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mardi 25 février 2025

Le danseur


André Kertész


Tiens-toi bien: je suis convoqué au ministère. J'y aperçois Rachida Dati... Je rêve. Je sais pertinemment que je suis en train de rêver. Je me demande tout de même comment ils m'ont contacté. Comment ont-ils fait pour me retrouver ? Pourquoi ont-ils pensé à moi – qui les exècre totalement... Etrangement, je suis partagé entre le dégoût, le sentiment d'imposture – qui fait pourtant de moi un des leurs – et surtout l'opportunité unique, inespérée, d'assurer mes vieux jours en travaillant au ministère. L'occasion de finir ma vie avec des revenus bien supérieurs à ce que m'octroiera ma chaotique carrière professionnelle. J'en oublie alors mes principes, n'ai aucun scrupule, me voilà aussi corruptible que les autres, un vendu prêt à tout, une véritable ordure... Me débattant pour ne pas me réveiller, j'apprends qu'il ne s'agit pas d'un simple poste, mais d'un portefeuille! Je dois absolument m'accrocher, ne pas sortir de ce rêve! Ils veulent me confier le ministère, tu te rends compte? Moi, ministre de la Culture?! Je commence à trouver cela normal. J'ai même un costard. Et lorsque je suis enfin reçu sous les ors de la république, comme on dit, stupéfaction, on me couvre d'un vieux feutre et m'informe solennellement que je suis nommé ministre du Tango!

 

charles brun, rêves de bandonéon

lundi 9 décembre 2024

Rappel

André Kertész

 

 

On ne comprend rien à la civilisation moderne si on n'admet pas d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.

 

Georges Bernanos, La France contre les robots

vendredi 9 août 2024

Détruire, dit-il

André Kertész

 

Que de livres, mon Dieu, et combien nous manque le temps et parfois l’envie de les lire ! Ma propre bibliothèque, où autrefois pas un livre n’entrait sans avoir au préalable été lu et digéré, s’encombre peu à peu de livres parasites, qui souvent y arrivent sans qu’on sache comment, et qui, par un phénomène d’aimantation et d’agglutination, contribuent à élever la montagne de l’illisible— et, au milieu de ces livres, perdus, ceux que j’ai moi-même écrits. Je ne dis pas dans cent ans, mais dans dix ans, dans vingt ans, que restera-t-il de tout cela? Peut-être seulement les auteurs qui viennent de très loin, la douzaine de classiques qui traversent les siècles, bien souvent sans être beaucoup lus, mais vaillants et vigoureux, par une sorte d’impulsion élémentaire ou de droit acquis. Les livres de Camus, de Gide, qui voilà à peine deux décennies étaient lus avec tant de passion, quel intérêt ont-ils à présent, alors même qu’ils furent écrits avec tant d’amour et d’efforts? Pourquoi dans cent ans continuera-t-on à lire Quevedo et pas Jean-Paul Sartre? Pourquoi François Villon et pas Carlos Fuentes? Que faut-il donc mettre dans une œuvre pour durer? On dirait que la gloire littéraire est une loterie et la survie artistique une énigme. Et malgré cela on continue à écrire, à publier, à lire, à gloser. Entrer dans une librairie est effrayant et paralysant pour n’importe quel écrivain, c’est comme l’antichambre de l’oubli: dans ses niches de bois, déjà les livres s’apprêtent à sombrer dans un sommeil définitif, souvent sans même avoir vécu. Quel est cet empereur chinois qui détruisit l’alphabet et toute trace d’écriture? N’est-ce pas Érostrate qui incendia la bibliothèque d’Alexandrie? Ce qui pourrait peut-être nous redonner le goût de la lecture, ce serait de détruire tout ce qui a été écrit et de repartir, innocemment, allégrement, à zéro.

 

Julio Ramón Ribeyro, Proses apatrides,
trad. François Géal, éd. Finitude



mardi 9 juillet 2024

Crimes et légendes


André Kertész



Je ne dirai pas tout.
J’aurai passé ma vie à me décortiquer, à me déshabiller,
à donner en spectacle à n’importe quel prix ce que j’avais de plus précieux, de plus original,
plus vivant que moi-même,
au prix de quels efforts,
je ne le dirai pas.

Je ne dirai pas tout.

