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jeudi 4 juillet 2024

Vive la France !

Elliott Erwitt

 

Bonjour,
Merci de ne pas déposer vos sacs à crottes de chien sur notre voiture.
J’ose espérer que ceci est sûrement un oubli de votre part.
Merci
Cordialement
Mr. Vincent MERLOT

 

***
 

Bonjour
Suite à votre mail je suis descendu sur le  champ pour avoir des explications
 , mais étant  absent je tiens à vous informer sur ce sac de déchets canin (retiré dans les plus brefs délais depuis plusieurs années) qui , comme les autres précédemment, se sont trouvés sur le capot de ma voiture depuis trois semaines , enquêtez plutôt sur la personne vil  et adepte de ces méfaits, je tiens à préciser que ces actes ne sont pas dans mon éthique. Si vous en trouvez un autre, ce ne sera pas de mon fait!
Vous avez une caméra extérieure
 !
Mr. FRANÇOIS PERNOD
PS : Merci de ne pas répondre à mon mail, j’ai d’autres sujets plus intéressants à traiter, enquêtez !

 

***

 

J’ai effectivement demandé à Mr Quenard ce matin qui m’a confirmé que ce n’était pas eux ! Mais que c’était signé ….
Voilà pourquoi je vous ai écris pour vous demander ne vous voyant pas ce matin.
Ce n’est pas non plus mon habitude de faire ce genre de chose. Ça peut arriver de zapper une crotte de son chien même si je fais très attention, delà à mettre le sac sur ma voiture franchement … surtout que mes sacs sont violet et pas noir donc voilà pourquoi ma demande. De + Je respecte énormément les animaux à qui je ne ferai jamais de mal.
Très bien je vais donc retourner voir Mr. Quenard !!!
Ma caméra extérieure ne film qd même pas jusqu’à la voiture malheureusement. Peut être les voisins d’en face ont pu voir les scènes apparemment j’irai les voir.
Et effectivement  je vais mettre d’autres caméras car je ne dis rien et on trouve encore le moyen de  m’emmerder ! Et avec des merdes d’autres chiens !
Je ne vous le cache pas, je mets tous mes espoirs dans l'arrivée prochaine de Jordan à Matignon
 !
Merci pour votre réponse
Bonne journée
Mr. Vincent MERLOT





NB : correspondance électronique véridique entre voisins vigilants dont j'ai laissé les approximations linguistiques.

jeudi 15 février 2024

Je m'en vais

Elliott Erwitt

Mes outils d'artisan
sont vieux comme le monde
vous les connaissez
Je les prends devant vous :
verbes adverbes participes
pronoms substantifs adjectifs.

Ils ont su ils savent toujours
peser sur les choses
sur les volontés
éloigner ou rapprocher
réunir séparer
fondre ce qui est pour qu'en transparence
dans cette épaisseur
soient espérés ou redoutés
ce qui n'est pas, ce qui n'est pas encore,
ce qui est tout, ce qui n'est rien.
ce qui n'est plus.

Je les pose sur la table
Ils parlent tout seuls je m'en vais.

 

 

Jean Tardieu, Formeries, Gallimard

jeudi 7 décembre 2023

Fiche de police

Elliott Erwitt

 

 

Il y avait ton cœur fermé
ton cœur ouvert
ton cœur de feu couvert
tes cheveux pour filer entre les doigts
pour verser leur sable sur mon sommeil
et pour enchanter la fatigue
tes cheveux comme un treillage entre le regard et les vignes qui flambent
tes cheveux de luisant et de sorgue
tes yeux avec la halte à l’ombre
et la colonne de froid sur le puits
tes yeux les anémones ouvertes dans la mer
tes yeux pour plonger droit dans les vaucluses
et dérober leurs paillettes aux fontaines
tes yeux sur les averses qui volent sur les ardoises
tes bras pour les bras tendus
pour le geste cueillant le linge qui sèche
pour tenir la moisson de toile contre ta poitrine
pour maintenir la maison de souvenirs contre le vent
tes bras pour touiller les bassines de confiture
tes seins les dunes d’un beau soir
tes seins pour les paumes calleuses au retour du travail
— mais sais-tu les meules qui se prêtent se creusent
quand il faut le repos
— sais-tu le nez dans les sources d’herbe    
quand la marinière trempe de buée sa chanson
—
tes seins pour bander
tes mains 
— pavots qui apprivoisent l’insomnie
tes mains pour les mains nouées et les promesses scellées
tes mains pour tendre les tartines
tes mains pour toucher ton amour
tes hanches comme la péniche pleine
comme l’amphore épousée par les doigts de haut en bas
ton ventre pour les tabliers bleus du matin
et les gaines soyeuses des minuits de luxe
ton ventre la pleine joie de la pleine mer
ton ventre de houle
tes cuisses de flandre
ton sillage de carène heureuse et de menthe volée
ton odeur de servante jeune et de pain bis
ton odeur de vachère et de jachère en avril
ton odeur de renoir et d’auberge calme
ta peau de santé le slalom nègre sur la pente des étés
tes robes de bouquets aux crayons de couleurs
sur un vieux cahier d’école
tes robes en dimanche tes robes de bonjour
tes matinées au lit comme une nage facile par la grande baie des fougères
ton envie comme une salve qui salue la rade où brûlent mille rochelles
et l’argent des avirons
— et te voici dressée, plantée sur ton plaisir et qui délires —
ton envie le suc qui éclate de la figue mûre
ta voix venue des châteaux en Bavière
ta voix qui étonne les légendes dissimulées
ta bouche pour dire oui
ta salive à boire
ton sourire d’enfance retrouvée.     

