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lundi 7 septembre 2026

Un livre ouvert

 Louis Stettner

 

 

 

et quand elle arrivait les hommes s’enlisaient

en jalousie

je vous avais oubliés

j’avais tout oublié 

veuillez aujourd'hui avoir l’obligeance 
de m’achever
avec toute l’élégance propre à votre classe 
je tiens à vous rassurer : 
comme à votre habitude
vous n’aurez à fournir aucun effort
 –  je suis un livre ouvert 
sur tous mes torts

l’arrogance de l’ignorance
l’inconscience de la vulgarité
la violence exacerbée
luttant sans cesse et sans science 
avec mes pauvres armes
histoire de survivre dans l’infinie fange

jouant les jolis cœurs flanqué comme l’as de pique

je m’égarais dans les toilettes des dames
les salles obscures à écrans louches et fauteuils défoncés

les comptoirs poisseux des rades de quartier

les parties de foot sur terrains déstabilisés
loin des paillettes et flonflons chers à votre condition
insaisissable je trouvais sens et consolation dans un air de bandonéon
le chant d’une crevette de San Fernando
les vers d’un ancien mineur de la Sarre 

inlassable hypnotiseur vous m’endormiez
teniez à m’emmener ailleurs
caution d’agrément à peu de frais 

de vos urbaines turpitudes 

l’important était de ne pas participer
ne jamais vous ressembler
je repoussais sans diplomatie
tapes sur l’épaule
sur tapis rouge et loges princières
profondément inapte à singer vos manières

avaler ces couleuvres putassières 
qui font une carrière 

étranger à vos codes et mots de passe

j’ai raqué par niaiserie 
et lâcheté

comment ne pas vous avoir au cœur
d’un de ces cocktails dans lesquels
vous aimez vous pavaner
balancé une paire de tartes salées
et vos quatre ou cinq vérités ?  


veuillez aujourd’hui avoir l’obligeance
de ne plus user cette langue faisandée
pour salir un nom déjà couvert de honte et de boue
trouvez une corde à votre goût 
et passez-la-moi autour du cou

ne vous déplaise
la mort sera douce à ses côtés


 

charles brun, amnésie d'un pas grand-chose

 

 


vendredi 26 juin 2026

Un peu d'air

 


 

L'évolution a été fulgurante
c'est la forme la plus grave de la maladie
la paralysie vient d'atteindre le visage…
elle reprend un peu d'air
Les médecins nous ont prévenus :
si un organe vital est atteint
le cœur, par exemple,
vus son âge, ses antécédents,
il n'y aura pas de réanimation…

des semaines que je ne l'avais pas revue
elle s'épuise dans ces allers et retours
les transports défaillants
l'accablante canicule
me parle du tri dans la maison
vieux bouquins et chiffons
il ne reviendra pas
place-t-elle tout dans des sacs poubelle ?  
comme ceux balancés par les fenêtres
dans le jardin ou ici même sur la terrasse
lorsque le fils de l'ancienne propriétaire
avait fait vider ce qui deviendrait
notre maison
ces bribes de vie enfouis dans les plastiques

que va-t-elle faire de la maison ? 
que va-t-elle devenir ? 
elle ne supportait plus ses sautes d'humeur
sa démarche laborieuse
elle dit sa pépéisation
le voir traîner toute la journée
elle s'en veut aujourd'hui
de ne rien avoir vu venir
réfugiée depuis des semaines chez leur fils
J'avais besoin d'air
Moi aussi, j'ai des problèmes de santé
elle désigne sa poitrine
J'ai un pacemaker et, 
depuis quelque temps, ça ne marche plus très bien
le médecin a renforcé mon traitement
Je veux vivre encore un peu, je ne veux pas mourir en même temps que lui ! 
Je vous embête avec mes histoires
encore soumis aux suites de l'insomnie
je propose un café 
Je ne peux pas, mon cœur…
je ne sais que faire de mes mains
du bout de doigts caresse ma tasse vide
elle repart dans l'allée
Je dois passer à la pharmacie pour mes médicaments
A peine sept heures et déjà 30 degrés

j'entre à l'ombre
m'affale au ralenti sur la chaise longue 
plantée dans le salon
repousse le vertige en ouvrant le livre bleu 
parmi quelques vers inédits somnolés
je mémorise la conclusion de l'ami Hank
Je suis né pour vendre des roses dans les avenues
des morts
s'endort consolée
l'allée de la jeunesse perdue

charles brun, nos vies fantômes

 


jeudi 30 avril 2026

Plus rien n'existe

Adolph Fassbender

 

 

 

Pluie sur la mer
et sur la vitre. Plus rien n'existe.
Je cherche dans tes yeux.
Personne. Le vent. La mort
ne nous regarde pas. 

 

Roberto San Geroteo, Le chien d'à côté se tait
ed. Alidades, 2002. 

