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dimanche 12 mai 2024

Plus que la pluie

Betty Spann

je voilais tous les mots que tu attendais
avant la dérobade
histoire de me croire
vivant
de faire le malin
fier de ma solitude
de ce que nous nommions liberté
 
les chats font leur toilette
devant les cadavres rouges
la sueur coule le long de mes doigts
et l'enthousiasme de ta présence
notre sang mêlé pour l'éternité
disais-tu

libérés d'une armée de projets

sous nos ordres

hier encore
tu évoquais cette mélodie andalouse
un chant d'honneur et de gloire
et le destin de cette femme irlandaise
ou suédoise

dont tu ignorais désormais le nom
morte sur une plage du nord
le temps nous fuit

tu refermes le livre
et jures de ne jamais plus
lire de romans
ou de ne plus voter
je n'entends rien à ta poésie
de là où je suis et l'état
dans lequel tu voudrais
ne pas me laisser

allons nous recoucher
dis-tu
comme de vieux rockers ridicules
et sans dieu
quelque chose comme ça
c'est bien plus que la pluie
plus qu'un adieu




charles brun, plus qu'un adieu



lundi 19 octobre 2020

Nuits sans sommeil



 

pour l'épater

certainement 

confondant somnambule

et funambule

pour la faire rire

je marchais sur le fil

yeux fermés  

bras tendus

sans filet  

jonglant avec mes chaussons

à travers la chambre

frôlant la mort 

à six ans

un coup de vent

une tape sur l'épaule

et c'en était fini 

de cette pauvre vie

comblé de ses faveurs 

je plongeais vite dans le lit

encore chaud

ensemble

nous moquions

les peurs de notre frère

le fantôme du petit homme

planqué derrière les rideaux

prêt à bondir sur lui

elle ignore aujourd'hui

ma complice de l'enfance

l'angoisse des nuits blanches

insomnies infinies

jonglant

avec mes pauvres rimes 

solitaire sur la terre

elle ne voit que le soleil

qui poudroie

l'herbe qui verdoie

mes filles qui s'ignorent

sauront-elles un jour

la mort de

ces images ?

 

 

Charles Brun, je me tue à te dire qu'on ne va pas mourir

 

 

mercredi 10 juin 2020

Quand la ville dort


France culture n'est pas seulement devenue la radio qui consacre un week-end entier à Harry Potter — « pour comprendre le phénomène » — ou sur laquelle Christine Ockrent s'entretient toute cette semaine avec Jacques Séguéla — car « C'est gai la pub » —, la station donne également, tous les matins depuis le déconfinement, la parole aux artistes. A la manœuvre de ce rendez-vous intitulé en toute simplicité Imagine la culture demain, l'inénarrable Arnaud Laporte qui, en préambule, demande immanquablement à ses interlocuteurs A quoi pensez-vous ? 
Se sont déjà volontiers prêtés à l'exercice des créateurs aussi prestigieux que Nicole Garcia, Régis Jauffret, Zabou Breitman, Pierre Lemaître ou encore Jeanne Added. Ce matin, la comédienne, auteure et metteuse en scène de théâtre Laetitia Dosch, coqueluche du jeune cinéma d'auteur français, nous livrait toute la profondeur de ses réflexions. Extraits :

En ce moment, je m'interroge beaucoup sur comment faire tenir des associations, des groupes d'individus. Comment est-ce qu'on fait pour que les membres d'un pays puissent bien vivre ensemble ? Pendant le temps du confinement par exemple, on allait dans la rue et on voyait des gens très seuls, voire des SDF qui étaient vraiment abandonnés. Il y a l'envie, peut-être, de créer plus d'égalité. Comment créer une situation où chacun puisse trouver sa place, que ce soit en petit ou en grand ? Je trouve que ce n'est pas facile, donc je pense à ça. C'est de l'humain, c'est de l'organisation, que ce soit en association ou pour des sphères plus grandes. Quel rôle on a à jouer là-dedans, en tant que personne ? En tant qu'artiste aussi bien sûr, même si artiste, c'est un peu plus libre que ça, on n'est pas forcément obligé d'être dans des choses politiques, mais on peut. Voilà, je me pose ces questions là. Vous savez, je pense tout le temps, je pense beaucoup. Il ne faut pas tout le temps m’écouter.J'aime beaucoup quand on se dit franchement les choses, même des choses qui peuvent être dérangeantes. J'aime quand on me dit des choses, et j'aime les actions qui viennent après. Qu'est-ce que j'attends des autres ? C'est fort comme question... C'est vrai qu'on a beaucoup attendu des autres ces deux derniers mois. C'est l'échange que j'attends. Vous savez, toute la semaine dernière j'étais à Lausanne avec un groupe de six personnes. On s'est tous remis au travail et on était tellement heureux d'être ensemble qu'on n'attendait plus rien. On avait juste un plaisir à inventer ensemble. Donc, j'attends des autres peut-être de ne rien attendre.
Ce succulent salmigondis continue encore un moment, confirmant, si besoin était, qu'à de rares exceptions, seule la nuit, quand la ville dort, France culture, par ses archives, reste encore écoutable...


