dimanche 30 juillet 2017

Jusqu'au dernier torchon sale



Les chaises et les banquettes étaient tendues de moleskine verte. Je discourais, je parlais de moi, infatigablement. Sur ce sujet, je puis m'étendre de tout mon long ; je suis à l'aise. Je ne me lasse pas de m'entendre retracer ma biographie, quelque peu retouchée. J'ai la fatuité de croire que d'autres y prennent le même intérêt. En vérité, je ne connais que cette histoire.
Me confier aux femmes, c'est une de mes faiblesses ; c'est ma façon de leur faire la cour et de faire la roue, simultanément. Est-ce que chacun n'éprouve pas périodiquement cette nécessité de confession et d'absolution ? Les femmes assument souvent le ministère du prêtre ; elles disposent d'égales réserves d'indifférence. C'est en quoi elles sont bien utiles. Elles ont aussi la patience d'attendre que vous ayez vidé votre sac, jusqu'au dernier torchon sale…
En général j'ai eu pour interlocutrices des dames ayant des notions précises sur le temps qu'il convient raisonnablement d'accorder aux épanchements verbaux ; elles savaient m'interrompre au moment voulu et m'amener, doucement, à des activités plus sérieuses. Sans quoi, j'en serais peut-être encore à la toute première. Qui était-ce ?

Henri Calet, Monsieur Paul, 1950

vendredi 28 juillet 2017

La fatigue du dactylo




à Carl Weissner, 15 janvier 1979

J'espère que tu n'as pas encore commencé à traduire Women. John Martin et moi sommes dessus – je mantiens qu'il a trop injecté de son écriture dans le roman. Quelques pages ci-jointes pour le prouver. Je fais photographier le script d'origine et je te l'enverrai bientôt par courrier. John prétend qu'entre-temps je lui ai envoyé 100 pages de modifications. Quand il me les aura données je te les enverrai. J'ai vraiment l'impression qu'il a trop changé mon style, parfois même des phrases entières. C'est irrespectueux vis-à-vis de moi. Je n'ai rien contre de légères modifications de grammaire et l'harmonisation des temps, passé, présent, mais à trop foutre les phrases en l'air ça altère le flot naturel de mon écriture. Mon écriture est rêche et tranchante. J'aimerais qu'elle le reste, je ne veux pas qu'on l'adoucisse. Aussi, de larges sections du roman ont été supprimées. Quand tu auras l'ensemble du manuscrit tu pourras choisir ce que tu veux dégager ou non. De toute façon ton choix est réduit ; ça ne changera rien à la manière dont le roman se lit maintenant. 
John plaide l'innocence. Il va venir chez moi pour qu'on reprenne tout du début. Il m'a dit que parfois quand le dactylo était fatigué, ça lui arrivait de rajouter des mots à lui. Son dactylo devait vraiment être claqué. 
En tous cas les pièces jointes montrent de légères modifications qui n'étaient pas dans le script original que j'ai entre les mains. J'espère que tu n'as pas commencé à le traduire. J'ai demandé à John : « Est-ce que tu aurais fait ça à William Faulkner ? » Il aurait certainement pas fait ça à un prof de fac, encore moins à Creeley, à qui il n'aurait même pas changé une virgule. Comme je viens des bas-fonds, du royaume des cloches, il doit penser que je ne sais pas vraiment ce que je fais. Mais instinctivement je le sais et il devrait s'en rendre compte. Tu l'imagines retoucher un Van Gogh ? Bon, merde...
Linda Lee et moi t'envoyons des ondes d'amour à toi, Mickey et Waltraut.

p.s. Je me demande ce que penseront les Frenchies et les Italiens ? On dirait qu'en plus des 100 pages de modifications, je vais devoir leur envoyer des copies du texte original par courrier. Maintenant c'est un bon roman mais j'ai le sentment que ça aurait été un roman superbe et déchaîné sans les rajouts lourdingues et les passages supprimés. A la place d'un truc immense qui aurait pu marquer les siècles à venir, il faudra se contenter de cette version ratatinée et biberonnée au lait...

