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samedi 25 avril 2026

Bonne chance

Thomas Hoepker

 

Dans le bazar des éditions et des traductions françaises de la poésie de Charles Bukowski, a paru en septembre dernier et catimini le recueil Oiseau moqueur souhaite-moi bonne chance. Cassis Belli s'est chargé de la jolie fabrication, Christian Garcin de la traduction. 

Rares sont les librairies qui proposent ce volume à leurs clients. C'est aujourd'hui, paraît-il, la journée du livre, aussi, à l'heure où le landerneau littéraire se mobilise contre la concentration qui frappe ce petit monde, et pour la défense de l'indépendance des éditeurs, n'hésitez pas à aller emmerder votre boutiquier préféré, ou le premier sur qui vous tombez, il est obligé de vous le commander. Sinon, vous êtes en droit de le dénoncer  – lui et toute l'hypocrite chaîne du livre  

 


 

 

être mangé par un porc qui a 
mauvaise haleine

alors que les citrons se balancent dans le vent

jaunes et nôtres. 

 

***

 

c'est les tarlouzes qui font ça 
ou alors c'est parce que vous avez 
peur de mourir ?  
biceps, triceps, forceps,
qu'est-ce que vous allez faire 
de ces muscles ?  
eh bien, les muscles plaisent aux femmes
et tiennent les brutes
à distance –
et
alors ? 
est-ce que ça vaut la peine ? 
est-ce que ça vaut les œuvres complètes de Balzac ? 
ou 3 semaines de vacances 
en Espagne ?  
ou alors, est-ce une autre manière de 
souffrir ?  
si vous étiez payé pour le faire
vous détesteriez ça. 
si un homme était payé pour faire l'amour
il détesterait ça.

pourtant, on a besoin de faire
de l'exercice –
ce jeu de l'écriture : 
seuls le cerveau et l'âme se
dépensent.
arrêtez de vous plaindre et 
faites-le.
pendant que les autres 
dorment.
vous soulevez une montagne
d'où s'écoulent
des rivières de poèmes. 

samedi 18 avril 2026

Une autre naissance

Michael Wolf

 

Mon être tout entier est un verset obscur
Qui t'emportera en se répétant encore et encore
Vers l'aurore
Des éclosions et des floraisons éternelles
Moi, dans ce verset, je t'ai soupiré, soupiré
Moi, dans ce verset, je t'ai greffé
Aux arbres, à l'eau, au feu



 

Forough Farrokhzad, extrait de "Une autre naissance", 
in J'irai jusqu'au rivage du soleil
trad. Leili Anvar, Poésie/Gallimard



samedi 11 avril 2026

La course du temps



 

Les guerres, la peste ? – leur fin est proche.
Et leur sentence est presque prononcée.
Mais qui nous gardera de la terreur
Appelée autrefois la course du temps ?

 

Traduit par Christian Mouze pour les élégantes éditions La Barque, le dernier recueil d'Anna Akhmatova, La Course du temps,  voit enfin le jour chez nous dans une version proche de celle voulue par la poétesse – le livre publié en 1965 en Russie avait été expurgé par son éditeur. Cette anthologie regroupe des poèmes composés de 1924 à 1964, et peut être lue comme une façon d'autoportrait, parcours douloureux de cette femme longuement soumise à la censure, mais aussi à la révolution, la terreur, la privation de ses êtres chers,  le goulag, la guerre, l'exil, la faim… 

 


Anna Akhmatova était, on s'en souvient, l’une des protagonistes de Premières à éclairer la nuit, excellent ouvrage paru chez Arléa en 2024. Cécile A. Holdban avait imaginé la correspondance de quinze poétesses du XXe siècle (Edith Sodergran, Marina Tsvetaïeva, Alejandra Pizarnik, Antonia Pozzi, Sylvia Plath, Forough Farrokhzad…), toutes aux destins tragiques. 

