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samedi 8 mars 2025

Les temps ont changé

 

le courrier s'amoncelle
au pied du bureau
dans la baignoire la vaisselle
sur mes genoux une femme
boit du champagne
peau blanche et yeux d’assassin
sa croupe pétillante dans la main
j'exècre les hommes
reclus ici
ils ne m'inspirent aucune confiance
d'où viennent tous ces gens ?
n'ai-je pas mieux à faire ?
plus rien n'est ce que l'on croit
chante-t-elle à mon oreille
avant de s'enfuir vers
quelque autre souffrance
je pense avoir reconnu la chanson
des filles tanguent
entre elles
sur un beau mélo de gardel
plus belles les unes que les autres
un signe m'invite à les rejoindre
elles parlent poésie
je me fais tout petit
cherche la sortie
pas une ne connaît
edgar allan poe
peu leur chaut
les idiots se précipitent là où
les anges ont peur d'aller
les informations tournent en boucle
sur les écrans
l’ère ouverte il y a quatre-vingt ans
répètent-ils se referme
les temps ont changé
empêtré dans la mélancolie
cet air
me revient la nuit
je resterai devant votre tombe
pour m'assurer
que vous êtes bien morts
chantiez-vous
je vous entends encore,
monsieur robert
je n'ai pas sommeil et n'ai nulle part
où aller
vous reprendrez bien un verre ?

 

charles brun, un abri pour l'orage

samedi 1 février 2025

Réservé aux abonnés


 

dans le sud de la capitale
deux civils
ont été tués
une longue série d’accords
nationaux et régionaux
n’ont pas réussi à venir
à bout de ce conflit
en deux ans
on dénombre plus de
douze millions
de personnes déracinées

le ministre annonce
l'accélération
du dispositif
ingratitude
le qualificatif est
du président
ce n’est pas grave
ça viendra avec le temps
le nouvel homme fort voit des navires
chinois ou russes 
partout
l’expulsion de migrants et
le développement de l’extraction
d’hydrocarbures
figurent parmi ses priorités
une opération d'envergure
nous ne sommes pas à vendre
et nous ne le serons jamais
répond le premier ministre
le champion en titre a
largement dominé les débats
ce président iconoclaste qui redresse le pays
à la tronçonneuse
après des mois d’âpres négociations
et de destructions ininterrompues
à l’exception de frappes
épisodiques
les gouvernements rompent
avec l’orthodoxie budgétaire

les bellicistes de la technologie
ont imbriqué la rhétorique du business
à celle de la guerre
mesurez votre impact écologique
cet article est réservé
aux abonnés
avec l’aide de l’intelligence
artificielle
nous menons des études cliniques
soyez la meilleure version
de vous même
nul n'est sensé
ignorez la loi
charles brun, actus du jour d'après

samedi 21 décembre 2024

Pause-déjeuner

Siegfried Herbst


 

une table m'attend
dans le renfoncement
dos à l'ancienne cabine des ptt
l'ardoise a opté pour le frantuguês
pour rire
je demande à quoi ressemble une morue à bras
la fille prend son air le plus sérieux
pour décrire la recette lisboète
et file en cuisine avec mon ok

je me fouille encore à la recherche
du livre perdu
il fera un heureux
s'il existe dans le coin
un amateur de ce poète
le plat à peine posé devant moi
la peur d'avoir soif tout l'après-midi me saisit

les discussions au comptoir
et le coup de feu
couvrent l'attentat en boucle
personne ne regarde les images
personne ne s'attriste
tous ont leur avis sur la question
les fêtes sans cadeaux
solitaires et sans joie
le nouveau gouvernement
tous refusent l'effroi

comme ces vieillards face au bar
aperçus de trois quart
la femme aux lunettes noires à la godard
absente
et son compagnon
chaussettes
dans les sandales
deux béquilles posées sur ses cannes
fatiguées par les années de chantiers
pas un mot aujourd'hui
et mon plat qui refroidit

personne ne lève les yeux vers l'écran je crois
quand passe la gueule compassée du chef d'état
devant micros et caméras
promettant de faire toute la lumière
sur cette affaire
et le bandeau annonçant cinq morts
et je ne sais combien de blessés
personne ne lève les yeux je crois
quand passent les passants épleurés déposant
des gerbes à leurs pieds
à même le trottoir

l'info en boucle
continue
nous assure désormais que cette ville
restera un lieu de commémoration
dans l’histoire du pays
la haine ne doit pas nuire à notre vivre-ensemble
elle ne doit pas s’ajouter à l’horreur
nous resterons soudés
tous les footballeurs porteront
ce soir
un brassard noir

pas d'autres infos
et déjà l'heure du chagrin
fini chido et l'île sans eau
les hommes sans toit
le président sa chemise sa bêtise
sans foi ni loi
dernières bouchées
avant de régler — une morue ? 12 euros.
et entendre me souhaiter
joyeuses fêtes.

 

charles brun, à l'année prochaine si tout va mal


jeudi 26 janvier 2023

Là où le futur commence et s'achève tous les jours

Jack London

 

Dans le dernier volet de sa trilogie de journalisme-cash, Un dieu à soi*, après s'être lancé dans l'achat d'une vache puis d'un jeune footballeur, le Chilien Juan Pablo Meneses part en quête d'un dieu afin de créer une nouvelle religion. La première partie se déroule en Inde. La deuxième, dans la Silicon Valley, le lieu où le futur commence et s'achève tous les jours, où l'on travaille à la création d'une divinité à l'aide de l'intelligence artificielle. 

La façon de changer le monde a changé. Et les outils de cette transformation ont été développés ici. Chaque manifestation massive annoncée par Facebook, chaque marche pleine de monde étalée sur Twitter, toutes les protestations contre le modèle Uber, toutes les photos et les vidéos des violences policières publiées sur Instagram, tous les logiciels qui utilisent les bases de données électorales, toutes les explosions de fake news, le boom de la cryptomonnaie, les changements politiques, de gouvernement et de programme en fonction des réactions des gens, tout cela trouve son origine dans la Silicon Valley. On n'y pense pas toujours et rares sont ceux qui font le lien, mais ici, depuis le futur, tout le monde l'a bien à l'esprit.