Charles Bukowski, Sur l'écriture, Au Diable Vauvert,
à paraître le 14 septembre, trad. Romain Monnery
(

Prima donna









à John Fante, 2 décembre 1979

C'était bon d'entendre la fin de votre roman au téléphone ; ça sonnait plus Fante que jamais, la grande classe, comme toujours. Ça m'a enlevé un sacré poids de savoir que vous étiez toujours de la partie. Quand j'ai commencé vous étiez comme un phare et voilà que vous m'en mettez à nouveau plein la vue après toutes ces années.
Je suis en pleine période d'impuissance et ça ne m'est pas arrivé souvent. Je ne dis pas que mon écriture a toujours été exceptionnelle, je dis juste que les mots venaient naturellement. Ça n'est plus le cas ces derniers temps. Bon, quelques poèmes l'autre soir mais ça n'avait plus la même saveur. Je me surprends à envoyer chier Linda et l'autre soir j'ai même filé un coup de pied au chat. Je n'aime pas me comporter en petite prima donna mais lorsque les mots sortent pas c'est comme si j'étais empoisonné, j'oublie comment on rit, j'en oublie d'écouter mes symphonies à la radio et quand je regarde dans le miroir je vois un homme très méchant, petits yeux, visage jaune – je suis une figue desséchée, inutile, ratatinée. Je veux dire, quand l'écriture fout le camp, qu'y a-t-il, que reste-t-il ? La routine. Des gestes de routine. Des pensées en forme de crêpes. Je ne peux pas supporter cette danse macabre.
Vous avoir au téléphone, écouter Joyce me lire la fin de votre roman, entendre le rythme et la passion des Fante m'a sorti de ma léthargie. Le vin est ouvert et la radio allumée, je m'en vais coller des feuilles de papier dans cette machine et les mots jailliront à nouveau, à cause de vous. Ils jailliront à cause de Céline et de Dos et Hamsun mais principalement à cause de vous. Je ne sais pas d'où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. Vous avez représenté et représentez pour moi bien plus que n'importe quel homme mort ou vivant. Il fallait que je vous le dise. Maintenant je recommence à sourire un peu. Merci, Arturo.


Charles Bukowski, Sur l'écriture, Au Diable Vauvert,
à paraître, trad. Romain Monnery

jeudi 27 juillet 2017

Le numéro un




à John Fante, le 31 janvier 1979

Merci pour cette précieuse lettre. C’est une sensation singulière, très étrange, de recevoir une lettre de vous. Ça fait des décennies maintenant que j’ai lu Ask the Dust. Martin m’a envoyé une version photocopiée du roman, je viens de le recommencer et ça se lit mieux que jamais. C’est tout simplement mon roman préféré, à égalité avec Crime et Châtiment de Dos et le Voyage de Céline. Pardonnez-moi de ne pas avoir répondu plus tôt, mais en ce moment j’ai un paquet de trucs à gérer : écrire un scénario, corriger le scénario de quelqu’un d’autre, pondre une nouvelle, mais aussi picoler, jouer au tiercé, me bagarrer avec ma copine, rendre visite à ma fille, me sentir bien, me sentir mal, et tout le reste. En plus de ça, j’ai perdu votre lettre alors que j’en étais tellement fier et la nuit dernière, je l’ai retrouvée, je m’étais servi du dos de l’enveloppe pour suggérer des corrections sur le scénario de ce gars (l’adaptation de mon premier roman, Post Office). Voilà qu’il se met à pleuvoir donc je vous écris rapidement car je dois me rendre à la banque pour déposer ce chèque histoire que je puisse aller aux courses demain.
Vos livres ont vraiment changé ma vie, m’ont donné l’espoir qu’un homme pouvait coucher des mots sur le papier tout en laissant les émotions prendre le dessus. Personne n’a fait ça aussi bien que vous. Je vais lire le livre doucement, je vais le savourer encore une fois en espérant que je puisse écrire une préface décente. [H.L.] Mencken avait l’œil, entre autres, et je pense qu’il est grand temps qu’un talent comme le vôtre refasse surface. Même si Black Sparrow n’est pas New York c’est une maison qui a du prestige, une force de frappe et de tels livres sont plus enclins à durer et séduire des lecteurs, indépendamment du grand public qui ne fait que bouffer toute la merde que New York leur jette en pâture.
C’est bon d’avoir de vos nouvelles, Fante, vous êtes de très loin le numéro un. Pardonnez mes fautes de frappe. Dès que j’aurai terminé le livre et rédigé la préface, je vous l’enverrai par courrier pour approbation, en croisant les doigts. Mes hommages à votre femme et à votre fils. Le ciel est humide aujourd’hui et demain, le champ de course sera boueux mais je penserai à vous et à la chance que j’ai de pouvoir dire aux gens pourquoi Ask the Dust est si bon. Merci, oui, oui, oui…

