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samedi 17 juin 2023

Loin

 

Georges Martin

 

Tu es chez toi, tu t'emmerdes, tu n'as pas assez de temps pour entamer quelque chose, trop pour ne pas en profiter pour ne rien faire. Tu erres sur Internet, tu tombes sur une vidéo de découpe d'ananas. Tu regardes. C'est plus long que tu l'imaginais, trois minutes et cinquante-trois secondes. C'est très long trois minutes et cinquante-trois secondes pour découper un ananas, mais la vidéo titrait : « Une façon géniale de découper un ananas », et comme ton cerveau a la consistance d'une flaque, tu regardes jusqu'au bout une femme, probablement malaisienne, ou philippine, tu ne sais pas, découper un ananas. Cette femme a des gestes méticuleux, précis et rapides. A côté d'elle, une bassine est remplie de fruits fraîchement taillés. Puis tu prends un peu de distance sur toi-même, un peu de recul et tu te vois regardant une femme découper un ananas. Que tu perdes du temps ne t'a jamais effrayé, tu fais partie de ceux qui estiment que le temps est justement fait pour être perdu, et que de toute façon, quoi qu'on dise, quoi qu'on veuille, il est perdu d'avance, mais le perdre de cette façon, de cette façon aussi veule, te met mal à l'aise. Tu sais ce que c'est de perdre son temps dans la rêverie, la rêverie est presque un acte politique, militant, c'est un choix, celui du camp de l'improduction, du refus de l'efficacité pour être quelque chose de léger, de doux, d'agréable et en apparence inutile que l'on nomme parfois imagination. Mais regarder une femme découper un ananas sur un écran d'ordinateur n'est ni politique ni militant, c'est juste une hypnose qui ne te positionne pas dans le monde mais fait de toi un être manipulé par ce même monde. Tu en es donc arrivé à passer trois minutes et cinquante-trois secondes à regarder une femme découper un ananas. Tu comprends combien le monde s'immisce en toi et que tes fantasmes de liberté sont encore loin.

 

David Thomas, Seul entouré de chiens qui mordent,
L'Olivier, 2021



samedi 14 avril 2018

C'est quoi, la poésie ?

 
David Dare Parker via flash of god


Je fuis généralement les colliers de coquillages, les dessins d'enfants, les cadeaux pour la fête des pères, toutes ces niaiseries qui sortent de mains dites innocentes, guidées par des enseignants peu scrupuleux et qu'il nous faut trouver merveilleuses. Hier, à la médiathèque, certainement concoctée à l'occasion du dernier Printemps des poètes, une affichette perdue entre deux affreuses peintures m'a donné envie d'aller faire la cuisine avec ma mère...

La poésie
- C'est quelque chose qui fait du bien, c'est la joie (Joachim)
- C'est comme dormir (Maëllis)
- C'est bien comme danser. C'est le bonheur (Nesrine)
- Des fois, c'est la tristesse. C'est comme une fontaine (Nina)
- C'est une écriture, c'est une musique. C'est des massages (Anis)
- C'est sortir au soleil (Sarah)
- C'est quand on va dehors et qu'on fait une bataille de boules de neige (Antonin)
- C'est le soleil (Maélia)
- C'est la mer (Lana)
- C'est des bisous (Lucas)
- C'est comme faire à manger avec sa maman (David)

vendredi 2 mars 2018

Une certaine forme d'admiration

 𝅴De loin, ça vous a la forme d'un haïku, parfois d'un léger aphorisme, et le plus souvent, surtout si l'on y regarde de près, ça vous ippone la langue, les formules toutes faites et le prêt-à-poétiser. On ne saurait bien définir ces courts textes, que l'on a déjà, pour la plupart, lus ici. Alors, on fera semblant de croire l'éditeur qui a collé la notion de poésie sur la couverture, parce que lui non plus, le pauvre, ne sait pas.  «La poésie est partout. Elle ne se cache pas. Je pense qu'elle se cueille plutôt comme un fruit...», déclare Guillaume Siaudeau avant, et cela nous plaît, il va sans dire, de conclure par cet aveu :  «L'ennui est sans doute l'endroit où j'ai trouvé le plus de poésie. Je n'ai jamais eu peur de l'ennui. Je lui voue même une certaine forme d'admiration. Pour toutes ces raisons, je lui devais bien cette inauguration.»


