mardi 30 juin 2020

Le monde d'avant était petit


Enfant, je ne comprenais pas pourquoi celui-ci, dont j'ai oublié le vrai nom, était surnommé El Chato. Son nez ne me paraissait pas particulièrement gros et plat. Un sobriquet que je pensais plus approprié à Miguel, que les Javanais de mon père appelaient El Maño pour ses origines aragonaises. Quel était le surnom de mon père ? El Beni ? Depuis l'un de ses accrochages avec ma mère où il avait mis en avant sa nationalité pour justifier un comportement discutable, ma sœur et ma mère le nommaient El Español. Aujourd'hui encore, lorsqu'elle l'évoque, ma mère le désigne de la sorte. Certains – ne possédaient-ils aucune particularité ? – n'étaient connus que par leur prénom, précédé de l'article défini. El Rafa, parrain de ma sœur et avec qui mon père avait travaillé à Madrid avant d'émigrer, était pourtant un sacré numéro. En privé, après quelques verres, il ne manquait pas de se dire le sosie d'Alan Ladd. Certains avaient droit à leur prénom suivi d'un pseudo. Comme Antonio El Largo. Il n'était pas si grand mais, par son allure élancée, voire un peu maigre, il se distinguait certainement des autres Espagnols. 
Je ne sais plus comment, dans la voiture qui nous ramenait du bois de Vincennes, Gabi et moi en sommes arrivés à parler des différentes immigrations espagnoles. Ai-je évoqué le thème du mémoire d'Histoire que prépare ma fille aînée ? Le père de Gabi avait échappé de peu à l'exécution sommaire après avoir purgé quelques semaines de prison pour ses activités politiques. Il venait d'être nommé instituteur dans l'école de son village, mais n'avait pas encore eu le loisir d'exercer lorsque les fascistes lui mirent la main dessus. Il fit partie de ces réfugiés qui passèrent les Pyrénées peu avant la Retirada. En France, il fut dans un premier temps vendeur ambulant, puis, grâce au réseau communiste, il prit sa place à la chaîne chez Renault, comme le père de Jojo – dont Gabi fera la connaissance en fac de médecine. Licencié après une grêve, il quitta l'usine pour l'autre voie naturelle des ouvriers, le bâtiment. A la différence, mon père, bien qu'ayant débuté encore adolescent dans une bodega de son quartier, était déjà maçon en débarquant à Paris à la faveur d'une nouvelle vague d'immigration, celle dite économique. Une quinzaine d'années séparaient nos pères. J'ai pourtant parfois imaginé qu'ils s'étaient croisés sur des chantiers, avaient partagé une bota de vino, assisté ensemble à un match de foot, ou s'étaient engueulés pour une histoire de femme. Une pensée vite balayée car mon père n'était pas particulièrement politisé. Gabi, qui a, comme moi, passé son enfance et adolescence à Montreuil, soutient que les militants espagnols s'intéressaient de près à cette nouvelle génération, la fréquentaient, pensant la convertir à la cause. 
Je n'ai pas immédiatement réagi lorsque, parmi les Javanais de son père, Gabi a évoqué un Madrilène de Montreuil, communiste, qu'on nommait Antonio El Grande. Les coïncidences étaient nombreuses, mais ce n'est que le lendemain que j'ai posé la question. Antonio, ne s'appelait-il pas Latorre et n'avait-il pas donné à toutes ses filles des prénoms de fleurs ? Oui, c'était bien lui. J'avais peine à croire au hasard m'accrochant à cette différence de surnom. El Grande, plus simple, était-il l'œuvre des militants ? El Largo, plus malicieux, correspondait-il davantage au langage familier ? La mémoire nous joue-t-elle des tours à propos de Latorre ? Peu importe, je n'en reviens pas. Les parents de Gabi étaient voisins de la loge que tenait Marcelle, la femme d'Antonio, dans le 17e, dans cette même rue où ma chérie a vécu durant quinze ans, des années plus tard. Enfant, Gabi poussait le landeau de Violeta, l'aînée des filles d'Antonio dans les rues des Batignolles, et l'a une fois, se souvient-il, fait tomber par terre. Il a une photo d'elle, assise sur les genoux de son père. J'ai une photo d'Antonio au mariage de mes parents. Avec mon père, et un autre compère dont j'ignore l'identité, il semble rire d'une plaisanterie dont vient d'être victime ma mère – farce qui peut-être se résumait simplement au bail tout juste signé. Une autre photo, déjà mise sur ce blogue, présente une partie de la bande de mon père au bistrot. Antonio, caché par un de ces métèques, lui affuble, tel un collégien, des oreilles d'âne avec ses doigts. S'il était toujours fourré avec mon père, El Largo venait peu à la maison, ma mère n'appréciant pas beaucoup son prosélytisme politique. Je ne connaissais pas vraiment sa famille. De plus, les dimanche, mon père les consacrait au tiercé, au bistrot et au sport à la télé, tandis qu'Antonio, comme me le rappelait Gabi, arpentait les quartiers pour vendre la bonne parole et L'Humanité dimanche.


