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vendredi 21 juillet 2023

Au-dessous de la vie

René Groebli

 

les mots me dépossèdent
dans les pas de la chienne
horrible litanie intime
je les laisse étouffer
par cette matinée plombée
le crâne offert au soleil
allée de la dhuys
entre clichy et montfermeil
je rêve de lui ressembler
loin des merveilles
avoir pour seul souci ma prochaine pisse
ah, je veille
bien loin au-dessous de la vie
avouait Henri Thomas
que plus personne ne lit
je crois

l'espérance pourrit à nos pieds
comme la rose de la poésie


charles brun, mord la poésie

 

.


samedi 23 octobre 2021

A la sauvette

Steve McCurry

 

J'ai toujours écrit – poésie, roman, tout – dans des conditions bizarres, précaires, à la sauvette. Je ne pourrais peut-être pas supporter de « bonnes conditions », je me sentirais séparé, j'éprouverais une claustrophobie particulière dans la tour d'ivoire.

 

Henri Thomas, Amorces,
Fata Morgana, 2021


samedi 31 juillet 2021

Les jours perdus

George W. Gardner

 

Waltham, 31 janvier 1959

 

Cher Philippe Jaccottet

Je dois vous récrire : ne venez pas en Amérique, sinon comme un dernier expédient, — c'est-à-dire jamais. Après six mois de cette existence, je ne vois que vide agitation, fatigue, cupidité, frousse de « manquer » alors que seul l'essentiel fait défaut, dont il ont perdu même le soupçon : la nature, disons le mot. L'Amérique n'est qu'une ville hideuse d'où l'on voit peut-être des forêts, — mais ce ne sont jamais que des « réserves », survivances pour touristes, — ces hideux touristes qui ont le confort et jamais un livre. 
Ils l'expieront, ces hommes bouffis à cigare, ces muets, ces Assis du volant. Ces poupées mécaniques pour lit mortuaire. 
Pardonnez-moi ces expressions de haine. En vérité, jamais je n'ai rencontré avant ce pays l'image de la décadence brutale et inquiète à la fois (mais mal inquiète). Et l'enseignement ici est une sinistre farce : les élèves sont ce qui compte le moins, et ils ne comptent que dans la mesure où leurs parents paient ; il ne faut pas les contrister en leur donnant de mauvaises notes. 
A supposer que nous puissions nous échapper en juin pour quatre mois, combien j'aimerais voir Grignan ! Abandonner cette solution américaine, vivre autrement, — vivre. Ici je regarde passer les jours perdus. 
Bien vôtre, 
Henri Thomas

 

 

in Pépiement des ombres
Philippe Jaccottet
Henri Thomas
Fata Morgana, 2018

jeudi 24 juin 2021

Amorces

 

Gianni Berengo Gardin


Les éditions Fata Morgana poursuivent leur inestimable mise en lumière de l'œuvre de l'inclassable Henri Thomas. Ainsi le magnifique Amorces, illustré par Michel Danton, paru début juin, réunit une cinquantaine de textes tirés des carnets de l'auteur de La Nuit de Londres et livrés à la NRF entre 1982 et 1987. Nous avions lu certaines de ces entrées dans Le Migrateur, publié en 1983 par Gallimard ; cet ouvrage étant désormais introuvable, pas de fine bouche ici, bien au contraire, nous y reviendrons et vous livrons dès aujourd'hui quelques extraits.

 

Pour cette dame du M.L.F., c'est l'homme qui a contraint l'espèce à la station érecte, parce que c'est celle qui dissimule le mieux le sexe féminin et exhibe le mieux le sexe masculin. Elle aurait préféré, dit-elle, avoir 54 pattes. Chapeau !

 

 ***

 

Il lui a dit gentiment : « Un Ricard, merci ma pute. » Elle a 14 ans, un corps et des yeux d'ange étonnés. 

 

 ***

 

(Sous la véranda)

— Tu sais, de nos jours, une femme qui n'est pas au moins nymphomane n'intéresse personne. 

— Ça on pourrait en discuter, on pourrait en discuter énormément.