Sur quel pied danser
Ce matin

la lumière dit
je t'aime
et le ciel
je t'emmerde


Guillaume Siaudeau, Inauguration de l'ennui
Alma éditeur, 2018, 12 euros

mardi 20 février 2018

Je hais les dimanches


Sortir de temps à autre et découvrir que tout était fermé, presque mort, produisait un effet embarrassant, mais agréable. Nous éprouvions alors l'impeccable sensation que le monde, le temps de quelques heures, avait pris fin et que, maintenant qu'il n'avait plus aucune utilité, rempli d'absents, de volets fermés et de voitures à l'arrêt, il nous appartenait en quelque sorte. Nous ne devions le partager qu'avec un petit nombre de types perdus qui, comme nous, ne supportaient pas le poids de la maison. Tous, nous cherchions et ne trouvions pas. C'était l'essence des jours fériés, tout nous était refusé. Et peu importait où nous posions notre regard, tout mourait d'ennui : les feux rouges, les flaques, les poubelles, les vitrines, la moitié des bars, les bureaux... Si nous sortions à l'heure opportune, nous pouvions voir défiler par la porte des afters des rangées de jeunes gens se demandant où ils créchaient. Nous étions parfois l'un d'eux. Et il n'était pas désagréable de quitter ces lieux tels des épaves, et ne rencontrer pour ainsi dire aucun témoin. Que la ville vide et inutile était protectrice !
Lorsque les dimanches n'étaient qu'une vraie merde, sublime, et que nous ne savions que faire parce que l'ensemble du paysage dormait toute la matinée, la vie offrait un charme intraduisible, et nous ignorions s'il était question d'enchantement ou d'abjection. Mais un jour, les dimanches ont cessé d'être cette saloperie, et se sont proposé d'offrir les mêmes prestations que les autres jours de la semaine, ce qui les rend désormais absolument répugnants. Tout est ouvert. Il est gênant de les voir essayer de se faire passer pour des samedis, voire des lundis. Ils sont pathétiques. Il n'y a quasiment plus rien que nous ne puissions résoudre un dimanche. Les gens vont d'un endroit à l'autre avec un objectif qu'ils savent pouvoir accomplir. A tout moment, et irrémédiablement, une partie du monde que nous avons connu disparaît.
Evoquer le caractère sacré des dimanches me fait penser à Jean Dézert, personnage mélancolique et désabusé, immortalisé dans son roman par Jean de La Ville de Mirmont. Dézert, faible, médiocre, routinier, sans imagination, était le parfait homme invisible, que l'on pouvait distinguer par le seul fait qu'il ne se distinguait jamais. Il occupait, par dessus le marché, un poste ennuyeux au Ministère de l'Encouragement au Bien, Direction du Matériel, où il se limitait à remplir des formulaires. Il n'avait qu'une passion, les dimanches, qu'il célébrait avec enthousiasme. Toute la semaine, il attendait le jour de repos, comme s'il n'y en avait qu'un seul par mois et qu'il ne durât que le temps d'un soupir, comme tout ce qui nous rend heureux. Il convient d'ajouter que Dézert n'avait aucune ambition. J'imagine que c'était la seule manière de goûter au délabrement propre aux dimanches. Le fait que des personnes dotées d'aspirations aient envahi notre monde nous a conduit à cette situation dans laquelle un dimanche se distingue à peine d'un jeudi.
Ce monde fermé des jours fériés nous apprenait la patience, nous permettait de maintenir une certaine frustration, et de respecter l'ennui. Arrivé un âge, nous prenions goût, par pur désespoir, au journal et à son supplément du dimanche. Trouver la presse et le pain, et puis tomber sur un bar ouvert, sans vie, rendait la journée vertigineuse. Tôt ou tard, nous finissions par être attirés par les rues désertes. Pas une âme dans la rue jusqu'à l'heure du déjeuner car il n'y avait, tout simplement, nul lieu où se réfugier. Ce qui ne nous empêchait pas de sortir. On ne badinait pas en ce temps-là avec les portes et les serrures. Nous étions seul dans ce désert aménagé, et nous tombions, parfois, sur un type comme nous, mais encore plus seul. Découvrir que tout était fermé autour de nous, nous renvoyait à une décadence qui n'était pas étrangère à la beauté, comme les maisons hors de prix, les livres reliés ou ces meubles abandonnés devant le container faute de pouvoir y entrer. Au cours d'un dimanche vraiment horrible, hostile, qui nous refusait tout ce dont nous avions besoin, nous étions tous capables d'accomplir les miracles les plus incroyables comme trier des affaires à la maison, lire un livre d'une traite, ou même se traîner jusqu'au vidéo-club dont la déliquescence est allée de pair avec le crépuscule des authentiques dimanches de merde.