J'ai connu Gentiane, la plus jeune des trois filles d'Antonio, en première ou en terminale. Lorsque je me suis blessé la cheville en jouant au foot dans la cour du lycée, je rentrais péniblement à la maison à l'aide de mes béquilles, et Gentiane prit l'habitude de me raccompagner en portant mon sac de cours. Evoquions-nous nos pères ? Leurs amis ? Kant et les cours de philo ? Notre avenir ? Peu de temps après, Antonio a baissé les armes devant la maladie. Je ne sais plus si j'étais à l'enterrement, mais je me souviens m'être rendu chez eux pour présenter mes condoléances à Gentiane. Je crois que je ne l'ai jamais revue. Gabi m'affirme qu'elle, et l'une de ses sœurs vivent toujours dans cette ville que je m'apprête à quitter cette semaine. Il la rencontre parfois au cinéma, dont semblent férus elle et son compagnon. J'imagine que nous nous y sommes croisés. Sans jamais nous reconnaître.

mercredi 24 juin 2020

Avec le sourire




Dans une lettre du 10 novembre 1950, Raymond Chandler revient sur sa première expérience à Hollywood, l'adaptation d'un roman de James M. Cain, Assurance sur la mort, réalisée par Billy Wilder (1944). Les deux hommes ne s'entendront guère. Sans illusions mais extrêmement lucide, Chandler définit le rôle du scénariste au sein des studios américains. A cette date, Chandler vient de signer le scénario de L'Inconnu du Nord-Express, que réalisera Alfred Hitchcock. Ce sera le dernier film écrit par l'auteur du Grand Sommeil qui s'éteindra en 1959. 

…Ce travail avec Billy Wilder sur Double Indemnity a été atroce et aura sans doute abrégé ma vie, mais j'y ai appris à peu près autant que j'étais capable d'apprendre, ce qui ne fait pas beaucoup. Comme tous les écrivains, ou presque tous, qui vont à Hollywood, j'étais persuadé au début qu'il devait exister une méthode pour travailler dans le cinéma sans complètement gâcher le talent littéraire que l'on se trouve posséder. Mais comme d'autres avant moi, j'ai découvert que c'était un rêve. Trop de gens ont trop parlé du travail de l'écrivain. Ce travail cesse d'être le sien. Et au bout d'un moment, il cesse de s'en soucier. Il a de brèves flambées d'enthousiasme, mais elles s'éteignent avant de s'épanouir. Des gens qui ne savent pas écrire lui disent comment s'y prendre. Il rencontre des gens intelligents et intéressants, et il peut même former des liens d'amitié durables, mais tout ceci est en marge de son vrai travail, qui est d'écrire. Le scénariste avisé, c'est celui qui, en ce qui concerne son art, porte son costume numéro deux, et qui ne prend pas les choses trop à cœur. Il devrait avoir une touche de cynisme, juste une petite touche. Le cynique complet est aussi inutile à lui-même qu'il l'est à Hollywood. Il devrait faire de son mieux sans se forcer. En ce qui concerne son travail, il devrait être d'une honnêteté scrupuleuse, mais il ne devrait pas attendre en retour cette même honnêteté. Il ne la trouvera pas. Et quand il en aura assez, il devrait dire au-revoir en souriant, parce qu'il se pourrait bien qu'il y retourne.

