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samedi 12 juillet 2025

Dans le vide


Stanko Abadžic

 

le lendemain, 
disait-il
la gueule de bois,
sa force,
donnait l'envie 
d'une nouvelle vie

il avait passé la sienne
lancée à quelques semaines
de la première guerre
dans les tavernes
le cul des filles
— il les aimait estampillés —
et les livres de poésie

enfant illégitime
il ne vivait pas pour écrire
il écrivait parce qu'il vivait

parce qu'il avait vécu
un peu par miracle

Je vais te tuer !
avait gueulé fusil en main
le grand-père,
furibard d'apprendre que sa fille
était enceinte,
la traînant dans la cour
il lui ordonnait 
de se mettre à genoux
et pointait son arme sur elle
lorsque sa femme
qui avait le sens 
de l’à-propos, disait le poète,
surgit en gueulant à son tour
A table ! La soupe va refroidir !

comme allait l'indiquer
son prénom,
il serait aimé des dieux
comme le suggérait
son patronyme,
il s'attellerait à 
récolter les histoires
des piliers de comptoir
cheminots
ouvriers
magasiniers
voyageurs de commerce
courtiers d'assurance
emballeurs de vieux papiers
filles d'aubergistes
jeunes télégraphistes
récits condamnés pour 
grossièreté
pornographie
qu'on se refilerait
sous le manteau

il fallut pour cela
payer de sa personne
et des tonnes de tournées
parfois boire et écrire 
seul à une table
le soir au fond de la salle enfumée
oui, au Tigre d'or comme
à Ostende
la bière
on vous la servait
bien avant qu'on en redemande

empêché d'études par les Allemands 
de publication par les autorités
de son pays
il fut 
à plus de quatre-vingt balais
interdit 
de femmes
par le pouvoir médical
de gueule de bois
et de nouvelle vie
le lendemain,
Bohumil Hrabal
le plus libre des écrivains tchèques
trouva la force
de coller une table à la fenêtre
de sa chambre d'hôpital
et une fois debout
sur cette nouvelle scène
balancer à tous les censeurs
un ultime bras d'honneur
nous plongeant
dès lors dans une des plus bruyantes solitudes, 
dans le vide.

 

charles brun, ma bohème





mardi 10 septembre 2024

Comblé

Karel Hajek

 

Je supprimai de mon vocabulaire mot après mot. Le massacre fini, un seul rescapé : Solitude. Je me réveillai comblé.

 

Cioran, De l’inconvénient d’être né

jeudi 13 juin 2024

Une évidence

Jakob Tuggener



 

il maintient le livre à plat
sur la table
entre clavier et tasse
copie péniblement cette phrase
qui éveille en lui un sentiment confus
fait de remords de honte
d'autre chose également
qu'il ne sait nommer
une évidence

fait quelques pas dans la cuisine
se ressert un verre qu'il vide
méticuleusement
puis un autre
bientôt ce petit mazelet
de guy et marie taboulay
rejoindra les autres cadavres
qui attendent par terre
d'être emmenés au container

toute une vie à tourner des pages
quand il aurait pu s'investir
davantage
dans le ménage
se former au jardinage 
au bricolage
au patinage
(artistique)
quel con se dit-il

les mots de son auteur favori
semblaient perdre de leur force
en prenant forme
dans la lumière blanche
sous la robe de ce cépage
pourquoi ne parvient-on à dire
toutes ces choses essentielles
aux gens que l’on aime
qu’après leur mort ?

la fatigue finirait par l'en dissuader
le mal gagnait chaque jour du terrain
un retour sur scène après tant d'années
sous silence
loin des hommes
jugée plutôt incongrue
cette dernière disparition
ne pouvait passer qu'inaperçue

je ne suis plus là
crions-nous

 

charles brun, cuisine et dépendance



mardi 9 janvier 2024

Sans elle

 

Michel Thersiquel

 

Sans la littérature, on ne saurait ce que pense un homme quand il est seul.

Georges Perros, Papiers collés, Gallimard

mardi 25 avril 2023

Souvenirs inutiles

Lutz Dille


déjà
les mots se défilent
il cherche dans le noir
abrasé
la façon simple de
dire les choses
et oublie aussitôt.
la matinée traînée
il descend dans le jardin
sous la pluie finissante,
et se demande
– aucune sagesse
combien de temps encore
il va pouvoir soigner ce bout
de terre
somme toute
un mètre carré rocailleux
calcule-t-il
bêtement
par années à les attendre
sans avoir vraiment eu
besoin d'eux.
et ces chants d'oiseaux
dont il ne connaîtra pas
le nom
les livres qu'il ne lira jamais
ces jours solitaires qui rallongent
usés
ces souvenirs inutiles
l'heure de quitter cette maison
approche se dira-t-il
en remontant
pas malheureux
en quelque sorte délivré.
atteindre la suprême vacuité,
est-il écrit
quelque part.

