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mercredi 30 juillet 2025

Du malheur d'être homme

Gil Prates

 

Il fut un temps, pas si lointain, où la radio d'Etat dite France culture offrait à une personnalité un espace de trois heures pour retracer son parcours, écouter les personnes qui comptaient pour elle, et ainsi de suite… Les nuits de la chaîne, constituées d'archives sonores, ont rediffusé dernièrement Le Bon plaisir d'Annie Le Brun, enregistré en 1992. Celle qui affirmait qu'« il n’y a pas de poésie sans la conscience extrême du malheur d’être homme » était entourée de Jean-Jacques Pauvert, du directeur du Crazy Horse, Alain Bernardin, et du plasticien surréaliste québécois Jean Benoît – Alfred Jarry s'étant fait porter pâle ce jour-là. 

 

 

samedi 25 février 2017

Souvenirs du Voyeur

Le Voyeur a trente-quatre ou soixante-douze ans, il est vêtu misérablement ou avec recherche, mais, toujours, son attitude provoque la méfiance ; il ressemble à un homme égaré en plein midi au milieu de la ville.
Malgré son nom, les divertissements érotiques d’autrui ne l’ont jamais attiré outre mesure : il recherche de plus déroutants spectacles.
Vous l’apercevrez comme frappé de stupeur devant une porte cochère, un arbre, un immeuble en démolition. Planté devant la fenêtre entrouverte d’un rez-de-chaussée, il paraît suivre avec une extrême attention la scène qui se déroule à l’intérieur – et, lorsque vous vous approchez, vous constatez que le logement est vide.
Certains affirment qu’il voit, d’où son nom, d’autres qu’il imagine seulement. Il est possible que le Voyeur ait surpris une fois au moins une faille dans les façades qui bouchent les regards, sinon on s’expliquerait mal son obstination (à part sa manie, il se comporte, dans l’existence, en homme sain d’esprit). Il croit à un complot permanent des apparences que, seule, la fatigue trahit parfois. Et c’est ce moment de faiblesse qu’il espionne avec une inlassable patience, trappeur des grandes cités opaques.
Tel se présente le Voyeur souvent pris pour un homme ivre ou un pornographe.

André Hardellet, Le Voyeur in Sommeils


Cette nuit, si on n'avait pas sommeil, on pouvait écouter cette émission réalisée par Catherine Soullard en 1998 et consacrée au Vincennois André Hardellet. Pour ceux qui dormaient, on peut l'écouter ici ou la podequaster sur le site de France culture.






dimanche 28 septembre 2014

Communiqué officiel

- Madame la ministre, il nous faut faire un communiqué sur la mort de Jean-Jacques Pauvert.
- Qui ?
- …
- Je ne connais pas encore le dossier.
- C'est un éditeur.
- Un éditeur ? Vous venez me déranger un samedi soir pour un éditeur ? 
- C'est-à-dire que…
- …Vous croyez sincèrement que ça intéresse les Français ? Plus personne ne lit.
- Pauvert est incontournable dans l'Histoire de la littérature. 
- Je suis sûre que si je fais le tour de mes invités ce soir, personne ne le connaît.
- Ça a été le plus jeune éditeur de France.
- Ah bon… Qu'a-t-il publié de si important ? Quelque chose que j'aurais lu ? Un Prix Goncourt ?
- Je ne pense pas, il faut que je vérifie pour le Goncourt. C'est l'éditeur d'Histoire d'O et de Sade.
- Sade, la chanteuse ?
- Sade, le marquis.
- C'était une plaisanterie, enfin ! 
- Je vous prépare le texte ?
- Je me demande quand même s'il est bien nécessaire de faire un communiqué sur l'éditeur d'un marquis à l'heure où les sondages sont au plus bas… 
- Madame la ministre, Pauvert est un éditeur légendaire, un mythe, un représentant de la culture française mondialement reconnu. Il a combattu la censure.
- Ah, bon ? Pourquoi ?
- Pour pornographie.
- Vous voulez que je fasse un communiqué sur un pornographe ?!
- On ne parlera pas de cet aspect-là. Mais Sade est un classique de la littérature française…
- … Ok, préparez-moi le texte.
- Tout de suite, Madame la ministre.
- Un truc pas trop long, hein ? Faites-moi un truc autour de la censure, sans trop insister, insistez davantage sur la liberté de penser…
- A la Florent Pagny ?
- MDR. A la Fleur Pellerin ! Parlez aussi de la jeunesse, c'est important ça, la jeunesse, l'audace… Allez, faites vite, je n'ai pas que ça à faire, j'ai un dîner, moi !
- Au lieu de "liberté de penser", on pourrait mettre la "libération des mœurs" ?
- Vous croyez ? C'est pas trop polémique, ce terme ? Je n'ai pas envie de me retrouver avec une attaque des associations de famille…
- Je ne pense pas que Frigide Barjot commente votre communiqué, Madame la ministre.
- Il ne faut jurer de rien, souvenez-vous du scandale autour de Frédéric Mitterrand. Ou sur le livre de Valérie…
- On parle de littérature ici. Personne n'osera polémiquer autour d'un mort.
- Si vous voulez. Va pour la libération des mœurs. Et n'oubliez pas la jeunesse. C'est important, ça, la jeunesse.