 

***


J'ai quelques plantations de mots à l'étranger. Vous savez qu'elles poussent et fructifient surtout la nuit, en couches chaudes, par temps de neige ou de gelée, compostées d'inquiétude. Il faut être diligent à les relever et mettre les fruits en lieu sûr (éviter de les étaler en conversations). Se repiquent à loisir, manuellement ou à la machine. 

 

***

Suis-je le seul à jouer le jeu : le jeu de ne pas jouer, de ne pas tenir compte de l'ennemi qui dit : « Fais ceci, cela, si tu ne veux pas que je te jette à la rue, toi et ce que tu aimes » ?
Je ne peux pas leur dire que je suis vraiment un pauvre, un homme de hasard, de travail absurde, de conduite mal avisée
 ? Allons, je le dirai tout de même pour m'achever.

 

 

Henri Thomas, Amorces,
éd. Fata Morgana, 2021, 27 €

mercredi 17 février 2021

Un saut périlleux




J'ai aimé une femme qui se compose de toutes celles que j'ai aimées. Elle ne leur préexistait pas. Je la devine maintenant en l'absence de toutes.
Je viens de l'entrevoir, penchée.  

*

Ce sont les morts qui s'inquiètent des vivants, qui les sentent perdus.

*

Il y a cette grande différence entre le produit du travail d'un écrivain d'imagination (ou d'un poète, mais je suis d'un monde où l'emploi de ce mot est difficile), et celui d'un ouvrier qualifié : l'œuvre écrite correspond rarement à un besoin préexistant dans la société. Poussant les choses, je dirais que l'Annuaire des téléphones répond à un besoin, et non Les Amours jaunes de Tristan Corbière.
L'écrivain d'imagination est donc responsable de ce que nul ne saurait assumer à sa place : une œuvre inutile, et qui le sera toujours, quelle que soit sa gloire.
Ce que réclament les hommes et les femmes, nullement surpris de former une société (ce qui est tout de même un peu monstrueux : ni ange ni bête : fourmi), c'est plus de bien être, plus d'ordre, une technique sans ratés, toutes choses qui se passent très bien de l'expression poétique. L'artiste, l'écrivain, arrive toujours en surnombre, alors que le système pouvait sembler clos et déterminé. Il est la surprise que la société se fait à soi-même, sans s'en douter (comme certains cancers restent longtemps indolores). Et pourquoi celui-ci et non celui-là est-il en proie à ce superflu, à cette surabondance, à cette aberration ? Autant demander à une fourmi pourquoi elle traîne ce brin de paille et pas cette graine.
Cela peut se traduire aussi (nous avons écrasé les fourmis)
 : la société tend, par certaines aigrettes tremblantes d'une électricité incontrôlable, vers le jeu illimité, au contenu imprévisible.

*

Je ne me supporte que seul, m'écrivait Perros après son opération. Cette après-midi, dans la lande, je me suis dit que je ne supportais les autres que seul. La pensée des autres, leurs pensées, leur image. Dès que je suis avec eux, mes sentiments envers eux se troublent, se déplacent, prennent la fuite. 

*

Dire que le langage est illusion, qu'écrire c'est toujours être pris dans une logique qui se développe automatiquement (on peut la décrire, c'est encore de l'intérieur, prisonnier d'elle)  — bon, mais arriver au langage, sortir du silence, quel passage, quel saut périlleux...



Henri Thomas, Le Migrateur, Gallimard, 1983

mardi 16 février 2021

Tout ce qui fait que nous nous sentons libres

 

Henri Roger

 

Les bas-fonds, c'est-à-dire les lieux où on a le plus facile d'atteindre, soi, son niveau le plus bas, ne sont pas nécessairement des lieux de débauche qualifiés : ce peut être une chambre conjugale, un foyer, une belle demeure ; on peut s'y tromper soi-même.

*

Résister aux autres, aux amis comme aux ennemis, c'est choisir d'être un certain soi-même devant eux, – non pas celui qu'ils vous feraient être si l'on cédait à leurs poussées. Elles sont le plus souvent involontaires ; ils ne font que s'étaler dans leur naturel, leurs manies, leurs obsessions, – s'étaler et peser contre toi comme des masses mouvantes. 

