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samedi 5 novembre 2022

Rien à voir

 

Louis Faurer



— Et tu n'as rien à dire ?
—  ...
—  C'est dingue ! Je dis Je t'aime et toi, tu gardes le silence, tu regardes ailleurs...
—  A vrai dire... Je ne voudrais pas m'avancer, dire des bêtises, je ne maîtise pas bien le sujet, vois-tu, je n'ai pas en main tous les éléments du dossier...
...Tu peux aller te faire foutre, vois-tu, connard!

 

charles brun, souvenirs de l'amante religieuse

mercredi 21 octobre 2020

Premier chapitre


 

Elle se tourna contre moi, pressant ses seins, son ventre, contre mon corps. M'embrassant dans le cou. Me chuchottant dans l'oreille : je t'aime.

Je t'aime... Pour le coup, ça me réveilla. C'était le sept cent trentième matin qu'elle me disait : « Je t'aime ». 

Verbe du premier groupe. Galvaudé. Haïssable.

Je grognais quelque chose qui pouvait passer pour un : « Moi aussi ». Ça la conforta ― réconforta ― pour la sept cent trentième fois. Constance. Constance!

Elle posa sa main sur mon sexe. Puis sa bouche.

Tous les matins, je me réveillais dans sa bouche et on peut dire que je commençais ma journée dans son sexe. Ou ailleurs.  

Elle s'appelait Constance. Et c'était ma femme. Je ne l'aimais pas. Ni elle. Ni personne. Raisonnablement, je ne tolérais que moi.

Jeudi 14 janvier. Je me taris en elle. Elle dut être satisfaite. Elle gémit, me dit : mon amour, me mordit l'oreille et me sussura : c'était bon, Sam... c'était merveilleux.

Vastitude de sa connerie. 

Je lui plantais mes dents dans un sein. Pour me venger. Elle cria. C'était de plaisir...

Elle prit ma main droite et la posa contre son ventre à la lisière de son sexe poisseux. Elle se leva sur un coude, me regarda. Moi aussi. 

Elle devait sûrement personnifier l'amour. La plénitude de la femme accomplie. L'après-extase. Moi, je voyais autre chose : cinquante-quatre kilos d'os et de viande. Ma main était toujours captive. Ses gros yeux bleus me dévoraient. S'humidifiaient. C'est à ces moments-là qu'elle me faisait le plus penser à ses soeurs qui regardent les trains.

Ma femme est une vache : premier chapitre.


