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mercredi 30 mars 2022

La ville

Stanko Abadzic

 

 

Tu as dis : « J’irai par une autre terre, j’rai par une autre mer.
Il se trouvera bien une autre ville, meilleure que celle-ci.
Chaque effort que je fais est condamné d’avance ;
et mon cœur – tel un mort – y gît enseveli.
Jusqu’à quand mon esprit va-t-il endurer ce marasme ?
Où que mes yeux se tournent, où que se pose mon regard,
je vois se profiler ici les noirs décombres de ma vie
dont après tant d’années je n’ai fait que ruines et gâchis ». 

Tu ne trouveras pas d’autres lieux, tu ne trouveras pas d’autres mers.
La ville te suivra partout. Tu traîneras
dans les mêmes rues. Et tu vieilliras dans les mêmes quartiers ;
c’est dans ces mêmes maisons que blanchiront tes cheveux.
Toujours à cette ville tu aboutiras. Et pour ailleurs - n’y compte pas -
il n’y a plus pour toi ni chemin ni navire. Pas d’autre vie : en la ruinant ici,
dans ce coin perdu, tu l’as gâchée sur toute la terre.

 

 

Constantin Cavafis, En attendant les barbares et autres poèmes,
Trad. Dominique Grandmont, Poésie/Gallimard

samedi 29 janvier 2022

Fuite

 

Peter Kertis

 

 

C’était cela notre amour ;
Il partait, revenait, nous rapportait
Une paupière baissée, infiniment lointaine,
Un sourire figé, perdu
Dans l’herbe du matin ;
Un coquillage étrange que notre âme
Essayait de déchiffrer à tout moment.


C’était cela notre amour, il progressait lentement
A tâtons parmi les choses qui nous entourent,
Afin d’expliquer pourquoi nous refusions la mort
Si passionnément.


Nous avions beau nous accrocher à d’autres tailles,
Enlacer d’autres nuques, éperdument
Mêler notre haleine,
A l’haleine de l’autre,
Nous avions beau fermer les yeux, c’était cela notre amour…
Rien que le profond désir
De faire halte dans notre fuite.


 

Georges Séféris, Poèmes 1933-1955,
trad. Jacques Lacarrière, Egérie Mavraki,
Poésie Gallimard

mardi 2 novembre 2021

La vérité sur Eric Zemmour

 

– Eric Zemmour est-il fasciste ? Eric Zemmour est-il négationniste ? Eric Zemmour est-il raciste ? Eric Zemmour est-il révisionniste ? Eric Zemmour est-il suprémaciste ? Eric Zemmour est-il pétainiste ? Eric Zemmour est-il gaulliste ? Eric Zemmour est-il anti-système ? Eric Zemmour est-il un produit du système ? Eric Zemmour est-il censuré ? Faut-il boycotter Eric Zemmour ? Eric Zemmour est-il en campagne ? Eric Zemmour est-il un danger pour la démocratie ? Eric Zemmour ira-t-il jusqu'au bout ? Eric Zemmour est-il présidentiable ? Eric Zemmour ferait-il un bon président ? Eric Zemmour a-t-il un programme ? Qui sont ses soutiens ? Qui sera son premier ministre ? Quel âge a sa maîtresse ? Ferait-elle une bonne première dame ? Macron utilise-t-il Eric Zemmour pour se faire réélire ?…
Tu veux mon avis
 ? Ces questions. Se poser ces questions. Les considérer comme importantes. Le pays où elles sont posées et présentées comme importantes. Les personnes qui les posent. L'étron médiatique à propos duquel ces questions sont posées. Sont à vomir…
T'en reprends une ?