 


Quant à Forough Farrokhzad, elle fait l'objet d'un des derniers volumes de la collection poésie/Gallimard, J'irai jusqu'au rivage du soleil. Titre somptueux qui regroupe l'ensemble d'une œuvre trop courte…

 

 

mardi 7 avril 2026

Ars Magna

 

Luc Moreau

 

 

Qu'est-ce que la magie, demandes-tu
dans l'obscurité d'une chambre.
Qu'est-ce que le néant, demandes-tu,
en sortant de la chambre.
Et qu'est-ce qu'un homme sortant du néant
et revenant seul dans la chambre. 

 

Leopoldo María Panero, Ars Magna
trad. maison

mardi 17 mars 2026

Déchaussez-vous !


Luciana Marti


Certains jours, le meilleur moment consiste à rentrer chez soi et se déchausser. Point. Nous n'avons parfois besoin de rien d'autre pour considérer que cette journée, finalement, a eu du bon. L'exercice provoque une véritable catharsis. Il atténue en quelque sorte tous les événements précédents, les suspend, ou les envoie valser d'un coup de pied. Il est nécessaire, pour un temps, d'écarter certaines choses de notre vue. Après avoir passé des heures à l'extérieur, il n'est pas rare de rêver de rentrer et de retirer ses chaussures. Il existe une théorie selon laquelle nous sommes réellement mis à l'épreuve non pas lorsque nous quittons la maison pour faire face aux adversités du jour mais bel et bien lorsque nous rentrons et devons affronter ce que l'on nomme la vie domestique, toujours plus complexe qu'elle n'en a l'air.

C'est parce que nous avons commencé par nous déchausser que nous éprouvons un sentiment de bien-être à la maison. Il m'a fallu du temps pour comprendre que les enfants, en quête permanente de bonheur, aiment marcher pieds nus et qu'un adulte qui leur demande constamment de se chausser sera toujours un emmerdeur. Pour ma part, j'ai renoncé à dire à ma fille dix fois par jour « Ne reste pas pieds nus ». Pour diverses raisons. La voir ne jamais tenir compte de mes demandes m'a notamment épuisé. Parler à un mur est certes une activité assez répandue et, l'habitude aidant, n'est en rien traumatisante, mais son charme finit par disparaître au fil du temps. Il est vrai que seuls les murs vous écoutent. Je me souviens de Shirley Valentine, cette pièce de Willy Russell, que l'auteur lui-même adaptera par la suite au cinéma. L'héroïne débutait ses conversations avec les cloisons par un « Bonjour, le mur » avant de dresser le portrait d'une femme souffrant de solitude, piégée par un mariage ennuyeux et frustrant, plein de rêves qui jamais ne se réaliseront. Il est fréquent, et même certain, que les personnes qui ne vous prêtent pour ainsi dire aucune attention soient des proches : un conjoint, un père, une fille, un frère, une amie. L'inconnu que nous rencontrons pour la première fois suscitera toujours une certaine curiosité et notre bienveillance. 

On ne sait pourquoi, une mère ou un père s'imagine toujours que des pieds nus va surgir une catastrophe, sous forme de rhume ou, pire, d'un accident domestique lamentable qui aurait pu être évité. Mais, comme je le disais, la patience a ses limites. Pour ce qui est de ma fille, j'ai véritablement renoncé à mon sempiternel « Ne reste pas pieds nus » après avoir constaté que notre vie, en privé, prend une tout autre dimension après avoir ôté nos chaussures. Et le plaisir augmente si nous restons en chaussettes. 

Il y a quelques semaines, un article du New York Times soulignait que « la tendance pieds nus » était de mise au sein des entreprises de la tech et que certaines start-up à l'activité frénétique demandaient à leurs employés de laisser Vans et Uggs à l'entrée. Certaines d'entre elles recouvrent leurs sols de tapis confortables et offrent même des pantoufles à leur personnel. Ce phénomène s'accorde parfaitement avec la culture du 996 des boîtes de la Silicon Valley qui imposent à leurs employés de travailler de 9 heures du matin à 9 heures du soir, 6 jours sur 7. Lorsque vous passez douze heures par jour au bureau, être pieds nus est la moindre des choses, d'autant que vous mettez à peine les pieds chez vous. Un esclave sans chaussures est un peu moins esclave. 

