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mercredi 14 janvier 2026

Panique !

Ramon Gieling


 

 

Je suis né à l'hôpital
Saint-Louis proche du Canal
Saint-Martin en trente-huit,
Aussitôt j'ai pris la fuite
Avec tous les flics aux fesses
Allemands  nazis SS
les Français, cousins germains
Leur donnaient un coup de main
En l'honneur du Maréchal
Pour la Solution Finale
Bref je me suis retrouvé
En Savoie chez les Suavet
Caché près de Saint-Offenge
En attendant que ça change
Je n'avais qu'un seul souci
Celui de rester en vie
Après la Libération
J'avais toujours l'obsession
D'arriver jusqu'à dix ans
Ensuite il serait bien temps
D'en réclamer un peu plus
Si j'échappais aux virus.
Cette époque historique
M'a insufflé la Panique
J'ai conservé le dégoût
De la foule et des gourous
De l'ennui et du sacré
De la poésie sucrée
Des moisis des pisse-froid
Des univers à l'étroit
Des collabos des fascistes
Des musulmans intégristes
De tout ceux dont l'idéal
Nie ma nature animale
A se nourrir de sornettes
On devient pire que bête
Je veux que mon existence
Soit une suprême offense
Aux vautours qui s'impatientent
Depuis les années quarante
En illustrant sans complexe
Le sang la merde et le sexe

 

Roland Topor 

mardi 4 novembre 2025

Dantesque

Engin Akyurt

 

 

La culture, autant que l’agriculture, souffre d’une superproduction dantesque. Elle propose quotidiennement une vaste gamme de produits périssables à écouler dans des délais de plus en plus brefs. 

Roland Topor 

vendredi 26 juillet 2024

Sans réponses

Nicolas Bouvier


Pourquoi, lorsque l'heure de l'apéritif prend fin, personne n'ose faire un sort à la dernière olive? Après avoir attendu le bus près d'une demi-heure, optez-vous pour un autre moyen de transport ou restez-vous fermement optimiste? Comptez-vous, le week-end prochain, aller voir ce formidable documentaire kirghiz, « regard fasciné sur la fin d’un monde» selon Télérama, d'une durée de treize heures? Le week-end suivant, alors? Lorsque l'on sonne à votre porte comme vous n'attendez personne, sursautez-vous systématiquement? Combien de temps faut-il laisser refroidir le plat de la vengeance? Peut-il se manger encore tiède ? Aimez-vous vos enfants ? En êtes-vous fiers? Comment vous informez-vous? Messieurs, pour un rasage véritablement efficace faut-il commencer par la joue gauche ou par la droite? Ou étiez-vous en 1983 lors du tournant de la rigueur? Vous faîtes-vous livrer de temps à autre vos repas? Ressentez-vous parfois les symptômes de l'écoanxiété? De manière générale, avez-vous peur? Vous surprenez-vous parfois à chantonner bêtement un tube plutôt ringard de votre jeunesse? En avez-vous immédiatement honte ou allez-vous jusqu'au bout de la chanson que vous connaissez encore par cœur ? Quelle est votre recette préférée à base de courgettes? Madame, vous attendiez-vous à tous ces désagréments physiques, physiologiques et psychologiques à la ménopause? Un homme qui lit est-il sexy, comme nous pouvons le lire dans les magazines féminins? Lisez-vous au lit? Combien de pages? Qu'espériez-vous? La bourgeoisie, comme semblent l'avoir démontré ces cent dernières années, finit-elle toujours par s'allier au fascisme ? Mangez-vous, le plus souvent, à votre faim? Les mathématiques sont-elles un langage? Le pratiquez-vous? Eprouvez-vous une fatigue chronique? Vous est-il déjà arrivé en évoquant votre propre situation d'utiliser l'expression «fins de mois difficiles »?— au pluriel ou au singulier, peu importe. Détestez-vous vraiment tous vos voisins? A la veille de la fête d'Halloween, préparez-vous chaque année des sachets de bonbons que vous distribuez à toutes ces jolies têtes blondes qui viennent toquer à la porte ou bien prenez-vous la fuite le soir fatidique car vous ne supportez pas ces enfants connement  grimés en Spiderman ou en Harry Potter? Si vous restez à la maison, vous accordez-vous le plaisir de gifler un ou deux de ces fâcheux? Pensez-vous être considéré(e) à votre juste valeur par votre entourage le plus immédiat ? Quelle est votre valeur? Mesdames, les hommes sont-ils tous des salauds? En connaissez-vous personnellement? Avez-vous du courage? Qui en possède? A quel prix se négocie-t-il? Quelle est votre tâche ménagère préférée? Connaissez-vous votre bilan carbone de l'année écoulée? Habituellement, lorsqu'une histoire d'amour prend fin, passez-vous rapidement à autre chose, comme on dit? Quelle différence faîtes-vous entre grossièreté et vulgarité? Est-ce la même que vous faites entre érotisme et pornographie? Qu'entendez-vous mugir dans les campagnes ? Pensez-vous que le travail rend libre? Connaissez-vous le quiet quitting? Le ghosting? Le quiet vacationing? Et les tracances? Et mon poing dans ta gueule? Espérez-vous le grand soir? A votre âge? Etes-vous satisfait de votre matelas? Quelle est votre activité préférée? Faut-il immédiatement classer sans suite toute affaire concernant des personnalités ou doit-on laisser agir le temps? Attendez-vous l'âge de la retraite avec impatience pour pouvoir enfin faire ce que vous voulez? Citez un livre de Roland Topor. Un deuxième. Savez-vous qu'il était né un 7 janvier? Vous souvenez-vous de ce que vous avez fait il y a deux soirs ? Avez-vous, un jour, en passant devant les affiches des candidats d'une élection, ressenti le désir de dessiner des moustaches à la Hitler à l'un de ces crétins?  Quel âge aviez-vous? Sauriez-vous reconnaître votre facteur sans sa casquette? Avez-vous déjà pensé un jour à en finir? Sommes-nous toujours en démocratie? N'est-ce pas déjà l'heure de l'apéro?

