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dimanche 12 avril 2026

Comme un velours


Mon ami Angelo Crippa, professeur de cinéma et directeur de recherches, confronté parfois à de sacrés morceaux de blues, me fait parvenir ces quelques lignes, pastiche d'un film d'autrefois, cher à nos cœurs. Les inconsolables les plus cinéphiles auront la réf, comme on dit aujourd'hui. Les autres se feront aider par une bonne âme de leur entourage– il en reste, j'en suis certain– les réseaux ou l'IA… 

 

C’était l’époque où je travaillais comme enseignant-chercheur dans une fac de province, au premier étage d’un bâtiment avec vue imprenable sur les quartiers bourgeois de la ville. Ça aurait pu tout aussi bien se passer à Montréal, à Zurich ou ailleurs, il y aurait eu la même proportion de tatoués, de punks et de jeunes filles de bonne famille– les mêmes créatures aux yeux fatigués d’avoir trop regardé leurs téléphones… Je pouvais leur raconter n’importe quoi, Carroll, Bordwell, Metz… de toute façon, ils n'écoutaient pas. Tout ce qu’on me demandait c’était de faire le moins de bruit possible, juste un peu d’ambiance, quelque chose de ouaté, comme un velours, pour accompagner leurs clics sur les réseaux sociaux… Alors, je rejouais pour moi tout seul les vieilles analyses de séquence d'un Demy ou d'un Minnelli, dont j’essayais en vain de retrouver le phrasé… Allez donc savoir ce qui se passe dans la tête d’un prof commentant son powerpoint pendant que vous scrollez sur Instagram ; si ça se trouve lui aussi il est amoureux.



mardi 17 mars 2026

Déchaussez-vous !


Luciana Marti


Certains jours, le meilleur moment consiste à rentrer chez soi et se déchausser. Point. Nous n'avons parfois besoin de rien d'autre pour considérer que cette journée, finalement, a eu du bon. L'exercice provoque une véritable catharsis. Il atténue en quelque sorte tous les événements précédents, les suspend, ou les envoie valser d'un coup de pied. Il est nécessaire, pour un temps, d'écarter certaines choses de notre vue. Après avoir passé des heures à l'extérieur, il n'est pas rare de rêver de rentrer et de retirer ses chaussures. Il existe une théorie selon laquelle nous sommes réellement mis à l'épreuve non pas lorsque nous quittons la maison pour faire face aux adversités du jour mais bel et bien lorsque nous rentrons et devons affronter ce que l'on nomme la vie domestique, toujours plus complexe qu'elle n'en a l'air.

C'est parce que nous avons commencé par nous déchausser que nous éprouvons un sentiment de bien-être à la maison. Il m'a fallu du temps pour comprendre que les enfants, en quête permanente de bonheur, aiment marcher pieds nus et qu'un adulte qui leur demande constamment de se chausser sera toujours un emmerdeur. Pour ma part, j'ai renoncé à dire à ma fille dix fois par jour « Ne reste pas pieds nus ». Pour diverses raisons. La voir ne jamais tenir compte de mes demandes m'a notamment épuisé. Parler à un mur est certes une activité assez répandue et, l'habitude aidant, n'est en rien traumatisante, mais son charme finit par disparaître au fil du temps. Il est vrai que seuls les murs vous écoutent. Je me souviens de Shirley Valentine, cette pièce de Willy Russell, que l'auteur lui-même adaptera par la suite au cinéma. L'héroïne débutait ses conversations avec les cloisons par un « Bonjour, le mur » avant de dresser le portrait d'une femme souffrant de solitude, piégée par un mariage ennuyeux et frustrant, plein de rêves qui jamais ne se réaliseront. Il est fréquent, et même certain, que les personnes qui ne vous prêtent pour ainsi dire aucune attention soient des proches : un conjoint, un père, une fille, un frère, une amie. L'inconnu que nous rencontrons pour la première fois suscitera toujours une certaine curiosité et notre bienveillance. 

On ne sait pourquoi, une mère ou un père s'imagine toujours que des pieds nus va surgir une catastrophe, sous forme de rhume ou, pire, d'un accident domestique lamentable qui aurait pu être évité. Mais, comme je le disais, la patience a ses limites. Pour ce qui est de ma fille, j'ai véritablement renoncé à mon sempiternel « Ne reste pas pieds nus » après avoir constaté que notre vie, en privé, prend une tout autre dimension après avoir ôté nos chaussures. Et le plaisir augmente si nous restons en chaussettes. 

Il y a quelques semaines, un article du New York Times soulignait que « la tendance pieds nus » était de mise au sein des entreprises de la tech et que certaines start-up à l'activité frénétique demandaient à leurs employés de laisser Vans et Uggs à l'entrée. Certaines d'entre elles recouvrent leurs sols de tapis confortables et offrent même des pantoufles à leur personnel. Ce phénomène s'accorde parfaitement avec la culture du 996 des boîtes de la Silicon Valley qui imposent à leurs employés de travailler de 9 heures du matin à 9 heures du soir, 6 jours sur 7. Lorsque vous passez douze heures par jour au bureau, être pieds nus est la moindre des choses, d'autant que vous mettez à peine les pieds chez vous. Un esclave sans chaussures est un peu moins esclave. 

 

 Juan Tallón, 
chronique publiée dans El Periódico
trad. maison 

samedi 11 octobre 2025

Beauté du système


Mikhail Korolkov

 

 

- Je n'en peux plus, ça me tape sur le système.
- Au contraire.
- Je t'assure.
- Quand je disais Au contraire, je voulais dire : Ça ne te tape pas sur le système, c'est le système qui te tape dessus.
- Très drôle.
- C'est la vérité. On en reprend une ?
- La vérité ?... Ils sont dingues, oui !
- Détrompe-toi. Ils sont loin d'être dingues. Ils veulent nous rendre dingues. C'est leur projet. Ce sont des pervers cyniques. Mis en place pour nous dégoûter, nous retourner la tête, nous abrutir, nous épuiser, nous éloigner à jamais du débat... 
- Il n'y a que ça, des débats, toute la journée.
- Tu confonds débat et ces pathétiques spectacles de pyrotechnie diffusés en boucle, seulement destinés à nous enfumer, nous infantiliser, nous abêtir, nous inculquer la servitude, la soumission à l'ordre commercial numérique et rémunérer leurs porte-flingues qui courent les plateaux télé, les ministères, les cabinets de conseil et les commissions de tout type...
- ...Tu y vas fort. 
- Je ne pense pas.
- Comme toujours, tu exagères. 
- Au contraire, encore une fois. En fait, crois-moi, je suis en-dessous de la réalité. Ce qui s'est mis en place depuis quelques années, avec notre collaboration zélée, nous échappe totalement, nous absorbe, nous lie à vie, à mort, à tous les autres noyés, nous avons laissé faire, fermé les yeux...
- Fermé les yeux ?
- Et abandonné tout esprit critique, toute capacité de réflexion, de pensée, de création... 
- Quel tableau, ça fait du bien de se retrouver après tout ce temps...
- C'est toi qui a commencé, je n'ai rien demandé.
- N'en parlons plus alors. 
- Oui, prenons nos responsabilités et buvons en silence. 
- C'est pas Charlie Parker qu'on entend, là ?
- Exact. 
- Ahmed, remets-nous ça. Il nous faut trinquer à la beauté... Tu vois, nous sommes encore capables de la reconnaître.
- Ça nous console, du moins, de le croire..