 

 Juan Tallón, 
chronique publiée dans El Periódico
trad. maison 

mercredi 4 mars 2026

La vraie consolation




Je n’ai pas de philosophie dans laquelle je puisse me mouvoir comme un oiseau dans l’air et un poisson dans l’eau. Je ne possède qu’un duel, et ce duel se joue à chaque instant de ma vie entre les fausses consolations, qui ne font qu’accroître mon impuissance et approfondir mon désespoir, et les vraies consolations, qui me conduisent vers une libération temporaire. Peut-être devrais-je dire la vraie consolation, car à proprement parler il n’y a pour moi qu’une seule consolation réelle : celle qui me fait savoir que je suis un être libre, un individu inviolable, une personne souveraine à l’intérieur de ses limites. 
Mais la liberté commence par l’esclavage et la souveraineté par la dépendance. Le signe le plus sûr de ma servitude est ma peur de vivre. Le signe définitif de ma liberté, c’est que ma peur cède la place à la joie paisible de l’indépendance. On dirait que j’ai eu besoin de la dépendance pour connaître enfin la consolation d’être libre, et c’est certainement vrai (...)


 

Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est insatiable. 
Et seize autres textes

trad. Philippe Bouquet, Alain Gnaedig,
éd. Agone, 2025, 10 euros
 

mardi 24 février 2026

Effarante réalité des choses

 

Slobodan Čavić 

 

L’effarante réalité des choses
est ma découverte de tous les jours.
Chaque chose est ce qu’elle est,
et il est difficile d’expliquer combien cela me réjouit
et combien cela me suffit.

Il suffit d’exister pour être complet.

J’ai écrit bon nombre de poèmes.
J’en écrirai bien plus, naturellement.
Cela, chacun de mes poèmes le dit,
et tous mes poèmes sont différents,
parce que chaque chose au monde est une manière de le proclamer.

Parfois je me mets à regarder une pierre.
Je ne me mets pas à penser si elle sent.
Je ne me perds pas à l’appeler ma soeur
mais je l’aime parce qu’elle est une pierre,
je l’aime parce qu’elle n’éprouve rien,
je l’aime parce qu’elle n’a aucune parenté avec moi.

D’autres fois j’entends passer le vent,
et je trouve que rien que pour entendre passer le vent, il vaut la peine d’être né.

Je ne sais ce que penseront les autres en lisant ceci ;
mais je trouve que ce doit être bien puisque je le pense sans effort,
et sans concevoir qu’il y ait des étrangers pour m’entendre penser :
parce que je le pense hors de toute pensée,
parce que je le dis comme le disent mes paroles.

Une fois on m’a appelé poète matérialiste,
et je m’en émerveillai, parce que je n’imaginais pas
qu’on pût me donner un nom quelconque.
Je ne suis même pas poète : je vois.
Si ce que j’écris a une valeur, ce n’est pas moi qui l’ai:
la valeur se trouve là, dans mes vers.
Tout cela est absolument indépendant de ma volonté.

 

Fernando Pessoa/Alberto Caeiro, in Le Gardeur de troupeaux 
trad. Armand Guibert, Poésie/Gallimard

vendredi 20 février 2026

Exceptions

Fred Stein 



Je crois que j'aurais aimé prendre un café avec Buñuel,
avec Asimov également, et peut-être bien avec Pessoa. 
Il n'y en a pas beaucoup d'autres à inclure dans ce groupe, 
bien que j'admire des centaines d'artistes, et certains plus que d'autres. 
Il faut distinguer le plaisir que l'on prend à une œuvre 
et celui que l'on peut trouver en compagnie de son auteur. 
Comme on le sait, je n'aime pas beaucoup les gens. 
Et il me faut faire un grand effort pour ne pas être grossier. 
Ne parlons même pas d'essayer d'être aimable, le plus souvent,
ce que l'on obtient en échange ne vaut pas la peine. 
Certes, il y a des exceptions. 
Mais comme je le disais, je n'en vois que trois. Et tous sont morts. 

