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vendredi 20 février 2026

Exceptions

Fred Stein 



Je crois que j'aurais aimé prendre un café avec Buñuel,
avec Asimov également, et peut-être bien avec Pessoa. 
Il n'y en a pas beaucoup d'autres à inclure dans ce groupe, 
bien que j'admire des centaines d'artistes, et certains plus que d'autres. 
Il faut distinguer le plaisir que l'on prend à une œuvre 
et celui que l'on peut trouver en compagnie de son auteur. 
Comme on le sait, je n'aime pas beaucoup les gens. 
Et il me faut faire un grand effort pour ne pas être grossier. 
Ne parlons même pas d'essayer d'être aimable, le plus souvent,
ce que l'on obtient en échange ne vaut pas la peine. 
Certes, il y a des exceptions. 
Mais comme je le disais, je n'en vois que trois. Et tous sont morts. 

 

 

Ape Rotoma, 
trad. maison

 

mardi 30 septembre 2025

De notre vivant

Sean Plunkett



nous affabulions à la moindre occasion
de notre vivant 
abhorrions leur douce version
hors de question 
de suivre leurs reproductions intelligentes et
avariées
nous rejetions leurs satanées explications
et persistions à entretenir le feu 
sacré
simulions des engueulades ménagères
dans les allées des alimentations 
générales
nous ignorions leurs sempiternelles 
préventions
assignations
injonctions à la con
leurs gueules de fion en boucle
sur tous les écrans
une guitare sèche et un bandonéon
parfois un piano droit
constituaient notre principale consolation

nous ne laissions rien paraître 
ni stupeur ni haut-le-cœur
et reprenions à tue-tête
cette chanson pop dont nous ne saisissions 
pas le sens
de notre vivant
je me penche à la fenêtre
tu es la fille d'hier
celle qui s'amuse avec les fleurs
de mon jardin
il est trop tard pour comprendre
rentre chez toi, petite
nous ne pouvons plus jouer

nous oublions le spectacle
que nous étions
de notre vivant




charles brun, production clandestine





jeudi 13 mars 2025

Parlez-moi d'amour


Michael Bidner

 

nous avons eu des mots
ce n'est pas si mal
tout le monde ne peut pas
en dire autant
après tout
je vais je ne sais où
avec sa voix
la pluie glaciale
les rues mal éclairées
un clodo allumé
me cueillent à découvert
la vue est mal faite
nuit sans lune
la carotte
guide mes pas

à l'ancien zinc enfumé
clandé
je me fais une place
pardon
nos mots me reviennent
elle
voulait
que je lui parle d'amour
je commande sans sommation
passe un sauvignon
un deuxième et un troisième
glissent
encore facile
ça persiste
dit le gars gluant
à mes côtés
je sais pas si je bois
parce que je coule
ou si je coule
parce que je brois
du noir
je mourrai sans le savoir
je voudrais lui remonter
le féliciter
le moral
une tape
il croise mes hésitations
garçon 
pour monsieur un autre sauvignon
je pense pas question pauvre con
entre nous pas de façon
je dis c'est pas de refus
il demande un torchon

encore trempé
je le laisse me sécher
m'essuyer pas gêné
je veux lui en coller une
son nom c'est riton
soixante huit piges
seul mal en point pas du quartier
on se connaît pas arrêtez
cafardeux endetté
me crible d'autres mots
poisseux
que je dribble en pleine surface
d'un crochet du gauche
sonné il reste sur place
je remets presque un droit
ça se bouscule derrière
se généralise
qui défend qui
on ne sait

la vie est bien faite
pauvre con
au trou pour la nuit
sans sommation
le temps de gommer le gris
parmi cafards et souris
presque au chaud
j'en oublie nos mots
ce n'est pas si mal
tout le monde ne peut pas
en rire autant


charles brun, farces et retapes, vol. 3



mercredi 12 février 2025

La sérénité des imbéciles

Leslie Jones

 

 

le poème peut grincer comme une porte sans gonds
Jean Cayrol

 

