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samedi 16 novembre 2024

Laisser filer le temps

 

Vsevolod Tarasevich

 

 

J’aime les villes, leurs places,
leurs artères, leurs coins de rues,
m’asseoir en terrasse
un café
posé devant moi
et laisser filer le temps
sans rien faire, sans presse,
le regard s'attardant ici ou là,
puis aller dans une librairie et fouiller
un peu dans les rayons,
et s’il y a un fleuve, le traverser
et répéter la même opération sur l’autre berge.
J’aime être seul parmi les gens,
n’être personne, n’avoir nulle part où aller,
et pouvoir aller n’importe où.
J’aime quand je me penche pour la première fois
sur le miroir de la salle de bains de l’hôtel,
ce moment de suspens,
quand, tout juste arrivé,
j’ignore si je vais voir apparaître mon visage
ou celui du client précédant, encore présent
dans la mémoire du mercure.
J’aime les parcs et les fleuves
urbains, me promener, à leur côté,
particulièrement à l’automne.
J’aime les villes, oui : marcher,
observer, vivre, tomber amoureux
de cette femme en robe rouge…

      Karmelo C. Iribarren, Las luces interiores,
trad.maison


vendredi 5 mai 2023

A la sauvette

Bert Hardy

 

 

C'était une nuit merveilleuse dans l'ancien quartier espagnol
à deux pas du meublé qu'occupaient mes parents à ma naissance –
Oui, Escudero, Belleville avait beaucoup changé.
C'était un hiver d'avant les téléphones dans la poche,
les algorithmes rimant nos amours,

l'intelligence artificielle anticipant nos pensées,
la reconnaissance faciale inspectant nos mouvements
et les seins en Silicon Valley…
Elle attendait au fond du bistrot, les yeux perdus dans un magazine féminin, certainement quelqu'un qui n'arrivait pas
quand au comptoir, je ne voyais rien, comme dans une chanson
de Joe Dassin,
embourbé dans les idées des autres, mots de nouvelles pages.
Ma seule attente était d'échapper à l'enfer où vivaient
toutes sortes d'hommes irrités et capricieux,
dérober à chacun de mes passages dans cette grande enseigne
de la culture de masse du ventre de Paris,

un ou deux bouquins au hasard,
les boire le soir dans un bar.

Fragile petite brune à peine sortie de l'adolescence,
mon innocente Nastienka espérait un premier chagrin d'amour comme on espère la révolution.
Six bières tièdes, quatre vodkas, deux vins chauds, une nouvelle russe et trois aphorismes franco-roumains durant,
elle a accordé quelques notes de sourire sans même penser à s'éclipser au sous-sol
histoire de solidifier son drame en cours,
tandis que je pérorais sans fin,
oubliant n'avoir rien avalé depuis le matin,
songeant que je n'avais partagé le lit d'une telle insolence depuis des siècles.
Elle était en manque de justice et de liberté,
exécrait ce monde qu'elle sentait basculer toujours un peu plus dans l'ignomie,
me contait sa peur des hommes,
moi, celle de l'inconnue,
et plus je me collais à elle sur la vieille banquette en skai rouge défoncée,
plus elle riait de
mon allure caricaturale et perdue – éperdue ?, je n'ai pas bien entendu – d'artiste de la faim.
La tentation était grande pour nous deux de ne plus jamais dormir,
d'enfin passer à autre chose,

comme on écrit sur papier glacé entre deux publicités.
Le patron feignait de ne pas nous mettre à la porte lorsqu'elle m'a supplié à l'oreille de la raccompagner chez elle,
en grande banlieue.
Nous avons marché ivres main dans la main le long du fleuve gelé
désert à minuit en ces temps-là,
le printemps et le grand soir attendront,  s'emmitouflait-elle encore à l'autre bout de la ville,
m'offrant un dernier regard de fougue et de feu,
tout comme l'amour, pensais-je, en la voyant disparaître seule dans un taxi au cœur de notre nuit blanche.

Ce matin, trente ans plus tard,
j'ai craché à la sauvette
sur ce trottoir
où nous nous sommes soûls tenus la main,
parmi nos enfants zombifiés dans l'isoloir à codes barres,
connectés tatoués vidéo-surveillés
à mobilité douce et aux rêves monétisés,
aucun parfum de souffre ne faisait renaître la flamme,
aucun éclat de rire ne consolait tristesse.

 

 charles brun, love souvenirs flous d'un vieux con, tome III

 

 



dimanche 5 mars 2023

Un peu de chaleur humaine


Robert Frank


Ah, Coltrane, ce son... Vous connaissez, bien sûr...  Mais non !, qu'est-ce que je raconte ?, Davis, Miles Davis, trompette et pas saxo, c'est Miles Davis, rien à voir. Enfin, pas vraiment. L'un a joué pour l'autre. Allez savoir dans quel ordre, je veux dire qui pour qui... Vous voyez ? Ah la musique, je n'en écoute plus vraiment aujourd'hui. Dire qu'avant... J'ai eu mes périodes. Vers 20 ans, je n'écoutais que du jazz. Puis, un peu après, j'ai eu ma période blues, plus roots, vous voyez. Et je ne sais pourquoi, un désir de pureté, quelque chose dans cet esprit, vers 30 ans, je suis tombé dans le classique. Enfin, surtout le baroque, Bach, le dieu. Enfin, Dieu doit beaucoup à Bach comme disait Nietzsche, je crois. Non lui, il a dit que dieu était mort, peu importe, ce qui importe, c'est que c'est vrai... Ah, la musique… Le rock, la pop, ne m'ont jamais beaucoup intéressé. Même si c'est ancré dans ma jeunesse. Je ne sais pas. Dès que j'entends une guitare électrique, mes poils se hérisssent. Vous comprenez ? Je ne supporte pas. Maintenant, c'est fini tout ça. Je ne pouvais pas vivre sans musique et aujourd'hui, finito, terminato. Nous sommes tombés dans un autre monde, plus lisse, liquide même, plus flou. Vous avez remarqué ?, aujourd'hui, on vous vend des ordinateurs qui ne sont plus équipés de lecteur CD ou DVD — le cinéma, c'est pareil, la chute est moins brutale mais elle est irrémédiable... La dématérialisation. On nous pousse vers les plateformes, les formes plates. Vous avez remarqué ? Oui, la musique a beaucoup compté pour moi. Je n'y ai jamais compris grand-chose, cela dit. Mais je ne pouvais pas m'en passer. Les femmes, c'est pareil. J'en ai connu quelques unes. Et je n'y comprenais rien, je peux l'avouer. C'est pas faute d'avoir essayé. J'ai goûté à tout. Ça, on ne peut pas dire le contraire... Les belles, les moches, des jeunes, des sur le retour, les vamps comme on disait à une époque, les femmes fatales si vous préférez, les étrangères, ah, les Nordiques, les Africaines aussi, je voyageais beaucoup grâce à mon boulot, les filles de l'est, froides mais excitantes comme peu savent l'être, les Espagnoles, fougueuses, les Italiennes, sensuelles et pulpeuses, les femmes très classe, des zonardes, des punkettes, des toxicos aussi parfois, des alcoolos, j'en passe... J'étais assez beau je crois, rien à voir avec aujourd'hui, tel que vous me voyez là, à plus de 60 balais, c'est difficile à imaginer, le succès que j'avais, je n'ai jamais été marié, ou même à la colle comme on disait de mon temps, mon secret je crois était d'être ouvert, disponible, en mouvement permanent... Vous prenez quoi ? Vous m'êtes sympathique, je vous invite. Bientôt, boire un coup, ce sera réservé à une élite, profitons tant que c'est possible... Ah, les femmes, c'est vrai, je ne les ai jamais comprises. Trop tard : aujourd'hui, tout déglingué de partout, ça tombe, ça pend, c'est plus pareil. J'ai donné. Les femmes ne m'intéressent plus. Et elles ne s'intéressent plus à moi. Evidemment, ça me manque un peu, me réveiller au côté d'un corps étranger, un peu de chaleur humaine… Vous voyez ? Aujourd'hui, tous ces gens fixés à leurs écrans, dans le métro, dans les cafés même, je ne vois que des zombis autour de moi… Un peu de simplicité, de disponibilité pour l'autre, c'est trop demander ? J'en suis à me demander, rapprochez-vous, je vais pas le gueuler devant tout le monde, les hommes, pourquoi pas après tout ? Histoire de ne pas mourir idiot. Faut rester ouvert, comme je l'ai toujours fait. Vivre avec son temps, sinon, c'est la mort. Mais pas une grande folle, ça, je pourrais pas, non, un mec, un vrai, genre viril, comme moi, comme vous... Vous voyez ?… Vous n'êtes pas homophobe, dites ? Qu'est-ce qu'il y a ? Comment ça, vous avez rendez-vous ? Là, tout de suite ? Non, mais je disais ça comme ça, je ne pensais pas spécialement à vous, attendez, quoi !. Allez, oui, c'est ça, casse-toi connard ! Et surtout, pas même un merci, pour le verre... Pédale, va ! Décidément, les hommes non plus, je ne les comprends pas...