 

charles brun, suprême vacuité

 

 

samedi 11 juin 2022

L'oubli

 

Kees Scherer

 

Tu peux gémir dans ta lucidité,
ah solitaire, mais alors défais-toi
de la véracité dans la douleur. La langue
s'épuise dans la vérité. Parfois arrive
l'incessant, celui qui devient fou : il parle
et l'on entend sa voix, mais pas sur tes lèvres :
c'est la nudité qui parle, c'est l'oubli.

 

Antonio Gamoneda, Pierres gravées,
trad. Jacques Ancet, éd. Lettres vives

lundi 16 mai 2022

Noyés

Vivian Maier

 

 

 

Les journées sont toutes différentes, séparées. Mais les nuits sont unies, les nuits sont toujours la nuit, la même ; il n'y a qu'une seule nuit, au fond de laquelle nous retombons chaque soir comme des noyés.


Paul Gadenne, La Rue profonde (1948)

samedi 9 janvier 2021

Une femme pour moi

Erika Schmied

 

3 février 1972 
Thomas m'explique qu'il prendrait immédiatement femme, mais il faudrait que ce soit une servante. Pendant plus de dix minutes, il énumère, comme il l'a déjà fait à de nombreuses reprises, tout ce qu'une femme ne devrait pas faire ou être. C'est une femme comme celle de son grand-père qu'il lui faudrait. Elle frottait (chaque semaine le plancher), recevait des invités, se chargeait des démarches administratives désagréables, écrivait de belles lettres, supportait que le grand-père ne lui adresse pas la parole pendant une semaine, sans demander pourquoi, mais ils ont eu tout de même trois enfants. C'est ce que j'aimerais avoir moi aussi, une femme pour le lit, mais j'aurais certainement tellement à redire sur le reste que je la chasserais au bout de deux jours. Une femme pour moi, ça n'existe pas. Ou bien c'est la fin. Je ne pourrais alors plus rien écrire. 

 

Karl Ignaz Hennetmaier, Une année avec Thomas Bernhard,
trad. Dieter Hornig
in Thomas Bernhard, Cahier de L'Herne 132,
(parution 27 janvier prochain)

 

