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lundi 7 septembre 2026

Un livre ouvert

 Louis Stettner

 

 

 

et quand elle arrivait les hommes s’enlisaient

en jalousie

je vous avais oubliés

j’avais tout oublié 

veuillez aujourd'hui avoir l’obligeance 
de m’achever
avec toute l’élégance propre à votre classe 
je tiens à vous rassurer : 
comme à votre habitude
vous n’aurez à fournir aucun effort
 –  je suis un livre ouvert 
sur tous mes torts

l’arrogance de l’ignorance
l’inconscience de la vulgarité
la violence exacerbée
luttant sans cesse et sans science 
avec mes pauvres armes
histoire de survivre dans l’infinie fange

jouant les jolis cœurs flanqué comme l’as de pique

je m’égarais dans les toilettes des dames
les salles obscures à écrans louches et fauteuils défoncés

les comptoirs poisseux des rades de quartier

les parties de foot sur terrains déstabilisés
loin des paillettes et flonflons chers à votre condition
insaisissable je trouvais sens et consolation dans un air de bandonéon
le chant d’une crevette de San Fernando
les vers d’un ancien mineur de la Sarre 

inlassable hypnotiseur vous m’endormiez
teniez à m’emmener ailleurs
caution d’agrément à peu de frais 

de vos urbaines turpitudes 

l’important était de ne pas participer
ne jamais vous ressembler
je repoussais sans diplomatie
tapes sur l’épaule
sur tapis rouge et loges princières
profondément inapte à singer vos manières

avaler ces couleuvres putassières 
qui font une carrière 

étranger à vos codes et mots de passe

j’ai raqué par niaiserie 
et lâcheté

comment ne pas vous avoir au cœur
d’un de ces cocktails dans lesquels
vous aimez vous pavaner
balancé une paire de tartes salées
et vos quatre ou cinq vérités ?  


veuillez aujourd’hui avoir l’obligeance
de ne plus user cette langue faisandée
pour salir un nom déjà couvert de honte et de boue
trouvez une corde à votre goût 
et passez-la-moi autour du cou

ne vous déplaise
la mort sera douce à ses côtés


 

charles brun, amnésie d'un pas grand-chose

 

 


mardi 11 août 2026

Un peu d'air

Carole Bellaiche

 

 

le soir, je lis deux pages
et je m'endors
le matin, je lis deux pages
et je m'endors
le reste de la journée,
je ne lis pas
je me bats
en vain
contre les effets de l'insomnie
qui me visite toutes les nuits
je traîne et traque les mots
qui l'accompagnent
je trace deux lignes
avant que mes yeux 
n'abandonnent la partie
à la recherche
d'un peu d'air

 

charles brun, apparaître 




vendredi 26 juin 2026

Un peu d'air

 


 

L'évolution a été fulgurante
c'est la forme la plus grave de la maladie
la paralysie vient d'atteindre le visage…
elle reprend un peu d'air
Les médecins nous ont prévenus :
si un organe vital est atteint
le cœur, par exemple,
vus son âge, ses antécédents,
il n'y aura pas de réanimation…

des semaines que je ne l'avais pas revue
elle s'épuise dans ces allers et retours
les transports défaillants
l'accablante canicule
me parle du tri dans la maison
vieux bouquins et chiffons
il ne reviendra pas
place-t-elle tout dans des sacs poubelle ?  
comme ceux balancés par les fenêtres
dans le jardin ou ici même sur la terrasse
lorsque le fils de l'ancienne propriétaire
avait fait vider ce qui deviendrait
notre maison
ces bribes de vie enfouis dans les plastiques

que va-t-elle faire de la maison ? 
que va-t-elle devenir ? 
elle ne supportait plus ses sautes d'humeur
sa démarche laborieuse
elle dit sa pépéisation
le voir traîner toute la journée
elle s'en veut aujourd'hui
de ne rien avoir vu venir
réfugiée depuis des semaines chez leur fils
J'avais besoin d'air
Moi aussi, j'ai des problèmes de santé
elle désigne sa poitrine
J'ai un pacemaker et, 
depuis quelque temps, ça ne marche plus très bien
le médecin a renforcé mon traitement
Je veux vivre encore un peu, je ne veux pas mourir en même temps que lui ! 
Je vous embête avec mes histoires
encore soumis aux suites de l'insomnie
je propose un café 
Je ne peux pas, mon cœur…
je ne sais que faire de mes mains
du bout de doigts caresse ma tasse vide
elle repart dans l'allée
Je dois passer à la pharmacie pour mes médicaments
A peine sept heures et déjà 30 degrés

