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samedi 7 avril 2018
mercredi 11 janvier 2017
mercredi 18 mai 2016
Le goût du sang
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| Robert Doisneau |
Il me semble naturel, voire significatif, que nous nous rendions dans un bar pour nous quereller. Les bars ont certainement été créés pour cela. Nous avons tous besoin d'être contredits, de nous enflammer pour presque rien et, si nous portons des manches longues, de pouvoir les retrousser. Avoir raison est une sorte de faim et la rassasier une obstination ancienne. Peu en importe le prix. La raison est la raison et nous l'aimons. Il nous plaît de croire qu'elle nous appartient. En fait, il ne s'agit pas seulement d'avoir raison, mais de la briguer. Si nous l'obtenons sans effort, nous avons tendance à la mépriser. Nous n'aimons pas qu'on nous l'accorde comme à n'importe quel crétin. Nous reprenons vie après un désaccord durant lequel, pour recouvrer nos forces, nous nous sommes tournés régulièrement vers le comptoir en disant : « Garçon, la même chose ! »Peu importe la raison pour laquelle nous nous disputons. La passion qui est la nôtre lorsque nous tentons d'imposer notre raisonnement embrasse tous les sujets, du plus populaire au plus sophistiqué. Avait fait grand bruit il y a quelques années, l'arrestation dans l'Oural d'un ancien professeur suspecté d'avoir poignardé un ami lors d'une vive discussion sur les genres littéraires. Avant l'agression mortelle, ils avaient passé un temps à boire, en parfaite harmonie. Jusqu'au moment où la victime déclara en haussant maladroitement le ton que « la seule littérature authentique est la prose ». Son ami, qui pensait que cet honneur revenait à la poésie, ne put se retenir et d'un coup de couteau choisit de clore le débat. Il n'existe probablement pas de dispute mineure.Sir Hugh Beaver sut comme personne tirer profit des querelles de bistrot. C'était un homme d'affaires, ne l'oublions pas. En 1954, à la tête de l'usine Guiness, lui vint une idée pour promouvoir sa bière. Après un dur travail de terrain, qui parfois comprenait de boire quelques coups, il finit par conclure que les gens, d'un verre à l'autre, s'évertuaient à avoir le dernier mot. C'est ainsi qu'il créa Le Livre Guiness des records, faisant autorité en cas de dispute. Beaver était persuadé qu'un tel ouvrage serait de grande valeur dans les pubs irlandais. Et il eut raison.Nous trouvons dans la nature même du bar, si toutefois celle-ci existe, le désaccord, le feu, la passion. Karmelo Iribarren, l'un des poètes ayant le mieux introduit le bar dans la poésie, ou le contraire, a écrit il y a quelques années des textes éclairants à propos de l'appel à la guerre qui surgit devant tout comptoir. Ils surnagent encore. Dans un rythme palpitant, en des vers nullement affectés, à la manière d'un raclement de gorge, Iribarren évoque les villes devenues des lieux hostiles, solitaires et froids, sans une once de chaleur, mais dans lesquelles heureusement « restent encore les bars/ces lieux/obscurs/qui s'allument/lorsque tout le reste s'éteint/ces coins sans âme/dotés d'une véritable chaleur ;/qui sait/s'ils ne sont le dernier refuge/d'où l'on ouvrira de nouveau le feu ».
La raison connaît un mouvement perpétuel. Qui plus est dans un bar. Elle passe de mains en mains, elle va et vient, jusqu'à atteindre le comptoir et pouvoir enfin se reposer, laissant le barman faire son boulot. Pas un habitué ne lâche facilement prise. Aucun n'est préparé en quelque sorte à déclarer : « Tu as entièrement raison, je me suis complètement trompé ». Un renoncement sans condition, sans la moindre résistance, ferait l'objet d'une engueulade immédiate. Avoir raison sans livrer bataille a peu de valeur. Cela signifierait, j'en ai peur, la fin des bistrots, et qui sait, peut-être même la fin de la boisson. Moi, je reste très calme lorsque quelqu'un me dit : « Tu n'y comprends strictement rien ! » L'être humain, comme l'affirmait Kant, aspire peut-être à l'harmonie et à la tranquillité, mais la Nature sait davantage ce qui est bon pour l'espèce, et cela s'appelle la discorde. La paix que chacun cherche dans un bar est justement la confrontation avec les autres. Un autre poème d'Iribarren illustre parfaitement la guerre qui habite intérieurement tout client de bar : « Le type but/son verre/d'un trait/et regarda autour de lui./Il n'y avait plus personne/et/d'une claque il écrasa/une mouche/paya/et partit en quête/de sang/dans un autre bar ».