 

dimanche 12 avril 2026

Comme un velours


Mon ami Angelo Crippa, professeur de cinéma et directeur de recherches, confronté parfois à de sacrés morceaux de blues, me fait parvenir ces quelques lignes, pastiche d'un film d'autrefois, cher à nos cœurs. Les inconsolables les plus cinéphiles auront la réf, comme on dit aujourd'hui. Les autres se feront aider par une bonne âme de leur entourage– il en reste, j'en suis certain– les réseaux ou l'IA… 

 

C’était l’époque où je travaillais comme enseignant-chercheur dans une fac de province, au premier étage d’un bâtiment avec vue imprenable sur les quartiers bourgeois de la ville. Ça aurait pu tout aussi bien se passer à Montréal, à Zurich ou ailleurs, il y aurait eu la même proportion de tatoués, de punks et de jeunes filles de bonne famille– les mêmes créatures aux yeux fatigués d’avoir trop regardé leurs téléphones… Je pouvais leur raconter n’importe quoi, Carroll, Bordwell, Metz… de toute façon, ils n'écoutaient pas. Tout ce qu’on me demandait c’était de faire le moins de bruit possible, juste un peu d’ambiance, quelque chose de ouaté, comme un velours, pour accompagner leurs clics sur les réseaux sociaux… Alors, je rejouais pour moi tout seul les vieilles analyses de séquence d'un Demy ou d'un Minnelli, dont j’essayais en vain de retrouver le phrasé… Allez donc savoir ce qui se passe dans la tête d’un prof commentant son powerpoint pendant que vous scrollez sur Instagram ; si ça se trouve lui aussi il est amoureux.



jeudi 12 mars 2026

Force majeure

 

René Groebli

 

– Les grandes villes ne pensent qu'à elles-mêmes, on le sait. Je pourrais chanter comme Ferré…
– Chanter quoi ?  
– Paris, je ne t'aime plus.
– Moi, je n'aime pas Ferré, donc abstiens-toi.
– S'il te plaît.
– S'il me plaît quoi ? 
– Abstiens-toi, s'il te plaît. Il faut ajouter S'il te plaît, sinon, ça ressemble à une de ces énièmes injonctions quotidiennes…
– Tu n'as pas pris plaisir à retourner sur les pas de ta jeunesse ? 
– Ils sont effacés comme ceux des amants désunis de la chanson de Prévert. 
– Encore une chanson…
– Qu'y a-t-il de plus important qu'une chanson ?  
– La personne à laquelle on pense quand on l'écoute.

– C'est vrai. 
Le cinéma ?  
– Quoi, le cinéma ?  
– Aussi important ou plus qu'une chanson. 
– Ça l'a été. Ce n'est plus vrai.
– Le film n'était pas trop mal. 
– Tout repose sur Lucchini.
– Oui, l'intrigue est très simple. Ce qui en fait certainement le meilleur film de Bonitzer.
– Certainement. C'est dingue ! 
 
–  Quoi donc ? 
–  Le fait de se retrouver à évaluer la qualité des films de ce gars-là…
– DimensionsC'est quoi ? 
– Calaferte. Justement, je l'ai sous la main car je voulais t'en parler. C'est son dernier carnet. Plus exactement : c'est le journal qu'il a tenu en 1993, c'est la dernière année complète.
– Complète ?
– Oui, il meurt en 1994, en mai, je crois. 1993 est donc sa dernière année complète. Il existe un carnet de 1994, mais force majeure oblige…
– Toujours. 
– Oui…
Il avait quel âge ?  
– Je ne sais plus… Tiens, il était né en 1928, comme mon père. 
– Ça fait quoi ?  65 ans ?  C'est jeune…
– Comme mon père. Il était fils de maçon.
– Comme ton père.
– Non, c'est mon père qui était maçon. 
– Oui, c'est ce que je voulais dire. 
– Mon père aussi est mort en mai. Un an avant Calaferte, 1993, l'année de ce carnet. Quelle coïncidence…
– C'est ce dont tu voulais me parler ?  
– Non, mais c'est troublant. Je voulais te parler d'une autre coïncidence. J'ai dégoté ces carnets lundi, le jour où nous avons vu ce film de Bonitzer qui repose essentiellement sur Luchini et son admiration sans bornes et tapageuse de Victor Hugo. 
– Tu as acheté ce livre au cours de ta fameuse errance ?  
– Exact, après le rendez-vous médical. J'avais beoin d'une consolation…
– Le rendez-vous s'est pourtant bien passé.
– En partie, oui. Bref,…
– Comment ça 
« en partie » ?
– Pour le reste, elle m'a dit qu'il n'y avait rien à faire. C'est à vie. Ce qu'il en reste, du moins…
– Comment ça « Ce qu'il en reste » ?  C'est sinistre…
On verra. Revenons si tu le veux bien à Calaferte et Luchini.
– Calaferte n'était-il pas Italien comme Luchini ?  
– Aussi. Tu te souviens de cette scène dans laquelle une des jeunes actrices, qui veulent réhabiliter toutes ces femmes qui gravitent autour de Victor Hugo, traite le poète de queutard ?  
– Oui, bien sûr. Et le personnage de Luchini, Zucchini – quelle trouvaille ! –, s'emporte…
– … est surpris, disons, déçu même qu'on puisse réduire Hugo à ça. Eh bien, le soir même, en me couchant, j'ai lu quelques pages de Calaferte. Tu dormais déjà, et j'ai oublié de t'en parler depuis. Ecoute ça : 

En 1851, Juliette Drouet écrit à Victor Hugo : « Vous dites que dans ces journées de Décembre je vous ai sauvé la vie. Je n'en sais rien ; si j'ai fait quelque chose, cela ressemble tant au devoir que je ne saurais y voir une belle action.
Parce que je vous aurais sauvé la vie, vous me donnez cent mille francs; c'est tout simple. Et je les refuse. C'est tout simple aussi.
Reprenez vos cent mille francs. Je ne veux qu'une chose, être aimée. »

« Ainsi, c'est Calaferte qui parle, a-t-on un aperçu de la subtilité du gros tromblonneur. »
– Tromblonneur ?  
– Oui, j'ai cherché. C'est l'équivalent de queutard…
– Ça alors…
– Tu l'as dit… Tu ne trouves pas que c'est extraordinaire ?… Tu dors ? Je t'ennuie avec mes histoires
?  
– Non, mais pourquoi choisis-tu toujours le soir pour me les raconter ?  
– Quand devrais-je le faire ?  Dans la journée, nous sommes pris tous deux par le boulot…
– Mais le soir, une fois au lit, on s'écroule… Alors qu'on pourrait y faire tout autre chose…
– Ça te prouve au moins que je ne suis pas un vulgaire tromblonneur…
– Dommage…


mardi 24 février 2026

Effarante réalité des choses

 

Slobodan Čavić 

 

L’effarante réalité des choses
est ma découverte de tous les jours.
Chaque chose est ce qu’elle est,
et il est difficile d’expliquer combien cela me réjouit
et combien cela me suffit.