Charles Bukowski, Sur l'écriture, Au Diable Vauvert,
à paraître, trad. Romain Monnery



mardi 25 juillet 2017

Même les êtres les plus innocents


Le début des années 1960, heures sombres et glorieuses du franquisme, synonymes de modernité. L'Espagne est enfin entrée dans le XXe siècle, nous dit-on, sous la bénédiction de l'église et des grandes démocraties occidentales et à coup de plan Marshall, d'opérations immobilières, de développement touristique à outrance... Et de répression. La culture pop s'introduit ici aussi, bien qu'avec parcimonie. Et ce n'est peut-être pas un hasard si surgit dans le conservateur monde taurin un histrion inespéré appelé à devenir le torero le plus célèbre de tous les temps, Manuel Benítez Pérez, dit El Cordobés (le Cordouan). Fils de rien, orphelin de tout autant, Benítez a très jeune essayé d'échapper à la faim par la mendicité, le chapardage ou en faisant le maçon. Imitant ces sales gosses sales et sans le sou qui sautent dans l'arène avec une muleta de fortune, en espérant faire quelques passes devant les bêtes et le public, et que l'on nomme espontáneos, il est remarqué par son audace inouïe, pris en charge par un représentant véreux mais ayant le sens de la promotion et passera rapidement novillero (aspirant matador). 
En 1963, année que choisit Berta Vías Mahou pour débuter son récit, El Cordobés est une rock star, la vedette dont l'Espagne du boom économique a besoin, lien indispensable entre tradition et prétendu progrès. Mais l'auteure madrilène ne nous livre pas un portrait du fameux Cordouan. Ou bien alors en creux. Dans l'ombre. L'ombre de son double. Un pauvre type, un va-nu-pieds, un autre Andalou, qui n'a rien demandé à personne, ou presque, mais dont la ressemblance avec l'autre est plus que frappante. José Sáez se voit soudain propulsé dans la lumière et les paillettes, traverse le pays de long en large, est autorisé à flirter avec les plus belles filles tout en caressant l'espoir de sortir d'une misère humiliante...
Plus dure sera la chute. A travers l'histoire invraissemblable de l'Autre, entre manipulation du réel et comédie humaine, Vías Mahou revisite l'histoire de son pays, celle d'une certaine littérature, plaque un style percutant et entêtant sur ce qui, de loin, présente l'aspect d'une biographie, et cache une réflexion excitante sur la gloire et l'échec, talent et petits arrangements, l'envers des corps, vérités et mensonges. 
Les éditions Séguier ont eu la bonne idée de publier en français ce roman ayant obtenu en 2014 le Prix Torrente Ballester et qui sera proposé dans toutes les bonnes librairies, et d'autres, lors de l'affreuse prochaine rentrée littéraire. On y reviendra certainement. En attendant, ci-dessous, un premier extrait et deux chansons de l'ami Bambino.