 

* Juan Pablo Meneses,  Un dieu à soi,
trad. Guillaume Contré, éd. Marchialy, 2022

mercredi 30 novembre 2022

Les favoris


Une amie me communique un article recensant les 25 livres préférés de nos concitoyens. Une émission de France 2, intitulée « Le livre favori des Français » sera, le 15 décembre prochain, consacrée à cette nouvelle essentielle pour qui, dans notre pays, aime la littérature. Enregistrée à Strasbourg, capitale du livre comme on le sait en 2024, elle sera présentée par l'inénarrable Michel Field et l'inconnue Camille Diao (une journaliste de Radio Nova, me souffle-t-on à l'oreillette). France Télévisions, nous dit l'article, ou le service de communication de la chaîne, voire l'Elysée, « souhaite maintenir une forte offre culturelle à travers ses programmes ». Par ailleurs, la chaîne, jure avoir accordé une entière liberté de choix aux Français. Amen. 

La soirée, certes culturelle, sera tout de même « un grand divertissement décomplexé autour du livre et de la lecture pour rappeler que cette dernière n’est pas une discipline élitiste ». La liste des invités-lecteurs-amuseurs-vedettes est étudiée pour, comme disait ce bon vieux Fernand Raynaud : Camille Lellouche, Pascale Arbillot, Ibrahim Maalouf, Gims, Jonathan Lambert, Pascal Elbé, Jhon Rachid, Salomé Lelouch, Gilbert Montagné, Vincent Delerm, Maurice Barthélemy, Gérard et Manu Lanvin, Juliette Binoche, Alexis Michalik, André Manoukian, Cyprien, Kheiron, Joey Starr, Roman Doduik, les sœurs Berthollet, Mont Corvo, etc. Des écrivains évoqueront également leurs habitudes de lectures tout en assurant une pastille promotionnelle personnelle. Cela va de soi.  

Toujours à la pointe du scoop, et en exclusivité, ce blogue vous révèle cette fameuse liste qui ne sera dévoilée officiellement que dans 15 jours. Les titres des ouvrages sont classés par ordre alphabétique — c'est un peu plus parlant.

 

1984. George Orwell
Au bonheur des dames. Emile Zola
Berserk. Kentarö Miura 
Changer l’eau des fleurs. Valérie Perrin 
Cyrano de Bergerac. Edmond Rostand
Dragon Ball. Akira Toriyama
Harry Potter. J.K. Rowling 
Hunger Games. Suzanne Collins 
Il est grand temps de rallumer les étoiles. Virginie Grimaldi
Kilomètre zéro. Maud Ankaoua 
L’Attaque des Titans. Hajime Isayama 
L’Écume des jours. Boris Vian
L’Étranger. Albert Camus
La Vérité sur l’affaire Harry Québert. Joël Dicker
Le Comte de Monte Cristo. Alexandre Dumas
Le Parfum. Patrick Süskind
Le Petit Prince. Antoine de Saint-Exupéry
Le Seigneur des anneaux. J.R.R. Tolkien
Les gens heureux lisent et boivent du café. Agnès Martin-Lugand
Les Hauts de Hurlevent. Emily Brontë
Les Misérables. Victor Hugo
Les Piliers de la Terre. Ken Folett
One Piece. Eiichiro Oda
Orgueil et préjugés. Jane Austen
Tout le bleu du ciel. Mélissa Da Costa

 

Ne me remerciez pas. 

dimanche 15 mai 2022

La victoire en chantant

Jean-Philippe Charbonnier


Ce midi, après la promenade du chien, accablé par la chaleur, je branche la radio tout en préparant le repas. Les infos se lancent. Grâce au soutien de toute l'Europe, me dit-on, l'Ukraine a gagné. C'est le premier titre. Et on le comprend. Le journaliste exulte et interroge un expert : « Un événement comme l'Eurovision peut donc être un enjeu géopolitique ? » Le spécialiste est formel : « Oui, c'est ainsi depuis 1956 et la création du concours par l'Union européenne… » Un extrait de la chanson braillée par Oleg et ses amis nous est proposé en fond sonore. Je dois me faire vieux. Vient ensuite l'inoubliable harangue du chanteur couronné invitant le public de Turin et les 200 millions de téléspectateurs, m'apprend-on, à tout faire pour libérer Marioupol et l'usine Azovstal. Plus loin, c'est Zelinsky en kaki qui affirme : « Notre courage impressionne le monde, notre musique conquiert l’Europe ! » En rentrant, comme tous les hommes de leur âge, les musiciens de Kalush orchestra devront reprendre les armes, conclut le journaliste. « Nous nous battrons jusqu'au bout ! », clament les musiciens-soldats. Durant la cuisson des courgettes, j'ouvre internet. Strass et paillettes, les unes des médias sont à l'unisson ukrainien.

***

Sur touitteur, le petit caporal de Saint-Germain-des-Près, Bernard-Henri Lévy qui, comme à son habitude n'en loupe pas une (guerre), cite Aragon. « Ils n'ont réclamé ni gloire ni larmes », écrit-il en renvoyant à l'un des entretiens « les plus bouleversants » de sa vie, celui publié dans l'hebdo dominical de Lagardère-Bolloré et que lui a accordé Ilya Samoïlenko.​ « Il a 27 ans, un beau visage très pâle, un œil qui semble mort, un collier de barbe noir, étrangement bien taillé », lyrique BHL. Cet homme, dit la légende de la photographie, est le commandant en second du régiment Azov. Cette semaine, à l'instar d'autres titres internationaux, le quotidien de Xavier Niel a consacré à ces soldats réfugiés dans l'usine Azovstal, assiégée par les troupes russes, un publireportage, tout à leur gloire, sans plus de commentaires. Dans le JDD, la conversation du néophilosophe et du néonazi patriote débute, comme il se doit, de la sorte : « - Je suis très ému de vous parler. – Et moi très content. Vous vous êtes connus, avec notre commandant, l’année dernière, à Marioupol. Il a des mots chaleureux pour vous. » Les courgettes sont prêtes, je n'ai pas le temps de lire la suite – une grande partie du papier est réservé aux abonnés du journal, soyons juste.