Il y avait ce plus secret de toi
ce blond de toi épanouie
l’étoile de mer encore humide entre deux désirs.

Il y avait ton attente la première permission du soldat à la guerre
ton souvenir 
— et c’est la pluie qui bat tiède
contre les volets clos de la mémoire
ton souvenir à inventer
— mais jamais toi tenue certaine
au midi du bonheur
et pourtant quelques-uns t’ont vue en plein jour
ou derrière leurs poèmes
tu es plus vieille que la peine du monde
et plus neuve que la joie de vivre
c’est toi que les hommes ont toujours voulue
dans leur faim de tendresse
au bout des jours au bout des routes
celle qu’ils ont appelée la veille de la chaise électrique
ou du peloton d’exécution
pour qui tous ont trahi leur plus franche parole
et tenu leurs plus dérisoires serments
celle qui embrassait trop tard les gars punis
avant la fosse commune ou les croix de bois.

Il me reste à te donner un nom
à te donner vie
il me reste surtout à te rencontrer
comme les mains émerveillées de l’aveugle
trouvent la présence du soleil
sur un pan de mur.  


 André Hardellet, La Cité Montgol, 1952.

mardi 13 décembre 2022

Les armes du succès

Elliott Erwitt

 

Voilà, c'est décidé. Finis les bistrots. Dès aujourd'hui, en phase avec mon temps – enfin, pensent déjà certains –, je vais apprendre à écrire. Faire de la littérature. Française. Contemporaine. 

Pour cela, je viens de souscrire aux leçons proposées par Véronique Ovaldé sur le site du quotidien de l'ami Niel. Dix cours en ligne pour une heure de mon temps me garantissant le succés médiatique et critique.

Une heure, cinquante euros, pour la compagnie et les conseils avisés du prix France Culture-Télérama de 2008, c'est moins cher et plus gratifiant qu'une séance censée soulager mon dos chez l'ostéopathe.

Voici ce que je vais, me dit-on, apprendre :
- Les astuces pour commencer un roman
- Adopter un point de vue
- Faire vivre ses personnages
- Communiquer avec son lecteur
- La relecture et le choix des maisons d'édition

En exclusivité pour les égarés de ce blogue, j'en vois des qui rigolent, je vous livre le programme des plus alléchants et la durée de chaque séance :

1. Véronique Ovaldé ? Autrice, lectrice, éditrice (3'55).

2. La tyrannie du sujet (5'33).

3. L'adoption d'un point de vue (6'58).

4. Le pacte avec le lecteur (4'19).

5. La boîte à outils de l'écrivain (7'04)

6. L'effort de justesse (5'41)

7. La scène d'entrée (4'20)

8. La théorie de la fiction panier (4'25)

9. Le retravail du texte et le choix des maisons d'édition (4'56)

10. De l'envoi postal à la publication (5'11)

 

Enfin, en bonus — ne me remerciez pas —, l'irrésistible bande-annonce de ce cours sans pareil.



mardi 6 décembre 2022

Toute vie humaine

 

Elliott Erwitt

 

Si encore ils nous éblouissaient. Laurent de Médicis écrivait des poèmes sur la fugacité de nos jeunes années, entretenait Botticelli, logeait Michel-Ange et discutait du sens de la vie avec Pic de la Mirandole ; mais Bernard Arnault, première fortune de France, achète du Jeff Koons et un yacht géant à fond transparent pour que les invités puissent voir ce qu'il y a au fond de l'eau – il ne manque plus que le papier peint panthère et les robinets en or. On se trouve, comme disait Georges Bataille, « incapable de les aimer, car il leur est impossible de dissimiler, du moins, un visage sordide, si rapace sans noblesse et si affreusement petit que toute vie humaine, à les voir, semble dégradée ». 

