jeudi 16 mars 2017

A nos amours !


Tu ne peux pas rester à te morfondre tout seul dans ton studio pourri. C'est une cousine de Marine que tu adores, je suis sûre qu'elle va te plaire... La dernière fois qu'on m'avait arrangé un rendez-vous, une infirmière m'avait chauffé à la lambada dans une boîte de l'Etoile où m'avaient traîné une bande de potes bourrés. La blouse blanche avait fini par s'envoler avec une sorte de go-go dancer à décapotable. Annie a insisté : Alexandra a largué son mec il y a quelques semaines et travaille à côté de chez toi. Tu l'appelles et vous allez prendre un verre, ça n'engage à rien... C'est cette promesse qui m'a fait céder. Alexandra avait été briefée et attendait mon coup de fil. J'allais sur mes quarante ans, vivais seul depuis que j'avais perdu mon boulot, étais menacé d'expulsion pour loyers en retard, et hésitais dernièrement sur la bonne méthode pour en finir avec cette médiocre existence. On a échangé lâchement quelques messages ayant pour fonction l'illusion. Je lui ai donné rendez-vous dans un café branché en bas de chez moi. J'avais tout juste de quoi payer deux bières. Elle a préféré du champagne et on a commandé une bouteille. On a vite accroché et beaucoup ri de la situation, de nous, de nos ex. Elle bossait dans le tourisme, voyageait souvent, avait une malformation cardiaque et le mal de sa terre natale, quelque part dans la région de Nice. Elle n'avait aucun accent. Et ne ressemblait pas du tout à sa cousine. Brune, svelte et grande, bien plus jeune que moi, elle ne passait pas inaperçue avec ses yeux de triche. J'ai pensé que je lui plaisais et que nous pourrions au moins passer un bon moment. Je devais simplement prendre garde à ne pas tomber amoureux. Le champagne lui avait donné faim et creusé un peu plus mon découvert. Je l'ai donc invitée dans le resto collé au bar, branché lui aussi. Elle avait une sacrée descente, ce qui n'était pas pour me déplaire. Dans d'autres circonstances. Mais les jours meilleurs semblaient définitivement derrière moi et je leur montrais mon cul. Fini le romantisme à deux balles, je devais m'inscrire dans la tendance de mon époque, comme on disait dans les magazines de mon ex, et multiplier les aventures, avec ou sans lendemain. Juste avant le dessert et la note salée, on s'est roulé une pelle par-dessus la table, manquant la renverser déséquilbrés par notre ivresse. J'ai même laissé un pourboire, la monnaie que j'avais prévue pour les deux bières... Je lui ai proposé de monter chez moi, j'avais fait le ménage. On était trop grisés pour parvenir à autre chose que quelques baisers supplémentaires et de maladroits tripotages quand je rêvais de l'attacher aux barreaux du lit. J'ai proposé un café pour nous requinquer, elle m'a demandé de la raccompagner chez elle. Ça allait trop vite. Nous avons traversé la banlieue dans le froid de la nuit sur mon vieux scooter. Et nous sommes embrassés au pied de son immeuble. Avant de disparaître, elle m'a dit avoir passé une excellente soirée, que j'étais un type épatant mais que ça allait un peu vite pour elle et son petit coeur malformé. J'ai réussi à rentrer sain et sauf de corps et de tristesse. Je n'arrivais pas à décoller son visage de ma rétine. Le lendemain, un nouveau message courageux d'Alex balançait le même discours et notre histoire à peine esquissée. Annie me confirmait le jour même que la petite était toute remuée par notre rencontre, Mais elle ne se sent pas prête pour une histoire sérieuse. J'avais beau la maquiller avec l'alcool, la gravité tournait au-dessus de ma tête comme un vautour surveillant sa proie future. Je n'ai jamais revu Alex. Quelques jours après notre rencontre, elle avait quitté son job et était retournée dans son pays. C'est Annie qui m'apprenait ça des mois plus tard dans le bar branché à la noix. A peine rentrée chez elle, Alex avait retrouvé un copain de lycée et s'était mariée dans la foulée. Ils attendaient leur premier enfant. Tu l'as échappé belle !, concluait-elle. Je n'étais vraiment pas fait pour ce monde et me suis juré de ne plus jamais remettre les pieds dans ce bar grotesque. Et commandé une bouteille de champagne.


Charles Brun, Textes inédits à voix basse

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