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mercredi 29 novembre 2023

Le voyant

Gilles D’Elia

 

Être lucide
C’est perdre connaissance 

Être libre
C’est perdre l’équilibre 

Être vengeur
C’est terrasser la vengeance 

Être intact
C’est traverser l’évidence 

Être aux abois
C’est passer au-delà 

Invincible est la détresse
De celui qui voit

 

Paul Valet,
Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ?
rééd. Le Dilettante, 2020

vendredi 8 avril 2022

Epilogue

Olga Karlovac

 

 

Et j'ai appris comment s'effondrent les visages,
Sous les paupières, comment émerge l'angoisse,
Et la douleur se grave sur les tablettes des joues,
Semblables aux pages rugueuses des signes cunéiformes ;
Comment les boucles noires ou les boucles cendrées
Deviennent, en un clin d'œil, argentées,
Comment le rire se fane sur les lèvres soumises,
Et, dans un petit rire sec, comment tremble la frayeur.
Et je prie Dieu, mais ce n'est pas pour moi seulement,
Mais pour tous ceux qui partagent mon sort,
Dans le froid féroce, dans le juillet torride,
Devant le mur rouge devenu aveugle. 

 

 

Anna Akhmatova, Requiem,
trad. Paul Valet, Minuit

mardi 13 octobre 2020

Le verdict

 

Hannah Starkey

 

Et la parole de pierre tomba
Sur mon sein encore vivant.
Ce n'est rien. J'étais préparée.
De toute façon, je m'y ferai. 

Aujourd'hui, j'ai beaucoup à faire ;
Il faut que je tue ma mémoire jusqu'au bout,
Il faut que l'âme devienne comme de la pierre.
Revivre, il faut que je l'apprenne. 

Sinon... Le chaud bruissement d'été
Est comme une fête derrière ma fenêtre.
Depuis longtemps je pressentais
Ce jour si clair et la maison déserte. 

 

Anna Akhmatova, in Requiem,
trad. Paul Valet, ed. Minuit

vendredi 10 avril 2020

C'est la guerre !

Robert Capa

Trois Générations
Le père mourut dans la boue de Champagne
Le fils mourut dans la crasse d’Espagne
Le petit s’obstinait à rester propre
Les Allemands en firent du savon

Paul Valet, in Les poings sur les i

dimanche 22 mars 2020

Table rase


Alfredo Oliva

Je suis habité par les morts : nourri, lavé, soigné par les morts. Les morts à moi sont heureux et placides. Leurs ombres s’écoulent lentement dans ma durée creuse et me bercent de leurs molles rengaines. J’aime écouter en dormant leurs appels sourds-muets. Que pourrais-je pour aider tous ces morts qui m’habitent ? Je leur suis reconnaissant d’avoir choisi mon cercueil ambulant pour demeure. Mais ils se contentent de si peu… Ils sont faits pour donner. En souriant, ils m’offrent leurs vieilles peurs, leurs vieux cœurs, leur vieux sang. Ils pansent mes vieilles plaies. Ils entretiennent mes oublis. Ils me comblent de lacunes. Que ferais-je sans leurs yeux perce-visages, sans leurs bouches perce-paroles ?
Le plus sombre, le plus silencieux d’entre mes morts, est mon Mort protège-vie. C’est Lui qui veille, écrit, dessine et peint à ma place. Je lui sers d’escalier, d’atelier, de chevalet, de valet. Son attente imprègne toute ma personne. Son ombre est immense et timide.
Comment contenir tant de morts sans éclater de patience ? Et qu’attendent-ils de moi, eux, qui m’habitent, qui me comblent et me gâtent ?… Mon crépuscule ! Me traverser, me vider de mes lieux !
Propre, balayé par la peur, mort bien portant moi-même, je m’en irai avec eux, loin dans le temps, habiter un poète impossible à venir.

Paul Valet, Table rase,
in La Parole qui me porte et autres poèmes,
Poésie/Gallimard, 2020

vendredi 6 mars 2020

Fou plutôt qu'à genoux !