 

il pense être parvenu
à faire reculer
l'infini
lui aussi
et à la tombée de la nuit
troque sa mise
de maudit charlatan
des mots
pour celle de pilier de zinc
surnageant parmi les alcoolos
clodos
camés
paumés
passagers
filles en fugue
mineures
majoritairement
chacun vient avec son silence
lui rappellent-ils
en quelques vers
il brasse les bouquets
s'insurge
retourne le troquet
mélange les joueurs
confond corruption des partis
déliquescence du pays
non-respect de la foi
effondrement de la loi
femmes infidèles
dérèglement climatique
vengeance
vendanges
le temps qui passe et
le vent idiot qui tout emporte
les amis perdus de sens
les amours rêvées
celles tarifées
soudain hagard
il semble chercher ses mots
ou ceux des autres
abandonnés dans sa mansarde
désordonné de honte
il songe à ses mémos
depuis des lustres dispersés
aux quatre coins de la chambre
enfouis dans les placards
les tiroirs
la mémoire

le palais à sec

il envie
à l'image de son maître
la sérénité des imbéciles
plastronnant aux plus belles places
propres sur eux
toujours heureux
et en bonne santé 
Rentre chez toi

on t'a assez vu
assez entendu
sous-entendu : tu as assez bu
se dit le patron
qui inscrit sur l'ardoise
tragique
la somme du soir
Allez
va te coucher le barde
ouste
Salut la compagnie

et le voilà remontant laborieusement
dans sa piaule
défiant de nouveau la blafarde
sur un coin de table
il notera de nouvelles pensées insurpassables
les fourrera au fin fond
de la penderie
et à la fine praline
Emmitouflé avec un seul f
se souviendra-il
dans sa vieille pèlerine
griffes refermées
il trouvera enfin
le sommeil l'injuste
jusqu'au lendemain
si vous le voulez bien

 

charles brun, somme du soir


samedi 25 janvier 2025

Comme la pluie

Yasuhiro Ishimoto

 

 

Toute la nuit le bruit avait
retenti à nouveau,
et à nouveau tombe
cette pluie douce et persistante.

Qu'est-ce que je suis à moi-même
qui doive être retenu,
insisterait
si souvent ? Est-ce

que jamais la douceur
ni même la violence
de la pluie
aurait pour moi

quelque chose d'autre que cela,
quelque chose de moins appuyé —
dois-je être enfermé
dans ce malaise sans issue.

Amour, si tu m'aimes,
étends-toi près de moi.
Sois pour moi, comme la pluie,
l'échappée hors

de la fatigue, la bêtise, la demi-
torpeur de l'indifférence intentionnelle.
Sois trempée
d'un bonheur pudique.

 

 

Robert Creeley, in La Fin,
trad. Jean Daive, Gallimard

lundi 6 janvier 2025

La terre a des limites mais la bêtise humaine est infinie

Marcus Wallinder

 

Dans une lettre du 3 août 1878 adressée à son mentor Gustave Flaubert, Guy de Maupassant fait part de son mal-être :

(…) Je suis en ce moment en grande correspondance avec Mme Brainne, qui prend les eaux de Plombières. Elle m’envoie des encouragements, des exhortations à la patience et à la gaîté. Malheureusement je n’en profite guère. Je ne comprends plus qu’un mot de la langue française parce qu’il exprime le changement, la transformation éternelle des meilleures choses et la désillusion avec énergie, c’est : merde.
Le cul des femmes est monotone comme l'esprit des hommes. Je trouve que les événements ne sont pas variés, que les vices sont bien mesquins, et qu'il n'y a pas assez de tournures de phrases.

 

Dans sa réponse du 6 août, Flaubert écrit :

