mercredi 24 février 2021

Bazar de nos vies

J'ai repensé à tout cela ce matin en apprenant la nouvelle, et je viens seulement de me rappeler avoir écrit ce texte il y a quatre ans. Je le remets ici aujourd'hui en souvenir de Lawrence et Laurent.

 

 




Charlie descendit les marches étroites vers le sous-sol. Marty et Kenny étaient assis à une table près du présentoir de poésie d'avant-garde. Quelques autres personnes se trouvaient là, un bon endroit où traîner quand on n'avait pas un rond. On vous laissait bouquiner là toute la journée. Pas même un libraire en bas. Vous pouviez fourrer autant de magazines et de livres de poche que vous vouliez dans votre futal et passer devant Shig sans que personne ne se rende compte de rien. Apparemment, aucun client ne faisait ça, ou du moins, ce n'était pas assez courant pour que Ferlinghetti change de politique.
Don Carpenter, Un dernier verre au bar sans nom,
trad. Cécile Leroy, éd. Cambourakis


Toujours aussi con, j'ai lu ce passage hier matin et cette nuit, en rêve, je revois le film posthume de Laurent sur Lawrence Ferlinghetti. En partie. L'évidence de la confusion qui me réveille malgré les ampoules avalées au coucher est telle que le lever ne peut être repoussé. Tout se conjugue. Dans un énigmatique désordre. Une phrase de cette soirée organisée dans un cinéma de Montparnasse où nous découvrions le film de Laurent. Ferlinghetti, né en 1919, était persuadé, lors du tournage, que Laurent filmait ses derniers jours. Le contraire s'était produit. Ferlinghetti avait assisté aux derniers jours du filmmaker. Ce film clandestin, tourné sans argent, sans équipe, mal foutu, était certainement son plus beau. 
Je jette un œil à sa filmographie à la recherche du titre. Il ne figure nulle part. L'ai-je rêvé ? 
Je tombe sur une nécro dans laquelle son copain Assayas parle de ce film, sans titre: «Laurent y a retrouvé sa passion première pour la littérature américaine protestataire, et aussi un art du bricolage dans ses manières de tourner, la pratique semi-amateur de ses débuts. Il était jeune, à nouveau.»
Je n'ai jamais aimé les films d'Assayas. Je ne sais pas pourquoi. Ou alors, il faudrait en dire long et je m'en fous. Je les découvrais pourtant en même temps que ceux de Laurent ou de Jean-Pierre. A cette époque de boulimie argentique. Plus j'en avalais, plus il m'en fallait. Un, voire deux, parfois trois films par jour. Je n'ai quasiment rien revu
J'avais l'âge de ma fille aînée aujourd'hui, bordel! Occupation névrotique. Les filles m'échappaient, je fuyais encore l'alcool, les films prenaient toute la place. 
J'ai encore 20 ans cet été-là. L'Italienne m'a quitté sur la plage. Constatant mon sale état, ma mère fait venir de Madrid mon cousin Saturnino. A l'âge de 13 ans, j'ai vécu quelques mois chez ses parents, joué au foot avec lui et sa bande sur les terrains vagues du barrio. Il est ensuite venu faire le touriste à Paris une ou deux fois. On n'a jamais parlé cinéma. On a trois-quatre ans de différence. Je ne sais rien de sa vie d'homme. Il m'emmène à Madrid et m'intègre d'office dans la petite équipe qui prépare un festival de cinéma à Cadix. Je ne comprends rien mais file un coup de main en traduisant en espagnol des listes de dialogues de films français que je n'ai pas vus. L'année suivante, il y aura un film de Laurent. 
Au cours de l'année universitaire, études d'anglais, je lis un ou deux trucs de la Beat Generation, dans le texte. Un poème de Ferlinghetti. Un autre de Bukowski. Je passe à côté. A cause du cinéma. Celui que j'aime me conduit vers d'autres lectures. Et mon anti-américanisme primaire me mène d'avantage vers les Suédois, les Italiens, les Allemands, et l'obsession Bove, et enfin Fante. Et puis, je piquais ce que je pouvais. Roth, ça viendra plus tard, Bukowski n'en parlons pas. 
Drôles de chemins tortueux et torturés. Je croise une première fois ma douce sans le savoir à l'ambassade du Burkina, alors que nous sommes sur le départ pour Ouaga et son Fespaco. C'est le bazar. Les fax se perdent, il manque des billets, les réservations ne sont plus possibles. Elle ne partira finalement pas. J'embarque dans l'inconnu et rencontre une Bretonne de Saint-Etienne, qui deviendra la mère de mes filles, et le pays des hommes intègres. 
Après bien des errances, des revoyures, des ruptures et des ratages, je retrouve ma douce. Elle est sur le point de se marier avec le type dont elle partage la vie depuis 18 ans. A fuir, cette attirance soudaine. J'appelle une connaissance commune et dégote son adresse électronique. De son côté, elle fait de même, mais envoyé à une ancienne adresse, je ne reçois jamais son mail. Nous nous retrouvons pas loin de ses bases, dans la cour d'un cinéma cher à Buñuel. Scénariste, elle travaille avec Laurent, encore une fois. Je lui demande de ne pas se marier. Elle ne m'écoute pas mais passe sa nuit de noces dans mon lit.
Un soir, je rencontre enfin Laurent. Il nous a invité à dîner chez lui, couple illégitime. Je me souviens d'une voyante roumaine qui nous prédit une belle vie. Méfiez-vous des voyantes, roumaines ou autres. Je lui raconte. Trente ans plus tôt. Ma traduction, le festival, il se souvient n'avoir pas pu venir…
Je revois Laurent. Le plus souvent seul. Parfois par hasard. Dans une rue du 5e, sortant lui d'un cinéma, moi d'une libairie. Une autre fois, je monte chez lui récupérer un DVD de King Kong et autre chose dont je ne me souviens plus. Je refais un peu de traductions et collabore à un bouquin sur New York jonché de citations littéraires et cinématographiques. Il est sur le départ pour San Francisco.
Et nous voici, un autre été. A l'hôpital. Laurent est tombé malade. Ce n'est pas très grave. L'opération s'est bien passée. Il est encore dans le coltard, pas beau à voir. Dans le couloir, une infirmière nous rasure, on ne meurt pas de ça. Et nous dévalons couloir et escaliers à la recherche de l'air du faubourg. Je ne reverrais jamais Laurent. 
Lors de la cérémonie au Père-Lachaise, Assayas prend la parole et je revois les années qu'il décrit. Le Super 8, les premiers courts métrages, Londres, les petits carnets. Pour la première fois, je trouve ce type sincère. Il y a son frère aussi. Qui chante avec son fils. Foutraque mini-concert. Amateurs. Ce qu'il y a de mieux. Et cette chanson que Laurent aimait tant, que je découvre à l'occasion, dont je trouve le disque à Madrid, qui passe parfois en boucle à la maison et dont mes filles sont devenues des inconditionelles