Duane Michals
          



Unique
est le coup de dés
Gagnant 
Créateur

Il faut s'arrêter à mi-chemin
Pour prélever
ce qui N'EST PAS

Quant à l'autre coup de dés
Il ramollit le hasard

Peu avant sa mort, Paul Valet acceptait de participer à un Cahier des précieuses éditions Le Temps qu'il fait, portant le numéro cinq. Guy Benoît, à l'initiative de la publication, s'entretenait longuement à cette occasion avec l'Ermite de Vitry, comme l'appelait Cioran. Un document rare. Valet se prêtait au je, revenait sur son enfance russe, la révolution, l'exil, la Résistance, son métier de médecin, la spiritualité, la folie et livrait également quelques poèmes inédits. D'autres textes, signés Andrée Chedid ou Pierre Drachline, une lettre de Jean Dubuffet, le fameux éloge de Cioran spécialement écrit pour ce numéro, et un autre entretien, mené par Madeleine Chapsal pour L'Express, une traduction de Joseph Brodsky par Valet, des photos, des croquis..., complètent ce numéro indispensable et encore disponible chez l'éditeur girondin à un prix dérisoire. 

Extrait du premier entretien, intitulé La poésie et rien d'autre, mais qui aurait pu trouver son titre dans les mots de Valet qui concluent le texte lorsqu'il évoque cet épisode où des camarades de la Résistance avaient proposé au poète de solliciter la Légion d'honneur à titre militaire : Etre fou, plutôt qu'à genoux !
Il faut faire la distinction entre le littérateur et le poète. Là, il y a deux poids, deux mesures. L'homme de lettres, qu'il soit ancien ou moderne, est impliqué dans les rouages de ce monde, beaucoup plus que le poète. Il décrit des personnages existant dans ce monde et il se met à leur place, il met beaucoup de lui-même dans leur esprit, leur conduite. Ce n'est pas une similitude fatale, elle peut être moyenne, grande ou petite, bref, il n'y a pas de limites à cette similitude. Quant au poète, il vit à la fois dans ce monde et hors de ce monde. Voilà la différence. Un littérateur comme Paul Valéry — je peux me tromper mais je vois Paul Valéry plutôt comme littérateur que comme poète — cherche, au moyen de la pensée, à expliquer sa nature et la nature du monde. Lorsqu'un poète s'intéresse au progrès de ce monde ou à son déclin, c'est en tant que civil. Entre le civil et le poète, il y a un abîme ! Les rapports du poète avec le monde sont ambigus, obscurs. 

lundi 24 février 2020

Pour survivre



Le maçon somnambule

Moi maçon somnambule
Sur mon échafaudage vacillant
Nuit et jour sans répit
Je manie les paroles
Comme des pierres pleines
Pour élever mon fantôme de maison
Sans toit sans raison
Jusqu'à l'oubli supérieur



Le retourné

Encore hier
J'étais fort 
Aussi fort que vous

J'escaladais vos nuages
Aux rampes d'escalier
Je débouchais dans vos villes
Aux crampes écarlates

D'échec en échec
Ma route était sûre

Aujourd'hui 
Je me laisse envahir
Par les morts

De puissants chars des morts
Ont déferlé sur mes chemins
Dévasté mes terrains
Renversé mes remparts
Labouré mes limites
Ravagé mes lumières

Encore hier
J'étais rose
Aussi rose que vous

Me voici noir
Comme une terre
Retournée


Pour survivre

Dans ce monde clos de morts
Où l'espoir enterre l'espoir

Il me reste le Refus
Pour survivre



Paul Valet, La parole qui me porte et autres poèmes,
Poésie/Gallimard, 2020

samedi 18 janvier 2020

Tu m'attends ?