*** 
La guerre continue en pleine digestion. Somnolant, je reviens sur la toile pour y découvrir que l’OTAN soutiendra militairement l'Ukraine « aussi longtemps que nécessaire ». Nous voilà prévenus. Je glisse la souris sur le titre voisin. La Suède et la Finlande seront de la partie, leur adhésion à l'Alliance atlantique n'étant qu'une affaire d'heures. Le plus sérieusement du monde, le quotidien du poète Patrick Drahi propose sur son site un tuto censé nous expliquer comment on adhère à l'OTAN. En deux-trois clics, le panorama mondial se montre aussi bouleversé que BHL.

 ***

Ailleurs, j'apprends qu'une fusillade a fait au moins treize victimes à Buffalo, dans le sud de New York (USA, la grande démocratie, gendarme de la planète, tout ça). La nouvelle célébrité se nomme Payton Gendron et n'a que 18 ans. Bravo jeune homme ! Il ne s'agit pas d'un attentat terroriste, nous rassure-t-on. Le tireur est purement blanc, fait partie de la mouvance suprémaciste et n'a donc pas crié « Allahu akbar ! » en pénétrant dans un supermarché essentiellement fréquenté par la communauté noire – ça existe dans ce modèle de pays. Selon les premiers éléments de l'enquête, comme on dit, Gendron entendait lutter contre le Grand remplacement, se référant explicitement à la doctrine développée chez nous par un de nos grands écrivains nationaux, sorti récemment de l'ombre par nos chaînes d'info en continu lorsque ladite théorie, on s'en souvient, fut remise à l'ordre du jour par un candidat officiel aux présidentielles, dit « le polémiste », chouchou des médias – ceux de Bolloré et les autres… Une photo, circulant sur les réseaux sociaux, nous montre le tueur arborant le symbole nazi des héros d'Azovstal chers à BHL, Niel et cie. 

***

En France aussi, nous avons nos héros qui tirent plus vite que leur ombre. Le type, chanteur sur You Tube, est proche, dit-on, des grands penseurs que sont Alain Soral et Dieudonné. Il a connu son fameux quart d'heure de gloire sur les plateaux TV de Bolloré en tenant des propos confus sur la politique sanitaire lors de la pandémie. Vendredi soir, notre justicier est témoin d'une bagarre alors qu'il circule en voiture boulevard Clichy. Il s'interpose, se fait envoyer sur les roses et, n'écoutant que sa lâcheté, sort son arme et abat son rabroueur – noir de peau – avant de prendre la fuite, sans avoir donc crié « Allahu akbar ! ». Il se rendra peu après à une équipe de la BAC, après avoir été localisé, ne manque-t-on pas de nous indiquer, grâce à la télésurveillance.

 ***

En attendant la Troisième Guerre mondiale, notre cher guide national tente de nous distraire et laisse fuiter son désir de placer au poste de Premier ministre une dénommée Catherine Vautrin. Les médias nous apprennent que cette sexagénaire a fait carrière au sein d'une grande compagnie d'assurance américaine avant d'entrer en politique au sein du RPR et devenir députée de la Marne. La grande Catherine connaît son heure de gloire en participant à la Manif pour tous il y a quelques années et en étant mise en examen pour abus de confiance dans l'affaire du paiement de l'amende de Nicolas Sarkozy après sa piteuse campagne électorale de 2012. Une candidate de poids, assurément…

 ***

Après la sieste, je décide de me changer les idées en écoutant l'amie Anne-Cécile Robert interviewée par Olivier Berruyer, créateur du site Les Crises et du média en ligne, Elucid. Ensuite, je suis passé direct à l'apéro…


mercredi 20 avril 2022

Faut pas qu'on traîne

Dora Maar



 

‒ Tu ne peux pas ne pas regarder.

‒ Détrompe-toi...

‒ ...Il en va de l'avenir du pays...

‒ Ça me manquait, ces brèves de comptoir dont tu as le secret...

‒ Tu veux qu'on aille s'asseoir ? Il y a de la place en terrasse...

‒ Je n'ai pas forcément envie de payer mon ballon de rouge le prix d'une bouteille entière à l'épicerie en bas de chez moi. Et puis, je n'ai pas l'impression qu'une fois assis, nous tiendrions des propos plus intelligents...

‒ Tu ne vas pas voter, j'imagine...

‒ N'oublie pas : aucun appel, aucun message durant ce bas débat... Je ne veux rien savoir. La température du plateau, la taille de la table, le choix des questions et les éléments de langage, le brushing de la Salami ou celui de la Pen, la moumoute du poudré a-t-elle tenu jusqu'au bout, a-t-il renoncé à son arrogance, l'héritière a-t-elle un programme social, lequel de ces épiciers est le plus écolo... Rien, je ne veux rien savoir.

‒ Tu ne m'as pas répondu.

‒ Je n'en ai pas l'intention. Comme je n'ai pas l'intention de discuter de ces deux baltringues, du pathétique show qu'ils nous préparent ou du Donbass...

‒ Ça risque d'être au-delà de tout ce qu'on a vu jusqu'à maintenant, le Donbass.

‒ Tu as entendu ça où ?

‒ A la radio.

‒ Ah, c'est toi ?

‒ Comment ça ?

‒ C'était une plaisanterie...

‒ Je ne suis pas sûr de comprendre...

‒ Peu importe... 

‒ Tu es en forme, ça fait plaisir...

‒ Je ne suis pas animateur télé, tu te souviens ? Je suis fatigué de tout ce cirque ! La crise permanente, la peur dans les têtes et les oreilles, ces gueules sinistres croisées dans le métro, ces gueules d'assureurs et de guichetiers de banque qui nous gouvernent... Je n'ai pas envie de parler de ça. J'en ai la nausée... Et puis, il y a Julian Assange, condamné à des centaines d'années de prison pour avoir révélé le fonctionnement de cette mafia, ces larbins de l'industrie de l'armement et du divertissement, dont tout le monde se fout... Tiens, toi qui es toujours informé, qui crois l'être, qui reçois toutes ces alertes sur ton titécran, as-tu vu passer l'info de l'extradition d'Assange ? Du feu vert des British pour livrer à la mort certaine l'un des seuls journalistes dignes de ce nom ?