jeudi 18 juin 2020

L'info à nous dévoilée

Franco Fontana

Pris dans les affres de la préparation de l'évacuation de la maison, ils m'ont rappelé ce matin que j'étais légèrement largué des affaires, pas des miennes, j'essaie justement et volontairement d'en larguer, les affaires des autres, de nous tous. Le druide marseillais Raoult étant pourtant le premier sujet abordé, j'ai pensé que je n'avais rien loupé, qu'on en était encore à ces querelles d'egos et d'influences, toujours sur le dos des malades-spectateurs dont on se foutait parfaitement. Ce genre de réflexion rapide de sous-bois. Le fait que l'un de mes deux comparses fut médecin ne m'avait pas plus éclairé sur la question. C'est lorsqu'ils ont évoqué les Tchétchènes de Dijon puis la banderolle de génération identitaire que j'ai réalisé avoir quelques flux d'infos de retard… Bien qu'ayant miraculeusement survécu à cet isolement, j'ai décidé ce midi, en croquant un morceau, sans approfondir pour le moment, car je n'en ai pas le temps, de faire un peu de surfing sur la toile. Et de prendre des notes, pour plus tard.
Sur le site du Parisien, il était question du fils d'une victime de la Covid 19 ayant reçu une facture de l'hosto : 7000 euros à régler pour ce chauffeur de bus assez dérouté. Une rondelette somme correspondant à dix jours de prise en charge dans le service de réanimation de l’hôpital parisien de Saint-Louis. Je n'en saurai pas plus car l'article est réservé aux abonnés. De toute manière, je n'ai pas le temps de m'intéresser aux déboires des autres. Sur la même page, j'apprends que le baclocur vient d'être suspendu. Qu'a-t-il fait ? Un tacle par derrière devant les yeux de l'arbitre et les caméras de la Var ? Le chapô me remet sur le droit chemin en m'indiquant qu'il s'agit d'une molécule controversée, utilisée dans un médicament contre l'alcoolisme. Mis en vente depuis lundi dernier, cette dragée miracle « représentait un espoir pour les 3 millions de Français qui souffrent d’addiction à la boisson, mais la justice a ordonné l’arrêt des ventes ». J'ai immédiatement compris que l'avantage d'être déconnecté m'évitait bien des désillusions. De toute manière, tant que je demeurerai dans cette maison, arrêter de boire, hors de question !
Avant de quitter le journal de ce cher, très cher Bernard Arnault, j'aperçois une brève qui me laisse coi : La Jaguar de Boris Johnson évite un manifestant et finit emboutie. Les effets secondaires du virus ? Je clique à regret. Un manifestant kurde se serait élancé sur la chaussée lorsque le cortège du rouquin s'annonçait. Une vidéo accompagne l'article. On y voit une voiture grise roulant à 10 km/h freiner à peine et sentir son derrière touché par la grosse berline noire qui la suivait. La procession reprend vite son allure nullement perturbée par l'incident. Je pensais voir la tronche de Boris passer à travers le pare-brise comme dans un film de Scorsese. Rien. Aucun intérêt. Mais les images (banales) existent, concernent une "célébrité", il y aura donc info. 
J'imagine cependant que la nouvelle du jour chez nous réside en une énième commémoration, en l'occurrence celle des 80 ans de l'appel du 18 juin. La concurrence entre petits tartufes désirant reprendre une prétendue hauteur à bon compte promet d'être des plus risibles. Tandis que l'un, le manche au derche, restera droit et grave aux Invalides puis à Londres, l'héritière de la vieille figure d'un parti fondé par des néo-nazis et d'anciens collabos a dû avancer d'un jour la représentation express de son cirque patriote, sous les huées des habitants d'une île bretonne. Parfait. Passons.
Sans trop d'espoir, je zappe sur le journal du groupe Dassault. Pour apprendre que le 18 juin fut un appel contre le renoncement. C'est effectivement ce qui est le plus inquiétant. Ils ne renonceront jamais… Plus bas, beaucoup plus bas, un nom attire mon attention, perdu dans un titre qui m'échappe : Pas détruite du tout par l'affaire Griveaux, Alexandra de Taddeo écrit sur le féminisme. Ah oui, d'accord, je ressitue. Place au chapô : La jeune femme s'est exprimée dans les colonnes de Libération, le 17 juin 2020. Elle revient sur l'affaire Griveaux, son histoire avec Piotr Pavlenski, et travaille sur deux livres exposant sa vision du féminisme.  