Affichage des articles dont le libellé est scènes de la vie quotidienne. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est scènes de la vie quotidienne. Afficher tous les articles

lundi 13 novembre 2023

En sourdine

 

Masahiro Mochida


 

Longeant rapidement sur mon vieux scooter le trottoir du restaurant portugais, j'ai tout juste le temps de lire la première ligne du menu du jour inscrit sur l'ardoise. Un U mal formé, sans arrondis, me fait lire Morve à la Vapeur. Avec deux majuscules.

***

En promenant le chien, je croise un couple de trentenaires sur de rutilants vélos équipés de GPS, comme il se doit. Le prototype des électeurs utiles, me dis-je, perfide, certainement jaloux de leur fière jeunesse. Au loin, sonnent les sirènes des bagnoles de flics d'aujourd'hui. Le garçon s'en réjouit : J'adore entendre les voitures de police et ces nouvelles sirènes. On se croirait aux States ! Ce que nuance sa compagne en leggins : Ou dans une série de Netflix !

*** 

Dans la pharmacie, où j'étouffe en attendant la préposée aux vaccins, je parcours les publicités des laboratoires affichées sur les nombreux présentoirs et dont certaines ne manquent pas d'air. Sur l'une d'elles, ornée de la photo d'une jeune femme aux lèvres gonflées, je lis Le baume à lèvres intime. Tout rentre dans l'ordre lorsque mon esprit détraqué et déçu corrige le dernier terme du slogan, transformant la première voyelle en U et le N en L.

*** 

Contrairement à mon habitude, je traverse la rue sur les clous, comme on disait autrefois, en prenant bien soin de vérifier ma gauche, ma droite, puis ma gauche de nouveau lorsque me heurte brutalement un vélo : Mais enfin, faîtes attention !, éructe la jeune femme casquée et ipodée. Je lui fais remarquer que notre rencontre se produit sur un passage piéton. Mais moi, je suis à vélo !, rétorque l'insolente amazone me laissant sans voix et la côte douloureuse.

*** 

Je m'arrête prendre un café au bistrot le plus proche. A cette heure, le percolateur est en surchauffe. Ebahi, un pilier de comptoir interpelle le barman : Le gars qui a inventé le café, il a dû se faire des couilles en or ! En sourdine, passe Naïma.

 