‒ Aujourd'hui ?

‒ Oui, mais j'imagine que ce pauvre Assange ne fait pas les titres des sites d'infotainment de nos grandes démocraties... On préfère de loin parler du héros Zelensky, ce mauvais acteur de sitcom, grand patriote et évadeur fiscal, manipulé par l'OTAN, McKinsey, les Amerloques et les néonazis ayant infiltré l'armée — qui tous rêvent d'entraîner l'Europe entière dans la guerre —, faisant des selfies en chef de guerre et t-shirt kaki, de l'agité parano et corrompu du Kremlin, tombé dans le piège, des bons réfugiés, bien blonds comme nous, du front républicain et de l'avenir de M'Bappé... Tiens, commande-nous la même chose et règle l'addition tant que tu y es, faut pas qu'on traîne... 

‒ Donc, tu ne voteras pas ? Comment veux-tu que les choses changent ?

‒ Ne t'entête pas. Dis-toi bien une chose : ce rendez-vous dit démocratique est organisé par la bourgeoisie, soumise aux lobbies de toute sorte, sa promotion est faite par les médias, contrôlés par des milliardaires à 90%, c'est une illusion, une liberté en trompe-l'oeil, jamais un projet remettant en cause le fonctionnement-même de la société bourgeoise ne passera par les urnes. 

‒ Mais tout de même, Le Pen ou Macron, ce n'est pas la même chose.

‒ C'est vrai. La fille du borgne est une femme, par ailleurs, héritière d'une fortune mal acquise et vivant dans un château à Saint-Cloud tandis que l'éborgneur est un homme, par ailleurs, banquier d'affaires ayant dissimulé 90% de sa fortune dans les paradis fiscaux et proprio d'un manoir normand, d'un appartement dans un beau quartier parisien, et je ne sais plus quoi, et dont le gouvernement ces dernières années ne tenait plus que par la répression policière. Entre les deux, mon cœur balance, j'avoue. Pile, ils gagnent, Face, nous perdons. De quoi hésiter, en effet... Allez, faut que tu te rentres si tu veux, en allant te coucher ce soir, sentir que tu as fait ton devoir de vrai républicain et dormir tranquille jusqu'à dans cinq ou sept ans...


dimanche 13 mars 2022

Révolution

 

Peter Kertis

Mon père avait connu la bonne époque. Pas de comptes à rendre en place publique, pas de service après-vente, ni pub ni com, il n'y avait qu'à se baisser. Le sang des ouvriers jaunes se confondait avec une seule couleur, la plus belle, la patriote : la couleur de la stabilité de la France. Les rétrocommissions, et les petits compromis, longtemps, personne ne les voyait, ou ne voulait les reconnaître. La corruption avait ceci de bien qu'elle fixait les tarifs du marché. La traîtrise est, quoi qu'on en pense, comme un métal froid : très abordable. 
Paix à son âme, au père : Antoine Rex. Il avait pu travailler en toute tranquillité, à l'abri du regard des uns, des jugements des autres. Ceux qui venaient à la gamelle savaient, mais comme disait papa, ils venaient à la gamelle. Ça les tenait, ces toutous. Les plus dociles étaient parfois les plus puissants, sur le papier. Le défilé à la maison de ministres ventre à terre m'a probablement forgé mieux que toute leçon de vie. Ils venaient chercher un poste futur, un petit service, un conseil d'ami, des enveloppes - un pacte face à leurs propres renoncements. Pourquoi respecter ces indignes ? 
Et maintenant, ils se vengeaient ? Lesquels ? Lequel ? Laquelle ? Dans mon dos, la silhouette se tenait sans un bruit, sans un indice. 
L'élévateur directorial ne m'était pas exclusivement réservé. J'avais tenu à le partager, mais à le partager pour de bon. Les livreurs, et eux seuls, étaient autorisés à l'emprunter. J'aimais ce va-et-vient de sacs à dos bleu, orange, turquoise, vert, arc-en-ciel délavé de notre civilisation dépassée. Ces sans-papiers qui grimpaient les étages de ma holding, à la vue de tous, faisaient des tas d'envieux. Adjoints, assistants, employés, cadres, avaient interdiction d'entrer dans la cage aux fauves, le monte-charge, comme disaient les aigris. 
Mes collaborateurs les plus vifs comprenaient la menace de cet ascenseur asocial. Ils ne tarderaient pas à être corvéables comme ces miséreux à vélos volés. Les moins finauds se moquaient des basanés, qu'ils croyaient envoyés là comme chez Barnum, ou dans le port de Saïgon, fleuron de nos bases arrière passées. Les uns et les autres avaient et tort et raison. Ils s'imaginaient maîtres du monde, misérables abeilles d'une fabrique d'information, ils ne creusaient que leur propre tombe : en voie d'ubérisation ; traqués comme le premier Deliveroo venu. Ce qu'ils ignoraient, les premiers comme les seconds, était le parfait mépris dans lequel je les tenais - premier conseil paternel : je n'avais choisi aucun d'entre eux pour son talent, mais pour sa fidélité. Rivés à leur app maison, les gratte-papier se notaient les uns les autres, se comparaient, se jugeaient, se jaugeaient. Délices du management 360°, cette guerre des étoiles, c'était le nom de l'application, valait mieux que toutes les pointeuses du monde. Cette contre-maîtrise joyeuse, où chacun surveille chacun, gamification de leur servitude, était la garantie de mon pouvoir. Mieux : son socle, bien au-delà de ce que les esprits le plus tordus auraient pu imaginer. 
À l'entrée du bâtiment de Rex News, j'avais fait accrocher cette maxime de papa : 
LA RÉVOLUTION C'EST L'INFORMATION

 

David Dufresne, 19h59,
Grasset, 2022

 

L'auteur sera présent à la librairie Le Monte en l'air, jeudi prochain, 17 mars
pour causerie et dédicace et tout ça.
C'est 2 rue de la Mare, dans le XXe, du côté des gars de Ménilmontant,
à partir de 19h30, qu'on se le dise…

 

mercredi 11 novembre 2020

La douceur intérieure de l'homme





– Hier, à la caisse de l'épicerie bio…

– …Tu fréquentes les épiceries bio, toi ?