Raymond Chandler, Lettres,
trad. Michel Doury, éd. Christian Bourgois, 1970

***


1950, c'est également l'année où Nicholas Ray fait de Bogie un solitaire scénariste qui n'a pas lu la lettre de Chandler, mais picole pourtant tout autant, prend son boulot trop à cœur, ne sourit pas beaucoup, aime la castagne, et, c'est malin, se retrouve accusé du meurtre d'une jeune lectrice…




***
On prête à Raymond Chandler cette pensée quelque peu cavalière, voire misogyne, sur la réalité de la fameuse machine à rêves :
A Hollywood, les bons scénarios sont presque aussi rares que les jeunes filles vierges.

vendredi 19 juin 2020

La position du romancier noir solitaire

Mélissa Manchette

En attendant la publication d'un recueil d'entretiens de Jean-Patrick Manchette, prévue en 2021, je colle ci-dessous le début de ce qui fut la dernière* interview de l’écrivain, parue dans le numéro 8 de Combo ! (1991), revue récusant le terme de fanzine, créée par deux amis apprentis journalistes, David Dufresne et Yannick Bourg. L'entretien, dont je reprends sans gêne l'excellent titre, est disponible dans sa totalité sur le site du premier, en cliquant ici, et fut mené par le second.

Vous manifestez une retenue, ou une gêne, à évoquer les métiers « artistiques » et l’art « industriel » par une mise entre guillemets. Le refuge dans ces disciplines, comme vous l’avez dit, en est-il toujours un ?
Je méprise l’Art contemporain qui arrive après la mort historique de l’Art et en est réduit à se présenter comme nouveau quand il répéte lourdement Dada ou les quelques trouvailles du surréalisme. Cette position contre l’Art n’a ni originalité ni nouveauté, elle non plus, puisque ce sont les avant-gardes artistiques radicales de l’immédiat après-guerre (mondiale n°2) qui l’ont développée avant même de fusionner dans l’I.S. sur un programme de suppression-réalisation de l’art (construction de situations). J’ai découvert ce courant radical en découvrant la revue Internationale situationniste vers 1965. Je n’ai pas tout compris tout de suite, là-dedans ; je suis encore loin d’en avoir tout compris aujourd’hui, près de 20 ans après l’autodissolution de l’I.S., mais je me sens d’accord avec le peu que j’ai compris, sauf peut-être une éventuelle tendance au panlogisme chez certains situs et surtout certains pro-situs.
Quant à « l’art industriel », l’expression est évidemment empruntée à Flaubert (en particulier L’éducation Sentimentale, certes) et, selon le contexte, je l’utilise de manières un peu diverses pour désigner 1° l’immonde industrie du divertissement, en soi ; 2° la même en tant qu’elle s’est fondue dans le melting pot de la culture-marchandise et s’y est dégueulassement mélangée avec les beaux arts du passé et les arts populaires du passé, le résultat d’ensemble méritant d’être appelé « culture » tout court depuis qu’un Malraux a créé des maisons pour cela, et encore d’avantage depuis qu’un Jack Lang (ou n’importe quel sociologue américain ou moldave, ne soyons pas chauvins dans l’exécration) jabote sur cette « culture » qu’il approuve fort de même Homère, Sade et Madonna, etc. ; 3° la même en tant que certains individus talentueux et furieux ont choisi de la pratiquer d’une manière contestataire et antisociale (exemples : Dashiell Hammett auteur de polars, George Orwell auteur de romans sociaux et de romans d’anticipation scientifique, Philip K. Dick auteur de spéculative fiction : cette manière de déborder l’ennemi par une aile est comparable au superbe mouvement de la cavalerie de Condé à Rocroi, et mérite autant d’éloges, et plutôt plus).