jeudi 29 décembre 2022

Palmer



— Encore ?!
— Ah oui, je ne t'ai pas dit. C'est ma caméra...
— Comment ça, ta caméra ?
— Oui, ça m'alerte dès que ça détecte un mouvement chez moi...
— C'est une caméra de surveillance ?
— Oui, je viens de l'installer dans mon sous-sol.
— Pour le rat ?
— Ah non, pas du tout. Je ne t'ai pas dit ?
— Tu ne m'as pas dit quoi ?
— Pour le rat.
— Non.
— Tu prends quoi ?
— La même chose.
— Il y a 15 jours, je suis repassé chez le dératiseur.
— Lequel ?
— Une petite boutique pas loin de chez moi.
— Finalement tu n'as pas fait appel au type que t'avait recommandé le type parti à la retraite ?
— Non, c'était un type pas très pro. Je ne le sentais pas. Il fallait le contacter via son compte instagram où il posait devant des bagnoles ou en train de fumer la chicha, comme un kéké, avec les gestes d'un vulgaire rappeur. Bref, il n'est pas venu au rendez-vous. Sur son message suivant, il ne s'excusait même pas. Il m'a dit Je repasse demain, en une demi-heure, c'est réglé, tu me files un petit billet et voilà.
— Un petit billet de combien ?
— 50 euros.
— Ce type pas pro était quand même moins cher que la boîte que tu avais contactée.
— Oui, mais pas pro, justement, c'était au black, sans aucune garantie, un type pas fiable je te dis, un vrai kéké...
— Bref... La petite boutique.
— Quand j'ai raconté au type de cette petite boutique tout ce que j'avais tenté depuis trois mois, il n'en revenait pas. On ne fera pas mieux. Je ne vais pas vous facturer une opération que vous avez déjà faite. Dès que des travaux se déroulent dans la rue, les rats sortent de leurs galeries et se réfugient chez les gens, c'est imparable. Vous devez vivre un enfer. J'aimerais pas être à votre place. Revenez la semaine prochaine, je dois recevoir de nouveaux produits, vous m'êtes sympathique, je vous en filerai deux ou trois gratuitement si vous n'avez toujours pas réussi à vous en débarrasser.
— Ah, parfait. L'humanité n'est pas tout à fait perdue...
— Oui, mais moi, je ne voulais pas en arriver là... Tu me connais, je ne peux pas faire de mal à un animal. Mais c'était lui ou moi, je n'en pouvais plus. Depuis trois mois, tu te rends compte ? Je ne dormais plus... Je l'entendais creuser la nuit. Je devenais fou. Chaque nouveau piège, il le déjouait. Il s'amusait à déchiqueter les sachets et à répandre le poison tout autour. Les clapettes traditionnelles, il les déclenchait sans y laisser ne serait-ce qu'un poil de moustache. Il me narguait en permanence. Il faisait des trous dans toute la cuisine, dans les placards, derrière le frigo, où il planquait les croquettes qu'il piquait à mon chat...
— Bref...
— Oui. La semaine dernière, je repasse à la petite boutique. Toujours là, votre rat ? Mon pauvre vieux. Tenez, j'ai ce qu'il vous faut. C'est du matériel pro, vous ne trouvez pas ça dans le commerce. Et pour vous, c'est gratuit ! J'installe ces nouveaux pièges. Sans trop y croire. Trois mois que ça dure... Je file au boulot. Le soir, j'avais oublié, je faisais ma vaisselle du dîner, au moment de l'essuyer, je vais prendre un nouveau torchon sous l'évier : le rat était là ! Couvert de sang, agonisant. Ses yeux qui me suppliaient d'en finir... Mais j'en étais incapable. J'avais la nausée. Finalement, je prends un gant de cuisine, un sac poubelle, et je le fous dedans. Et je jette le tout, le rat encore vivant, le sac plastique, mon gant, les torchons... dans la poubelle du jardin. Je n'arrivais plus à rien. C'est atroce.
— C'est ton côté vegan, ça te perdra.
— Oui, c'est ça. J'ai rendu mes raviolis végétariens dans le jardin, j'avais des suées... Et puis, je me suis repris. Je suis retourné à la poubelle, j'ai vérifié : il était enfin mort. J'ai creusé un trou dans le jardin et je l'ai enterré, à côté de ma pauvre chatte. J'ai mis un caillou sur sa tombe sur lequel j'ai écrit son nom.
— Il avait un nom ?
— Oui, Palmer.
— Ah, très astucieux... Il va te manquer.
— Je crois... Je me sens très seul désormais. C'est pourquoi j'ai insisté pour qu'on se voit ce soir.
— Quelle histoire. Mais alors, ta caméra ?
— Rien à voir.
— Alors pourquoi l'avoir installée ?
— Oh, tu vas me prendre pour un fou.
— Détrompe-toi, je sais que tu es fou.
— Oui, ben, je te raconterai une autre fois... Tu reprends quelque chose ? Je t'invite. On va boire à la mémoire de Palmer.