Nous nous sommes arrêtés à un feu qui venait de passer au rouge et, collée à nous, il y avait une Seat 600 blanche remplie d’enfants. En les observant attentivement, j’ai remarqué l’un d’eux, qui devait avoir cinq ans, coiffé d’une casquette à visière en vernis noir et portant un costume de flanelle gris avec des insignes dorés sur le col et des rangées de boutons également en or. Les losanges rouges avec les armoiries. Deux aigles en relief. Des galons sur les épaules… Le petit garçon s’est retourné, a levé les yeux et m’a vu porter la main sur la tempe pour effectuer le salut réglementaire. Fier de son déguisement, il m’a répondu avec un autre salut impeccable, la main finement gantée de blanc. Qu’il a l’air gentil, ai-je pensé en regardant la lumière qui brillait dans ces yeux marron.
Pourquoi, dès l’enfance, nous appliquons-nous à être ce que nous ne sommes pas ? Même les êtres les plus innocents en ce monde se révèlent être des imposteurs…
Berta Vías Mahou, Je suis l'Autre, éd. Séguier



Une question de distance

Scott Sheffield

Dans un monde où plus des cinq sixièmes des gens sont des gredins, des fous ou des imbéciles, les autres sont contraints de vivre à l’écart, surtout s’ils sont très différents, et, plus la distance sera grande, mieux cela vaudra.

Arthur Shopenhauer, A soi-même, trad Guy Fillion

samedi 22 juillet 2017

Désinscriptions



J'ai souvent pensé que tous mes échecs étaient dus à un manque de chance. Avant de découvrir que c'était bien moins grave. Une simple question d'hérédité. 

Votre bonheur m'est étranger. C'est ce qui me rend heureux.

Je n'ai pas le permis depuis un moment. En passant devant une auto-école, j'entre me renseigner : Est-ce ici que l'on apprend à griller correctement un feu rouge, à négliger les priorités à droite le majeur gauche relevé, à rouler lourdement bourré le coeur léger, à enrichir joyeusement son lexique d'injures... ?

Mon type de femme : celle qui dit oui.

Le railleur n'a pas toujours tort.

Le plus beau des poèmes de la langue française n'égalera jamais dans la mémoire de mon coeur une vulgarité monstrueuse dérobée un soir au comptoir d'un bar.

On n'est pas des chats.

Hier, il pleuvra encore.

Je ne voudrais pas vous enduire d'horreur.


Malheureusement, je ne m'habituerai jamais à tout.

L'homme toujours vulgaire est celui qui pense qu'il ne l'est jamais. 

Je faisais les 100 pas en l'attendant depuis à peine 43 pas lorsque je me suis perdu dans mes calculs. Elle n'est jamais venue.

Après tout, faites comme je veux.

C'est en voulant supprimer un spam que je me suis ôté la vie.

Je la suivais depuis la sortie du cinéma. Elle se retourna enfin et me fixa au-dessous de la ceinture en m'offrant la plus salace des salades. Je vous offre un verre ?, me lanca-t-elle. Comment osez-vous ?, lui dis-je en lui administrant une paire de baffes bien reniflées.

A mon âge, je crois davantage aux beaux découverts qu'aux inoubliables découvertes. 

Si je n'avais pas su...

Je ne me suis jamais rêvé en boeuf. A peine en grenouille. 

C'était mieux avant-hier.

Plus ça va, plus je m'en vais vite.

Mon type de femme : celle qui ne rit pas lorsque je me déshabille.

Dans un film de Cassavetes, deux vieilles copines regrettent de ne jamais avoir rencontré un Humphrey Bogart dans la vie. Je ne m'en suis pas encore remis. 

Je viens de porter plainte pour harcèlement la nuit de mon inconscient.

Croire est la véritable paresse intellectuelle. Enfin, il me semble...

J'ai passé au lit plus de temps à me retenir qu'à prendre du plaisir. Pareil pour l'écriture.

Me fascinent sincèrement ces contemporains capables de dépenser une fortune pour acquérir les yeux étincelants de joie l'objet de leur servitude.

Le temps passa.

S'il croit qu'il va me doubler, celui-là, avec sa Twingo à la con...