 

Laurent Jullier, Debord, éd. Les Pérégrines, 2021

lundi 10 janvier 2022

Prudence insensée

Elliott Erwitt

 

 

Dans le brouhaha du café, à l'arrière
de la salle, un vieillard est penché sur sa table
 ;
sans autre compagnie devant lui qu'un journal. 

Et dans la déchéance de ses misérables vieux jours,
il pense qu'il a bien peu profité des années
où il avait la force, et la parole et la beauté. 

Il sait qu'il a beaucoup vieilli ; il le sent, il le voit.
Sa jeunesse pourtant, il aurait juré
que c'était hier. Quel intervalle court, quel intervalle court. 

Et il songe que la sagesse s'est bien moquée de lui ;
et comme il lui faisait confiance
 – quelle folie ! –
cette menteuse qui disait toujours : «
 Demain. Tu as tout le temps ». 

Il se souvient des élans qu'il réfrénait ; que de joie aussi
il a sacrifié. Sa prudence insensée,
tant d'occasions perdues la rendent ridicule à présent. 

– Mais à force de penser et de se souvenir,
le vieillard a la tête qui tourne. Et il s'endort,
appuyé contre la table du café. 

 

 

Constantin Cavafis, En attendant les barbares et autres poèmes,
trad. Dominique Grandmont, Poésies/Gallimard

lundi 14 septembre 2020

Volontés


Elliott Erwitt

La vie est passée. J'ai été pris de court, je ne m'en suis pas aperçu. Il est grand temps de trier mes papiers, mettre de l'ordre pour ceux qui suivront.
Serviable, tu veux m'aider. Tes idées sont nettes et tes bras vont vite. Tu vois les choses à garder, à détruire. Je n'ai rien à dire.
Enfin, tu m'assisteras jusqu'au bout, le billet, la voiture, un bel enterrement, une stèle grise. Avec des lettres en or, pour le souvenir. 

Georges L. Godeau

lundi 2 septembre 2019

Là


Elliot Erwitt

Je ne retrouve pas tous les prénoms, les peaux, les lieux de rencontres, ceux du plaisir, l'objet du désir obscur, le charme bourgeois de la discrétion, l'année, à qui appartenait cette poitrine, les promesses, ces grosses fesses, les désillusions, les morsures, les petites blessures, cette main sur mon épaule, les cris et les suçotements, les rires et l'attente, les lettres et les appels interminables tirant sur le fil du téléphone fixe, les escaliers dévalés et la ville entière pour elle traversée, la peau, l'infection rouge, nos dix-huit ans, nos idées hautes et nos trahisons, notre constant manque de fric, tes doigts dans ma braguette, la gueule à l'aube, le cafard du soir, la manif passée collés, qui m'a emmené à l'hôpital, ces balades dans les bois sur le siège arrière d'une moto, les langues avalées, les seins profanés, mon bras sous la table, les cassettes enregistrées autoreverse, l'alcool, l'étreinte au musée, nos définitives sentences sur l'avenir et les sourires, les disputes, la robe déchirée et les culottes oubliées, la sieste sur une terrasse abandonnée, sa voix dans la nuit, et ces pas dans l'escalier, les soutifs indégraffables, les douces ruptures et les rires violents, cette danse sur une jambe, la petite mort dans tes yeux, l'appétit de ta bouche, viens on se recouche, une claque à l'apéro, son souffle dans mon dos, une baise devant le feu, les livres au lit, un dîner polonais au fin fond du dix-huitième, les flics à la porte, le parfum d'une dame en noir, la séance de minuit, le dernier métro, l'amour sur le sable, ce cul sur la table, une promenade à vélo en bord de marne, la pluie au premier rendez-vous, ce sang sur les draps, la honte après une nuit ivre, la petite musique du petit déjeuner, le post-it sur le frigo, ce numéro de haute-voltige, j'ai tout oublié mais je jure, je ne renie rien, je n'ai aimé que toi, je suis prêt à tout recommencer. Là.


mardi 19 mars 2019

Cet instant


XXXV
Bois du vin car tu dormiras longtemps sous l'argile,
Sans un intime, un ami, un camarade, une femme ;
Veille à ne jamais dire ce secret à personne :
Les tulipes fanées ne refleuriront jamais. 


XXXVI
Bois du vin... c'est lui la Vie éternelle,
C'est le trésor qui t'est resté des jours de ta jeunesse :
La saison des roses et du vin, et des compagnons ivres !
Sois heureux un instant, cet instant c'est ta vie.

Omar Khayyam, Les Quatrains, trad. Charles Grolleau, éd. Allia


Elliot Erwitt

dimanche 20 août 2017

Désinscriptions retrouvées

Elliott Erwitt


Ce n'est pas que je m'ennuie… C'est vous.