mercredi 16 janvier 2019

mercredi 28 novembre 2018

Burlando la muerte

Stefan Rappo

mais sans courage j’ai laissé ma main
sur tes fesses froides et tu m’as chuchoté
ce rêve où dans la chambre humide
je te lisais un poème
de Leonard Cohen sorti de The Flame
dans sa loge soudain il entendait Tom Waits
et sa musique bien meilleure que la sienne
disait-il
parfois je ne pense plus à lui
nous frappe la gratte de Louis Watt-Owen
caressée d'une seule main sur la terrasse de son hlm
burlando la muerte clope au bec
murmurant toute notre haine en vers
et à l'envers
avant de nous quitter j'ai remis notre chapeau
la pluie nous gelait les os l'espoir et le sang
depuis si longtemps que nous n'espérions plus
aucune consolation


Charles Brun

vendredi 13 avril 2018

Collabos



Tout le monde est d’une certaine manière occupé et employé comme travailleur à domicile. Un travailleur à domicile d’un genre pourtant très particulier. Car c’est en consommant la marchandise de masse – c’est-à-dire grâce à ses loisirs – qu’il accomplit sa tâche, qui consiste à se transformer lui-même en homme de masse. Alors que le travailleur à domicile classique fabriquait des produits pour s’assurer un minimum de biens de consommation et de loisirs, celui d’aujourd’hui consomme au cours de ses loisirs un maximum de produits pour, ce faisant, collaborer à la production des hommes de masse. Le processus tourne même résolument au paradoxe puisque le travailleur à domicile, au lieu d’être rémunéré pour sa collaboration, doit au contraire lui-même la payer, c’est-à-dire payer les moyens de production dont l’usage fait de lui un homme de masse (l’appareil et, le cas échéant, dans de nombreux pays, les émissions elles-mêmes). Il paie donc pour se vendre. Sa propre servitude, celle-là même qu’il contribue à produire, il doit l’acquérir en l’achetant puisqu’elle est, elle aussi, devenue une marchandise.
Günther Anders, L'Obsolescence de l'homme (1956),
trad. Christophe David, éd. Ivrea/Encyclopédie des nuisances



mercredi 28 décembre 2016

Santé, Clément !


- ...Remarquons enfin que l'allégresse, celle de l'ivrogne, de l'amoureux, de l'artiste, du philosophe, implique une voyance. Pas seulement un amour, mais aussi un sentiment du réel. Dans l'allégresse, le réel se présente tel qu'en lui-même : idiot, sans couleur de signification, sans effet de lointain. Présence du réel qu'aucun regard sinon allègre n'est capable d'approcher de si près...   
- ...Vous lisez qui ? Vous lisez qui, là ?
- ...Je vous lis vous, Clément Rosset...
- ...J'ai écrit des choses... des choses aussi gentilles ?
- ...En sorte que l'allégresse n'est pas seulement un mode de réconciliation avec la mort et l'insignifiance. Elle est aussi un moyen de connaissance, une voie sûre d'accès au réel...
C'était hier chez Adèle et ça se podequaste ou s'écoute dans son intégralité ici



dimanche 28 décembre 2014

L'angoisse du gardien de but au moment du penalty

Je me demande souvent ce qui me fait regarder encore des matchs de football. Je me demande aussi si mon père s'y intéresserait encore. Si nous regarderions encore des matchs ensemble, en parlerions. Aurait-il aimé, lui l'indéfectible supporter du Real Madrid, le jeu pratiqué par Barcelone ces dernières années ? J'imagine qu'il aurait été fier, les larmes aux yeux, de voir l'Espagne dominer le football mondial entre 2008 et 2012. 


Le dimanche, ma mère demandait à mon père d'emmener les enfants prendre l'air au bois. Il fallait parfois aller le chercher au tabac du coin où, après avoir validé ses tickets de tiercé, il restait scotché au comptoir avec des copains du quartier.
Mais lorsqu'il avait enfin parcouru le kilomètre et demi nous séparant de notre aire de jeu préférée, il s'emparait du ballon, me demandait de me mettre entre deux arbres faisant office de cages et m'enseignait quelques trucs avec la balle. Je ne parlerais pas de moment privilégié, je crois que parfois il m'agaçait même au cours de ces éphémères parenthèses. 