Il me semble que notre histoire est proche de la fin. Je n'ai plus rien à me dire.  
On ne peut pas dire que je sois verni. C'est en la trucidant enfin que je me suis mortellement blessé.




Charles Brun, Textes inédits à voix basse

mardi 18 juillet 2017

Une seule blessure sur Terre

Umberto Verdoliva via Pop9


J'ai quatre ans de plus que toi mais certes pas un équilibre
à toute épreuve. Pas très drôle d'être célèbre, n'est-ce pas. 
Je n'aurai jamais à apprendre cette leçon. Tu trouves la page 
arrachée d'un livre et la lis convaincu de peut-être découvrir 
le mytère du mot imprimé dans des phrases comme « l'été
approchait » ou « Gertrude le considéra d'un air perplexe ». Ta
Sagane, pure imposture. Poèmes d'amour à des filles imaginaires
vivant dans une campagne où tu n'allais jamais. Moi, j'ai voyagé
partout sans but précis. J'ai dépassé l'âge de l'amour, pas celui 
des poèmes d'amour. Je voulais tomber amoureux sur la côte de 
l'Equateur mais les filles étaient comme ci comme ça et il est
difficile de se doucher dans cette région. Contrairement à 
Killarney où je ne suis pas non plus tombé amoureux les filles 
avaient des dents splendides. Comme au cinéma, les Sud-Américianes
étaient des bombes, mais affligées de maladies endémiques.
Je ne suis pas tombé amoureux à Palm Beach ni à Paris.
Ni à Londres. Ni à Leningrad. Je désirais tomber amoureux
aux ballets mais j'étais assis trop loin de la scène pour
bien distinguer les visages. A Sadko une jolie fille
accompagnant un général ne m'a rendu aucun de mes regards.
En Normandie je suis tombé amoureux mais impossible de
me concentrer à cause d'une colite. Elle avait une manière 
de m'ignorer à laquelle on ne pouvait se tromper. 
Voilà pour une année d'histoires d'amour. Sauf à Key West
où il ne s'est absolument rien passé dans le genre romantique.
Vous comprenez peut-être pourquoi je bois et grossis. Quand
je pèserai cent cinquante kilos il n'y aura plus de problèmes
d'amour, seulement des problèmes de poids. Alors j'écrirai
des tonnes de poèmes d'amour. Et si elle me tapote le dos
un mètre cube de graisse ondulera. Hier j'ai bu 
une flasque d'alcool à cent degrés en regardant une photo de
ma soeur. Morte depuis dix ans. Montrez-moi une seule blessure
sur Terre guérie par l'amour. J'ai donné une livre de boeuf à
ma chienne mourante et je l'ai enterrée heureuse
dans la cour de la grange.



Jim Harrison, Lettres à Essenine, trad. Brice Matthieussent

lundi 17 juillet 2017

dimanche 16 juillet 2017

Au son de l'accordéon

Maurice Tabart via Semiotic apocalypse


à Dignimont

C'est au son de l'accordéon
Que Nénette a connu Léon
Et que j'ai rencontré Fernande.
Elle était mince, elle était grande :
Cheveux coupés, l'air d'un garçon.

Chacun sa part et sa légende.
J'ai pris Fernande un bon moment
Pour l'héroine d'un roman,
Mais aujourd'hui je me demande
Si c'était vraiment pour Fernande
Et non pas pour l'accordéon
Que mon coeur battait pour de bon.

Il jouait un air triste et tendre
Avec de longs gargouillements
Et l'extase jointe au tourment
Y faisait, pour qui sait entendre,
Tournoyer mille enchantements.

Qui veut aimer souffre d'attendre.
J'ai trop souffert à mes vingt ans
Pour qu'au musette, en l'écoutant,
L'accordéon qui tant est tendre

Et rauque inexorablement,
Ne me permette de comprendre
Désormais qu'il est l'instrument
Des poètes, des coeurs à prendre
Et de mes mauvais garnements.

