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vendredi 29 décembre 2023

L'être et le néant


Robert Doisneau



Et puis, merde ! Le soir, quand j'avais des ronds en poche, je m'offrais le Chabanais ou le One Two Two. Il y avait dans ces maisons un potentiel de sensualité qui écartait toute considération métaphysique, ne fut-ce que par le droit de choisir. Pas choisir entre l'être et le néant, mais entre Manon Main Douce et Sylvie la Rémoise.

 

André Hardellet

jeudi 2 juillet 2020

La république dans la débine

Gaston Paris

La conn’rie qu’on a faite en verrouillant les claques,
En balançant du coup tout’s les souris dehors !
Ça méritait d’autor un’ volée d’pair’s de claques,
Mais, comm’ disait papa, tous les cons sont pas morts,
Voilà des pauv’s gamines qui vivaient en famille,
Qui r’cevaient vaill’ que vaille un peu d’éducation
Et qui sont désormais sans soutien, les pauv’s filles.
La conn’rie qu’on a faite en fermant les boxons !

Mon père, il s’en payait de la lanterne rouge,
Il y cassait sa s’maine et tous les sam’dis soirs
Ma pauv’mère le cherchait tout’ la nuit dans les bouges ;
Lui ronflait au bordel, toujours complèt’ment noir.
Les putains le bordaient, lui faisaient des papouilles,
Soit des trucs inédits, soit des spécialités.
Moi j’osais pas y aller, j’avais bien trop la trouille,
Et quand l’courage m’est v’nu, ils étaient supprimés.

La conn’rie qu’on a faite en fermant les bordels,
En obligeant l’brav’ monde à baiser n’importe où !
Ma tante en avait un, je n’parle pas pour elle,
Vu qu’la vache en claquant m’a rien laissé du tout,
Mais vraiment, quand je pense au destin d’mes frangines
Qui douées comme ell’s étaient s’raient sous-maîtresses maint’nant,
Je m’dis qu’la république est bien dans la débine
Et qu’on a mis l’bordel rien qu’en les supprimant…

Bernard Dimey, Le Regret des bordels
in Sable et cendre

lundi 1 juin 2020

Fragile et paresseux



1971, c'est l'année du premier roman, L'Affaire N'Gustro, qui, pour de sombres raisons gallimardesques, paraît après le deuxième, co-signé par Jean-Pierre Bastid, Laissez bronzer les cadavres !
Dans le Journal de Jean-Patrick Manchette, dont n'a été, pour le moment, publié que la période 1966-1974,  on peut lire cette note en date du 1er janvier de cette fameuse année. 

BONNES RESOLUTIONS
Boire moins, de façon à ne pas être saisi de logorrhée publique, ce qui est une façon de se laisser posséder par mon vieux hideux démon, la putasserie.
Maigrir un peu. J'ai une brioche.
Fumer moins pour rassurer Mélissa.
Gagner un million par trimestre en faisant un Série noir et un autre bouquin et des bricoles.

Nous rentrerons demain après-midi à Paris. Je n'ai guère travaillé, mais peu importe. A partir d'après-demain, je fais dix pages de Cabrisseau par matinée. En fin d'après-midi, j'aiderai Mélissa à boucler son quota de traduction. Dans l'intervalle, je m'occuperai de ce qui m'inspire, et d'abord LE CONSUL.
J'ai envie d'écrire un polar se déroulant dans les milieux du cinéma caca-pipi, l'histoire d'une starlette pute assassinée par son frère, péquenot vigilant, puritain et incestueux. J'ai envie d'une forme de narration très archétypique. Ce pourrait être à la première personne, le conteur étant scénariste – il voit arriver chez lui la compagne de chambre de la starlette. Elle est couverte de sang, suspecte numéro un. Il enquête pour la disculper, et tombe amoureux d'elle. Milieu Pécas/Wolmark. 

Mon état nerveux est très amélioré. Tout de même, je suis un peu fragile et paresseux.

mercredi 15 avril 2020

Un amour malheureux

David Palumbo

I. On peut prendre dans son lit les livres et les putains.

II. Les livres et les putains croisent le temps : ils dominent la nuit comme le jour, et le jour comme la nuit. 

III. Personne ne voit à l'apparence des livres et des putains que les minutes leur sont précieuses. Mais lorsqu'on se commet un peu plus avec eux, on remarque à quel point ils sont pressés. Ils facturent pendant que nous nous enfonçons en eux.