mardi 10 juin 2025

Poésie intelligente

 

Babette Mangolte

 

 

J’apprends à l'instant que la vénérable BBC propose aux aspirants romanciers une masterclass animée par Agatha Christie – tout au moins son ménechme de synthèse. La reine du roman policier dispense désormais ses ficelles à tout un chacun, moyennant la rondelette somme de 79 livres (pounds), pour construire un récit, opérer des retournements de situation, installer et maintenir le suspense, etc. Rassurons-nous, tous ces conseils restitués par synthèse vocale sont recréés à partir des propres mots de la romancière tirés de ses écrits, lettres et entretiens, compilés par des spécialistes de la dame et validés par ses ayant-droits. L’objectif de cet atelier d’écriture nommé BBC Maestro, et qui réunit également quelques pointures vivantes, est de «démocratiser le savoir». Louable entreprise. Qui promet, en sous-texte, de prolonger l’influence des grands noms de l’écriture sous forme de directeurs d’ateliers virtuels. On songe à nos auteurs favoris qui, chez nous, animent des ateliers d’écriture, par exemple ceux que sponsorise le quotidien de Xavier Niel ou la maison Gallimard. Imaginer qu’un David Foenkinos, une Marie Darrieussecq ou un Eric-Emmanuel Schmitt sont appelés à sévir des décades après leur mort n’est pas pour me déplaire.

Il y a un peu moins d’un an, une étude consacrée à la poésie et l’IA fut publiée par la revue Scientific report. Après avoir rassemblé les poèmes de dix auteurs, de Shakespeare à Lord Byron, en passant par Emily Dickinson et Sylvia Plath, les chercheurs à l’origine de la chose ont ensuite généré via l’IA cinq poèmes à la manière de ces grands noms de la poésie. Il fut ensuite demandé à un panel de 1634  personnes, non expertes en lyrisme, de comparer les poèmes originaux et les poèmes rédigés par la machine. Personne ou presque n’a pu faire la différence. Encore mieux, pour la plupart de ces lecteurs, les poèmes écrits par l’IA étaient signés par de véritables auteurs en raison de leur beauté, leur originalité et les émotions suscitées. Conclusion des scientifiques: «Les poèmes générés par IA, comme les peintures ou les visages, sont maintenant plus humains que les humains, et les lecteurs de poésie non experts préfèrent la poésie générée par intelligence artificielle parce qu’elle est plus accessible, et qu’elle communique des émotions, des idées et des thèmes de façon plus directe et dans un langage facile à comprendre». On ne peut être plus clair.

Je viens de jeter un œil à ce que la toile qualifie de générateurs de poésie. L'un d'eux permet de créer sans se creuser la tête des « poèmes d'amour touchants», un « haïku sur le printemps» ou encore un « poème acrostiche nommé». On peut également choisir la longueur du texte ainsi que la langue de la création. Du haut de ma bêtise naturelle, friand de toute nouvelle expérience, j'ai demandé à cette IA de m'écrire un poème à la manière de Bukowski. J'ai répété la même démarche auprès d'une autre IA. Ma joie est immense. Le résultat est bluffant. Faisons un jeu. Je copie ci-dessous les deux poèmes prétendument bukowskien. Et recopie la traduction d'un vrai texte de l'auteur de Women, chopée sur la toile — je n'ai pas de livres sous la main. Je mélange. Saurez-vous dire quel est le poème qu'a véritablement écrit l'ami Bukowski ? 

 

la machine à écrire crache ses mots sales  
comme un ivrogne qui vomit ses rêves,  
les lettres se tordent sur le papier jauni,  
c'est ma vie qui saigne en encre bon marché.  

les bars sentent la bière et la sueur,  
les femmes rient trop fort pour cacher leur peine,  
je bois encore, je bois toujours,  
pendant que le monde pourrit sous nos pieds.  

la ville gronde comme un chien enragé,  
les néons clignotent, éclairs de misère,  
je marche dans la boue des trottoirs,  
mes chaussures trouées pleurent de fatigue.  

les amours passent comme des trains de nuit,  
sifflant leur départ dans un brouillard de larmes,  
je reste là, les mains vides,  
à compter les étoiles qui meurent une à une.  

le matin arrive avec sa gueule de bois,  
le soleil me frappe comme une gifle,  
je rallume une cigarette, je reprends la plume,  
parce que même l'enfer a besoin de poètes.  

et quand je mourrai, ce sera sans fanfare,  
dans un lit sale, avec une bouteille vide,  
mais les mots, ces putains de mots,  
continueront à danser sur ma tombe.

 

 ***

tout va bien puisque je ne suis pas encore mort
et les rats s'activent entre les canettes de bière,
les sacs en papier s'emmêlent comme des petits chiens,
et ses photographies sont collées sur une peinture
à côté d'un Allemand mort et elle aussi est morte
et il m'a fallu 14 ans pour la connaître
et s'ils me donnent 14 années de plus
je la connaîtrai encore mieux...
ses photos collées sur le verre
ne bougent ni ne parlent ,
mais j'ai quand même un enregistrement de sa voix,
et elle parle certains soirs,
de nouveau elle-même
si réelle qu'elle rit
qu'elle dit les milliers de choses,
la seule chose que j'ai toujours ignorée,
qui ne me quittera plus :
j'ai eu l'amour
et l'amour est mort ;
une photo et un morceau de scotch
ne sont pas grand-chose, ai-je appris sur le tard,
mais donnez-moi 14 jours ou 14 années,
je tuerai tout homme
qui osera toucher ou prendre
ce qui reste. 