Francis Carco, Petite suite sentimentale




samedi 15 juillet 2017

A poil





à James Boyer May, 13 décembre 1959

L’autre soir j’ai reçu la visite d’un éditeur et d’un auteur (Stanley McNail de The Galley Sail Review accompagné d’Alvaro Cardona-Hine) et le fait qu’ils m’aient trouvé négligé, la tête dans le cul, ne peut pas être entièrement de ma faute : le caractère de leur visite était aussi impromptu qu’un lâcher de bombe atomique. Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié devient une propriété publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité de prendre ses distances vis-à-vis d’une société sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ?
Il ne me semble pas que ce soit ignoble ou pédant d’exiger quelque liberté par rapport à l’esprit de clan malsain et la fraternité collante qui sévit dans beaucoup beaucoup de nos soi-disant publications d’avant-garde.


Charles Bukowski, Sur l’écriture,
trad.
Romain Monnery,
à paraître en septembre Au Diable Vauvert.

lundi 10 juillet 2017

A l'aventure


Et tu es revenue
me voici de nouveau
dans de beaux bras
j'ai tant espéré
transpiré ta froideur
le dos trempé
prenant l'hiver en grippe
la pluie ne cessera de tomber
il faut aérer
partir à l'aventure

rien n'arrive qu'on ne saurait rêver
j'ouvre un œil et
en grand la fenêtre
rue de la mélancolie
balance
une poignée de poings d'exclamation
en compagnie de notre
chère mélodie

souhaite à ce beau monde
une bonne réception
suit la dépouille d'un vieux clown
désespéré de ne t'arracher
que le souvenir du sourire
titubant
après le treizième verre
d'un poème bancal.
La vie éternelle
fut courte à tes côtés.

Charles Brun, Sans titre ni queue ni tête





samedi 8 juillet 2017

Rien



Dès que quelqu'un me parle d'élites, je sais que je me trouve en présence d'un crétin.
Cioran

Vocation


Alain Laboile via Flash of god

Très jeune, Alex Mayouque avait senti germer en lui une vocation de tueur en série. Il n’y avait aucune cruauté dans son cœur. Enfant, il n’arrachait pas les ailes des mouches et il n’enfonçait pas des brins de paille dans le derrière des abeilles pour s’amuser à les voir voler de travers. C’était un garçon charmant et travailleur, très assidu au catéchisme et féru de cantiques en latin. Il aimait beaucoup les grands airs de Jean-Sébastien Bach et pouvait interpréter à la flûte plusieurs compositions de Jean-François Couperin. Il connaissait la liste et les dates de tous les rois de France, de Clovis à Louis-Philippe Ier. Et il imitait à la perfection le coup de pinceau de Vincent Van Gogh. Jamais il ne lui serait venu à l’idée de prononcer un gros mot, même lorsqu’il était seul dans sa chambre.
Quand des amis de la famille ou ses professeurs lui demandaient quel métier il rêvait d’exercer plus tard, son honnêteté était tentée de confier qu’il voulait devenir tueur en série, mais quelque chose, qui ne procédait pas d’une disposition pour le mensonge, lui préconisait de répondre qu’il avait l’ambition d’être pompier ou professeur, voire avocat ou capitaine au long cours. C’est à cette minuscule cachotterie qu’il reconnut la solidité de sa vocation. A notre époque, beaucoup d’enfants rêvent de devenir tueurs en série, mais ils s’en vantent, ils en commandent la panoplie au Père Noël. Pour eux, ce n’est qu’un jeu parmi d’autres, entre frivolité et provocation. En vieillissant, ils se dirigent vers des professions qui offrent des débouchés salubres et des retraites confortables. S’ils avaient la vocation, ils la garderaient secrète, car la dissimulation constitue la première qualité d’un tueur en série...