 

 

14 mai 2016

samedi 20 février 2021

Je fais de petites promenades


– Croyez-vous que je sois encore assez jeune pour un prix littéraire ? Quarante ans… Ce sera cette année ou jamais (…) Croyez-vous, on m'a déconseillé d'avoir un prix. Quelques personnes. Elles m'ont dit : « Vous avez un petit public fidèle, cinq ou dix mille lecteurs. Si les jurys s'en mêlent, vous les perdrez. » 

Pourquoi ?

C'est vrai, pourquoi ? Et puis, cette œuvre tout en gris… C'est très incomplet. Comme ce qu'on voit dehors, aujourd'hui, dans le brouillard… Celui que je préfère de tous les petits métiers que j'ai faits ? Oh ! La littérature…

Vous ne faites rien qu'écrire des livres ?

Même pas. Je fais de petites promenades, comme de venir chez vous par le brouillard. En rentrant, j'écris ce que j'ai vu. Avant, je faisais des articles à Combat, à Terre des hommes. Un jour, un directeur de journal m'a dit : « Vos articles, c'est du luxe. »

Ses yeux s'esclaffent, derrière les lunettes. 

Du luxe !

Mais il n'a pas bougé. Il est là, immobile, correct, réfléchi. Une photographie de Calet. 

Que dites-vous ? Deux millions ?

Je viens de lui dire que le prix Goncourt, en plus de la renommée… Il refuse pareil espoir.

Des millions, vous voyez bien !… Non, non, attendons. Mais si cela arrivait, j'irais à la campagne écrire un vrai roman. Quand on a écrit ces traités d'abdication que sont mes livres, on a envie d'écrire le contraire. Mais je ne sais écrire que ma vie. Ou, alors, attendre, pour le roman, d'avoir la cinquantaine, âge climatérique ?