*

Je dispose d'un unique terrain de manœuvre et d'expérience, – moi-même. Mais je ne peux pas me modifier directement moi-même ; ce serait vouloir opérer sur le vide à l'aide du vide. Ce n'est possible qu'à travers des tâches offertes par la réalité. Si je m'absorbe dans un travail jusqu'à me perdre de vue, c'est alors que j'agis le plus profondément sur moi-même. Mais toutes les tâches, tous les oublis de soi, n'ont pas la même valeur. Il n'y a qu'une seule bonne espèce de tâches, celles d'où résulte quelque chose que je sois seul à pouvoir créer et qui soit valable aussi pour les autres. Elles m'apprennent que je ne suis pas seul, bonne nouvelle. C'est par ce que chacun peut créer d'unique que la communion se réalise. Bien sûr que nous sommes tous ensemble dans la nuit de l'instinct (« les culs se télégraphient », dit Antonin Artaud) ; c'est se réunir autrement qui est difficile et beau.

*

L'écœurement d'avoir affaire si souvent à des hommes qui se veulent porteurs d'une vérité, d'une conception de la vie qu'ils estiment la seule juste. Ils ont besoin d'en être persuadés, sans cela, ils s'effondrent, car leur existence même est à l'abandon et il leur faut une compensation, une fuite devant leur propre misère. Se passer de vocables vides, de pseudo-pensées, rester problématique et vivant, c'est autrement difficile.
Ils se jettent les uns sur les autres, ils ont besoin qu'on leur réponde, qu'on les approuve, qu'on les chamaille sur le détail
 ; souvent aussi, ils réclament qu'on les aide, comme si c'était dû.

*

Tout ce qui n'existe qu'à peine, à grand-peine, et réclame d'exister par nous, et ne peut exister que par nous, tout ce qui fait que nous nous sentons libres. 

 

 

Henri Thomas, Le Migrateur,
Gallimard, 1983

vendredi 12 février 2021

Un coup de maître

— Pardon, c'est moi qui ai mis un peu d'ordre dans tes livres en faisant le ménage…
— J'ai vu…  

— Que j'avais fait le ménage ?

— Que tu avais foutu le bordel dans mes bouquins, ma chérie...

— Je les ai simplement empilés sous la table de nuit, ils traînaient par terre et il n'y a plus de place sur l'étagère... Il y a quelque chose que je ne comprends pas d'ailleurs… 