Le choix que j’ai fait de pratiquer l’art industriel, i.e. de publier dans l’industrie du divertissement, découle normalement d’une conviction (l’histoire de l’Art est finie) et d’une espérance (ne pourrait-on répéter la hardie manoeuvre de Hammett, Orwell, Dick, et porter la contestation dans les banlieues de l’esprit ?). Outre que ma propre manœuvre a été bancale car mes travaux étaient tout à fait récupérables par la culture (au sens de Jack Lang), mes espérances trop passives étaient liées à un « pronostic favorable » quant au développement de la révolution sociale après 1968. On sait que les mesures contre-révolutionnaires de l’ennemi, commencées petitement par le putsch discret de novembre 1975 au Portugal, ont continué par la « transition démocratique » espagnole de 1976, les blitz contre l’autonomie prolétarienne en Italie dans les trois années suivantes, et puis ont été transférées à l’Est en décembre 1981 en Pologne avec l’« état de guerre » de Jaruzelski, après quoi le laboratoire polonais, soigneusement étudié pendant six ou huit ans par le « camp » stalinien, a débouché sur la spectaculaire « démocratisation » d’Europe centrale et la réformation d’URSS, pendant que la bureaucratisation de l’Occident triomphait, de sorte que jusqu’à Nouvel Ordre (Mondial) a triomphé dans les pays avancés la démocratie spectaculaire couplée avec le despotisme des lobbies pendant qu’on laisse crever le Tiers-monde, qu’on « tiers-mondise » et qu’on « libanise » tous les territoires civilisés où se posent d’insolubles problèmes de gestion politico-militaire, et en attendant que l’Economie démente en finisse progressivement, mais vite et assez complètement, avec l’espèce humaine et les autres espèces vivantes auxquelles nous sommes habitués depuis quelques millénaires.
Pardonnez-moi cet excursus, mais ça éclairera la suite, et puis ça dégage les bronches.
Quoi qu’il en soit, parlant d’art industriel, je souhaitais manœuvrer comme un Hammett. Mais j’étais un cavalier plus maladroit, et la situation était plus propice à la récupération. Les ouvertures du « néopolar » ont été progressivement conquises par des littérateurs (d’Art) ou bien des racketeurs stalino-trotskystes gorbarchévophiles. A mesures qu’ils se développaient, je ralentissais. Depuis 1980 ils sont florissants. Depuis 1980 j’ai cessé de publier. (A six mois près.)
Quant au « refuge » offert par l’industrie du divertissement, il ne m’intéressait donc que comme base d’infiltration, non comme refuge. Quand j’ai vu que je n’étais plus capable d’opérer derrière les lignes ennemies avec des romans noirs, j’ai laissé tomber.
J’ai continué un peu les travaux de scénariste de cinéma (et, une fois, de télé) parce que c’est bien payé et il y a la joie éphémère du boulot à deux ou trois, contre des contraintes d’argent et d’idéologie. Mais dès le début ces contraintes étaient pénibles. Elles sont devenues intolérables, sauf exception (j’ai fait avec Juan Buñuel un petit téléfilm dont je suis content ; le producteur a voulu que nous changions tout le scénario, mais, coup de bol ! il s’est rappelé soudain qu’on tournait quinze jours plus tard, le scénario est resté comme Juan Bunuel et moi voulions ; il est redoutable de dépendre de tels coups de bol).
Bref, dans l’audiovisuel, dans le polar, il n’y a plus de refuge formel. Il reste le talent individuel, isolé en rase campagne devant l’artillerie et l’aviation ennemies. Je suis tout à fait sûr que j’ai un certain de deuxième ordre, mais son utilisation se heurte à la puissance de feu du Nouvel Ordre Culturel.