on a beau s’en défendre on est toujours flatté
de se voir le premier dans sa localité.
Que dites-vous de ces deux vers, mon bon? De qui sont-ils? De Decorde! il les a lus la semaine dernière à l’Académie de Rouen. Je vous prie de bien les méditer; puis, de les déclamer avec l’emphase convenable et vous passerez un bon quart d’heure.
Maintenant parlons de vous.
Vous vous plaignez du cul des femmes
qui est «monotone». Il y a un remède bien simple, c’est de ne pas vous en servir. «Les événements ne sont pas variés. » Cela est une plainte réaliste, et d’ailleurs qu’en savez-vous? Il s’agit de les regarder de plus près. Avez-vous jamais cru à l’existence des choses ? est-ce que tout n’est pas une illusion ? Il n’y a de vrai que les rapports, c’est-à-dire la façon dont nous percevons les objets. « Les vices sont mesquins» mais tout est mesquin! « Il n’y a pas assez de tournures de phrases!» Cherchez et vous trouverez. Enfin, mon cher ami, vous m’avez l’air bien embêté, et votre ennui m’afflige, car vous pourriez employer plus agréablement votre temps. Il faut, entendez-vous, jeune homme, il faut travailler plus que ça. J’arrive à vous soupçonner d’être légèrement caleux. Trop de putains ! trop de canotage ! trop d’exercice ! Oui monsieur ! Le civilisé n’a pas tant besoin de locomotion que prétendent messieurs les médecins. Vous êtes né pour faire des vers. Faites-en ! « Tout le reste est vain ». A commencer par vos plaisirs, et votre santé; foutez-vous ça dans la boule. D’ailleurs votre santé se trouvera bien de suivre votre vocation. Cette remarque est d’une philosophie ou plutôt d’une hygiène profonde.
Vous vivez dans un enfer de merde, je le sais, et je vous en plains du fond de mon cœur. Mais de 5 heures du soir à 10 heures du matin, tout votre temps peut être consacré à la muse, laquelle est encore la meilleure garce. Voyons! mon cher bonhomme, relevez le nez ! A quoi sert de recreuser sa tristesse? Il faut se poser vis-à-vis de soi-même en homme fort. C’est le moyen de le devenir. un peu plus d’orgueil, saperlotte! Le «garçon» était plus crâne. Ce qui vous manque, ce sont «les principes». On a beau dire, il en faut ; reste à savoir lesquels. Pour un artiste, il n’y en a qu’un: tout sacrifier à l’Art. La vie doit être considérée par lui, comme un moyen, rien de plus, et la première personne dont il doive se foutre, c’est de lui-même.
(…) Je me résume, mon cher Guy. Prenez garde à la tristesse. C’est un vice. On prend plaisir à être chagrin et quand le chagrin est passé, comme on y a usé des forces précieuses, on en reste abruti. Alors on a des regrets, mais il n’est plus temps. Croyez-en l’expérience d’un scheik à qui aucune extravagance n’est étrangère (…)
La correspondance de Flaubert occupe à elle-seule cinq volumes de la Pléiade de chez Gallimard.
Les éditions du Passeur ont publié des extraits de celle-ci dans leur collection de poche, que l'on peut acquérir pour de modiques sommes. Les échanges, comme on dit aujourd'hui, entre Flaubert et son protégé sont réunis dans La terre a des limites mais la bêtise humaine est infinie.

vendredi 27 décembre 2024

Vous permettez…

David Pattinson



« C'est moi. Je passais dans le coin.
Tu m'offres un café ? »
« Je suis pas mal occupé. »
« Pas grave. Tu continues
ce que tu faisais et moi, je raconte
mes histoires
à ta femme. »
Ah ah ah.
Très drôle.
Et sans
vous en rendre compte
vous voilà de nouveau
dans la merde.
« OK, monte.
J'avais justement besoin
de souffler cinq minutes. »

Ce manque d'éducation
le plus élémentaire
m'a sans cesse
laissé sans défense.
Le fameux
« Vous permettez... »
Ils vous le soumettent
avec la même délicatesse
qu'un revolver
planté dans les côtes.
Pardon.
Vous permettez ?
Je peux ?
Je dérange ?
Ça ne t'ennuie pas ?
Pas du tout.
Comment ça pourrait m'ennuyer ?
Et vous ouvrez la porte.
Et ils rentrent chez vous.
Et ils avalent votre repas.
Et ils fument votre tabac.
Et ils boivent
votre café.
Et s'ils ne baisent
pas votre femme
et n'emmerdent pas
votre chien
ce n'est que
le fruit du hasard.
Deux heures plus tard
ils se lèvent
s'essuient la bouche
qui ne manque pas d'air
et se grattent
le cul,
rotent,
allument une clope,
mettent votre briquet
dans leur poche,
vous filent
une tape dans le dos.
et repartent.
En sifflant
aussi gaiement
que le type qui sort
de chez le barbier.
Et vous, vous restez là
époustouflé
défait
en pleine tourmente
et vous maudissez leurs mères
et la vôtre.
Putain comment
est-ce possible
que parmi toutes ces choses
inutiles
qu'elle vous a montrées
elle n'ait pas pensé
à vous apprendre
la chose la plus élementaire :
comment
dire
non,
bordel.