Il est parti dans le brouillard, à pas mesurés.

C'est long, une vie à pied.


Une phrase de cet entretien de Dominique Alban avec Henri Calet donne le titre du recueil que publient bientôt les Presses universitaires de Lyon, préfacé par Joseph Ponthus. Michel P. Schmitt, déjà responsable notamment de l'édition de l'extraordinaire Paris à la maraude (éd. des Cendres/Enssib) et de Mes impressions d'Afrique (PUL), a réuni pour la première fois l'ensemble des interventions médiatiques de l'auteur de La Belle lurette. Un classement chronologique, enrichi de précisions historiques, ainsi qu'un copieux inventaire de l'œuvre, nous donnent la sensation de tenir dans les mains la précieuse biographie de l'un des prosateurs, nous assure Schmitt, les plus méconnus du XXe siècle. Le désir également de nous plonger, de nouveau, dans les gris écrits de cet aventurier anar et clandestin mort à 52 ans.

jeudi 18 février 2021

Non à la délivrance

Diane Bush

 

De toute ma vie je ne me suis jamais libéré par l'écriture. Si tel avait été le cas, il ne resterait rien. Et que ferais-je de la liberté que j'aurais obtenue ? Je ne suis pas du tout partisan de la délivrance. Du cimetière, peut-être. Mais non, je ne crois pas à cela non plus, parce qu'alors il n'y aurait rien.

 

Thomas Bernhard,
Points de vue d'un incorrigible redresseur de torts,
trad. Jean-Baptiste Para
in Europe, n°959, mars 2009,

mercredi 17 février 2021

Un saut périlleux




J'ai aimé une femme qui se compose de toutes celles que j'ai aimées. Elle ne leur préexistait pas. Je la devine maintenant en l'absence de toutes.
Je viens de l'entrevoir, penchée.  

*

Ce sont les morts qui s'inquiètent des vivants, qui les sentent perdus.

*

Il y a cette grande différence entre le produit du travail d'un écrivain d'imagination (ou d'un poète, mais je suis d'un monde où l'emploi de ce mot est difficile), et celui d'un ouvrier qualifié : l'œuvre écrite correspond rarement à un besoin préexistant dans la société. Poussant les choses, je dirais que l'Annuaire des téléphones répond à un besoin, et non Les Amours jaunes de Tristan Corbière.
L'écrivain d'imagination est donc responsable de ce que nul ne saurait assumer à sa place : une œuvre inutile, et qui le sera toujours, quelle que soit sa gloire.
Ce que réclament les hommes et les femmes, nullement surpris de former une société (ce qui est tout de même un peu monstrueux : ni ange ni bête : fourmi), c'est plus de bien être, plus d'ordre, une technique sans ratés, toutes choses qui se passent très bien de l'expression poétique. L'artiste, l'écrivain, arrive toujours en surnombre, alors que le système pouvait sembler clos et déterminé. Il est la surprise que la société se fait à soi-même, sans s'en douter (comme certains cancers restent longtemps indolores). Et pourquoi celui-ci et non celui-là est-il en proie à ce superflu, à cette surabondance, à cette aberration ? Autant demander à une fourmi pourquoi elle traîne ce brin de paille et pas cette graine.
Cela peut se traduire aussi (nous avons écrasé les fourmis)
: la société tend, par certaines aigrettes tremblantes d'une électricité incontrôlable, vers le jeu illimité, au contenu imprévisible.

*

Je ne me supporte que seul, m'écrivait Perros après son opération. Cette après-midi, dans la lande, je me suis dit que je ne supportais les autres que seul. La pensée des autres, leurs pensées, leur image. Dès que je suis avec eux, mes sentiments envers eux se troublent, se déplacent, prennent la fuite. 

*

Dire que le langage est illusion, qu'écrire c'est toujours être pris dans une logique qui se développe automatiquement (on peut la décrire, c'est encore de l'intérieur, prisonnier d'elle)  — bon, mais arriver au langage, sortir du silence, quel passage, quel saut périlleux...



Henri Thomas, Le Migrateur, Gallimard, 1983

mardi 16 février 2021

Tout ce qui fait que nous nous sentons libres

 

Henri Roger

 

Les bas-fonds, c'est-à-dire les lieux où on a le plus facile d'atteindre, soi, son niveau le plus bas, ne sont pas nécessairement des lieux de débauche qualifiés : ce peut être une chambre conjugale, un foyer, une belle demeure; on peut s'y tromper soi-même.