j'entre à l'ombre
m'affale au ralenti sur la chaise longue 
plantée dans le salon
repousse le vertige en ouvrant le livre bleu 
parmi quelques vers inédits somnolés
je mémorise la conclusion de l'ami Hank
Je suis né pour vendre des roses dans les avenues
des morts
s'endort consolée
l'allée de la jeunesse perdue

charles brun, nos vies fantômes

 


mardi 24 mars 2026

Droit d'inventaire

Luis Casadevall



prendre mes responsabilités
atteindre mes objectifs
penser collectif
j'ai tenté de
faire preuve de maturité
opté pour une consommation 
raisonnée

pris la contre-allée
restreint mes 
dérisoires désirs 
limité les excès
contrôlé mes dépenses
compté mes sous
je me suis
dépensé dans les sous-bois
sur le sable matinal d'une plage déserte
signifié mes adieux à l'insomnie
réconcilié sur l'oreiller
mémoire déformée
je crois avoir mesuré
les enjeux 
pris soin de moi
et des autres
m'être indigné
avoir 
milité pour la mobilité 
douce
la sobriété heureuse
l'univers inclusif
le développement durable
l'enterrement du patriarcat 
l'expérience de la résilience
et en semaine l'abstinence
j'ai tout essayé
tout goûté
tout respecté
la fin de votre monde 
peut arriver

 

charles brun, des pensées sans compter 

dimanche 15 février 2026

Place du bonheur

Walt Girdner

 

 

parlez-moi lentement
comme à un enfant
bordez-moi gentiment
réarmez-moi 
en douceur
en adéquation avec
la demande

amadouez-moi
en même temps
prononcez résilience
confiance
intelligence et commission
artificielle européenne
consommation débridée
civilisation et sécurité
soin de soi et vivre ensemble
investissements et solidarité
arrogance décomplexée

racontez-moi des histoires
de nouveaux bobards
responsabilité 
refus de la vassalisation
et du défaitisme
normalisation et souveraineté
démocratie et arc républicain
pacte social 
dépassé
l'impensé insensé
une dinguerie

tech et crédit social 
télésurveillance pour tous
disruption électrons libres
piège à fions
c'est que du bonheur 
on ne va pas se mentir
nous n'avons rien dans le ventre

revenez vers moi
envoûtez-moi sans cesse 
accordez-moi 
une nouvelle fois
la nuit sacrée
sans entraves et sans soucis



charles brun, la liberté rend libre


mardi 16 décembre 2025

Malgré la pluie battante

Leonard McCombe 

 

viens, approche

je te propose une expérience 
intense et sensuelle
dénuée de vulgarité
sauras-tu te passer 
de cette facilité ?

la perspective de rester
connectés toute la journée

à brève échéance
avant le déclin

l'offre s'entend 
à très grande vitesse
sans engagement 
les frais offerts
sur simple demande 
 

prends tes yeux
sous l'astérisque tu découvriras 
ses principales caractéristiques
et ne pourras la décliner

renouvellement tacite 
et automatique

entends-tu déjà 
malgré la pluie battante

les surlendemains qui déchantent ?

le moment est lourd
de possibles
sers-toi encore une lichette
cette fillette a encore
bien des choses 
à nous apprendre
 

viens plus près
colle-toi à moi 

remontons le son
c'est à toi de tirer



charles brun, des nuées de scrupules

vendredi 5 décembre 2025

Jours de pluie

Edouard Boubat

 

 

où allions-nous lorsque
la pluie pointait son nez ? 
abrités sous un porche
l'un contre l'autre
comptions-nous nos sous
pour un ticket de ciné,
la salle enfumée
derrière le grand comptoir
ou,
les jours de gloire,
une chambre d'hôtel
aux portes de la ville ?

souviens-moi de toi
cette époque où
la noirceur était vertu
et la route couverte de boue
pas de futur pour les enfants 
comme nous
tes yeux étaient-ils bleus
gris
ou vert de gris ?
je les ai oubliés

dérobais-je pour toi
d'obscurs ouvrages
à propos du rôle de notre classe
la place de notre rôle –
et autres syllogismes si pratiques ?
tu rêvais popoésie 
arrogant je rabachais popolitique
nous étions nés
avant le vent, chantais-tu
aussi jeunes que le soleil

où trouvions-nous
refuge lorsque la fatigue
du jour s'emparait des rues 
tes yeux brasillaient
et s'emballaient nos sens interdits ? 
petite fille en pleurs,
écris-moi cette chanson