 

          
  Roger Wolfe, in Mensajes en botellas rotas
trad. maison


samedi 21 décembre 2024

Pause-déjeuner

Siegfried Herbst


 

une table m'attend
dans le renfoncement
dos à l'ancienne cabine des ptt
l'ardoise a opté pour le frantuguês
pour rire
je demande à quoi ressemble une morue à bras
la fille prend son air le plus sérieux
pour décrire la recette lisboète
et file en cuisine avec mon ok

je me fouille encore à la recherche
du livre perdu
il fera un heureux
s'il existe dans le coin
un amateur de ce poète
le plat à peine posé devant moi
la peur d'avoir soif tout l'après-midi me saisit

les discussions au comptoir
et le coup de feu
couvrent l'attentat en boucle
personne ne regarde les images
personne ne s'attriste
tous ont leur avis sur la question
les fêtes sans cadeaux
solitaires et sans joie
le nouveau gouvernement
tous refusent l'effroi

comme ces vieillards face au bar
aperçus de trois quart
la femme aux lunettes noires à la godard
absente
et son compagnon
chaussettes
dans les sandales
deux béquilles posées sur ses cannes
fatiguées par les années de chantiers
pas un mot aujourd'hui
et mon plat qui refroidit

personne ne lève les yeux vers l'écran je crois
quand passe la gueule compassée du chef d'état
devant micros et caméras
promettant de faire toute la lumière
sur cette affaire
et le bandeau annonçant cinq morts
et je ne sais combien de blessés
personne ne lève les yeux je crois
quand passent les passants épleurés déposant
des gerbes à leurs pieds
à même le trottoir

l'info en boucle
continue
nous assure désormais que cette ville
restera un lieu de commémoration
dans l’histoire du pays
la haine ne doit pas nuire à notre vivre-ensemble
elle ne doit pas s’ajouter à l’horreur
nous resterons soudés
tous les footballeurs porteront
ce soir
un brassard noir

pas d'autres infos
et déjà l'heure du chagrin
fini chido et l'île sans eau
les hommes sans toit
le président sa chemise sa bêtise
sans foi ni loi
dernières bouchées
avant de régler — une morue ? 12 euros.
et entendre me souhaiter
joyeuses fêtes.

 

charles brun, à l'année prochaine si tout va mal


jeudi 7 novembre 2024

Un arbre

Greg Baker

 

Ne me parle pas comme à un mort
ne me parle pas comme si je n'étais plus
parle-moi
comme si je n'étais pas né
parle-moi comme si j'étais un arbre

 

 

Vladimira Čerepková, in La Ruée des poissons
trad. Jean-Gaspard Pálenicěk
éd. Rumeurs, 2023

mercredi 23 octobre 2024

Désir et ennui

Vivian Maier

 

Althusser et Mathusalem
souffre et safran
douleur et souffrance
à peine entré dans la nuit
je confonds aussi
Mastroianni et Fellini
pas sûr qu'il y ait gourance
Richards et Jarrett
Lituanie et Lettonie
le désir et l'ennui
les livres et la littérature
Machado et Cernuda
je ne tiens pas en terre
ne touche plus l'air
gauche et droite
Zanzibar et Tombouctou
je m'emmêle les sabots
les deux pieds dans le même pinceau
papa ou amant ?
la maman ou la putain ?
la rose ou le fusil ?
libéraux, libertaires, libertariens
de toutes vos leçons, je ne retiens plus rien
patient insomniaque je bluffe sous la pluie
la nuit me déconseille
la panique
la langue chienne qui se mord la queue
me flinguer
les derniers neurones du bide
j'oublie d'obéir
ça s'envole
tout doit disparaître
rien n'est pardonné
et je vous emmerde !

 