Il suffit d’exister pour être complet.

J’ai écrit bon nombre de poèmes.
J’en écrirai bien plus, naturellement.
Cela, chacun de mes poèmes le dit,
et tous mes poèmes sont différents,
parce que chaque chose au monde est une manière de le proclamer.

Parfois je me mets à regarder une pierre.
Je ne me mets pas à penser si elle sent.
Je ne me perds pas à l’appeler ma soeur
mais je l’aime parce qu’elle est une pierre,
je l’aime parce qu’elle n’éprouve rien,
je l’aime parce qu’elle n’a aucune parenté avec moi.

D’autres fois j’entends passer le vent,
et je trouve que rien que pour entendre passer le vent, il vaut la peine d’être né.

Je ne sais ce que penseront les autres en lisant ceci ;
mais je trouve que ce doit être bien puisque je le pense sans effort,
et sans concevoir qu’il y ait des étrangers pour m’entendre penser :
parce que je le pense hors de toute pensée,
parce que je le dis comme le disent mes paroles.

Une fois on m’a appelé poète matérialiste,
et je m’en émerveillai, parce que je n’imaginais pas
qu’on pût me donner un nom quelconque.
Je ne suis même pas poète : je vois.
Si ce que j’écris a une valeur, ce n’est pas moi qui l’ai:
la valeur se trouve là, dans mes vers.
Tout cela est absolument indépendant de ma volonté.

 

Fernando Pessoa/Alberto Caeiro, in Le Gardeur de troupeaux 
trad. Armand Guibert, Poésie/Gallimard

jeudi 11 décembre 2025

Chronique d'une bronchite

Francésc Catalá Roca


 

On a fini par me diagnostiquer une bronchite chronique, à surveiller. Vous avez fumé combien d'années ?, m'a demandé le médecin. J'ai bientôt 80 ans, j'ai dit, jamais de ma vie je n'ai fumé. Il n'en croyait pas ses yeux : l'examen était on ne peut plus clair.  J'ai longtemps été musicien, j'ai dit, on jouait dans des clubs, des cafés, des salles où, à l'époque, tout le monde fumait,  j'ai dû avaler un peu de tout. Le médecin, c'est un amateur de jazz, il a voulu en savoir plus, ça l'intéressait. J'ai raconté ma carrière de batteur, les clubs qu'il y avait alors, à Madrid. Une cinquantaine, facile. Il y avait l'Alazán, sur la Castellana. Le grand Sabina en parle dans une de ses plus belles chansons, De Purisima y Oro
A l'Alaz
án, on venait pour la musique mais aussi pour voir les filles. Il y en avait de très belles. Spécialement invitées. C'étaient des clientes, mais elles ne payaient pas leurs consommations. Elles étaient là pour la déco en quelque sorte, pour attirer le client. Attention, ce n'étaient pas des putes. Elles se contentaient d'être là, avec leur beauté.  
J'avais ma propre batterie, fait rare à cette époque. Je la trimballais d'une salle à une autre. Il y avait le Morocco, dans le quartier de San Bernardo, 
calle Marqués de Leganés pour être exact. Je crois que le lieu existe encore. Un verre coûtait un bras. On pouvait dîner sur place. Au Morocco, on ne croisait que des gens très chics, élégants, la grande bourgeoisie du régime, des médecins, avocats, des militaires, des pontes du pouvoir, des toreros, et les vraies putes, là on en trouvait. L'ambiance n'était pas trop au jazz dans mon souvenir. On y jouait encore la conga, des musiques exotiques, pour danser pépère, du tango, le paso doble national... Il fallait bien vivre. 
Et puis, il y avait el 
Cisne Negro, le Cygne noir, salle magnifique, et véritable lieu de prostitution, près de la Calle Cartagena. La salle était au sous-sol d'un cinéma si je me souviens bien. Je n'y suis pas resté longtemps. J'avais interdiction de nouer des contacts avec la clientèle. Or, on m'a surpris un soir dans un café du coin avec une fille qui me harcelait véritablement. Oh, pas pour mon physique, vous pensez bien, mais pour mon jeu de batterie. Elle en était folle. On m'a donc foutu à la porte le soir même. Et je n'ai même pas baisé la fille. 
Je suis allé jouer au Melodías, là, je parle des années 1950, l'essor des variétés. 
J'ai accompagné quelques vedettes de la chanson. Des gens qui avaient un succès fou mais qui étaient foncièrement incompétents. Qui étaient toujours en retard sur la musique. Evidemment, ils avaient quelque chose, un certain charisme qui expliquait leur popularité, mais aucune technique, aucun professionalisme. Et puis, on ne pouvait rien leur dire. C'étaient des dieux. Personne ne leur faisait la remarque. Et dans ce genre de situation, celui qui dégage c'est le musicien. Au Consulado, j'ai également joué avec un groupe de l'époque, Los Benet. La clientèle était plus jeune, aussi privilégiée et élégante mais plus jeune, des adolescents. 
L'influence du rock, des groupes anglais, s'est 
vite faite sentir et les groupes mettaient littéralement le feu. On a du mal à imaginer ce genre de choses lorsqu'on évoque ces années-là aujourd'hui, qui étaient aussi celles de la répression et de la misère pour bien d'autres. 
Pour ma part j'étais assez réticent à ces musiques. Le rythme changeait et le niveau sonore devenait vite insupportable. La musique avec laquelle j'avais grandi ennuyait profondément ce nouveau public. J'ai également joué au 
Pasapoga, la meilleure salle de Madrid pour la fête. Et puis se sont développées les discothèques. En extérieur ou entièrement fermées. A la périphérie de la ville le plus souvent. On y croisait les footballeurs du Real ou même ceux de l'Atlético, pas toujours accompagnés de leurs femmes, si vous voyez ce que je veux dire. Ces filles, on ne les appelait pas encore mannequins ou influenceuses. Des danseuses, des comédiennes, puis des présentatrices télé. C'est alors que les disc-jokeys sont arrivés, il n'y avait plus besoin d'orchestres. Il suffisait de faire tourner un disque, ça revenait bien moins cher. 
J'ai tenu jusqu'au début des années 1980. Les salles avaient fermé les unes après les autres. Les musiciens étaient relégués aux fêtes de mariage ou de communion. C'est là que je suis entré à la Poste. Où ça fumait aussi dans les bureaux. Oui, beaucoup de mes collègues ont été emportés par un cancer, toute sorte de sales maladies, après toutes ces années dans des salles enfumées, pas aérées. Mais bon, j'ai dit au médecin, moi, je suis encore là. Avec mes souvenirs à la con et ma bronchite chronique. 