 

 charles brun, sens interdits

samedi 18 octobre 2025

Des millions de tangos

Inge Morath, Saul Steinberg



défilaient de nouveau
dans le désordre de la nuit
toutes ces années noyées dans les cafés
les vaines batailles contre la lâcheté 
juché au sommet d'un monticule de vulgarité
les filles séduites et abandonnées
dans un cinéma de quartier
les paroles données
les livres volés
les enfants envolés
ces tranches de vie à vomir
ces tronches de vide-ordures
qu'il n'avait pas osé gifler
la sienne en premier lieu
les matins sonnés
le larbinat salarié
les pieds enflés de sa mère
son dos voûté
le squelette déglingué
la vérité avalée
les avertissements méprisés
les mots bafoués 
des millions de tangos écoutés
toutes ces années…

oubliés le nom des poètes disparus
mais quand on est à court d'idées
comme dans la chanson
on fait quoi déjà ?

demain, demain... 

 charles brun, le désordre de la nuit

mardi 30 septembre 2025

De notre vivant

Sean Plunkett



nous affabulions à la moindre occasion
de notre vivant 
abhorrions leur douce version
hors de question 
de suivre leurs reproductions intelligentes et
avariées
nous rejetions leurs satanées explications
et persistions à entretenir le feu 
sacré
simulions des engueulades ménagères
dans les allées des alimentations 
générales
nous ignorions leurs sempiternelles 
préventions
assignations
injonctions à la con
leurs gueules de fion en boucle
sur tous les écrans
une guitare sèche et un bandonéon
parfois un piano droit
constituaient notre principale consolation

nous ne laissions rien paraître 
ni stupeur ni haut-le-cœur
et reprenions à tue-tête
cette chanson pop dont nous ne saisissions 
pas le sens
de notre vivant
je me penche à la fenêtre
tu es la fille d'hier
celle qui s'amuse avec les fleurs
de mon jardin
il est trop tard pour comprendre
rentre chez toi, petite
nous ne pouvons plus jouer

nous oublions le spectacle
que nous étions
de notre vivant




charles brun, production clandestine





jeudi 18 septembre 2025

Changement de direction

Bill Perlmutter

 

 

quand un homme marche 
vers son destin
il est bien souvent forcé 
de changer de direction. 
lancé en vingt minutes
de méditation
dans la médecine intégrative 
et la transformation personnelle 
j'ai quitté la finance internationale
et trouvé à l’intérieur de moi-même
l’endroit où rien
n’est impossible.

le bonheur ne devient concret 
que lorsqu’il est perdu. 
ressourcé et connecté 
à une joie profonde
j'ai ouvert mon esprit 
et mon cœur
à une paix sincère
un sentiment d'infini 
de liberté d’être 
tel que je suis. 
 

l'accès à des concepts 
auparavant réservés 
à quelques-uns
m'a conduit à 
adopter de nouvelles 
habitudes et vertus. 
penseur 
médecin
conférencier 
écrivain à succès
je suis avant tout
créateur de prospérité

être en compagnie de personnes 
partageant les mêmes idées que nous 
amplifie notre croissance 
émotionnelle
intellectuelle 
et spirituelle. 

faisons grandir cette communauté
retrouvez vous aussi
au milieu d’arbres centenaires
face à la mer 
le sens profond 
de votre être et de vos envies. 

à travers un voyage complet 
riche d’expériences 
qu'il me tient à cœur 
de partager 
vous vous sentirez 
reconnaissants et heureux 
retrouverez confiance en vous 
et dans la vie. 

ces quatre jours de reconnexion avec soi
au sein d'un groupe 
aux regards 
bienveillants et authentiques
vous plongera
en toute intimité
au cœur de votre humanité
paiement en ligne sécurisé. 



charles brun, vers un avenir radieux

mardi 9 septembre 2025

Left alone

Fred Lyon



 

seule la lune
pleine. 

pas un chat
d'oiseau, de train
la traîne d'un avion au loin 
caresse le silence 
l'ombre du chien. 
l'heure du loup. 
dans la cuisine

ce court présent
avant l'oubli et le chagrin
m'appartient
lâchement,
démuni,
je me rends,

dépose les mots
c'en est fini. 
déjà
un miaulement
m'implore
j'aide leo the last
à grimper sur mes épaules. 
comme avant il m'écrase
de son ronflement permanent
réconfortant
saluant le jour naissant. 
par chance
il en descend rapidement
s'allonge sur left alone revisited
et une nuit avec hamlet 
abandonné sur cette vieille table de ferme. 
je verse quelques croquettes
le regarde se régaler
lui offre un verre d'eau. 
le vacarme du temps peut s'imposer.