 

charles brun, questions sans champions

 


samedi 6 juin 2020

Crimes et délits



Comme dans tous les endroits publics de la grande ville, les consommateurs de ce banal café buvaient en silence ou murmuraient des mots fonctionnels, figés, momifiés dans le sérieux ambiant, engrisés par une discipline sans faille. 
Personne ne parut prêter la moindre attention à l'irruption de la brigade spéciale des moeurs que la direction venait d'appeler par téléphone. Ils se ruèrent sans hésiter vers une table du fond, empoignèrent deux clients qu'ils jetèrent sans ménagement dans le fourgon cellulaire. Leur compte était bon, ils en auraient pour dix ans au moins : on les avait pris en flagrant délit de rire et de plaisanter au coeur d'un endroit public.

Jacques Sternberg, 188 Contes à régler, Denoël, 1988

mercredi 12 février 2020

Une odeur infecte


Je fais une rapide recherche au lever du lit. 1981, année de sa parution en espagnol. 1982, Prix Nobel. Je ne trouve pas la date de publication de sa traduction française. Le nom de García Márquez ne figure plus sur la liste des auteurs de la maison Grasset-Hachette-Lagardère. Il n'est plus qu'un sujet, celui d'une biographie d'un certain Gérald Martin. Un livre est mis en avant sur le site de Grasset, Le Consentement
Peu importe.
Je n'ai jamais été un littéraire. Et encore moins, mon père. Jusqu'alors, je ne l'avais vu lire que Le Parisien ou France-Soir. Rarement L'Equipe. En 1981, François Miterrand est élu président le jour de son anniversaire. Est-ce l'année où, pour ses 53 ans, ma sœur et moi lui offrons Crónica de una muerte anunciada ? L'avons-nous acheté un an plus tard, après la distinction internationale, pourtant décernée en décembre ? Une chose semble aujourd'hui certaine, nous n'avons probablement jamais, à cette époque, entendu parler du realismo mágico. Pourtant. Pourtant, ma sœur, mon aînée, lisait. Tout ce qui lui passait sous la main, ou presque. Dans ces années, ma mère avait rapporté à la maison, totalement dépourvue de livres si l'on excepte les ouvrages scolaires, les prix de fin d'année et un dictionnaire, une partie de la bibliothèque dont un de ses employeurs se débarrassait. Je doute que le Colombien figurât parmi les nouveaux venus. 1982, c'est l'année du bac, puis de la fac. Ma mémoire joue les abonnées absentes. Je ne sais plus si je fais connaissance d'Ignacio dès ma première année à Jussieu. Mais je me souviens que García Márquez était l'un de ses auteurs fétiches, qu'il le citait régulièrement. Communisme tropical et cinéma. L'Amérique du sud commence à m'intéresser. Mais par le tango. Et son football, seule culture héritée alors de mon père — les bars viendront plus tard.
Je ne sais plus si je vole déjà des livres. Ce cadeau d'anniversaire, que je revois mon père lire au lit, nous le payons ma soeur et moi en vidant notre tirelire sur le compoir de la librairie espagnole de la rue de Seine, depuis disparue — la librairie, pas la rue... Enfin, faut voir. C'est aussi me semble-t-il le premier livre que je lis en espagnol. En fouillant les rayons littérature étrangère de la Fnac, terrain privilégié de mes prises de guerre — au nom d'une semi-morale libertaire, je m'interdisais d'agir dans les boutiques indépendantes — je dégotais, aux côtés de titres de Fante, Bove, Ramuz, Beckett, Topor ou Cioran, dérobés sur d'autres étagères, quelques textes supplémentaires du pote à Fidel en V.O.