Tu lis quoi, de la poésie ?, tu me paies une bière ?, moi aussi, je suis poète, pas mal, cette table, tu contrôles la salle, l'air de rien, avec ton bouquin en évidence, ça doit être facile, les filles, elles aiment les hommes qui lisent, tu chopes encore à ton âge ?, ça te dérange pas si je m'assieds ?, j'aime bien cette forme du verbe, je suis un puriste en fait, j'aime la langue, je suis peut-être un poète minable, mais je t'assure je suis poète h24, j'ai même publié un livre il y a deux ou trois ans, chez un petit éditeur qui a disparu depuis, elles sont fraîches ici, les bières ?, qu'est-ce tu lis ?, fais voir, excellent, ce titre, Valet, connais pas, tu permets ? Observe avec quelle infatigable volonté la paresse décime ses pires ennemis, ah oui, pas mal, c'est un contemporain ?, moi aussi, je suis paresseux, mais je prends de la poudre le soir pour compenser la dizaine de 8.6 que je m'envoie depuis le petit déj', pour décimer mes pires ennemis moi aussi, et je prends aussi d'autres trucs, je suis toujours défoncé, t'aimes ça, toi ?, les joints ça m'assomme, je n'en prends que lorsque je veux tout oublier, dormir, là, j'ai un peu de c., si t'en veux, je te paie une ligne, on va aux chiottes, j'ai sur moi de quoi prendre encore quelques bons flashs, la coke, c'est de moins en moins cher, aujourd'hui, y'a plus que ça qui n'augmente pas, regarde ce bar, quand je l'ai connu, je pouvais me torcher pour à peine dix euros, aujourd'hui, pour la même somme, je commence à peine à sentir le goût de l'alcool, je sais pas pour toi, mais moi, dans l'intimité, je veux dire, j'ai du mal à lâcher la purée, à éjaculer quoi, je me demande si c'est pas dû à toutes ces produits que je prends, ou aux médocs, tout conjugué peut-être, ça arrive, je bande souvent mou, lorsque je suis avec une fille, elle peut prendre son pied plusieurs fois avant que j'y parvienne, parfois on s'endort sans que je jouisse, ce qui est chiant, c'est quand la nana est la seule à s'endormir parce que je tarde trop, ça m'est arrivé déjà deux ou trois fois, faudrait que je ralentisse la dope, mais je ne sais pas écrire autrement, ni vivre autrement, ça me va, la barbe ? ou tu penses que je devrais laisser que la moustache ?, et les cheveux ?, pas trop décolorés ?, ça fait pas vulgos ?, j'ai pas l'air mais je suis un beau mec, avant, je posais pour des magazines, des pubs, mais là, je suis trop bousillé, c'est peut-être aussi dû aux électrochocs, j'en ai subi pas mal, à 26 ans, j'en suis à mon douzième ou treizième internement, j'en ai épuisé des psys, je suis shizo, et dépressif, et puis je tape ma mère quand j'ai une crise, taper dans le sens physique, hein, car voler, ça, j'ai pas besoin de crise, je vole tout ce que je peux, ce que je préfère, c'est quand ma mère organise un dîner, ou une fête, là, je tape les sacs à main et les portefeuilles, dans les soirées où je suis invité aussi, mais je reçois de moins en moins d'invit' à vrai dire, pour la thune, j'ai une allocation, je suis reconnu adulte handicapé, j'ai pas vraiment de loyer heureusement, j'ai un studio Paris Habitat, grâce à une relation de ma mère et ma condition, et les APL, mais ça ne suffit pas, ma mère, c'est une pauvre femme, je l'ai toujours vue ramer, elle est bonne à rien, c'est la honte de la famille, tout ce qu'elle a fait dans sa vie, c'est s'occuper de sa mère, ma grand-mère, qui a passé les trois quarts de sa vie en HP, je ne la supporte plus, je lui mets des claques, chez elle, où j'ai toujours ma chambre, ou dans la rue, l'autre fois au Monop', c'est elle qui me fait interner, ensuite ça la met dans tous ses états et elle passe son temps à faire ses aller-retours à Ville-Evrard, je lui rappelle sa mère, elle m'apporte parfois de l'alcool qu'elle pique chez Monop', on est de sacrés chouraveurs dans la famille, mais je préfère ça que tailler des pipes ou me faire mettre, oui, ça te choque ?, au début, c'est ce que je faisais, je m'étais inscrit sur un site de rencontres, tu parles, un site de putes, oui, j'ai eu quelques rencards, mais tu ne sais pas sur qui tu vas tomber, j'en avais marre de tous ces vieux qui peuvent plus baiser sans raquer, ça n'a rien de déshonorant, quand on est poète, faut se débrouiller pour vivre, pour se défoncer, s'amuser un peu dans cette sale existence, tu crois qu'ils faisaient quoi Rimbaud, Villon ou je sais plus qui ?, les armes, comme Rimbaud, je peux pas, je suis viscéralement pacifiste, poète et pacifiste, même si j'aime profondément la vitesse, y'a que quand j'ai une crise que je suis violent, parfois je tape mon chat, ou quand je récite mes poésies en public, je suis en transe, t'en reprends une ?, tu pourrais me prêter un billet ?, je te le rends demain, je reviens, je vais m'en faire une, t'es sûr que t'en veux pas ?, moi, je lis plus, ça me rend dingue, les livres, j'en ai enquillé, depuis mon plus jeune âge, par centaines, Walser, Apollinaire, Baudelaire, Mallarmé, Ronsard, Vigny, Char, Jacottet, Toulet, Rutebeuf, Pennequin, Tarkos, Éluard, Desnos, Reverdy, Follain, j'en oublie là, le plus grand, c'est Artaud, devine c'est quoi, mon prénom ?, la musique, pareil, j'écoute plus rien, j'ai trop abusé de la techno, je suis crevé, tu sais que ma gonzesse s'est barrée ?, ça faisait pas six mois qu'on se connaissait, elle est tombée enceinte, j'étais fou de joie, on s'est bien défoncé tous les deux, mais elle en a eu marre, pour le gosse, tu comprends ?, pas grave, sa mère a de la thune, elle va pouvoir l'aider, pas comme la mienne, mon gosse va pas crever la dalle, putain, je vais être père, tu te rends compte ?, mais là, ça m'angoisse de rentrer tout seul dans mon studio, tu habites loin d'ici ?, on peut aller se prendre un pack à l'épicerie du coin, je la connais bien, juste cette nuit, je te lirai mes poèmes, tu m'attends ?