 

 

Ape Rotoma, 
trad. maison

 

vendredi 13 février 2026

Ma victoire


Jone Reed


 

La vraie douleur ne fait pas de bruit :
elle laisse comme un bruissement de feuilles
de peuplier agitées par le vent,
une rumeur intime, d’une vibration
si profonde, si sensible au moindre frôlement,
qu’elle peut devenir solitude, discorde,
injustice ou dépit. Je suis là à écouter
ses murmures qui, loin de troubler,
sont porteurs d’harmonie, si effilés
et subtils, avec un tel son de spacieuse
sérénité en cette fin d’après-midi,
qu’ils sont presque sagesse douloureuse,
résignation pure. Trahison qui est venue
d’un mauvais conseil de la bouche flétrie
de la jalousie. C’est égal. Je suis là à écouter
ce qui me contraint et m’enrichit, au prix
de blessures qui suppurent encore. Douleur que j’entends
avec grand recueillement, comme le frémissement
d’un feuillage sans chercher ni signes, ni mots
ni sens. Musique seule,
sans énigmes, murmures solitaires qui transpercent
mon cœur, douleur qui est ma victoire.

 

Claudio Rodríguez, trad. Claude de Frayssinet, 
in Poésie espagnole. Anthologie 1945-1990, Points poésie

jeudi 1 janvier 2026

Une misérable chance

Eugeni Forcano


 

 – Je peux poser ma tête sur ton vieux torse ?  
 – On commence bien l'année…
 – Je veux dire : poser ma vieille tête sur ton vieux torse…
 – Tu t'enfonces…
 – On vieillit, c'est naturel…
 – Rien ne t'oblige à me le rappeler dès le premier jour de l'année…
 – J'ai dit On. On vieillit… Au fait, on n'a toujours pas fait le tuto…
 – De quoi tu parles ?  
 – Le tuto Au lit après 50 ans. Pas comme ça, pense à mes genoux…
 – Doucement, n'appuie pas là…
 – Moins fort, ne touche pas à ça, pas dans cette position, tu sais bien, mon dos… 
 – C'est déjà fini ? 
 – …
 – Ça ferait des millions de vues…
 – Tu nous as vus ?  
 – Quoi ?  
 – Qui regarderait ça ? 
 – Parle pour toi. Les hommes me regardent encore dans la rue…
 – Mais moi aussi !
 – Les hommes ? 
 – Non, ça c'était vraiment quand j'étais jeune… 
 – Salaud !
 – Pourquoi donc ? Tu aimerais que des hommes me regardent… ? 
 – Non, j'aimerais que les femmes ne le fassent pas. 
 – Tu ne vas pas t'en prendre, toi aussi, à la liberté des femmes ! Elle est un peu plus lourde qu'avant, non ? Tu as du prendre la grosse tête depuis le mariage…
 – Ou bien c'est toi. Tes os qui se fragilisent… J'aurais dû réfléchir un peu plus avant de dire Oui… 
 – …
 – Je blague ! Nous vieillirons ensemble, contrairement à un certain film…
 – Où as-tu caché mon dentier ? 
 – C'est toi qui n'aime personne et qui crache sur le monde entier !
 – JE PARLAIS DE MON DENTIER !!! 
 – On ressemblera bientôt à nos voisins qui se hurlent dessus toute la journée… Ce sera merveilleux !
 – Oh oui, ma chérie : Nous vieillirons ensemble dans les hurlements et la bonne humeur…
 – Quel enfer ça va être ! 
 – Madame, vous ne pouvez pas rester dans ce lit, ma femme devrait arriver d'une minute à l'autre…
 – Ah oui, la mémoire... Mais ce sera magnifique, on aura l'impression de coucher avec un inconnu…
 – Bref, si je te lisais un poème pour bien commencer l'année ? 
 – Encore un poète espagnol ? 