Tiens… L'article qui suit pourrait m'occuper tout l'après-midi tellement il est long et dense de vacuité. Et plein d'humour de droite. Le premier paragraphe est fait de ce genre de phrases : « l'étudiante de 29 ans revient sur sa vie depuis les évènements qui ont poussé Benjamin Griveaux à se retirer de la course à la Mairie de Paris. Hypercontente de cette affaire, la jeune femme ne semble pas avoir été ébranlée par ses conséquences médiatiques : J'ai eu une minute de célébrité, même pas un quart d'heure. Et ajoute plus loin : Ma vie n'est pas détruite du tout ». Sa vie, poursuit ce journal qui ressemble de plus en plus au Gorafi, « Alexandra de Taddeo la passe toujours loin de son compagnon, l'activiste russe Piotr Pavlenski, que la justice lui interdit de voir. Mais leur passion reste intacte : La distance nous rapproche énormément, déclare-t-elle. C'est Roméo et Juliette, nous deux contre les autres. Après avoir été confinée chez ses parents en Bourgogne, Alexandra Taddeo est de retour à Paris. Elle risque toujours deux ans d'emprisonnement et 60.000 euros d'amende. » Je vous laisse, chers inconsolés, découvrir tous seuls la suite de ce palpitant roman-photo porno-gaucho des réseaux. J'avais justement appris, au cours de ma promenade de ce matin, que le co-fondateur d'En Marche, venait de récupérer son poste de député et se voir confier une mission autour de la Base industrielle et technologique de défense, dite la BITD, nos dirigeants étant pourvus comme on le sait de beaucoup d'humour et de bien peu de vergogne.
De son côté, mais est-ce vraiment un autre ?, le titre de l'exilé fiscal Patrick Drahi nous invite à regarder le racisme en face. Libération, digne héritier de l'almanach Vermot, me manquait. A la veille de la deuxième vague annoncée – faut continuer à nous foutre la trouille –, nous y apprendrons également que les responsables de la santé avaient hier fait dans leur froc devant la commission d’enquête parlementaire sur la Covid-19. Oui, un dispositif terrifiant semblable à la fameuse commission mise en place lors de l'affaire Benalla. Avec les effets que l'on sait. Nous serons donc supris de lire que Jérôme Salomon, directeur général de la santé, et Geneviève Chêne, directrice de l’agence Santé publique France, ont botté en touche lorsque fut abordée sans détour ni pitié l'éventuelle pénurie de masques en pleine pandémie. Il faut dire que la question était ardue : Comment la France est-elle passée en quelques années d’un stock d’un milliard de masques chirurgicaux à seulement quelques dizaines de millions au début de l’épidémie ? Vous avez quatre heures. Durant lesquelles, le pauvre haut fonctionnaire à tête d'œuf s’est, selon le canard fondé par Sartre, « embourbé dans ses réponses ». Visiblement, encore un qui n'avait pas révisé durant le confinement. Lorsque les députés lui rappelèrent un rapport d’experts mandatés par Santé publique France insistant sur la nécessité de disposer d’un stock d’un milliard de masques et un audit faisant état d'un stock de 750 millions de protections dont seuls 140 millions étaient encore utilisables… mais périmaient dans les mois à venir, ce bon Salomon lâcha, comme un lapsus : Ça nous a énormément surpris, « sans expliquer, feint de s'étonner Libé, pour quelles raisons face à une telle surprise, il n’a pas été décidé d’une commande massive. » Devant la pseudo-perte de patience des députés, le numéro 2 de la santé s'est tout légitimement choisi pour modèle notre guide thaumaturge, évoquant une nouvelle façon de travailler qui sera mise en place à partir de 2020. Sans plus de détails, les 4 heures étaient passées. En substance, promis, on fera mieux à la prochaine vague. La veille, il leur avait cloué le bec, citant Voltaire ou Lapalisse : « Avant de savoir on ne sait pas ».  
Quant au survol réjouissant du quotidien vespéral des marchés, aucune info non répertoriée ailleurs ne me saute aux yeux déjà bien fatigués. Si ce n'est la mort de la « légendaire chanteuse britannique Vera Lynn », surnommée La fiancée des forces armées, et morte aujourd'hui à 103 ans. Gageons que l'adjudant-chef de l'Elysée, présent donc à Londres cet après-midi, trouvera le temps de rendre également hommage à l'interprète de We’ll meet again, titre, nous dit le journal de Xavier Niel, qui a connu une nouvelle jeunesse pendant le confinement, et que nous reprendrons tous en chœur et en uniforme lors du prochain enfermement. Sur ce, je vous laisse, c'est déjà l'heure de la sieste…