*

Résister aux autres, aux amis comme aux ennemis, c'est choisir d'être un certain soi-même devant eux,– non pas celui qu'ils vous feraient être si l'on cédait à leurs poussées. Elles sont le plus souvent involontaires; ils ne font que s'étaler dans leur naturel, leurs manies, leurs obsessions, – s'étaler et peser contre toi comme des masses mouvantes. 

*

Je dispose d'un unique terrain de manœuvre et d'expérience, – moi-même. Mais je ne peux pas me modifier directement moi-même; ce serait vouloir opérer sur le vide à l'aide du vide. Ce n'est possible qu'à travers des tâches offertes par la réalité. Si je m'absorbe dans un travail jusqu'à me perdre de vue, c'est alors que j'agis le plus profondément sur moi-même. Mais toutes les tâches, tous les oublis de soi, n'ont pas la même valeur. Il n'y a qu'une seule bonne espèce de tâches, celles d'où résulte quelque chose que je sois seul à pouvoir créer et qui soit valable aussi pour les autres. Elles m'apprennent que je ne suis pas seul, bonne nouvelle. C'est par ce que chacun peut créer d'unique que la communion se réalise. Bien sûr que nous sommes tous ensemble dans la nuit de l'instinct («les culs se télégraphient», dit Antonin Artaud); c'est se réunir autrement qui est difficile et beau.

*

L'écœurement d'avoir affaire si souvent à des hommes qui se veulent porteurs d'une vérité, d'une conception de la vie qu'ils estiment la seule juste. Ils ont besoin d'en être persuadés, sans cela, ils s'effondrent, car leur existence même est à l'abandon et il leur faut une compensation, une fuite devant leur propre misère. Se passer de vocables vides, de pseudo-pensées, rester problématique et vivant, c'est autrement difficile.
Ils se jettent les uns sur les autres, ils ont besoin qu'on leur réponde, qu'on les approuve, qu'on les chamaille sur le détail
; souvent aussi, ils réclament qu'on les aide, comme si c'était dû.

*

Tout ce qui n'existe qu'à peine, à grand-peine, et réclame d'exister par nous, et ne peut exister que par nous, tout ce qui fait que nous nous sentons libres. 

 

 

Henri Thomas, Le Migrateur,
Gallimard, 1983

vendredi 12 février 2021

Un coup de maître

Pardon, c'est moi qui ai mis un peu d'ordre dans tes livres en faisant le ménage
J'ai vu…  

Que j'avais fait le ménage ?

Que tu avais foutu le bordel dans mes bouquins, ma chérie...

Je les ai simplement empilés sous la table de nuit, ils traînaient par terre et il n'y a plus de place sur l'étagère... Il y a quelque chose que je ne comprends pas d'ailleurs… 