Juan Tallón, Garçon, la même chose !,
chronique parue dans El Progreso le 14 mai 2016
traduction maison
chronique parue dans El Progreso le 14 mai 2016
traduction maison
vendredi 11 mars 2016
vendredi 4 mars 2016
François, Françoise, Marie et les autres
Je me suis un peu perdu dans le quartier. J'y étais venu de son vivant. Lorsque je suis entré, l'église avait déjà accueilli la plupart d'entre nous. Je me suis placé derrière une famille que j'ai vite reconnue de dos. Notre ami José, Eva et leur fille. On s'est embrassé et on a attendu en silence. Seule une petite enfant blonde cavalait dans les allées se foutant de savoir ce que tout le monde faisait là. Celle qui devait être sa grand-mère essayait de la tenir comme elle le pouvait. Les grandes portes se sont ouvertes et nous nous sommes retournés pour voir le cercueil arriver vers nous.
La cérémonie avait déjà débuté que des retardataires, un à un, nous rejoignaient. Elle s'est placée un rang derrière moi, de l'autre côté de la nef. Elle portait un affreux parka vert pomme, et je me serais jeté à ses pieds si la décence ne m'avait retenu. Son regard était le même que celui qui avait changé ma vie à 20 ans, moi qui ne jurait alors que par Neil Young. Elle était là, à deux pas, son sourire noyé de désespoir, et je devais avaler les mots maladroits qui ne passaient pas. Je prétextais m'offusquer d'autres retards pour me tourner vers sa solitude dès que je le pouvais. J'entendais soudain les mots d'Eustache, à la virgule près, comme il les aimait. Mais ça parlait Evangile et ça sonnait Bach. Cioran a détrôné Eustache, histoire de me détacher des lieux. Debout, assis, debout, assis, chants repris par ceux qui n'ont pas oublié les paroles que je n'ai jamais sues. Eric a lu du Maeterlinck, je ne sais quel texte, celui par lequel il avait clos, nous dit-il, l'éloge funèbre de son propre père deux ans auparavant. D'autres ont pris la parole avant, après. Mais je sentais bien qu'il n'y avait pas de mots.
Je connaissais mal François, trois ou quatre fois nous nous étions vus longuement, parlé par téléphone, essaimessé. Un jour, dans le métro, un type à côté de moi parlait dans le micro pendant à son oreillette. Il tenait le smartphone au bout de son bras devant moi de sorte que je pouvais lire le nom de son correspondant. C'était celui de François. Le soir, je lui racontais par texto cette histoire. Il n'en revenait pas. Paris est si petit. Je crois que c'est le dernier échange que nous ayons eu. J'y ai repensé en entendant un extrait de son premier film, me demandant encore qui pouvait bien être ce jeune homme qui le vouvoyait dans le métro.
La cérémonie avait déjà débuté que des retardataires, un à un, nous rejoignaient. Elle s'est placée un rang derrière moi, de l'autre côté de la nef. Elle portait un affreux parka vert pomme, et je me serais jeté à ses pieds si la décence ne m'avait retenu. Son regard était le même que celui qui avait changé ma vie à 20 ans, moi qui ne jurait alors que par Neil Young. Elle était là, à deux pas, son sourire noyé de désespoir, et je devais avaler les mots maladroits qui ne passaient pas. Je prétextais m'offusquer d'autres retards pour me tourner vers sa solitude dès que je le pouvais. J'entendais soudain les mots d'Eustache, à la virgule près, comme il les aimait. Mais ça parlait Evangile et ça sonnait Bach. Cioran a détrôné Eustache, histoire de me détacher des lieux. Debout, assis, debout, assis, chants repris par ceux qui n'ont pas oublié les paroles que je n'ai jamais sues. Eric a lu du Maeterlinck, je ne sais quel texte, celui par lequel il avait clos, nous dit-il, l'éloge funèbre de son propre père deux ans auparavant. D'autres ont pris la parole avant, après. Mais je sentais bien qu'il n'y avait pas de mots.