dimanche 19 juillet 2020

Adresse postale


Vojtěch V. Sláma

- Tiens, La Poste m'écrit.
- Un spam…
- Non, une enquête. Ils ne manquent pas d'air...
- Ils ignorent qui tu es. Et que tu ne réponds jamais à ce genre de...
- ...Non, ils ignorent ce qui s'est passé, tout comme toi.
- C'est une enquête sur quoi ?
- Le service de transfert de courrier.
- Suite à ton déménagement ?
- Quelle plaie... Comment osent-ils ?
- Qu'est-ce qui t'exaspère à ce point ? Que s'est-il passé que j'ignore et que La Poste ignore ?
- Tu es certain de vouloir le savoir ?
- Bien sûr, ça fait des semaines qu'on ne se voit plus, que je n'ai aucune nouvelle. Vas-y, raconte, on a le temps, et j'adore tes histoires...
- Ça a commencé avec Orange...
- Quel rapport ?
- Je t'explique. Commande deux autres verres.
- Bien, chef.
- Mi-juin, plus de 15 jours avant notre déménagement, je fais la démarche pour le transfert de courrier. Je me rends au bureau de poste près de chez moi. La préposée me
propose deux formules, donc deux tarifs  : 6 mois à une trentaine d'euros ou un an à une cinquantaine, et me demande de revenir avec la pièce d'identité de toutes les personnes concernées par ce service : la chérie, sa fille et moi. Je peux faire également la démarche sur le site de La Poste et payer en ligne, ce que je fais dès le lendemain, en créant un compte, etc. Un mail me confirme la commande, comme on dit, et le paiement. La veille du déménagement, vendredi 3 juillet, alors que nous sommes en retard sur notre semblant de planning, que nous manquons de scotch, de papier-bulle, de cartons, que nous avons prévu d'aller stocker quelques affaires fragiles chez mon amie Inès, je relève le courrier, postal, entendons-nous, et découvre une série de lettres de La Poste, totalement identiques. Nous en avons deux chacun, six au total. Elles contiennent le code à entrer sur mon compte afin de « compléter ma démarche », c'est-à-dire activer le transfert de courrier. Opération à effectuer au moins un jour avant la date prévue, est-il précisé six fois. Il ne nous reste donc plus que quelques heures. Tu suis ?
- Oui, mais quel rapport avec Orange ?
- J'y viens. Au cours de mes harassantes démarches administratives, de résiliation de contrats, d'abonnements, et de tout ce qui nous lie, au quotidien, à cette société de merde, j'avais, avec difficultés, joint Orange, fait part de notre déménagement le 4 juillet et donc demandé la résiliation du contrat à compter de cette date.
- Logique.
- Je reviens au 3 juillet, veille du déménagement, jour des six lettres de La Poste. Vérifiant qu'elles sont toutes identiques, et comportent toutes le même code, et après avoir bien entendu déploré le papier gâché, je file sur le site de notre grand service public. Impossible de me connecter. Je découvre alors que ces connards d'Orange ont déjà coupé la ligne. Avec un jour d'avance ! Or, comme tu l'as bien compris, je n'ai que quelques heures pour « compléter ma démarche ». J'appelle ma sœur à son bureau et lui donne toutes les instructions pour qu'elle « complète » à ma place. Mais là, impossible de me souvenir du mot de passe que j'ai inventé lors de la création de mon compte.
- Elle aurait dû cliquer sur « Mot de passe oublié ».
- Je vais t'en mettre, moi, des mots de passe oubliés ! Tu sais bien que dans ce cas, ils te renvoient un nouveau mot de passe ou un lien pour le réinitialiser. Par mail. Et comme tu le sais, je n'ai plus de connection.
- Tu vois, c'est utile, les smartphones !
- Tu ne m'auras pas. Ni toi, ni personne. Le temps presse et déjà notre ami qui doit nous aider à transporter nos cartons fragiles chez Inès est déjà là. C'est un ancien militaire, membre du groupe de promeneurs de chiens dont je t'ai déjà parlé, toujours à l'heure, souvent en avance. Il aime rendre service, mais aussi les choses carrées, pas question de le faire attendre. On embarque tout le bazar et je me dis que je pourrais « compléter » chez Inès, on n'est pas aux pièces. Sur place, nous stockons les affaires, nous désaltérons et libérons l'adjudant — je suis venu en scooter avec deux casques. Je parle rapidement à Inès de mon histoire de transfert de courrier, de coupure internet...
- Elle a de la chance...
- Tu as voulu savoir ? Tu écoutes ! Bref, elle me sort sa tablette. Je me connecte non sans mal, peu habitué à manier ce genre d'appareil. Je clique sur le fameux lien « Mot de passe oublié », pour te faire plaisir, puis me connecte sur le site d'Orange afin de récupérer sur ma messagerie le mail contenant la démarche à effectuer pour réinitialiser le mot de passe. Ce que je fais. Je suis enfin sur mon compte, et je sors l'une des six lettres de La Poste et entre enfin le code reçu six fois. Rien.