On passe au beau milieu de ses contemporains et la figuration n’est pas intelligente.
Ils ont tous un cerveau fendu par le milieu
dont toute une moitié se transforme en silex.

Je vais jour après jour, envers et contre tout, vers mon point de départ,
cercueil aussi tranquille, aussi doux qu’un berceau.

Le besoin de parler ne m’a pas réussi,
les hommes sont cruels et crèvent de tendresse,
les femmes sont fidèles aux amours de hasard,
tout le talent du monde est à vendre à bas prix
et qui l’achètera ne saura plus qu’en faire.

L’animal a raison qui sait tuer pour vivre…
Les animaux sont purs, ils n’ont pas inventé la morale au rabais, les forces de police
ni la peur du néant, ni le Bon Dieu chez soi,
ni l’argent ni l’envie
ni l’atroce manie de rendre la justice.

Les poissons de la mer n’ont pas d’infirmités.
Là, chacun se dévore et s’arrache et s’étripe
et le meilleur des mondes est encore celui-là,
sans paroles perdues, sans efforts de cervelle,
mensonges cultivés, mis au point, sans techniques…

L’antilope sait bien qu’un lion la mangera, elle reste gracieuse.
La savane est superbe, elle y prend son plaisir
et moi de jour en jour
Je suis comme un crapaud, de plus en plus petit,
écrasé, aplati malheureux sous une planche de jardin.
Le soleil me fait peur… Vos regards d’imbécile ont eu raison de moi.

Je ne dirai pas tout.
J’ai compris trop de choses,
mais de comprendre ou pas nul n’en devient plus riche.
La vie comme un brasier finira par gagner,
attendu que la cendre est au bout de la route
et que tous les squelettes ont l’air d’être parents.

Je croyais autrefois, à l’âge des étoiles et des sources et du rire et des premiers espoirs
être né pour tout dire,
n’être là que pour ça.

Intoxiqué très tôt par le besoin d’écrire,
je me suis avancé, parmi vous, pas à pas,
et l’on m’a regardé comme un énergumène,
comme un polichinelle au sifflet bien coupé
qui savait amuser son monde…

À la rigueur…
le faire un peu sourire, le faire un peu pleurer,
j’aurais pu devenir assez vite un virtuose mais le goût m’est passé de parler dans le vent.

Je ne dirai pas tout,
j’ai le sang plein d’alcool, d’un alcool de colère,
et je vais achever ma vie dans un bocal comme un poisson chinois
peut-être un cœlacanthe…

J’aurai, j’en suis certain, de l’intérêt plus tard,
vous aurez des machines à faire parler les morts,

Je vous raconterai mes crimes et ma légende
et je vous offrirai des mensonges parfaits
que vous mettrez en vers, en musique, en images,
mais vous aurez beau faire,
je ne dirai pas tout !

Je suis le descendant du vautour et du poulpe,
mes ancêtres, autrefois, survolaient vos jardins
et sillonnaient vos mers.

Je ne dirai pas tout… Tant de peine perdue !

On peut avoir à dix-huit ans l’impérieux besoin d’aller prêcher dans le désert
devant un auditoire de fantômes illettrés, de beaux analphabètes ou de milliardaire courtois
ni plus ou moins idiots qu’un ouvrier d’usine…

Mais l’âge m’est passé des sermons de ce genre.
Je ne dirai pas tout !

Or tout me reste à dire.


 

Bernard Dimey

mercredi 26 juin 2024

Le signe de la Sottise

André Kertész

 

Dès sa sortie du camp de prisonniers, Raymond Guérin passe quelques jours à Paris, renoue avec le milieu littéraire auquel il n'appartiendra jamais vraiment, puis regagne Périgueux où l'attend Sonia, qui va devenir sa femme. Ensemble, ils effectuent un court séjour dans la capitale en avril 1944 .