– Pas pour tout. Mais pour les légumes, oui, les fruits… Et puis, il y a moins de monde qu'au supermarché… Bref, une femme devant moi discutait avec la caissière et sort : Il faut sauver noël !

– Et alors, qu'est-ce qui te choque ? Entendre pareille ânerie dans une épicerie bio ? Les abrutis sont partout…

– Pourquoi serait-ce une ânerie ? C'est important, ce rendez-vous annuel…

– …Tiens, qu'est-ce que je disais ?

– A quel propos ?

– De la connerie partout répandue.

– Tu penses à moi ?

– Non, mais maintenant que tu le dis…

– J'ai lu quelque part qu'il y a une perte énorme…

– D'intelligence ?

– Je parle de noël. Une perte de quelques 700 millions de chiffre d'affaires, si je me souviens bien, si nous restons confinés au-delà du 1er décembre.

– Pour qui ?

– Je ne sais plus. J'ai lu ça il y a quelques jours, je n'ai plus les détails en tête…

– C'est bien le problème… L'industrie du jouet, du gadget et de la téléphonie panique…

– Toujours est-il que la situation semble grave.

– J'ai toujours vomi les fêtes de fin d'année, ce commerce obscène…

– Mais la famille…

– Oui… Je ne sais pas… Ça m'emmerde un peu pour ma mère, la pauvre ne va pas en fêter beaucoup d'autres… 

– J'ai peur que grand nombre de familles finissent par faire comme nous : se réunir par écran interposé !

– Et on se filera les cadeaux via Amazon, c'est ça ?… 

– Non, je pense qu'ils vont épargner cette fête, nous déconfiner avant…

– L'infantilisation de nos existences passe par ça. Et puis, on nous reconfinera en janvier en parlant de troisième vague et en déclarant que nous n'avons pas été assez raisonnables… Changeons de sujet, tu veux bien, ou je me déconnecte.

– Bientôt, ce ne sera plus possible.

– Quoi donc ?

– Se déconnecter. Avec la 5G qui s'implante partout, nous resterons connectés H24.

– H24 ?! – tu t'entends parler ? Nous resterons connectés à vie, tu veux dire… Et nous finirons par bénir tous les nouveaux virus à venir en espérant qu'ils nous envoient six pieds sous terre et nous déconnectent enfin…

– Tu bois quoi ?

– Le temps des gitans, un petit rouge pas farouche…

– A la tienne !

– Et toi ?

– Le Terdezom, dont je t'ai déjà parlé…

– Santé !

– En parlant de santé, je ne comprends pas que tu n'aies pas encore chopé le virus !

– Ah, oui…

– J'ai lu quelque part…

– …Tu lis trop…

– …L'insomnie serait un facteur de contamination important du virus…

– Manquait plus que ça. J'ai peut-être été malade sans le savoir, asymptomatique, comme on dit. 

– Ça ne m'étonnerait pas de toi. Toujours à vouloir passer inaperçu… Cela dit, j'ai un doute.

– Toi ?

– Oui, à propos de l'insomnie. Il me semble plutôt que c'est une des séquelles du virus, je ne sais plus…

– Je te dis : tu lis trop. Tout s'emmêle dans ta petite tête… Rassure-toi, tu es comme tout le monde.

– C'est ce qui me fait peur.

– Tu aurais dû t'en inquiéter bien avant. Il est désormais trop tard.

– Asymptomatique et antipathique…

– Je ne suis pas animateur télé !

– C'est dans quel film, cette réplique ?

– C'est dans un film ?

– Il me semble, oui. Je vois bien Bacri dire ça…

– Il m'aurait copié ?

– A vérifier.  

– Tu sais bien qu'on ne vérifiera rien. Dès que nous aurons coupé cette conversation, nous irons perdre notre temps à autre chose, que l'on oubliera dès le lendemain…

– Tu es vraiment un sacré rabat-joie…

– Tu veux dire que si nous n'étions pas en train de bavarder en ce moment, tu éprouverais une certaine joie, l'amour de ton prochain, une soumission indéfectible à l'ordre de ce monde ?

– Toujours le même discours, tes grands mots…

– Qu'est-ce que tu fais de la douceur intérieure de l'homme ?

– Elle est parfaitement dissimulée…

– …Ça s'appelle du savoir-vivre…

– Du savoir-vivre, chez toi ?!

– Pour le moment, je vais te montrer mon savoir-couper ! Bonnes fêtes, vieux !


vendredi 9 octobre 2020

La poésie sauvée des eaux

Toni Frissell

Un ami qui sait l'horreur que j'éprouve pour la poésie me signale ce matin que le prix Nobel de littérature vient d'être décerné à une poétesse (c'est comme ça qu'on dit ou la nouvelle novlangue inclusive et dégenrée nous a inventé autre chose ?) Il s'agit d'une Américaine heureuse comme son nom l'indique, Louise Glück. L'info a certainement échappé à la plupart des amateurs de littérature et si l'on se prend à la traquer sur les sites d'infos, on finit par la trouver noyée sous les nouvelles nouvelles du virus, de Trump, des flics agressés, de la mise en vente des archives de L'Equipe, des querelles d'ego à LR, des fraudeurs dans le champ de l'environnement, de la commercialisation, enfin, du blé OGM, des otages français au Mali,
du foot français et de ses droits TV, etc. Il faut dire aussi, nos maisons d'édition étant ce qu'elles sont, que la lauréate n'a jamais eu l'honneur d'être publiée en volume chez nous ― la poésie, vous comprenez, ça ne se vend pas, mieux valent les récits savonnés sous les bras des Carrère, Beigbeder, Valognes ou Bidule qui se vendent donc, paraît-il, comme des petits pains reconstitués. Et puis, semble-t-il, les journalistes et autres pronostiqueurs de courses hippiques seraient colère contre l'académie Nobel car leurs poulains avaient bien plus fière allure et ça plastronnait sans gêne côté patronymes ronflants et ventes assurées. Quant aux libraires je les imagine également quelque peu dépités. A quoi sert un Nobel qu'on ne peut pas vendre ?, se lamentent-ils. En 2011, le lauréat était un Suédois au nom imprononçable, également poète, mais il existait au moins un recueil de cette tarlouze chez Poésie/Gallimard... Stockholm s'en contrefout et nous annonce que Louise Glück est couronnée « pour sa voix poétique caractéristique, qui avec sa beauté austère rend l’existence individuelle universelle »... Prend ça dans la gueule, la relance ! Pour peu que le prochain Goncourt soit remis à Sarah Chiche...