Je ne sais pourquoi cette image unique de mon père lisant au lit avant sa sieste du dimanche m'est revenue ce matin. J'ai voulu l'écrire, mais un mot a chassé l'autre, pris à son tour pour un autre, père pour amour, page pour héritage, ratures pour littérature et ainsi de suite jusqu'à la chute sans fin dans les ténèbres. J'ai laissé le texte pour plus tard et pris la route du boulot. Sur le scooter, comme bien souvent, la suite du texte, de nouvelles ratures, la résurgence décousue d'autres lectures m'aidaient à combattre le froid et l'ennui. Je repensais aux mots de la chérie au réveil, Tu devrais soumettre à Jean-Paul Dubois une suite ou une variante à Vous plaisantez, monsieur Tanner qui conterait notre quête désespérée d'un toit, avec cette ribambelle de personnages plus invraissemblables les uns que les autres, leur odeur infecte... La découverte de Dubois, justement, me demandais-je en route, ce fut quand ? A peine plus tard. J'ai encore en tête une chronique littéraire sur le Canal historique tenue par un certain Alexandre Jardin qui vantait les mérites de Tous les matins, je me lève. Avait-elle suffi à me convaincre de lire un auteur français contemporain ? Ou bien, plus certainement, l'aphorisme tiré d'Ecartèlement que le Toulousain avait mis en exergue de son premier roman ? Quelle musique le Roumain de la rue de l'Odéon avait-il offert à la lucidité et au courage de se lever ? J'essayais en vain d'en retrouver les notes en dévalant la côte de la Boissière lorsque je me surpris à ignorer grossièrement un bras en uniforme bleu marine me faisant signe sur le rond-point parfumé dès le matin à la friture industrielle des fast-food en drive in. De peur de perdre un oeil, je me ressaisis, ralentis, obéis à l'injonction de couper le moteur et affichait subtilement mon indéfectible anarchisme de pacotille dans le refus de répondre au bonjour de ces trois pauvres énergumènes. Je recherchais toujours l'aphorisme exact, plié intérieurement de rire, et fouillais désespérément le bazar de mon portefeuille avant de tendre à l'un ma carte d'identité, à l'autre la grise et enfin la verte. Pas moyen de retrouver les mots de Cioran cités par Dubois. Peut-être l'un d'entre eux les connaissait-il par coeur ? L'idée de leur poser tranquillement la question fut rapidement écartelée. Le débat qu'elle pouvait susciter m'aurait fait perdre temps, voire emploi sans parler de mon intégrité physique. Après leurs vérifications qui me semblèrent minables et interminables, le plus jeune du gang mit ma photo d'identité sous mes yeux et pénaud glissa Vous avez l'air d'un tueur à gages là-dessus. J'étais sur le point de répondre qu'en réalité, j'étais un terroriste du black bloc kurde pro-islamiste mais ne sachant où l'acheter, le courage, j'eus l'idée de garder le silence et mes deux yeux. Ma sédition exemplaire se limita à ne pas répondre à leur Bonne journée, monsieur. Et à quelques insultes crachées mentalement en pétaradant sous leur nez et en repensant à tous ces Max Lampin quotidiens sur qui l'on aimerait déverser une pleine benne d'excréments, en commençant par tous ceux qui m'ont enquiquimerdé aujourd'hui m'empêchant d'en finir avec ce texte. 




NB : je garde précieusement cachée dans ma bibliothèque l'édition originale de ce chef-d'œuvre de Roland Topor, datant je crois de 1968, trouvée comme il se doit à la Fnac. Elle sera l'héritage de mes filles, qui en rafolent. Les autres se consoleront en apprenant que la maison Wombat vient tout juste de rééditer la chose.

NB 2 : ne cherchez plus, je viens de retrouver les mots de Cioran. C'est cadeau.
Si on avait une perception infaillible de ce qu'on est, on aurait tout juste encore le courage de se coucher, mais certainement pas celui de se lever.

jeudi 28 février 2019

Cent bonnes raisons

Depuis quelques années, les éditions Wombat remettent en circulation les écrits de Roland Topor.
Dernier en date, un inédit datant des années 1970, Cent bonnes raisons pour me suicider tout de suite, suivi de Douze possibilités d’échapper à Noël, et ce, pour la modique somme de 6 euros. 
Extraits du premier texte – le second, on attendra la fin de l'année (si on y arrive) :