 

charles brun, nuits de pleine lune



mercredi 23 juillet 2025

Fermeture définitive

Gilles D'Elia

 

 

 

quelle était la chanson ?

nous déambulions cet air
en tête
le long de la coursive
d'un passage couvert 
désert du XIXe siècle
en ruines
en haut des marches
il se tenait majestueux
époque soûl sous le balcon
était-ce cette chanson ? 
chemise noire
ouverte sur un médaillon
naturellement semblant
nous attendre
seuls à le comprendre
incapables de lui parler
nous nous mîmes à chanter
ce standard noir et blanc
sans savoir 
que nous ne connaissions plus
les paroles du deuxième
couplet

honteux j'espérais 
qu'il eut reconnu 
le fils du maçon espagnol
grassement
payé au noir 
pour refaire 

avec un de ses Javanais

sa garçonnière du XVIe
arrondissement 
et redoutais
qu'il ne nous tournât 
le dos
le ré et le la

Un type comme ça,
le chanteur,
dit mon père
qui ne me parle plus guère
le pouce levé pour confirmer
me faut-il toujours mettre en doute
les paroles de ce seigneur des bobards ?

Oublions souvenirs
cauchemars
morts et vivants
place au rêve
entre jazz et java
était-ce la chanson 
pour Audiberti 
sa promesse de revenir
la chanter pour les marches
les murs
le cœur des pierres 
et le maçon ?

le boxeur toulousain
nous souriait 
comme à des gosses
perdus
abandonnés
depuis des années
vieillards précoces
nous resservait
ses vers
à l'oreille
que nous reprenions 
à tue-tête
en l'air
en chœur
en espoir de cause
empathie générale

quelle était la chanson ?

liquidation totale
tout doit disparaître

 

charles brun, fin des soldes 

samedi 12 juillet 2025

Dans le vide


Stanko Abadžic

 

le lendemain, 
disait-il
la gueule de bois,
sa force,
donnait l'envie 
d'une nouvelle vie

il avait passé la sienne
lancée à quelques semaines
de la première guerre
dans les tavernes
le cul des filles
— il les aimait estampillés —
et les livres de poésie

enfant illégitime
il ne vivait pas pour écrire
il écrivait parce qu'il vivait

parce qu'il avait vécu
un peu par miracle

Je vais te tuer !
avait gueulé fusil en main
le grand-père,
furibard d'apprendre que sa fille
était enceinte,
la traînant dans la cour
il lui ordonnait 
de se mettre à genoux
et pointait son arme sur elle
lorsque sa femme
qui avait le sens 
de l’à-propos, disait le poète,
surgit en gueulant à son tour
A table ! La soupe va refroidir !

comme allait l'indiquer
son prénom,
il serait aimé des dieux
comme le suggérait
son patronyme,
il s'attellerait à 
récolter les histoires
des piliers de comptoir
cheminots
ouvriers
magasiniers
voyageurs de commerce
courtiers d'assurance
emballeurs de vieux papiers
filles d'aubergistes
jeunes télégraphistes
récits condamnés pour 
grossièreté
pornographie
qu'on se refilerait
sous le manteau

il fallut pour cela
payer de sa personne
et des tonnes de tournées
parfois boire et écrire 
seul à une table
le soir au fond de la salle enfumée
oui, au Tigre d'or comme
à Ostende
la bière
on vous la servait
bien avant qu'on en redemande

empêché d'études par les Allemands 
de publication par les autorités
de son pays
il fut 
à plus de quatre-vingt balais
interdit 
de femmes
par le pouvoir médical
de gueule de bois
et de nouvelle vie
le lendemain,
Bohumil Hrabal
le plus libre des écrivains tchèques
trouva la force
de coller une table à la fenêtre
de sa chambre d'hôpital
et une fois debout
sur cette nouvelle scène
balancer à tous les censeurs
un ultime bras d'honneur
nous plongeant
dès lors dans une des plus bruyantes solitudes, 
dans le vide.