- Incroyable…
- …Ne m'interromps pas, commande plutôt un autre verre. Je recommence, toujours rien. Erreur je ne sais combientième. Nouvelle tentative. Rien. Le truc reste bloqué. J'ai l'impression que l'erreur machin est restée dans la mémoire de l'appareil et j'ai beau relancer le truc, rien. Inès me propose son smartphone.
- Tu vois ?
- Non, je ne vois rien, et toi non plus, tu n'as encore rien vu. Avec ou sans smartphone, pas moyen de « compléter ». Je suis énervé, en nage, et en retard. Lorsque deux voix impatientes s'élèvent derrière moi et me conseillent de me rendre directement au bureau de poste. Il est déjà 17.30. Je file en pestant contre La Poste, internet, la Covid, la société sans contact y la madre que les parió.
- Je n'en doute pas...
- Les mesures barrière, barrage, ou je ne sais quoi obligent les « usagers » à attendre sous le cagnard. Un vigile nous fait tenir à distance et respecter les mesures sanitaires, le personnel et nos semblables. Châtiment moderne. 
Les mains gelées, j'approche enfin du guichet où une pauvre septuagénaire est en pourparlers avec la préposée cachée derrière son plexiglass. Elle demande que La Poste garde son courrier pendant ses vacances. Elle n'a pas internet, pas de smartphone, et part chez son fils le lendemain à 4.00 du matin. C'est trop tard, lui dit la postière inflexible, je ne peux rien faire pour vous, vous pouvez rester là autant que vous le voudrez, ça ne changera rien. Sur ce, elle m'appelle. J'essaie de rester calme, de ne pas commenter la scène à laquelle je viens d'assister. J'explique la situation après avoir présenté ma carte d'identité et mon exemplaire de la lettre reçue six fois. Je dois reprendre à plusieurs reprises car le masque et le plexiglass altèrent la fluidité du dialogue. La préposée regarde ma lettre, et me demande les cinq autres. Je n'en ai apporté qu'une puisque ce sont les mêmes à l'identique, à la virgule près. Montrez-moi sur votre téléphone le mail que vous avez reçu lorsque vous avez passé votre commande, exige-t-elle.
- Ah merde…
- Tu l'as dit… Je m'applique à lui expliquer que mon appareil ne comporte aucune application et que je ne peux donc lui montrer le fameux mail. Je ne peux rien faire pour vous, dit-elle, car il me faut votre identifiant. Pourquoi, lui dis-je, ne figure-t-il pas sur cette lettre envoyée 6 fois ? Ça lui échappe. Mais elle reste ferme. Ma carte d'identité et cette lettre ne suffisent-elles pas ?, tenté-je.
- Quel cauchemar…
- Toute démarche administrative est aujourd'hui devenue un cauchemar… Bref, je m'emporte un peu, et demande si, avec mon nom, mon adresse postale actuelle, et la future, il n'y a pas moyen de moyenner… Ça dure encore plusieurs minutes, et finalement, elle parvient à me retrouver sans très bien comprendre comment. Elle imprime alors un contrat en double exemplaire que je dois signer. Une fois, la chose faite, j'ai completé. Le transfert prendra effet dès le 4. Dès demain, lui fais-je remarquer. Ah oui, dit-elle. Elle me redemande alors ma lettre et conclut qu'avec ce code à entrer, ça ne pouvait pas fonctionner, j'étais obligé
pour compléter ma démarche de passer par un bureau de poste. Je lui fais relire la lettre, point par point, et insiste sur la phrase : il vous suffit de vous connecter sur votre compte et entrer le code ci-dessous. Jamais dans le texte de cette lettre envoyée six fois il m'est demandé de me rendre à un guichet de poste. Oui, mais c'est comme ça, ça ne peut pas marcher, soupire-t-elle derrière son masque et son plexiglass. Travail, Famille, Wifi… Je manque d'air, le vigile me propose de reprendre du gel. Et je te jure, je ne sais pourquoi, peut-être ai-je la tête à ça, il me conseille d'aller prendre l'apéro !
- Pas possible…
- Tout est véridique. Nous sommes rentrés à 20.00, après avoir acheté du papier-bulle, et récupéré quelques cartons et avons fini sur les genoux à 2.30. Réveil à 6.30, reprise des activités abrutissantes. Là-dessus, le déménagement nous a achevés, malgré l'aide précieuse de mon neveu et trois de ses potes, jeunes et costauds. Je mets à peine un pied devant l'autre, deux semaines plus tard…
-
Dire que ce n'est que le premier déménagement, que ce n'est qu'une adresse provisoire…
- Ne m'en parle pas… Enfin, voilà, tu sais maintenant pourquoi je ne t'ai donné aucune nouvelle… La prochaine fois, je te parle de la banque…
- Tu veux qu'on se prenne carrément une bouteille ? Je t'invite, tu le mérites ! En échange, tu ne me parles jamais de la banque…