vendredi 2 octobre 2020

La situation est grave

Jean-Christophe Béchet

 

 

― Je ne sais pas à quoi c'est dû. Le masque peut-être. Une morosité dans l'air, un sentiment d'abattement, de solitude...

― Ils ont gagné. Et ce n'est pas nouveau. Ni surprenant.

― De qui tu parles ?

― De ceux qui ont toujours écrit l'histoire.

― Pas compris...

― Pas grave...

― Mais tu vois ce que je veux dire ?

― A peu près...

― C'est peut-être notre dernier verre avant un bon moment...

― C'est avant tout le premier depuis un bon moment... 

― La situation est grave...

― Tu crois ?

― Tu n'as pas vu les chiffres ?

― Non. Et toi non plus...

― Alors, ça y est, tu penses qu'on nous ment, que les chiffres sont manipulés...

― On ne prend pas en compte les mêmes données...

― Regarde, même Trump est positif.

― Enfin quelque chose de positif... C'est vrai ?

― Ça fait la une de tous les sites d'info. 

― On en est là ?

― C'est la moindre des choses.

― Tu crois ?

― Lui qui se vantait de ne pas être malade, d'ingurgiter toute la journée le remède du Marseillais...

― Il va en profiter pour reporter les élections...

― Tu vois le mal partout !

― Non, je vois mal partout. Et toi aussi.

― Tu te crois malin ?

― J'aurais aimé l'être, ça m'aurait évité bien des soucis... Si on parlait d'autre chose ?

― La crise ?

― Pitié...

― Nous sommes face à l'une des crises économiques les plus fortes de l'histoire et toi, tu ne veux pas le voir...

― Je te l'ai déjà dit : Je vois mal. Et c'est pareil pour tout le monde.

― Où veux-tu en venir ?

― Vouloir ? Je ne veux absolument rien... A part une nouvelle tournée.

― Tous les secteurs sont touchés, ça va être l'hécatombe... 

― Enfin...

― Tiens, tu as entendu parler de ces vols sans destination ?

― A la dérobée ?

― Dans l'espace. Des vols d'avions.

― On a enfin compris que tout déplacement est inutile ?

― Peut-être. En tous cas, en raison de la pandémie, des frontières fermées, certaines compagnies ont décidé d'affréter des vols sans destination. 

― Qu'est-ce que tu racontes ?

― Je crois que ça se passe en Australie. Attends, je cherche...

― Non, ce n'est guère utile...

― Si, si, tu mets toujours en doute ce que je t'apprends.

― Détrompe-toi, je mets en doute l'utilité d'apprendre ce que tu t'empresses de me raconter.

― Voilà : la compagnie aérienne australienne Qantas a programmé un vol un peu particulier : un voyage panoramique, pour lequel aucun passeport ni quarantaine ne sont requis. Vol au départ et à destination de Sydney. Il s'adresse à tous ceux qui, selon la compagnie, veulent simplement s'envoler, ceux à qui les voyages en avion manquent... Tu vois ?

― Je préfère ne pas.

― Vendredi dernier, en 10 minutes à peine, l'intégralité des tickets, dont les prix oscillent entre 500 et 2 300 euros, pour ce vol du Boeing Dreamliner 787 a été achetée par des Australiens en mal de cabines pressurisées. « C'est probablement la vente de billets la plus rapide de l'histoire de Qantas », indique un porte-parole du groupe. 

― Range-moi cette machine, on va se débrouiller devant notre comptoir préféré, comme deux vieux loups des steppes perdus...

― Le vol aura lieu en compagnie d'une « célébrité surprise », précise-t-on.

― Plus on est de cons...

― Tu ne te rends pas compte de l'impact...

― N'utilise jamais plus ce substantif devant moi. Pas plus le verbe qu'on en a formé...

― Impact ?

― Tu veux que je te baffe devant tout le café ?

― Bref, pour ces compagnies, c'est un moyen d'amoindrir les pertes financières impac.. dues à la crise...  « Les voyages et l'expérience du vol manquent clairement aux gens. S'il y a une demande, nous allons vraiment songer à effectuer davantage de ces vols, en attendant que les frontières soient rouvertes. »

― Je n'en peux plus...

― Attends : des compagnies asiatiques ont déjà organisé ce genre de faux voyages cet été, sur le thème d'Hello Kitty ou de Hawaï. Singapore Airlines, qui prévoit de supprimer 4300 postes dans ses rangs, envisage de proposer dès le mois prochain une série de « vols pour nulle part »... blablabla.. Evidemment, certains internautes s'insurgent sur instagram...

― On peut ainsi s'insurger chez Zuckerberg ? Ça, c'est une info !

― Bref, des gens soulignent l'effet néfaste de ces vols sur l'environnement... 

― Et rien sur la santé mentale de nos contemporains ?

― Un internaute assez drôle imagine que ce genre de vol offre aux passagers une vue panoramique sur les impacts du réchauffement climatique, pendant que l'avion crachera des émissions carbone...

― Ahmed, remets-nous une tournée ou je m'en vais baffer l'humanité entière ! C'est quand le prochain confinement ?