Poussés par une sorte de curiosité, nous voulions S[onia] et moi nous faire une idée de ce Paris depuis quatre ans submergé par la Barbarie. Que restait-il de son charme passé, de son mouvement, de son éclat, de son luxe, de ses spectacles, de ses nuits ? Durant les premiers jours nous sommes beaucoup sortis, à toutes les heures possibles, dans tous les quartiers, en quête des endroits particuliers. Mais nous n'avons pas tardé à être blasés. Que de médiocrité, que de laideur partout ! Les théâtres et les cinémas, à une ou deux exceptions près, sont d'un niveau sordide. Toutes ces pièces, tous ces films sont creux et mauvais. Autrefois, personne ne se serait dérangé pour les voir. Que dis-je? Aucun directeur de salle n'aurait accepté de les montrer, de les visionner. Il aurait fait faillite. Mais aujourd'hui que nous vivons sous le signe de la Sottise, on se demande quelles abjections ce public abêti n'irait pas voir, on se demande quels navets on ne pourrait pas lui faire avaler, on se demande quelle ineptie aurait le pouvoir de le faire s'indigner. La veulerie, la faculté d'acceptation au pire de ce public est inouïe.

 

 

Raymond Guérin, Retour de Barbarie, ed. Finitude

samedi 25 mai 2024

Mort d'Eddy Mitchell

André Kertész



 

– C'est la bande-annonce de ce qui nous attend cet été…

Tu es sûr que c'était un moustique ?

Sûr et certain. Comme on l'est lorsque l'on dort. 

Tu as été piqué ?

Non, je pense qu'il est passé en éclaireur.

Ça ne t'a pas empêché de dormir, je t'ai entendu ronfler...

J'ai eu chaud.

Tu as cru y passer ?

Non, réellement…

Comme lorsqu'on rêve ? 

Justement, j'ai fait un drôle de rêve : Eddy Mitchell était mort.

Quoi ?

Eddy Mitchell.

Je pensais qu'il était déjà mort...

Ne parle pas de malheur.

Tu aimes Eddy Mitchell, toi ?

Je ne sais pas. Un peu. Disons qu'il m'est familier. Tu vois, la mort de Johnny m'a laissé totalement indifférent, mais celle de tonton Eddy me chagrinerait, je pense... Je l'ai beaucoup écouté à une certaine époque.

Tu étais triste ?

A cette époque ?

Dans ton rêve.

Certainement. Bouleversé, dirais-je – si on utilisait dans les rêves le même vocabulaire frelaté que dans notre pauvre réel…

C'était quelle époque ?

Dans le rêve ?

Celle où tu écoutais Eddy Mitchell. 

L'adolescence. J'étais baigné de variétés, de chansons populaires, comme disait l'autre. Avec les radios, qu'on nommait périphériques, que mes parents écoutaient, la télé... 

La Dernière séance.

Oui. Mais ça, c'est venu après. Je ne ratais aucune diffusion. Ce qui plaisait tant à un pauvre type comme moi, qui n'avait aucune culture, c'était la salle de cinéma, le dessin animé de Tex Avery, les anciennes pubs et la double programmation. On regardait ça en famille... Sans parler évidemment de la présentation des films, un mot sur le réalisateur Budd Boetticher ou John Sturges, tout cela avec le ton de tonton Eddy, son humour...

C'est drôle, il ne m'a jamais beaucoup intéressée. La seule chanson dont je me souviens, c'est « La Fille aux yeux couleur menthe à l'eau».

Je crois que le titre était plus court, mais oui, c'est une belle chanson. Dont je n'ai saisi les paroles que bien plus tard. Mais j'aimais ce type avant les années 80. Avec des chansons comme «Le Parking maudit».

Il avait le sens des titres !

Je te sens moqueuse.

Avoue que ce n'est pas commun, une chanson sur un parking.

C'est surtout une chanson sur des contractuelles.

De mieux en mieux...

Des filles pas très jolies qui sont contractuelles le jour. Mais gagnent leur vie la nuit, devenant belles dans le noir.

Sur ce fameux parking ?

Tu as tout compris.

Ce n'est pas possible. Là, c'est toi qui te moques !

Pas du tout. Et ce n'est pas fini. Tu ne connais pas le père Moine... 

Le père Moine ?

Tonton Eddy, alias Claude Moine.

 – C'est son vrai nom ?

Exact. Et tiens-toi bien : le narrateur de cette chanson est un flic.

Quoi ?!

Je sais je n'ai pas choisi, dit-il en se présentant. Il est chargé de l'enquête sur ce parking maudit. Et arrive sur les lieux un peu après minuit. Et il voit et entend...

Quoi donc ?

Des choses pas très jolies... Il découvre que ces prostituées sont contractuelles le jour et décide de fermer les yeux, de fuir... Il ne sera jamais commissaire. Tout cela sur un rythme endiablé, à la Jerry Lee Lewis, certainement une adaptation d'un rock américain... 

