.
- Tu exagères.
- C'est du foot ! Le Barça est une équipe surmédiatisée qui a glané cinq titres l'an dernier sur six possibles, offert de nouveau du spectacle cette année, parfois un peu moins, et là, on sent une certaine usure. Ce sont des êtres humains, pas des machines…
- OK, mais ces gars payés des millions, on aimerait les voir faire un peu plus d'efforts.
- Je connais ce discours. Ça ne m'intéresse pas. 
- Ben, quand même…
- C'est le professionalisme du sport dont il faudrait discuter. Et ça prendrait des heures. 
- J'ai le temps.
- Pas moi.
- Pas même pour une petite dernière avant d'aller chercher ta belle à son dîner ?
- Vraiment la dernière, parce que j'aimerais en profiter pour faire un tour à Répu.
- Et cracher sur un intellectuel…
- T'es con ou quoi ?
- Je déconnais… Mais quand même, je ne comprends pas ces insultes et ces crachats.
- Moi non plus. Je n'étais pas sur place comme je ne suis pas dans les vestiaires du Barça.
- Tu l'aurais fait, toi ? Hein, toi qui pose en anar irréductible sur ton blog…
- Je ne pose en rien. Juste à poil parfois.
- Tu l'aurais fait ?
- Je ne crois pas. Je pense que Finkielkraut est très critiquable. 
- Tu vois ?
- Je vois quoi ? Si je te dis que Finkielkraut est critiquable, ça justifie les insultes ? Ça signifie qu'à la place des autres, j'aurais fait pareil ?
- Non, mais tu comprends.
- Tu fais ton Valls, là ?
- Explique-moi alors.
- Les gens qui l'insultent, lui crachent dessus, je ne les connais pas. Je ne sais pas pourquoi ils l'ont fait, ce qui les a poussé à ça L'excitation du moment, la peur d'être récupéré, la haine des intellectuels médiatiques, la connerie très certainement aussi, l'effet foule, l'alcool, je n'en sais rien. 
- Mais tu l'aimes pas trop, toi, ce type ?
- Je m'en tape. Tu sais, à une époque, j'écoutais son émission sur France culture. Et très souvent, ça me donnait envie de lire. C'est une de ses émissions qui m'a fait revenir à Philip Roth. J'avais lu Portnoy, dans une traduction assez vieillotte, bon, je n'avais pas trouvé ça grandiose. Et n'étais pas allé plus loin. Et un samedi matin, paf, Dubois est invité à Répliques. Mon père vient de mourir, je suis là, tout seul, dans mon petit 14 mètres carrés infesté de cafards, et mon cher Dubois, avec qui je suis devenu ami…
- Le Dubois de Monsieur Tanner ?
- Oui, oui. On s'est rencontré quelques années auparavant, quand j'étais libraire. Je t'ai déjà raconté, ça, non ?
- Ça me dit quelque chose. C'est toi qui m'a offert Monsieur Tanner, c'était marrant…
- Ah bon ? Je ne m'en souviens plus. Bref,
on  était potes avec Dubois en ce temps-là, il m'avait invité chez lui, dans la maison qu'il avait construite lui-même, à Toulouse. 
- Un dîner ? Y'avait qui ?
- Y'avait personne, ducon. On s'est vu un après-midi. On a mangé des pains au chocolat.
- Hein
- On discutait en buvant du café depuis une heure, sa femme se pointe, une très belle femme, et lui demande s'il veut manger quelque chose. Et il l'envoie nous acheter des pains au chocolat.
- Et après ?
- On les a mangés ! Et puis, il m'a ramené au centre-ville dans un vieux cabriolet américain. On se voyait souvent à l'époque. On s'écrivait. Parfois, en me prenant pour Carver, je lui glissais un poème, ça devait pas être triste. Cette visite, je pense que c'est 93, je me souviens qu'on parle de mon père qui est en train de mourir. 
