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samedi 28 novembre 2020

Sans vous en rendre compte

Margaret Durow


 

Et parfois dans cette existence chaotique, il arrive de bonnes suprises. Le journal, où je ne mets plus les pieds depuis un moment, a reçu à mon attention un bouquin – événement rare –, dédicacé nominativement par son auteur – pratique probablement courante dans le monde du livre, mais inhabituelle en ce qui me concerne. L'événement est d'autant plus étrange qu'il s'agit de poésie et que j'ignorais jusqu'ici l'existence du signataire, un certain Benoit Caudoux. A travers les quatres lignes stylographiées de la page 3, je tente de percevoir un signe, une piste, un mot qui secouerait violemment – en douceur, je suis également preneur – ma mémoire, mais que dalle. Je fais alors dans le froid défiler les yeux rouges sur les mots éparpillés à travers les pages et suis soudain saisi par un profond sentiment de gratitude pour l'auteur, l'éditeur et le facteur. Comment ne pas y voir un vague cousin éloigné de Charles Brun, voire un faux pseudonyme de celui-ci ? – j'imagine que je n'en saurai jamais rien, et c'est ainsi très bien. 

 


demandez-moi du flamenco
de la salsa
des chansons

demandez-moi des claquettes
et des violons tziganes

demandez-moi des sauts
carpés
des personnages

du sirtaki
et de
pleurer
sur des chevaux

ou sur
des musiciens

d'être là devant vous
exactement comme seul

et des yeux qui écoutent
et qui montrent
sans dire

mais
ne me demandez pas
de vivre dans ce monde
que vous
vous dessinez
sans vous en rendre compte

 

Benoit Caudoux, Drapeaux droits,
ed. Héros-Limite, 2020

mercredi 13 mai 2020

Des gens vivants

L'ami Meens nous confie de son île que nos rêves jondos l'avaient replongé « dans la bassine à bulerías y tangos ! J'ai retrouvé tous mes Camarón...


Capullo de Jerez (quand j'écrirai comme il chante, les poules auront les dents qu'il a perdues !)...



y Arcángel...


Le même ici avec Pitingo, c'est cadeau, Dominique...


...Je ne peux résister à ces gens vivants », conclut Meens. Avant de nous avouer avoir pour fiancée du moment une dénommée María Ángeles Martínez Toledano, ou plus simplement Ángeles Toledano, « beauté espagnole » née à Jaen en 1995, et que nous ne connaissions pas. « Tous les garçons et les filles en tombent amoureux », affirme l'ami Meens. Ce qui peut se comprendre... Gracias amigo !






Allez, on n'y résiste pas, encore un peu de gens vivants !


jeudi 16 avril 2020

De l'art du naufrage


Dans la rue piétonne, celle de la Croix-de-Chavaux – Capitaine-Dreyfus, anciennement Galliéni. Nous étions là, assis à une table, une sorte de terrasse de café. Mon père s'est levé, approché de l'immeuble d'en face, celui qui abritait autrefois la librairie – tu ne l'as pas connue à cette adresse, par la suite, c'est devenu une boutique EDF, aujourd'hui, je ne sais plus ce que c'est, un resto, un magasin de vélos, un chocolatier peut-être… Cet immeuble, d'un seul étage, c'était notre maison. Nous devions la quitter, l'évacuer, déménager. Au-dessus de la boutique, le mur était abîmé, à nu, comme décoffré. Une mousse était visible, une sorte d'isolation. Mon père était déterminé à laisser ce mur propre. Il a sorti une paire de ciseaux, énorme, un outil professionnel certainement, et s'est mis à tailler la mousse, la dégommer, ça volait partout autour de nous, les passants, les autres clients de la terrasse, ceux de la boutique, tout le monde hurlait, j'avais honte de mon père, je lui demandais d'arrêter, il ne pouvait improviser ce chantier sans protection, sans en délimiter la zone… Cette honte a grossi, pris une autre dimension, car je réalisais soudain que mon père, c'était moi, j'avais l'âge de mon père et le jeune homme qui l'accompagnait, ce devait certainement être mon fils ou moi à vingt ans qui m'observait adulte, portrait de mon père à qui je n'ai jamais voulu ressembler et n'ai jamais appris à me servir de mes mains, à part pour écrire mes conneries… Mes gestes inappropriés, absurdes, étaient ceux d'un ouvrier incompétent, délirant, bien que, dans le rêve, la façade, après ce sacage, fût propre, ravalé, impeccable, présentable. Nous pouvions quitter cette maison avec la conscience tranquille, les futurs proprios n'auraient rien à nous reprocher. Je ne sais pas ce que devenait le jeune homme que j'étais, pas grand-chose certainement, ni comment nous passions d'un endroit à l'autre, je n'en ai plus que des bribes, mais mon père était maintenant dans une sorte d'Ehpad, la gueule ouverte, bien plus âgé que le jour de sa mort, mais vivant, encore, et moi, ou mon père, les deux ensemble, nous lui rendions visite et ce n'était peut-être pas un Ehpad, mais la cour de l'immeuble où nous habitions, et où vit encore ma mère qui aura bientôt vingt ans de plus que mon père à sa mort, et je me demande si ce vieillard au regard perdu, assigné à résidence, ce n'était pas elle finalement. Ou moi.
Je crois savoir bien entendu d'où vient ce rêve, la mort de ma tante dans son Ehpad madrilène, avec cérémonie express filmée pour les enfants absents, ma mère isolée qui parle de dépression mais me dit n'avoir besoin de rien lorsque je lui propose de lui faire quelques courses… J'imagine qu'il faut y voir aussi une défaite face à mon père. S'il avait été encore vivant, il aurait trouvé la solution pour notre mur, c'était son métier, et nous n'aurions pas dû quitter la maison. Mais après avoir bossé toute sa vie à construire des verrues pour des mafias comme Bouygues, il a clamsé à un mois de la retraite. Il n'est plus là, et dans mon rêve, c'est moi qui suis lui, et parce que j'ai voulu très jeune échapper à la condition ouvrière, je n'ai rien appris de son métier et j'ai été incapable de nous sauver… Et puis, il y a ce mail de Dominique que je t'ai lu hier soir. En juin prochain, il fêtera ses 70 ans et n'a jamais été aussi actif, multipliant les interviews, articles, livres, conférences, actions associatives. Il rappelle qu'à l’hôpital, 90 % des victimes avaient plus de 65 ans, et avoue qu'il en vient à se féliciter que son père soit mort à l'hôpital à près de 97 ans en décembre dernier et n’ait pas vécu ce cauchemar… A quel âge est-on vieux ?, se demande-t-il après le discours du fossoyeur de l'Elysée qui, dans une nouvelle mascarade sur le déconfinement, prévoit d'isoler encore un peu plus longuement les personnes âgées sous prétexte de les protéger. Pour prendre un exemple au hasard, se demande Dominique, à 67 ans, Brigitte est-elle vieille ? Que signifie aujourd'hui avoir au tout début de la pandémie fait reculer le fameux âge-pivot de la retraite à 64 ans ? Ça rejoint un peu ce que se demandait ta copine exilée, comment peut-on, dans un pays comme la France, en pleine crise sanitaire, avoir fait passer
en loucedé un décret officialisant en quelque sorte l'euthanasie dans les Ehpad ? En somme, la Covid-19 ne serait qu'un avenant au 49.3 dans les têtes vides et criminelles de nos dirigés… C'est à ça que je pensais ce matin.