lundi 26 décembre 2022

Vous prenez quoi ?

Lorna Simpson

 

Depuis toujours, foncièrement inadapté à cette époque inqualifiable, résigné, je me définissais comme un être du passé. Eh bien, figurez-vous qu'aujourd'hui, je suis persuadé d'être un homme de demain…
Vous prenez quoi ?

 

charles brun, à propos de la fin du monde

vendredi 23 décembre 2022

Songs for lovers

Pierre-Jean Amar

 

les mots m'échappent
se ruent contre la
boîte cranienne
comme un dernier effort
pour rester en mémoire
je fouille
les convoque noir sur blanc
aux premières heures
du jour
imprégnées de bistouille
je faux déposer le bilan
peu d'espoir de retenir
le nom de l'auteur
le titre sur la couverture

everything happens
to me
j'entends déjà
chialer en sourdine
la trompette de chesney henry baker
chez ma jeune voisine
l'homme de l'oklahoma
plays and sings for lovers
m'a-t-elle confessé un jour
avant de décaniller l'escalier
à l'image
en noir et blanc
de son idole
la fenêtre du Prins Hendrik

ne rien attendre.


charles brun, en sourdine

 


samedi 12 octobre 2019

Mémoires de l'exil


Il y a en eux un peu de ce que je détectais chez mon père, et ses amis. Cet air faussement détaché, nonchalant mais ironique, leur appréhension des choses d'un œil désabusé, amusé. Et la place des hommes, celle des femmes. Quitte à imiter la caricature, mi-cabotins. Gabi et Jojo se sont connus à la fac et immédiatement reconnus. Fils de républicains espagnols, ils couraient tous deux après la même fille.
J'oublie les détails de leur histoire, commune et solitaire. Elle est trop riche pour une cervelle aussi défaillante que la mienne. Je ne me suis jamais rêvé en romancier. Je note pour ne pas tout oublier, comme j'ai oublié les histoires de mon père ou de ma mère.
Ma fille aînée m'a confié à la rentrée le sujet de son mémoire de master, l'exil espagnol, la transmission de sa mémoire. L'exemple de deux familles, l'une soumise à l'exil politique, l'autre poussée par des raisons économiques. Comment ça se raconte ? Elle m'a fait lire un texte maladroit de présentation, stupidement j'avais les larmes aux yeux. Elle a déjà commencé à s'entretenir avec sa grand-mère. Je lui ai simplement souhaité bonne chance, espérant sincèrement qu'elle saura soutirer d'elle bien plus d'éléments, de souvenirs, de secrets que ce que j'ai pu obtenir. Elle m'a fait part l'autre jour de choses que j'ignorais, ou avais oubliées.
Je me rappelle mai 1968. Je ne saisissais évidemment rien à ce qui se passait, n'en percevais que quelques bribes à la radio ou dans les paroles angoissées de ma mère, qui ne comprenait pas plus que moi. Avions-nous la télévision ? Je ne crois pas. Mon plus vieux souvenir télévisuel se situe l'année suivante, l'attente de l'alunissage en direct et noir et blanc dans notre petit deux pièces. J'avais eu le droit de somnoler dans le lit de mes parents — en compagnie de ma sœur ? L'ensemble des médias a commémoré l'événement cette année. Mais je n'ai rien lu, rien revu. Je garde l'image nocturne dans le lit-armoire, réveillé par ma mère il me semble, puis reconduit dans la chambre une fois la diffusion terminée. J'avais vu. Les images instables, tremblantes, le son haché. Le lendemain, nous partions pour Madrid et je devais garder des forces pour un voyage long et certainement éprouvant.
Mais 68, je n'en garde aucune image. Un sentiment peut-être, également tremblotant bien qu'exagéré, la peur. Vieille compagne. Tant que mon père n'était pas rentré du boulot, ou du bistrot, ma mère angoissait. Et nous transmettait sans prendre garde ses errances. S'imaginait-elle que la police parisienne zigouillait encore les ouvriers immigrés en les balançant à la Seine comme en octobre 61 ou comme au métro Charonne quelque temps plus tard ? Pensait-elle que les grévistes, les « révolutionnaires » en général, étaient tous des illuminés qui pouvaient s'en prendre à la vie de son mari comme d'autres, dans son enfance au village, peu après la Guerre civile, avaient joué avec la sienne et celle de sa mère ? Ou pensait-elle que son mari avait, comme son meilleur pote, une maîtresse cachée dans une autre banlieue ? En mai 68, notre excitation d'enfants, la seule dont je me souvienne, ce fut le 10, jour des 40 ans de mon père. Nous étions persuadés qu'il rentrerait ce soir-là fleuri d'une barbe poivre et sel, voire blanche. Ce chiffre de 40 était pour nous synonyme d'une porte d'entrée pour la vieillesse. Nous
l'imaginions même arriver muni d'une canne, l'avons attendu longtemps et fini par dîner sans lui — encore une fois. Son insupportable retard ne pouvait s'expliquer que par une difficulté nouvelle à se déplacer. Mais à son apparition, nous découvrîmes déçus que le visage de mon père n'arborait pas plus de poil qu'à l'accoutumée et qu'il marchait plus ou moins bien. La seule marque de son nouvel âge était cette plaie au-dessus de l'œil, ramassée à la volée après une tournée d'anniversaire trop arrosée et une rencontre fortuite avec un Français de comptoir qui ne supportait pas les élans d'étrangers trop expansifs.
Pour Gabi, mai 68, c'est l'année du bac et le début des études supérieures. Les Beaux-arts tant rêvés. Mais lorsqu'il se pointe devant la prestigieuse maison, il trouve porte close. L'école est occupée par d'irréductibles gauchistes, les inscriptions reportées après la révolution, si tant est que les écoles y survivent. Encore hagard, partagé entre sa désillusion et la sympathie que, fils d'un communiste contraint à l'exil, il porte à un « mouvement libérateur », Gabi croise rue Bonaparte une jeune blonde du Nord fine et élancée malgré sa taille moyenne et décide de discrètement la suivre. C'est jour d'inscription pour elle aussi. Direction Odéon. Il ne la lâche ni du regard ni du pas qu'elle a vif et déterminé. Et se retrouve dans la file d'attente d'une des rares universités non agitée. S'il y avait une chance d'approcher d'un peu plus près cette jolie fille dont il connaissait désormais par cœur le dos et les mollets, qu'à cela ne tienne, oubliés les Beaux-arts, Gabi ferait médecine ! Sa cour a duré trois ans. Leur cour, à vrai dire. Car ils étaient trois autour de Muriel. Gabi, Jojo et un autre compère dont j'ai oublié le nom. S'agissait-il de leur ami cardiologue, qu'il m'arrive de croiser ? Muriel avait déjà plus ou moins éliminé Jojo de la course. Un beau séducteur, mais trop sensible lors des séances de dissection en petit groupe, un divertissement qui ravissait la belle blonde. Jojo était alors capable, en proie à de terribles angoisses, de disparaître des semaines entières, qu'il passait enfermé dans sa chambre, sous les couvertures.
La native des Flandres, fille d'architecte, était le seul membre du groupe à posséder sa petite auto. Et les trois hommes se battaient pour occuper la place du mort. Muriel profita un jour, trois ans plus tard donc, d'un de ces voyages en voiture pour leur avouer pour qui son cœur éprouvait les plus grands transports. Les trois amis avalèrent en silence leur salive et avec un terrifiant soulagement ce jeu légèrement pervers, une scène de film qu'aurait pu écrire le regretté Steve Tesich. Celui pour qui je suis prête à me donner ne porte pas de lunettes, dit-elle… Et le piteux bigleux descendit au premier feu rouge. Il n'est pas du signe du verseau… Et Jojo claqua la bise à Gabi, le félicitant entre les dents. Les amoureux enfin seuls au monde échangèrent ce jour-là leur premier baiser. Et ils eurent beaucoup d'enfants. Cinq exactement, dont deux fois des jumeaux, convient-il de préciser.
Les trois amis deviendront tous médecins. En bon militant, Gabi a fait l'essentiel de sa carrière dans la médecine du travail. Il est aujourd'hui retiré des affaires, bien qu'il participe une fois par mois à une sorte de labo de réflexion et d'analyse en compagnie d'anciens collègues. A près de 70 piges, Jojo ne veut pas entendre parler de fin de carrière. Il exerce toujours dans son cabinet des Batignolles, enquille les heures de présence, davantage passées à discuter sans fin politique ou football avec de patients patients. S'arrêter ? Jojo retomberait en jeunesse, et passerait ses journées au lit, volets fermés. Plutôt crever au travail. Muriel se félicite d'avoir choisi Gabi, elle nous l'a souvent confié. Jojo, qu'elle appréciait aussi beaucoup, lui aurait réservé une vie plus mouvementée. Il n'a pourtant pas ménagé ses efforts, Jojo. Marié, il a même entrepris une analyse pour tenter de maîtriser démons et angoisses. Mais il a fini par s'allonger avec sa thérapeute, qui a quitté son compagnon, avant de larguer Jojo dont elle ne supportait pas l'omniprésence de sa fille… Lui aussi a eu beaucoup d'enfants, les uns avoués, les autres tus.
Mon père n'a eu que trois enfants. A ma connaissance. Il ne s'est pas tué au travail, mais le travail, les produits toxiques auxquels il fut exposé, l'ont tué. Et la cigarette. Et l'alcool. Il a été mis au tapis à un mois d'une retraite qui s'annonçait précaire. Il n'a jamais utilisé de canne.