1. La meilleure manière de m'assurer que je ne suis pas déjà mort !
5. Je grandirai dans l'estime de mes contemporains.
8. Je ridiculiserai mon cancer.
10. Pour ruiner mon psychanalyste.
12. Un infaillible remède contre la calvitie.
15. Je me sentirai moins seul.
17. La vie augmente, la mort reste abordable.
29. Pour faire croire que j'ai le sens de l'honneur.
38. Je n'ai plus rien à me mettre.
40. Pour tuer un juif, comme tout le monde.
45. Pour conserver mon mystère.
51. Pour ne plus avoir honte de me regarder dans un miroir.
52. Si j'étais immortel ? Autant l'apprendre le plus tôt possible.
71. Pour ne plus ronfler la nuit.
81. Parce que j'ai hâte d'utiliser l'épitaphe amusante que je me suis trouvée : « Bon débarras ».
94. Pour me dépayser.


dimanche 10 février 2019

Extinction


Planet Waves tourne encore en boucle. J'avais tout préparé. Je me sers un verre. Je vais m'en contenter. Avec un peu de salade.
Je feuillette Rag-time. Et tombe sur cette photographie trouvée chez Gibert dans un exemplaire en solde d'Extinction, trop cher, la tranche tranchée déjà en deux. Un cadeau de Noël 88, était-il noté sur la page de garde. Je n'ai pris que la photo et l'ai glissée comme un voleur dans le Poésie/Gallimard. Après tout, qui intéresse-t-elle encore, vingt ans plus tard ? Certainement pas son ou sa destinataire. Au dos, un mot. Une écriture scolaire, féminine, tout en rondeur. Septembre 2016 à… Est-ce Chazelle, en Charentes ? Faut-il lire autre chose ? Cheyelles ? Elle réunit de gauche à droite une femme enceinte qui regarde l'appareil, une autre femme presque de dos, une fillette dans les bras qui désigne du doigt un âne, et à droite la mère et grand-mère certainement, et, la main sur son épaule, un fils, ou le gendre, le géniteur de l'enfant que porte la femme de gauche ou de l'enfant dans les bras de sa voisine. C'est Sylvie qui a pris la photo, nous disent les rondeurs. Cette petite photo, plus exactement. Rose se demande pourquoi les ânes ont le bout du museau blanc ! Rose, la petite dans les bras. C'est vrai, ça, pourquoi ?, poursuit le commentaire. Les enfants ont de ces questions… S'ouvre une parenthèse enfermant un mot indéchiffrable. Savoir ? Savoir et clin d'œil, ai-je l'impression de lire. Et encore des points de suspension. Quatre points plutôt que trois. Toute la famille vous embrasse et vous passe ses meilleurs souvenirs, avec un nouveau point d'exclamation.
Dans l'exemplaire d'occasion de Rag-time, il n'y avait pas de photo, mais un ticket de caisse. De la même boutique. Daté de septembre de l'an dernier. L'achat est composé de trois volumes. Noces indiennes, Le Colosse de New York et Rag-time, tout en occasion, puis un sac plastique à 00,5 centimes. Un autre ticket aussi. Avec Rag-time et Extinction ! Ah, c'est le mien — dans l'Imaginaire, c'était moins cher. Je me ressers un verre que je lève à la santé de ma fille, finalement trop malade pour venir dîner avec moi.
Je ne sais où sont les autres.
Etaient-elles mortelles
Aussi
Ô ! si
Fraîches délicates et belles
Les Clara et les Isabelle
De ces dimanches sans souci
Du temps vieux de mes jouvencelles
Etaient-elles réelles
Aussi
Ô ! si
Timidement amoureux d'elles
Qu'il se peut que je ne rappelle
Qu'un de ces rêves réussis
Qui laissent au cœur leurs séquelles
Troublantes sentinelles
Ainsi
Voici
Je vous reviens mes demoiselles
Par les étranges raccourcis
Que l'âge après lui amoncelle
Soyez clémentes Isabelle
Et vous belles Clara aussi
Ma vie a brûlé ses chandelles
Mais si vraiment vous fûtes telles
Merci

Dans la nuit, fatigué de tourner dans le lit à la recherche d'un sommeil perdu depuis des années, et introuvable dans cette chambre trop grande, je descends faire infuser quelques plantes, allume la radio et crois entendre dans ce bout de fin de phrase la voix de Topor. L'absence de son rire me fait douter. Les témoignages se succèdent. Des extraits de textes absurdement tragiques ou fantastiques, ravageurs, révoltés ou drôlatiques. Je reconnais l'univers de Sternberg, et se confirme la présence de Topor. C'est par lui, et l'un de ses dessins sur la couverture d'un livre, que j'avais découvert les contes et nouvelles de Sternberg. Je crois me souvenir avoir volé deux ou trois de ses recueils à la Fnac. Je connaissais son nom, par le film de Resnais vu dans ces années-là, avec mon frère il me semble, à la cinémathèque de Chaillot. Je n'ai pas d'autres souvenirs de séances de cinéma en compagnie de mon frère. Que ma mémoire toujours plus défaillante l'associe directement à ce film me laisse penser que je ne fais pas erreur. Etait-ce un cycle Resnais ? L'année, je pourrais jurer qu'il s'agissait de 1984. Ou bien 1985 ?