samedi 5 octobre 2019

Une heure de méditation

Yann Morvan


Tu vois, c'est pour ça : quand tu m'as proposé de déjeuner ensemble, ça m'a fait... waouh, tu vois ?... j'en avais besoin. Sans le savoir vraiment. Mais dès que tu m'as appelé, j'ai su. Je ne sais pas ce que j'ai à l'œil, il pleure tout seul... Je crois que je vais me mettre à la méditation... Je ne sais pas ce qu'elle cherche. Mais on ne parle pas aux gens comme ça. Je ne sais pas quel est ce besoin. Quand les choses vont bien, certaines personnes se sentent obligées de foutre la merde. Je ne supporte pas ça. On dirait que les gens n'ont rien d'autre dans leur vie. Que leur existence se résume à leurs téléphones, aux séries... Si tu les écoutes, ils n'ont rien d'intéressant à dire, tu t'emmerdes. Alors, ils ont besoin de créer ce genre de choses. Evidemment, ce n'est pas de la vantardise, tu me connais, mais quand ça arrive, c'est au plus âgé qu'on s'adresse, qu'on pense être le meilleur, je dis ça sans prétention, mais moi, je ne veux pas, je ne suis pas fait pour ça. Quand il y a trop de pression, je n'arrive pas à travailler. Mon chef peut me dire Eric, j'ai besoin d'un coup de main. Pas de problème. Mais si on me dit T'as 10 minutes pour régler ça, je perds mes moyens, je ne sais pas faire. Et je crois que c'est pareil pour tout le monde. On a beau dire. Tu me connais, moi, je suis un mec droit, bosseur, mais j'ai pas envie de gérer ce genre de problème. Si j'étais chef d'entreprise, que j'avais sous ma direction, dix personnes, ou 50, ou 300 ou 1000, ce serait autre chose. Et puis, j'aurais certainement quelqu'un pour gérer ces cas de figure, et ce type de personnages. Ici, je ne peux pas. Pas dans ma situation. J'aime bien jouer à la belote. Je ne sais pas si je suis bon, mais je crois : j'ai appris avec les gars des bâtiments. On joue régulièrement à la cafét'. Donc, on a joué deux heures, on a bu des coups, et discuté longuement. J'ai tout dit. Ensuite, je suis allé la voir et j'ai lâché ce que je pensais. J'ai bien fait, non ? Si c'est comme ça, je préfère ne plus te voir. Elle ne se souvenait de rien. Incroyable. Et je peux te dire, il y en a eu, des noms d'oiseaux. Pour Sébastien et moi. Sébastien aussi s'en est pris plein la tronche. Mais elle, elle avait oublié. Ou alors, elle faisait semblant. C'est dingue, non ? C'est possible qu'elle ait oublié, pourquoi pas, mais je ne comprends pas, je te jure. C'est comme les flics qui manifestent parce que leur image est écornée mais qui se défoulent sur le premier manifestant dont la gueule ne leur revient pas. J'ai l'impression que ça va mal. Quand on voit que là-haut, ça légitime tout, les mains arrachées, les yeux éborgnés... Normal qu'en entreprise, ça ait des répercussions. Moi, j'ai encore 20 ans à bosser, mais je suis à un âge où je peux pas me permettre de perdre mon boulot. J'ai hésité, mais fallait que ça sorte. Tu crois pas ? Je n'aime pas les conflits, mais là... C'est ce qu'il y a de pire, les petits chefs. Ils sont pas beaucoup plus que toi, ils ont à peu près la même formation, mais ils pensent faire partie de la direction, que c'est grâce à eux que ça tourne. Et ils se lâchent sur leurs semblables, pour être bien vus, avoir une promotion, une augmentation, les cons... Tu te souviens, ce sketch des Deschiens ? On en a marre ! Parce que là, ça peut plus durer... Ben, c'est un peu ça. Je ne sais pas ce que j'ai à l'œil... C'est peut-être dû au nuage normand sans danger pour la population... Je sais que les gens s'écrasent, acceptent l'humiliation, de peur de perdre leur boulot, d'être placardisés, harcelés pour les pousser à partir... En faisant ça, ils adhèrent au plan. Moi aussi, si je réfléchis bien, j'ai cette trouille. Mais là, je n'avais pas encore fait mon heure de méditation, et c'est sorti. Elle n'en menait pas large. Mais moi, il faut pas me parler comme ça. Je ne suis pas un rebelle, mais faut faire attention. Je crois qu'elle l'a compris. Je ne sais pas ce qui m'attend, mais j'ai bien fait, non ?