— Tu as de la chance… 
— Pourquoi ? 
— Tu as dit qu'il y avait quelque chose que tu ne comprenais pas. Tu es veinarde, car, en ce qui me concerne, tout m'échappe, je ne comprends plus rien à rien… Qu'est-ce qui te tracasse ? 
— En fait, il y a deux choses. 
— Dès qu'on creuse, ça se corse… Commençons par la première. On verra combien il en vient par la suite… 
— Eh bien, lorsque nous avons déménagé, tu as mis tous tes livres, ou presque, dans des cartons…  
— Oui, cela rend le transport plus pratique… 
— Je veux dire que ces cartons de livres sont entreposés, comme une grande partie de nos affaires, dans le garage de ton ancienne collègue... Jusqu'ici, nous sommes bien d'accord, n'est-ce pas ?…  
— Oui. J'ai simplement pris cinq ou six livres avec moi. Tu ne peux pas savoir combien ils me manquent, tous les autres. Combien je m'inquiète pour eux, tous les jours… 
— J'imagine… 
— Oui, j'imagine que tu imagines. Mais je ne comprends pas ce que tu ne comprends pas. 
— Alors, voilà : nous sommes en transit dans cette espèce de maison, tellement petite, qu'elle ne possède qu'une seule étagère, un seul rayon, qui était vide lorsque nous sommes arrivés en juillet, on est d'accord ?… 
— Je sais ce que tu vas me dire : aujourd'hui, six mois plus tard, ça dégueule de partout… 
— J'en retrouve même au pied du lit, comme dans notre ancienne chambre… 
— C'est donc ça que tu n'as pas compris ? C'est très simple. J'ai, ces derniers temps, acheté beaucoup de livres, en ai reçu également un certain nombre, un peu trop, certainement. Je me faisais la réflexion pas plus tard que ce matin… Je suis je crois traversé d'angoisses terribles en pensant à mes livres dans ce garage. Je suis en manque, ou bien j'ai peur de manquer, et j'en rajoute ici deux trois par semaine, c'est terrible. Mais tu vois, tout s'explique. Quelle est l'autre chose que tu ne comprends pas ? 
— Eh bien, Thomas Bernhard, je connais, je comprends. 
— Tu ne l'as jamais lu ! 
— Tu m'en as lu de nombreux passages. Et quasiment tout son livre sur les prix littéraires. Ce que je comprends, c'est ta fascination pour Thomas Bernhard, je sais combien tu en es dingue. 
— Je n'en suis pas dingue, il m'ensorcèle, mais je me soigne, rassure-toi, je ne me laisse pas faire… 
— Calaferte aussi, je comprends. Et lui, au passage, tu sais que je l'ai lu. Mais il y a des auteurs que je ne connais pas, dont je n'ai même jamais entendu parler… 
— Comme qui ? 
— Un Thomas quelque chose… 
— Un Thomas Henri ? Ou vice-versa… 
— Ah, c'est son nom ? 
— Vice-versa ? 
— Non, Thomas. 
— Oui. Et Henri, son prénom. 
— Jamais entendu parler. 
— C'est un auteur aujourd'hui certainement oublié.
— Pas par moi. 
— Faudrait savoir… 
— Je ne l'ai pas oublié puisque je ne l'ai jamais connu. ... Comment tu en es venu à lui ? Pourquoi as-tu acheté un de ses livres ? 
— Par obsession, je le confesse. 
— Je ne comprends rien. 
— C'est la faute à Perros. 
— Tiens, d'ailleurs, j'ai vu que tu lisais un bouquin de Perros il y a quelques jours. Je me souviens d'un gros volume qui a longtemps traîné sur la table de chevet à Montreuil. 
— Exact. C'était le pavé de chez Quarto. 
— Quel besoin alors de racheter un autre de ses livres ? Tu en as pas assez avec le Quarto ? 
— Il n'y a pas tout...
— Ben, tiens. 
— Je te le jure. Le livre que tu m'as vu lire récemment, c'est justement sa correspondance avec Henri Thomas. 
— C'est ce qui t'a fait t'intéresser à celui-ci ?
— Pas exactement. Enfin, si… Mais c'était il y a quelques années, lors de la parution de cette correspondance. Thomas, c'est un nom que j'avais croisé ici ou là, une référence, mais je n'avais pas creusé plus que ça. Je détiens un tel record de lacunes en littérature que j'ai l'impression que peuvent surgir du néant, le mien, et avec fréquence, un tas d'auteurs passionnants, qu'il me faut absolument découvrir, dont on ne trouve plus, pour ainsi dire, les ouvrages, mais dont il existe un exemplaire d'un titre épuisé, dans une librairie paumée au fin fond de la capitale… 
— Il n'y a pas de fin fond paumé à Paris… 
— Détrompe-toi. Certains coins du XVe par exemple resteront éternellement et parfaitement inconnus de ces Parisiens revendiquant leur authenticité et leur savoir… 
— Là n'est pas le débat. 
— Parce qu'il y a débat ? 
— En fait, ce que je ne comprends pas… Tiens, je prends au hasard. Comment passe-t-on de Thomas Bernhard à Pierre Autin-Grenier ? Ou à Armand Robin – totalement inconnu au bataillon, celui-ci aussi. 
— Ah, Armand Robin… Le pauvre est très mal édité — si l'on excepte le formidable travail des indispendables et irremplaçables éditions du Temps qu'il fait... On pourrait même parler de sabotage, voire de scandale si ce terme n'était pas dévoyé à ce point par les réseaux sociaux, notamment...
— ...Bon, bon, ne nous égarons pas.

— C'est un choix de vie.