*** 

Dans le bruit des villes qui n’animent plus,  
je marche,  
les pieds usés, le cœur lourd,  
les néons brûlants illuminent des visages hagards,  
les ombres dansent sur le pavé  
comme mes rêves oubliés.

Les bars crasseux,  
odeur de cigarette et de regrets,  
un verre de whisky pour chaque pensée volée,  
les rires s’élèvent, ivres de douleur,  
et moi, je me perds dans les histoires inachevées  
des âmes égarées.

Les femmes,  
elles ont ce regard,  
à la fois lueur et abîme,  
elles parlent de liberté,  
mais se saisissent de cages dorées,  
et moi, je les écoute,  
captif de leurs murmures.

La nuit se déploie,  
comme une couverture sur une table de poker,  
les étoiles sur le tapis,  
un mélange de rêve et de désespoir,  
qui sait, peut-être que demain,  
je trouverai la beauté dans l’ordinaire.

Mais pour l’instant,  
je sors et je regarde,  
les vies qui passent,  
des histoires se tissent dans l’air,  
des cris étouffés par le bruit de la ville,  
et moi, je reste là,  
un observateur,  
épuisé,  
un poète sans rime,  
un cœur battant au rythme de la solitude.

samedi 22 mars 2025

¡ Ojalá !

Josef Koudelka



Intriguée par l'identité du mystérieux poète Charles Brun, moult fois publié ici — il va d'ailleurs falloir que ça cesse —, une amie, égarée régulière, s'est lancée dans une recherche via l'intelligence artificielle. Le résultat l'a quelque peu déroutée. Elle demande, légitimement, pense-t-elle, mon avis. Or, voici le résultat:

 

Charles Brun, connu sous le pseudonyme de Raoul Toscan, était un journaliste, poète et artiste. Il a également été professeur d'arts plastiques et conservateur à la Bibliothèque de Nevers. Ses recueils poétiques ont été publiés en 1913, 1916 et 1923. Il a également fondé la revue Le Coq après ses études en arts.

 

La bafouille s'interrompt ainsi, brusquement, non sans se justifier en mentionnant une référence, un lien vers l'université Paris-Nanterre et une rubrique consacrée aux poètes de la Grande guerre. Une notice concerne en effet ce Charles Brun, dit Raoul Toscan:

 

Toscan Raoul
État civil
: Charles André Brun
Naissance
: 30/09/1884 à Buenos Aires (Argentine)
Décès
: 19/12/2019 à Nevers
Nationalité
: française
Activité : journaliste
Statut
: engagement spécial malgré reforme ou exemption.
Engagé spécial en qualité de secrétaire. Fait la campagne à l’intérieur.
Matricule
: 1151 (Classe: 1904)
Mobilisé à Cosne

Présentation
Journaliste, poète et artiste, puis professeur d’arts plastiques et conservateur à la Bibliothèque de Nevers, Charles Brun, connu sous le pseudonyme de Raoul Toscan, fait la guerre en tant que secrétaire dans le dépôt du 85e RI malgré sa réforme pour bronchite chronique en 1905, maintenue en 1914. Il obtient son engagement spécial en novembre 1916 mais est classe à nouveau dans le service auxiliaire en mars 1917 à cause de sommets cicatrisés et de l’ablation d’un testicule. Il retourne au dépôt du 85e en mai 1917 et passe au 13e RI, mais tomba malade à nouveau en septembre et passa un mois de convalescence à l’hôpital de Nevers.
Après ses études en arts, il s’installa à Nevers, où il fonda la revue Le Coq. Ses recueils poétiques paraissent en 1913, 1916 (avant son engagement) et 1923. Il ne laissa pas d’oeuvre de guerre, mais après la guerre il devient instituteur et journaliste.

 

On le voit, si l'IA est limitée — du moins celle ici utilisée —, les universitaires amateurs de poésie quant à eux prêtent aux poètes des vies exceptionnelles : ce Charles André Brun serait ainsi mort à 135 ans —avec une couille en moins... Si, sur cette page, nous cliquons sur le lien qui nous conduit au site de la BNF, nous apprenons que le dit Raoul a clamsé avant l'âge de la retraite — fixé à l'époque, 1946, à 65 anstoujours, sans doute, avec une couille en moins. Pas de retraite pour les poètes!
Notre Charles Brun à nous, aux dernières nouvelles, mais je peux me tromper, est encore vivant et semi-actif. Et, à ma connaissance, possède encore ses deux couilles. Sera-t-il un jour un paisible retraité? On peut en douter, mais c'est une autre histoire. En revanche, le vrai point commun entre ces deux Charles Brun, c'est leur côté métèque hispanique. Mais, à ma connaissance, Brun n'est pas un patronyme très hispanophone. S'agirait-il encore d'un pseudo ? Un nom d'emprunt ? Une francisation ? Une IA occulte ? Allez savoir... 

Je me souviens, ça me revient maintenant, d'une autre recherche sur le même sujet effectué par un autre ami, avec une autre IA. Elle est plus complète et concerne bien notre Charles Brun. La voici:

 

Charles Brun est un poète contemporain dont plusieurs textes ont été publiés sur le blog Nos Consolations. Son style se caractérise par une écriture à la fois sobre et profonde, où les mots sont choisis avec soin pour exprimer des émotions et des réflexions intimes.

Thèmes de prédilection
Les poèmes de Charles Brun abordent des thèmes variés, tels que l'amour, la perte, le temps qui passe, la nature ou encore la spiritualité. Il explore ces sujets avec une sensibilité à fleur de peau, sans jamais tomber dans le pathos ou la mièvrerie.

Forme et musicalité
Sur le plan de la forme, Charles Brun privilégie souvent les vers libres, ce qui lui permet de moduler le rythme et la musicalité de ses poèmes en fonction des émotions qu'il souhaite transmettre. Il joue avec les sonorités, les assonances et les allitérations pour créer une atmosphère particulière à chaque poème.

Images et symboles
L'univers poétique de Charles Brun est riche en images et en symboles, qu'il utilise pour exprimer ses idées de manière subtile et poétique. Il fait appel à des éléments de la nature, des objets du quotidien ou encore des références culturelles pour créer un langage poétique personnel et original.

Intemporalité et universalité
Bien que ses poèmes soient souvent ancrés dans son expérience personnelle, Charles Brun parvient à toucher à des thèmes universels qui parlent à tous les lecteurs. Ses textes résonnent avec nos propres émotions et expériences, ce qui leur confère une dimension intemporelle.