mercredi 29 janvier 2020

Ouvrir les yeux

Helmut Baar

Lundi, les circonstances, mauvaises, m'ont entraîné dans une errance sous la pluie glaciale. Des mois que je n'avais pas roulé dans les rues parisiennes, toujours plus encombrées de deux roues, avec ou sans moteur, d'engins indéfinissables pour le quinqua abruti que je suis, de chaussées rétrécies, de travaux en tous genres et de particules de moins en moins fines. 
Inadapté à l'époque, je garde cette aversion incurable pour les achats en ligne. M'est encore collée à la peau du crâne ce goût démodé, proscrit, pour la flânerie, la surprise, la découverte. Des mois que je me dis, Bon, faut que j'aille faire un saut chez Gibert, ils ont tel titre en solde, introuvable ailleurs, tel autre. Mais ce lundi, une fois sur place, je fus vite étourdi par la clientèle qui, certes clairsemée, constituait rapidement, pour le solitaire que je suis désormais, une foule terriblement asphyxiante. L'amnésie, elle aussi certainement incurable, me gagnait ou tout simplement se révélait dans toute sa splendeur à la lumière des néons. Je me suis donc limité à fouiller les étagères de quelques valeurs sûres. Des auteurs fétiches dont il me reste un ou deux titres à lire, parfois plus. Combien sont-ils, ces écrivains consolateurs, qui me réchauffent la carcasse, ces livres qui absorbent tout ce qui me reste d'esprit après seulement quelques lignes ? Je ne suis reparti qu'avec un seul volume. Car en solde, oui, mais à 15 balles tout de même. Une petite économie de 8.50 euros si je compare le prix avec celui de l'exemplaire neuf. Les salauds, ils proposent leurs bouquins d'occasion à des sommes de plus en plus élevées. Et finissent par pousser les pauvres lecteurs pauvres vers le piège de la toile qui tôt ou tard finira par les écraser. C'est décidé, je le prends mais on ne m'y reprendra plus. Ce livre, dense, c'est le premier récit de Thomas Bernhard, Gel, publié en 1963, année comme on le sait épatante, et qu'il évoque à plusieurs reprises dans le savoureux recueil Mes Prix littéraires. Que vaut ce premier essai au regard des titres suivants, contient-il déjà tout ce que j'aime de l'obsessionnel Bernhard, vais-je retrouver ce style d'imprécateur incomparable malgré la présence de paragraphes,  malgré les 30 ans de l'auteur... Ce genre de questions stupides me turlupinaient depuis un moment. Me livrant dès lors à cette occupation des plus étranges, une quête d'un autre monde, celui d'avant, il ne me fallut que quelques pages pour tenir la réponse. 
Je situe l'intrigue, hantée par la solitude et l'idée du suicide. Le narrateur, étudiant en médecine, est chargé d'enquêter sur un peintre un peu fantasque par le frère de celui-ci. A cette fin, il s'installe dans l'auberge du village de la montagne autrichienne où croupit, coupé du monde et haï de tous, le peintre Strauch. L'approche se révèle finalement assez simple, naturelle et les deux hommes vont passer ensemble 27 jours. Ce récit de désapprentissage est essentiellement constitué de longs monologues du vieux fou que le rapporteur nous livre sans ménagement aucun. La traduction est de Boris Simon et Josée Turk-Meyer.
« Un cerveau est pareil à un Etat politique, dit le peintre. Tout à coup y règne l'anarchie. » J'étais dans sa chambre, attendant qu'il ait mis ses souliers. « Nos pensées s'affrontent en nous. Les unes plus agressives que les autres, dit-il. Elles concluent souvent des alliances comme le font les hommes, pour, peu après, ne pas les respecter. Etre compris et vouloir être compris : une imposture. Basée sur toutes les erreurs des sexes. » Il dit encore qu'au fond d'une nuit éternelle, les contrastes extrêmes dominent le jour dont l'effet n'est qu'apparence. « Les couleurs, voyez-vous, sont tout. Donc les ombres sont un tout aussi. Les contrastes ont une grande valeur au point de vue coloris. » Pour maintes choses, c'est comme pour les vêtements qu'on achète, qu'on met plusieurs fois, qu'on enlève ensuite pour ne plus jamais les remettre, ou qu'on peut avoir la chance de revendre, ou qu'on garde, au fond d'un bahut. Ils prennent le chemin du grenier ou de la cave. « On peut prévoir d'après le soir ce que sera le matin suivant, dit-il, et pourtant le matin apporte toujours une suprise. Il n'existe pas d'expérience au sens strict, personne de vraiment équilibré. » Qu'il existerait quand même des recours contre l'abandon, contre le naufrage. « Mais moi, je n'ai jamais possédé ces recours. Pour le moment, l'intérêt essentiel, le soutien même de la vie, perd toute valeur.
« L'effort escalade une montagne de déceptions, dit-il. A une réussite succède une chute brutale et d'autant plus brutale que celui qui croit atteindre le sommet découvre chaque fois que le sommet n'existe pas. J'avais votre âge que déjà depuis un certain temps j'éprouvais un apaisement à savoir que rien ne vaut un effort. Et en même temps, cette conviction me tourmentait. Aujourd'hui, cela m'effraie de nouveau. Dans cette frayeur, je suis tout désorienté. »
Il qualifia son état d'esprit d'« expéditions dans les jungles de la solitude ». « C'est comme si, dit-il, je devais parcourir des millénaires, poussé par quelques brefs instants là, derrière moi, qui me fouaillent. » Que jamais il n'avait manqué de privations, qu'il ne s'était jamais dérobé à l'exploitation des autres, que d'ailleurs il n'avait pu s'y dérober. « Je faisais encore confiance aux hommes, alors que je savais déjà qu'ils me trompaient, que depuis longtemps je connaissais leur dessein de me détruire. » Qu'il ne s'était plus accroché qu'à lui-même, « comme on s'accroche à un arbre pourri, mais à un arbre tout de même », et que sa raison et son cœur avaient été poussés loin de lui, à l'arrière-plan. 
Plus loin, dans le chapitre suivant :
« Mon temps a passé, comme un temps qu'on n'a pas désiré vivre. Oui, jamais je n'ai désiré mon temps. La maladie a surgi là, précisément où il n'y avait plus rien... Mes recherches se sont arrêtées, tout à coup, je me suis rendu compte : non, je ne franchirai pas ce mur. C'était ainsi : il me fallait trouver un chemin que je n'avais pas encore pris... Les nuits sans sommeil, ternes, grises... de temps en temps, je sursautais : et je comprenais peu à peu comment tout ce qui avait été pensé, imaginé, devenait faux, sans valeur, tout... Une chose après l'autre, logiquement, devenait insensée, inutile... et je découvrais que les hommes ne veulent pas qu'on leur ouvre les yeux. »