vendredi 8 mars 2019

Deux rivières

Eva Besnyö


28 octobre
Comme presque tous les mercredis j'ai franchi deux rivières et je suis allé garder Félix. Tout le monde l'appelle Lili dans ce petit village au-dessus du Verdon, depuis l'école primaire. Lili a quatre-vingt-quinze ans, il a oublié son visage et son nom.
Isabelle, la fille de Lili, est institutrice à la maternelle du village. Le mercredi elle va faire de grosses courses en ville. Pendant trois heures je marche à petits pas autour de leur maison en tenant Lili par la main, ou bras dessus, bras dessous lorsqu'il bascule en avant.
Tout l'étonne, le ciel, les arbres et moi qu'il scrute toutes les cinq minutes comme la première fois.
Jusqu'après la guerre c'était le cordonnier du village, il faisait des souliers de travail, les sandales légères et les ballons de foot puis l'industrie de la chaussure l'a emporté, comme tant d'autres. Il a acheté trois hectares de vieilles vignes au bord de la colline et il est devenu paysan. Il n'y a pas un arbre ici qu'il n'ait planté, greffé, un muret qu'il n'ait reconstruit. Tous les secrets du cuir il les tient de son père, il a grandi dans l'atelier au milieu des alènes, du fil, des tranchets, de l'odeur forte des peaux qu'on allait chercher à Barjols et des jolis pieds de femme.
Les secrets de la terre il les a découverts au fil des années, seul en tâtonnant, en observant, en se réveillant chaque nuit parce que le ciel gronde, les branches craquent sous le gel.
Il y a cinq ans il a tourné pendant une journée dans son petit champ sur son tracteur orange, il ne savait plus comment on l'arrêtait. Le lendemain sa fille donnait le tracteur, discrètement, à un collectionneur.
Pour promener Lili autour d'une maison, octobre est un mois féerique. Je casse une noix entre deux pierres, encore fraîche, et nous la partageons, un peu âpre… Quelques petits pas et nous passons du brou à l'odeur incomparable des figuiers. Bleues, lourdes de sucre, bourdonnantes, j'ouvre deux ou trois figues que nous partageons aussi.
Lili en raffole. « C'est bon, Fernand ! » me dit-il, ravi sous sa petite casquette. Il y a cinq minutes il m'appelait Lucien. Encore quelques pas et je coupe une grappe de raisin noir, moins sucré que les figues. Il n'y a plus que quelques pieds de vigne ici, à l'abri des murs qui soutiennent les bancaous ; Lili a planté des arbres partout.
Nous allons nous asseoir à l'ombre du noyer, sur l'un de ces murets, et nous nous partageons les grains à la peau épaisse. Lili me dit que ses six filles ne viennent jamais le voir. Il n'en a qu'une, Isabelle, l'institutrice qui fait ses courses à Manosque. Je suis amoureux du calme de ses yeux. Des yeux gris-vert, semblables aux cloches de bronze des vieilles abbayes.
Est-ce que je franchirais deux rivières pour venir garder Lili au milieu des collines s'il n'y avait pas la beauté calme de ces yeux ?…
Le petit cordonnier a planté des arbres durant la deuxième partie de sa vie, les a soignés en toute saison et il ne sait plus ce qu'est un olivier, un pêcher, une noix.
« Et Kakou ? dit-il, où il est passé ? Il y a un moment que je l'ai pas vu. »
Ce qu'il a préféré jadis c'est la chasse, encore plus que la terre et les arbres. Il a rôdé depuis son enfance dans tous ces vallons, avec des chiens et des furets, par tous les temps après des journées éreintantes de travail jusqu'à la nuit noire. Kakou fut son dernier chien. Il l'a enterré à côté de tous les autres, à l'endroit de son terrain qui touche presque le cimetière. Il a oublié ce que signifient le mot fusil, le mot lapin.
Toutes les cinq minutes il me dit : « Bon, on y va, Henri ? » Il veut rentrer chez lui, chez sa mère, à l'autre bout du village, dans la maison où il est né. Il ne sait pas chez qui on est ici, il y a pourtant passé sa vie, déplacé chaque pierre, retourné chaque motte de terre. « Elle va m'attendre pour souper, on y va ! » Il y a cinquante ans qu'elle est au cimetière, sa mère.