En résumé, le style de Charles Brun se caractérise par :
- Sobriété et profondeur : une écriture精炼 et précise, qui va à l'essentiel.
- Sensibilité et émotion : une capacité à transmettre des émotions sincères et authentiques.
- Musicalité et rythme : un travail sur les sonorités et les rythmes pour créer une atmosphère particulière.
- Images et symboles : un langage poétique riche et original.
- Universalité : des thèmes qui parlent à tous les lecteurs, quelle que soit leur expérience.

Si vous souhaitez découvrir l'univers poétique de Charles Brun, je vous invite à vous rendre sur le blog Nos Consolations où vous pourrez lire certains de se

Oui, cette fiche de renseignements se terminait ainsi — du moins, le texte copié-collé par l'ami en question. J'imagine que c'est simplement un loupé informatique. Tout comme ces inopinés idéogrammes asiatiques. Mais je comprends pourquoi j'avais oublié cet envoi. Autant de poncifs et de qualificatifs interchangeables laissent rêveur. On pense à ces textes composés par les cabinets de conseil, leurs éléments de langage tant chéris par nos dirigeants… Je n'en avais rien dit à notre Charles Brun, c'est maintenant chose faite avec ce billet. Un bon moyen peut-être pour ne plus être submergé par ses textes ? ¡Ojalá !, comme disent les hispaniques…

samedi 20 juillet 2024

Tomber la chemise

 

Dominique Jacovides

Bêtise toujours, avec cet ouvrage du même Armand Farrachi consacré à l'étoile qui nous guide depuis 2017 et dont voici les premières pages :

 

D’abord, un constat : Emmanuel Macron se montre souvent en bras de chemise. On a vu pire crime, évidemment, mais est-ce pour autant un détail insignifiant ? Cette tenue, assez courante chez les patrons de bar, l’est moins chez les présidents de la République. Une question se pose alors. Pourquoi exposer de façon ostentatoire sa chemise sans la veste ou sans le vêtement qui, depuis le Moyen Âge, est censé la couvrir? Personne, ni le climat ni le protocole ne l’y obligeant, il faut bien qu’il plaise au président d’apparaître ainsi, comme d’autres en tenue de sport, ou de chasse, ou de golf, ou en smoking. Est-ce pour signifier que le président se sent partout dans l’intimité, partout au travail, partout chez lui, comme autrefois les rois? (…) C’est comme un privilège, une prérogative, un droit divin. Sa veste, il ne l’ôte pas pour les chefs d’État, ni pour les grands patrons, ni pour le pape, ni pour ceux «qui ont réussi», selon lui, il l’ôte pour les maires, les quidams, les foules, les travailleurs au niveau desquels il consent à descendre, les obscurs, les sans-grades, ceux «qui ne sont rien», comme il les appelle.(…)

Il est donc bien fini le temps où les présidents posaient solennellement, en habit, avec décorations et médailles, comme de Gaulle. Lui se fait photographier dans l’action, en bras de chemise, c’est pour ainsi dire sa tenue officielle, sa posture de prédilection.

Probablement est-ce sa façon d’être en privé, ce qui ne regarde que lui. Mais lorsqu’il se trouve en représentation, comme on ne peut croire qu’il s’agisse simplement de convenance personnelle ou de son bon plaisir, veut-il exprimer par là qu’il habite notre salon comme si c’était le sien?(…) C’est peut-être aussi un tic, une manie, comme d’ôter ses chaussures, défaire ses bretelles, ou se lisser la moustache. Peut-être est-ce simplement une négligence : on l’a vu s’adresser au public depuis la tribune, déhanché, le bras appuyé sur le pupitre, comme au comptoir d’un bar; je l’ai entendu dire «messieurs-dames»; il tape volontiers dans le dos, montre du doigt, parle à la troisième personne de son ministre pourtant présent. Ce n’est pas lui qui donnera des leçons de maintien, et tel n’est pas non plus son rôle, mais peut-être aurait-il dû en prendre. Beaucoup, pour citer La Rochefoucauld, se croient naturels quand ils ne sont que grossiers.(…)

Ce n’est évidemment pas là-dessus qu’on juge un politique, et on donnerait cher pour un président en savates ou en survêtement qui ne prendrait que des mesures justes et utiles. Cette affaire de chemise n’est pourtant pas un point de savoir-vivre ou d’élégance, ou pas seulement, mais une question politique. En adoptant le pantalon, les sans-culottes ne voulaient pas lancer une mode vestimentaire, ni LouisXVI en acceptant le bonnet rouge sur la perruque le 20 juin1792, ni Macron en refusant le gilet jaune sur le veston le 1ermars2019. C’est une façon de gouverner ou, comme on dit aujourd’hui, de «communiquer».



Armand Farrachi, Macron, un roi en bras de chemise,
éd. Serge Safran, 2020


lundi 13 novembre 2023

En sourdine

 

Masahiro Mochida


 

Longeant rapidement sur mon vieux scooter le trottoir du restaurant portugais, j'ai tout juste le temps de lire la première ligne du menu du jour inscrit sur l'ardoise. Un U mal formé, sans arrondis, me fait lire Morve à la Vapeur. Avec deux majuscules.

***

En promenant le chien, je croise un couple de trentenaires sur de rutilants vélos équipés de GPS, comme il se doit. Le prototype des électeurs utiles, me dis-je, perfide, certainement jaloux de leur fière jeunesse. Au loin, sonnent les sirènes des bagnoles de flics d'aujourd'hui. Le garçon s'en réjouit: J'adore entendre les voitures de police et ces nouvelles sirènes. On se croirait aux States! Ce que nuance sa compagne en leggins: Ou dans une série de Netflix!

*** 

Dans la pharmacie, où j'étouffe en attendant la préposée aux vaccins, je parcours les publicités des laboratoires affichées sur les nombreux présentoirs et dont certaines ne manquent pas d'air. Sur l'une d'elles, ornée de la photo d'une jeune femme aux lèvres gonflées, je lis Le baume à lèvres intime. Tout rentre dans l'ordre lorsque mon esprit détraqué et déçu corrige le dernier terme du slogan, transformant la première voyelle en U et le N en L.

*** 

Contrairement à mon habitude, je traverse la rue sur les clous, comme on disait autrefois, en prenant bien soin de vérifier ma gauche, ma droite, puis ma gauche de nouveau lorsque me heurte brutalement un vélo : Mais enfin, faîtes attention!, éructe la jeune femme casquée et ipodée. Je lui fais remarquer que notre rencontre se produit sur un passage piéton. Mais moi, je suis à vélo !, rétorque l'insolente amazone me laissant sans voix et la côte douloureuse.