mercredi 15 janvier 2020

Le blanc entre les lignes

 
Craig Bagno


Plus loin, toujours dans Solstices terrassés, Valet note :

La feuille blanche, si docile et si ferme, attend que je lui cède une partie de mon être, de cet être qui n'a point besoin de béquilles pour marcher, ni de code pour penser. Et si l'extrême pudeur se dérobe à elle-même, c'est uniquement pour rester seule, à l'image de l'épaisseur du silence limitrophe, dont les yeux acceptent le bruissement du crayon. Me confondre avec la feuille blanche est une œuvre dangereuse. Il faut accepter sa dure exigence, sa souplesse. Quand j'écris, je me rapproche d'un dieu qui m'habite et me parle. Entreprise hasardeuse, et dont la feuille blanche est maîtresse et victime. Car c'est elle qui commande et qui en souffre. Au lieu des signes de tendresse, je la couvre de fourmis minitieuses et de blattes besogneuses. Et s'il faut être hors de soi pour dévoiler sa détresse, l'écriture du poète serait sans recours. Et la feuille innocente en serait l'ultime témoin et complice. Il lui reste le blanc entre les lignes pour prier.

Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ?,
éd. Le Dilettante

mardi 14 janvier 2020

Ce qu'on peut toucher


De la dernière partie de Notre Lâcheté, dont la lecture est parfois bien éprouvante tant sont prenants la noirceur et le désespoir, la lâcheté et l'impuissance du narrateur, mais aussi de celle qui est devenue sa femme, leur perversité, la violence, l'impureté clinique de la langue de Berthier, qui confirme le piège précis mis en place par ces deux personnages, je relis et note ce féroce paragraphe.

Le soir nous allâmes dîner sans un mot, sans échanger un regard. Et je me couchais tout de suite après, pendant que Paule faisait des rangements, toujours sarcastique et distante. Elle n'était plus qu'une vieille épouse blasée, mesquine et tatillone, qui puait l'ennui des manies quotidiennes. Et quand elle vint se coucher près de moi, elle me tourna résilument le dos, et sa chair ne fut plus qu'une chose encombrante et inutile que la décrépitude rendait très ridicule. Pourquoi m'étais-je marié avec ça, lié à ce corps sans usage ? Le plaisir physique faisant défaut, il ne restait plus que le dégoût, le néant et l'ennui atroce. La vraie tragédie commençait, qui ne consistait pas en cris, en coups, en révoltes, mais à se voir, en toute lucidité, retourner au néant. Ma femme ne me faisait plus penser qu'à un cadavre qu'on enfuoit pour s'en débarrasser ; et moi, je n'étais plus qu'une prostituée dont on ne veut plus.

Après avoir refermé le livre, je le rouvre et trouve dans l'avant-propos de Ghislain Pierre, enfin lu, le passage d'un entretien avec Berthier, lui-même cité par François Mauriac lors d'une conférence donnée en 1927, et dont je note ici quelques paroles. 

Je ne crois qu'aux réalités précises, qu'à ce qu'on peut toucher avec les mains et je vis surtout en moi-même. Aussi, quand j'écris, je cherche à rendre surtout le volume des choses et leur chaleur, leur densité, leur molesse ou leur fermeté. L'exacte pesanteur de la vie. Je veux faire toucher. Je n'écris que pour les mains...

Je reviens maintenant à l'autre livre posé sur ma table de chevet, Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ?, de Paul Valet, que je lis au compte-goutte, et dont je note ici l'une des entrées de Solstices terrassés, relation d'un séjour en hôpital psychiatrique, en 1973. 