 

samedi 6 décembre 2025

Par inadvertance


Hier soir, par inadvertance, en me rasant je crois, j'allume la radio et reconnais immédiatement une voix qui me ramène 30 ans en arrière. Cette voix, alerte, malicieuse, pas de doute, c'est celle d'Anatole Dauman, personnage que j'ai 
durant quelques mois fréquenté de Paris à Angoulême et retour. 
L'émission date de 1996, deux ans avant la disparition de ce producteur singulier. Sur le champ, remontent à la mémoire ses coups de fil inopinés, ses soudaines invitations à déjeuner du côté de la Muette, ses amusantes extravagances, ses emportements explosifs. Et l'appel de son secrétaire-chauffeur pour m'annoncer sa mort et le rendez-vous au Père Lachaise. Je me revois encore traînant dans le quartier de Gambetta sans parvenir à prendre la direction du funérarium. Cette fameuse jeunesse stupide... Passons. Oui, passons trois heures avec Anatole, avec bon plaisir. 

 

 

vendredi 5 décembre 2025

Jours de pluie

Edouard Boubat

 

 

où allions-nous lorsque
la pluie pointait son nez ? 
abrités sous un porche
l'un contre l'autre
comptions-nous nos sous
pour un ticket de ciné,
la salle enfumée
derrière le grand comptoir
ou,
les jours de gloire,
une chambre d'hôtel
aux portes de la ville ?

souviens-moi de toi
cette époque où
la noirceur était vertu
et la route couverte de boue
pas de futur pour les enfants 
comme nous
tes yeux étaient-ils bleus
gris
ou vert de gris ?
je les ai oubliés

dérobais-je pour toi
d'obscurs ouvrages
à propos du rôle de notre classe
la place de notre rôle –
et autres syllogismes si pratiques ?
tu rêvais popoésie 
arrogant je rabachais popolitique
nous étions nés
avant le vent, chantais-tu
aussi jeunes que le soleil

où trouvions-nous
refuge lorsque la fatigue
du jour s'emparait des rues 
tes yeux brasillaient
et s'emballaient nos sens interdits ? 
petite fille en pleurs,
écris-moi cette chanson

 

 charles brun, sens interdits

mardi 15 juillet 2025

La vie comme une ombre

 

Leonid Korovin

 

Emmanuel Bove est mort à 47 ans. Il y a tout juste 80 ans. Le 13 juillet 1945. 

France culture a pioché dans ses archives pour rediffuser récemment ce portrait de l'auteur de Mes amis.   

Claude Royet-Journoud y rencontrait Yves Martin, dit « lecteur de la première heure », grâce à un libraire du 17e arrondissement de Paris, et Raymond Cousse, qui deviendra avec Jean-Luc Bitton le biographe de Bobovnikov —il se suicidera en 1991, avant même la parution au Castor Astral de l'excellente biographie, Emmanuel Bove : La Vie comme une ombre. 

Ici, nous sommes en 1983. L'année où, grâce à mon ami Pascal, qui m'apprend à voler des livres, je découvre Emmanuel Bove.