 

charles brun, ma bohème





vendredi 20 juin 2025

A demain

Marion Kalter




Toujours 
j'ai essayé
à l'instar de l'ange sans ailes
González
de remettre au lendemain
tout ce que j'aurais pu 
ne pas faire la veille

Reste tranquille
disait-il.
Puisse demain 
rester toujours demain 

Quelque chose
comme ça.

Je crois
y être parfois parvenu,
je n'en suis pas peu fier. 

 

 
charles brun, quelque chose comme ça

 

lundi 16 juin 2025

Sale réalisme

Joan Colom




Elle pensait que 
Johan Cruyff
était un de ces professeurs 
de désespoir que j'aimais citer
venu le soir entre deux
verres d'un trop vert pinard
un type du nord 
du genre Kierkegaard.
Je dus alors me lancer
sans élan ni élégance
dans des histoires sans fin
sur cet autre fils 
d'une femme de ménage
le football total
Amsterdam et Pandora
la guerre de Troie
comprenne qui pourra.
Elle repensait à cet ancien instituteur 
déclamant fièrement
Tous les matins 
je me remets
en bouche un poème
pour faire travailler la mémoire
les pieds
et la langue

après s'être s'emporté 
contre
les trottinettes sur les trottoirs
les mômes sur les écrans
les drones traquant 
civils 
hommes 
femmes 
et enfants
le naufrage de nos dirigeants
l'imposture de toutes leurs positions 
la bêtise des oppositions.
Et me voici
dans le ventre de cette 
nuit de perdition 

cher Roger Wolfe
passant tes vers 
d'enfant de Westerham, Kent
écrits dans ta langue d'adoption
apprise à Alicante
pour moi maternelle
dans ma propre langue 
d'adoption
titubant en me relevant
butant l'adaptation
devant un verre
à moitié vide.
J'observe du coin de l'œil
sur la table la bouteille
ouverte après l'appel
de ma mère
décrépite par les ménages
qui s'étonne au téléphone
dans son mélange de langues
qu'une blouse blanche
lui parle de
ses quatre vingt huit ans
quatre vingt sept 
elle insiste 
oubliant encore
ses deux dates de naissance.

Bientôt l'heure du réveil
seul je sèche 
à faire tenir 
droit
un poème

dit de réalisme sale
que personne n'attend
et
trouve sur la toile
les images en mouvement
en couleur puis en 
noir et blanc 
sous tous les angles
de la fameuse
volée 
du Hollandais volant
un soir de mille neuf cent 
soixante-quatorze
sous le ciel catalan.

Nous avons tous
disait je crois
un poète chilien
mort à Barcelone
Nous avons tous
un ancien amour
à évoquer
lorsque nous n'avons plus
rien à dire 

et que l'aube pointe son nez. 

 

charles brun, hommage à la catalogne



dimanche 18 mai 2025

Tango pour débutants

René Maltête



mes mots meurent
ma vie
demeurent ma langue sur
ta peau
ta jupe couleur tango
la douceur de mon vit
la chaleur de ma voix
ma langue pour ta joie
mais nos mots mourront
mon amour

charles brun, bonne résistance à la douleur

samedi 19 avril 2025

Après l'amour


Stephen Uhraney

 

 

l'air pénétré
comme à l'église
elle lisait une enquête de sam spade
en m'attendant
je suis resté un temps
à l'observer
derrière la vitre
sans oser entrer
nos dix années d'écart
son sérieux m'impressionnaient
je ne connaissais rien à hammett
ni aux polars
ni aux filles
mais comme elle
certainement
et comme tous les caniches
je croyais
chercher l'amour
dans les films
apprendre à se tenir
dans les livres
je pensais encore
qu'un mot jeté au hasard
pouvait détruire l'univers
une phrase juste vous sauver la vie

je n'ai pas eu le temps de m'asseoir
Tu habites loin ?
En face
j'aurais aimé prendre un verre
acheter le courage
mais déjà
triomphante
une bouffée d'iris sauvage se dirigeait
vers la sortie