Entre l'écoulement et l'écroulement de toute chose, il y a un abîme. C'est là où passe le poète avec sa pauvre parole traîtresse, si lourde à porter. Et quel statut y-a-t-il pour celui qui assume la détresse souveraine, antérieure à celle conuue des mortels ? Et pourquoi le poète ? Pourquoi accepte-t-il cet envers redoutable, qui sans répit le pénètre et le taraude ? Il n'en sait rien. Evadé de la répugnance salvatrice du quotidien, le poète incarne l'être parfaitement raté, déséquilibré, inutile. La réussite est pour lui déchéance, et la victoire — effondrement. Il en tire une fierté à rebours, et une force négative foudroyante. Regardez bien ses yeux. Fuyez le poète !

Ce que je fais, en sortant face au vent.

mardi 7 janvier 2020

Infaillible regard


Le vertige 
Est mon point de repère




Ma parole d'assaut
Est un désastre en marche

Je traverse mon visage
Ravagé comme une ville

Je traverse mon époque
Fulgurante et débile

Une rigueur sauvage
M'envahit quand j'écris

Le vouloir vivre
Fait ramper la vie

L'espoir et la peur
Pulvérisent l'Esprit

La lâcheté enfante la raison
La raison enfante la folie

La pensée qui se pense
Dévore ses entrailles

Quand tout croule
L'Ecroulement se fige

Infaillible est le regard
De l'Oubli qui survit

vendredi 3 janvier 2020

2020, année du gouffre



La blancheur humide de ton corps céleste m’envahit avec une rigueur désinvolte que le vent soulage. À travers le lierre qui te ronge, ô blancheur des blancheurs, tu étales généreusement ta lèpre innocente. Tu exultes, quand tu respires à travers les bras ensorcelés du sommeil qui te nourrit et t’affame.
Paul Valet


L'année, que je souhaite à tous les égarés visitant parfois ce blogue, excellente dans la mesure de l'impossible, ne pouvait mieux commencer avec l'annonce de la parution imminente de Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ? aux éditions du Dilettante, composé d'un texte inédit, intulé Translucide, et de poèmes publiés en revue. Mais aussi, la réédition chez Gallimard, en février, de La parole qui me porte et autres poèmes. Enfin !