Tu as de la chance… 
Pourquoi ? 
Tu as dit qu'il y avait quelque chose que tu ne comprenais pas. Tu es veinarde, car, en ce qui me concerne, tout m'échappe, je ne comprends plus rien à rien… Qu'est-ce qui te tracasse? 
En fait, il y a deux choses. 
Dès qu'on creuse, ça se corse… Commençons par la première. On verra combien il en vient par la suite… 
Eh bien, lorsque nous avons déménagé, tu as mis tous tes livres, ou presque, dans des cartons…  
Oui, cela rend le transport plus pratique… 
Je veux dire que ces cartons de livres sont entreposés, comme une grande partie de nos affaires, dans le garage de ton ancienne collègue... Jusqu'ici, nous sommes bien d'accord, n'est-ce pas ?…  
Oui. J'ai simplement pris cinq ou six livres avec moi. Tu ne peux pas savoir combien ils me manquent, tous les autres. Combien je m'inquiète pour eux, tous les jours… 
J'imagine… 
Oui, j'imagine que tu imagines. Mais je ne comprends pas ce que tu ne comprends pas. 
Alors, voilà : nous sommes en transit dans cette espèce de maison, tellement petite, qu'elle ne possède qu'une seule étagère, un seul rayon, qui était vide lorsque nous sommes arrivés en juillet, on est d'accord?… 
Je sais ce que tu vas me dire : aujourd'hui, six mois plus tard, ça dégueule de partout… 
J'en retrouve même au pied du lit, comme dans notre ancienne chambre… 
C'est donc ça que tu n'as pas compris? C'est très simple. J'ai, ces derniers temps, acheté beaucoup de livres, en ai reçu également un certain nombre, un peu trop, certainement. Je me faisais la réflexion pas plus tard que ce matin… Je suis je crois traversé d'angoisses terribles en pensant à mes livres dans ce garage. Je suis en manque, ou bien j'ai peur de manquer, et j'en rajoute ici deux trois par semaine, c'est terrible. Mais tu vois, tout s'explique. Quelle est l'autre chose que tu ne comprends pas? 
Eh bien, Thomas Bernhard, je connais, je comprends. 
Tu ne l'as jamais lu! 
Tu m'en as lu de nombreux passages. Et quasiment tout son livre sur les prix littéraires. Ce que je comprends, c'est ta fascination pour Thomas Bernhard, je sais combien tu en es dingue. 
Je n'en suis pas dingue, il m'ensorcèle, mais je me soigne, rassure-toi, je ne me laisse pas faire… 
Calaferte aussi, je comprends. Et lui, au passage, tu sais que je l'ai lu. Mais il y a des auteurs que je ne connais pas, dont je n'ai même jamais entendu parler… 
Comme qui? 
Un Thomas quelque chose… 
Un Thomas Henri? Ou vice-versa… 
Ah, c'est son nom? 
Vice-versa? 
Non, Thomas. 
Oui. Et Henri, son prénom. 
Jamais entendu parler. 
C'est un auteur aujourd'hui certainement oublié.
Pas par moi. 
Faudrait savoir… 
Je ne l'ai pas oublié puisque je ne l'ai jamais connu. ... Comment tu en es venu à lui? Pourquoi as-tu acheté un de ses livres? 
Par obsession, je le confesse. 
Je ne comprends rien. 
C'est la faute à Perros. 
Tiens, d'ailleurs, j'ai vu que tu lisais un bouquin de Perros il y a quelques jours. Je me souviens d'un gros volume qui a longtemps traîné sur la table de chevet à Montreuil. 
Exact. C'était le pavé de chez Quarto. 
Quel besoin alors de racheter un autre de ses livres? Tu en as pas assez avec le Quarto? 
Il n'y a pas tout...
Ben, tiens. 
Je te le jure. Le livre que tu m'as vu lire récemment, c'est justement sa correspondance avec Henri Thomas. 
C'est ce qui t'a fait t'intéresser à celui-ci ?
Pas exactement. Enfin, si… Mais c'était il y a quelques années, lors de la parution de cette correspondance. Thomas, c'est un nom que j'avais croisé ici ou là, une référence, mais je n'avais pas creusé plus que ça. Je détiens un tel record de lacunes en littérature que j'ai l'impression que peuvent surgir du néant, le mien, et avec fréquence, un tas d'auteurs passionnants, qu'il me faut absolument découvrir, dont on ne trouve plus, pour ainsi dire, les ouvrages, mais dont il existe un exemplaire d'un titre épuisé, dans une librairie paumée au fin fond de la capitale… 
Il n'y a pas de fin fond paumé à Paris… 
Détrompe-toi. Certains coins du XVe par exemple resteront éternellement et parfaitement inconnus de ces Parisiens revendiquant leur authenticité et leur savoir… 
Là n'est pas le débat. 
Parce qu'il y a débat? 
En fait, ce que je ne comprends pas… Tiens, je prends au hasard. Comment passe-t-on de Thomas Bernhard à Pierre Autin-Grenier? Ou à Armand Robin – totalement inconnu au bataillon, celui-ci aussi. 
Ah, Armand Robin… Le pauvre est très mal édité — si l'on excepte le formidable travail des indispendables et irremplaçables éditions du Temps qu'il fait... On pourrait même parler de sabotage, voire de scandale si ce terme n'était pas dévoyé à ce point par les réseaux sociaux, notamment...
...Bon, bon, ne nous égarons pas.

C'est un choix de vie.

Qui est ce Wladimir Holan et son livre sur Shakespeare? Pourquoi lis-tu ce type, par exemple? 
Parce que c'est l'un des plus grands poètes tchèques…
Qu'est-ce qui te fait rire
? 
Ta réponse… 
C'est la vérité.  Et la vérité ne saurait être drôle.
Peut-être, mais cet argument imparable… c'est impayable… 
J'ai déjà occupé de nombreux emplacements dans mon être.  