Ce matin, la médiathèque offrait livres et revues destockés, pilonnés, des dons de lecteurs déjà présents au catalogue, des vieux trucs que personne ne lira plus. Je récupère un Folio de La Ferme des animaux, que je n'ai plus depuis longtemps. Je pense ne l'avoir jamais lu jusqu'au bout. Ma fille a vu la lumière avant. En attendant la bonne dilatation, j'en faisais la lecture à sa mère. Et lorsque notre fille s'est décidée à se présenter, mon émotion était si grande, et moi si insupportable, que, manquant m'évanouir au moins à deux reprises, je piquais sans cesse le masque à oxygène de la parturiante pas marrante.
Je me souviens qu'il s'agissait d'un bel exemplaire, illustré il me semble. Mais ce qu'il est devenu... Peut-être a-t-il été trouvé sous la table d'accouchement par les parents suivants ou par une sage-femme qui l'a revendu chez Gibert.
Il y a également un livre de Doisneau et Cavanna que j'hésite à prendre. Je pense l'avoir offert à mon frère, signé par le grand Robert. Un soir de ces années-là aussi, du temps que j'étais libraire. Non, Doisneau était venu avec Pennac — qui lui, était venu au moins deux fois, type même du type sympa, époque Petite marchande de prose. Le temps de l'hésitation, le livre est déjà en d'autres mains. Je me rabats sur un Pennac justement, le dernier en date, le retour de Malaussène. J'aurais préféré je crois le livre sur son frère. Mais je prends. Peut-être le revendrai-je chez Gibert. Il a encore son bandeau de promo, que je balance aussitôt. A l'intérieur, une enveloppe. Avec un billet ? Non, encore un mot. Bon anniversaire Angélique. Signé Francis et Rose-Marie, crayon noir sur papier plié en deux et qui s'ouvre sur la photo d'une fillette assise sur un banc de bois une pomme de pin dans la main, certainement pas Angélique, sa fille peut-être, ou celle des signataires de ce mot réduit à sa plus simple dépression. Pas de billet.
J'embarque aussi un coffret Homère en Babel (non-traduit par André Markovicz), un Vázquez Montalbán que je ne connaissais pas, intitulé Petit frère, en 10/18 et,
en poche également, le Storytelling de Salmon, un type a priori intéressant mais dont les textes et interventions chopés ici ou là ne m'ont jusqu'ici jamais entièrement convaincu. Traînent encore quelques éditions reliées de chez France Loisirs que mon snobisme finit par négliger. Parmi les journaux et revues, je pique quelques numéros du Elle pour la dame, et du Diplo pour le monsieur. Et nous imagine au lit avec ce type de lecture complémentaire. 

Dans la ville voisine, je m'immobilise quelques secondes devant une agence immobilière. Embourbés dans cette histoire de maison et d'expertise judiciaire (inter)minable, décidés à nous en débarrasser, il nous arrive d'évoquer, surtout à l'heure de l'apéro devant le feu, notre future destination, commune ou en solitaire, mais certainement, à notre âge, la dernière. Les prix exorbitants de la moindre construction avec murs et toit me dissuade d'approfondir la question. Pourtant la boutique voisine de l'agence me trouble un instant. J'y vois pour ainsi dire un signe. Tout pour l'handicapé et l'incontinence, clame sa vitrine, en déclinant les produits les plus alléchants : lits médicaux électriques, matelas anti-escarres, prothèses mammaires, coussins anti-escarres, soulève-malades, déambulateurs, cannes, fournitures pour incontinents, chaises percées, tensiomètres, vélos de rééducation, corsets, bas à varices…  Soldes, Soldes, Soldes, est-il joyeusement inscrit. Je songe à Madrid et à cette très ancienne boutique d'orthopédie (il fut un temps où l'on en comptait sept dans cette même rue !), avec ses jambes articulées en vitrine, que j'aimais tant, désormais remplacée, comme je le constatai lors de mon dernier séjour en octobre, par un magasin de godasses bon marché. J'en étais malade. 