jeudi 21 mars 2019

Aucun rapport


Joseph Szabo


- Le dîner de vendredi est maintenu ?
- Elle ne m'a pas rappelée. Pourquoi ? Tu tiens à y aller ?
- Pas spécialement. Mais ce serait l'occasion de donner à sa fille le livre que je lui ai acheté. En fait, lorsque tu m'as parlé de ce dîner, j'ai trouvé ça amusant car elle m'a précisément écrit aujourd'hui…
- Qui ?
- Ben, Anna.
- Ah bon ?
- Oui. Un mail. 
- Qu'est-ce qu'elle voulait ?
- Elle a un devoir à faire sur littérature et homosexualité.
- Quel est le rapport avec toi ?
- Il n'y a pas de rapport, comme disait l'autre. Je ne sais pas. Nous parlons souvent de littérature. 
- Et vous vous écrivez souvent ?
- Ça arrive. 
- Hmm hmm…
- Quoi ?
- She's in love with you, maybe.
- Qu'est-ce que tu racontes ?! C'est la fille de ta meilleure copine, et elle a 15 ans !
- C'est l'âge. Toutes les ados romantiques tombent amoureuses de leur prof de littérature ou de philo.
- Ou de gym.
- Ce sera gênant désormais, les dîners chez ma copine.
- On peut arrêter ?
- D'y aller ?
- Non, de partir là-dedans.
- Ça dure depuis quand ?
- Tu te rends compte ?
- De quoi ?
- De ta question. 
- Qu'est-ce qu'elle a, ma question ? 
- J'ai l'impression d'être dans un drame psychologique du cinéma français ou un téléfilm de France 3 – c'est souvent la même chose…
- Réponds à ma question : ça dure depuis quand ?
- Elle m'a envoyé un jour un sms…
- Des  mails, des sms…
- Oui. Ça a commencé par des sms. Mais comme tu le sais, avec mes gros doigts, ça me coûte, les sms, et je préfère les mails.
- Elle voulait quoi, dans son premier sms ? Prendre des nouvelles ? Savoir comment tu allais ?
- Elle m'a parlé de Paul Valet.
- Qui ?
- Tu sais bien, ce médecin poète, ami de Cioran…
- Ah oui ! Elle connaît Paul Valet ?
- Visiblement. J'ai dû lui en parler au cours d'un de ces dîners… Car elle m'écrivait : Impossible de trouver un bouquin de ton Paul Valet !
- C'était ça, son premier sms ?
- Oui. Ça m'a surpris aussi. Je ne me rappelais pas lui en avoir parlé. Peut-être étais-je en train de le lire à cette époque… Toujours est-il que je lui ai dit que tout était épuisé, que les bouquinistes n'avaient rien de lui, mais qu'il existe une sorte d'anthologie-biographie avec quelques poèmes.
- C'est le livre que tu lui as acheté…
- Voilà… Et nos conversations se sont limitées à ça, crois-moi.
- Elle n'a pas essayé de te croiser lorsqu'elle a appris que tu avais acheté le livre ?
- Pas vraiment…
- « Pas vraiment », ça veut dire « Un peu » ?
- Un peu. Elle m'a dit qu'à part quelques cours, elle a du temps…
- Ça va mal finir…
- Tout finit mal.
- Tu sais qu'Anna, c'est la fille que j'aurais aimé avoir ?
- Oui.
- Dire qu'elles ont grandi ensemble...
- Elles ne se fréquentent plus ?
- Non, car Anna lit, va toute seule au cinéma, fait des expos, des concerts… Cet intérêt pour la culture doit, je pense, complexer ma fille qui traîne le même livre depuis deux ans…
- Et n'en est qu'à la moitié…
- Remarque, moi, je n'ai jamais lu ce roman…
- C'est pourtant excellent. Et ça parle bien du monde dans lequel nous vivons aujourd'hui.
- C'est pour ça que ça l'emmerde.
- Ça donne à penser…
- Tu sous-entends que penser, c'est pas son truc ?
- Nullement. Je sais qu'elle pense. Beaucoup même. A ses soirées, à ses amoureux, à ses shoppings, à la chirurgie esthétique, à ses émissions de téléréalité…
- Elle me déçoit beaucoup.
- Elle écrivait pourtant, à une époque. 
- Ah bon ?
- Oui, des contes. Tu ne t'en souviens pas ? Elle disait même qu'elle voulait être écrivain.
- Ça me semble si loin… Elle a tellement changé en à peine un an. Elle m'a totalement échappé...
- Ce qui est triste, c'est ce qu'internet, les applis et les réseaux sociaux ont créé. 
- Tu vas me faire ton Stiegler de Montreuil ?
- Non. C'est dans une manif que j'avais entendu ça, l'an dernier. Deux jeunes, qui discutaient entre eux dans le cortège, avaient donné une belle définition de fessebouc : Ça nous rapproche des gens qui sont loin et nous éloigne des gens qui sont proches. Tu peux appliquer cette analyse à toutes les formes de communication d'aujourd'hui. Ta fille s'exprime davantage à travers son téléphone et ses écrans qu'en parlant avec nous.