Qu'est-ce que tu racontes ?

Moi ? Rien. Je ne fais que citer.

C'est ton Tchèque?

C'est le Vosgien. Tiens, écoute, ailleurs, dans ses Carnets — et c'est écrit en 1947. 
La société n'a pas besoin d'artistes et ne peut qu'une chose:les supprimer. Tous ces débats pour déterminer la place de l'artiste dans la société, son rôle, sa dignité, sont ruinés d'avance et ne peuvent aboutir qu'à des contradictions. Les contraires ne pourront jamais trouver de modus vivendi. C'est par hasard qu'ils coexistent. La société veut simplement subsister, s'accroître, se calfeutrer de confort; elle se fout complètement d'être belle ou même juste. L'artiste se fout de subsister, si ce n'est pour accéder à quelque chose d'autre que le seul fait de subsister: mettons, à la poésie.

Dingue! Tous ces Berling, ces Berléands, feraient mieux de...

...Laissons ces pauvres gens s'estimant indispensables s'étouffer en brassant l'air que fait mine de nous laisser encore respirer notre belle démocratie, ne parlons plus de notre temps et écoutons encore un peu ce bon vieux Thomas qui nous éclairera bien plus que tous ces vains commentateurs

La poésie est «impossible à l'époque actuelle ». Bien sûr, tant qu'on est en dehors d'elle. Dès qu'elle apparaît, dès qu'elle vous environne et que vous y participez, il est évident qu'elle existe, et tout particulièrement dans l'époque où elle est le plus impossible, — et que cette contradiction est l'un de ses signes. 

D'accord, c'est très beau. Mais tu me balances ça comme ça, sans me dire qui était cet homme...

Parce que ça ne te suffit pas? Je connais mal sa vie, mais c'était un poète, traducteur de l'allemand en particulier, mais de l'anglais aussi, romancier, voyageur... Pas pour rien que ce volume se nomme Le Migrateur. Il a beaucoup écrit, jusqu'à sa mort, je crois, au début des années 1990. Il a en grande partie été publié chez Gallimard, dans cette collection Le Chemin, que dirigeait Georges Lambrichs, et qui éditait Perros, mais aussi Bourgeade, Guyotat, Réda, Butor... Des gens avec qui se liait, de loin surtout, l'ami de Douarnenez. Dans ce bouquin, sorte de mémoires en vrac, notes et réflexions diverses, Thomas évoque notamment Londres, où il a longuement séjourné, après-guerre, en vivotant comme traducteur à la BBC, les hôtels minables, les bars remplis de taiseux, les prostituées de Hyde Park qu'il a fréquenté de près, et la solitude recherchée, rêvée... C'est épatant. La Nuit de Londres est un de ses livres les plus connus... 

C'est vertigineux, de penser à tous ces auteurs passionnants et aujourd'hui ensevelis ... 

Ce qui est vertigineux, c'est de voir quels auteurs sont aujourd'hui dans la lumière... Mais peu importe. Tiens, ça me rappelle ce poème, que Thomas écrit quelques mois avant sa mort, comme une vaine espérance, attends...

Le pauvre mort est dépassé
Par ce qu'on dit de son passé.

Il a de l'avenir, ce mort,
Il reviendra beaucoup plus fort,

Il a grandi dans son absence,
Il a parlé dans son silence,

Il est devenu pour toujours
Un peu plus vrai de jour en jour.

Le trépas fut un coup de maître
Qui fut pour lui l'instant de naître.

A quoi ressemblait-il ?

A ça. Il est assez jeune sur cette photo. Sur la toile, j'ai trouvé un entretien, dans ses dernières années. En plusieurs parties, mal découpé. Je ne sais qui est son interlocuteur. Tiens, je te mets tout ça ici, tu pourras ainsi prendre le temps qu'il faut pour voir et écouter le gaillard.







mardi 9 février 2021

Des lois rigides

 

Alain Daussin

 

A propos d'une situation difficile, nous prenons une décision qui nous réjouit intimement ; rien de tel, nous semble-t-il, pour nous libérer l'esprit ; puis l'instant vient de mettre la décision à exécution, avec toutes les possibles conséquences, et voilà que la situation se complique à nouveau de façon cette fois à peu près inextricable.
Ce que nous comprenons alors, c'est que, quelles qu'elles soient, les décisions se révèlent en définitive vaines, que le destin s'accomplit selon des lois rigides et que, dans n'importe quel cas, le meilleur est encore de s'en tirer par le sommeil. 