René Frégni, La Fiancée des corbeaux, Gallimard

dimanche 4 mars 2018

Amours argentines


Je ne sais pas ce qu'elle est devenue. Moi non plus, cela dit. A cette époque, elle faisait de la sculpture et comptait parmi mes élèves. J'avais remarqué qu'elle lambinait à la fin des cours, avec très souvent quelque chose à me raconter. Bien que divorcée, elle avait gardé le nom prestigieux de son mari, l'héritier d'un empire de la mode. En cours, je l'avais surprise, en me retournant, les yeux scotchés sur mes fesses, parfois perdus, le sourire figé, songeuse. Je me raconte des histoires, me disais-je – d'ailleurs, elle ne m'attire nullement, oublie, mon vieux, oublie. La fin de l'année approchait et, comme à son habitude, elle était la dernière à quitter la salle, jamais en manque de subterfuges pour musarder encore un peu le temps que je finisse de ranger mes affaires, effacer le tableau, remettre les tables en place… Ce serait bien, avant la fin des cours que tu viennes déjeuner à la maison, me dit-elle soudain, exagérant semble-t-il son accent argentin. Elle habitait dans un de ces arrondissements chics de la capitale que j'arpentais rarement, vers l'Ecole militaire. Le matin, j'avais pris soin de me raser de frais, passer une chemise, réviser le plan de métro, et, plein d'audace, glisser un ou deux préservatifs dans mon sac. Certes, je ne ressentais rien en sa présence, mais, en cette période de flottement amoureux – je sortais d'une longue histoire et étais vaguement attiré par une fille croisée à deux trois reprises dans le bar en bas de chez moi sans avoir encore osé l'aborder –, les occasions de baiser n'étaient pas nombreuses.
Je me suis perdu dans le quartier, arrivant en retard devant l'hôtel particulier, caché dans une impasse. Les mets semblaient succulents. Je n'avais jamais mangé de homard. Elle me servit du maté en guise d'apéro quand je lorgnais sur le bar bien pourvu en bouteilles à 40°. Présentation des enfants, un gamin d'à peine dix ans, collé à une Game Boy, et une adolescente efflorescente moulée dans une robe noire d'un autre âge, au décolleté embarrassant. J'essayais de ne pas lui prêter trop d'attention, évitais son regard, un truc de famille certainement. 220 volts dans l'air. Un silence dont je ne parvenais pas à déterminer la provenance, un truc qui fait masse.
Le maté, c'est comme le thé, et je ne pus résister au passage par les toilettes.
Elle m'attendait dans le couloir, me coinçant contre le mur. Comment osait-elle, ses enfants à trois mètres de là ?… Je voudrais te demander quelque chose, c'est important… J'aurais préféré qu'elle m'embrasse de force et qu'on n'en parle plus… Tu as vu ma fille ?… Quelle question… Elle arrive à un âge, tu sais. C'est toi que j'ai choisi. Je veux que tu sois son premier homme… J'avais bien entendu ? Là, maintenant ? Avec elle et son fils comme spectateurs ? C'était quoi, ce cauchemar ? Déjà, la jeune fille surgissait dans le couloir. J'indiquai sans aucune délicatesse la porte des toilettes, me passant une main sur le ventre, bafouillai un mot d'excuse auquel personne ne pouvait croire et m'enfuis vers la sortie. La porte de chêne massif claqua dans mon dos. Je dévalai les escaliers comme un malfrat de bas étage, une loque de banlieue sans nom et sans casquette. L'envie de pisser me reprit à peine le nez dehors.
J'étais allumé, abruti, incapable de saisir ce qui venait de se passer. J'avançais comme ça, sonné, sans conviction, sans savoir s'il me fallait revenir sur mes pas, me plier aux désirs de cette argentine dingo et faire valser la vierge sur le lit de sa mère, dénoncer l'artiste de la pampa à la brigade des mineurs, pensant soudain à la mère de mes filles, qui connaissait l'Argentine – allait-elle, elle aussi, procéder de la sorte ? – mais la vessie prit le pouvoir en m'indiquant un café au coin dans lequel j'allais la soulager. Au comptoir, j'avalai sans entrain un jambon de pays-cornichons avec un ballon de rouge qui s'en prit immédiatement à mes intestins. Je n'ai jamais recroisé la fille au bar en bas de chez moi et mon contrat ne fut pas renouvelé à la rentrée.