Je connaissais mal François, trois ou quatre fois nous nous étions vus longuement, parlé par téléphone, essaimessé. Un jour, dans le métro, un type à côté de moi parlait dans le micro pendant à son oreillette. Il tenait le smartphone au bout de son bras devant moi de sorte que je pouvais lire le nom de son correspondant. C'était celui de François. Le soir, je lui racontais par texto cette histoire. Il n'en revenait pas. Paris est si petit. Je crois que c'est le dernier échange que nous ayons eu. J'y ai repensé en entendant un extrait de son premier film, me demandant encore qui pouvait bien être ce jeune homme qui le vouvoyait dans le métro.
En me dirigeant vers la sortie, j'ai croisé Marie et nous sommes tombés dans les bras l'un de l'autre. Combien d'années depuis ? Elle était partie travailler avec François pour la première fois juste après un petit film que nous avions fait ensemble. Et sur le trottoir, j'ai retrouvé Jean-Pierre, son partenaire dans notre film. J'avais été heureux de les retrouver réunis dans ce qui demeurera la dernière œuvre de François. Et là, balancés par le vent, devant l'église.
Le vert de sa parka l'isolait un peu plus, me la désignant sans équivoque. Ne jouait-elle pas la mère de Marie dans ce film de François ? Un café nous attendait à deux pas, me dit Marie, tandis que je saluais Eric que j'avais cotoyé également à la même époque mais sur d'autres aventures. J'avais perdu de vue Françoise Lebrun et ce fut tant mieux.
Il était temps pour moi de filer seul vers un bistrot près du métro. J'avais besoin de pisser, me laver la gueule au lavabo, boire un coup, ne plus parler.
Une femme portant un petit bonnet noir s'est collée au comptoir, à deux pas. Elle a demandé s'ils faisaient encore des sandwichs, combien ça coûtait tout en comptant sa monnaie, Et une bière, la moins chère, c'est laquelle ? Si Eustache était encore en vie, il la filmerait, pensais-je bêtement. Ou François, bien sûr. Françoise y serait, à coup sûr.
Soudain, la neige a fait son apparition. Les garçons de café parlaient des giboulées de mars que la télé avait annoncées, des clients de la différence d'avec la neige… Je me suis arrêté sous le auvent, près d'un type qui avait sorti son téléphone intelligent pour filmer le ciel. J'ai levé les yeux comme lui sa machine. A un balcon de l'immeuble cossu d'en face, au sixième étage, une femme n'en croyant pas ses yeux tendait la main. Je lui ai balancé la monnaie morte au fond de ma poche, sûr de la rendre heureuse et me suis engouffré dans le métro. J'ai dormi tout le long du long trajet. En silence.
Le vert de sa parka l'isolait un peu plus, me la désignant sans équivoque. Ne jouait-elle pas la mère de Marie dans ce film de François ? Un café nous attendait à deux pas, me dit Marie, tandis que je saluais Eric que j'avais cotoyé également à la même époque mais sur d'autres aventures. J'avais perdu de vue Françoise Lebrun et ce fut tant mieux.
Il était temps pour moi de filer seul vers un bistrot près du métro. J'avais besoin de pisser, me laver la gueule au lavabo, boire un coup, ne plus parler.
Une femme portant un petit bonnet noir s'est collée au comptoir, à deux pas. Elle a demandé s'ils faisaient encore des sandwichs, combien ça coûtait tout en comptant sa monnaie, Et une bière, la moins chère, c'est laquelle ? Si Eustache était encore en vie, il la filmerait, pensais-je bêtement. Ou François, bien sûr. Françoise y serait, à coup sûr.
Soudain, la neige a fait son apparition. Les garçons de café parlaient des giboulées de mars que la télé avait annoncées, des clients de la différence d'avec la neige… Je me suis arrêté sous le auvent, près d'un type qui avait sorti son téléphone intelligent pour filmer le ciel. J'ai levé les yeux comme lui sa machine. A un balcon de l'immeuble cossu d'en face, au sixième étage, une femme n'en croyant pas ses yeux tendait la main. Je lui ai balancé la monnaie morte au fond de ma poche, sûr de la rendre heureuse et me suis engouffré dans le métro. J'ai dormi tout le long du long trajet. En silence.
mardi 17 novembre 2015
mercredi 30 septembre 2015
samedi 3 janvier 2015
Le réel et le cinématographe
Les cartons ouverts, cherchant la place de tel livre, je suis resté un moment avec les Notes sur le cinématographe dans les mains. Je ne les avais pas feuilletées depuis une vingtaine d'années. Le papier a jauni. Je me rappelle avoir suivi ces réflexions et injonctions avec sérieux et dogmatisme, pas d'en avoir tiré quelque plaisir. Pourtant, en quête d'une certaine pureté spirituelle, je n'ai juré que par maître Bresson, par la distinction qu'il marquait entre le cinéma et le cinématographe, entre la représentation, le spectacle et l'art, sa maîtrise du (très) gros plan, l'ascèse de sa mise en scène, son sens de l'ellipse, la blancheur de ses modèles...
