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mardi 18 février 2025

Absence


Willy Ronis


J'apprends ce matin que la librairie Gibert de Vaulx-en-Velin vient d'être placée en redressement judiciaire, avec un déficit de 598 000 €. Errant hier à l'une des adresses parisiennes du groupe, j'ai été frappé par les prix bien peu modérés de leurs bouquins d'occasion. J'ignore s'il faut établir une corrélation entre ces deux érections.
Toujours est-il qu'en déambulant rayon poésie, je suis tombé sur cette ancienne édition de poche des Rois mages de Frénaud.


A l'intérieur, entre deux poèmes, cette sorte de mot d'excuse pour justifier un manque de dédicace, l'auteur s'étant prétendument absenté de la capitale…


Cette édition date de 1987. On peut aisément imaginer qu'André Frénaud, s'absentant définitivement six ans plus tard, ou son attaché de presse, se livrait à ce type de facétie afin de se débarrasser de certains fâcheux  – collègues, journalistes, vagues connaissances…
La carte se trouve à la jonction de la page 66 et de sa voisine, la 67. Elle y restera. Le premier poème est intitulé "Réveil", le second, "La création de soi". 

 

Le sein, émouvant d'être celé
– Ne découvre pas la dormeuse !

Quand les éponges du sommeil ont dégorgé
tous leurs vers, puis les ont rapatriés
dans les cages  de la cervelle,
cire marine des abeilles de nuit,
le grondement s'arrête au cri du réveille-matin.

Elle apparaît ornée de si doux rivages.

– Esssuie ton crâne après rêver.

Après boire, c'est l'apothéose !

 

 ***

 

Mes bêtes de la nuit qui venaient boire à la surface,
j'en ai harponné qui fuyaient
je les ai conduites à la maison.
Vous êtes ma chair et mon sang.
Je vous appelle par votre nom, le mien.
Je mange le miel qui fut venin.
J'en ferai commerce et discours si je veux.
Et je sais que je n'épuiserai pas vos dons,
vermine habile à me cribler de flèches.


 

 

dimanche 27 octobre 2024

L'amour aux trousses


Willy Ronis

 

 

avec ces yeux-là
des filles
il va en faire courir
je serrais la main de ma mère
l'implorant de faire taire
la voisine croisée
devant sa porte
j'imaginais des filles par centaines
s'enfuyant à ma vue
me laissant seul à jamais
et devant à l'avenir
me réfugier
derrière des lunettes noires

l'année du bac
une fille qui me plait bien 
me suit
du lycée jusqu'à chez nous
je réussis à la devancer
au coin de la rue
la cour de l'immeuble traversée
à toute berzingue
je me poste derrière les rideaux
l'observant perdue au milieu
de la chaussée
repensant à la terrible prophétie
de la voisine
ainsi
il suffisait d'attendre quelques années
pour que tout se mette en marche
je fais aussitôt défiler
à mes trousses
tous mes futurs succès féminins
aucune ne résistera
à ce regard sans nul doute
envoûtant
étrangement cette situation ne s'est jamais reproduite
du moins à ma connaissance

j'y repense parfois
presque soulagé
lorsque j'accompagne ma mère
dans le quartier
qu'elle me tient la main
désespérément
de peur de tomber



charles brun, neige et pluie remontent vers le ciel

samedi 5 octobre 2024

Incessante hémorragie

Willy Ronis

 

Aujourd'hui, alors que mon capital de sable a dangereusement baissé dans le haut du sablier, il m'arrive de sentir avec une acuité poignante cette incessante hémorragie de temps vivant qui s'écoule de moi ; je perds mon temps, comme un sang précieux, alors que je n'en ai jamais eu autant besoin. Spectateur d'un film qui m'impose sa vitesse de déroulement, je discerne une tonalité nouvelle, plus grave, sur les images qu'il me présente : quelquefois même dans les moindres incidents de la vie. L'unique de cet instant et du moi qui l'enregistre, comment n'en rien perdre ?

 

André Hardellet, Donnez-moi le temps,
Gallimard

mercredi 19 avril 2023

L'étrange douceur de la nuit


Willy Ronis

 

...Ces serments, ces paroles folles qu'on prodigue dans sa jeunesse, il ne pouvait les prononcer. Sans doute parce qu'il s'était livré jadis à ce jeu terrible. Son bonheur était calme, presque oppressant... celui qu'on goûte après des échecs, des heures mornes, quand on n'espère plus connaître de consolations et que, brusquement, la vie vous surprend et vous ranime. [...]
Il connaissait ce bonheur égal et silencieux qu'on appelle après des années d'une existence hasardeuse.
[...]
L'inquiétude se mêlait au bonheur qu'il gardait de sa journée, une inquiétude d'homme, sourde, envahissante, que ne pourrait chasser l'étrange douceur de la nuit.

Eugène Dabit, La Zone verte,
L'Echappée, coll. Paris perdu, 2023