jeudi 9 janvier 2020

Notre lâcheté



Hasard des publications, et des lectures, un autre ouvrage du Dilettante me passionne déjà. J'en savais peu de chose, si ce n'est ce qu'en révèle la préface survolée. C'est un livre unique. Car le seul de son auteur, un certain Alain Lemière, un proche de Louis Guilloux, et qui publie ce livre en 1930, sous le pseudonyme de Berthier. L'éditeur de l'époque porte bien son nom : Au sans pareil. Il est question dans ce court texte de la violence, des renoncements, des ténèbres que nous portons en nous, de notre lâcheté. De sexualité. De prostitution. Des filles de passage. De solitude. En le reniflant ainsi, par facilité, je pensais avoir affaire à un roman proche de celui, excellent, de Jean Meckert, Les Coups. Mais j'espérais secrètement qu'il n'en était rien. Les premières pages me consolent. Je pense avoir dans les mains tout autre chose. Et un grand livre de 125 pages. Unique à plusieurs titres, semble-t-il. J'y retourne...

Je voudrais oublier mon passé. Je voudrais ne plus me retrouver, toujours, aux quatre coins de ma vie, avec cette tête que je déteste, avec cette allure, cet air veule que m’ont donnés mes éternelles capitulations. Je voudrais échapper à cette figure qui me condamne à l’isolement. À la bassesse. Et anéantir ce sourire ironique dont chaque désillusion a mieux fouillé le dessin.
Être cette jeune fille qui passe, avec son monde particulier, ou cette femme qui, tout à l’heure, au café, se plaignait de ses tracas ancillaires : « Elles veulent toutes être dactylographes... » J’ai cru la haïr, je l’enviais : jamais je ne pourrai m’intéresser à ces choses. Je sais maintenant que je suis limité par moi-même de toutes parts. Je suis en prison dans mes tendances, dans la vie que j’ai vécue. On n’est borné que par soi. Je tenais déjà tout entier dans le premier baiser que j’ai donné.
Sur une banquette de molesquine, la tête dans le creux d’épaule d’une fille charnue – Christiane – je baisais le haut de sa poitrine ; elle caressait majoue... Mille fois, j’avais rêvé pareille minute ; mais auprès d’une autre femme, dans un tout autre lieu. Pourtant, je ne fus pas désappointé. Je savais me contenter d’un pis-aller, déjà, et ne croyais plus peut-être qu’il pût exister d’autre amour.
« Que tu es brutal !... » me reprocha la fille quand je l’enlaçai : j’avais si peur qu’elle se refusât au dernier moment que je profitai sauvagement du premier geste qui offrit. Mais j’avais toujours entendu gémir les chiens, les chats, n’importe quel être que je saisissais pour le sentir vivre entre mes mains...


Alain Berthier, Notre lâcheté, éd. Le Dilettante
(à paraître le 12 février)

lundi 26 août 2019

Ebranlements


Saul Leiter

22 décembre 1940
Il y aura demain une semaine que j'ai quitté mon nid et ma neige. J'ai passé ces journées à Lyon chez mon vieil ami Latarjet.
Depuis trois mois, je vivais seul face à la guerre, pas même face à moi-même. Je commence à comprendre que la solitude dissout le « moi », plutôt qu'elle ne le cristallise. Les premiers jours, elle est héroïque, bientôt elle n'est plus qu'un faisceau d'habitudes. Tout s'éloigne du moi et le moi s'éloigne de lui-même. Je veux bien qu'à pousser plus loin la solitude, on atteigne à un très haut état de méditation. Mais je me méfie. On a vite fait d'appeler méditation le demi-sommeil.
(…) Je me demande si trois mois de solitude n'ont pas transformé en obsessions les plus pauvres de mes pensées. La solitude ne priverait-elle pas l'homme de lui-même ? Il se creuse, et se creusant, il se vide de sa substance. Le meilleur ne nous vient-il pas par choc, par ébranlement ?
Léon Werth, Déposition, Journal de guerre 1940-1944,
éd. Viviane Hamy 