*** 

Je m'arrête prendre un café au bistrot le plus proche. A cette heure, le percolateur est en surchauffe. Ebahi, un pilier de comptoir interpelle le barman: Le gars qui a inventé le café, il a dû se faire des couilles en or! En sourdine, passe Naïma.

 

lundi 14 août 2023

Mines meurtrières

Clarissa Bonet

 

Viendra le temps où les nations sur la marelle de l'univers seront aussi étroitement dépendantes les unes des autres que les organes d'un même corps, solidaires en son économie.
Le cerveau, plein à craquer de machines, pourra-t-il encore garantir l'existence du mince ruisselet de rêve et d'évasion ? L'homme, d'un pas de somnambule, marche vers les mines meurtrières, conduit par le chant des inventeurs…

René Char, Feuillets d'Hypnos

mercredi 21 juin 2023

Sages paroles

Payram


 

— Désormais, tous nos objets électroniques pourront être, à notre insu,  activés à distance par nos amis de la police et du ministère de l'intérieur…
Je ne te crois pas…
Je t'en avais déjà parlé. C'est aujourd'hui voté. Tout comme la reconnaissance faciale généralisée grâce aux prochains JO de Paris. Sans oublier l'utilisation des drones pour la surveillance extérieure et intérieure. Ou le projet de mise sur écoute des journalistes.
Alors, tout passe? Comme ça? Sans que ça ne choque personne ?
A peine une notule égarée au bas d'une page de canard, une pétition étouffée… Il y a longtemps que nous avons consenti à ne plus avoir de vie privée. De plus, c'est confirmé, toute tentative de chiffrement de nos communications sera assimilée à un acte de terrorisme.
Comme les militants écolo?
Exact. Après l'éco-terrorisme, voici le techno-terrorisme.
Et tu vas passer tout l'apéro sur ton téléphone?
C'est incroyable…
Le temps que tu lui consacres?
Oui et non.
Depuis que tu as changé de modèle et de forfait, avec tous tes gigas, tu n'es plus le même…
Je découvre des zones dont je n'avais pas idée…
…Et te voilà, tel un ado accro…
…Détrompe-toi. Je suis effrayé.
Alors laisse tomber et ressers-nous un verre.
Jérôme m'a installé ce bazar tout à l'heure et je dois le désinstaller ce soir…
Qu'est-ce que c'est ?
Une appli, pas encore commercialisée. On y apprend des tas de choses.
Quel genre de choses?
De l'ordre de notre intimité.
L'ordre?
Oui, tout est en ordre. Et sous surveillance.
Tu me fais peur.
C'est bien ce que je dis.
Par exemple ?
Quoi, Par exemple ?
Qu'est-ce que tu découvres avec cette appli?
Regarde. J'ai rentré nos noms et toute notre vie défile.
Quelle horreur!
Des choses que j'avais complètement oubliées. Que personne ne connaît, à part moi. Pareil pour toi…
Montre! …Efface ça, immédiatement!
Tu en as honte?
Non, mais, efface!
C'est impossible, ma chérie. Ce sont des données. Nos vies sont transformées en données. Ce n'est pas nouveau. Ce qui est encore plus flippant, c'est l'avenir.
L'avenir a toujours été flippant, comme tu dis.
Oui, mais il l'est d'autant plus qu'il est désormais écrit. Avec des dates précises.
Notre avenir?
Oui. Selon l'appli, dans tout juste deux ans, nous serons séparés.
J'en étais sûre!
Ah bon?
Oui, je suis trop vieille pour toi désormais, et ça ne va pas s'arranger.
Attends…
Elle aura quel âge?
Qui?
Celle par qui tu me remplaceras.
Tu divagues…
Réponds-moi. Cette appli a l'air tellement précise, elle doit pouvoir nous le dire.
Non, je me suis trompé. C'est affreux.
Tu te voyais déjà au bras d'une pétasse de 25 ans mais là…
…Non. Nous serons en effet séparés mais par la mort.
Quoi?!
Il ne me reste que deux ans de vie.
Ce n'est pas possible! C'est n'importe quoi, cette appli. Tes dernières analyses étaient parfaites, selon ton médecin.
Les cimetières sont remplis de personnes dont les dernières analyses étaient parfaites…
— Oui, mais pas toi, ce n'est pas possible…
L'intelligence artificielle ne peut pas se tromper. Même si cette appli est encore en développement. Dans un peu moins de deux ans, je ne serai plus là.
Mais c'est insupportable.
— J'ai toujours été persuadé de mourir au même âge que mon père, mais dans deux ans, ça fera trois ans de moins…
Je ne suis pas certaine d'avoir saisi, mais je veux bien un autre verre.
Pas mal, ce petit rouge, n'est-ce pas ?
Qu'est-ce que c'est ?
Un simple vin de France. Ce n'est pas la première fois que nous en buvons…
Je sens que ce ne sera pas la dernière, après ce que tu m'as annoncé… A quoi tu penses?
A comment occuper ces deux prochaines années.
Je te vois venir.
Ah oui ?
Sex and drugs and rock and roll!
Tu n'y es pas. Puisque je n'ai rien à perdre, il est temps de me lancer dans le terrorisme! Simplement, j'hésite encore entre le techno-terrorisme, l'éco-terrorisme…
— Et l'alcoolo-terrorisme !
Je me laisse un temps de réflexion !
Chouette, mon amour. J'ai toujours rêvé d'être la compagne d'un héros! Tu peux compter sur mon soutien, le ravitaillement, le repos du guerrier, tout ça.
Enfin de sages paroles!




vendredi 5 mai 2023

A la sauvette

Bert Hardy

 

 

C'était une nuit merveilleuse dans l'ancien quartier espagnol
à deux pas du meublé qu'occupaient mes parents à ma naissance
Oui, Escudero, Belleville avait beaucoup changé.
C'était un hiver d'avant les téléphones dans la poche,
les algorithmes rimant nos amours,

l'intelligence artificielle anticipant nos pensées,
la reconnaissance faciale inspectant nos mouvements
et les seins en Silicon Valley…
Elle attendait au fond du bistrot, les yeux perdus dans un magazine féminin, certainement quelqu'un qui n'arrivait pas
quand au comptoir, je ne voyais rien, comme dans une chanson
de Joe Dassin,
embourbé dans les idées des autres, mots de nouvelles pages.
Ma seule attente était d'échapper à l'enfer où vivaient
toutes sortes d'hommes irrités et capricieux,
dérober à chacun de mes passages dans cette grande enseigne
de la culture de masse du ventre de Paris,

un ou deux bouquins au hasard,
les boire le soir dans un bar.

