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mercredi 4 mars 2026

La vraie consolation




Je n’ai pas de philosophie dans laquelle je puisse me mouvoir comme un oiseau dans l’air et un poisson dans l’eau. Je ne possède qu’un duel, et ce duel se joue à chaque instant de ma vie entre les fausses consolations, qui ne font qu’accroître mon impuissance et approfondir mon désespoir, et les vraies consolations, qui me conduisent vers une libération temporaire. Peut-être devrais-je dire la vraie consolation, car à proprement parler il n’y a pour moi qu’une seule consolation réelle : celle qui me fait savoir que je suis un être libre, un individu inviolable, une personne souveraine à l’intérieur de ses limites. 
Mais la liberté commence par l’esclavage et la souveraineté par la dépendance. Le signe le plus sûr de ma servitude est ma peur de vivre. Le signe définitif de ma liberté, c’est que ma peur cède la place à la joie paisible de l’indépendance. On dirait que j’ai eu besoin de la dépendance pour connaître enfin la consolation d’être libre, et c’est certainement vrai (...)


 

Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est insatiable. 
Et seize autres textes

trad. Philippe Bouquet, Alain Gnaedig,
éd. Agone, 2025, 10 euros
 

mercredi 8 mai 2024

Lettre d'un naufragé

Sune Stigsjöö


 

A 26 ans, Stig Dagerman désespère, considère qu'il a perdu sa magie. Il ne croit plus à son talent littéraire, encore moins journalistique. Ecrire le dégoûte et il peine à terminer son roman, le dernier, Ennuis de noce. Dans une lettre adressée en octobre 1949 à son ami, soutien et éditeur Ragnar Svanström, Dagerman évoque le désarroi qui va le conduire au silence, puis à la mort.

(…) Si jeune et déjà si naufragé – c'est une attitude ridicule, si c'est une attitude. Mais je suis si radicalement épuisé et je ne me défais pas du sentiment que quelque chose est perdu. Il me paraît incroyable d'avoir, il n'y a pas si longtemps, été capable de formuler une phrase originale, d'assembler des mots possédant un certain rayonnement. Je suis jaloux de celui que j'étais jadis. Maintenant chaque page me fait l'impression d'une épreuve d'imprimerie, d'une collection de subordonnées sans importance. Et, s'il m'arrive de croire que j'ai quelque chose à dire, cela se fane dès que je le mets sur le papier. Si c'est passager– pourquoi est‑ce que cela dure aussi longtemps? Et si ce ne l'est pas- pourquoi alors continuer à faire semblant de croire qu'il y a de l'espoir? Je n'ai plus ressenti la joie d'écrire depuis Où est mon chandail islandais ? Cette année stupide passée en France a peut‑être eu de bien fâcheuses conséquences (…) Où est ce chemin que je cherche partout ? Des pays étrangers, un nouvel amour, un dieu ? (…)

 

Stig Dagerman, Lettres choisies,
trad. Olivier Gouchet, Actes sud, 2024



vendredi 21 août 2020

Plutôt crever !


Mais où est maintenant la forêt où l’être humain puisse prouver qu’il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société ? Je suis obligé de répondre : nulle part. Si je veux vivre libre, il faut pour l’instant que je le fasse à l’intérieur de ces formes. Le monde est donc plus fort que moi. A son pouvoir je n’ai rien à opposer que moi-même — mais, d’un autre côté, c’est considérable. Car, tant que je ne me laisse pas écraser par le nombre, je suis moi aussi une puissance. Et mon pouvoir est redoutable tant que je puis opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s’exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté.

Ce blogue doit beaucoup au texte ci-dessus, me semble-t-il, — ne serait-ce que son nom — et à son auteur. 
Stig Halvard Jansson, fils d'ouvrier abandonné par sa mère, plus connu sous le nom de plume de Stig Dagerman, littéralement l'homme du jour ou l'homme lueur, a concentré son travail d'écriture sur une très courte période — 1945-1949 —, puis a posé sa plume et s'est donné la mort en 1954, un an après avoir épousé la comédienne Anita Björk.
Dans le cadre d’un cycle sur la littérature prolétarienne,
Philippe Bouquet, l'un des traducteurs et connaisseurs de l'œuvre de l'écrivain anarchiste, revient sur le travail de Dagerman, sa place dans la littérature suédoise, et ne manque pas d'introduire son intervention par un petit rappel historique salutaire. Radio Canal Sud vient de mettre en ligne cette conférence que l'on écoutera ici. Et propose également un lien vers un entretien avec Bouquet, publié dans le Bulletin A Contretemps en 2003, dans lequel le traducteur évoque également d'autres auteurs de la littérature prolétarienne suédoise.

mercredi 11 mars 2015

Vivre ou mourir

Ian Cook


 

Nos yeux sont remplis de terribles aveux.