Juan Tallón, Chronique "Restez bourrés",
El Progreso
, 20 février 2018, trad. maison

mercredi 27 avril 2016

Le flamenco de Paris



Il y avait toujours un de ses potes qui finissait à la maison. Enfant, j'avais l'impression que ça ne désemplissait jamais. Ils passaient pour l'apéro, venaient déjeuner, prendre un café, rarement dîner. Notre deux-pièces-cuisine était constamment enfumé et ma sœur, mon frère et moi tentions d'y échapper en nous réfugiant dans notre chambre commune ou dans la cour de l'immeuble. Les Javanais de mon père, tous dans le bâtiment, venaient d'Espagne, du Portugal, d'Italie, de Pologne, et d'ici, il y avait même un Chinois assez imposant, ancien catcheur, qu'on apercevait parfois dans des scènes de films campant un milieu populaire ou le milieu tout court. 

Miguel était le plus présent. Dans mon souvenir, El Maño (L'Aragonais) est le sosie de Lino Ventura, une bête. Sa femme portait le même prénom que ma mère, plutôt rare. Ils débarquaient très souvent le samedi matin. Après le café, les hommes filaient au bar du coin et les femmes commentaient les journaux du week-end, France dimanche ou Ici Paris, parfois Détective. Je ne sais plus quels jeux nous pouvions bien partager avec leurs filles plus jeunes que nous. Elles voulaient jouer à la maîtresse, mais c'était moi qui prenait d'autorité le rôle de l'instit pour ainsi me délecter des séances de fessées déculotées. Miguel et Flora habitaient à dix minutes de la maison, dans un quartier aujourd'hui gentrifié. Leur bicoque, située derrière le bar-tabac-tiercé tenait encore debout par une sorte de miracle. Elle fut rasée et ils devinrent les heureux premiers locataires d'un HLM de la cité de La Noue qui, à la fin des années 1960, constituait un pas de géant vers l'envié confort-standard de la classe ouvrière. Enfants, nous n'aimions pas trop nous y rendre. Ces grands ensembles n'avaient pas encore été filmés par Jean-Claude Brisseau mais nous éprouvions déjà cette froide sensation de désespoir étouffant. El Maño roulait en 404 et sur la vitre arrière, à côté de l'autocollant J'écoute Europe1, un mot me fascinait, Cabourg. Proust n'y était pour rien. La mer à laquelle Miguel emmenait sa famille l'été venu me faisait rêver. A cette époque, nos vacances se déroulaient immanquablement chez ma grand-mère paternelle, dans un faux deux-pièces d'un quartier populaire de Madrid, infesté d'énormes cucarrachas noires, la chambre étant simplement séparée de la salle à manger par un rideau d'un vert atroce. Je n'ai connu la plage que vers l'âge de dix ans, lorsque ma mère loua un autre deux-pièces dans la Manche à cinq ou six kilomètres de l'eau rendue capricieuse et décevante par les marées et le climat hostile.
Parmi les compagnons de la grappe de mon père, le fidèle Rafael était le parrain de ma sœur et le mari de la débridée Sévillane Manuela, dite Manoli. Contrairement aux autres Espagnols, rencontrés sur les chantiers parisiens, les bars de Belleville ou de la banlieue est, il me semble que Rafael et mon père s'étaient connus à Madrid. El Rafa et Manoli créchaient du côté d'Alfortville et nous squattions le dimanche leur deux-pièces-taudis-sur-Seine. L'expédition se faisait par le bus que nous allions chercher à Vincennes et que ma mère payait une fois sur deux, au risque d'une humiliation publique lorsque le gang des contrôleurs débarquait. 
El Rafa prétendait être le sosie d'Alan Ladd et sa femme avait un air de Dalida. La chanteuse italo-égyptienne était d'ailleurs le centre d'intérêt du fils de Manoli qui aimait tout particulièrement le moment où l'interprète de Bambino jouait avec ses longs cheveux péroxydés. L'autre créature télévisuelle de ces dimanches au bord de l'eau était la grosse boule effrayante de la série Le Prisonnier, remplacée bientôt par les bottes de cuir d'Emma Peel. El Rafa et mon père disparaissaient généralement pendant la préparation du couscous, de la choucroute ou des boulettes, sous prétexte de faire le tiercé. Et n'hésitaient pas à se faire parfois porter pâles de toute la journée. 