mardi 27 août 2019

Rome ville ouverte

Anna K.

– Ça n'est pas trop déprimant ?
– Pas trop.
– Un sacré pavé. Tu as du courage. Moi, je ne pourrais pas.
– Personne ne te le demandera, rassure-toi. Moi-même, j'ai tourné autour durant des mois. Je suis toujours intimidé par les pavés, comme tu dis…
– Je me demandais…
– …Du coup, tu t'es dit Je vais le lui demander ?
– Quoi donc ?
– Ce que tu te demandais…
– Je vois…
– Alors ?
– Y a-t-il un livre qui a changé ta vie ?
– Effectivement, c'est ce que je redoutais…
– C'est-à-dire ?
– Je redoutais que ce que tu t'apprêtais à me demander n'aurait jamais dû m'être demandé…
– Ok, mais tu vois ce que je veux dire…
– Ecoute, je comprends ta question. Mais ça ressemble à une question de journaliste de magazine féminin. Ou d'émission littéraire de France 3. Tu sais, c'est le genre de question que pourrait poser ce type insupportable de mièvrerie et de bêtise, de fausses connaissances et de retoutable pouvoir de nuisance qui présente la dernière émission littéraire du paysage télévisuel en phase terminale.
– La Grande librairie ?
– Je ne sais pas, je n'ai pas la télé depuis des années… Je n'ai jamais vu cette émission. Simplement des extraits sur internet et un truc sur Roth où le présentateur, la speakerine comme dirait Godard, se mettait sans cesse en avant… Aucun intérêt. Mais pour répondre à ta question, les livres ne changent pas la vie. Point.
– Je vais formuler autrement.
– Est-ce bien nécessaire ?
– Il y a bien un livre, ou des livres qui t'ont marqué, qui t'ont influencé…
– Bien sûr. Mais je le répète : un livre ne change pas une vie. Je ne peux parler que pour moi bien entendu, je ne sais pas comment font les autres et je m'en fous... J'affirme qu'aucun livre n'a changé ma vie. Ma vie a toujours été et sera toujours merdique, quelles que soient mes lectures, espérer ou penser le contraire, c'est…
– …OK, OK. Est-ce que, par exemple, il t'est arrivé de rencontrer quelqu'un grâce à un livre ? Une femme, je veux dire…
– Tu en as beaucoup, des questions de ce genre ?
– Toi qui a toujours un livre dans la poche ou dans ton sac, ça ne t'est jamais arrivé ?
– Tu me sidères.
– T'es dans un café, tu lis ton bouquin et une femme t'aborde pour te parler de ta lecture… C'est simple, non ?
– Trop simple.
– Remarque, avec ta gueule de dépressif et ton genre de lectures, j'imagine qu'aucune femme n'a jamais osé t'aborder…
– Voilà enfin des propos sensés.
– Tu en reprends une ?
– Non, c'est trop sucré, ces machins…
– Ça te gêne si je reprends une bière ?
– Non, ne t'inquiète pas, j'ai déjà assisté à ce genre de spectacle.
– Imagine. T'es là, dans ce café, assis à une table avec Les Cahiers de Cioran ou avec ton Journal de Werth, ou le bouquin que tu trimbalais la semaine dernière, Perros, c'est ça ?, et une fille en face se pâme, se met soudain à rêver et fantasmer sur ce que votre liaison pourrait donner…
– Une liaison décevante et ennuyeuse, comme toute relation humaine. Mais on pourrait passer de bons moments au lit, à lire quelques anathèmes du génie des Carpates ou les considérations sur Laval…
– Laval, en Mayenne ou Laval, au Canada ?
– Laval à Vichy ! Peu importe, cette scène que tu décris n'arrivera jamais qu'il s'agisse de Laval en Mayenne, au Canada ou à Vichy…
– Détrompe-toi. En ce moment-même, à Rome a lieu un festival intitulé… attends…
– Tu ne peux pas m'exposer tes propos sans les faire certifier par ton téléphone dit intelligent ?
– Je veux retrouver l'info parce que je ne me souviens pas du nom exact du festival…
– C'est vrai, notre mémoire aujourd'hui, c'est nos machines qui s'en chargent…
– Voilà : Controfestival Speed Date. En ce moment-même, ce soir, des hommes et des femmes, dans les jardins du Château Saint-Ange à Rome, cherchent l'âme sœur un livre à la main…
– Qu'est-ce que tu racontes ?
– C'est un festival organisé par la jeune génération d'écrivains italiens…
– Range ton appareil, c'est obscène. Je ne peux supporter le langage journalistique…
– Le principe est simple : tu as aimé un livre, qui n'a donc pas changé ta vie, mais tu peux en parler devant tout le monde, sur scène, et lorsque tu reviens parmi les célibataires qui viennent de t'écouter, une femme s'approche de toi et te demande si elle peut t'emprunter le livre…
– Jamais je ne prêterais un livre que j'aime à une inconnue. Déjà à des amis…
– Enfin, tu vois le principe.
– Oui, mais tu peux avoir aimé un livre et ne pas savoir ou ne pas avoir envie de t'exprimer en public.
– C'est possible. Les organisateurs te voient arriver avec ton livre et te conseillent, t'orientent vers la personne qu'il te faut. C'est plus efficace que les algorithmes. Leur slogan, c'est « Dostoïevskienne cherche Tolstoïen pour passer des nuits blanches ».
– Quelle saloperie ! Je n'ai aucune envie de rencontrer une femme ayant les mêmes goûts que moi. Je préfère de loin une joueuse de tennis ou une danseuse… Fais voir ton truc !
– Tu vois ? Ça t'intéresse…
– Non, je veux voir jusqu'où peut aller la connerie de nos contemporains…
– « Une bibliothèque en dit long sur notre personnalité. C’est une sorte de miroir profond de l’âme »…
– Tu parles d'un miroir. Si tu voyais comment sont rangés mes bouquins ! Il y en a dans toutes les pièces, par terre, sur mon bureau, la table, les étagères, couchés, debout, en tas…
– C'est le reflet de ton âme. Perdue…
– Possible. Je ne pourrais donc trouver qu'une femme illuminée, aussi névrosée que mézigue, sinistre à pleurer… Âme sœur, mon cul !
– Tu es trop négatif !
– Je ne suis pas animateur télé ! Attends voir. « Je t’ai vu hier au bal. Tu ressemblais à un prince russe. Je t’attendrai à la gare. Anna K. »
– C'est drôle, non ?
– C'est mortel. Mortellement drôle. Ça me donne envie de balancer tous mes livres et d'aller me réfugier au fond d'une grotte où je passerais des années sans le moindre contact avec mes semblables…
– Tu dis ça mais si, à ma place, en ce moment, se trouvait une belle jeune femme, une joueuse de tennis justement, qui aurait craqué pour toi parce qu'elle t'a vu lire Léon Werth, tu oublierais ta grotte et ton rôle de yéti mal léché…
– Quelle heure est-il ?
– 23 heures bientôt… Qu'est-ce que tu fais ?
– Si je fais vite, j'ai le temps de repasser chez moi, prendre mon exemplaire de La tentation d'exister et choper un vol pour Rome ! Ciao bello !