 

Ces souvenirs sont comme le couloir
d'un hôtel à secrets. La nuit
une porte s'ouvre, une ombre
semblable à mon ombre
marche jusqu'à une autre porte
et touche le bois du passé. 
Ce sont les dates, les voyages, les villes,
les fauteuils vides,
le tonnerre de la fête qui rompt une fois encore
cet après-midi d'août. 
La misérable chance d'être amoureux,
trois rues de trois maisons,
le grand âge de mes parents, la douleur de mes filles,
les corps et la nudité…
Tout se met à murmurer
comme un marronier en automne
quand tout devrait être endormi,
chacun dans sa chambre,
chacun dans son lit
avec rien ou si peu à attendre de quiconque. 

 – Pourquoi lis-tu des poètes espagnols en français ? 
 – Parce que c'est un livre acheté ici. Mais c'est également une édition bilingue. Heureusement…
 – Qui est ce Montero ? 
 – García Montero, plus exactement. L'un des plus importants poètes espagnols contemporains. Né à Grenade, comme un autre García… L'Andalousie nous a donné de grands poètes. 
 – Et de grands amants. 
 – Je ne suis pas Andalou. 
 – J'étais persuadé que tes parents l'étaient. 
 – C'est une blague ? 
 – Ou la mémoire. Ou bien peut-être ne parlais-je pas de toi… Va savoir…



dimanche 21 décembre 2025

Le passé


Harry Gruyaert

 

Si un jour je me perds
Cherchez-moi à Rome. 
J'aime tellement Istambul…
Mais cherchez-moi à Rome. 
J'aimerais voir Venise. 
J'ai passé ma jeunesse à Paris. 
Et mon cœur est à New York. 
Mais cherchez-moi à Rome. 
Si un jour je me perds,
Rendez-vous à Rome, et le soir venu
Promenez-vous sans but particulier. 
Vous me découvrirez admirant la façade 
D'un vieux palais. 
En pleine discussion avec un inconnu. 
Je me rejouirai de vous voir. 
Je vous paierai un verre. 
Et nous remémorerons le passé. 

 

José María Álvarez, "Elegía romana", 
trad. maison 




vendredi 19 décembre 2025

Seul et soûl

 

Francisco Ontañón

 

C’est la nuit et je suis dans la partie haute
de Barcelone et j’ai déjà bu
plus de trois cafés crème
en compagnie de gens que je ne
connais pas et sous une lune qui parfois
me semble si misérable et parfois
si seule et peut-être qu’elle n’est
ni l’un ni l’autre et que je
n’ai pas bu de café mais du cognac et du cognac
et du cognac dans un restaurant de verre
dans la partie haute et que les gens à qui
j’ai cru tenir compagnie en fait
n’existent pas ou que ce sont des visages entrevus
à la table voisine de la mienne
où je suis seul et soûl
en train de dépenser mon argent à l’une des limites
de l’université inconnue. 