IV. Les livres et les putains sont unis depuis toujours par un amour malheureux.

V. Les livres et les putains – ils ont chacun leur genre d'hommes, qui vivent sur leur dos et les maltraitent. Pour les livres, ce sont les critiques.

VI. Les livres et les putains dans des maisons publiques – pour étudiants.

VII. Les livres et les putains – ils voient rarement leur fin, celui qui les a possédés. Ils disparaissent d'ordinaire avant de mourir.

VIII. Les livres et les putains racontent avec tant de plaisir, et tant de mensonges, la manière dont ils sont venus là. En vérité ils n'y prêtent pas eux-mêmes attention. On se livre à tout « par amour » pendant des années et un jour, sous la forme d'un corpus bien en chair, on retrouve en train de faire le trottoir ce qui se contentait toujours de planer au-dessus « pour faire des études ».

IX. Les livres et les putains aiment à tourner le dos quand ils s'exposent.

X. Les livres et les putains rajeunissent beaucoup.

XI. Les livres et les putains – « Vieille bigote – jeune catin ». Combien de livres furent décriés dans lesquels la jeunesse doit aujourd'hui apprendre !

XII. Les livres et les putains portent leurs disputes devant les gens. 

XIII. Les livres et les putains – les notes en bas de page sont pour les uns ce que sont les bank-notes glissées dans les bas pour les autres.


Walter Benjamin, Sens unique,
trad. Jean Lacoste, éd. Maurice Nadeau

mercredi 22 mai 2019

Erratum

Robert Doisneau

J'ignore pourquoi, peut-être ce double R, et un prénom pour patronyme. Toujours est-il que j'ai longtemps fait des deux Marthe — Robert et Richard — une seule et même femme et ainsi toujours pensé que la spécialiste et traductrice de Kafka, à force, avait un beau jour pété une durite, et s'était lancée dans un tout autre combat, en militant pour la fermeture des maisons closes. Non seulement, il n'en est rien, bien entendu, mais Richard n'est même pas le nom de cette pseudo-espionne. Quant à la vertu qu'elle prônait... Mais c'est une autre histoire.


samedi 14 janvier 2017

Initiation

Quant à l’amour, je le trouvai à dix-neuf ans, par accident, un soir d’automne que je revenais à pied de l’hippodrome d’Auteuil, par les sentiers du Bois de Boulogne. Il faisait presque nuit. Aux abords du Jardin d’Acclimatation, une femme m’accosta. Elle dissimulait autant qu’elle le pouvait son vieux visage, très fardé, sous un chapeau-cloche ; elle eût voulu sans doute s’y cacher toute entière. . .  Elle me demanda de venir avec elle, en m’appelant son petit homme. Personne ne m’avait dit cela encore. Puis, elle ajouta :
« Combien as-tu en poche ? »
Car elle me tutoyait.
Je comptais deux francs cinquante en sales coupures.
« Ça peut aller », dit-elle.
Nous nous écartâmes de la route, jusqu’à une chaise en fer.
« Assieds-toi là. . .  Tu me paieras un sandwich. . .  Après. »
Et la révélation eut lieu là. Des fauves du Jardin d’Acclimatation rugissaient à côté. Moi, je ne dis rien. Ce ne fut pas, d’ailleurs, de l’amour véritable, mais seulement un simulacre rapide, du bout des lèvres, et comme avec quelque négligence de sa part. Pourtant, c’était la première femme qui s’agenouillait ainsi devant moi. L’amour véritable, je le connus plus tard, mais jamais plus peut-être une telle gentillesse.
Après, elle cracha par terre, sans dégoût, puis nous allâmes ensemble à la Porte Maillot où, dans un bistrot, au comptoir, elle mangea un sandwich au jambon de bon appétit. J’avais hâte de la quitter car elle était vraiment très vieille, et il me semblait que les autres se fichaient de moi.
C’est dans ces conditions que je fus initié, pour le prix d’un sandwich au jambon. Ensuite, je n’avais plus qu’à continuer. . .  

Henri Calet, Le Tout sur le tout, 1948