 

 

 

lundi 16 juin 2025

Sale réalisme

Joan Colom




Elle pensait que 
Johan Cruyff
était un de ces professeurs 
de désespoir que j'aimais citer
venu le soir entre deux
verres d'un trop vert pinard
un type du nord 
du genre Kierkegaard.
Je dus alors me lancer
sans élan ni élégance
dans des histoires sans fin
sur cet autre fils 
d'une femme de ménage
le football total
Amsterdam et Pandora
la guerre de Troie
comprenne qui pourra.
Elle repensait à cet ancien instituteur 
déclamant fièrement
Tous les matins 
je me remets
en bouche un poème
pour faire travailler la mémoire
les pieds
et la langue

après s'être s'emporté 
contre
les trottinettes sur les trottoirs
les mômes sur les écrans
les drones traquant 
civils 
hommes 
femmes 
et enfants
le naufrage de nos dirigeants
l'imposture de toutes leurs positions 
la bêtise des oppositions.
Et me voici
dans le ventre de cette 
nuit de perdition 

cher Roger Wolfe
passant tes vers 
d'enfant de Westerham, Kent
écrits dans ta langue d'adoption
apprise à Alicante
pour moi maternelle
dans ma propre langue 
d'adoption
titubant en me relevant
butant l'adaptation
devant un verre
à moitié vide.
J'observe du coin de l'œil
sur la table la bouteille
ouverte après l'appel
de ma mère
décrépite par les ménages
qui s'étonne au téléphone
dans son mélange de langues
qu'une blouse blanche
lui parle de
ses quatre vingt huit ans
quatre vingt sept 
elle insiste 
oubliant encore
ses deux dates de naissance.

Bientôt l'heure du réveil
seul je sèche 
à faire tenir 
droit
un poème

dit de réalisme sale
que personne n'attend
et
trouve sur la toile
les images en mouvement
en couleur puis en 
noir et blanc 
sous tous les angles
de la fameuse
volée 
du Hollandais volant
un soir de mille neuf cent 
soixante-quatorze
sous le ciel catalan.

Nous avons tous
disait je crois
un poète chilien
mort à Barcelone
Nous avons tous
un ancien amour
à évoquer
lorsque nous n'avons plus
rien à dire 

et que l'aube pointe son nez. 

 

charles brun, hommage à la catalogne



mercredi 4 juin 2025

Marécages

 

Alfa Castaldi

— Il y a à peine un an, c'était Anouk Aimée. Qui s'ajoutait à Pierre Barouh, Trintignant, Francis Lai...
— Lelouch avait l'air encore en forme quand on l'
a croisé lundi...
— Son cinéma l'est un peu moins.
— On ne peut pas rester éternellement au sommet, inspiré... Mais je préfère voir un mauvais Lelouch qu'un bon Godard...
— Comme tu y vas.
— Je pense que Lelouch est un type bien moins tordu que l'était Godard.
— Mais pas moins mégalo...
— Tout créateur l'est, à un degré ou un autre...
— Certes... 
— Dire qu'elle a bercé mon enfance…
— La mienne aussi. 
— Ma grand-mère l'adorait.
— Enfants, nous chantions ses chansons à tue-tête en déjeunant devant Midi Première... J'ai encore en mémoire certaines paroles... Cette voix... Tu sais si elle chantait encore ?
— Ces dernières années, elle faisait plutôt la comédienne. Au théâtre, il me semble. Je l'ai un peu perdue de vue. Une chose est sûre, ça nous met un sacré coup de vieux, tous ces gens que l'on a aimés et qui partent les uns après les autres.
— Je ne veux pas imaginer le jour où ce sera le tour de Catherine... 
— ...Ne parle pas de malheur
! Cela dit, sa mère est morte à presque 110 ans!
— Nous voilà comme deux vieux cons à évoquer 
nos morts, les larmes aux yeux...
— C'est vrai que je me sens parfois larguée. Quand il m'arrive de feuilletter un magazine, je suis perdue devant tous ces visages célèbres pour tous, inconnus pour moi.
— Aujourd'hui tout le monde est célèbre.
— N'exagérons rien.
— Jamais. Promis !
Ne pas avoir la télé, ne pas regarder les séries, ne pas écouter les chanteurs et chanteuses d'aujourd'hui, ne pas aller voir les films dont tout le monde parle...
...Moi, ça me va très bien. 
Toi, tu n'aimes rien !
Faux. Disons que la dernière comédie de l'influenceuse qui vend des shampoings à Dubaï ou la vie du rappeur devenu champion de MMA ne m'intéressent que modérément. 
Tu caricatures.
Nos vies sont des caricatures.
— Quand même...
— Je ne t'interdis rien. Tu peux aller voir ce qui te plaît au cinéma. Ou que tu te sens obligée de voir. De même, tu peux lire le dernier Melissa Da Costa ou le prochain Foenkinos si ça te chante —je sais que tu ne le feras pas bien que ce soit certainement intéressant de le faire… Mais je peux, et tu peux également, faire le choix de ne pas le faire. 
On passe à côté de plein de choses... 
— Détrompe-toi. Regardemaintenant que nous avons cet écran généreusement offert par ton frère, nous allons voir un peu plus ce qui passe sur les chaînes regardables. Et emprunter des DVD de films récents à la médiathèque, visionner d'autres films que ton frère nous mettra sur une clé, comme nous l'avons fait l'autre soir avec l'épouvantable Planète des singes.
Tu vois, tu n'aimes rien.
Je te ferai remarquer que je suis resté jusqu'au bout. Ne me dis pas que tu as apprécié cette espèce de jeu vidéo à grand spectacle numérique pour ados attardés... 
Non, je n'ai pas aimé ça, mais j'étais contente de le voir. 
Ça t'a soulagée ? 
De le voir ?... 
Oui. 
Oui, parce que ça fait plus d'un mois que mon frère nous l'a passé... 
Tu avais peur de le froisser si nous ne le regardions pas? Ou que nous passions pour des ringards?
Les deux, je crois. 
Tu as désormais un avis autorisé de spectatrice avisée. Tu dois te sentir libérée. 
— Tu te moques... Par snobisme…
— Pas du tout. D'ailleurs, pas plus tard que lundi, ne sommes-nous pas allés voir en projection de presse, chez l'ami Lelouch, le film de cet acteur qui est partout et dont tout le monde parle ? 
— Le nouveau Luchini…
— Tu trouves ?
— Pas dans le jeu, mais dans le sens où cet acteur est devenu son propre personnage.
— Oui… Et puis, tous deux sont montés sur des ressorts, sont de vrais jacasseurs, voire jaseurs… Mais à la différence de Luchini qui cite de long en large ses auteurs favoris, Quenard, du moins dans son propre film, se cite lui-même, se parodie, se regarde jouer et nous montre tout son registre d'acteur, pas très étendu tout de même si l'on en croit ce film…
— Le film est drôle dans la première partie, et je t'ai entendu rire, et puis ça finit par lasser…
— Tu n'aimes pas le Pérou et ses hommes sans cou ?… Bien sûr que j'ai ri. Mais comme on pouvait rire à un sketch des Nuls…
— C'est à ce genre de références que l'on se rend compte que nous sommes largués…
— Tu m'as compris. La démarche de Quenard est défendable sur la courte durée, elle ne fait pas un long métrage. Son faux faux documentaire est certainement symptomatique du cirque cuculturel actuel, la tyrannie qu'il nous impose. L'éclosion de cet acteur a été tonitruante, on l'a retrouvé partout, à faire le guignol et bavasser sur tous les plateaux, les réseaux, les magazines, il vient même de publier un roman, qui est en rupture de stock, nous disait la libraire l'autre jour… La machine médiatique est impitoyable, elle l'utilisera jusqu'à l'os, il s'y prêtera par narcissisme et goût du fric, jusqu'à en devenir insupportable — tu parlais de lassitude… – alors la machine passera à autre chose, à d'autres influenceurs… 
— Et tu t'apprêtes à épouser une pauvre femme comme moi, soumise à tout ce cirque ?
— Oui, parce que tu ne l'es pas vraiment, et que je t'aime. Et que nous allons, comme dans la chanson, Vivre libre en un marécage...
Ou vivre heureux dans une cage...
— Voilà. Musique !