 

samedi 22 août 2020

L'avalanche

Audouin Desforges

Enfin la rentrée littéraire se pointe. Les librairies ont rouvert depuis un moment, mais n'avaient pas grand-chose à se mettre sous la dent, tout va désormais aller mieux. L'avalanche arrive. En tête de gondole, l'incontournable Emmanuel Carrère qui nous livre, nous dit-on, son journal de la dépression, intitulé, génialement selon le canard de Patrick Drahi, Yoga. Mal réveillé, je clique pour en savoir un peu plus sur le site de son éditeur, POL, et me retrouve là. 


Je rectifie ma grossière erreur d'insomniaque mal luné et obtiens ce résumé : « C’est l’histoire d’un livre sur le yoga et la dépression. La méditation et le terrorisme. L’aspiration à l’unité et le trouble bipolaire. Des choses qui n’ont pas l’air d’aller ensemble, et pourtant : elles vont ensemble. » Bon. Finalement, le doute m'assaille, la dépression s'éveille. Faut-il que je revienne aux 626 962 offres d'emploi annoncées sur le premier site ou que je feuillette Yoga en ligne, une tasse de Yogi Tea à la main ? 
Chez le même éditeur, l'autre star, c'est Jean Rolin qui, lui, nous livre un nouveau journal de voyage pittoresque. Le Pont de Bezons nous entraîne sur les berges de la Seine, entre Melun et Mantes, pour « une petite odyssée sur les berges du fleuve, au cœur de banlieues bousculées, parcourant des espaces fracassés, des friches et des zones industrielles… » 
J'ai bien peur que ces deux mastodontes de notre belle littérature éclipsent les quelques 500 autres fictions que les éditeurs nous promettent pour cette rentrée (dont 65 premiers romans). L'industrie culturelle ne connaît pas vraiment la crise, quoi qu'on en dise, mais, semble-t-il, s'emmêle quelque peu les pinceaux. Selon ActuaLitté, les chiffres avancés ne sont pas les bons. La baisse de la production annoncée cette année n'existerait que par la baisse du professionnalisme de la majorité des journalistes. Nicolas Gary, enquêteur du média cité, recense, entre le 1er août et le 31 octobre, pour ratisser large, dit-il, au moins 980 romans de littérature blanche (hors genres). Il entre ensuite dans le détail des mathématiques et je me perds, toujours fâché avec les chiffres… Sur le même site, je clique plus volontiers sur l'entretien-portrait avec Virginie Grimaldi.

A ceux qui, comme moi, ne connaissent pas cette autre vedette, princesse du Feel Good Book, son éditeur nous prend par la main en imprimant un bandeau inamovible sur la couverture de son dernier ouvrage, accompagné d'une photo de la dame : La romancière française la plus lue en 2019. De quoi, avouons-le, nous inspirer le respect. Celle qui, pour le titre de ses bouquins, peut s'inspirer d'Etienne Daho ou d'Apollinaire a cette fois pompé Bashung-Fauque pour nous proposer l’histoire de Lili, maman d’une petite fille née prématurée, et, « en face », celle d'Élise, qui va avoir cinquante ans, dont les enfants quittent le nid… « À travers ces deux femmes, j’avais envie de parler des instants charnières dans la vie de beaucoup de femmes, de parents : le moment où l’on donne naissance aux enfants et celui où ils quittent la maison… » Original. Virginie est formelle : « La littérature fait du bien en général (…) J’aime que le quotidien soit léger, rieur et doux », avant de déplorer cependant une agressivité grandissante dans notre société. Vive donc la littérature et à bas les racailles !
Je sens que je vais me régaler avec cette rentrée. Car seront au rendez-vous nos amis Camille Laurens, Mathias Enard, Véronique Olmi, Grégoire Delacourt, Amélie Nothomb, Jean-Philippe Toussaint, Isabelle Carré, les Enthoven père et fils, Laurent Mauvignier, François Bégaudeau, Sarah Chiche ou encore Eric Reinhardt. On ne sait où donner de la tête et de l'euro. Je vais vite faire le plein en perspective du nouveau confinement. Nous avons ici la chance inouïe, que bien des pays nous envient, d'avoir une littérature à ce point vivante et foisonnante qu'il serait criminel de s'en priver et de ne pas en jouir. 
Côté essais, ça pullule et contagie aussi. Avec tout un tas de réflexions sur ce virus inédit qui nous hante depuis des mois et ne veut nous lâcher ni baskets ni poumons. Pêle-mêle : Tempête parfaite, Chronique d’une pandémie annoncée, du microbiologiste Philippe Sansonetti, La Vague, du pédiatre Renaud Piarroux, Signaux d’alerte, de Frédéric Keck, Ce qui vient… demain, de Stéphane Paoli ou encore Dessine-moi un pangolin, L’après-crise, signé par un collectif d'auteurs et Un trop humain virus, du philosophe Jean-Luc Nancy. Il fallait bien ça.
Allez, je file, c'est l'heure de l'ouverture des boutiques à bouquins.


jeudi 6 août 2020

Dois-je continuer ?