samedi 13 juillet 2019

Pour ne jamais l'oublier


les yeux trouillés à l'insomnie
larmes trop aiguisées par le combat
fenêtre ouverte sur la rue pour nos chats
je coupe les mots avec le café
le jour se lève sur la France
un siècle qui nous semble bien plus court
au fameux cimetière de nos amours
moi aussi je connais la danse 
le sourire des filles ne me fait plus rien 
depuis qu'il n'y a plus d'étoiles dans le ciel
mais ces notes entêtantes de piano
mais cette femme 
aux cheveux déjà blancs
avance son téléphone offert à tous
comme le font les adolescents
sous la fenêtre une ombre lumineuse
elle chante à tue-tête
plus belle que ces filles aux lèvres pulpeuses
A nos amours
à peine tombée des bras de son amant
pleure-t-elle les hommes perdus
ailleurs nous sommes déjà vus
je chante avec elle 
parce que vieux et fou
je sais qu'un jour 
moi aussi je l'aimerai 
et la quitterai
pour ne jamais l'oublier

Charles Brun, Je sais plus dans quoi





samedi 4 mai 2019

Toutes ces conneries

Gilles D'Elia


Oui, je continue à écrire. Cette sorte de journal. J'ai bien avancé. Mais c'est trop trash, personne ne lira ça. Comme je te disais, je prends un sujet, un thème, je passe à autre chose, puis, je reviens sur le texte d'avant, ou de la semaine dernière, et je développe, je déroule la pelote. Et ça me fait du bien. C'est un type de mon âge, qui se sépare, qui écrit, qui donne son sentiment sur le monde dans lequel il vit, sur la politique, bien que ce soit assez écoeurant en ce moment... Ce matin, j'ai fait le portrait d'une femme, un peu dingue, dans le genre elle ne serait pas ceci, ni cela, elle ne s'intéresserait pas à ceci ou à cela, elle ne tomberait pas là-dedans, etc. Une femme qui n'existe pas. Je ne sais pas si je garderai, mais ça m'a amusé de le faire, ne me demande pas pourquoi. Je l'ai écrit d'un trait, entre deux conneries dont il faut que je m'occupe. J'essaie de me débarrasser de pas mal de choses, des trucs inutiles qu'on stocke au fil du temps, je passe par le bon coin ou par des associations. Franchement, le bon coin, je ne comprends pas, ça me fatigue, je reçois des appels de gens qui essaient de négocier avant même d'avoir vu ce que je vends, que je mets pourtant au plus bas prix, je rends service, je ne cherche pas à faire du fric, je dois vider une maison, c'est tout. Je vais me retouver dans une chambre de bonne, je ne garderai rien. Les gens m'emmerdent, me disent qu'ils rappellent le soir, mais le soir, plus de nouvelles, me disent qu'ils passent mais ne viennent pas. Ils n'ont rien d'autre à faire de leur vie que de la passer sur le bon coin ? J'imagine que ça les fait triper, tous ces produits accessibles parce que pas chers, ils peuvent rêver à bon compte. Comme avec le porno. Tu passes d'une blonde à une brune, d'une jeune à une MILF, d'une fille à gros seins à une sodomie, d'une spécialité à une autre, l'infini des possibles, tu n'en sors jamais. Le bon coin, c'est pareil. Les gens vivent par procuration, sans avoir à sortir de chez eux. L'autre jour, un type est passé pour un vélo, il était réceptionniste dans un hôtel de seconde zone à Bondy, je voyais qu'il ne roulait pas sur l'or, mais il l'a acheté au prix affiché, sans chercher à négocier, et je lui ai filé pour ses gosses un carton plein de bouquins qui appartenaient à mes filles, de très bons livres, des cadeaux d'anniversaires, de belles éditions de classiques pour la jeunesse, à peine ouvertes, j'ai senti le mec reconnaissant, je ne sais pas s'il les filera à ses gosses, ou s'il les revendra sur le bon coin, qu'il fasse ce qu'il veut, si ça rend service, je n'ai pas perdu mon temps, mais le plus souvent, je m'emmerde avec des cons. L'autre jour, un autre m'appelle, il est intéressé par une paire de sneakers, neuves, jamais portées, un cadeau qu'on nous avait filé au journal, cosignées par Vuitton et Nike, une connerie qui doit valoir plus de 200 boules, je les avais mises à 20 euros, et le type me dit qu'il habite à Aulnay, je réponds C'est bien, c'est pas loin, mais plus de nouvelles après, il pensait quoi, que j'allais les lui envoyer par colis, les lui apporter chez lui, lui filer les baskets parce qu'il habite dans une cité à Aulnay ? Les gens rêvent comme ça, fantasment devant leur écran, mais au moment de passer à l'acte, ils n'en voient plus la nécessité, n'en ont pas les moyens... Pareil pour les livres, j'en ai plus de 600, je ne vais rien garder, je m'en fous, j'en ai laissé quelques uns à ma femme, si je veux les retrouver un jour, je sais où ils sont, mais ça n'a aucune valeur, on me les reprend chez Gibert 20 centimes pièce, les DVD pareil, j'ai pourtant de belles éditions de films comme Le Roi et l'Oiseau, des coffrets collector, mes filles les ont vus et revus, elles n'en ont plus rien à faire, 20 centimes, ça n'a aucune valeur… Je ne sais pas si j'arriverais à tout placer. Ou alors, je vais être obligé de louer un box, un garde-meuble, je ne sais pas. Ma femme, elle est en dehors de ça, elle ne comprend pas, elle est partie et n'a pas eu à se farcir toutes ces emmerdes. Elle aime son appartament, sa nouvelle vie, elle est heureuse. Mais les filles m'ont dit l'autre jour Maman, elle est toujours amoureuse de toi. Je sais, ce n'est pas pour me vanter, mais elle va avoir du mal à trouver un mec comme moi, j'avais tout de même placé la barre assez haut. Je lui ai dit Il faut que tu trouves quelqu'un, tu ne vas pas rester seule, tu es encore jeune, on a cinq ans de différence, et elle se fait draguer régulièrement, par des lourdaux malheureusement, je t'ai dit qu'elle a monté un prix littéraire à la fac ?, elle est allée la semaine dernière voir un ancien conseiller de