lundi 13 mai 2019

Itinéraire conseillé


Je monte Je valide Speedy Pizza Time Marteau et brise-vitres disponibles derrière le conducteur American Car Wash Ticket sans correspondance 2 euros  Picard Hello America Sushi Brochette O'Circus Label Peaux Quick MacDonald Drive La RATP recrute des mécaniciens et des mécaniciennes Job dating de 12h à 20h venez rencontrer nos équipes dans un atelier de maintenance Electro Dépôt Multimédia Pizza Kebab Istambul Rosny Wok Grill grillade à volonté Accès strictement interdit Picard Hello America France Cars louez la liberté New Shakeen coiffure Foire du Trône Speed Rabbit Pizza Picard édition limitée Filets de poulet croustillants Nouveau cimetière Journée Nature et bien-être  Sortie de camions Boulangerie du pont Bouygues Immobilier 86 logements Energy Auto-moto école Famille Syrie Fitbit le cadeau qui fait du bien Verrechia Cœur de ville du studio au 5 pièces vivez l'excellence à 9 minutes de Paris le raffinement pour signature prestations de grande qualité QG Quebab Gourmand 1664 vous avez son nom sur le bout de la langue Cecilia Santé et bien-être Lavage Center Picard Hello America Village de vente Chantier sous surveillance Monoprix Pour votre anniversaire ça va être du gâteau Attention travaux Artisan boulanger Zone 30 Déchetterie réservée aux particuliers Zone fleurie 1664 Pas Mal expression française synonyme de qualité Follow your own way Home parquet 1664 On a un avis sur tout surtout sur le goût  Locaux disponibles Emmaüs boutique Picard Hello America DécoPlus Foire du Trône Picard Hello America Long Barbecue Quick le plaisir en version longue Machines ideas solutions  Foire de Paris Castorama 50 ans l'anniversaire encore plus fort Itinéraire conseillé


mardi 20 mars 2018

Un lecteur capricieux



Perdre un livre précieux est une aventure passionnante, catastrophique et, parfois, émouvante. En 2014, je me suis aperçu que j'avais égaré Les Détectives sauvages. Il s'était volatilisé sans laisser de traces. Il s'agissait de la première édition, achetée peu après sa publication par Anagrama, et qui venait de remporter le prix Herralde. Ce devait être en décembre 1998, et je l'avais payée 2 590 pesetas. A cette époque, je n'étais même pas pauvre, puisque j'étais à la charge de mes parents. Le roman ne m'a pas manqué tout à coup. Il arrivait que, du canapé, je jette un oeil dans le coin où étaient entreposées les oeuvres de Roberto Bolaño et d'avoir l'impression qu'il en manquait une, pourtant dans ces moments-là – je vais être sincère – je me serais volontiers laissé couper le doigt plutôt que me lever et aller vérifier. Mais un soir, allez savoir pourquoi j'étais debout, et je me suis approché de ces livres pour constater que Les Détectives sauvages n'y était pas. J'ai ressenti de la contrariété, ce qui, en ce qui me concerne, équivaut à croire que le monde touche à sa fin. Même si ce n'est guère suffisant pour se remuer le cul ou changer le programme du jour.
Une fois surmonté l'effroi, j'ai fait le choix de croire que le roman était certainement dans un autre coin de la bibliothèque, en compagnie d'un autre auteur. Les écrivains peuvent eux aussi éprouver une certaine fatigue d'eux-mêmes. Quelques mois plus tard, ressentant de nouveau son manque, je me suis lancé dans une fouille loin d'être exhaustive, et davantage par distraction que par anxiété. J'ai, pour ainsi dire, joué à le retrouver. Bien entendu, ce fut un échec. J'ai ensuite frôlé la folie, remuant chaque étagère, carton ou cachette, mais obtenu le même résultat. Le roman avait disparu. Je ne me rappelais pas l'avoir sorti ou prêté, ce qui signifiait que quelqu'un l'avait emporté. Je n'étais plus contrarié mais abattu. J'ai établi une liste des voleurs possibles. J'en soupçonnais fortement deux ou trois. Mais tous ont nié le vol lorsque je les ai interrogés.
Plus je pensais au roman, plus j'avais envie de me replonger dans ses pages. Sa lecture remontait presque à vingt ans. Son souvenir était désormais confus. Je ne pouvais même pas dire si au terme de leur quête, les personnages, Ulises Lima et Arturo Belano, parvenaient à mettre la main sur Cesárea Tinajero. Il me semblait que oui, mais je ne savais dire où, ni ce qu'il advenait une fois la poètesse du réalisme viscéral retrouvée. Curieusement, après deux décennies, j'étais moi-même devenu un détective sauvage en quête du livre.
Je mourais d'envie de le relire, mais pas jusqu'au point extrême de le racheter et de m'y replonger illico. Il y avait des règles, et ne pas renoncer à mon exemplaire en était une. Qui plus est j'aurais dû acheter un roman bien différent de l'original, même s'il s'agissait du même. Anagrama avait retiré le titre de la vente afin de laisser le champ à l'édition d'Alfaguara, maison à laquelle les héritiers de Bolaño avaient cédé les droits de publication. Ce qui ne faisait qu'aggraver mon chagrin. Je n'avais aucune envie d'ouvrir ce roman dans un exemplaire qui ne fût le mien. Je dirais même que ça me déprimait.
La lecture a le droit d'être capricieuse. Ou l'édition d'Anagrama, dans la collection Narrativas hispánicas, ou rien.
Toute nouvelle actualité à propos de Bolaño, comme un inédit découvert sur une disquette ou dans une chemise oubliée, ne pouvait que me faire pleurer mon exemplaire des Détectives sauvages.
Je l'ai cherché en occasion, mais quelle ne fût ma stupéfaction lorsqu'on me demanda trois cents et même quatre cent euros pour un exemplaire pareil au mien. Retour à la tristesse.
Les mois ont passé. J'ai commencé à écrire un livre. Je me suis rendu à deux mariages. Les mois continuèrent à passer. J'ai voyagé dans divers pays. J'ai assisté à un divorce. J'ai poursuivi l'écriture du même livre. Il y a deux mois, je suis même allé voir ma filleule à Vigo, qui venait d'avoir sept ans et que je n'avais pas revue depuis trois années. Sa mère m'invita à visiter la maison pour voir les travaux qui y avaient été effectués. Une fois dans le salon, mon regard a été attiré par les livres. J'ai immédiatement repéré Les Détectives sauvages dans l'édition d'Anagrama. Quelle chance, ai-je marmonné envieux. Je n'ai pas pu résister et j'ai pris le roman et l'ai ouvert. C'était un trésor inestimable, de ceux qui vous rendent heureux, d'autant plus qu'en page cinq, émerveillé, je reconnus mon nom et ma propre écriture.