- Et ça nous ramène à Finkielkraut…
- Oui. L'émission doit avoir lieu quelque temps après. Attends, mon père meurt en avril, un mois avant ses 65 ans. Et le festival pour lequel j'étais à Toulouse, ce devait être en mars. Bref, l'émission a lieu après la mort de mon père, c'est sûr. Avec Finkielkraut, ils évoquent Roth et son livre Patrimoine. Une émission spéciale. Et évidemment, ça me remue. Je file immédiatement acheter ce bouquin qui vient de sortir. Et je deviens un Roth-maniaque. Je lis tout. Je trouve ça fascinant, vertigineux. Et Roth me ramène à Tchekhov, mais aussi à Malamud, Bellow…
- On s'éloigne un peu de Nuit debout et de Finkielkraut, non ?
- On digresse. Comme deux vieux alcoolos. Tiens, d'ailleurs, faudrait vérifier, je crois que le verbe digresser n'existe pas.
- En français ?
- Même après six ou sept bières, c'est toujours cette langue qu'on utilise pour se parler, non ?
- Plus ou moins.
- Tu veux pas vérifier ça sur ta machine intelligente au lieu de lire tes alertes à la noix ?
- C'est le fil de l'actu.
- Tu vois, c'est ça qui est terrible. Finkielkraut est un type dans l'actu. Il dit pas mal de conneries, je pense, même si je ne suis pas tout ce spectacle des médias. 
- Ben ouais ! T'as pas de télé depuis dix ans !
- Je lis des choses ici ou là. Acrimed, le Diplo…, il est souvent question de ce bazar. Tu sais, même à l'époque où j'avais la télé, je la regardais très peu. Ce cirque, ces faux-débats, ça me fatigue vite. Je lis autre chose, j'écoute d'autres penseurs. Tu parlais des efforts que devraient faire les footballeurs, ben, je pense que c'est à nous d'en faire, des efforts, pour penser autrement, se tenir à l'écart de ce cirque, sortir des sentiers et des femmes battus. 
- Hein ?
- Finkie fait partie de tout ce que je fuis, je ne sais pas s'il a une émission en particulier à la télé, je crois qu'il en avait une à une époque, je ne sais plus, en tous cas, il est très présent dans les médias, et ça, ça ne peut pas aller.
- Pourquoi ?
- Je vais être en retard, mais j'ai le gosier un peu sec, là.
- Elles sont pas super fraîches non ?
- Prenons une cannette. Ce sont des gens qui ont besoin d'être dans la place pour exister. Leurs bouquins, souvent bâclés, ou écrits par d'autres, ne suffisent pas. C'est un cercle vicieux. Ils trustent les ondes, les écrans et les pages des journaux, ils ont leur rond de serviette pour pouvoir continuer à pondre leur bazar, à vendre leur production, à partir en vacances à l'Ile Maurice… 
- C'est ça, la pensée unique ?
- Pas seulement, mais oui, t'as l'impression qu'il n'y a pas d'autre pensée possible, ça occupe l'espace. Comme les films américains ! Espace public, médiatique, critique. Et c'est bien le terme : occupation.
- Oooh la !
- Quand tu occupes, tu ne résistes pas. Au contraire, tu combats la résistance.
- C'est des collabos, Finkielkraut et compagnie ?!
- On peut voir ça comme ça. Je pense que tu ne peux pas réfléchir correctement à la machine qui nous broie en l'abreuvant sans cesse. Et puis, c'est mathématique : plus tu t'exprimes, plus de chances il y a de dire des conneries ! Et de te répéter car les médias veulent ça, ta petite litanie habituelle, un peu réac, un peu provoc, mais sérieuse, voire érudite, sortir la petite formule qui crée du buzz, comme un slogan de pub, faut des clashs, ça permet de faire croire que la parole est libre, qu'il y a débat, qu'on est en démocratie, que ça pense, que ça bouge… Jamais le silence, pas de blanc à l'antenne, faut meubler, couper la parole, zapper, puber, divertir, on ne sait jamais, des fois qu'on aurait envie de prendre le temps de penser…
- Ben, on fait quoi, nous là ? A jacter sans cesse, à regarder des matchs de foot
- Nous, on n'est nulle part. Quand on était jeunes, on écrivait sur les murs, aujourd'hui, on dit des conneries au comptoir. Même les autres clients se foutent de ce qu'on raconte.