Remie Lohse


Tiré du lit par la moiteur ambiante, encore hagard, j'ouvre l'écran et, histoire de feindre un lien indéfectible avec le réel, survole quelques sites d'info, délaissés depuis des semaines. Mais rapidement, je sens qu'il va m'être difficile de m'extraire de l'univers de Manchette dans lequel je suis plongé ces derniers temps. Car c'est à Clamart, ville dans laquelle l'auteur de Nada a passé ses années de vaches maigres enragé, que je marque un premier arrêt.
La ville des Hauts-de-Seine sera en effet à la rentrée la douzième commune d'Ile-de-France à équiper ses policiers de caméras-piéton, afin de « rétablir la confiance entre la population et la police », selon le vœu émis le 14 juillet dernier par notre bon président. Chaque policier municipal en vadrouille sera équipé d'un petit boîtier individuel à l'utilisation aussi simple que celle d'un bon vieux camescope des familles. Ce souci de transparence, on l'a bien compris, est destiné à démontrer aux fâcheux que les violences policières n'existent pas. Prévu par le code de la sécurité intérieure et un décret du 27 février 2019, ce dispositif doit cependant être encadré par un protocole précis d'intervention que la ville se chargera de définir. Histoire de protéger les données, bien entendu. Il n'est pas question de divulguer les images filmées par les agents au premier venu. Une seule personne y aura droit. Sans plus de précision pour le moment. On y travaille.
***
Rien à voir. Un homme qui venait de fêter ses 61 ans la veille a été interpelé lundi dernier au BHV du Marais, à Paris. Les étranges agissements de ce retraité ont attiré l'attention d'un vigile de la boutique. L'homme déambulait depuis un moment, s'attardant régulièrement devant des femmes. Les chaussures de cet ancien commissaire général de police étaient équipées de caméras lui permettant de filmer sous les jupes de la clientèle féminine. L'ancien directeur territorial adjoint de la sécurité de proximité du Val-de-Marne (DTSP 94) a été placé en garde à vue, accusé d'avoir « utilisé un moyen pour apercevoir à son insu et sans son consentement les parties intimes d'une personne ». Ce passionné d'informatique, surnommé Cyberflic lorsqu'il dirigeait dans les années 1990 le service parisien d'enquêtes sur les fraudes aux technologies de l'information, médaillé d'honneur de la police nationale, chevalier de l'ordre national du mérite, sera jugé début janvier.
***
Autre procès, celui, médiatique pour le moment, intenté à ce pauvre Gérard Darmanin. On connaît plus ou moins l'histoire : l'ancien chargé de mission de feu l'UMP est accusé de viol par une femme qui avait sollicité son intervention dans une sombre histoire de chantage. Présentée comme ancienne escort-girl ou sympathisante UMP, c'est selon, la victime présumée se bat depuis des années pour avoir gain de cause. La nomination de Darmanin au poste de ministre de l'Intérieur le mois dernier a suscité, comme on le sait, une levée de boucliers, comme on dit, de la part des féministes, et un appel à la démission. Emmanuel Macron a tenté de calmer les esprits en affirmant, les yeux dans le prompteur, avoir eu une discussion avec son nouveau ministre « sur la réalité de ces faits et leur suite, parce que c'est un responsable politique intelligent, engagé, qui a aussi été blessé par ces attaques », et ainsi de suite. Aujourd'hui, c'est au tour de l'intéressé, si j'ose dire, de faire son numéro de com'. Dans un entretien accordé au journal de François Pinault, Le Point, Darmanin nous livre le fond de l'affaire : « La victime dans cette histoire, c'est moi. C'est moi dont on salit le nom. C'est à moi qu'on prête des comportements que je n'ai jamais eus ». Affirmant qu'il se tient à la disposition de la justice – qui sait où le trouver –, il reconnaît que « c'est difficile à vivre. Mais je n'ai pas le droit de me plaindre », avant d'embrayer sur les violences policières qu'il récuse tout autant que son prédécesseur et que leur patron.
***
Cinéma toujours, avec la crise que traversent les salles en raison de la pandémie, du confinement, du déconfinement pas très fin, de la trouille généralisée et de la perspective annoncée d'une nouvelle vague. Sans oublier ces cons de gros distributeurs qui repoussent sans cesse la sortie des blockbusters hollywoodiens sur lesquels comptaient les exploitants pour sortir de la crise leurs petites entreprises. Le sénat a, en mai dernier, estimé le manque à gagner des boutiques entre 113 et 121 millions d’euros. Et les quelques films porteurs sur lesquels la profession comptait pour relancer le tiroir-caisse ont fait long feu. La Bonne Epouse, sortie peu avant l'enfermement a été repoussé sur le chemin des salles (plus de mille écrans) en vain, malgré la Binoche. Idem pour la comédie made in Gaumont, Tout simplement noir, qui n'a pas su profiter du mouvement Black lives matter pour surfer sur la vague du succès.



Quant aux Blagues de Toto, elles semblent plus qu'éculées. Même débandade dans le cinéma d'auteur avec le flop du dernier film (on l'espère) de François Ozon, Eté 85. Le confinement, comme on le sait, a fait le bonheur des Gafam et des plateformes numériques offrant des flux de séries et autres images en mouvement. Les plus malins (UGC, Gaumont…) ont vendu leurs produits qui à Netflix, qui à Amazon, sans même penser à sauver les apparences. D'autres espèrent des jours meilleurs sans vraiment trop y croire et réclament l'aide de l'Etat. Enfin, certains ont déjà baissé le rideau. La convergence des médias, comme on disait à une époque, est plus que jamais une réalité (virtuelle, comme tout le reste).

 ***

- Quelque chose ne va pas ?
Epaulard se mit à rigoler soudain.
- C'est le voisinage des jeunes filles qui me trouble. 
- Je ne suis pas une jeune fille, je suis une putain, dit Cash.
- Exagère pas, Cash ! dit le Catalan.
- Je suis une femme entretenue, dit Cash. Cette maison, par exemple. Bénissez le micheton qui me l'a prêtée pendant qu'il passe l'hiver aux Etats-Unis à se perfectionner dans les techniques du marketting et du racket, du racketting et du market. Poil à la braguette.
- Et elle s'est même pas laissé sauter, rigola Buenaventura.
- Si, dit Cash.
- Tu m'avais caché ça.
- Oui, dit Cash. Mais il ne faudrait tout de même pas croire que je suis inaccessible, précisa-t-elle, en regardant très froidement Epaulard.
Le quinquagénaire ne savait que penser. Son esprit choisit la facilité et il se dit que cette fille est une salope, il la tringlera quand il voudra, où il voudra, sur un tas de foin. Il vida son verre, baissa les yeux sur le bois de la table. 
- On peut savoir pourquoi vous marchez dans une combine comme celle dont il est question ?
Cash eut une moue ironique.
- Je suis pour l'harmonie universelle, dit-elle, et pour la fin du pitoyable Etat civilisé. Sous mon apparence froide et apprêtée se cachent et bouillonnent les flammes de la haine la plus brûlante à l'égard du capitalisme bureaucratique qu'a le con en forme d'urne et la gueule en forme de bite. Dois-je continuer ?
Epaulard la regardait, l'œil rond.
- T'esquinte pas, camarade, dit Buenaventura. C'est la grande incompréhensible, cette morue.
JP Manchette, Nada, 1972