- Oui, mais l'autre soir, lorsque vous vous êtes accrochés, elle essayait de participer à notre conversation et tu l'as rembarrée.
- Oui, je suis une ordure de tyran domestique. C'est pour ça que tu m'aimes.
- Elle essayait de donner son point de vue.
- Justement, ce n'était pas son point de vue. C'était à la rigueur celui de son père, ce communiste intègre qui idolâtre Macron. Ou le discours des réseaux sociaux. Pour étayer ses propos contre les gilets jaunes, elle citait cette vidéo du boxeur qui frappe un flic et qui a tourné en boucle sur les petits écrans de la petite pensée. Ses écouteurs sur les oreilles et sur un ton quelque peu agressif tout de même, elle en tirait la conclusion que les gilets jaunes étaient violents, et qu'il était normal que la police les réprime. Avoue que c'est une analyse un peu courte. Et c'est ce que je lui ai dit. 
- Peut-être un peu violemment.
- Peut-être, mais je m'en suis excusé. C'était l'heure post-apéro et, pour une fois qu'elle s'adressait à moi, je n'avais pas envie d'entendre ce type d'aneries et encore moins sur ce ton…
- Tu parles de politique avec Anna ?
- Non. Mais je pense qu'une part de l'admiration qu'elle éprouve pour moi repose sur le fait que je tiens un discours assez éloigné de la gauche bien-pensante qu'incarnent ses parents. 
- Elle t'admire ? Carrément ?
- Je plaisante, ma chérie. Elle ne me l'a pas encore avoué…
- Quel connard !
- Embrasse-le.
- Qui ?
- Le connard.
- Il reste du vin ?
- Non. 
- Mais tu ne crois pas qu'elle est attirée par toi ?
- On peut parler d'autre chose ?
- Ça te gêne ?
- Oui, parce que cela voudrait dire que je n'ai pas de chance. Lorsque j'étais jeune, je plaisais aux femmes nettement plus âgées. Et maintenant, je plais aux gamines…
- Je croyais que tu plaisais aux hommes lorsque tu avais 20 ans…
- Aussi.
- D'où ce mail d'Anna sur la littérature et l'homosexualité.
- Certainement. Elle a dû sentir quelque chose…
- Tu aurais dû en profiter.
- Elle est mineure !
- Je parlais de ces hommes qui te draguaient, qui t'invitaient au restaurant et te proposaient du travail quand tu étais jeune. On n'en serait pas là, aujourd'hui…
- Ma chérie, te rends-tu compte de l'absurdité de tes propos ?
- C'est vrai, je ne me suis jamais sentie aussi pauvre…
- Ça n'aurait rien changé.
- Bien sûr que si !
- Imagine : j'accepte les avances de ce journaliste ou de ce producteur. Je me retrouve dans leur lit, et j'y prends goût…
- … Je t'ai toujours dit que tu devrais essayer…
- Mais justement. Réfléchis. Si j'avais essayé comme tu dis, cédé à leurs avances, que j'étais entré dans ce journal ou que j'avais fait des films grâce à ce producteur…
- Oui, eh bien, on n'en serait pas là…
- On ne serait surtout pas ensemble, nos routes ne se seraient certainement jamais croisées. 
- N'oublie pas que je suis scénariste. Nous aurions pu être amenés à travailler ensemble.
- Mais tu ne m'aurais jamais intéressée si j'avais viré ma cuti, comme on disait dans le temps. En clair : tu n'aurais jamais bénéficié de ma promotion professionnelle et sociale… Mais toi aussi, tu aurais pu profiter de toutes les avances que des hommes de pouvoir t'ont longtemps faites…
- C'est vrai. J'ai été idiote. Ma copine Sonia – tu te souviens : cette héritière mariée à un trader ? –, elle me répétait souvent Tu ne couches pas avec les bonnes personnes ! Ça me paraissait terrible, mais elle avait raison.
- Il n'est pas trop tard.
- A 50 ans ?
- Tu ne les fais pas. Tu es toujours aussi belle.
- S'il n'est pas trop tard pour moi, c'est pareil pour toi alors.
- Sauf que ce ne sont pas des gamines comme Anna qui vont me tirer des emmerdations. 
- Ce serait plutôt le contraire, tu as raison.
- Il faut s'y résoudre ma chérie : nous étions faits pour nous rencontrer et sommes condamnés à vieillir ensemble dans l'extrême pauvreté et la solitude.
- Tu ne veux pas aller acheter une autre bouteille ? L'épicerie est encore ouverte…
- Et c'est la pleine lune…