mercredi 4 août 2021

Une question d'équilibre

Burt Glinn


J'ai désormais chez moi un mur entier de livres. Pour la première fois. Jusqu'ici, j'avais des étagères ici et là, jamais dans la même pièce, du moins n'était-ce pas une pièce à vivre, comme on dit, et des piles naissaient un peu partout.
Nous avons hérité d'une duchesse brisée, parfaite pour lire ou s'assoupir, mais dans laquelle je ne peux m'installer sans éprouver un sentiment d'écrasement, d'inertie devant ces millions de pages. D'autant que chaque rangée est doublée. Que des cartons remplis d'autres volumes croupissent dans le sous-sol. Je vais devoir installer des tablettes ailleurs, percer, niveler, visser, et de nouveau classer, soupeser, déplacer, faire des choix.
Cet après-midi, effrayé par cette perspective, j'ai pensé à cet ami perdu de vue depuis longtemps. Il lisait rarement et ne possédait pas ou très peu de livres.
Je crois me souvenir qu'il n'achetait jamais de nouveau livre sans avoir revendu celui qu'il venait de terminer. Devant ce mur, j'envie ce « principe de précaution », dirions-nous aujourd'hui. Ne pas s'encombrer, et pas seulement de livres, pouvoir ainsi facilement déménager, foutre le camp du jour au lendemain. Cette idée me séduisait, je l'appréhendais. Avait-elle été gravée en lui par l'histoire de sa famille, en partie rescapée des pogroms et des camps ? Je ne lui en ai jamais parlé. C'était, pour moi qui ai si peu appris de ma famille, une affaire entendue, extrêmement implicite. Une question d'équilibre.
Le soir, je lui ai envoyé un message pour lui dire que j'avais pensé à lui, sans entrer dans les détails. Nous sommes dans le sud, m'a-t-il répondu, passe si tu veux.

 

Charles Brun, le solitaire tempétueux

mercredi 5 août 2020

Sans raison apparente

Gaston Paris

Entouré de personnes qui s'acharnent pour toujours avoir le dernier mot, faire entendre leur raison, sauver les apparences, je peine toujours à trouver le premier mot, sans raison apparente.
Charles Brun, Désinscriptions estivales

vendredi 15 mars 2019

Avale !