Mitterrand à qui elle demandait une aide financière pour son prix, je ne sais plus son nom, un type genre DSK, un vieux queutard, qui l'a reçue dans son bureau, tout seul, elle a réchappé de justesse, et sa subvention, elle ne la verra jamais. Le proprio de son appartement, pareil, un connard, tout l'immeuble lui appartient, il l'avait emmerdée lors de son emménagement, l'obligeant à tout passer avec un monte-charge par la fenêtre parce qu'il ne voulait pas qu'on abîme son allée, tu te rends compte, le type de connard ?, qui croit-il impressionner avec son capital, sa prétendue réussite ? Par sms, il l'a lourdement draguée, tu penses une belle femme seule avec deux gosses, ils devaient régler un truc à propos du chauffe-eau ou je ne sais quoi, elle lui demande pour conclure le message Tout est bon, je ne vous dois plus rien ? Et le mec répond Si, de l'espoir... Mais il se prend pour qui, ce con ? Je sais que ma femme, même si elle aime les belles choses, ne se laisse pas impressionner par l'esbrouffe, les détenteurs de patrimoine, on n'est pas resté 20 ans ensemble par hasard, j'imagine qu'avec d'autres ça marche, surtout aujourd'hui où le culte du fric a créé toute une catégorie de personnes pour qui réussir sa vie, c'est être plein aux as, quitte à écraser les autres, mais pour moi, ce n'est pas très balaise, ce genre de vie... Je sais que lorsque je serai seul dans ma chambre de bonne, je vais déguster, ma vie actuelle depuis la séparation, ce n'est pas terrible, c'est même assez dangereux, je ne vois personne, ne parle à personne. Le matin, je me lève, en une demi-heure, j'ai pris mon café, je suis douché et je me colle à l'ordinateur, le midi, je vais prendre un sandwich à la boulangerie, la première fois que je parle à quelqu'un, la boulangère, le soir, je fais mes nouilles, j'en ai un placard rempli, je bouffe en jetant un oeil sur Twitter, et en écoutant ces cons de France info, et après le dîner, je me remets à écrire... Quand je serai seul à Paris, j'écrirai mais il faudra que je sorte un peu, que je me force à plus de sociabilité, je m'engagerai dans une association venant en aide aux migrants, ou aux restos du cœur, et puis faudra que je me trouve un lieu dans lequel revenir régulièrement, un café, parce que je sais que je vais rencontrer une femme, que c'est comme ça que ça marche, sinon tu n'as aucune chance dans une ville comme Paris, pas question pour moi de passer par les applications ou les sites de rencontre, ça ne m'intéresse pas, j'avais commencé à faire mon profil et celui de la personne recherchée, autant te dire que c'est impossible à trouver : belle, intelligente, sensible, aimant la lecture, l'art contemporain, l'échange intellectuel, c'est tout ce qui m'intéresse maintenant, je viens de passer 20 ans avec une femme, je ne me vois pas faire l'amour avec une autre, le contact avec un autre corps, je pense que ça me dégoûterait, ça reviendra peut-être, je n'en sais rien, bref, j'avais fini le profil, ça prend un temps fou, et là, je me suis aperçu qu'il fallait raquer, hors de question que je paie pour trouver une femme, je n'ai jamais payé une prostituée non plus, j'estime que je n'ai pas besoin de payer pour baiser, ou pour avoir le droit de rencontrer quelqu'un, je suis encore pas mal, je sais que ma méthode est la bonne, je trouve un café cool, je prends une bière, et j'y passe quelques heures à bouquiner tous les jours. C'est comme ça que j'ai rencontré ma femme. On avait accroché dans un bar, j'y suis revenu tous les jours, à la même place, jusqu'à ce qu'elle revienne. Des rencontres, des histoires sans lendemain, j'ai donné, des soirs de beuverie, de fête permanente à 20 ans, je me retrouvais le matin à prendre le café avec une fille dont je me souvenais à peine, en me disant Mais qu'est-ce que je fous là ?, je m'étais éclaté, mais le lendemain, je regrettais, je n'avais rien à lui dire, à la fille… Pour moi, il faut qu'il y ait autre chose avec une femme, le cul pour le cul, j'ai arrêté à 25 ans, j'ai même passé quelques mois avec une fille que j'aimais beaucoup, c'était purement intellectuel, je l'avais prévenue, on peut dormir ensemble, un soir où elle avait insisté, mais on ne couche pas, on peut parler, j'aime parler avec toi, mais je ne veux pas autre chose, c'était une prof de fac, une intello, on parlait littérature, philosophie, art contemporain, il ne s'est jamais rien passé, ça a duré six mois, un an, je ne sais plus, jusqu'au jour où j'ai rencontré une autre fille pour qui j'avais du désir… Aujourd'hui, je ne sais pas si ça marcherait, proposer ça à une femme… Mais je sais que je vais rencontrer quelqu'un avec qui ça va matcher, mais je ne suis pas pressé, je ne vais pas chercher ça à tout prix, mais il faudra bien que je me mette avec quelqu'un, et puis un jour, je partirai ailleurs, mon rêve, c'est de trouver une baraque perdue, dans la campagne, personne autour, écrire, bouquiner toute la journée, je me fous de la wifi, les tablettes, Netflix, les séries et toutes ces conneries, je m'en passerai sans problèmes, et déjà, en me débarrassant de toutes ces affaires, je me sens plus léger… De toute façon, là où je vais, je n'aurai pas la place. Ce sera spartiate, un lit, une plaque de cuisson, deux étagères pour la vaisselle, d'autres pour mes fringues, un frigo, une douche. L'ennui, c'est les toilettes sur le palier, à partager avec les autres, leurs odeurs, des étudiants, des travailleurs précaires qui se lèvent tous à la même heure le matin… Une question d'habitude, sans doute, j'achèterai peut-être un pot de chambre, à l'ancienne, sur le bon coin… Faut vraiment que je te fasse lire, que tu me dises ce que tu en penses…