— Qui est ce Wladimir Holan et son livre sur Shakespeare ? Pourquoi lis-tu ce type, par exemple ? 
— Parce que c'est l'un des plus grands poètes tchèques…
Qu'est-ce qui te fait rire
 ? 
— Ta réponse… 
— C'est la vérité.  Et la vérité ne saurait être drôle.
— Peut-être, mais cet argument imparable… c'est impayable… 
— J'ai déjà occupé de nombreux emplacements dans mon être.  

— Qu'est-ce que tu racontes ?

— Moi ? Rien. Je ne fais que citer.

— C'est ton Tchèque ?

— C'est le Vosgien. Tiens, écoute, ailleurs, dans ses Carnets — et c'est écrit en 1947. 
La société n'a pas besoin d'artistes et ne peut qu'une chose : les supprimer. Tous ces débats pour déterminer la place de l'artiste dans la société, son rôle, sa dignité, sont ruinés d'avance et ne peuvent aboutir qu'à des contradictions. Les contraires ne pourront jamais trouver de modus vivendi. C'est par hasard qu'ils coexistent. La société veut simplement subsister, s'accroître, se calfeutrer de confort ; elle se fout complètement d'être belle ou même juste. L'artiste se fout de subsister, si ce n'est pour accéder à quelque chose d'autre que le seul fait de subsister : mettons, à la poésie.

— Dingue ! Tous ces Berling, ces Berléands, feraient mieux de...

— ...Laissons ces pauvres gens s'estimant indispensables s'étouffer en brassant l'air que fait mine de nous laisser encore respirer notre belle démocratie, ne parlons plus de notre temps et écoutons encore un peu ce bon vieux Thomas qui nous éclairera bien plus que tous ces vains commentateurs. 

La poésie est « impossible à l'époque actuelle ». Bien sûr, tant qu'on est en dehors d'elle. Dès qu'elle apparaît, dès qu'elle vous environne et que vous y participez, il est évident qu'elle existe, et tout particulièrement dans l'époque où elle est le plus impossible, — et que cette contradiction est l'un de ses signes. 

— D'accord, c'est très beau. Mais tu me balances ça comme ça, sans me dire qui était cet homme...

— Parce que ça ne te suffit pas ? Je connais mal sa vie, mais c'était un poète, traducteur de l'allemand en particulier, mais de l'anglais aussi, romancier, voyageur... Pas pour rien que ce volume se nomme Le Migrateur. Il a beaucoup écrit, jusqu'à sa mort, je crois, au début des années 1990. Il a en grande partie été publié chez Gallimard, dans cette collection Le Chemin, que dirigeait Georges Lambrichs, et qui éditait Perros, mais aussi Bourgeade, Guyotat, Réda, Butor... Des gens avec qui se liait, de loin surtout, l'ami de Douarnenez. Dans ce bouquin, sorte de mémoires en vrac, notes et réflexions diverses, Thomas évoque notamment Londres, où il a longuement séjourné, après-guerre, en vivotant comme traducteur à la BBC, les hôtels minables, les bars remplis de taiseux, les prostituées de Hyde Park qu'il a fréquenté de près, et la solitude recherchée, rêvée... C'est épatant. La Nuit de Londres est un de ses livres les plus connus... 

— C'est vertigineux, de penser à tous ces auteurs passionnants et aujourd'hui ensevelis ... 

— Ce qui est vertigineux, c'est de voir quels auteurs sont aujourd'hui dans la lumière... Mais peu importe. Tiens, ça me rappelle ce poème, que Thomas écrit quelques mois avant sa mort, comme une vaine espérance, attends...

Le pauvre mort est dépassé
Par ce qu'on dit de son passé.

Il a de l'avenir, ce mort,
Il reviendra beaucoup plus fort,

Il a grandi dans son absence,
Il a parlé dans son silence,

Il est devenu pour toujours
Un peu plus vrai de jour en jour.

Le trépas fut un coup de maître
Qui fut pour lui l'instant de naître.

— A quoi ressemblait-il ?

— A ça. Il est assez jeune sur cette photo. Sur la toile, j'ai trouvé un entretien, dans ses dernières années. En plusieurs parties, mal découpé. Je ne sais qui est son interlocuteur. Tiens, je te mets tout ça ici, tu pourras ainsi prendre le temps qu'il faut pour voir et écouter le gaillard.