Franz Bartelt, Le Bar des habitudes, Gallimard

vendredi 7 juillet 2017

Conseil d'ami



Allez au Tibet
faites du chameau
lisez la Bible
teintez vos chaussures en bleu
laissez-vous pousser la barbe
faites le tour du monde en canoë de papier
abonnez-vous au Saturday Evening Post
ne mâchez que du côté gauche de la bouche
épousez une unijambiste et rasez-vous avec un coupe-chou
et gravez votre nom sur son bras
brossez-vous les dents à l'essence
dormez toute la journée et grimpez aux arbres la nuit
faites-vous moine et buvez des chevrotines et de la bière
mettez la tête sous l'eau et jouez du violon
faites la danse du ventre devant des bougies roses
tuez votre chien
présentez-vous comme maire
vivez dans un tonneau
fendez-vous la tête avec une hachette
plantez des tulipes sous la pluie

Mais n'écrivez pas de poésie.


Charles Bukowski, in Avec les damnés,
sous la direction de John Martin, Grasset

mercredi 5 juillet 2017

Des hommes tristes



« Faites pas attention, monsieur. Par ici, ils ne sont pas tellement civilisés. »
L'homme fit celui qui en comprenait long, et il cligna les yeux. Nadège profita de ce semblant de complicité pour revenir lui faire face, de l'autre côté des pompes à bière. Elle gonfla la poitrine. Elle avait ce qu'il fallait. Certains soirs, il y avait des mains qui s'égaraient là-dessus. C'était trop tentant. Elle protestait, mais sans sévérité. Elle pouvait comprendre.
« Vous n'êtes pas de par ici, vous… », dit elle.
Les paroles lui avaient échappé. Sur le moment, elle s'en voulut. Elle posa sa main près de l'évier, dans un endroit froid qui la ramenait à la réalité. Il lui semblait, en effet, être saisie dans une sorte de fièvre où elle n'allait pas encore jusqu'à identifier la passion, mais elle n'était pas loin de croire qu'il s'agissait de cela ou de quelque chose d'approchant. 
« Je ne voulais pas être indiscrète, se reprit-elle aussitôt, comme pour effacer ce qu'elle venait de dire. Dans ce pays tout le monde se connaît, on connaît tout le monde, surtout dans un bistrot. On s'ennuie. On aime bien parler. Excusez-moi. »
L'homme hochait la tête. Il eut un sourire triste. Elle adorait les hommes tristes. Pour elle, un vrai homme devait être triste. Pas complètement triste. Pas un dépressif, par exemple. Elle en avait connu, qui larmoyaient dans leur verre de bière, qui inondaient le zinc, qui n'en avaient jamais marre de se plaindre. Des plaies. Un homme triste, c'est autre chose. C'est un homme qui cherche une consolation dans des sentiments toujours nobles. Elle en avait vu des échantillons au cinéma. Des types sur les joues desquels des larmes coulent pendant qu'ils font l'amour à la femme de leur vie. C'est beau. Des types qui regardent s'éloigner la femme de leur vie, dans un train ou à bicyclette, et qui versent une larme. C'étaient des images qui la bouleversaient. Elle n'avait jamais eu qu'un rêve, elle, dans cette campagne coupée en deux par le canal, devenir un jour la femme de la vie d'un homme triste…

Franz Bartelt, Le Bar des habitudes, Gallimard

samedi 1 juillet 2017

Un autre homme


Paul Nougé via Kvetchlandia

Je sais très bien que je suis une ordure, un lâche, et alcoolique, violent, intolérent, extrêmiste, prétentieux, vulgaire, fils de rien, hautain, grossier, inadapté, toujours un pet de travers, inculte, pauvre, épileptique, lunatique, amnésique, mauvais amant, coureur de jupes, violeur de poules, juif errant, imposteur, prophète de comptoir, toxicomane, raciste, misogyne, maquereau, sans humour, radin, calculateur, infidèle, intéressé, macho, mou du genou, hargneux, bougon, bagarreur, flemmard, traître, rancunneux, mufle, beauf, dépourvu d'esprit, un salaud comme on en fait peu. Je sais aussi que je ne t’apprends rien. Alors, je vais te dire un truc. Si tu penses vaguement faire de moi un autre homme en voulant m'épouser, tu peux aller te faire foutre !

Charles Brun, Textes inédits à voix basse