 

Roberto Bolaño, Poèmes
trad. Robert Amutio et Jean-Marie Saint Lu, Points  

mardi 25 novembre 2025

Un bon à rien

 

Burt Glinn

 

Alexeï Fiodorovitch Karamazov était le troisième fils de Fiodor Pavlovitch Karamazov, un propriétaire terrien de notre district bien connu en son temps (et dont on se souvient chez nous aujourd’hui encore) à cause de sa fin tragique et obscure qui s’est produite il y a exactement treize ans, et dont je parlerai le moment venu. Pour l’instant, à propos de ce «propriétaire terrien» (comme on l’appelait chez nous, bien que toute sa vie, il n’ait presque pas vécu sur ses terres), je me contenterai de dire que c’était un type d’hommes étranges que l’on rencontre néanmoins assez souvent, c’est-à-dire de ces gens qui sont non seulement abjects et débauchés, mais en plus de ça, des bons à rien – et néanmoins, de ces bons à rien qui savent parfaitement mener leurs petites affaires matérielles et, semble-t-il, uniquement celles-là. Par exemple, il avait commencé presque à partir de rien, c’était un tout petit propriétaire, il passait son temps à jouer les pique-assiette, s’arrangeait pour vivre aux crochets des autres et avec ça, au moment de sa mort, il s’est avéré qu’il avait dans les cent mille roubles en argent comptant. Et avec ça, il a quand même été toute sa vie l’un des bons à rien les plus extravagants de tout notre district. Je le répète encore une fois : ce n’est pas là de la bêtise, la plupart de ces extravagants sont assez intelligents et malins, mais ce sont très précisément des bons à rien, et qui plus est, d’une espèce particulière, nationale.

 

Incipit des Frères Karamazov dans la nouvelle traduction qu'en donne l'excellente Sophie Benech aux éditions Zulma. 1200 pages par les temps qui courent à consommer sans modération. Santé !

 


mercredi 5 novembre 2025

Pas Balzac !

Brigitte Diez


 

 

fille en short, qui ronge tes ongles en tortillant du cul,
les garçons te regardent – tu as plus d’importance, semble-t-il,
que Gauguin ou Brahma ou Balzac,
plus, en tout cas, que les crânes qui nagent à nos pieds,
ta démarche hautaine brise la tour Eiffel,
fait tourner les têtes des vieux vendeurs de journaux à la sexualité
éteinte depuis longtemps ;
tes bêtises réfrénées, ta danse de l’idiote,
tes grimaces délicieuses – ne lave jamais tes sous-vêtements
sales, ne chasse jamais tes actes d’amour
à travers les allées résidentielles  – 
ne nous gâche pas ça
en accumulant kilos et fatigue,
en acceptant la télévision et un mari gnangnan ;
n’abandonne jamais ce déhanchement maladroit et inepte
pour arroser la pelouse le samedi  – 
ne nous renvoie pas à Balzac ou à l’introspection
ou à Paris
ou au vin, ne nous renvoie pas
à l’incubation de nos doutes ou au souvenir
du frétillement de la mort, salope, affole-nous d’amour
et de faim, garde les requins, les requins sanglants
loin du cœur.

 

Charles Bukowski 

 


Dans la série des publications initiées ces dernières années par les éditions du Diable Vauvert, cette nouveauté qui n'en est pas une mais qui n'en reste pas moins bienvenue, Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines (1969), dans la traduction de Thierry Beauchamp de 2008 (Le Rocher, puis Points).  

 


mardi 16 septembre 2025

Citation


Vivian Maier

 

 

Les citations me tapent sur les nerfs. Mais nous sommes enfermés dans un monde qui cite en permanence tout ce qu'il est possible de citer, dans une citation permanente qui est le monde même. 

 

Thomas Bernhard, Perturbation
trad. Bernard Kreiss, Gallimard

vendredi 22 août 2025

Du malheur des hommes

Gianni Berengo Gardin



A la bibliothèque universitaire de Salzbourg, le bibliothécaire s’est pendu au lustre de la grande salle de lecture parce que – ainsi qu’il l’a écrit sur un billet qu’il a laissé– il ne pouvait plus supporter, après vingt-deux ans de service, de classer des livres et de prêter des livres qui ne sont écrits que pour causer des malheurs, et, par là, il entendait tous les livres jamais écrits. Cela m’a fait penser au frère de mon grand-père, qui était garde-chasse à Altentann, près de Henndorf, et qui s’est tué d’un coup de fusil au sommet du Zifanken, parce qu’il ne pouvait plus supporter le malheur des hommes. Lui aussi avait noté cette conclusion sur un billet qu’il avait laissé.