Louis Calaferte, Memento mori,
L'Arpenteur, Gallimard, 1988

lundi 8 février 2021

Jolies mortes chaudes

 

Juan Manuel Castro Prieto

 

Il fait nuit noire, la chambre est surchauffée, je n'arrive pas à dormir, les images affluent, torrentueuses.

Parmi elles, celles des femmes que j'ai aimées, que j'ai aimées sans les aimer, qui m'ont plu, auxquelles j'ai plu, combien d'heures, de jours, de mois, d'années, le temps coule entre nos doigts ; peut-être en ce moment même ont-elles une pensée pour moi, femmes que j'ai caressées, déshabillées peu à peu comme j'éprouvais tant de volupté à le faire lorsqu'elles étaient gracieusement étendues sur des lits, jolies mortes chaudes, et qu'elles étaient touchées qu'on fit si grand cas de leurs vêtements et de leur lingerie avant de découvrir les lignes de leur corps, émouvante surprise toujours renouvelée, la forme souplement arrondie du sein, l'arceau du petit ventre dont la courbe s'infléchit jusqu'au foisonnement des poils qu'on effleure au passage de la paume ; puis viendra cette culminance de l'instant où les cuisses jointes s'écarteront comme des portes de tabernacle ; sans nous être concertés nous échangerons alors en silence un de ces regards qu'échangent peut-être bourreau et victime en signe de tragique reconnaissance.

Femmes de la rencontre ou du long cheminement, femmes des amours et du plaisir, venez, offrez-moi une dernière fois l'insurpassable, la bouleversante beauté de vos jeunes visages d'amoureuses alanguies ; je n'arrive pas à dormir, la chambre est surchauffée, au fond du couloir un malade hurle de douleur, un autre n'a pas cessé de gémir depuis l'extinction des feux, mais, comme nous tous, il est là pour apprendre la terrifiante angoisse de la solitude lorsque rien ne peut plus être sauvé, que l'ultime recours en grâce vient d'être rejeté.

Qui de moi ou de ces inconnus peut dire qu'il verra le jour prochain ? Soyez clémentes, approchez-vous pas à pas, hiératiques et tentatrices dans l'ondulation crissante de vos robes d'étoffes légères, comme autrefois vous saviez si bien le faire dans ces chambres qui furent une nuit les nôtres.

Je ne peux ni ne veux dormir ; le sommeil lui aussi n'est qu'un monstrueux ensevelissement ; moi qui vous ai vénérées jusqu'à la sublimation, ne m'abandonnez pas.


Louis Calaferte, Memento mori,
L'Arpenteur, Gallimard, 1988

mercredi 3 février 2021

Pandémicratie

 

Gilles D'Elia


Ceci n’est pas une pandémie, et ce n’est pas un «rassuriste» qui le dit. C’est Richard Horton, le rédacteur en chef de l’une des plus prestigieuses revues internationales de médecine:«Covid-19 is not a pandemic» Il s’agit plutôt d’une «syndémie», d’une maladie causée par les inégalités sociales et par la crise écologique entendue au sens large. Car cette dernière ne dérègle pas seulement le climat. Elle provoque aussi une augmentation continue des maladies chroniques («hypertension, obésité, diabète, maladies cardiovasculaires et respiratoires, cancer», rappelle Horton), fragilisant l’état de santé de la population face aux nouveaux risques sanitaires. Présentée ainsi, le Covid-19 apparaît comme l’énième épisode d’une longue série, amplifié par le démantèlement des systèmes de santé (...)