Comment as-tu découvert cette chanson?

– Au collège, en classe de 4e ou de 3e, je ne sais plus. Mais ce n'était pas à la radio, ou à la télé. J'avais un copain doté d'une chaîne HIFI et de nombreux vinyles. Nous étions une petite bande, trois ou quatre, à être régulièrement invités chez Jean-François. Nous écoutions religieusement le 33 tour qu'il voulait bien nous passer. Il avait des goûts très éclectiques dans la variété: ça allait de Queen à Village People en passant par Supertramp...

...Très gay friendly, vos réunions...

Ce terme n'était pas en vogue à cette époque, tu t'en doutes. J'étais très naïf. Et quand j'ai appris par un gars de la bande que les Village People étaient un groupe gay, puis la même chose avec Freddy Mercury...

Tu t'es posé des questions... 

Vaguement. Mais je ne me faisais pas draguer par des mecs à cet âge-là. 

Ou alors, ça t'a échappé. 

Toujours est-il que j'ai beaucoup écouté cet album qui, si je m'en souviens bien, s'appelait «Après minuit», en référence à la chanson de JJ Cale, dont Claude Moine signait une belle adaptation. Il y avait aussi une chanson sur le chômage, «Il ne rentre pas ce soir». Un blues sur un barman. Et si je ne dis pas de bêtise, une reprise de Jonasz, «Du blues, du blues, du blues»Jonasz que j'écouterai beaucoup quelques années plus tard avec ma première copine...

Parle-moi de copains, pas de copines. Il est devenu quoi, ce Jean-François?

Aucune idée. J'ai tanné ma mère pour qu'elle m'achète une chaîne HIFI. Et elle s'est saigné à blanc en économisant chaque sou pour nous offrir ça à noël. L'année suivante, je rencontrais Pascal qui m'initiait au cinéma, et à la littérature, puis les filles sont arrivées, et j'ai cessé d'écouter Eddy Mitchell...

Je suis passée à côté de tout ça...

Le vinyle, il me semble, doit encore être chez ma mère. Je vais le récupérer et je te le ferai écouter.

Rien ne presse, je t'assure. L'urgence, c'est de trouver une solution pour ne pas se faire bouffer par les moustiques, comme l'année dernière et passer des nuits sans sommeil...

J'ai compris. Je vais faire une recherche, voir si Eddy Mitchell a fait une chanson sur les moustiquaires. 


samedi 8 juillet 2023

Le minus

 

André Kertész

 

Ainsi appelé parce qu'il est minuscule : il en faut trente milliards pour remplir un dé à coudre; et encore, le dé à coudre n'est pas très plein. L'homme qui craint l'éléphant, la baleine, le diplodocus et le mastodonte n'hésite pas à attaquer le minus. Il a tort. C'est la bête la plus cruelle, la plus féroce et la plus forte du monde. Elle vient à bout de tout […]
Le minus se nourrit naturellement d'hommes qu'il attire dans son HLM. et qu'il réduit en poussière à son aise, mais ce qu'il préfère ce sont les grandes agglomérations, voire les nations prises dans leur entier. Des villes à l'importance des grandes capitales
: Moscou, Paris, Tokyo, Londres, etc., sont dévorées par le minus qui n'en laisse rien que le nom. Il s'attaque  d'abord à ce qu'il y a de plus succulent en elles: les bordels de toutes catégories. On finit par ne plus avoir de peintures, plus de livres, plus de journaux, plus de gouvernements, plus de ministres, plus de chefs d'Etat, plus de police, et comme l'absence de ces denrées pourrait mettre la puce à l'oreille aux survivants, des chiffres astronomiques de milliards de minus se déguisent en peintures, livres, journaux, gouvernements, ministres, chefs d'Etat, police et etc., et le tour est joué. On continue à voir briller les coupoles des Elysée, des Kremlin et les palais du Congès mais il n'y a plus rien dessous.
Ou plus exactement si, il y a quelque chose dessous, il y a désormais le minus.