10-5-2, éternelle combinaison de mon géniteur, jamais gagnante, ne l'occupait pas plus de trois minutes, le temps d'attente pour se faire poinçonner le ticket. Et d'autres réjouissances avaient lieu devant ou derrière le zinc. Un nom est associé à ces lieux car traînant régulièrement sur la langue fielleuse des femmes : La Mona, dont la signification en castillan est gueunon. C'était le prénom, ou le surnom, d'une tenancière de bistrot qui, selon ce que j'en comprenais, se livrait à d'autres activités censées satisfaire les hommes. Il m'était arrivé d'aller chercher mon père dans ce bistrot et je fus rassuré de constater que La Mona était une femme laide et vieille, vraiment inoffensive. Je sentais que la crainte qu'elle suscitait chez nos mères cachait peut-être autre chose, incapable alors d'imaginer que des filles travaillaient pour elle à l'étage. 
J'ai beaucoup cherché mon père dans cette banlieue. Une nuit, j'ai même été persuadé que je ne le reverrais plus jamais. Ma mère m'avait réveillé et entraîné par le dernier bus chez ces amis qui, comme nous, n'avaient pas le téléphone. El Rafa était absent et je nous revois parcourant les bistrots encore ouverts, et nous immobilisant sur un pont après la terrible découverte d'une voiture flottant sur le fleuve. Mon père n'a jamais eu son permis. Et, en dehors de Miguel, aucun de ses amis ne possédait de voiture. C'est ce que j'essayais de faire comprendre à ma mère en pleurs inconsolables. 
El polonés correspondait bien à l'image simpliste que l'on peut se faire d'un immigré polonais, célibataire catholique endurci au pastis et aux alcools blancs. Ma mère lui trouvait une certaine élégance et sa disparition soudaine entretint longtemps son mythe. Da Cunha, lui, louait un studio du côté du marché de Montreuil. Portugais, il se disait Galicien pour être accepté dans la bande des espingoins et, certainement à cause de ces petits arrangements avec la réalité, n'avait droit à aucun sobriquet. Nous lui avions rendu visite après son improbable accident sur un chantier. Mon père, apparement ivre, avait laissé tomber un marteau qui atterrit quelques étages de l'échaffaudage plus bas, sur le nez du pseudo-gallego. Ma mère, qui entretenait de bons rapports avec la culpabilité, avait insisté auprès de mon père pour ce détour du dimanche matin. Pour moi, il ne faisait aucun doute, le nez fracturé avait été le prix à payer pour une bagarre avec mon père. 
Celui qui frappait fort, c'était Castellanos. Je n'ai vraiment connu cet homme doux qu'au sortir de l'adolescence et peu avant sa mort. Cet ancien boxeur était revenu dans le clan sur le tard. En avait-il été exclu en raison de son âge plus avancé, de sa sobriété, ou de son adresse du côté de Jussieu où sa femme tenait une loge de gardienne ? Et qu'est devenu cet autre époux de gardienne, Chevalier ? Ce titi parisien exaspérait ma mère et nous amusait mon père et nous par sa sempiternelle sentence : « Ça qui compte, c'est les acomptes ! »
En classe de première, je crois, j'ai eu pour camarade Gentiane, la fille d'Antonio El Largo (Le grand). J'avais eu la bonne idée de me fracturer la cheville en jouant au foot dans la cour du lycée et la brave Gentiane, qui savait vaguement que nos pères avaient été amis mais s'étaient perdus de vue en raison des accointances communistes de son géniteur, avait eu pitié de moi et portait gentiment mon sac jusqu'à la maison me laissant fort mal m'escrimer avec mes béquilles. J'appris bien plus tard que ce que je prenais bêtement pour une bonté idéologique était clairement, aux yeux de tous mes camarades de classe, une tentative désespérée de mieux me connaître. J'ai le souvenir assez précis de l'enterrement de son père et de la froideur qu'elle montra alors à mon égard. Enterrés aussi El Rafa, quelques mois après mon père, vers 1993, Castellanos un peu avant, El polonés, Chevalier, et les autres que j'oublie ou dont le souvenir est désormais trop flou, tous partis les poumons malades des trop fréquentées salles de café enfumées mais aussi exposés aux produits et matériaux toxiques respirés à longueur d'année sur les chantiers.
Il m'arrive aujourd'hui, lorsque je vais acheter du bois de chauffage à Maisons-Alfort, de passer le cœur serré devant Le Petit Caporal, l'un de ces cafés où mon père et ses Javanais avaient leurs habitudes. Il abrite encore un hôtel et, si je ne me trompe pas, une certaine Mona y exerçait autrefois...