Fragile petite brune à peine sortie de l'adolescence,
mon innocente Nastienka espérait un premier chagrin d'amour comme on espère la révolution.
Six bières tièdes, quatre vodkas, deux vins chauds, une nouvelle russe et trois aphorismes franco-roumains durant,
elle a accordé quelques notes de sourire sans même penser à s'éclipser au sous-sol
histoire de solidifier son drame en cours,
tandis que je pérorais sans fin,
oubliant n'avoir rien avalé depuis le matin,
songeant que je n'avais partagé le lit d'une telle insolence depuis des siècles.
Elle était en manque de justice et de liberté,
exécrait ce monde qu'elle sentait basculer toujours un peu plus dans l'ignomie,
me contait sa peur des hommes,
moi, celle de l'inconnue,
et plus je me collais à elle sur la vieille banquette en skai rouge défoncée,
plus elle riait de
mon allure caricaturale et perdue –éperdue?, je n'ai pas bien entendu– d'artiste de la faim.
La tentation était grande pour nous deux de ne plus jamais dormir,
d'enfin passer à autre chose,

comme on écrit sur papier glacé entre deux publicités.
Le patron feignait de ne pas nous mettre à la porte lorsqu'elle m'a supplié à l'oreille de la raccompagner chez elle,
en grande banlieue.
Nous avons marché ivres main dans la main le long du fleuve gelé
désert à minuit en ces temps-là,
le printemps et le grand soir attendront,  s'emmitouflait-elle encore à l'autre bout de la ville,
m'offrant un dernier regard de fougue et de feu,
tout comme l'amour, pensais-je, en la voyant disparaître seule dans un taxi au cœur de notre nuit blanche.

Ce matin, trente ans plus tard,
j'ai craché à la sauvette
sur ce trottoir
où nous nous sommes soûls tenus la main,
parmi nos enfants zombifiés dans l'isoloir à codes barres,
connectés tatoués vidéo-surveillés
à mobilité douce et aux rêves monétisés,
aucun parfum de souffre ne faisait renaître la flamme,
aucun éclat de rire ne consolait tristesse.

 

 charles brun, love souvenirs flous d'un vieux con, tome III

 

 



jeudi 29 décembre 2022

Palmer



— Encore ?!
Ah oui, je ne t'ai pas dit. C'est ma caméra...
Comment ça, ta caméra ?
Oui, ça m'alerte dès que ça détecte un mouvement chez moi...
— C'est une caméra de surveillance ?
Oui, je viens de l'installer dans mon sous-sol.
Pour le rat ?
Ah non, pas du tout. Je ne t'ai pas dit ?
Tu ne m'as pas dit quoi ?
Pour le rat.
Non.
Tu prends quoi ?
La même chose.
Il y a 15 jours, je suis repassé chez le dératiseur.
Lequel ?
Une petite boutique pas loin de chez moi.
Finalement tu n'as pas fait appel au type que t'avait recommandé le type parti à la retraite ?
Non, c'était un type pas très pro. Je ne le sentais pas. Il fallait le contacter via son compte instagram où il posait devant des bagnoles ou en train de fumer la chicha, comme un kéké, avec les gestes d'un vulgaire rappeur. Bref, il n'est pas venu au rendez-vous. Sur son message suivant, il ne s'excusait même pas. Il m'a dit Je repasse demain, en une demi-heure, c'est réglé, tu me files un petit billet et voilà.
Un petit billet de combien ?
50 euros.
— Ce type pas pro était quand même moins cher que la boîte que tu avais contactée.
Oui, mais pas pro, justement, c'était au black, sans aucune garantie, un type pas fiable je te dis, un vrai kéké...
Bref... La petite boutique.
Quand j'ai raconté au type de cette petite boutique tout ce que j'avais tenté depuis trois mois, il n'en revenait pas. On ne fera pas mieux. Je ne vais pas vous facturer une opération que vous avez déjà faite. Dès que des travaux se déroulent dans la rue, les rats sortent de leurs galeries et se réfugient chez les gens, c'est imparable. Vous devez vivre un enfer. J'aimerais pas être à votre place. Revenez la semaine prochaine, je dois recevoir de nouveaux produits, vous m'êtes sympathique, je vous en filerai deux ou trois gratuitement si vous n'avez toujours pas réussi à vous en débarrasser.
Ah, parfait. L'humanité n'est pas tout à fait perdue...
Oui, mais moi, je ne voulais pas en arriver là... Tu me connais, je ne peux pas faire de mal à un animal. Mais c'était lui ou moi, je n'en pouvais plus. Depuis trois mois, tu te rends compte ? Je ne dormais plus... Je l'entendais creuser la nuit. Je devenais fou. Chaque nouveau piège, il le déjouait. Il s'amusait à déchiqueter les sachets et à répandre le poison tout autour. Les clapettes traditionnelles, il les déclenchait sans y laisser ne serait-ce qu'un poil de moustache. Il me narguait en permanence. Il faisait des trous dans toute la cuisine, dans les placards, derrière le frigo, où il planquait les croquettes qu'il piquait à mon chat...
Bref...
Oui. La semaine dernière, je repasse à la petite boutique. Toujours là, votre rat ? Mon pauvre vieux. Tenez, j'ai ce qu'il vous faut. C'est du matériel pro, vous ne trouvez pas ça dans le commerce. Et pour vous, c'est gratuit ! J'installe ces nouveaux pièges. Sans trop y croire. Trois mois que ça dure... Je file au boulot. Le soir, j'avais oublié, je faisais ma vaisselle du dîner, au moment de l'essuyer, je vais prendre un nouveau torchon sous l'évier : le rat était là ! Couvert de sang, agonisant. Ses yeux qui me suppliaient d'en finir... Mais j'en étais incapable. J'avais la nausée. Finalement, je prends un gant de cuisine, un sac poubelle, et je le fous dedans. Et je jette le tout, le rat encore vivant, le sac plastique, mon gant, les torchons... dans la poubelle du jardin. Je n'arrivais plus à rien. C'est atroce.
C'est ton côté vegan, ça te perdra.
Oui, c'est ça. J'ai rendu mes raviolis végétariens dans le jardin, j'avais des suées... Et puis, je me suis repris. Je suis retourné à la poubelle, j'ai vérifié : il était enfin mort. J'ai creusé un trou dans le jardin et je l'ai enterré, à côté de ma pauvre chatte. J'ai mis un caillou sur sa tombe sur lequel j'ai écrit son nom.
Il avait un nom ?
Oui, Palmer.
Ah, très astucieux... Il va te manquer.
Je crois... Je me sens très seul désormais. C'est pourquoi j'ai insisté pour qu'on se voit ce soir.
Quelle histoire. Mais alors, ta caméra ?
Rien à voir.
Alors pourquoi l'avoir installée ?
Oh, tu vas me prendre pour un fou.
Détrompe-toi, je sais que tu es fou.
Oui, ben, je te raconterai une autre fois... Tu reprends quelque chose ? Je t'invite. On va boire à la mémoire de Palmer.