 

Les éditions suisses Héros-Limite ont pris l'excellente initiative de republier Le Bestiaire de Jean Giono, préfacé par Henri Godard. 19 textes de divertissement rédigés entre 1956 et 1965, et complétés de citations littéraires rares et farfelues. Un régal. Nous savons combien un certain fat président a un jour avoué devoir beaucoup à Giono. Nous lui dédions cet extrait.

mercredi 9 novembre 2022

Une autre tête

André Kertész

 

Il est terrible
le petit bruit de l'œuf dur cassé sur un comptoir d'étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim
elle est terrible aussi la tête de l'homme
la tête de l'homme qui a faim
quand il se regarde à six heures du matin
dans la glace du grand magasin
une tête couleur de poussière
ce n'est pas sa tête pourtant qu'il regarde
dans la vitrine de chez Potin
il s'en fout de sa tête l'homme
il n'y pense pas
il songe
il imagine une autre tête
une tête de veau par exemple
avec une sauce de vinaigre
ou une tête de n'importe quoi qui se mange
et il remue doucement la mâchoire
doucement
et il grince des dents doucement
car le monde se paye sa tête
et il ne peut rien contre ce monde
et il compte sur ses doigts un deux trois
un deux trois
cela fait trois jours qu'il n'a pas mangé
et il a beau se répéter depuis trois jours
Ça ne peut pas durer
ça dure
trois jours
trois nuits
sans manger
et derrière ces vitres
ces pâtés ces bouteilles ces conserves
poissons morts protégés par les boîtes
boîtes protégées par les vitres
vitres protégées par les flics
flics protégés par la crainte
que de barricades pour six malheureuses sardines...
Un peu plus loin le bistrot
café-crème et croissants chauds
l'homme titube
et dans l'intérieur de sa tête
un brouillard de mots
un brouillard de mots
sardines à manger
oeuf dur
café-crème
café arrosé rhum
café-crème
café-crème
café-crime arrosé sang !...
Un homme très estimé dans son quartier
a été égorgé en plein jour
l'assassin le vagabond
lui a volé deux francs
soit un café arrosé
zéro franc soixante-dix
deux tartines beurrées
et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.
Il est terrible
le petit bruit de
l'œuf dur cassé sur un comptoir d'étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim.

 

Jacques Prévert, "La Grasse matinée", in Paroles

lundi 28 juin 2021

Un miroir de vigilance

 

André Kertész


 

Je n’ai plus d’ombre
Je l’ai vendue à la nuit qui prend toute chose
En échange de son secret
La nuit qui n’est rien
Obscurité
Absence de lumière
Néant
Il n’y a plus de corps plus de contours plus de choses plus de froid plus de chaleur
Mais les choses de l’esprit sont partout
Elles sont en moi et je les touche
Je suis la nuit je suis les choses
Chacune devenue infinie
Toutes occupant l’espace
Mes doigts de rêve jouent sur les touches de coton de l’orgue des ténèbres
Je perçois la musique d’une lumière amortie
Qui se prolonge dans les vibrations des volontés tendues dans l’espace
Je m’isole jusqu’à n’être plus qu’Un
Pour mieux comprendre l’Unité
Pour comprendre Tout
L’aimer de conscience pour tendre à l’existence universelle 
Je suis le veilleur de mon sommeil je n’ai jamais dormi. La veilleuse de ma lampe est allumée et, compagnon de service, cette nuit parmi d’autres nuits, je garde le trésor des dormeurs.
J’entends des poitrines respirer dans l’obscurité où personne ne songerait à interrompre cette brise cadencée, ces coups discrets que le cœur frappe sur la paroi de la poitrine, répétant indéfiniment un signal que personne ne semble comprendre. C’est presque comme s’il n’y avait personne, car l’homme est un vrai « no man’s land ». Pourtant il y a les veilleurs – compagnons de service – les vigilants épris d’une chandelle allumée dont ils regardent la flamme.
Seul dans les ténèbres, mais dans la lueur comme dans une clairière qui serait le halo de l’insomnie, j’entends des coups frappés à la paroi des poitrines qui limitent l’espace à l’étroitesse de leur cage thoracique qui les emprisonne ne laissant qu’une pâle lumière filtrer au travers des barreaux soudés.  
 
