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mardi 16 juin 2026

Pertes et profits

Marcel Bovis

 

 

Je recommence à mentir avec grâce,
je me penche avec respect devant la glace
qui reflète mon cou et ma cravate.
Je crois que je suis ce monsieur qui sort
tous les jours à neuf heures.
Les dieux sont tous morts un par un dans de longues files
de papier et de carton. 
Rien ne me manque, même toi
tu ne me manques pas. Je sens un creux, mais un tambour
est facile : peau des deux côtés.
Parfois tu reviens dans l'après-midi, lorsque je lis
des choses qui apaisent : communiqués, 
le dollar et la livre, les débats
des Nations Unies. Il me semble
que ta main me peigne. Tu ne me manques pas ! 
Mais des choses menues sont subitement absentes
et je voudrais les chercher : le bien-être 
et le sourire, ce petit animal furtif
qui ne vit plus entre mes lèvres. 

 

Julio Cortázar, in Crépuscule d'automne, 
trad. Silvia Baron Supervielle, éd. Corti   

mardi 2 juillet 2024

On s’ennuiera plus tard

 

Marcel Bovis



Ivrogne, c’est un mot qui nous vient de province
Et qui ne veut rien dire à Tulle ou Châteauroux,
Mais au cœur de Paris je connais quelques princes
Qui sont selon les heures, archange ou loup-garou
L’ivresse n’est jamais qu’un bonheur de rencontre,
Ça dure une heure ou deux, ça vaut ce que ça vaut,
Qu’il soit minuit passé ou cinq heures à ma montre,
Je ne sais plus monter que sur mes grands chevaux.

Ivrogne, ça veut dire un peu de ma jeunesse,
Un peu de mes trente ans pour une île aux trésors,
Et c’est entre Pigalle et la rue des Abesses
Que je ressuscitais quand j’étais ivre-mort…
J’avais dans le regard des feux inexplicables
Et je disais des mots cent fois plus grands que moi,
Je pouvais bien finir ma soirée sous la table,
Ce naufrage, après tout, ne concernait que moi.

Ivrogne, c’est un mot que ni les dictionnaires
Ni les intellectuels, ni les gens du gratin
Ne comprendront jamais… C’est un mot de misère
Qui ressemble à de l’or à cinq heures du matin.
Ivrogne… et pourquoi pas ? Je connais cent fois pire,
Ceux qui ne boivent pas, qui baisent par hasard,
Qui sont moches en troupeau et qui n’ont rien à dire.
Venez boire avec moi… On s’ennuiera plus tard.

Bernard Dimey, Je ne dirai pas tout,
Christian Pirot éditeur