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lundi 6 avril 2026

Une brève histoire du cinéma


 

Aussi curieux que cela puisse paraître, s'est faufilé dans la production des éditions Fayard – sur laquelle il est inutile de revenir ici –, un ouvrage indispensable pour tous les amateurs de cinéma.
Extrêmement documentée, Une brève histoire du cinéma, 1895-2025, signée Martin Bannier et Laurent Jullier, balaie soigneusement les 130 années (voire un peu plus) d'innovations artistiques et de mutations technologiques traversées par l'industrie cinématographique aux quatre coins du monde.
Quelle mine ! Et quel boulot
Quant au choix de la couverture, n'en parlons pas… 
Et le tout pour quelques 12 malheureux euros. Bravo, messieurs. 

mardi 24 juin 2025

En premier lieu

Tore Johnson 

 

Dans les premières pages de son réjouissant essai, sobrement intitulé Hemingway, Laurent Jullier note:


...les histoires d’Hemingway finissent mal. Pire encore, elles ne sont au service d’aucune religion, d’aucune noble cause, d’aucun idéal élevé. Là-haut, tout là-haut, il n’y a rien. Nada. « Nada, y pues nada y nada y pues nada», comme le martèle un de ses personnages. Rien, et puis rien et rien et puis rien.
Dans cette logique, nous sommes faits de molécules organiques qui finissent toujours par se désassembler au bout de quelques années passées à collaborer. Et tout le reste est fiction, images et consolation. Inutile, pourtant, d’en faire une maladie, ou d’y voir un prétexte à devenir amer et cynique, puisqu’existe un moyen d’affronter cette logique avec calme et dignité. Il consiste à se livrer à des activités qui ne séparent pas la tête des jambes.
Italo Calvino l’avait deviné: «Le héros d’Hemingway veut s’identifier aux actions qu’il accomplit, pour échapper au sentiment de vanité de tout, de désespoir, de défaite et de mort.» Hemingway lui-même avait trouvé quelques-unes de ces actions, qui fonctionnaient à condition d’être bien exécutées, c’est-à-dire avec la tête à ce qu’on fait: pêcher, chasser, boire, faire l’amour et, surtout, quelque chose d’encore mieux, de fabuleux et d’imparable, qui est la clé de l’émerveillement de Duras, mais qui ne peut pas être dit tout de suite.
Il faut d’abord préparer le terrain.
Et en premier lieu, se débarrasser du suicide. Surtout si l’on pense à ce qu’écrit la critique du New York Times à propos de la dernière biographie en date d’Hemingway: au bout de sept cents pages de détails, on a vraiment envie qu’il l’empoigne, son satané fusil !
D’ailleurs, les deux sont liés
– les choses qu’on fait bien, et le suicide. 

 


mardi 6 décembre 2022

Toute vie humaine

 

Elliott Erwitt

 

Si encore ils nous éblouissaient. Laurent de Médicis écrivait des poèmes sur la fugacité de nos jeunes années, entretenait Botticelli, logeait Michel-Ange et discutait du sens de la vie avec Pic de la Mirandole; mais Bernard Arnault, première fortune de France, achète du Jeff Koons et un yacht géant à fond transparent pour que les invités puissent voir ce qu'il y a au fond de l'eau– il ne manque plus que le papier peint panthère et les robinets en or. On se trouve, comme disait Georges Bataille, « incapable de les aimer, car il leur est impossible de dissimiler, du moins, un visage sordide, si rapace sans noblesse et si affreusement petit que toute vie humaine, à les voir, semble dégradée ». 

 

Laurent Jullier, Debord, éd. Les Pérégrines, 2021

mercredi 16 février 2022

Pas de dialogue avec les cons

 

Gilles D'Elia

 

Le premier souvenir que j’ai d’une déclaration politique de mon père remonte à un reportage télévisé sur John Lennon, en 1971. Le cofondateur des Beatles y était interrogé sur sa chanson Working Class Hero. Le repas finissait. Mon père venait de rentrer ; il était de quatre heures midi, comme on disait alors pour signifier qu’il embauchait cette semaine-là sept jours de suite à quatre heures du matin. Prenant le risque, ou cessant d’y faire attention sous le coup de la colère, de s’attirer une remontrance de ma mère qui détestait l’entendre parler à la maison comme à l’usine, il laissa soudain filer entre ses dents, face à l’écran : « Pauvre con.» 

En appuyant, pour une fois, sur le e muet de la deuxième syllabe. 

C’était donc aussi mon premier contact, très indirect, avec les idées de Guy Debord, puisque les «héros de la classe ouvrière» dont cette chanson brosse le portrait ont tout l’air d’une invention spectaculaire. Je repenserais à la réaction de mon père, plus tard, en lisant les situationnistes et l’usage qu’ils faisaient du mot («Pas de dialogue avec les cons»). Et certes, il fallait vraiment l’être pour héroïciser le travail en usine.

 

Laurent Jullier, Debord,
éd. Les Pérégrines, 2021