Avec Jean, nous avions le projet fou de lui consacrer un documentaire. En compagnie de Philippe et de Brice, nous avions avalé tous ses films à la cinémathèque et lors d'une rétrospective rue Champollion. La frivolité de la jeunesse, son inconséquence, m'avait permis de chercher les coordonnées du maître dans l'annuaire et de l'appeler.
Bresson aimait les jeunes gens. Il acceptait de nous recevoir, de discuter, mais pas d'être filmé, pas maintenant. Peut-être un entretien audio. Jean s'est dégonflé et je me suis retrouvé seul à sonner à la porte du Quai de Bourbon. C'est sa femme et ancienne assistante, Marie-Madeleine van der Mersch, qui m'a ouvert et conduit au salon. J'ignore quelle fut exactement ma réaction en apercevant Bresson sur son canapé. Quelque chose de l'ordre de la gêne certainement. Je voulais lui dire toute mon admiration, l'écouter, parler travail, mais je suis resté muet une heure durant. Notre film était mort-né. Les raisons du refus de Bresson d'être filmé étaient évidentes. Diminué par la maladie, il n'était que l'ombre de ce cinéaste lumineux qui habitait le film que François Weyergans lui avait consacré vingt ans auparavant. Un autre invité était présent ce matin-là, un jeune cinéaste marginal, disciple de l'Auvergnat de l'Ile Saint-Louis. Jean-Claude Rousseau réalisait ses films poétiques en super 8. Je ne sais pas ce qu'il est devenu. Suite à cette rencontre, nous sommes allés prendre un café dans le quartier et établi le même constat amer. Il nous fallait renoncer à tout futur dialogue avec le maître. Bresson nous avait reçus pour que nous en acceptions l'idée. Il est mort une dizaine d'années plus tard.
Bresson aimait les jeunes gens. Il acceptait de nous recevoir, de discuter, mais pas d'être filmé, pas maintenant. Peut-être un entretien audio. Jean s'est dégonflé et je me suis retrouvé seul à sonner à la porte du Quai de Bourbon. C'est sa femme et ancienne assistante, Marie-Madeleine van der Mersch, qui m'a ouvert et conduit au salon. J'ignore quelle fut exactement ma réaction en apercevant Bresson sur son canapé. Quelque chose de l'ordre de la gêne certainement. Je voulais lui dire toute mon admiration, l'écouter, parler travail, mais je suis resté muet une heure durant. Notre film était mort-né. Les raisons du refus de Bresson d'être filmé étaient évidentes. Diminué par la maladie, il n'était que l'ombre de ce cinéaste lumineux qui habitait le film que François Weyergans lui avait consacré vingt ans auparavant. Un autre invité était présent ce matin-là, un jeune cinéaste marginal, disciple de l'Auvergnat de l'Ile Saint-Louis. Jean-Claude Rousseau réalisait ses films poétiques en super 8. Je ne sais pas ce qu'il est devenu. Suite à cette rencontre, nous sommes allés prendre un café dans le quartier et établi le même constat amer. Il nous fallait renoncer à tout futur dialogue avec le maître. Bresson nous avait reçus pour que nous en acceptions l'idée. Il est mort une dizaine d'années plus tard.
A cette nouvelle, j'étais dans un café de la rue des Fêtes avec Philippe. Nous étions effondrés. Un pilier de comptoir s'est inquiété de l'air de mon pote.
- Besson est mort ?- Non, pas Besson, Bresson.- Oui, Le grand bleu, tout ça.- Non, je te dis : Bresson, Robert Bresson, pas Luc Besson.- Ah, et il a fait quoi, ton Bresson ?- Des films que tu n'as certainement pas vus.- Dis toujours.- Un condamné à mort s'est échappé, Journal d'un curé de campagne...- Ah bah, pas étonnant que personne ne connaisse ton Bresson, avec des titres pareils.- Les titres n'ont rien à voir.- Ben si, Journal d'un curé de campagne, y'a qu'un curé que ça peut intéresser, et les curés, c'est bien connu, ils vont pas au cinéma !
On a recommandé une tournée et levé notre verre à la mémoire de Robert.
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