 charles brun, tout doit disparaître

vendredi 26 juillet 2024

Sans réponses

Nicolas Bouvier


Pourquoi, lorsque l'heure de l'apéritif prend fin, personne n'ose faire un sort à la dernière olive? Après avoir attendu le bus près d'une demi-heure, optez-vous pour un autre moyen de transport ou restez-vous fermement optimiste? Comptez-vous, le week-end prochain, aller voir ce formidable documentaire kirghiz, « regard fasciné sur la fin d’un monde» selon Télérama, d'une durée de treize heures? Le week-end suivant, alors? Lorsque l'on sonne à votre porte comme vous n'attendez personne, sursautez-vous systématiquement? Combien de temps faut-il laisser refroidir le plat de la vengeance? Peut-il se manger encore tiède ? Aimez-vous vos enfants ? En êtes-vous fiers? Comment vous informez-vous? Messieurs, pour un rasage véritablement efficace faut-il commencer par la joue gauche ou par la droite? Ou étiez-vous en 1983 lors du tournant de la rigueur? Vous faîtes-vous livrer de temps à autre vos repas? Ressentez-vous parfois les symptômes de l'écoanxiété? De manière générale, avez-vous peur? Vous surprenez-vous parfois à chantonner bêtement un tube plutôt ringard de votre jeunesse? En avez-vous immédiatement honte ou allez-vous jusqu'au bout de la chanson que vous connaissez encore par cœur ? Quelle est votre recette préférée à base de courgettes? Madame, vous attendiez-vous à tous ces désagréments physiques, physiologiques et psychologiques à la ménopause? Un homme qui lit est-il sexy, comme nous pouvons le lire dans les magazines féminins? Lisez-vous au lit? Combien de pages? Qu'espériez-vous? La bourgeoisie, comme semblent l'avoir démontré ces cent dernières années, finit-elle toujours par s'allier au fascisme ? Mangez-vous, le plus souvent, à votre faim? Les mathématiques sont-elles un langage? Le pratiquez-vous? Eprouvez-vous une fatigue chronique? Vous est-il déjà arrivé en évoquant votre propre situation d'utiliser l'expression «fins de mois difficiles »?— au pluriel ou au singulier, peu importe. Détestez-vous vraiment tous vos voisins? A la veille de la fête d'Halloween, préparez-vous chaque année des sachets de bonbons que vous distribuez à toutes ces jolies têtes blondes qui viennent toquer à la porte ou bien prenez-vous la fuite le soir fatidique car vous ne supportez pas ces enfants connement  grimés en Spiderman ou en Harry Potter? Si vous restez à la maison, vous accordez-vous le plaisir de gifler un ou deux de ces fâcheux? Pensez-vous être considéré(e) à votre juste valeur par votre entourage le plus immédiat ? Quelle est votre valeur? Mesdames, les hommes sont-ils tous des salauds? En connaissez-vous personnellement? Avez-vous du courage? Qui en possède? A quel prix se négocie-t-il? Quelle est votre tâche ménagère préférée? Connaissez-vous votre bilan carbone de l'année écoulée? Habituellement, lorsqu'une histoire d'amour prend fin, passez-vous rapidement à autre chose, comme on dit? Quelle différence faîtes-vous entre grossièreté et vulgarité? Est-ce la même que vous faites entre érotisme et pornographie? Qu'entendez-vous mugir dans les campagnes ? Pensez-vous que le travail rend libre? Connaissez-vous le quiet quitting? Le ghosting? Le quiet vacationing? Et les tracances? Et mon poing dans ta gueule? Espérez-vous le grand soir? A votre âge? Etes-vous satisfait de votre matelas? Quelle est votre activité préférée? Faut-il immédiatement classer sans suite toute affaire concernant des personnalités ou doit-on laisser agir le temps? Attendez-vous l'âge de la retraite avec impatience pour pouvoir enfin faire ce que vous voulez? Citez un livre de Roland Topor. Un deuxième. Savez-vous qu'il était né un 7 janvier? Vous souvenez-vous de ce que vous avez fait il y a deux soirs ? Avez-vous, un jour, en passant devant les affiches des candidats d'une élection, ressenti le désir de dessiner des moustaches à la Hitler à l'un de ces crétins?  Quel âge aviez-vous? Sauriez-vous reconnaître votre facteur sans sa casquette? Avez-vous déjà pensé un jour à en finir? Sommes-nous toujours en démocratie? N'est-ce pas déjà l'heure de l'apéro?

 

charles brun, questions sans champions

 


vendredi 12 juillet 2024

Suites judiciaires

Bert Hardy


 

Madame,

Les points mensongés et diffamatoires rapportés par vous peut-être ou un voire plusieurs de vos soutiens inconditionnels ne m’étonnent pas.
Je tiens à les contester :

- Sur les sacs de déjections canines, faits remontant vers fin Mai, qui sont bien postérieurs à l’AG du 22 Mars et inscrits dans le PV d’AG ?
Voir le mail adressé à la personne concernée avec des réponses, elles, véridiques, ainsi que les précédents mails concernant les sacs.