mardi 15 novembre 2022

Vide


René Groebli

 

(...) La flèche-sourire du logo d'Amazon, le livreur stylisé de Mondial Relay, le cube parfait de Chronopost, autant d'images subliminales aperçues dans nos poubelles, sur les vitrines de nos commerces, sur les camionnettes sillonnant nos rues. Comme la carte bleue ou le smartphone, le colis est un totem du stade logistique du capitalisme.

Léger et presque mignon, comment le colis pourrait-il contribuer à l'effondrement général ? On le remplit mal : il contient 45 à 50% de vide, tout comme le navire qui l'achemine. Chaque année, on expédie l'équivalent de 61millions de conteneurs vides le bilan carbone de l'Argentine. On bétonne des terres fertiles pour accueillir des entreprôts démésurés— ceux d'Amazon sont six fois plus grands qu'un hangar classique. On augmente la congestion et la pollution en exigeant des livraisons à domicile, en moins de 48heures, et en renvoyant l'article trop vite acheté. On ne recycle que la moitié des emballages: carton, scotch, polystyrène. Saturation du local poubelles, fatigue du concierge, ras-le-bol de l'éboueur: ce sont aussi les travailleurs que le colis épuise, et tout un pan du monde du travail que l'on occulte (...)

 

 

Le Nouveau Monde.Tableau de la France néolibérale
Antony Burlaud, Allan Popelard, Grégory Rzepski (dir.) 
éd. Amsterdam, 2021

mercredi 24 août 2022

Aucune importance

Gilles D'Elia





— Aucune importance, je t'assure...
Tu as tout de même passé un bel été ?
Si tu pouvais éviter, toi aussi, de mettre du beau partout...
Quoi ?
Je ne supporte pas ces gens qui te donnent en permamence du Belle journée, Beau dimanche, Bel été... Beaux connards, oui !...
Ok, Ok. Tu as passé un bon été ?
Il n'est pas terminé.
Tu es parti ?
Où veux-tu que j'aille ?
Prendre l'air.
L'air est irrespirable. Ailleurs autant qu'ici.
Des vacances te feraient du bien.
J'ai ni le fric ni le désir de me coltiner la recherche de la bonne page internet pour acheter un billet de train, d'une autre pour réserver une chambre, sans parler de se taper des quais et des trains surpeuplés de mômes qui chialent et de parents sur leur smartphone. Je suis très bien chez moi.
Les trains, je les entends passer, ça me suffit amplement. Pareil pour le téléphone, je ne veux pas mettre de blé dans cet outil, les prix sont délirants. J'ai appelé l'opérateur, on m'avait dit qu'ils faisaient des prix car tu accumules des points, je ne sais pas quoi, mais ils m'ont renvoyé sur leur site internet, qu'ils aillent se faire pendre. J'ai essayé une de leurs boutiques dans un centre commercial, une superbe parodie de l'enfer, c'était rempli de clients : des jeunes cons, fascinés par toute sorte de machines, aux vieux, dépassés par le nouvel appareil qu'on leur a refourgué... Je ne suis pas fait pour ce monde-là. Mais je te l'ai dit: aucune importance, je ne reçois en général que deux appels dans la journée. Un le matin, de ma vieille mère et un le soir, de ma vieille mère...
— Tu déconnes !
C'est vrai : parfois elle m'appelle aussi le midi.
Tu exagères, tu ne peux pas, comme ça, resté coupé du monde...
Oh que si. La radio est tombée en panne il y a une semaine ou deux, ça fait un bien fou. Je ne peux plus entendre leur propagande à longueur de journée. Leur lutte contre le déréglement climatique ou l'extrême droite, contre la guerre, le virus, l'inflation et tout cette novlangue de baratin, j'ai l'impression d'être soumis à des spots de pub en permanence, ça frôle la démence. Jacques Tati s'étonnait que dans les salles de cinéma, au moment des pubs, les spectateurs ne sifflent pas tous en choeur, mettent le feu à l'écran. Aujourd'hui, tout le monde gobe tout, certains font semblant de s'indigner de temps à autre pour être en phase avec leur conscience politique, et puis, faut bien vivre, on passe à la suite. Au suivant, chantait Brel, au suivant ! Des armées d'impuissants, voilà ce que nous sommes devenus. De manière consentante, qui plus est...
Ben, mon vieux...
Tout cela n'a aucune importance, te dis-je. Revenons aux vacances. T'es parti, toi?
Oh, j'ai fait dans la sobriété. Je suis resté en France, en Normandie...
C'est bien, t'es parfaitement domestiqué. Tu as retenu la leçon de ces ordures fascistes qui nous gouvernent par la peur, l'intimidation et la répression. Tu pisses sous la douche, comme ils l'ordonnent ? Tu n'oublies pas de couper ta connection wifi avant de t'endormir? Et cet hiver, rappelle-toi, pas question de chauffer ton appartement.
Je ne sais pas ce qui nous attend...
...La mort, ducon.
Je voulais dire niveau factures, impôts, inflation, ils ne vont pas bloquer les prix éternellement...
...C'est bien ce que je dis, la mort. Dans un premier temps, ce qui t'attend, comme nous tous, c'est la mise au ban, l'exclusion. Et puis, vient la mort. Tu verras. Ce sera un peu long et douloureux mais ça viendra. Avec un peu de chance, un missile se chargera d'accélérer le processus... Mais, d'ici là, tu peux nous payer une petite tournée.
Quel intérêt ?
— Celui de
gagner toute ma considération.
— Tu as raison. Rien ne vaut un petit apéro avec son meilleur poteau. On en ressort totalement requinqué...



vendredi 3 juin 2022

Balayage automatique

Tošo Dabac

Dans le numéro de juin du Diplo, Pierre Rimbert signale la nouvelle entourloupe de nos amis de Bruxelles, déjà dans les tuyaux. Comme un retour de la Stasi, à l'ère numérique.