samedi 23 février 2019

Soumissions


- Excuse-moi, mais je n'arrive plus à suivre.
- Oui, t'as l'air exténué.
- J'ai la cervelle en compote, un truc vaseux, gluant, mielleux, dégoulinant, tout me dégoûte…
- Comme à l'époque de la vache folle ?
- Je ne sais pas, je n'ai jamais éprouvé ça… Mais, peut-être…
- La solitude, ça n'aide pas.
- La compagnie des autres non plus. Cioran disait de Paul Vallet qu'il jouissait de l'essentiel, de l'unique avantage qui justifie le refus du suicide : la solitude.
- L'isolement, ça ramollit.
- Peut-être. Mais j'ai décidé de ne plus m'emporter, de ne plus les supporter, de lire, d'écrire mes conneries, me tenir à l'écart, n'être disponible que pour les miens — au cas où...
- Tu nous fais pas une petite dépression ?
- Si c'est une dépression, elle est grosse...
- Tu ne sors donc plus...
- Pour faire quoi ? J'ai en horreur les cafés, leur musique à la con, l'industrie du divertissement, les transports, les gens parlent trop fort... Et ne balancent qu'âneries et platitudes...
- Il y a certainement un juste milieu.
- Je ne sais plus qui se demandait comment ne pas pleurer en lisant le journal ou en regardant les infos à la télé...
- Nietzsche ?
- Je crois que c'est plutôt Platon.
- Quel est le rapport avec ton état ?
- Si je me tiens à distance, c'est pour me protéger, ne pas être contaminé.
- Un suicide social pour éviter le suicide physique ?
- Quelque chose dans le genre... Mais je pense que même sans télé, sans lire les journaux, sans parler avec ses collègues, ses contemporains en général, on n'échappe pas à cette entreprise d'abêtissement généralisé. C'est dans l'air génétiquement et technologiquement modifié qu'on respire.
- On s'en jette un ?
- Un ou deux.
- Rouge ?
- Rouge et noir ont toujours été mes couleurs.
- Et tu bois du rouge jusqu'à devenir noir.
- Il commençait à me manquer...
- Qui ?
- Ton humour à deux balles.
- Et l'alcool ?
- Indispensable.
- C'est peut-être lié…
- A quoi ?
- A tes problèmes de cervelle…
- Certainement. Mais pas seulement… Tu sais, quand j'avais ces crises d'urticaire…
- Hmmm…
- Le seul traitement qui a réussi à me calmer, et dieu sait si j'en ai essayé, c'est cette merde d'Atarax…
- C'est pas un anxiolytique ? Tu devais enfin trouver le sommeil...
- Parfois, oui. Mais ça m'a complètement flingué la tête… J'en ai pris durant un an ou un peu plus… Ça devrait être interdit. J'ai des trous de mémoire fracassants…
- Parfois, la perte de la mémoire peut avoir du bon…
- Pour ne pas se souvenir de tout ce qu'on entend et lit ? Toujours est-il que, conjuguée à cette anémie cérébrale, ça renforce en moi la sensation d'être bon pour la casse, de vivre mes dernières heures... Comme un vieux, je fais le tri, me débarrrasse de bouquins, films, disques...
- Le bon coin ?
- Non, un livre, un dvd ou un cd, ça n'a aucune valeur... J'en donne à droite à gauche, à mes filles, à des inconnus...
- ...Quels inconnus ?
- Des passants.
- Tu abordes les gens dans la rue ?
- Mais non, crétin. Je dépose tout ça sur les fenêtres, dans les boutiques, au cinéma...
- A propos de cinéma, tu n'es pas devant les césars, ce soir ?
- C'est ce soir ?
- Il me semble bien, attends.
- T'es toujours connecté à l'air du temps, au sens du vent et de la vie ?
- Oui, c'est bien ce soir et c'est même présenté par ton ami Kad Merad.
- Pitié, ne m'en dis pas plus. Souviens-toi, je ne veux plus m'énerver, m'emporter. J'ai passé trop de temps à ça, c'est épuisant...
- T'as un favori ?
- Je ne sais même pas qui est nommé.
- J'ai la liste sous les yeux.
- Coupe ce téléphone.
- On pourrait faire des paris.
- Et puis quoi encore ?
- Pour se marrer...
- Si tu continues, tu vas finir par te marrer tout seul. Et moi, par aller picoler dans mon coin.
- Quel rabat-joie.
- Tout m'assomme.
- Moi, c'est le rouge.
- Pourquoi tu fais comme moi ? Reviens à la bière. Tu peux prendre du bide toi, et ça ne se voit pas. Profite.
- Ils ont filé un césar aux Tuches !
- Parfait. Je ne l'ai pas vu, mais je suis certain que c'est moins prétentieux que le film de Louis Garrel, le prochain Desplechin, ou cette connerie avec Lea Drucker sur les femmes battues.
- C'est le grand favori. 10 nominations.
- Le césar du Meilleur Dossier de l'écran, je ne vois que ça à lui remettre.
- C'est un film fort. Sur un sujet de société.
- Mais quelle horreur, ces sujets ! Inattaquables, ces films ! Il n'y a plus que ça, des sujets, des films tirés d'histoires vraies. Tiens, j'ai vu une pub l'autre jour dans le métro, je crois que c'était pour le dernier Eastwood : Tiré d'une vertigineuse histoire vraie. Qu'est-ce que j'en ai à faire des histoires vraies ?! Mais ça rassure les producteurs, les chaînes, les décideurs et le troupeau de spectateurs et futurs téléspectateurs et téléchargeurs... Ce monde me débecte.
- Ne t'énerve pas, c'est pas bon pour ce que tu as...
- Tu imagines une bande de crétins en costard face à Tarkovski, Ozu, Cassavetes ou Fellini : Alors, mon vieux, c'est quoi, ton sujet ?... Pourquoi tu nous fais pas plutôt un film sur l'homoparentalité ou sur les prêtres pédophiles ?
- Ozon vient de faire ça.
- Ça ne m'étonne pas. Avec un happy end ? Moi, je parlais de vrais cinéastes... C'est pareil en littérature. « Inspiré d'une histoire vraie », ils ont peur de l'imagination, c'est ça ? Ils ne veulent que des sujets soumis à l'actualité, aux faits de société. Houellebecq pour tous ! Qu'ils aillent au diable !
- Mais tu n'aimes rien !
- Détrompe-toi. J'ai vu en DVD le film d'Alex Lutz, Guy, dont le premier film m'avait déjà beaucoup intéressé. Je chialais devant l'ordi. Ce type est passionnant, il essaie des choses, c'est parfois maladroit, son truc est hyper casse-gueule, il pourrait viser la performance d'acteur, mais il n'est pas là-dedans. Tu sais pourquoi ? Parce qu'il est sincère. Et ça donne du cinéma.
- Tiens, reprends un verre : ça fera mieux passer le palmarès de ce soir...