jeudi 15 février 2018

Questions en vrac


Peut-on donner le nom de dîner à un repas maigre et détestable ? De quelle manière reconnaissez-vous votre mère? Votre famille a-t-elle eu à souffrir des poids et mesures? Comment se mange la vengeance? Existe-t-elle en conserve? Aimeriez-vous avoir été mordu par Pasteur? Demain sera-t-il en retard? Les lendemains qui chantent danseront-ils après-demain? Dans quel sens faut-il se servir des paillassons? Accusé, êtes-vous pour ou contre la peine de mort? Et s'il n'en reste qu'un, comment se reproduira-t-il? Le geste auguste du semeur ne vous donne-t-il pas le mal de mer? A quoi sert de partir à point si l'on arive en retard? Marchez-vous le plus souvent dans la merde chez vous ou dehors? Connaissez-vous des gens qui puent? Nommez-les à haute voix. Un enfant est-il généralement plus ou moins jeune qu'un adulte? Le Roi-Soleil donnait-il des coups? Quand n'éprouvez-vous pas de dépit? Les poils empoisonnent-ils votre vie? Dites-vous plus volontiers «adieu» qu'«au revoir» ? L'expression «grenouille de bénitier» vous paraît-elle péjorative? La création fut-elle difficile pour Dieu? Qui aurait pu faire la même chose en un seul jour? Quelle est la femelle de Dieu? Dieu s'est-il fait tout seul? En combien de temps? En qui croit le Pape? Pourquoi les papes meurent-ils si rapidement? Jésus-Christ avait-il des parents comme tout le monde? A-t-il eu une fin obscure? N'est-ce pas lui qui tenait en son bec un fromage? L'enfer a-t-il été créé à l'intention des adultes ou des enfants? N'est-il pas 11 heures? Ne devons-nous pas nous séparer?

Roland Topor, Four Roses for Lucienne, 1969,
rééd. 10/18, 1978

mardi 6 juin 2017

Confortable, hygénique et démocratique

Topor


(...) d’autres historiens disaient qu’en réalité le vingtième siècle avait commencé plus tôt lorsqu’avait éclaté la révolution industrielle qui avait bouleversé le monde traditionnel avec l’invention des locomotives et des bateaux à vapeur. Et d’autres encore disaient que le vingtième siècle avait commencé quand on avait découvert que l’homme descend du singe mais certains disaient qu’ils en descendaient moins que d’autres parce qu’ils avaient évolué plus vite. Et les linguistes comparaient les langues et se demandaient qui avait la langue la plus évoluée et qui était le plus avancé dans le processus de civilisation. Généralement on estimait que c’étaient les Français parce qu’ils employaient des imparfaits du subjonctif et des conditionnels passé et souriaient suavement aux femmes et les femmes dansaient le cancan et les peintres inventaient des impressions et des choses raffinées et modernes se passaient en France. Mais les Allemands disaient qu’une véritable civilisation doit être simple et proche du peuple et qu’eux ils avaient inventé le romantisme et les poètes allemands composaient des vers d’amour et la brume montait dans les vallées. Les Allemands disaient que l’incarnation de la civilisation européenne leur incombait parce qu’ils savaient mener la guerre et faire du commerce mais aussi s’adonner à la franche camaraderie et que les Français étaient arrogants et les Anglais présomptueux et que les Slaves n’avaient même pas de langue digne de ce nom et que la langue est l’âme de la nation mais les Slaves disaient qu’en réalité ils avaient la plus ancienne langue de toutes et que c’était facile à prouver. Les Allemands surnommaient les Français BOUFFEURS DE LIMACES et les Français surnommaient les Allemands TETES DE CHOUCROUTE. Et les Russes disaient que l’Europe allait à sa perte et que les catholiques et les protestants l’avaient complètement corrompue et ils proposaient de chasser les Turcs de Constantinople et de rattacher l’Europe à la Russie afin de sauvegarder la foi.
La Première Guerre Mondiale fut aussi appelée guerre des tranchées parce qu’au bout de quelques mois les lignes de front se sont immobilisées et les soldats s’abritaient dans des tranchées pleines de boue et pendant la nuit ou à l’aube ils montaient à l’attaque pour reprendre vingt ou trente ou cinquante mètres de terrain à l’ennemi. Et ils portaient des uniformes de camouflage et se bombardaient les uns les autres et se tiraient dessus. Les Allemands avaient des lance-mines et les Français des mortiers et pouvaient tirer par-dessus les tranchées et faire des lobs et des chandelles. Et quand une unité montait à l’attaque les soldats devaient passer à travers d’autres tranchées et couper les barbelés et faire attention aux mines pendant que l’ennemi leur tirait dessus à la mitrailleuse. Les soldats ont passé des mois entiers et des années dans les tranchées à s’ennuyer et à avoir peur et à jouer aux cartes et à donner des noms aux tranchées et aux boyaux et les Français inventèrent les noms ESCARGOTS PLACE DE L'OPERA POISSE DESERTEUR RANCUNE et CASSE-TÊTE et les Allemands inventèrent les noms GRETCHEN BRUNHILDE GROSSE BERTHE et BOUDIN ROUGE. Et les Allemands disaient que les Français sont des m’as-tu-vu et les Français disaient que les Allemands sont des rustres. Et ils ne croyaient plus qu’ils seraient de retour chez eux pour Noël et se sentaient abandonnés et mal aimés. Les états-majors annonçaient dans des communiqués que la guerre touchait à sa fin et qu’il ne fallait pas succomber au découragement ni à la lassitude et qu’il fallait être patient et positif et en 1917 un soldat italien écrivit à sa soeur JE SENS M'ABANDONNER PEU A PEU CE QU'IL Y AVAIT DE BON EN MOI ET JE ME SENS DE JOUR EN JOUR PLUS POSITIF (...)
À la fin du dix-neuvième siècle les gens des villes attendaient le siècle nouveau avec impatience parce qu’ils avaient le sentiment que le dix-neuvième siècle avait tracé les voies sur lesquelles l’humanité allait s’engager résolument et que dans le futur tout le monde pourrait téléphoner et voyager sur des bateaux à vapeur et se déplacer en métropolitain et prendre des escaliers roulants munis de rampes mobiles et se chauffer avec du charbon de qualité et prendre des bains une fois par semaine et communiquer ses pensées et ses désirs à travers l’espace à la vitesse de l’éclair grâce au télégraphe électromagnétique et à la télégraphie sans fil. Et que cela permettrait à l’humanité d’atteindre l’harmonie et de vivre dans la paix et la fraternité. Et lorsque s’ouvrit à Paris en 1900 l’Exposition universelle qui célébrait au seuil du siècle nouveau l’avenir et les voies sur lesquelles l’humanité allait s’engager résolument les visiteurs prenaient des escaliers roulants et admiraient les inventions et s’étonnaient des nouvelles tendances artistiques et se réjouissaient à l’idée que le vingtième siècle mettrait fin à la misère et aux corvées et que les possibilités de l’électricité surpasseraient les rêves les plus fous et que tout le monde aurait la sécurité sociale et une semaine de congés payés et les gens vivraient de façon confortable et hygiénique et démocratique et même les femmes auraient accès à la démocratie et pourraient aller voter pour élire leurs représentants politiques. Et ils attendaient avec impatience le vingtième siècle parce que c’était une occasion nouvelle pour l’humanité et qu’il fallait tirer les leçons des erreurs du passé (...)