Qui frappe l’air de ces coups redoublés ? Ce sont les cœurs prisonniers qui demandent leur liberté et des poitrines généreuses pour y bondir. 
Mais il n’y a personne pour répondre à l’appel du cœur qui bat dans les ténèbres où il se heurte toujours à la même barrière, un mur de poitrines où des cibles sont tatouées avec la touchante dédicace : « À la mère patrie sont voués ces enfants que les bouchers sacrifient ».  
Alors que je ne dors pas ces pensées viennent à la lueur de ma chandelle, que l’esprit entretient secrètement, comme un miroir de vigilance appelé psyché, parce qu’il brûle et que le sang le féconde, et aussi parce que la psyché est un souffle dont on doit recueillir le reflet quand un homme vient à s’éteindre et que son ombre garde la nuit où son nombre d’or a sonné la mort avec ses batteries de cuivre pour les semailles.
J’ai fait le serment de ne jamais dormir, une nuit où le désir m’avait précocement arraché à mon repos juvénile, alors que j’ai entendu pour la première fois le signal dont le code m’est devenu familier, le choc répété à l’infini dans la solitude d’une prison, d’un cœur fier qui reprend toujours la balle au bond pour la relancer contre le mur jusqu’à s’y briser – à moins que douze balles n’abattent son vol en le clouant au mur au pied duquel gisent les rebelles qu’on a fusillés. Cela me serait une raison suffisante de dédaigner le lit mortuaire où l’on se couche, si je n’avais vu à l’orée de la  vie le fanal de Maldoror me faire signe en me précédant sur le chemin qui conduit sous le noir manteau.
Fanal de Maldoror, brûle toute la nuit pour moi, afin qu’une dévorante ardeur me tienne toujours au bord des flammes, en révolte !
Mais l’ombre tourne, les dormeurs soupirent et je poursuis sur les plages d’avant l’aube le mobile du tourment. Je suis toujours sollicité par le même dilemme. Je ne veux pas éluder la question, je désespère de connaître la réponse qui me délivrerait, aussi suis-je le charbonnier des nuits blanches où la jeunesse se brûle et se transforme en diamant. 

 

Stanislas Rodanski, Je suis parfois cet homme,
Gallimard

mardi 2 janvier 2018

Comme une eau fraîche et rapide



1
Parler est facile, et tracer des mots sur la page,
en règle générale, est risquer peu de chose :
un ouvrage de dentellière, calfeutré,
paisible (on a pu même demander
à la bougie une clarté plus douce, plus trompeuse),
tous les mots sont écrits de la même encre,
« fleur » et « peur » par exemple sont presque pareils,
et j’aurai beau répéter « sang » du haut en bas
de la page, elle n’en sera pas tachée,
ni moi blessé.

Aussi arrive-t-il qu’on prenne ce jeu en horreur,
qu’on ne comprenne plus ce qu’on a voulu faire
en y jouant, au lieu de se risquer dehors
et de faire meilleur usage de ses mains.

Cela,
c’est quand on ne peut plus se dérober à la douleur,
qu’elle ressemble à quelqu’un qui approche
en déchirant les brumes dont on s’enveloppe,
abattant un à un les obstacles, traversant
la distance de plus en plus faible – si près soudain
qu’on ne voit plus que son mufle plus large
que le ciel.

Parler alors semble mensonge, ou pire : lâche
insulte à la douleur, et gaspillage
du peu de temps et de forces qui nous reste.

2
Chacun a vu un jour (encore qu’aujourd’hui
on cherche à nous cacher jusqu’à la vue du feu)
ce que devient la feuille de papier près de la flamme,
comme elle se rétracte, hâtivement, se racornit,
s’effrange… Il peut nous arriver cela aussi,
ce mouvement de retrait convulsif, toujours trop tard,
et néanmoins recommencé pendant des jours,
toujours plus faible, effrayé, saccadé,
devant bien pire que du feu.

Car le feu a encore une splendeur, même s’il ruine,
il est rouge, il se laisse comparer au tigre
ou à la rose, à la rigueur on peut prétendre,
on peut s’imaginer qu’on le désire
comme une langue ou comme un corps ;
autrement dit, c’est matière à poème
depuis toujours, cela peu embraser la page
et d’une flamme soudain plus haute et plus vive
illuminer la chambre jusqu’au lit ou au jardin
sans vous brûler – comme si, au contraire,
on était dans son voisinage plus ardent, comme s’il
vous rendait le souffle, comme si
l’on était de nouveau un homme jeune devant qui
l’avenir n’a pas de fin…

C’est autre chose, et pire, ce qui fait un être
se recroqueviller sur lui-même, reculer
tout au fond de la chambre, appeler à l’aide
n’importe qui, n’importe comment :
c’est ce qui n’a ni forme, ni visage, ni aucun nom,
ce qu’on ne peut apprivoiser dans les images
heureuses, ni soumettre aux lois des mots,
ce qui déchire la page
comme cela déchire la peau,
ce qui empêche de parler en autre langue que de bête.