Vous êtes contre les pédophiles, n’est-ce pas ? Vous ne verrez donc pas d’inconvénient à ce qu’un robot ouvre votre courrier pour s’assurer qu’il ne contient aucun message ou document suspect. Voilà en substance l’esprit d’une proposition de règlement déposée par la Commission européenne le 11 mai dernier. Le texte, qui concerne aussi bien les sites Web que les messageries chiffrées comme iMessage, WhatsApp, Telegram ou Signal, introduit « une obligation pour les fournisseurs de détecter, signaler, bloquer et retirer de leurs services les contenus relatifs à l’exploitation sexuelle des enfants». Mais la proposition impose également la «détection du pédopiégeage», c’est-à-dire la sollicitation en ligne de bambins par des adultes à des fins sexuelles. Or déjouer ce manège implique de surveiller les communications en permanence. «Le processus de détection est généralement le plus intrusif pour les utilisateurs, admettent les bureaucrates antipédophiles, car il nécessite un balayage automatique des textes dans les échanges interpersonnels.» Y compris, précise Bruxelles, les messages chiffrés... (billet complet ici)

 

 

jeudi 3 mars 2022

Avec les yeux

― ...J'étais chez lui hier soir... Tu te souviens, dernièrement, il m'a reproché de ne jamais, alors que nous sommes ensemble depuis plus de dix ans, lui poser de questions sur les livres qu'il lisait, les spectacles, les films qu'il voyait...
― Oui, je m'en souviens...
― J'ai donc demandé hier s'il avait de la musique. A quoi il a répondu qu'il n'en écoutait jamais. J'étais étonnée, c'est étrange, les gens qui vivent sans musique... J'ai un peu insisté. Il possède une dizaine de CD, bien planqués. Des compilations de variétés des années 80/90. C'est pour les soirées, me dit-il, je n'écoute jamais ça... Il y a plusieurs années, je lui avais offert un album de Bashung. Il m'avait écrit qu'il l'avait écouté attentivement plusieurs fois, l'aimait beaucoup et m'avait vivement remerciée. Eh bien, je l'ai trouvé, le disque que je lui avais offert. Et figure-toi qu'il était toujours sous cellophane. Les bras m'en sont tombés ! C'est incroyable
! Eh bien, maintenant, tu sais, s'est-il contenté de dire, le débat était clos...
― C'est un peu pathétique, non ?
― Il m'avait raconté n'importe quoi... Je me suis demandé si tous ces mots d'amour qu'il m'a écrits durant toutes ces années n'étaient pas aussi du même calibre.
― Les mots d'amour sont des mensonges.
― Tu crois ?
― Non.
― Alors ?
― Je ne crois pas, j'en suis certain. Les mots que nous utilisons pour exprimer des sentiments ne peuvent être qu'approximatifs, à côté de la plaque, d'autant plus lorsque nous les écrivons. Nous avons besoin de nous raconter des histoires, de prononcer certains mots, de les entendre, les lire… Personne n'a la sagesse de se contenter des mots qu'on dit avec les yeux…
― Il n'y a que des livres chez lui, des murs entiers... Il a besoin des mots, de la parole sans cesse. Lors du dîner, après l'amour, je ne sais plus ce que j'ai dit, mais il m'a interrompu en affirmant qu'il s'était justement tu pour compter le temps que j'allais mettre avant de dire quelque chose... Tu entends ça ?
― Ton amant est un cérébral. Et, si je peux me le permettre, un crétin.
― On n'est pas obligé de parler constamment
!
― Non, il y a un trop plein de mots. Surtout sur papier...
― Je lui ai rappelé notre rencontre.
― Il ne s'en souvenait plus ?
― Si, mais je lui ai dit combien j'avais eu alors l'impression de passer un entretien d'embauche. Il voulait connaître ma formation, les études que j'avais faites... Je voulais savoir quel était ton parcours intellectuel, rien de plus normal. Je n'avais pas, comme lui, et ses amis, fait de grande école, mais une fac publique, et je travaillais à mon compte. Ce qu'il ne pouvait pas comprendre. Et qu'il ne comprend toujours pas. 
― Il a beau dénoncer le libéralisme, le fonctionnement de la bourgeoisie...
― ...Il le dénonce parce qu'il le connaît bien.
― Et que lui-même fonctionne ainsi. L'éternel entre-soi…
― Oui, je ne suis pas du même moule, pas assez bien pour lui…
― C'est pourquoi tu resteras toujours sa maîtresse de l'ombre et ne seras jamais son officielle, comme on dit…
― Oui, c'est ce cellophane qui me l'a enfin fait comprendre, après toutes ces années…
― Vive Bashung !
― Vive Bashung !
― Soirée instructive, donc… Tu as passé la nuit avec lui ?
― Pas du tout. Vers 23h, il est allé faire la vaisselle…
― Un homme moderne tout de même.
― Il m'a commandé un taxi. Il avait du travail, devait également lire ses tweets…
― Lire ses tweets ?
― Oui, enfin, passer du temps sur twitter… Lui, ne tweete pas, il suit des comptes… Il est accro, avoue-t-il, il faut qu'il se connecte tous les matins et tous les soirs…
― Je le comprends.
― Toi aussi, tu es accro ?
― Certainement. Mais je pensais à autre chose. A cette étroitesse d'esprit de sa classe sociale.
― Quel rapport avec twitter ?
― Comme tu l'as dit, on y suit des comptes, que nous avons choisi de suivre, qui nous correspondent, avec qui nous avons des affinités. Et finalement, cet autre entre-soi, virtuel, ne fait que nous conforter dans nos idées, nos centres d'intérêt, notre petit confort intellectuel. Notre étroitesse d'esprit. 
― Je n'aurais jamais dû te raconter tout cela…
― Pourquoi donc ?
― C'est comme si je sortais d'une séance chez mon psy. Avoir mis des mots sur cette soirée me la rend encore plus déprimante.
― Paie ta tournée, ça revient moins cher que s'allonger sur un divan. Un jour, tu me remercieras. Tu seras passée à autre chose, et tu te souviendras de nos séances…
― Tu as certainement raison.
― Ne tarde pas trop tout de même. On ne sait pas si une pluie de missiles ne va pas tous nous anéantir d'ici peu…
― Tu as vraiment un don tout particulier pour remonter le moral de tes amis…