Patrik Ourednik, Europeana, Une brève histoire du XXe Siècle,
trad. Marianne Canavaggio, Allia éditions

lundi 22 août 2016

Qu'est-ce qu'on s'emmerde !


Ce n'est pas pour rien que certains artistes sont très ennuyeux. Quand on est drôle, on casse le désir – tout au moins, on le rend dérisoire. Le désir a besoin d'être sacralisé. C'est pour cela que l'on trouve sur les murs des musées et chez nos amis des œuvres profondément emmerdantes.


On peut entendre ce genre de pensée, et bien d'autres, et un rire sans égal, en écoutant cette émission de France culture datant de 1993. 
 

vendredi 9 octobre 2015

Après la mort



Depuis trois jours, je marche sans canne. Et, à mon grand étonnement, je n’ai pas peur. C’est le chien de ma sœur qui m’a redonné confiance. Je vois ça comme ça. Elle me l’a confié, j’ai bien compris, pour que je me sente moins seul. Enfin, c’était surtout pour me forcer à sortir de chez moi. Et elle a gagné. Je ne l’ai pas remerciée. Je ne  sais pas si je dois le faire. Ces derniers mois, je me laissais aller. Et enfermer. Je m’étais remis à la picole, je pouvais passer des journées entières sans me lever, sans mettre le nez dehors. Pourquoi je serais sorti ? Pour voir leurs gueules à tous ces cons ? J’avais l’impression que j’avais eu ma dose. J’en ai vu du monde. J’ai toujours été parmi les hommes. Ma sœur aimerait aussi que je me coupe les cheveux, mais ça, non, c’est ma personnalité, ma marque de fabrique. Je me renierais si je le faisais. Du temps de ma splendeur, les filles adoraient mes cheveux longs. Qu'est-ce que j’en ai tombé. Ça défilait à l’époque, je peux te dire. Il y en a une qui est restée un peu plus longtemps. La seule qui s’est accrochée. Tiens, je n’avais jamais fait le rapprochement, c’est bien de parler, ça faisait longtemps. Je pensais accrocher et décrocher. Elle, Daphné, elle s’appelait, c’est la seule qui s’est accrochée pour essayer de me faire décrocher. Elle et ma sœur, mais bon, ma sœur, ça ne compte pas, elle a toujours été là, comme je te disais. Ça te dérange pas si je te tutoie, tu m’es sympathique. Et puis tu pourrais être mon fils. Que je n’ai jamais eu. J’ai jamais voulu en avoir. Une fois, j’ai failli, par accident mais la fille, tiens, je ne me souviens plus de son nom, elle a décidé de ne pas le garder, vu la vie que j’avais. Isabelle, peut-être. Les filles de cette génération s’appelaient toutes Isabelle. Ça se porte encore, non ? Oh, j’en sais rien, à vrai dire, je suis un peu coupé du monde depuis des années, depuis mon accident. Cinq mois d’hosto, quatre opérations. J’ai remarché qu’au bout d’un an et demi. Et là, depuis trois jours, plus de canne. A cause du chien. Je tiens la laisse et ça me rassure. Il est pas méchant, pas difficile. Je le sors quand je veux. Quand j’oublie, il se met devant la porte et je comprends. Ça devait faire un mois et demi que je l'avais quand j’ai décidé de laisser la canne à la maison. Au début, je la prenais. Mais c’était pas commode. Des fois, ce con, il tire, quand il voit un autre chien ou un truc à bouffer, et avec la canne, c’est dangereux. Et puis, je te dis, depuis trois jours, je marche. Evidemment, pas comme avant, mais sans la canne. Avant, j’étais un athlète. Je n’avais pas le corps d’aujourd’hui. Tu ne m’aurais pas reconnu. Un peu comme, tu