- la nourriture que je donne seulement en hivers jusqu’à mi Mars aux oiseaux graines et boules de graisse ne dérangent que certaines personnes aigries. Par contre, des jardins évoqués lors de l’AG, sont alimentés de nourritures de toutes sortes à  longueur d’année, nourrissant  volatiles ,les nuisibles eux ont aussi en plus des déchets canins (photo) aucun écrit dans le PV ? Pas de vague au risque de froisser un souteneur !!

- Mon véhicule ne va pas plus ou moins vite que les autres! Il serait bien d’étalonner vous et vos rapporteurs votre pifométre !

- sur la sécurité, la traverse (photo) de la barrière d’entrée qui surplombe la descente d’entrée des boxes (2.70m) était restée plus de 18 mois par terre suite à sa chute, sans que personne ne s’en inquiète. Elle a été remise en place grâce à un accident du camion des jardiniers, sans cela je pense qu’elle serait encore par terre à ce jour. En son temps des enfants jouaient près de ce coin aux risques de se blesser grièvement, rien n’a été fait en urgence !

- Les encombrants sont restés le temps qu’ils sèchent suite à une inondation du boxe d’à côté et vous le savez !

D’autres encombrants parquet et moquette appartenant aux locataires du 1er étage sont restés plusieurs mois. Leur avez-vous fait une remarque ? je doute !

- vous pouvez aussi mentionner l’interdiction formelle de stationner les vélos tout juste après avoir terminé fraîchement la peinture du hall (photo)

- interdiction formelle d’aboiements en début de soirée et parfois  jusqu’à une heure et demi du matin du chien de Mr Quenard cela depuis plusieurs mois .

Pour le compte rendu de AG, on est 6 copropriétaires il vous faut presque quatre mois pour le rédiger et à plusieurs reprises Faute de ne pas avoir tenu compte de ce qui a été dit à l’AG

Pour finir sur ce chapitre, je reçois tous les ans le PV de AG d’un autre syndic que vous vous connaissez mutuellement, 1200 lots, plus boxes et parkings, il est lui rédigé correctement, dans un délai d’un mois et sans revenir déçu !

Une nouvelle fois quelle immense énergie déployée à mon encontre pour des âneries ! Quand est-il de l’énergie que vous déployez au sujet des brises vues?

Ceci sera remis à mon avocat pour l’étudier et éventuellement l’annexer au premier dossier.
 
Madame  et Mr MERLOT

 

NB : suite de la correpondance entre voisins vigilants dont j'ai, comme pour la première partie, laissé les approximations linguistiques.

mardi 9 juillet 2024

Crimes et légendes


André Kertész



Je ne dirai pas tout.
J’aurai passé ma vie à me décortiquer, à me déshabiller,
à donner en spectacle à n’importe quel prix ce que j’avais de plus précieux, de plus original,
plus vivant que moi-même,
au prix de quels efforts,
je ne le dirai pas.

Je ne dirai pas tout.

On passe au beau milieu de ses contemporains et la figuration n’est pas intelligente.
Ils ont tous un cerveau fendu par le milieu
dont toute une moitié se transforme en silex.

Je vais jour après jour, envers et contre tout, vers mon point de départ,
cercueil aussi tranquille, aussi doux qu’un berceau.

Le besoin de parler ne m’a pas réussi,
les hommes sont cruels et crèvent de tendresse,
les femmes sont fidèles aux amours de hasard,
tout le talent du monde est à vendre à bas prix
et qui l’achètera ne saura plus qu’en faire.

L’animal a raison qui sait tuer pour vivre…
Les animaux sont purs, ils n’ont pas inventé la morale au rabais, les forces de police
ni la peur du néant, ni le Bon Dieu chez soi,
ni l’argent ni l’envie
ni l’atroce manie de rendre la justice.

Les poissons de la mer n’ont pas d’infirmités.
Là, chacun se dévore et s’arrache et s’étripe
et le meilleur des mondes est encore celui-là,
sans paroles perdues, sans efforts de cervelle,
mensonges cultivés, mis au point, sans techniques…

L’antilope sait bien qu’un lion la mangera, elle reste gracieuse.
La savane est superbe, elle y prend son plaisir
et moi de jour en jour
Je suis comme un crapaud, de plus en plus petit,
écrasé, aplati malheureux sous une planche de jardin.
Le soleil me fait peur… Vos regards d’imbécile ont eu raison de moi.