Les femmes toujours. Aujourd'hui, lorsque je pense à toutes celles que j'ai laissées échapper, je suis persuadé qu'en agissant autrement, en osant certaines choses et en en taisant d'autres, la proportion de claques aurait pu être supérieure à ce qu'elle fut réellement. Mais je me trompe peut-être.
Je lis beaucoup, certes, mais je m'aspire plus que je ne m'inspire.
De combien d'amis a-t-on vraiment besoin ? Si je compte les vraies personnes qui comptent vraiment, une seule main me suffit, et encore… Je fréquente bien plus de personnes, heureusement. Mais je les connais trop bien – parfois pas assez, mais c'est rare – pour en faire vraiment des amis.

Lorsqu'il m'arrive par faiblesse d'affirmer quelque chose, je me rattrape immédiatement en rajoutant, entre parenthèses, je pense. Et ce verbe, il faut bien l'avouer, je l'utilise d'avantage pour m'en persuader que par précaution.

Mon type de femme : la flamenca.

Un événement retentissant se produit et les grands journaux ressortent la rubrique Ce que l'on sait – qui devrait s'intituler Ce que l'on veut que vous sachiez. En revanche, jamais n'apparaîtra de rubrique intitulée Ce que l'on ne sait pas. On la retrouverait à toutes les pages du journal.

Oui, j'ai toujours eu de la sympathie pour les causes perdues. Ce qui m'a perdu.


Devant la salle de cinéma, deux jeunes hommes tentent d'offrir un journal aux passants, espérant leur vendre un abonnement, je fais semblant de ne pas les avoir vus. Mais ma fiancée est en retard et me voilà racolé. Non. Non. Non. Mes seules réponses, avec un sourire forcé pour ne pas être désagréable. Et soudain, je lâche, je ne sais pas pourquoi, car je ne m'en souvenais pas, qu'il m'est arrivé d'écrire dans ce journal, autrefois. Ah bon, vous êtes journaliste ? Encore un Non. Et je rajoute Vous savez bien qu'il n'est pas nécessaire d'être journaliste pour écrire dans ce journal.

Je n'ai rien compris. Ça me rassure.

Cette musique assourdissante et invasive que l'on trouve désormais dans toute boutique ou bistrot sert à nous faire consommer rapidement, sans réfléchir, sans pouvoir se parler, et céder ainsi notre place, au plus vite, au prochain consommateur. Au suivant !, nous chante-t-on, au suivant !

Jamais je n'ai pensé qu'un jour j'aurai une femme de ménage, qui ferait également mes courses, préparerait mes repas. D'ailleurs, je n'en ai jamais eu.


Un ami vrai me parle de la maison de vacances dans laquelle il vient de débarquer, le balcon, la vue sur la falaise de la rivière, la véranda-bureau offrant la même perspective, une bibliothèque peuplée de très bons livres, incroyable !, dit-il, la confiture pure de framboises, le petit joint du matin, les cloches de l'église, le chant du coq, et même des coups de fusil au loin pour l'ouverture de la chasse, et cela me suffit amplement pour avoir l'impression de m'être vraiment, moi aussi, aéré quelques jours.

Moi, le dernier.
Les femmes encore. Le problème, ce n'est pas l'intelligence ou l'incompatibilité. C'est l'imagination.

Ce gouvernement dit de droite a fait preuve d'une incompétence inouïe et d'une malhonnêteté fabuleuse en appliquant une politique dite de gauche. Et vice-versa.

Je n'aime pas boire dans ce verre volé dans un café. Le vin y a un goût de piquette.

Certaines personnes, à qui je confiai ne plus vouloir participer à la mascarade sociale ou politique, m'en veulent encore. Car elles ne peuvent, pour leur part, y renoncer, trouver tout cela dérisoire, ne rien en espérer. Aussi ont-elles décidé de ne plus me voir, m'appeler, m'écrire. C'est tout ce que je demandais.


Le temps était ce matin à la plaisanterie. Vers midi, éclata un rire. Puis dans l'après-midi, l'irritation se fit sentir, laissant place dans la soirée à la morosité. La nuit fut fort agitée.

Mon type de femme : celle qui se sent nue sans maquillage.

Certes je vieillis, mais je sais qu'il me reste encore de beaux jours devant moi. Selon mes calculs, 447 volumes m'attendent au pied du lit. De quoi, si je ne me suis pas trompé, et si tout se passe bien, tenir jusqu'à la tombe.

On ne peut pas dire que ça s'arrange. La preuve !
Aussitôt que j'éprouve de l'enthousiasme, je m'éloigne, et tente de soupeser ce qui a bien pu provoquer un tel sentiment pour me rendre compte immédiatement que je ne tiens pas grand-chose dans ces mains.
Ce n'est pas que vous m'ennuyez… C'est moi.

Charles Brun, Textes inédits à voix basse, volume non numéroté