mardi 30 janvier 2018

L'abîme



Entre l’écoulement et l’écroulement de toute chose, il y a un abîme. C’est là où passe le poète avec sa pauvre parole traîtresse, si lourde à porter. Et quel salut y a-t-il pour celui qui assume la détresse souveraine, antérieure à celle connue des mortels ? Et pourquoi le poète ? Pourquoi accepte-t-il cet envers redoutable, qui sans répit le pénètre et le taraude ? Il n’en sait rien. Evadé de la répugnance salvatrice du quotidien, le poète incarne l’être parfaitement raté, déséquilibré, inutile. La réussite est pour lui déchéance et la victoire – effondrement. Il en tire une fierté à rebours et une force négative foudroyante. Regardez bien ses yeux. Fuyez le poète !

Paul Valet, Solstices terrassés, 1983

jeudi 25 janvier 2018

Sans velours


René Groebli via adreciclarte


Et j'écris mal    Et j'écris en avant    Les virgules se rendent en levant les bras en l'air    impuissantes    Et je rôde en arrière    Les points d'appui s'effacent car trop lâches pour me faire un barrage    Je me tourne à droite    les idées s'écroulent    châteaux-cartes s'ébranlent    Et j'avance à gauche    mon cerveau se referme    Et je passe à travers    les murailles se disloquent    avec pierres briques et ciment expansif    Et je monte vers le haut qui me happe et m'écrase    Je me cache entre les lignes tortueuses    Prose câline ? Je la casse    Je connais trop sa maline rouerie    Je braque en biais    Et je tombe en arrière    L'avenir ? Je le ronge    Le devant ? Je le broie    Le passé ? Je l'immole    Seul le présent me console quand j'écris    Je me roule entre les lignes dans mes blancs accueillants    Et je cogne et je cogne dans le vide sans appui ni secours    Tous les vers ordonnés    l'ouragan les emporte les emporte    Poésie de saveur mâche des mots délicats rebutants    Avancer reculer se tourner se lever    jeu d'enfants babillards    Et je bute contre les signes    je fracasse leurs remparts    La poésie bien montée    je la fauche    Ainsi grand blessé mutilé rescapé NU    j'écris mal en avant    mal en arrière et j'écris fort    sans velours    sans détours




Paul Valet est un des hommes les plus comblés que je connaisse. Il ne possède rien mais jouit de l'essentiel, de l'unique avantage qui justifie le refus du suicide : la solitude.
Cioran




La Météo
Sans répit et sans dissuasion    la grêle sévira    Vent fétide de la Zone Industrielle de l'Est    Tournant au Nord
Les hémorroïdes fleuriront tard cette année



Les solitaires ont le malheur insigne, le privilège d'être les contemporains de l'avenir.
Cioran



On me demande    pourquoi j'écris comme ça et pas autrement  
Je réponds   Mais voyons   j'écris toujours autrement



Paul Valet, Paroxysmes,
précédé de Cioran, L'Ermite de Vitry,
éd. Le Dilettante

mercredi 24 janvier 2018

Criez criez





Criez bien     sinon les paroles se retourneront et se déferont en lettres mortes
Criez fort      sinon le cri même restera dans le gosier étranglé
Criez plus fort encore    sinon personne ne vous entendra et passera ignorant sur le trottoir de votre bouche
Criez de toutes vos forces     elles ne sont plus en mesure de vous faire entendre et comprendre
Criez jusqu'à perdre haleine       voyez déjà les autres qui chuchotent à peine à peine
Criez pour vous rouler par terre      elle aura du mal à vous recueillir
Criez afin que des maisons immenses on vous répondre avec peur avec peur ABSENT ABSENT
Criez jusqu'à la fin de votre cri     vous n'en pourriez plus    alors maintenant pendant que le temps est encore aux écoutes minimales
Criez criez    Malgré vous CRIEZ     vous voyez    vous éclatez de rage convulsionnaire    vite    vite    LE HAUT MAL ne saura plus crier    LA FIN ne voudra plus crier


Paul Valet, Paroxysmes, éd. Le Dilettante

lundi 12 septembre 2016

Porte de secours

Eikoh Hosoe


Que de préambules qui mijotent dans chaque évier !
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Chacun s'estime à la place d'autrui qui est lui-même.
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J'écris contre tous. Mais d'emblée mes paroles se dressent sur leurs pieds, comme un seul homme.
♢
J'ai appris à devenir poète chez un illettré, aveugle de naissance, et marchant sur deux béquilles branlantes.
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C'était demain. Et hier, désespérément cherchera une porte de secours.
♢
Chaque malentendu abrite beaucoup de locataires non-déclarés.
♢
La nappe commençait à sévir, en renversant toutes les assiettes qui se posaient tendrement sur elle. C'était par jalousie. 
♢
Le visage seul, trop maquillé, prouvait qu'elle était femme. Pour le reste, c'était ventriloque.
♢
Non.                                             Quand je dis oui, le poème se fendille et s'égoutte.
♢
Quand mes adverbes sont de sortie, j'écris des verbes carnassiers qui les poursuivent.
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Il était ferme dans ses irrésolutions farouches. 
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On n'a qu'à répéter ce qui jamais encore n'a été dit. 
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Il est difficile de remédier à toutes les joies de l'existence. 
♢
Pas de vaccin contre la peste de l'esprit trop éduqué.
♢
Et si c'était vraiment impossible ? Quel soulagement !



C'est encore à l'ami L.W-O que je dois la découverte de Paul Valet. Dont tous les titres sont épuisés. Celui-ci aussi. Mais contrairement à ce cher L.W-O qui se réjouit d'imaginer des amateurs de l'ami Schiffter se ruiner, je ne possède qu'un seul exemplaire de Multiphages, et je peux, pour celui ou celle que ça intéresse, communiquer discrètement l'adresse d'une librairie parisienne qui en possède encore UN exemplaire. A bon entendeur(se)…