- J'étais à mon bureau et j'entends sonner. Je descends. Par l'ouverture au-dessus de la porte, je vois un ouvrier. J'ouvre. Il dit qu'il vient pour le mur. Il faut le faire, maintenant ! — il avait un accent portugais, comme le type nul de l'autre jour dont on attend toujours le devis. Il insiste : Il faut le faire, maintenant ! Je dis Non, et referme. Mais il essaie de forcer la serrure...
- Encore ?
- Encore quoi ?
- Encore la serrure forcée.
- Je rouvre et lui demande de s'en aller. Il faut le faire, maintenant !
- Il parlait de quoi, selon toi ?
- Ben, du mur...
- Ma chérie, les rêves ont toujours une signification cachée.
- Non, je t'assure, il désignait le mur qui, dans le rêve, était toujours dans cet état...
- Humide... justement !
- Laisse-moi finir.
- Il continuait à essayer de forcer la serrure ?
- Oui. Je lui dis que j'appelle la police. Je compose le 12 et ça ne répond pas. Je me souviens alors qu'il faut faire le 15, mais trop tard, j'ai juste le temps de dire que je suis en train de me faire agresser, mais je ne peux leur donner l'adresse, il réussit à entrer et répète Il faut le faire, maintenant, et me prend le téléphone des mains, arrache les fils de l'appareil, je crie et là, je me réveille !
- Tu étais en sueur !
- Oui, c'était une grande sensation physique d'étouffement, un vrai cauchemar... Cette maison va avoir raison de nous !
- Vivement qu'on se tire de là... C'est drôle, moi, j'ai fait deux rêves, dont je ne me souviens que par bribes...
- Comme souvent. C'était quoi ?
- J'étais avec la chienne, dans la rue. Mais distant.
- Sans laisse.
- Comme souvent. C'était comme un tableau. Ou une photo. Elle chiait sur le trottoir et je ne ramassais pas. Je me contentais d'observer. A distance, comme je te dis. Je ne sais plus si j'étais au téléphone, ou si je filmais la scène. Mais il était évident qu'il ne fallait plus ramasser. 
- Comment ça ?
- C'était trop tard. Ce n'était plus d'actualité. 
- Ramasser sera toujours d'actualité.
- Ce n'était plus notre quartier, notre ville. On ne faisait plus d'effort. On se relâchait. On les emmerdait tous !
- Comme dans la chanson de Bashung.
- C'est Je vous déteste tous ! Et elle est écrite par Rodolphe Burger.
- Et l'autre ?
- Cadiot, je crois. 
- Non, l'autre rêve. Tu m'as parlé de deux rêves.
- Ah oui. rien à voir. Nous étions à table. Avec mes parents, je crois. En tous cas, des membres de ma famille. Mais ce n'était pas chez ma mère. Peut-être chez ma soeur, ou chez ta copine Carole. On s'emmerdait. Je buvais beaucoup. Je me resservais sans cesse. J'avais fait une tâche de vin sur la nape. Et c'était ce qui m'ennuyait le plus. Que ça se voit. Mon père, je crois que c'était lui, mon voisin, se resservait aussi régulièrement, comme pour montrer aux autres que je n'étais pas le seul à vider toutes les bouteilles. Pour qu'on ne me fasse aucune remarque. Bizarre, non ?
- C'est tout ?
- Oui, le chat a sauté sur mes couilles à ce moment-là !
- Et c'est quoi, le sens caché de ce rêve, alors ?
- Aucune idée. Mais, en tous cas, c'est bien la première fois que mon père me protégeait des autres, couvrait mes conneries.
- Il ne t'a pas protégé du chat...
- Je me dis que j'aurais dû boire plus souvent avec lui. Peut-être nous serions-nous rapprochés...
- Tu ne l'as jamais fait ?
- Non. Je n'en ai pas le souvenir. Si, une fois, en Espagne. J'avais pris une cuite à la sangría. Un midi, sous une chaleur harassante. Nous étions allés au restaurant, en famille, un truc qu'on ne faisait jamais. Je devais avoir 17 ou 18 ans et ne buvais pas à cette époque. Un ou deux verres bien frais m'ont suffi...
- Tu ne buvais pas à 17-18 ans ?
- Je n'ai commencé à boire qu'après la mort de mon père, à 30 ans...
- C'est curieux.
- Quoi ?
- Ma fille n'a pas attendu que je meure.
- Tout se perd.
- Non, au contraire : ça se transmet, et plus vite. Ma grand-mère, ouvrière dans le Nord, ne buvait que de la bière. Dès le matin. Quand on lui proposait un verre d'eau, Beurk !, l'air sincèrement dégoûté... Et moi, pareil que toi, je n'ai bu ma première coupe de champagne que vers l'âge de 30 ans. Avant, je ne buvais que du Coca.
- Beurk ! Moi, je ne buvais que des jus d'abricot. Ce sont ces saloperies, ces nectars en bouteille, qui m'ont bousillé l'estomac. On ne dira jamais assez fort les bienfaits du pinard !
- Tu dis n'importe quoi !
- Les sodas, jus de fruits... sont bourrés de sucre ! Très mauvais le sucre ! Regarde ce qui est arrivé à ces pauvres cordistes...
- Quels cordistes ?
- Les cordistes en colère !
- De quoi tu parles, je ne comprends rien...
- Daddy !
- Qu'est-ce que vient faire ton père dans une histoire de cordistes en colère ?
- Daddy, la marque de sucre industriel. Elle appartient à Cristal union, qui a une usine dans la Marne. Au cours d'une opération de nettoyage des silos, deux cordistes sont morts ensevelis sous 3000 tonnes de sucre.
- Je n'en ai pas entendu parler.
- Normal.
- Pourquoi, normal ?
- Parce que l'on entend rarement parler des accidents du travail. Sauf si c'est un footballeur qui se fait une entorse du genou, un musicos qui fait une overdose ou un ministre qui vomit en sortant d'un club sélect... Et puis, ces deux morts datent de 2012.
- Alors pourquoi tu m'en parles ?
- Pour te montrer combien le sucre est dangereux pour la santé ! Et parce que ces salauds de Cristal union ont fait appel de la condamnation.
- Quelle condamnation ?
- 100 000 euros d'amende ! Et ces enflures font appel ! D'autant que ce n'est pas la première fois qu'un cordiste trouve la mort dans un silo...
- C'est affreux. Tous ensevelis ?
- Oui, et d'autres qui sont tombés du haut du silo, car les mesures de sécurité ne sont pas respectées.
- C'est horrible.
- Ce monde est horrible.
- Tu crois que ce sera mieux ailleurs ? Qu'on parviendra enfin à être heureux ? Qu'on trouvera du travail ?
- Je ne sais pas. Mais au moins, tu ne seras pas agressée à cause d'un mur humide.
- En parlant d'agression, tu sais ce dont je rêve souvent ?
- De moi ?
- Non, enfin, oui, mais non. Ce n'est pas un rêve à proprement parler. Une sorte d'hypothèse. Je rêve que j'apprends que j'ai un cancer, incurable.
- Mais c'est terrible.
- Oui, et non. Dans la rue, je croise la voisine, cette salope qui nous a vendu cette maison maquillée. Je la regarde droit dans les yeux en lui apprenant la nouvelle.
- Elle s'en réjouirait !
- Non, parce que je lui dirais que je ne serais pas la première à mourir, qu'elle mourra avant moi, je n'ai plus rien à perdre... Plus jamais, elle ne sera tranquille, devra redoubler de vigilence à la moindre sortie dans la rue, à la moindre de nos rencontres...
- Tu parles : elle comptera encore sur le fait qu'on s'épuisera avant elle. Et la maladie est bien plus efficace que la justice.
- Ressers-moi un verre, tu
veux bien ?