 

 

Thomas Bernhard, L’Imitateur
trad. Jean-Claude Hémery, Gallimard

 

jeudi 21 août 2025

Un voyant


Shōmei Tōmatsu

 

Un malade est un voyant, personne d'autre n'aperçoit plus clairement l'image du monde. Quand il aura quitté l’Enfer, ainsi avait-il désormais qualifié l’hôpital, les difficultés qui, ces derniers temps, lui avaient rendu le travail impossible seront écartées.  L'artiste, l'écrivain en particulier, lui avais-je entendu dire, a carrément l’obligation d’aller de temps en temps dans un hôpital, peu importe que cet hôpital soit un hôpital, une prison ou un monastère. C’était là une condition préliminaire absolue. L'artiste, l'écrivain en particulier, qui ne va pas de temps en temps dans un hôpital, donc ne va pas dans un de ces districts de la pensée, décisifs pour sa vie, nécessaires à son existence, se perd avec le temps dans l'insignifiance parce qu'il s'empêtre dans les choses superficielles.

 

Thomas Bernhard, Le Souffle
trad. Albert Kohn, Gallimard 

dimanche 17 août 2025

Elle t'a demandé…

Camilla Gorini



Une jeune fille t'a demandé : Qu'est-ce que la poésie ?  
Tu voulais lui dire : C'est ce qui fait que tu existes, ô oui, que tu existes,
et que de crainte et d'émerveillement,
qui sont la preuve du miracle, 
je sois si cruellement jaloux de la plénitude de ta beauté,
et que je ne puisse t'embrasser ni dormir avec toi,
et que moi, je n'aie rien, et que celui qui n'a rien à donner
doive chanter…

Mais tu ne lui as rien dit, tu as gardé le silence
et ce chant, elle ne l'a pas entendu… 

 

Vladimir Holan, trad. Dominique Grandmont,
Une nuit avec Hamlet et autres poèmes, Poésie/Gallimard 

 

jeudi 3 juillet 2025

Une autre indifférence

Gilles D'Elia

 

 

Dans mille ans il ne restera plus rien
de tout ce qu’on aura écrit en ce siècle.
On lira des phrases isolées, des traces
de femmes perdues,
des fragments d’enfants immobiles,
tes yeux lents et verts
simplement ne seront plus.
Ce sera comme l’Anthologie Grecque,
plus distant encore,
comme une plage en hiver
pour un autre étonnement et une autre indifférence.

 

 

Roberto Bolaño, Poèmes
trad. Jean-Marie Saint-Lu et Robert Amutio

 

mardi 1 juillet 2025

Comme elles étaient belles

 

Toni Schneiders

 

aujourd'hui sur ta tombe cher paps
j'aimerais te dire comme 
les jeunes filles deviennent belles
et comme leurs jupes sont courtes
comme leurs nichons grossissent

tu aimais tant voir ça cher paps
tu les regardais de tes yeux bons
le sourire calme du vieil homme

tu aimais tant parler cher paps
d'une paire de nichons fermes ballons
que tu aurais aussi encore une fois
asticotés comme un coquin cher paps

c'est ça que sur ta tombe j'aimerais te dire
comme elles étaient belles cet été
comme avec tes yeux pleins d'amour
je regardais leurs jupes si courtes
leurs jeans moulants

tu ne pouvais pas les regarder
je sais que mams te l'interdisait
tu détournais ton bon regard
tes doux yeux bruns
de chien trop brave

c'est pourquoi aujourd'hui je raconte ça
avec un sourire un peu mélancolique
sur ta tombe

 

 

Louis Paul Boon, Le cauchemar de l'an deux mille
trad. P. Franck, éd. Angle mort, 2023