 

vendredi 16 mai 2025

A cause des larmes


Nils Jorgensen

 

 

- Le hasard, certainement...
- Tu veux dire que si le hasard n'existait pas on ne se serait pas revu ?
- J'ai rarement entendu pareille ânerie.
- Parce que le hasard n'existe pas ?
- Pas seulement.
- Alors quoi ?
- Oublions le hasard…
- … C'est toi qui as utilisé ce terme.
- Disons que c'est un concours de circonstances.
- Ce n'est pas la même chose ?
- Pas vraiment. Plusieurs facteurs, on va dire, ont été réunis…
- …Ont-ils sonné deux fois ?
- Pas toujours… Toujours est-il que si je n'avais pas raté le bus que j'étais censé prendre…
- Tu te déplaces en bus, désormais ?
- Le bus est un de ces facteurs.Il n'est pas préférable d'entrer dans tous les détails.
- Entendu, revenons à nos moutons.
- La question est : pourquoi ai-je voulu, aujourd'hui même, trouver ce livre et me rendre dans cette boutique ? La peur, certainement.
- La peur ?
- J'ai eu
peur qu'un jour, ce livre qui ne se trouve, selon mes sources et celles de la toile, que dans cette seule librairie, ne s'y trouve plus.
- Moi, j'appelle ça plutôt de la névrose…
- Comme tu voudras. Ne perdons pas le fil. Car si nous allons plus loin, on pourrait même se demander
pourquoi est-ce que je suis tombé, précisément aujourd'hui, sur cette info ? – la disponibilité de ce livre dans cette librairie en particulier.
- Oui, pourquoi ?
- Il n'y a pas de réponse, ça participe au concours.
- Quel concours ?
- Celui des circonstances. Dont nous parlons depuis 10 minutes. D'où cette soif. Tu veux bien commander une nouvelle tournée ?
- C'est quoi, ce livre ?
- Ça n'a aucune importance.
- …C'est le titre ?
- Non. Je voulais dire que le livre, quel que soit son titre, n'a aucune importance pour notre conversation. C'est l'un des facteurs, mais il y en a d'autres. En fait, le livre présent, comme tu le sais, dans une seule librairie, n'existait pas.
- Quoi ?!
- C'était un stock faux. Dû à la gestion de la base de données ? A celle des libraires
? Ils n'ont pas été foutus de remettre la main dessus! Tous les employés de la boutique s'y sont pourtant employé. Bref, grâce à moi, ils savent désormais qu'ils n'ont pas en stock ce livre qu'ils ignoraient avoir, voire même dont ils ignoraient, pour certains, l'existence.
- Tout ça pour ça ? Un livre introuvable, que personne ne connaît, pas même des libraires professionnels…
- C'est une des circonstances du concours qui nous a permis de nous croiser. Le livre, les libraires incompétents, le stock faux, le bus raté, ma décision de regagner à pied la gare du RER, mon passage sous les fenêtres de ta boîte – je ne savais même pas que tu travaillais dans ce quartier –, ta sortie du bureau au même moment, et d'autres détails encore, que je préfère oublier…
- Le monde est complexe...
- Et ennuyeux.
- L'autre jour, j'ai entendu une émission sur le déclin cognitif. Avec l'âge. C'est irrémédiable.
- Qu'est-ce que
cette histoire vient faire ici ?
- J'y viens.
- Vite, s'il te plaît. J'ai perdu l'habitude des cafés, de la bière, du bruit, des autres…, j'ai la tête qui tourne...
- Justement. Plus on socialise,
plus le déclin se fait lentement. Surtout si notre socialisation est de qualité. Les gens comme toi qui aiment la solitude, qui s'y enferment, s'y complaisent, sont mal barrés: leur déclin cognitif est bien plus rapide.
- Si tu m'avais dit tout cela d'emblée, dès que nous nous sommes croisés, je ne me serais pas arrêté,
je serais illico allé chercher quelque compagnie de qualité, au lieu de replonger dans notre viduité habituelle. Tu sais, la solitude n'est pas un problème que l'on peut régler seul. Ni même à deux.
- A plusieurs, il serait résolu, le problème ?
- Je ne sais pas. Je pense qu'à partir d'un certain âge, ça se corse. Les gens disparaissent, sous une forme ou une autre. On s'isole naturellement. Le déclin cognif, personne n'y échappe.
Toi, par exemple, as-tu l'impression d'être aussi stupide que quand tu étais jeune ? Tu t'es amélioré ? Ça stagne ou c'est pareil ?
- Aucune idée. Je ne me suis jamais posé la question. Et toi ?
- J'ai l'impression permanente d'être particulièrement stupide, mais que ce n'était pas mieux avant. Peut-être existait-il alors une certaine légèreté qui me permettait de ne pas en être conscient. Quoi que… C'est drôle, ces dernières deux nuits, j'ai rêvé de mon premier amour. Je veux dire, la fille avec qui, comment dire ?…
- …Avec qui tu as baisé pour la première fois ?
- Je cherchais une formule correspondant davantage à ma bêtise de l'époque. Mais ça revient au même.
- Vous faisiez quoi ?
-
Je ne m'en souviens plus exactement. Nous nous retrouvions 30 ans plus tard. En réalité, 40, mais en songe, j'avais dix ans de moins. Je crois me souvenir que, malgré notre plaisir de nous revoir, nous nous apercevions que nous n'avions rien à faire ensemble et que les regrets n'avaient pas lieu d'être.
- Tu analyses ça comment ?
- A cause des larmes. Avec l'âge…
- Quelles larmes ?
- Tu vas rire : le jour du premier rêve, j'ai entendu, par hasard, ou par un concours de circonstances, la chanson d'Aznavour, La Bohème. Le réfugié suisse ne figure pas dans mon panthéon de la chanson française, comme on dit. Et cette chanson, je l'ai entendue 185 fois. Mais, va savoir pourquoi, ce jour-là, lorsque ce pauvre Charles chante La bohème, ça voulait dire on a vingt ans, et surtout Quand au hasard des jours/Je m'en vais faire un tour/A mon ancienne adresse/Je ne reconnais plus/Ni les murs ni les rues/Qui ont vu ma jeunesse… Les larmes prennent soudain d'assaut mes yeux. J'ai repensé à cette photo, à des gamins l'air ahuri et bienheureux croisés dans la journée, à un poème de Raymond Carver, à un autre de Johannes Kühn, à ce que nous étions, dont j'ai parfois honte et bête nostalgie. Pardon, j'ai trop bu. Je n'en ai plus l'habitude. Tout ça à cause d'un bouquin…
- Un bouquin dont on ne saura rien…
- Une connerie.
- Allez, je tente. Au hasard : de la poésie…