mercredi 17 avril 2019

Nous aurons encore de mauvais moments


– Pardon de t'appeler si tard. Mais j'ai eu comme un malaise. Je ne me sentais pas bien. Toute cette indécence autour de Notre-Dame, la surenchère de dons pour transformer ce monument en nouveau Disneyland... Pourquoi ai-je écouté ce monstre et son chantage à l'émotion, à l'unité du pays, un pays sinistré qu'il ne fait que diviser depuis sa prise de pouvoir ?
– Ah ? Il a encore parlé ?
– Tu n'es pas au courant ? Je me demande parfois comment tu fais pour te tenir informé... 
– Je ne sais pas. Pas comme ça. Si c'est ça, l'information, je préfère ne rien savoir.
– De la fenêtre, l'autre soir, du haut de mon HLM,  je voyais la fumée, les flammes, au loin. J'ai eu peur, mon fils a regardé sur internet et m'a dit que c'était Notre-Dame. Toi, tu n'as rien vu, depuis Montreuil ?
– Figure-toi que j'étais à Paris. Dans un café, avec notre ami Pedro.
– Ah, comment va-t-il ?
– Mal, comme tout le monde.
– Il y a longtemps que je ne l'ai pas vu... Il y avait un match ?
– Non, les matchs dans les cafés, cette époque, c'est fini... Notre bouiboui roumain de la rue Saint-Sébastien est devenu un resto gastro pour bobos du quartier. Ailleurs, une soirée foot te revient vite à deux dizaines d'euros. Vivent les hackers et le streaming !
– C'est l'amour ou le boulot qui manque à Pedro ?
– Les deux. Tu sais bien, aujourd'hui, dès que tu n'as plus de boulot, tu te sens mal, tu culpabilises, tu te demandes quand tu vas pouvoir en retrouver, payer tes factures et tes dettes, et consommer comme tout le monde... Heureusement, il est économe et n'a pas de loyer à payer.
– Et l'amour ?
– L'amour, ça va, ça vient. L'amour physique, j'entends, le sexe. Il passe d'un corps à l'autre dans la pénombre de ses lieux de prédilection. Tant que ça marche, il y va. Il se dit que le temps est compté, qu'un jour, il devra peut-être payer pour baiser. Dans le monde du travail comme dans celui de la séduction, passé un certain âge...
– ...Il a raison, qu'il en profite. Il a la chance d'avoir un physique qui ne trahit pas son âge.
– Dans la pénombre, en tous cas. Dans la lumière, ça commence à se voir. Mais il peut encore tricher dans une fourchette de 5-10 ans.
– Tricher ?
– Sur les sites de rencontre. C'est le règne du fake, comme il dit.
– Tu veux dire qu'en dehors des saunas et backrooms, il fait aussi des rencontres sur internet ?
– Désoeuvré comme il est aujourd'hui, le sexe est devenu le centre de sa vie. Il est tombé récemment sur un type qu'il a revu deux-trois fois.
– C'est bien, ça...
– Pas forcément...
– Il m'a un jour raconté que d'habitude, il n'a droit qu'à des rencontres d'une nuit. Des One shot...
– Oui, sauf que, lorsqu'on se revoit, on se découvre à chaque rendez-vous. Et quand le gars a appris la vérité sur l'âge de Pedro, il est devenu distant.
– Il a quel âge, lui ?
– Vingt ans de moins.
– Ah oui, quand même...
– Tu vois ?
–  Ce n'est pas ce que je voulais dire...
– Mais ce n'est pas une grande perte. Le type était au chômage, avait perdu son appartement, et était revenu vivre chez sa mère, avec qui il ne s'entend pas. A sa dernière visite, il a demandé à Pedro s'il pouvait en profiter pour faire une lessive... Et Pedro n'a eu droit qu'à une demi-branlette sur le canapé en échange. Il l'a largué par sms.
– C'est sordide.
– C'est notre monde, tu n'es pas informée ?
– A moi aussi, il manque parfois un homme dans mon lit. M'endormir contre son corps, sentir sa peau, ses mains sur moi... Quand je serai en Bretagne la semaine prochaine, j'irai faire un tour sur le port, je trouverai peut-être un homme.
– Sûrement, il va faire beau, tu vas pouvoir sortir ta plus belle robe...
– Non, je sortirai le livre que je lis en ce moment, Place des héros, le laisserai en évidence sur la table de la terrasse d'un café...
– Essaie plutôt Marc Lévy ou Guillaume Musso, tu auras plus de chance... Ou Houellebecq. Mais Thomas Bernhard, personne ne lit ça. Et du théâtre, en plus...
– Je pourrais mettre une annonce dans le journal local : Perdu mon exemplaire de Thomas Bernhard. Bel homme, si tu le retrouves, merci de contacter le journal qui transmettra...
– Musso ou Houellebecq, te dis-je.
– Ou alors, j'opte pour une annonce du type Femme dominante cherche homme soumis. Là, je suis sûre que j'en trouve un.
– Tu vas t'emmerder avec un toutou à sa maîtresse. Sauf si, une fois attaché, à tes pieds, tu lui lis du Thomas Bernhard... Tiens, prends ça dans tes oreilles, mon salaud !
– Tu penses vraiment que plus personne ne lit Bernhard ?
– A part quelques illuminés dans notre genre, ma belle, je ne vois pas, non...
– Ses pièces sont encore montées...
– J'ai l'impression que tu parles d'une autre époque... Tiens, l'un de ses interprètes français est mort récemment, dans la misère... Non, je t'assure, la littérature, à part quelques bluffs et quelques buzz comme Houellebecq, ça n'intéresse plus grand monde dans ce pays...
– Tu exagères. La France reste le Pays du livre.
– Arrête, on dirait une expression de Macron.
– Tu exagères.
– Nous aurons encore de mauvais moments.
– Et toi, tu parles comme un de tes prophètes scandinaves.
– Détrompe-toi, c'est le titre du petit essai d'un grand écrivain espagnol qui, justement, est mort début avril, à 91 ans, dans l'indifférence la plus ignoble. Pas un seul papier dans la presse de ce Pays du livre...
– Je ne te crois pas. 
– J'ai vérifié, car j'ai appris sa mort, par hasard, sur un site espagnol. Et je t'assure, pas une ligne, nulle part. Aucun journal français n'a signalé sa disparition.
– Comment s'appelle-t-il, ce grand écrivain espagnol ?
– Rafael Sanchez Ferlosio. 
– Connais pas...
– Attends, je dois avoir ce bouquin pas loin, je l'avais ressorti dernièrement pour une traduction... Voilà, il est là. Tiens, dis-donc, ce n'est pas mon exemplaire...
– A quoi le vois-tu ?
– Aux passages soulignés. Je ne souligne jamais rien. Mais je me souviens avoir offert ce livre à ma chérie, au début de notre histoire, ce doit être le sien. 