j'avais de quoi préparer une salade
Arrête tes histoires
Je préfère avaler autre chose
souffla-t-elle
en filant dans la salle de bains
pas le temps de penser
mettre un peu de musique
danser enlacés
elle était déjà allongée
sur le ventre
et m'offrait ses fesses
légèrement remontées
une intro sans préface
sans sentiments
à la hussarde
professionnelle
j'avais tout juste vingt ans
l'heure où l'on regrette
d'avoir manqué l'école
comme son ami jacques
qu'elle se mit à chantonner
après l'amour




charles brun, détruire l'univers, mode d'emploi



jeudi 27 mars 2025

Abandonnée au paradis



 

is it because i'm black ?
soulait délicieusement ken boothe
éclipsant avec élégance syl johnson

que laura de toute manière
ignorait
il pardonnait toutes ses lacunes
supposées
en la matière
comme dans d'autres
lorsqu'il pensait à
ses fesses
sans nul doute
les plus belles
baisées par ses mains
ses airs d'actrice hollywoodienne
des années cinquante
la femme fatale
de ces films en noir et blanc
avec détective alcoolique
vous dissuadait de vous attacher
à elle
un nom lui revenait en tête
lorsque ces années mortes
défilaient entre la grande avenue
des remords
et le boulevard de la capitulation
gene tierney
pas moyen de retrouver le titre d'un de ses films
ou son réalisateur
sternberg ?
preminger ?
parker ?
désormais toutes ces séances
dans le noir se confondaient
l'absence est mon destin
se dit-il
oubliant qu'un autre l'avait écrit
rafistoler tant de verbiage
entre deux ou trois maisons
n'avait plus de sens
leave laura to heaven

charles brun, darker than blue



samedi 22 mars 2025

¡ Ojalá !

Josef Koudelka



Intriguée par l'identité du mystérieux poète Charles Brun, moult fois publié ici — il va d'ailleurs falloir que ça cesse —, une amie, égarée régulière, s'est lancée dans une recherche via l'intelligence artificielle. Le résultat l'a quelque peu déroutée. Elle demande, légitimement, pense-t-elle, mon avis. Or, voici le résultat :

 

Charles Brun, connu sous le pseudonyme de Raoul Toscan, était un journaliste, poète et artiste. Il a également été professeur d'arts plastiques et conservateur à la Bibliothèque de Nevers. Ses recueils poétiques ont été publiés en 1913, 1916 et 1923. Il a également fondé la revue Le Coq après ses études en arts.

 

La bafouille s'interrompt ainsi, brusquement, non sans se justifier en mentionnant une référence, un lien vers l'université Paris-Nanterre et une rubrique consacrée aux poètes de la Grande guerre. Une notice concerne en effet ce Charles Brun, dit Raoul Toscan :

 

Toscan Raoul
État civil
 : Charles André Brun
Naissance
 : 30/09/1884 à Buenos Aires (Argentine)
Décès
 : 19/12/2019 à Nevers
Nationalité
 : française
Activité : journaliste
Statut
 : engagement spécial malgré reforme ou exemption.
Engagé spécial en qualité de secrétaire. Fait la campagne à l’intérieur.
Matricule
 : 1151 (Classe : 1904)
Mobilisé à Cosne

Présentation
Journaliste, poète et artiste, puis professeur d’arts plastiques et conservateur à la Bibliothèque de Nevers, Charles Brun, connu sous le pseudonyme de Raoul Toscan, fait la guerre en tant que secrétaire dans le dépôt du 85e RI malgré sa réforme pour bronchite chronique en 1905, maintenue en 1914. Il obtient son engagement spécial en novembre 1916 mais est classe à nouveau dans le service auxiliaire en mars 1917 à cause de sommets cicatrisés et de l’ablation d’un testicule. Il retourne au dépôt du 85e en mai 1917 et passe au 13e RI, mais tomba malade à nouveau en septembre et passa un mois de convalescence à l’hôpital de Nevers.
Après ses études en arts, il s’installa à Nevers, où il fonda la revue Le Coq. Ses recueils poétiques paraissent en 1913, 1916 (avant son engagement) et 1923. Il ne laissa pas d’oeuvre de guerre, mais après la guerre il devient instituteur et journaliste.