 

samedi 19 avril 2025

Après l'amour


Stephen Uhraney

 

 

l'air pénétré
comme à l'église
elle lisait une enquête de sam spade
en m'attendant
je suis resté un temps
à l'observer
derrière la vitre
sans oser entrer
nos dix années d'écart
son sérieux m'impressionnaient
je ne connaissais rien à hammett
ni aux polars
ni aux filles
mais comme elle
certainement
et comme tous les caniches
je croyais
chercher l'amour
dans les films
apprendre à se tenir
dans les livres
je pensais encore
qu'un mot jeté au hasard
pouvait détruire l'univers
une phrase juste vous sauver la vie

je n'ai pas eu le temps de m'asseoir
Tu habites loin ?
En face
j'aurais aimé prendre un verre
acheter le courage
mais déjà
triomphante
une bouffée d'iris sauvage se dirigeait
vers la sortie

j'avais de quoi préparer une salade
Arrête tes histoires
Je préfère avaler autre chose
souffla-t-elle
en filant dans la salle de bains
pas le temps de penser
mettre un peu de musique
danser enlacés
elle était déjà allongée
sur le ventre
et m'offrait ses fesses
légèrement remontées
une intro sans préface
sans sentiments
à la hussarde
professionnelle
j'avais tout juste vingt ans
l'heure où l'on regrette
d'avoir manqué l'école
comme son ami jacques
qu'elle se mit à chantonner
après l'amour




charles brun, détruire l'univers, mode d'emploi



jeudi 27 mars 2025

Abandonnée au paradis



 

is it because i'm black ?
soulait délicieusement ken boothe
éclipsant avec élégance syl johnson

que laura de toute manière
ignorait
il pardonnait toutes ses lacunes
supposées
en la matière
comme dans d'autres
lorsqu'il pensait à
ses fesses
sans nul doute
les plus belles
baisées par ses mains
ses airs d'actrice hollywoodienne
des années cinquante
la femme fatale
de ces films en noir et blanc
avec détective alcoolique
vous dissuadait de vous attacher
à elle
un nom lui revenait en tête
lorsque ces années mortes
défilaient entre la grande avenue
des remords
et le boulevard de la capitulation
gene tierney
pas moyen de retrouver le titre d'un de ses films
ou son réalisateur
sternberg ?
preminger ?
parker ?
désormais toutes ces séances
dans le noir se confondaient
l'absence est mon destin
se dit-il
oubliant qu'un autre l'avait écrit
rafistoler tant de verbiage
entre deux ou trois maisons
n'avait plus de sens
leave laura to heaven