jeudi 25 janvier 2018

Sans velours


René Groebli via adreciclarte


Et j'écris mal    Et j'écris en avant    Les virgules se rendent en levant les bras en l'air    impuissantes    Et je rôde en arrière    Les points d'appui s'effacent car trop lâches pour me faire un barrage    Je me tourne à droite    les idées s'écroulent    châteaux-cartes s'ébranlent    Et j'avance à gauche    mon cerveau se referme    Et je passe à travers    les murailles se disloquent    avec pierres briques et ciment expansif    Et je monte vers le haut qui me happe et m'écrase    Je me cache entre les lignes tortueuses    Prose câline ? Je la casse    Je connais trop sa maline rouerie    Je braque en biais    Et je tombe en arrière    L'avenir ? Je le ronge    Le devant ? Je le broie    Le passé ? Je l'immole    Seul le présent me console quand j'écris    Je me roule entre les lignes dans mes blancs accueillants    Et je cogne et je cogne dans le vide sans appui ni secours    Tous les vers ordonnés    l'ouragan les emporte les emporte    Poésie de saveur mâche des mots délicats rebutants    Avancer reculer se tourner se lever    jeu d'enfants babillards    Et je bute contre les signes    je fracasse leurs remparts    La poésie bien montée    je la fauche    Ainsi grand blessé mutilé rescapé NU    j'écris mal en avant    mal en arrière et j'écris fort    sans velours    sans détours




Paul Valet est un des hommes les plus comblés que je connaisse. Il ne possède rien mais jouit de l'essentiel, de l'unique avantage qui justifie le refus du suicide : la solitude.
Cioran




La Météo
Sans répit et sans dissuasion    la grêle sévira    Vent fétide de la Zone Industrielle de l'Est    Tournant au Nord
Les hémorroïdes fleuriront tard cette année



Les solitaires ont le malheur insigne, le privilège d'être les contemporains de l'avenir.
Cioran



On me demande    pourquoi j'écris comme ça et pas autrement  
Je réponds   Mais voyons   j'écris toujours autrement



Paul Valet, Paroxysmes,
précédé de Cioran, L'Ermite de Vitry,
éd. Le Dilettante