Il n'était pas fait pour avoir des enfants, une famille. C'est une intuition, des déductions. Je l'ai mal connu. 
En cette période de fêtes, qui nous prive de matchs, les sites consacrés au foot regorgent de rumeurs, de fausses infos. C'est le mercato d'hiver. Un mois durant, les clubs peuvent se renforcer en prévision de la deuxième partie de saison à venir. Les joueurs ayant peu joué depuis la rentrée demandent à leurs agents de leur trouver un point de chute plus ou moins véridique, histoire de lancer un bras de fer avec leur club pour que la situation change. Les joueurs et les agents détiennent le véritable pouvoir aujourd'hui. Les décisions en matière de transferts ont rarement à voir avec l'aspect purement sportif. L'argent du foot passe par les mêmes paradis fiscaux que le fric de la drogue, de la prostitution et de la finance internationale. 
Je lisais aujourd'hui les propos de Falcao, joueur colombien ayant porté les couleurs de Porto, Atlético de Madrid, Monaco et Manchester United en moins de cinq ans. «Un joueur n'est pas maître de son destin. Parfois, cela me fait sourire quand les gens me demandent pourquoi je n'ai pas été dans ce club ou pourquoi je ne suis pas resté dans un autre, comme si le footballeur pouvait décider où il allait travailler.» Je ne sais pas si ce discours a été formaté par un cabinet de com ou si le type est sincère. Je sais simplement que ce joueur, comme beaucoup d'autres stars, a pour agent l'un des types les plus sulfureux et les plus riches du marché, le Portugais Jorge Mendès. A chaque transaction de ses poulains, le parrain se prend une bonne commision, officielle, et quelques rétrocommissions qu'il partage avec le joueur concerné. Tout le monde le sait, mais tout le monde se tait. Chaque agent agit ainsi. Ce mouvement permanent des joueurs sur tous les continents fait vendre. Journaux, maillots, jeux et autres produits dérivés. Avec internet, les réseaux sociaux, les sites de foot, l'hystérie a été démultipliée ces derniers temps.
Je me demande ce que mon père aurait pensé de l'éviction en 2010 de Raúl, joueur emblématique de son club préféré, où il a effectué toute sa carrière, poussé vers la sortie à l'arrivée à la "Maison blanche" de l'entraîneur José Mourinho, compatriote, ami et client de Mendès. Je me demande si mon père aimerait le mercantilisme et l'arrogance qui règnent aujourd'hui au sein de ce club. Je ne sais pas s'il apprécierait les méthodes de l'Argentin Simeone à la tête de l'équipe rivale du Real, l'Atlético de Madrid. Que penserait-il du retour à la maison de Fernando Torres, El Niño, ange déchu du firmament des numéros 9 de légende ? Torres, transféré pour 58 millions d'euros du populaire Liverpool au millionnaire Chelsea en 2010, n'a jamais retrouvé son niveau de jeu après une grave blessure quelques mois auparavant. Cédé au Milan AC en août dernier, il déçoit de nouveau et est aujourd'hui cédé gratuitement au club de Berlusconi afin de permettre un échange de haute volée contre un Italien de l'Atlético, permettant ainsi au gosse de revenir au sein du club qui l'a révélé il y a plus de sept ans maintenant. 
Est-ce parce que je n'ai pas les réponses à toutes ces vaines questions que je maintiens en vie le seul héritage que mon père m'a légué ? 
Tout cela n'a pas beaucoup de sens. Mais je regrette de ne pas aller voir les matchs avec lui dans ce bar du 11e, tenu par un Roumain, supporter quelque peu opportuniste du Barça et du PSG… Je suis sûr que Benito et Jo s'entendraient bien. Et ça ne me gênerait pas ensuite de ramener papa à la maison.
 

mardi 16 décembre 2014

Images en noir et blanc

Il y avait un autre ami dans ces années que j'ai appelées d'apprentissage pour aller vite, car je ne sais encore très bien ce que j'y ai appris. Jean était certainement le plus doué d'entre nous. Le plus tourmenté aussi peut-être. Il détestait Paris et j'allais passer beaucoup de temps du côté des Ardennes, Charleville puis Nouzonville. Puis vint Bruxelles. Les voyages en forme de genèse.
Je ne vois plus ce temps avec nostalgie. C'est plus souvent la honte qui me secoue. Honte de l'arrogance, de la bêtise, de ne pas avoir su rester fidèle à certaines amitiés, à certaines croyances, de n'avoir tenu aucune promesse, même la plus secrète.