Je ne dirai pas tout.
J’ai compris trop de choses,
mais de comprendre ou pas nul n’en devient plus riche.
La vie comme un brasier finira par gagner,
attendu que la cendre est au bout de la route
et que tous les squelettes ont l’air d’être parents.

Je croyais autrefois, à l’âge des étoiles et des sources et du rire et des premiers espoirs
être né pour tout dire,
n’être là que pour ça.

Intoxiqué très tôt par le besoin d’écrire,
je me suis avancé, parmi vous, pas à pas,
et l’on m’a regardé comme un énergumène,
comme un polichinelle au sifflet bien coupé
qui savait amuser son monde…

À la rigueur…
le faire un peu sourire, le faire un peu pleurer,
j’aurais pu devenir assez vite un virtuose mais le goût m’est passé de parler dans le vent.

Je ne dirai pas tout,
j’ai le sang plein d’alcool, d’un alcool de colère,
et je vais achever ma vie dans un bocal comme un poisson chinois
peut-être un cœlacanthe…

J’aurai, j’en suis certain, de l’intérêt plus tard,
vous aurez des machines à faire parler les morts,

Je vous raconterai mes crimes et ma légende
et je vous offrirai des mensonges parfaits
que vous mettrez en vers, en musique, en images,
mais vous aurez beau faire,
je ne dirai pas tout !

Je suis le descendant du vautour et du poulpe,
mes ancêtres, autrefois, survolaient vos jardins
et sillonnaient vos mers.

Je ne dirai pas tout… Tant de peine perdue !

On peut avoir à dix-huit ans l’impérieux besoin d’aller prêcher dans le désert
devant un auditoire de fantômes illettrés, de beaux analphabètes ou de milliardaire courtois
ni plus ou moins idiots qu’un ouvrier d’usine…

Mais l’âge m’est passé des sermons de ce genre.
Je ne dirai pas tout !

Or tout me reste à dire.


 

Bernard Dimey

jeudi 4 juillet 2024

Vive la France !

Elliott Erwitt

 

Bonjour,
Merci de ne pas déposer vos sacs à crottes de chien sur notre voiture.
J’ose espérer que ceci est sûrement un oubli de votre part.
Merci
Cordialement
Mr. Vincent MERLOT

 

***
 

Bonjour
Suite à votre mail je suis descendu sur le  champ pour avoir des explications
, mais étant  absent je tiens à vous informer sur ce sac de déchets canin (retiré dans les plus brefs délais depuis plusieurs années) qui , comme les autres précédemment, se sont trouvés sur le capot de ma voiture depuis trois semaines, enquêtez plutôt sur la personne vil  et adepte de ces méfaits, je tiens à préciser que ces actes ne sont pas dans mon éthique. Si vous en trouvez un autre, ce ne sera pas de mon fait!
Vous avez une caméra extérieure
!
Mr. FRANÇOIS PERNOD
PS : Merci de ne pas répondre à mon mail, j’ai d’autres sujets plus intéressants à traiter, enquêtez !

 

***

 

J’ai effectivement demandé à Mr Quenard ce matin qui m’a confirmé que ce n’était pas eux! Mais que c’était signé ….
Voilà pourquoi je vous ai écris pour vous demander ne vous voyant pas ce matin.
Ce n’est pas non plus mon habitude de faire ce genre de chose. Ça peut arriver de zapper une crotte de son chien même si je fais très attention, delà à mettre le sac sur ma voiture franchement … surtout que mes sacs sont violet et pas noir donc voilà pourquoi ma demande. De + Je respecte énormément les animaux à qui je ne ferai jamais de mal.
Très bien je vais donc retourner voir Mr. Quenard!!!
Ma caméra extérieure ne film qd même pas jusqu’à la voiture malheureusement. Peut être les voisins d’en face ont pu voir les scènes apparemment j’irai les voir.
Et effectivement  je vais mettre d’autres caméras car je ne dis rien et on trouve encore le moyen de  m’emmerder! Et avec des merdes d’autres chiens!
Je ne vous le cache pas, je mets tous mes espoirs dans l'arrivée prochaine de Jordan à Matignon
!
Merci pour votre réponse
Bonne journée
Mr. Vincent MERLOT





NB : correspondance électronique véridique entre voisins vigilants dont j'ai laissé les approximations linguistiques.