Anne Sexton, All my Pretty Ones (1962)


C'est de nouveau dans mon enthousiasmant livre dangereux de chevet actuel espagnol que je rencontre cette poétesse dépressive et suicidée. Amie de Sylvia Plath, Anne Sexton (1928-1974) a introduit dans la poésie quelques questions féminines secouant les années 1960, avortement, adultère, masturbation, menstruations... Elle obtient en 1967 le Prix Pulitzer de la poésie pour Live or Die. Sept ans plus tard, elle imite Stig Dagerman en s'enfermant dans son garage, voiture en marche. Elle ajoute simplement la bouteille de vodka qu'elle boit à petites gorgées en attendant la mort, installée au volant.
Ce qui me réjouit notamment dans cette découverte, c'est qu'elle ne va pas me coûter trop cher puisque, à ma connaissance, il n'existe aucune traduction française de cette oeuvre.

 



vendredi 12 décembre 2014

Zéro pointé

Le prétendu docteur Pasavento d'Enrique Vila-Matas n'est pas seulement obsédé par Bernardo Atxaga, il l'est également, surtout, par Robert Walser, autre grande référence de mes années d'apprentissage. Un écrivain lié à Philippe, perdu de vue depuis. Je commençais à lire beaucoup, et parmi ces lectures anarchiques, des écrivains de langue allemande. Va savoir pourquoi, moi qui étais on ne peut plus imperméable à cette langue au lycée. Après l'incontourable Kafka, j'avais découvert Ödön von Horváth je ne sais plus par quel biais. Peut-être grâce aux films de Wenders et l'influence de Handke, beaucoup lu aussi. Et donc Walser avant Max Frisch ou Friedrich Durrenmatt. 


Avec Philippe, on s'était retrouvé du côté du Saint-André-des-arts pour les films de Bergman que nous découvrions ensemble. Nous partagions le même amour pour un autre gai-luron de la littérature, un autre Suédois, Stig Dagerman dont j'ai souvent offert à cette époque le fameux dernier texte, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier.
Même passion pour Cioran qu'il m'avait également fait découvrir. Pour Bukowski, j'ai résisté un moment. Mais Philippe revenait sans cesse à  Walser et à son désir d'être un zéro tout rond, pointé disait Philippe. A sa mort, un jour de Noël, dans la neige, après plus de trente ans enfermé dans un asile psychiatrique, sans plus une seule ligne écrite.

J'ai donc volé L'institut Benjamenta, Le commis, Les enfants Tanner, La promenade… C'est dans le premier de ces livres qu'il est question du zéro pointé. Une sorte de mot de passe pour initiés. Vila-Matas y fait référence. Et de son attirance pour les régions inférieures. 
Je ne saurais expliquer aussi bien que l'auteur catalan le trouble et l'obsession que produisait chez moi Walser et son désespoir ironique. A cet âge. Fallait-il être maudit ? Ne pouvait-on qu'être maudit ? Etait-ce une posture ? Une lucidité ? Comme je ne peux expliquer le trouble et le plaisir douloureux que me procure la lecture du livre d'EVM. J'y lis comme les aveux que je n'oserais jamais faire. Notamment sur ma jeunesse et sur cette amitié interrompue avec Philippe.
 
EVM écrit : « Autrefois, j'ai rompu avec plus d'un ami précisément parce qu'il me rappelait le passé. Conscient que ma personnalité de jeunesse était horrible, j'ai coupé les ponts avec plus d'un ami ou d'une amie pour ne pas me sentir lié une minute de plus à la réalité des jours du passé qui me faisaient tant horreur… » En m'éloignant de Philippe, je me suis éloigné de mes rêves, de mon arrogance, mais aussi de ma noirceur, en partie tout au moins. Pourtant, je crois que je n'ai jamais autant ri avec quelqu'un – je veux dire un être humain, pas un film ou un livre, un être humain. Mais c'était un de ces rires provoqués par la dérision, par une certaine conscience de l'absurdité, absurdité de la vie, de l'amour, de la vanité de toute ambition, de notre vulgarité aussi. En m'éloignant de mon ami, j'ai trahi ce qui nous unissait. Et refusé ce qui nous menaçait. Je n'avais pas les couilles pour ça, j'avais encore un peu d'espoir dans la vie. Philippe avait une tendance à l'alcoolisme et je sentais qu'en continuant à le fréquenter, je n'échapperais pas à cette pathologie familiale.
Philippe m'a vu construire des projets, m'installer pour la première fois avec une fille, m'en séparer, vivre seul, publier, rencontrer une autre fille, avoir des enfants, me séparer de leur mère, sombrer, vivre avec quelqu'un d'autre, de nouveau me séparer… Il était le témoin trop direct et immobile de mes nombreux espoirs et échecs dans tous les domaines. Il en devenait gênant. Tandis que ma vie avançait plus ou moins chaotiquement, la sienne était synonyme d'inertie. Ne plus le voir devait effacer cette autre vie, faire semblant d'en vivre dès lors une autre. L'illusion prend le train. Et le large.