Ce que le virus, au fond, met à nu, c’est la contradiction entre les effets délétères sur notre santé de ce qu’on appelle à tort le « développement économique » et le sous-développement actuel de presque tous nos systèmes sanitaires, y compris ceux des pays les plus riches de la planète. Mais ce qu’il révèle aussi, c’est le modèle de développement aberrant dans lequel nos sociétés se sont enferrées en privilégiant, contre tout le reste, un arsenal biotechnologique extrêmement coûteux. À l’hôpital, la pression à « l’innovation » s’est progressivement imposée au détriment des soins de base, pourtant indispensables à la santé, mais toujours plus méprisés par les gestionnaires. Dans un tel univers mental, une infirmière, un geste de la main, une conversation entre médecins, la discussion avec les patients, les lits, les stocks de masques ou de blouses, et même les recherches sur les zoonoses, toutes ces choses constituant du «stock » au lieu de produire du «flux2 », ont été accusées de nous faire perdre du temps dans la compétition mondiale. En édifiant ces géants biotechnologiques aux pieds d’argile, les plus grandes puissances mondiales se sont désarmées elles-mêmes face à l’irruption du virus (...) La seule issue face à cette crise et aux autres crises à venir serait d'investir massivement et en urgence, non seulement dans la recherche, mais aussi dans un système sanitaire et social qui puisse véritablement prendre en charge les patients, tout en développant un plan ambitieux pour une approche environnementale des questions de santé. Au lieu d'enfermer l'ensemble de la population jusqu'à la survenue du salut par l'industrie phramaceutique, une telle politique aurait permis de soutenir plus que jamais toutes las activités vitales de l'ensemble de la population : le travail, l'éducation, la recherche, la culture, la vie sociale et politique en général sans laquelle toute organisation sociale ne peut que s'autodétruire à plus ou moins long terme. 

Si nous ne vivons pas une pandémie, nous vivons bel et bien, en revanche, en Pandémie. Puisque ce n'est pas le terme adéquat pour décrire le mode de manifestation du virus, nous proposons que ce mot ou plutôt ce nom désigne, avec une majuscule, un nouveau continent mental, parti d'Asie pour recouvrir l'Europe, puis pour s'imposer finalement en Amérique. Un continent aux contours flous et évolutifs, mais qui risque de durer des années, et pourquoi pas des siècles et des siècles (...)

Comme tout continent, la Pandémie a une langue qui se décline en idiomes nationaux. Mais ceux-ci traduisent des dispositifs inventés par la Chine: « confinement », « déconfinement » et « reconfinement », « traçage », « application », « cas contacts ». C'est une esthétique nouvelle qui se dessine : « Un monde cybersécurisé où chaque individu est suspect (d'être malade), fiché, tracé, code-barrisé. Code vert : vous criculez. Code rouge : vous êtes arrêté.e. [...] Comment passe-t-on du vert au rouge ? C'est automatique : si vous croisez des gens malades, une zone infestée, voire des idées douteuses. Puissance ballistique de la peur (de soi, de l'autre, de vivre, de mourir) à l'ère du big data, géré par un algorithme psychotique qui rêve d'une humanité productive et épouvantée. »* Ainsi s'impose par une série de glissements insensibles, le nouvel imaginaire politique des clusters : rassemblements, places publiques ou universités sont étiquetés a priori comme des foyers infectueux, tandis que les lycées, les transports et les supermarchés sont réputés « sécurisés ». Cette nouvelle langue s'est aisément hybridée avec d'autres mots qui, en Amérique et en Europe, lui préexistaient : « clusters » donc, mais aussi « quarantaine » (raccourci en « quatorzaine » puis en « septaine »), « plan de continuité des activités », « acceptabilité sociale » et finalement « couvre-feu ». A ce lexique hérité tantôt du Moyen Age, tantôt de la gestion des risques, s'est ajoutée une série d'idiomes inventés par la francophonie : la  »bulle de contact » (une invention belge), mais aussi (pour la France) « les attestations de déplacement dérogatoire », la « Nation et les vacances apprenantes » avec leurs « plages dynamiques » et, pour désigner les brebis égarées (supposés populistes, voire platistes), les « anti-masques » (descendants directs des célèbres anti-vaccins), « les rassuristes » et les « covido-sceptiques ».

Ecrasés  par cette nouvelle langue, les mots qui s'imposaient jusque-là comme les piliers du monde de la santé n'ont plus cours (...) Puisque, comme habitants de ce nouveau continent, nous sommes tous potentiellement malades et à ce titre tous décrétés patients, comment pourrions-nous nous permettre de discuter les « consignes » édictées par la « doctrine sanitaire » ? Pour paraphraser Kant dans Qu'est-ce que les Lumières?, comment pouvons-nous encore nous permettre d'« oser savoir » (sapere aude!), c'est-à-dire de faire valoir, face à toute règle, l'autonomie de notre raison?

 

* Alexandre Labruffe, Un hiver à Wuhan, ed. Verticales,  2020

 
 
Barbara Stiegler, De la démocratie en Pandémie
Santé, recherche, éducation, Gallimard, coll. Tracts, 2021