mercredi 3 janvier 2018

L'année de la fuite


Le Conseil d'Administration de ce blogue, ci-dessus immortalisé par Ed van der Elsken via Pop9, vous présente ses meilleurs voeux, en souhaitant que cette année vous apporte la joie universelle et le bonheur individuel, l'amour qui dure toujours, la fin des emmerdations et des frais dentaires exorbitants, du pognon grâce à un travail non abrutissant voire sans, la fin du mal logement et du sans, ainsi que celle de la culture du résultat, la paix sur terre et au lit, la résurrection des morts et des rêves, le retour de l'être aimé, et une solution définitive aux problèmes gastriques, que 2018 soit synonyme d'un accueil digne pour tous les migrants, de l'avènement d'une politique audacieuse pour la préservation de l'environnement et de la santé pour tous, tout en envoyant au diable les vegans, fessebouc, gougueule, touiteur, les applis de rencontre, l'écriture inclusive et la téléréalité, sans oublier tous les fâcheux : chanteurs de France inter, imposteurs du livre et du cinoche, que les douze prochains mois vous permettent d'assister à l'effondrement faramineux de ce système économico-politico-médiatique criminel et ordurier, au mirage de la poésie au coin de la rue, à la réalisation de tous vos souhaits, même et surtout les moins avouables…


 …et bien entendu, que vous puissiez tous connaître de très bonnes lectures. Autrement, 2018, c'est aussi l'année de la fuite…

jeudi 27 avril 2017

Haine




Ils se sont assemblés
De leurs petites vies qu’entend-on
leurs rires m’éclaboussent
Je passe
des mots poisseux s’attachent
et l’ennui m’asphyxie

On ne peut pas partir
On traîne tant de choses qu’on croit voir derrière soi
l’encrier bâille sur ma table
un bruit seul a glissé
contre le mur des espoirs rampent
Je me pétrifie

Où sauter
une crainte s’évapore
Le silence
puis une lettre s’insinue
Il faudrait arracher des nuages
S’en aller
Philippe Soupault




jeudi 22 octobre 2015

On en est donc là


Un prétendu ami, qui insiste pour que j'ouvre un compte InstaBook, afin de mieux comuniquer avec moi – le salaud – m'envoie la dernière campagne faisant fureur sur ce type de réseaux sociaux. A la veille de mes 52 ans, je me sens très vieux, rêve d'île déserte, ne comprenant décidément rien à ce qui meut mes contemporains et motive leur soumission volontaire, hystérique et souriante au diktat des multinationales de la communication et du rafraîchissement sucré.



jeudi 1 octobre 2015

Partir

Piet Zwart

Je me souviens d'un entretien avec Georges Simenon dans The Paris Review. Il y affirmait qu’en tant qu’écrivain, il avait dû affronter deux problèmes dans sa vie. Le fait que nous soyons des millions de personnes sur terre mais que la communication véritable s’avère impossible entre deux de ces personnes, était le premier. L’autre était la fuite. Changer totalement de vie en deux jours, sans tenir aucun compte de ce qui s’est passé auparavant, aller vers le néant…
Juan Tallón, El Váter de Onetti



Quand il avait décidé tout à l'heure… Mais non, il n'avait rien décidé ! Il n'avait rien eu à décider. Ce qu'il vivait n'était même pas tout à fait nouveau. Il avait dû y rêver souvent, ou y avoir tant pensé qu'il avait l'impression de gestes déjà faits.
Georges Simenon, La Fuite de Monsieur Monde