jeudi 13 juin 2024

Une évidence

Jakob Tuggener



 

il maintient le livre à plat
sur la table
entre clavier et tasse
copie péniblement cette phrase
qui éveille en lui un sentiment confus
fait de remords de honte
d'autre chose également
qu'il ne sait nommer
une évidence

fait quelques pas dans la cuisine
se ressert un verre qu'il vide
méticuleusement
puis un autre
bientôt ce petit mazelet
de guy et marie taboulay
rejoindra les autres cadavres
qui attendent par terre
d'être emmenés au container

toute une vie à tourner des pages
quand il aurait pu s'investir
davantage
dans le ménage
se former au jardinage 
au bricolage
au patinage
(artistique)
quel con se dit-il

les mots de son auteur favori
semblaient perdre de leur force
en prenant forme
dans la lumière blanche
sous la robe de ce cépage
pourquoi ne parvient-on à dire
toutes ces choses essentielles
aux gens que l’on aime
qu’après leur mort ?

la fatigue finirait par l'en dissuader
le mal gagnait chaque jour du terrain
un retour sur scène après tant d'années
sous silence
loin des hommes
jugée plutôt incongrue
cette dernière disparition
ne pouvait passer qu'inaperçue

je ne suis plus là
crions-nous

 

charles brun, cuisine et dépendance



samedi 14 octobre 2023

L'âge de monsieur est avancé

 


 

Cette année, j'ai voulu marquer le coup, prendre les devants. Je me suis personnellement préparé une fête d'anniversaire surprise. La réussite de l'entreprise fut telle, le secret si bien gardé, l'âge passablement avancé, que personne n'a songé à me prévenir. Je suis resté seul avec mon cadeau, que j'ai oublié d'ouvrir.

 

charles brun,  pensées un temps festives

samedi 15 avril 2023

Pas toujours

 

Rupert Vandervell

 

 

soyons franc :
il y a du mieux
lorsque je n'appuie pas,
ça fait plus mal
qu'avant

on augmentera la dose
la prochaine fois
on échafaudera un
nouveau programme
les yeux fermés,
sans se dérober

la jupe au vent à l'arrière
de son scooter
vacances place d'italie
sur le même air

tiens-le bien 

quelle chance chante-t-elle
d'habiter la france
une telle réussite dans
la parodie de l'enfer
c'est pour notre bien
mais combien sont dans mon cas
à attendre l'insurrection

nous finirons par perdre le foie
à ressasser sans cesse
à se taper des ballons
le soir au fond d'un bar
le brouillon de ce cauchemar

nos infinies réserves de lâcheté
le préservent
l'homme seul n'est pas toujours
en mauvaise compagnie

charles brun, parodies de l'enfer



lundi 27 mars 2023

Ridicule et outrecuidant

 


Pensez-vous réaliser un film ?

Non. J'en ai rêvé beaucoup. Mais finalement, je préfère le confort de l'écriture, où l'on est seul maître de ce que l'on publie. Il y a aussi des raisons caractérielles : je ne pourrais pas commander vingt ou trente personnes, ni les aimer pendant le long temps qu'il faut pour faire un film. D'ailleurs, publier des romans est déjà ridicule et outrecuidant, faire des films serait pire.

 

Jean-Patrick Manchette,
propos recueillis par François Cuel et Renaud Bezombes,
Cinématographe, 1980
in Manchette, Derrière les lignes ennemies, entretiens 1973-1993,
La Table ronde

mardi 24 janvier 2023

Par paresse...

Laurence Sackman

Avec les femmes, m'avoua-t-il, j'ai tout connu. J'ai eu de belles histoires, comme on dit. D'autres un peu bancales, voire honteuses. J'ai vécu ce que l'on nomme des passions mais aussi des aventures sans lendemain. De lâches ruptures, certaines plus douces que la relation elle-même, d'autres plutôt déstabilisantes. Je me demande aujourd'hui comment tout cela a bien pu arriver. Une vie sentimentale pour moi chaotique, pour d'autres banale. En revanche, ajouta-t-il, je ne peux m'empêcher de me souvenir de tout ce qui ne s'est pas produit. Avec des femmes qui m'ont vraiment marqué. Auxquelles je pense encore parfois. Mais par peur de les emmerder, par un manque de confiance inexpugnable, la paresse du paraître, nous en sommes restés à la caresse d'un désir. Je ne crois pas que quelqu'un ait vécu autant de déceptions amoureuses fantasmées. Un record dont vous n'avez pas idée.

charles brun, records perdus