samedi 26 décembre 2015

Le dernier des Mohicans


Noël, c'est aussi le jour que choisissent certaines personnes rares pour tirer leur révérence. Je pense à Robert Walser, bien entendu, mort dans la neige en 1956, lors de sa promenade quotidienne dans les environs de l'asile psychiatrique de Herisau. Mais également à James Brown, Charles Chaplin, WC Fields, Dean Martin ou Tristan Tzara… Et à toutes celles, aussi rares, et anonymes. 
Hier, ce fut au tour de Manuel de los Santos Pastor, plus connu sous le nom d'Agujetas de Jerez. Un gitan né autour de 1939, à la fin de la guerre d'Espagne, prétendument à Jerez de la Frontera, d'où son nom de scène, mais très certainement à Las Tablas, à quelques kilomètres de là. On dit qu'il était entré dans la vie active en travaillant dans la forge de son père, également cantaor. C'est de lui d'ailleurs, comme ses frères, qu'il tenait son savoir en matière de seguiriyas et de soleas. Un fils de, mais de la tradition orale, à l'ancienne, la seule richesse des gens de rien. Un puriste qu'ont préféré à Camaron de la Isla certains aficionados, lorsque celui-ci, dans les années 1970 devenait une rock star, et un "traître" au canto - et un véritable mythe après sa mort à 42 ans. 
Agujetas était aussi une grande gueule, un caractériel paraît-il, qui n'hésitait pas à engueuler son guitariste en plein récital. Les drogues qui circulaient beaucoup dans ce milieu et ces années-là n'arrangeaient rien. Il affirmait ne savoir ni lire ni écrire et qu'un cantaor sachant lire n'était pas fait pour ce boulot. Ou que, même 100 ans après sa mort, aucun chanteur ne parviendrait à chanter comme il le faisait, c'était trop difficile. De cette tradition, concédait-il, Chocolate (parti en 2005) et lui avaient été les derniers.
Le terme agujetas se réfère à une douleur dûe à des efforts intenses.
Agujetas a eu plusieurs vies. Après avoir frôlé la mort à maintes reprises, il a rendu l'âme l'année où la ville de Jerez avait décidé de lui faire ériger une statue.