3

Parler pourtant est autre chose, quelquefois,
que se couvrir d’un bouclier d’air ou de paille…
Quelquefois c’est comme en avril, aux premières tiédeurs,
quand chaque arbre se change en source, quand la nuit
semble ruisseler de voix comme une grotte
(à croire qu’il y a mieux à faire dans l’obscurité
des frais feuillages que dormir),
cela monte de vous comme une sorte de bonheur,
comme s’il fallait, qu’il fallût dépenser
un excès de vigueur, et rendre largement à l’air
l’ivresse d’avoir bu au verre fragile de l’aube.

Parler ainsi, ce qui eut nom chanter jadis
et que l’on ose à peine maintenant,
est-ce mensonge, illusion ? Pourtant, c’est par les yeux ouverts
que se nourrit cette parole, comme l’arbre
par ses feuilles.

Tout ce qu’on voit,
tout ce qu’on aura vu depuis l’enfance,
précipité au fond de nous, brassé, peut-être déformé
ou bientôt oublié – le convoi du petit garçon
de l’école au cimetière, sous la pluie ;
une très vieille dame en noir, assise,
à la haute fenêtre d’où elle surveille
l’échoppe du sellier ; un chien jaune appelé Pyrame
dans le jardin où un mur d’espaliers
répercute l’écho d’un fête de fusils :
fragments, débris d’années –

tout cela qui remonte en paroles, tellement
allégé, affiné qu’on imagine
à la suite guéer même la mort…



4

Y aurait-il des choses qui habitent les mots
plus volontiers, et qui s’accordent avec eux
- ces moments de bonheur qu’on retrouve dans les poèmes
avec bonheur, une lumière qui franchit les mots
comme en les effaçant – et d’autres choses
qui se cabrent contre eux, les altèrent, qui les détruisent :

comme si la parole rejetait la mort,
ou plutôt, que la mort fît pourrir
même les mots ?



5

Assez ! oh assez.
Détruis donc cette main qui ne sait plus tracer
que fumées,
et regarde de tous tes yeux :

Ainsi s’éloigne cette barque d’os qui t’a porté,
Ainsi elle s’enfonce (et la pensée la plus profonde
ne guérira pas ses jointures),
ainsi elle se remplit d’une eau amère.

Oh puisse-t-il, à défaut du grand filet
de lumière, inespérable,
pour toute vieille barque humaine en ces mortels parages,
y avoir rémission des peines, brise plus douce,
enfantin sommeil.



6

J’aurai voulu parler sans images, simplement
pousser la porte…
                         J’ai trop de crainte
pour cela, d’incertitude, parfois de pitié :
on ne vit pas longtemps comme les oiseaux
dans l’évidence du ciel,
                         et retombé à terre,
on ne voit plus en eux précisément que des images
ou des rêves.



7

Parler donc est difficile, si c’est chercher… cherchez quoi ?
Une fidélité aux seuls moments, aux seules choses
qui descendent en nous assez bas, qui se dérobent,
si c’est tresser un vague abri pour une proie insaisissable…

Si c’est porter un masque plus vrai que son visage
pour pouvoir célébrer une fête longtemps perdue
avec les autres, qui sont morts, lointains ou endormis

encore, et qu’à peine soulèvent de leur couche
cette rumeur, ces premiers pas trébuchants, ces feux timides
- nos paroles :
Bruissement du tambour pour peu que l’effleure le doigt inconnu…


8

Déchire ces ombres enfin comme chiffons,
vêtu de loques, faux mendiants, coureur de linceuls :
singer la mort à distance est vergogne,
avoir peur quand il y aura lieu suffit. A présent,
habille-toi d’une fourrure de soleil et sors
comme un chasseur contre le vent, franchis
comme une eau fraîche et rapide ta vie.

Si tu avais moins peur,
tu ne te ferais plus d’ombre sur tes pas.


Philippe Jaccottet, Chants d'en bas