Juan Tallón, chronique "Restez bourrés",
El Progreso
, 20 mars 2018, trad. maison

mercredi 8 novembre 2017

Mort d'un héros

Patrice Molinard

Ça me fait drôle. Je viens d'apprendre la mort d'un personnage de ce blogue. Plus exactement, la mort d'un homme qui était à l'origine d'un texte publié ici. Je ne sais plus ce que j'avais écrit d'après lui. Ni le titre du texte. Je me souviens l'avoir fait parler de musique. Et de son chien. Plus exactement du chien de sa soeur. Elle le lui avait donné pour qu'il lui tienne compagnie. C'est grâce au chien que des voisins ont retrouvé le corps de cet homme mort dans la discrète solitude d'un appartement à loyer modéré. Il n'avait pas 60 ans. Je le connaissais à peine. Il m'arrive souvent de partir d'un détail, de ce que je peux percevoir de ma place. D'une phrase, d'un geste, une grimace. Et tout débarque sans crier gare entre doigts et clavier trop lents et bien maladroits pour transcrire le bordel de ma tête. J'avais improvisé une vie de papier, ou plutôt d'écran, à ce type en prenant avec lui quelques verres à un comptoir de pacotille. Il ressemblait comme deux gouttes de pinard à l'homme à lunettes de la photo de Patrice Molinard en couverture de Paris insolite, le livre formidable de Jean-Paul Clébert, un collègue de Robert Giraud... Forcément, je pense aux autres. Ceux que j'ai pareillement traités, et dont je n'apprendrai certainement jamais la disparition. A leur vie, je lèverai un verre ce soir au bar.