- On devrait créer notre propre émission. On se filmerait au comptoir, à enfiler des bières et des perles.
- L'autre dimanche, je suis allé me balader. Le prétexte, je cherchais un cadeau pour ma fille. Et puis, je me mets en tête de filer jusqu'au marché du livre dans le 15e.
- C'est quoi, ça ?
- C'est au Parc Georges-Brassens, au fin fond du 15e. Des anciens abattoirs. Le week-end, ça abrite un marché de livres anciens. Une sorte de puces du livre. Je cherchais le Journal de guerre de Malaquais qu'un ami m'avait donné envie de lire. Et sur qui je tombe en descendant du scooter ?
- Finkielkraut !
- Non, ça, c'est après.
- Après ?!
- Là, je tombe sur Bertrand Blier ! Il sortait du marché du livre, son petit sac rempli. Un vieux bonhomme avec la veste en tweed, le pantalon en velours, la pipe au bec. J'ai hésité entre me jeter à ses pieds en mémoire de Buffet froid, Beau-père, Les Valseuses, Notre Histoire ou Préparez vos mouchoirs
- C'est lui, tout ça ?
- Oui, monsieur ! Mais j'ai eu aussi envie de lui dire que ce n'était pas possible d'avoir fait tous ces films et de ne pondre que des trucs insipides et gênants depuis 20 ans. J'ai hésité, et il est passé à côté de moi sans que je lui adresse la parole.
- Et Finkielkraut ?
- Il va sans dire que je ne trouve pas ce que je suis venu chercher au marché du livre, mais il fait beau. Je me balade. Je passe par Montparnasse et décide de jeter un œil à une librairie.
- Un dimanche ?
- Oui, je suis contre le travail le dimanche, tu sais bien, mais le fait de me dire que certaines librairies sont ouvertes ce jour-là, ça me fait oublier mes soucis, j'ai l'impression que tout est possible. Donc, je traîne à L'œil écoute, pour rien, c'est plus ce que c'était. Et en sortant, qui je vois traverser le boulevard et venir renifler les livres présentés sur le trottoir ?
- Bertrand Blier ?
- Mais non, ducon : Finkielkraut ! C'est son quartier, je l'y ai souvent croisé. Là aussi, j'avais envie de lui dire, viens, Alain, allons boire une bière et discuter un peu. Je lui aurais dit qu'effectivement, le monde d'avant, c'était autre chose, mais c'est pas les musulmans qui l'ont transformé ! C'est des gens comme lui, anciens soixante-huitards, leurs enfants, qui ont applaudi à cette société soi-disant sans  idéologie, post-historique et tout ce baratin, qui ont collaboré par ego et qui aujourd'hui s'effraient du monde qu'ils ont largement contribué à créer, je lui aurais dit que tout le monde a droit de dire des conneries, d'ailleurs, il ne fait pas que ça, c'est parfois brillant, mais je lui aurais demandé de fermer sa gueule de temps en temps, d'oublier son rôle d'imprécateur. De ne parler que de littérature. Voire de philo.
- Tu lui as rien dit ?
- J'étais mal rasé, il m'aurait pris pour un islamiste et se serait enfui en m'insultant !

- Tu crois qu'il aime la bière ?
- J'en sais rien. En tous cas, ma belle, elle, elle n'aime pas attendre. Allez, salut, je suis vraiment en retard !
- Eh ! Et c'est moi qui paie ?!
- Mets ça sur le compte de Finkie !