 

On le voit, si l'IA est limitée — du moins celle ici utilisée —, les universitaires amateurs de poésie quant à eux prêtent aux poètes des vies exceptionnelles : ce Charles André Brun serait ainsi mort à 135 ans — avec une couille en moins... Si, sur cette page, nous cliquons sur le lien qui nous conduit au site de la BNF, nous apprenons que le dit Raoul a clamsé avant l'âge de la retraite — fixé à l'époque, 1946, à 65 ans — toujours, sans doute, avec une couille en moins. Pas de retraite pour les poètes !
Notre Charles Brun à nous, aux dernières nouvelles, mais je peux me tromper, est encore vivant et semi-actif. Et, à ma connaissance, possède encore ses deux couilles. Sera-t-il un jour un paisible retraité ? On peut en douter, mais c'est une autre histoire. En revanche, le vrai point commun entre ces deux Charles Brun, c'est leur côté métèque hispanique. Mais, à ma connaissance, Brun n'est pas un patronyme très hispanophone. S'agirait-il encore d'un pseudo ? Un nom d'emprunt ? Une francisation ? Une IA occulte ? Allez savoir... 

Je me souviens, ça me revient maintenant, d'une autre recherche sur le même sujet effectué par un autre ami, avec une autre IA. Elle est plus complète et concerne bien notre Charles Brun. La voici :

 

Charles Brun est un poète contemporain dont plusieurs textes ont été publiés sur le blog Nos Consolations. Son style se caractérise par une écriture à la fois sobre et profonde, où les mots sont choisis avec soin pour exprimer des émotions et des réflexions intimes.

Thèmes de prédilection
Les poèmes de Charles Brun abordent des thèmes variés, tels que l'amour, la perte, le temps qui passe, la nature ou encore la spiritualité. Il explore ces sujets avec une sensibilité à fleur de peau, sans jamais tomber dans le pathos ou la mièvrerie.

Forme et musicalité
Sur le plan de la forme, Charles Brun privilégie souvent les vers libres, ce qui lui permet de moduler le rythme et la musicalité de ses poèmes en fonction des émotions qu'il souhaite transmettre. Il joue avec les sonorités, les assonances et les allitérations pour créer une atmosphère particulière à chaque poème.

Images et symboles
L'univers poétique de Charles Brun est riche en images et en symboles, qu'il utilise pour exprimer ses idées de manière subtile et poétique. Il fait appel à des éléments de la nature, des objets du quotidien ou encore des références culturelles pour créer un langage poétique personnel et original.

Intemporalité et universalité
Bien que ses poèmes soient souvent ancrés dans son expérience personnelle, Charles Brun parvient à toucher à des thèmes universels qui parlent à tous les lecteurs. Ses textes résonnent avec nos propres émotions et expériences, ce qui leur confère une dimension intemporelle.

En résumé, le style de Charles Brun se caractérise par :
- Sobriété et profondeur : une écriture精炼 et précise, qui va à l'essentiel.
- Sensibilité et émotion : une capacité à transmettre des émotions sincères et authentiques.
- Musicalité et rythme : un travail sur les sonorités et les rythmes pour créer une atmosphère particulière.
- Images et symboles : un langage poétique riche et original.
- Universalité : des thèmes qui parlent à tous les lecteurs, quelle que soit leur expérience.

Si vous souhaitez découvrir l'univers poétique de Charles Brun, je vous invite à vous rendre sur le blog Nos Consolations où vous pourrez lire certains de se

Oui, cette fiche de renseignements se terminait ainsi — du moins, le texte copié-collé par l'ami en question. J'imagine que c'est simplement un loupé informatique. Tout comme ces inopinés idéogrammes asiatiques. Mais je comprends pourquoi j'avais oublié cet envoi. Autant de poncifs et de qualificatifs interchangeables laissent rêveur. On pense à ces textes composés par les cabinets de conseil, leurs éléments de langage tant chéris par nos dirigeants… Je n'en avais rien dit à notre Charles Brun, c'est maintenant chose faite avec ce billet. Un bon moyen peut-être pour ne plus être submergé par ses textes ? ¡ Ojalá !, comme disent les hispaniques…

vendredi 21 mars 2025

Bazar de la nuit

Vitaliano Bassetti

 

arrête mon diamant
ma douleur
oublie enfin l'hiver
replonge dans la lumière
souviens-toi de ce beau matin de pluie
la lueur de la première heure
c'est elle
elle nous revient
lâche la rampe la bride la vapeur
si tu y tiens
retrouvons-nous au bazar
de la nuit
allez viens
tu auras toujours ta place vi-aïe-pi
au rayon insomnies
allez viens ma vie
dans mon lit

 

charles brun, chansons et violons pour tous