samedi 1 octobre 2016

Folie de l'oubli


La fille passait maintenant la serpillière. Accoudé au comptoir en face de moi, il n'avait pas bougé de la soirée, éclusant pinte sur pinte bien après les heures joyeuses. Sa tronche transparente me foutait la honte, comment tenait-il encore debout le front couvert de sueur ? Pas une seule fois il n'avait ouvert la gueule si ce n'est pour en redemander une. Personne ne m'attendait ni ce soir ni demain, l'espoir, la foi, l'amour exilés à jamais - belle contrée mais trop peuplée. C'était ne rien avoir voulu voir, les yeux grands fermés sur la profonde nature de nous tous - oui, toi aussi. Folie de l'oubli. J'avais demandé tout seul mon remplacement avant la fin de la rencontre sans repasser par le vestiaire, je connaissais parfaitement tout ça sans rien y comprendre. Les paris avaient tout faussé. Le type a repris ses grimaces, laissé traîner encore ses yeux flous sur moi sans même me regarder. Reflet sans miroir. J'ai vite maté les fesses de la fille quand elle s'est saisi de son seau, trop grosses pour mon dégoût. J'ai jeté un bifton sur le faux zinc, glissé sur le sol jusqu'au rideau de fer bien bas. Salut, ai-je entendu dans mon dos, prends soin de toi. C'était une voix de pauvre type. Celle que j'avais à l'intérieur.

vendredi 30 septembre 2016

Comme un taureau rétif

Carole Bellaïche

Ce travail de ramollir la brique chaque jour, ce travail de se frayer passage dans la masse gluante qui se proclame monde, tous les matins se heurter au parallélépipède au nom répugnant avec la satisfaction minable que tout est bien à sa place, la même femme à ses côtés, les mêmes souliers, le même goût du même dentifrice, la même tristesse des maisons d’en face, l’échiquier sali des fenêtres avec son enseigne HÔTEL DE BELGIQUE.
Comme un taureau rétif pousser de la tête contre la masse transparente au cœur de laquelle nous prenons notre café au lait et ouvrons le journal pour savoir ce qui se passe aux quatre coins de la brique de verre. Refuser que l’acte délicat de tourner un bouton de porte, cet acte par lequel tout pourrait être transformé, soit accompli avec la froide efficacité d’un geste quotidien. A tout à l’heure, chérie, bonne journée.
Serrer une petite cuillère entre deux doigts et sentir son battement de métal, son éveil inquiet. Comme cela fait mal de renier une petite cuillère, de renier une porte, de renier tout ce que l’habitude lèche pour lui donner la souplesse désirée. C’est tellement plus commode d’accepter la facile sollicitude de la cuillère, de l’utiliser pour tourner son café.
Et ce n’est pas si mal au fond que les choses nous retrouvent tous les jours et soient les mêmes. Qu’il y ait la même femme à nos côtés, le même réveil, et que le roman ouvert sur la table se remette en marche sur la bicyclette de nos lunettes. Pourquoi serait-ce mal ? Mais comme un taureau triste il faut baisser la tête, du centre de la brique de verre pousser vers le dehors, vers tout le reste si près de nous, insaisissable, comme le picador si près du taureau. Se punir les yeux en regardant cette chose qui passe dans le ciel et accepte sournoisement son nom de nuage, son modèle catalogué dans la mémoire. Ne crois pas que le téléphone va te donner les numéros que tu cherches. Pourquoi te les donnerait-il ? Il n’arrivera que ce que tu as déjà préparé et résolu, le triste reflet de ton espérance, ce singe qui se gratte sur une table et tremble de froid. Écrabouille-le ce singe, fonce contre le mur et ouvre une brèche. Oh, comme on chante à l’étage au-dessus ! Il y a un étage au-dessus où vivent des gens qui ignorent leur étage en dessous, et nous sommes tous dans la brique de verre. Mais si soudain une mite se pose au bout de mon crayon et bat comme un feu sous la cendre, regarde-la, moi je la regarde, je palpe son cœur minuscule et je l’entends, cette mite résonne dans la pâte de verre congelé, tout n’est pas perdu. Quand j’ouvrirai la porte, quand je sortirai sur le palier, je saurai qu’en bas commence la rue, non pas le modèle accepté d’avance, non pas les maisons déjà connues, non pas l’hôtel d’en face : la rue, forêt vivante où chaque instant peut me tomber dessus comme une fleur de magnolia, où les visages vont naître de l’instant où je les regarde, lorsque j’avancerai d’un pas, lorsque je me cognerai des coudes, des cils et des ongles à la pâte de verre de la brique et que pas à pas je risquerai ma vie pour aller acheter le journal au kiosque du coin.
Julio Cortázar, Cronopes et Fameux, Gallimard,
Trad. Laure Guille-Bataillon