vendredi 17 novembre 2017

Je pense à autre chose

Lorsque deux personnes se retrouvent seules, mettons enlacées, et que s'installe entre elles un silence agréable, tellement chaleureux qu'elles ne seraient pas opposées à le voir durer éternellement, il arrive que l'une d'elles demande sans raison : « A quoi penses-tu?» Et soudain, tout sonne faux, s'étiole, mettant à mal la tranquillité. C'était un beau silence, mais il a disparu à jamais. Et nous savons alors qu'un moment parfait vient de prendre fin et qu'un autre débute, dont nous ignorons tout, tout en sachant que ce sera moins bien. Certaines questions, sans en avoir l'air, ouvrent un véritable gouffre et accablent l'autre, même lorsqu'il s'agit de l'être aimé. Censée rendre les liens plus étroits, ou le silence moins ennuyeux, la question désintègre la paix. Ce n'est pas plus difficile, ou plus facile, que lorsqu'on vous demande : «Tu sors, ce soir ?​» ou «Que penses-tu du structuralisme ?» Il est des zones intimes qu'il ne faut jamais parcourir si ce n'est lorsque nous sommes vraiment seuls.
Si nous sommes extrêmement sincères, nous pouvons répondre que nous ne pensions à rien. La journée est pleine de ces moments où l'on se contente d'incarner l'absence, imitant en cela un mur. Dans ces moments de la journée, nous sommes pareils à des objets. Mais, bon, la franchise n'est-elle pas une superstition dont il ne faut en aucun cas abuser? Il est probable qu'alors nous répondions toujours que nous ne pensions à rien. Entre ces périodes d'absence et les éclairs de lucidité dont chacun de nous peut faire preuve, se glissent également des intervalles au cours desquels nous sommes traversés de pensées inavouables. Et il est alors impossible de les dire à haute voix, même en étant seul.
A la fin de l'été, j'étais avec une amie et nous évoquions cet instant où deux amants s'abandonnent, où l'un par exemple retire les cheveux du visage de l'autre, dans un silence divin, et soudain voilà qu'éclate la question. Cela lui était arrivé récemment. Elle sortait avec ce type depuis quatre mois, ils étaient seuls, à la maison, affalés sur le canapé, et venaient d'éteindre la télévision après avoir regardé un épisode de Better call Saul, lorsqu'il demanda: «A quoi penses-tu ?»
Mon amie estime qu'il s'agit d'une question très intime, bien au-delà de ce que l'on entend habituellement par question intime. Elle fut sur le point de répondre, car c'était presque vrai: «Je pensais à un homme que j'ai vu hier au musée Thyssen et dont j'imaginais parfaitement pouvoir tomber amoureuse pour les vingt prochaines années. Je me suis approchée de lui pour voir ses mains, connaître l'odeur de son corps. Il était extrêmement séduisant, bien plus que ce que tu pourrais jamais espérer être, et à ma grande surprise il m'a adressé la parole. Je me suis alors souvenue de Pulsions de Brian De Palma, lorsque Angie Dickinson parcourt le Metropolitan de New York et remarque un homme aux lunettes noires. Ils entament un jeu de séduction à distance, fait d'apparitions et de disparitions à travers le musée. Lorsqu'elle croit l'avoir perdu de vue, Dickinson quitte le bâtiment et découvre l'homme dans un taxi, qui l'attend. Elle s'y engouffre et ils font l'amour sur la banquette arrière. J'ai alors désiré qu'il m'arrive quelque chose de semblable. Voilà à quoi je pensais, mon chéri. Et toi, à quoi penses-tu?»
J'ai vraiment été chagriné de savoir que, finalement, mon amie n'avait pas répondu cela, surtout lorsque j'ai appris que, quelques jours plus tard, son histoire avec ce type prenait fin pour toujours. Mais j'imagine que c'est le genre de situation dans laquelle la vérité est dénuée de morale. Dans un chapitre de Compagnie K de William March, un capitaine charge un soldat d'écrire les lettres de condoléances destinées aux familles des soldats morts. Après une trentaine de lettres, il décide d'en écrire au moins une qui traduise la vérité : «Madame, votre fils est mort inutilement dans le bois de Belleau. Vous serez certainement curieuse de savoir qu'au moment de sa mort, il était infesté de bêtes et affaibli par la diarrhée. Ses pieds étaient enflés et pourris, et il puait. Sa vie était celle d'un animal effrayé, souffrant du froid et de la faim. Le 6 juin, lorsqu'il fut atteint par la mitraille, il connut de terribles douleurs et agonisa longuement. Trois heures faites de cris et d'injures. Il ne pouvait se raccrocher à rien : il avait compris depuis longtemps déjà que ce que vous-même, sa propre mère, qui l'aimiez tant, lui aviez appris à croire, moyennant de vains substantifs tels que horreur, courage et patriotisme, n'était rien qu'un énorme mensonge...»

Juan Tallón, ¿En qué piensas?, chronique Restez bourrés,
publiée dans El Progreso, traduction maison