– Tu lui as offert Nous aurons encore de mauvais moments ? On peut dire que tu sais ce qui plaît aux femmes, toi...
– Je ne leur mens pas, en tous cas. Et la suite m'a donné raison... Bref, écoute ça, au hasard : « Contre Goethe. Jamais je ne me sentirai aussi éloigné ni ne m'opposerai davantage que de celui qui a dit : « Grises, cher ami, sont toutes les théories ; / vert, en vérité, est l'arbre doré de la vie. » Il m'a toujours semblé, à moi, au contraire, que le gris, c'était la vie  triste, sinistre, poussiéreuse et sèche momie d'elle-même. Je n'ai vu de vert que l'arbre idéal de la théorie, justement ; et dorée, la fleur imaginaire de l'utopie, qui brille entre ses branches comme une ampoule tremblante et impavide défiant l'abominable nuit dans la ville prise sous les bombardements.  »
– C'est gai...
– Attends, j'essaie de comprendre ce que ma belle a noté en marge. Désolée, je suis plutôt comme Goethe alors... Avec un point d'exclamation, la chienne...
– Elle a raison.
– C'était le fils d'un des fondateurs de la Phalange...
– Qui ? Ton grand écrivain ?
– Ce n'est pas mon grand écrivain. Il a reçu de nombreux prix tout au long de sa carrière. Et s'est toujours moqué de ces distinctions et de la pose de grand écrivain. Un peu comme Thomas Bernhard, vois-tu ? Tout le contraire d'un Houellebecq justement, qui va bientôt se faire décorer par l'Etat français auquel il a durant des années fait un sacré bras d'honneur en allant s'exiler fiscalement en Irlande.
– Dis-moi, la Phalange, n'était-ce pas un parti fasciste ?
– L'un des plus grands, oui. Mais personne n'est responsable de ses parents. A part quand ils deviennent grabataires... Il a toujours rejeté le concept de nationalisme, ça le faisait vomir, disait-il... Tout comme Dieu. Sur qui il écrivait : « Les hommes, innocents, en dernière instance, de tant de laideur, de tant de haines et de tant de souffrances, finirent par placer qulqu'un en haut, pour avoir quelqu'un à maudire et contre qui agiter un poing levé vers le ciel, dans les heures de désespoir. Autant ou plus que la louange, Dieu est une création du blasphème. »
– C'est beau comme du Cioran.
– Oui. Allez, une petite dernière, que j'ai déjà cité par ailleurs, et qui est plus vrai que jamais. « Le présent se remet entre les mains du futur de la même façon qu'une veuve ignorante et confiante se remet entre les mains de l'agent d'assurances retors et malhonnête. »
– Cioran, d'ailleurs, dans sa jeunesse, a fricoté avec le fascisme, non ?
– Il ne s'en est jamais caché et a beaucoup écrit sur ses errances de jeunesse...
– Un type qui est accusé en ce moment de faire le jeu du fascisme, c'est Juan Branco. Tu as vu ?
– J'ai survolé quelques textes sur la toile. Tout ce cirque de batailles d'intellectuels pour savoir qui est le plus à gauche de la gauche, qui n'existe pas, est exténuant. Un cirque qui amuse certainement ce Petit Paris dont parle Juan Branco. Qu'une des figures de la gauche radicale soit ce fils de la noblesse du Vivarais, il y a de quoi sourire... 
– Personne n'est responsable de ses parents, souviens-toi...
– Exact. Mais nous sommes responsables de ce que nous écrivons. Surtout lorsque l'on est un normalien ayant pignon sur rue, que l'on dirige une collection d'essais chez Fayard. Editeur, entre parenthèses, appartenant à Hachette Livres, si je ne m'abuse, propriété de l'ancien client du banquier Macron, Arnaud Lagardère, que brocarde justement l'ami Branco. Tout cela pue terriblement. D'autant que ce gauchiste de salon, proche du prolo Edouard Louis ou de Didier Eribon que j'aime beaucoup, un type en somme pour qui j'avais jusqu'ici du respect pour l'avoir entendu une ou deux fois à la radio, traite Branco de facho avec des arguments à peine dignes de Picsou magazine... A le lire, on a l'impression que Juan Branco vient d'écrire Bagatelles pour un massacre ! C'est le même type de justifications utilisés par d'autres à propos de Julian Assange.
– Ce jeune philosophe avait également affirmé que le travail de ton copain David Dufresne de recension des violences policières était "complice de l'ordre policier"... 
– Fabuleux ! Ecoute, ça m'avait échappé. Mais visiblement, le gars a pété une durite, est jaloux du succès des autres, ou bien ce sont là les relents d'une certaine classe qui, tout en prônant des valeurs humanistes, de partage des richesses et je ne sais quoi, défend les privilèges dont on l'accuse de toujours bénéficier... Je préfère me tenir loin de tout ce bruit ridicule et effrayant par bien des égards.
– Mais tu le connais, Branco ?
– Je n'ai fait que le croiser. Il m'intéresse en dépit de son narcissisme. C'est son père que j'ai rencontré longuement à plusieurs reprises et que j'aime bien, malgré son côté pirate revendiqué, pirate de la rue de Rennes et du café Flore certes, mais sans qui bien des films d'auteur n'auraient jamais vu le jour. Je me souviens de ce que me racontait mon amie Emmanuelle, qui était produite par Branco père. Elle n'était pas payée depuis plus de deux mois, allait être mise à la porte de son appartement, mais a réussi un jour à le coincer dans son bureau. Il lui a dit Emmanuelle, tu as besoin de combien ? Il a alors sorti de la poche de son veston des liasses de billets qu'il lui a filées. Un flambeur comme il en reste peu dans le cinéma, ayant fui la dictature portugaise, marié à une psy ayant fui le régime franquiste. Ces deux-là se sont parfaitement intégrés dans le petit monde culturel parisien et ont donné naissance à ce cher Juan, brillant, agaçant, dérangeant apparemment, mais plus que nécessaire. Ne serait-ce que pour comprendre pourquoi les premiers donateurs pour reconstruire la cathédrale, ces bienfaiteurs de l'humanité, à qui on accordera de nouveau un régime fiscal particulier, se nomment Arnault, Pinault, Bettencourt, Bouygues, Total ou Apple, tous spécialistes de l'évasion fiscale... Quel cirque !