jeudi 23 juillet 2015

Nostalgias en la ciudad

Camarón de la Isla, d'autres avant et après lui, avaient ouvert la voie, fusionnant le traditionnel au moderne, le flamenco au rock, à la pop, la variété, le jazz… Peu après la sortie du magistral Leyenda del tiempo, qui fit scandale chez les puristes, en pleine Movida, deux guitaristes gitans, Juan Carmona dit El Camborio, fils de Juan Habichuela, et José Soto "Sorderita" donnaient naissance, à Madrid, au groupe Ketama, nom issu d'une vallée marocaine, connue pour sa culture du haschich… 
Ses premières expérimentations le situe dans ce que l'on appellera les Nuevos flamencos. Après quelques dissensions internes, le chanteur Ray Heredia, fils du danseur Josele, fiche le camp, enregistre un disque solo et trouve la mort. Qu'à cela ne tienne, Juan fait appel à son frère Antonio, chanteur ayant déjà fait ses preuves. Débarque également un autre membre de la tribu Carmona, Josemi. Ça fusionne à tout-va, le groupe décolle et offre en 1988 l'album Songhaï, né de la rencontre avec le tout jeune Toumani Diabate, joueur de kora exceptionnel et malien. 
Je découvre ce disque lors de mon arrivée à la librairie un an plus tard. J'en ai beaucoup abusé. Un peu moins de sa suite, six ans plus tard, Songhaï 2. Entre-temps, Ketama a intégré salsa et rumba à son Nuevo flamenco, avant d'imploser en 2004. Il en reste des titres fabuleux comme Vente pa Madrid ou l'instrumental Jarabi, que je réécoute vingt ans après, certes avec une légère nostalgie, mais avec un plaisir profond.







mercredi 26 novembre 2014

Ça s'en va et ça revient

Je ne suis pas un spécialiste de la musique espagnole, de sa variété. J'aime en écouter. Cela n'a pas toujours été le cas. Quand on cherche à s'intégrer, presque anonymement, on oublie, on rejette, on nie même parfois ses origines. Aimer les Beatles à 13 ans, le ska à 15, Dylan à 17 ou Ferré et Barbara à 20, ça me permet la distance, rend ringarde la rumba catalane ou le flamenco. Ce qui me lie à mes parents, à mon milieu. Je n'ai jamais revendiqué cette musique en tous cas, l'ai écoutée seul. Sans partage. Internet permet de réparer ces erreurs de jeunesse. Car cette culture populaire, je ne peux finalement y échapper.
Au cours d'une soirée chez Lola, j'ai entendu ce chanteur dont il reste peu d'images aujourd'hui. Bambino, né en 1940, contribua en grande partie à rajeunir la « chanson aflamencada ». Miguel Vargas Jimenez, gitan d'Utrera (Andalousie), tient son nom de scène de la fameuse chanson napolitaine. Sa technique était explosive et lui brisa les cordes vocales. Il meurt en 1999 d'un cancer de la gorge après avoir subjugué bien des admiratrices, et admirateurs. 


C'est également Lola qui m'a fait découvrir ce duo de sœurs gitanes, Las Grecas. Leur histoire est justement une tragédie, digne d'un biopic hollywoodien, avec déchéance dans la drogue pour Tina, la plus jeune sœur, celle qui n'est pas sûre d'elle et de sa chorégraphie, escroquerie de leur manager, remplacement de Tina, trahison, procès, etc. Leur gypsy rock – qui tient principalement à introduire la guitare électrique et la batterie dans cette musique aflamencada – influencera Camaron, l'enfant prodige du flamenco qui fit un virage surprenant à la fin des années 70, causant un scandale digne de celui de Dylan en 1966.

 
Autre duo gitan, celui des deux frères Amaya. Il sévit à la fin des années 1960. Ils n'électrisent pas vraiment, mais leur dégaine laisse rêveur… Cette chanson parle de la méchanceté d'une femme à laquelle il est ordonné de partir… 
 


En 2013, la rockeuse valencienne Bebe reprend la chanson, accompagné par ses créateurs, et je ne sais pas pour vous, mais je trouve ça assez émouvant…



Ça ne nous rajeunit pas, mais que c'est bon !
C'est ici que Camaron a pété les plombs pour certains puristes en rock-popisant Garcia Lorca. On les emmerde disait la crevette de l'île. Le disque qui fut un échec en 1979 est devenu culte. C'est la seule vidéo disponible où l'on voit l'interprétation, alors pardon pour le playback et la coupure de la télévision espagnole.
 

mardi 2 septembre 2014

Soy gitano




En 1991, Camarón, déjà malade, était au Festival de Montreux, accompagné à la guitare par Tomatito et Moraito Chico, et au chant par El Pele et la sublime Charo Manzano, le tout présenté par un certain Quincy Jones. La puissance des chanteurs me fait dresser les poils et humidifie le regret, celui de n'avoir jamais vu sur scène Jose Monge Cruz. Le premier à m'avoir parlé de lui, ce fut Jean-Pierre. En 1987, je pense, car, dans mon souvenir, il se rendait le soir même au Cirque d'hiver. Je n'écoutais pas de flamenco à cette époque, je n'y comprenais rien, je rejetais ce genre trop précieux pour mon père. Il y avait cette émission de radio du dimanche matin, religieusement suivie — sur France musique ? — par mon père, "Sortilèges du flamenco" et qui nous horrifiait tant, nous, ses enfants. J'ai encore en mémoire la mélodie du générique, quelques notes d'introduction à la guitare... Camarón est mort un an après avoir chanté à Montreux. Mon père est parti un an après Camarón.