charles brun, darker than blue



dimanche 2 mars 2025

Une sphère de mystère

Ken Regan

En regardant Dylan sur scène, mon impression récurrente est qu’il joue gros jeu. Très gros. Il répète qu’il n’est « rien qu’un musicien», et il a certes viscéralement besoin de se protéger ainsi des prétentions intellectualisantes qui sont une menace permanente pour tout artiste, mais de toute façon ce n’est pas à lui de s’expliquer sur les répercussions de son art. Elles nous retombent dessus comme autant de questions qui nous appartiennent. Tout mythe est un moyen d’expression chargé de puissance, parce qu’il s’adresse aux émotions non à la raison. Il nous transporte dans une sphère de mystère. Certains d’entre eux sont des poisons, dès qu’on leur accorde crédit, mais d’autres ont le pouvoir de changer quelque chose en nous, ne serait-ce que l’espace d’une minute ou deux. Dylan crée du mythe à partir du pays qui nous entoure, de la terre que nous foulons chaque jour et que nous ne voyons pas, jusqu’à ce que quelqu’un nous la montre.

 

Sam Shepard, Rolling Thunder, Sur la route avec Bob Dylan,
trad. Bernard Cohen, ed. Belles Lettres, 2025

jeudi 6 février 2025

Sur une table de l'arrière-salle

Michael Ackerman
 


 

sensation, ombre, accident
vers oublié
sur une table de l'arrière-salle
encrassée
jadis
à la grande époque de
l'effondrement
sur un air d'accordéon
diatonique
ils chantaient
la malédiction d'une femme
abandonnée
biberonnée
de guinguette en ginguette
de comédies musicales en technicolor©
sur écran de onze mètres cinquante
de base
en amours sans domicile fixe
ni lendemains enchantés
comment était-ce déjà ?
forme, couleur, harmonie
vers perdu
d'un soldat poète
inconnu
au pied du comptoir
balayé
joyeusement chaque soir
avec toute cette sale sciure
par ce drôle d'oiseau d'apprenti
grand maître masturbateur
rêvant de caler sa flamme
entre les gros seins de la femme
du patron
ce soir
du côté de la place d'italie
il pleuvra des étoiles
dans notre lit
tu t'en souviens ?

 

 charles brun, vers brisés

vendredi 29 novembre 2024

L'heure de sa mort

Mimmo Jodice

 

 

L'homme accepte la mort mais non l'heure de sa mort.
Mourir n'importe quand, sauf quand il faut que l'on meure !
cioran

 

 

un traitement lourd était exclu
son passage parmi nous prenait fin
nous avions eu cette chance
il nous faudrait choisir l'heure du départ
lui éviter trop de souffrance...

nous avions beau le savoir,
y penser
avoir le temps de nous y préparer...

et puis il avait laissé les paroles s'étrangler d'elles-mêmes
la voix voilée
les larmes déposées
il entendait dans leurs yeux 
nous ne sommes plus des enfants

comme à leur habitude, elles n'étaient pas arrivées
à l'heure prévue
et l'une
après l'autre
il aurait pu leur écrire
un texte

évoquer le choc muet de la mort
qui nous cisèle
quelque chose comme ça
aurait-ce été moins grotesque ?

ces derniers temps les mots lui échappaient
se résistaient à
l'alignement
n'avaient plus aucune justesse,
aussi fantomatiques que lui

le monde était plein de poèmes, 
disais-tu mon cher vieux ray
il y a déjà plus de quarante ans
aujourd'hui,
des vers circulaient sur des écrans, le métro,
remplissaient des étagères poussiéreuses
les bibliothèques désolées
personne n'y prêtait plus attention

qui avait encore besoin d'un nouveau poème ?

elles étaient venues voir la chienne
– une dernière fois ?
il s'était contenté en les attendant
d'écouter le disque quatre des complete columbia studio recordings
1965-68
du deuxième miles davis quintet
dégoté récemment sur le bon coin
en jonglant avec les deux plaques du four et les trois pizzas
surgelées
achetées à leur attention en sortant du travail

mais ces samedis soirs nerveux où il cuisinait
pour elles
les dimanches après-midis dvd
tous les trois serrés sur le canapé
cette époque-là aussi était morte.


charles brun, filles de kilimanjaro



dimanche 27 octobre 2024

L'amour aux trousses


Willy Ronis

 

 

avec ces yeux-là
des filles
il va en faire courir
je serrais la main de ma mère
l'implorant de faire taire
la voisine croisée
devant sa porte
j'imaginais des filles par centaines
s'enfuyant à ma vue
me laissant seul à jamais
et devant à l'avenir
me réfugier
derrière des lunettes noires

l'année du bac
une fille qui me plait bien 
me suit
du lycée jusqu'à chez nous
je réussis à la devancer
au coin de la rue
la cour de l'immeuble traversée
à toute berzingue
je me poste derrière les rideaux
l'observant perdue au milieu
de la chaussée
repensant à la terrible prophétie
de la voisine
ainsi
il suffisait d'attendre quelques années
pour que tout se mette en marche
je fais aussitôt défiler
à mes trousses
tous mes futurs succès féminins
aucune ne résistera
à ce regard sans nul doute
envoûtant
étrangement cette situation ne s'est jamais reproduite
du moins à ma connaissance

j'y repense parfois
presque soulagé
lorsque j'accompagne ma mère
dans le quartier
qu'elle me tient la main
désespérément
de peur de tomber



charles brun, neige et pluie remontent vers le ciel