vendredi 4 novembre 2016

Drame dans la nuit

via Louxo's enjoyable

- Tu veux que je mette la radio ?
- Tu es réveillé ?
- Non.
- Je veux bien, sinon j’aurais l’impression que tu m’entends faire pipi.
- Tu sais, je n'ai jamais imaginé que tu étais une fille qui ne fait jamais pipi...
- Oui, mais ça me bloque si je sais que tu peux m'entendre.
- Je sais, pas de problème, je te l'avais proposé... Tiens, France musique ne passe pas de musique à cette heure-ci ?
- T'as changé ? C’était quoi, ça ?
- Je ne sais pas. Un programme de nuit sur France culture.
- Il est quelle heure ?
- C’est la nuit.
- Pas du tout : j'entends des voitures, il doit être autour de 6h, je parie... 
- Détrompe-toi. Il est 4h20.
- Quoi ?! Moi qui attendais que le réveil sonne parce que je n'arrivais pas à me rendormir…
- Tu peux toujours attendre.
- Tu ne veux pas laisser la radio ? Je suis sûre qu’on parviendra à se rendormir en écoutant des histoires.
- Tu crois ?
- Oui, si je me colle à toi.
Pendant toute la cérémonie, je me suis isolée. Avec toi. Je ne voulais pas que tu sortes de la chambre, que tu assistes à ça. Ça hurlait, ça pleurait, ça se griffait, tout ça…
- C’est quoi, ce truc ?
- Une histoire comme tu en voulais.
Ils avaient envoyé un message à mes parents, je ne sais plus par quel biais, et ils étaient venus à l’enterrement. Et mon père, en me disant bonjour, il me dit Tu vois, c’est la punition de Dieu ! Pour me signifier Tu as choisi ton homme et Dieu te l’a enlevé…
- Mais c’est horrible !
- Oui, je ne suis pas sûr que ce drame nous permette de retrouver le sommeil.
Et comme j’étais enceinte du deuxième…
- Mais ce n’est pas possible !
Heureusement, j’ai pu t’inscrire à une crèche, donc tu partais le matin et moi, je ne bougeais pas de mon lit… Jusqu'au huitième mois, je suis restée assise dans mon lit...
- Dios Mío, comme dirait ma mère...
- Eteins cette radio ! Qu’est-ce que ça pouvait être ?
- Un documentaire plombant de derrière les fagots... T’as pas un Lexomyl ?
- Tu sais bien que je ne prends jamais de médicaments.
- Nous sommes peut-être arrivés à l’âge où l'on ne peut plus faire une nuit complète sans médocs…
- Pitié !
- Je t’ai raconté l’histoire d’Erwan, sa mère et le Lexomyl ?
- Je ne crois pas. Mais si tu te lances dans une histoire, je ne suis pas sûre de m’endormir.
- Imagine que c’est la radio.
- Tu as raison, tout à l’heure quand tu m'a lu l’article du Diplo, je me suis endormie illico...
- C'était peut-être dû au sujet du papier...
- Non, c'est ta voix qui me berce. …
- Quand j’étais jeune, elle avait un tout autre effet sur les filles…
- Je te hais !
- Je sais. Reviens ici tout de suite !
- Espèce de macho espagnol !
- Ça me rappelle ta copine...
- ...Quelle copine ?
- Celle qui s'est endormie en pratiquant une fellation sur son amant...
- C'était avec son mari, pas avec son amant !
- Ah, il me semblait que c'était avec l'acteur dont elle a longtemps été la maîtresse...
- Justement non ! On ne s'endort pas avec un amant !
- Bon, je te raconte ou pas ?
- Quoi donc ?
- L’histoire d’Erwan, sa mère et le Lexomyl.
- Qu’est-ce qu’elle a encore fait, celle-là ?
- C’est très court, mais assez déstabilisant.
- J'imagine, avec une mère pareille...
- L’autre jour, donc, Erwan évoque, au cours d'un déjeuner avec sa mère, ses troubles du sommeil. Il ne va pas bien en ce moment, a pedu le goût du travail...
- Qui peut avoir le goût du travail ?
- Certaines personnes l'ont.
- Ça m'étonne toujours, les gens qui aiment travailler...
- Ecoute, si tu m'interromps tout le temps, l'histoire qui, en tant que telle, est relativement courte, va s'étirer, et on n'est pas près de se rendormir...
- Pardon, pardon. Donc, il a perdu le goût du travail ?
- Oui, c'est un état général, un peu dépressif, il a du mal à se concentrer, à lire même, et dort donc très mal, lui qui d'habitude dort comme un bébé.
- Et alors ?
- Deux jours plus tard, il reçoit un colis par la Poste : un carton plein de boîtes de Lexomyl que lui envoie sa mère.
- Non !!!
- Si.
- Elle est dingue !
- Oui. Et pour une fois, c’est lui qui l’a fait culpabiliser. Il lui a sorti un truc du style Tu te rends compte que, dans mon état, je pourrais me suicider en avalant toutes ces boîtes, et tu en serais responsable !
- Le salaud !
- Avoue qu’elle l’a bien mérité !
- Je me souviens quand il nous a raconté que, à l'époque où elle était enceinte de lui, jusqu'au bout, elle a essayé de le perdre, qu'elle avait repeint toute la maison en espérant ainsi faire une fausse couche...
- Le pire, c'est qu'elle lui ait raconté tout ça.
- Et qu'elle continue à l'emmerder.
- Tu sais qu'il ne lui a jamais donné son numéro de portable ? Elle ne sait pas qu'il en a un.
- Mais comment fait-il ? Quand il la voit, il doit éteindre son téléphone avant ?
- J'imagine.
- Qu'est-ce qui t'a pris de parler de ta mère sur ton blogue, en faisant croire qu'elle s'était lancée dans le graffiti ?
- Mon amour, c'était une blague !
- De plus, ta mère est adorable. Rien à voir avec celle d'Erwan. Elle me rappelle ma grand-mère. Tu imagines si elle tombe dessus ?
- Non seulement, elle n'a pas internet, mais elle ne sait même pas lire...
- Arrête de dire n'importe quoi.
- Que veux-tu que je dise d'autre ?
- Avec tout ça, on n'a pas réussi à se rendormir...
- Retourne-toi, je connais un autre moyen de retrouver le sommeil...
- Enfin quelque chose de sensé !