sais, cet acteur de Scorsese, dans Taxi Driver. Keitel je sais pas quoi. Ben, j’étais comme ça, avec mes cheveux longs, torse nu, des pantalons un peu larges, du genre treillis, fallait pas me chercher. Je te dis, les filles étaient folles. J’étais un leader. J’avais toute une bande avec moi, on en a fait des conneries dans ces années-là. J’ai jamais travaillé. Sauf à la fin. Je dis la fin, mais je suis encore vivant, plus que jamais, plus que ces dernières années en tous cas. L’héro a tué tout ça. Mais je regrette rien. Je me suis bien marré. Je me suis éclaté, comme t’as pas idée. Je me suis piqué durant plus de dix ans. J’ai tout essayé. Ce que j’aimais, par-dessus tout, c’est être dans une chambre avec une fille, ou même seul, avec un bon disque de jazz et planer des heures entières. Le jazz, qu’est-ce que j’ai aimé ça. J’aurais aimé savoir jouer d’un instrument. Mais à l’époque, la mode, c’était le rock, la pop, évidemment, j’en ai écouté, j’en ai fait des concerts, mais ce qui me faisait vraiment triper c’est le jazz. Lester Young. Miles. Ornette Coleman. Chet Baker…  J’ai plus mes vinyles. Des microsillons on disait de mon temps, des 33 tours. J’ai tout perdu. Mes bouquins aussi. Ce que j’aurais aimé, c’est écrire. Mais j’avais pas assez de discipline. J’ai écrit un peu de poésie. Mais les textes plus longs, un roman, ou même une nouvelle, j’y suis jamais arrivé. Je tenais pas plus d’une heure assis devant une machine à écrire, trop dispersé dans ma tête. Je trouvais tout nul. Il fallait que je sorte, que je retrouve mes potes, qu’on s’arrache la gueule, qu’on se fasse sauter la tête. J’ai frôlé la mort souvent. Pas seulement avec cet accident dont je t’ai parlé. Le Sida, j’en ai vu des copains, des filles en crever. Pas moi. Je suis passé à travers. C’est un miracle. On faisait pas gaffe à l’époque. On se refilait les seringues, y’avait aucune hygiène. Bibi et Keith Richards, même combat. Je ne crois pas en Dieu. Mais en repensant à ça, je me demande si je n’ai pas eu un ange gardien. Il m’a quitté depuis un moment, je dois dire, mais tant qu’il était là… Notre époque, les mecs comme moi, les rêveurs, les utopistes, comment on pourrait dire, les marginaux, elle les élimine sans pitié. Tu sais quand j’ai tout perdu, je me suis retrouvé à dormir dans le bois de Vincennes. Là, j’ai découvert un autre monde. J’ai compris comment la société gérait l’exclusion, tout y est organisé. On nous file une tente, des toilettes sont aménagées, c’est dans le sous-bois, à l'abri des regards des promeneurs. Là, on est tolérés. En centre-ville, on fait tache. On ne nous accepte pas. Pourtant, j'ai connu comme ça des types formidables ! C'est encore pire aujourd'hui, sans aucun doute, ce monde me dégoûte. Moi, c’est ma sœur qui m’a sauvé. Elle m’a retrouvé, ça faisait des mois que je vivais là. Elle s’est occupée de tout : mon dossier pour un logement, un RMI, RSA aujourd’hui, des aides, j'ai eu un petit boulot de jardinnier, employé municipal, et puis, l'accident, et voilà, depuis, je vis dans un studio à 58 balais, j’ai l’air d’en avoir 80 des fois, mais je regrette rien. Sans ma sœur, je crois que je serais plus là. Y'en a qui ont pas eu ma chance. Faut que la remercie pour le chien. On en reprend une autre ? C’est le Ministère de l’exclusion qui paie sa tournée !