lundi 25 février 2019

In bed with Catherine Deneuve, 2


Je ne sais pas ce que je foutais dans cet avion, où il allait, d'où il partait. Un accès de mégalomanie certainement. J'avais pris la place du pilote, pour rire peut-être. Mais ce n'était pas une cabine de pilotage. Les commandes étaient situées à l'intérieur d'une sorte de comptoir dans les premiers rangs de la carlingue. Ainsi, tous les passagers qui montaient à bord passaient devant le commandant. Moi, en l'occurrence. Tu sais comme dans Les Fraises sauvages, j'assitais à la scène que je vivais à un autre âge. Dans ma tenue, je trônais au devant de l'avion et saluait chaque voyageur. Et je me voyais dans ce rôle. Mais le plus incroyable, c'est que j'avais la gueule de Macron. Qu'on me prenait pour Macron. Et soudain, je vois arriver Brigitte, suivie de son élève. Me voilà obligé de m'expliquer. Je peux pas le baffer devant tout le monde. Alors, je raconte des salades : je me suis assis là pour réfléchir, ai passé le costume et on m'a pris pour lui, et j'ai joué le jeu. Pour rire. Macron ne m'en veut pas et va s'asseoir à sa place dans le fond de l'appareil. Il ne reprend même pas les commandes ! Ensuite, la crise continue, je ne sais comment, si elle était là, dans l'avion, mais je me retrouve en compagnie de Catherine Deneuve qui m'emmène chez elle, dans son appartement de la place Saint-Sulpice. Nous sommes dans son lit, elle me tient dans ses bras et je n'y crois pas. J'ai toujours aimé cette actrice mais jamais fantasmé sur elle. Et puis, je ne suis plus tout jeune, mes années de séduction sont derrière moi. Peut-être, elle aussi me prend-elle pour Macron. Je me vois là encore, comme dans le film de Bergman. J'ai peut-être un autre âge, celui de Macron certainement, je ne sais plus très bien mais Catherine, c'est celle d'aujourd'hui, mais toujours aussi séduisante, celle que nous avons vue à Montreuil l'autre soir dans son manteau rouge. Et sa voix irrésistible qui susurre : J'ai très envie de te sucer, mais pas ici. Oui, tu te rends compte, Catherine Deneuve me tutoie. Elle rajoute : On va aller à l'hôtel. Car le lit est un peu comme le poste de pilotage dans l'avion, tout le monde qui passe par là nous voit. Et chez Catherine, il y a du monde. Sa secrétaire, ses domestiques, son agent… Là, je suis pris de panique. Parce que Catherine, tu l'emmènes pas au Formule 1 ou à l'Ibis de la Porte de Montreuil. Comment je vais expliquer ces dépenses à mon banquier ? Et à ma chérie ? Qui justement débarque chez Deneuve. Je la présente à Catherine. Elle l'idolâtre depuis toute petite, buvait des lait-fraise sous ses fenêtres lorsqu'elle était étudiante et n'ose pas l'aborder. Mais Catherine l'accueille avec son élégance naturelle et elles se mettent à parler de Jacques Demy, de son bouquin qu'elle connaissait et aimait beaucoup, de Michel Legrand… Je peux te dire que ma pipe, je ne l'ai jamais eue. Je me suis réveillé en sursaut lorsque le chat m'a sauté sur les couilles et est venu me baver sur la bouche pour me réclamer ses croquettes. Evidemment, ne me demande pas la signification de ce rêve. Certes, j'avais beaucoup bu la veille et ma tête est bien malade mais de là à me prendre pour Macron et me faire sucer par Deneuve… Tu sais si elle a voté pour ce con ?


mercredi 5 décembre 2018

Qui trop en prend

Barry Beckett

elle n'avait pas changé
ses boucles et ses yeux noir sépharade
cloués sur moi dans l'allée centrale
de la supérette bio
m'ont collé illico mes 20 ans
en noir et blanc
et j'ai souri à son non que je sentais
encore dans ma paume suante
à mes années de fac
de solitude et d'errances
de découverte de la ville et du Voyage
de L'Idiot et de mon incompétence
mal maquillée par des kilos d'arrogance
la voilà qui trente ans plus tard me revenait
sans mal je la reconnaissais mais
son prénom hébraïque m'échappait
Sarah Rebecca ou Yaël
j'avais pourtant milité 
pour le donner à ma fille en pensant à elle
heureusement elle ne lui ressemble pas
c'est mon portrait bavé
résultat bien plus préoccupant
j'ai discret laissé tomber le pack
– Qui trop en prend peu entreprend
disait un poète antique occitan –
et décortiqué céréales
riz et fruits secs en vrac
quinoa et produits antioxydants
jus de fleurs d'hibiscus sains et énergisants
puis chacun à une caisse
anciens camarades reconnus
clients d'un soir anonymes
nous avons payé
et j'ai retrouvé avec la même peur
laissant valser les entrailles
ses yeux noir sépharade
sa grosse voiture sur le parking
collée à mon vieux scooter
et j'ai souri à ces retrouvailles
avec Sarah Rebecca ou Yaël
qu'elle aurait voulues je le sais plus
sensuelles charnelles passionnelles
enfin
bien plus belles
je n'avais pas changé
encore une dernière fois je l'ai regardée
me tourner le dos et de moi s'éloigner
se perdre parmi d'autres parents
devant l'école pour attendre son enfant
je sentais encore son non dans mon poème
sin palabras
j'ai refermé la main
et avalé mes derniers pauvres vers
au premier grand comptoir désert

Charles Brun, Derniers vers solitaires



mardi 11 septembre 2018

Comme Robert Walser


je me suis douté de quelque chose
lorsqu'elle m'a demandé
un jour de neige avant noël
de la retrouver
dans la brasserie à côté
de sa boutique
je me suis assis face
à
sa tête des mauvais jours
et son assiette végétarienne
elle m'a dit pour
son nouveau boulot
son nouveau mec
l'appartement 
qu'ils allaient prendre ensemble
j'ai commandé une bière
jamais plus je ne passerai un dimanche
matin sur deux
dans son lit
je lui ai souhaité bonne chance
on s'était connu sur un site de rencontres
j'avais triché sur mon âge
ma vie d'avant
resté flou sur mes envies
et tenu comme ça
sept huit mois
j'ai vu ma copine Sandrine
hier et on a parlé
de toi
ah
et de tes filles
ah oui ?
t'es vraiment un connard
je lui avais caché leur existence
me barrais le samedi matin
avant la sortie de l'école
les fins de semaine
où elles étaient avec moi
je n'avais jusqu'alors pas été malin
leur laissant croiser des filles
de passage
je ne voulais pas que papa
passe pour un salaud
et leur avais épargné la suivante
t'es vraiment un connard
elle m'a dit en chialant
combien de fois je t'ai payé le resto
parce que t'avais pas le sou
et sucé ta queue 
parce que je t'aimais
on était bien ensemble
je voulais partir avec toi
en Italie
les femmes sont folles
le premier type qui ne leur demande
rien
elles veulent lui mettre le grappin
qu'il les emmène en week-end à Rome
ou à Venise
leur apprenne à danser le tango
je m'installe avec mon amoureux
il veut se marier
mais c'est avec toi que j'aurais aimé
le faire
je suis pas fait pour ça
t'es vraiment un connard
j'ai essayé d'expliquer mais
ses cris couvraient ma voix
sa colère le goût de la bière
j'ai avalé une dernière gorgée réglé au bar
à quoi j'avais échappé
d'une cabine j'ai appelé une femme mariée
que je voyais parfois chez elle
l'après-midi
elle m'a sauté dessus et
je l'ai laissée m'avaler
son gosse dormait à côté
ne lui jetez pas la pierre
j'ai dit que c'était fini
je ne voulais plus être un salaud
foutre en l'air sa famille
elle m'a foutu à la porte
hurlant que j'étais un connard
dans la neige épaisse j'ai cherché
le chemin du premier bar
repris un demi
puis un autre
il me restait quelques francs
et un air de tango
m'enveloppait me tenait chaud
son mari rentrait serviette sous le bras
et du téléphone sur le comptoir
j'ai appelé
la mère de mes filles
pour prendre de leurs nouvelles
elle m'a balancé d'autres noms
elle s'en sortait pas
sans pension
j'ai pensé emprunter de l'argent
à mon frère pour les cadeaux
me planquer dans le mauvais temps
me faire interner et
finir comme Robert Walser

Charles Brun, Textes maudits à voix basse