jeudi 6 octobre 2016

Pouce(s) !


Je crois que c'est fini. Je suis fatiguée. La semaine dernière, je pense que c'était la dernière fois. Nous devions nous voir mardi. Il m'avait dit que nous pouvions passer tout l'après-midi ensemble, chez lui. C'est la première fois qu'il m'invitait, que j'avais le droit de connaître sa maison. Trois ans. Il a fallu trois ans pour que ce soit possible… Mardi matin, j'ai loué une voiture pour pouvoir y aller. J'avais un tas de boulot, mais il me manquait tellement… Depuis ses vacances avec sa copine, je ne l'avais pas revu. J'avais interdiction de communiquer avec lui durant leur séjour en Espagne. Mais dès qu'il est rentré, nos conversations sur WhatsApp ont repris. Et le désir avec. L'excitation. Mardi, à midi, il m'appelle. Il annule. Ça va être trop juste, à cause du boulot : il a une conférence à préparer, sort un livre cette semaine, fait une émission de radio… Je ne me suis pas énervée. J'ai dit C'est pas grave, on se voit une autre fois, moi aussi, j'ai du boulot. Le soir, ça repart. Il veut me voir, insiste. C'était pas facile. J'avais les enfants. Je m'étais libérée pour le mardi, mais seulement pour l'après-midi, le soir, je rentrais m'occuper d'eux. Il voulait absolument qu'on passe deux-trois heures à l'hôtel. Il n'avait pas le temps pour plus. Pas de dîner avant. Il ne passait même pas me chercher. On irait pas loin de mon quartier alors. Je m'en fichais, j'avais besoin de le voir, son corps me manquait. On se retrouve dans un hôtel, pas loin de la gare, et c'est moi qui prend l'initiative, c'est moi qui paie maintenant. Le réceptionniste me demande ma carte d'identité. Je ne l'avais pas sur moi. J'étais sortie de manière un peu précipitée, après le dîner des enfants, j'avais laissé la grande les coucher et je n'avais pas pensé à prendre mes papiers, juste ma carte bleue pour payer la chambre. Ce n'est pas grave, on va dans un autre hôtel. Dans la rue, il m'engueule Comment tu peux être aussi sotte ?! Tu sais bien pourquoi on se voit ! Tu gâches tout ! Je ne dis rien et rebelotte. Dans le nouvel hôtel, on me demande de nouveau mes papiers. Je ne comprends pas, c'est la première fois que je vois ça. Je ne sais pas si c'est dû à un renforcement des normes de sécurité… J'essaie de parlementer. Le type ne voulait rien entendre. Et lui, il ne dit rien. Il est à côté de moi et ne dit rien. Il avait sûrement ses papiers puisqu'il se déplace en voiture. Mais rien. Il ne dit rien. Ça m'a totalement refroidie, je n'avais plus de désir. Je suis sortie de l'hôtel. Il me suivait en m'engueulant. Je lui ai dit que dans la vie, les histoires, parfois il y a ce genre de moments non productifs, que ça la constitue et nous constitue. Il ne voulait rien entendre. Tu sais pourquoi on se voit ! Tu es inconsciente ! C'est dingue ! J'ai hélé un taxi et je suis rentrée. Je crois que c'est fini. Il m'a envoyé un message tout à l'heure. Il veut qu'on se parle. Mais j'ai besoin d'autre chose. Je ne peux pas entretenir une passion avec mes pouces, en l'alimentant uniquement de conversations sur téléphone et de temps à autre, un tour à l'hôtel. Je suis fatiguée… Je te ressers un verre ?