jeudi 18 juin 2020

L'info à nous dévoilée

Franco Fontana

Pris dans les affres de la préparation de l'évacuation de la maison, ils m'ont rappelé ce matin que j'étais légèrement largué des affaires, pas des miennes, j'essaie justement et volontairement d'en larguer, les affaires des autres, de nous tous. Le druide marseillais Raoult étant pourtant le premier sujet abordé, j'ai pensé que je n'avais rien loupé, qu'on en était encore à ces querelles d'egos et d'influences, toujours sur le dos des malades-spectateurs dont on se foutait parfaitement. Ce genre de réflexion rapide de sous-bois. Le fait que l'un de mes deux comparses fut médecin ne m'avait pas plus éclairé sur la question. C'est lorsqu'ils ont évoqué les Tchétchènes de Dijon puis la banderolle de génération identitaire que j'ai réalisé avoir quelques flux d'infos de retard… Bien qu'ayant miraculeusement survécu à cet isolement, j'ai décidé ce midi, en croquant un morceau, sans approfondir pour le moment, car je n'en ai pas le temps, de faire un peu de surfing sur la toile. Et de prendre des notes, pour plus tard.
Sur le site du Parisien, il était question du fils d'une victime de la Covid 19 ayant reçu une facture de l'hosto : 7000 euros à régler pour ce chauffeur de bus assez dérouté. Une rondelette somme correspondant à dix jours de prise en charge dans le service de réanimation de l’hôpital parisien de Saint-Louis. Je n'en saurai pas plus car l'article est réservé aux abonnés. De toute manière, je n'ai pas le temps de m'intéresser aux déboires des autres. Sur la même page, j'apprends que le baclocur vient d'être suspendu. Qu'a-t-il fait ? Un tacle par derrière devant les yeux de l'arbitre et les caméras de la Var ? Le chapô me remet sur le droit chemin en m'indiquant qu'il s'agit d'une molécule controversée, utilisée dans un médicament contre l'alcoolisme. Mis en vente depuis lundi dernier, cette dragée miracle « représentait un espoir pour les 3 millions de Français qui souffrent d’addiction à la boisson, mais la justice a ordonné l’arrêt des ventes ». J'ai immédiatement compris que l'avantage d'être déconnecté m'évitait bien des désillusions. De toute manière, tant que je demeurerai dans cette maison, arrêter de boire, hors de question !
Avant de quitter le journal de ce cher, très cher Bernard Arnault, j'aperçois une brève qui me laisse coi : La Jaguar de Boris Johnson évite un manifestant et finit emboutie. Les effets secondaires du virus ? Je clique à regret. Un manifestant kurde se serait élancé sur la chaussée lorsque le cortège du rouquin s'annonçait. Une vidéo accompagne l'article. On y voit une voiture grise roulant à 10 km/h freiner à peine et sentir son derrière touché par la grosse berline noire qui la suivait. La procession reprend vite son allure nullement perturbée par l'incident. Je pensais voir la tronche de Boris passer à travers le pare-brise comme dans un film de Scorsese. Rien. Aucun intérêt. Mais les images (banales) existent, concernent une "célébrité", il y aura donc info. 
J'imagine cependant que la nouvelle du jour chez nous réside en une énième commémoration, en l'occurrence celle des 80 ans de l'appel du 18 juin. La concurrence entre petits tartufes désirant reprendre une prétendue hauteur à bon compte promet d'être des plus risibles. Tandis que l'un, le manche au derche, restera droit et grave aux Invalides puis à Londres, l'héritière de la vieille figure d'un parti fondé par des néo-nazis et d'anciens collabos a dû avancer d'un jour la représentation express de son cirque patriote, sous les huées des habitants d'une île bretonne. Parfait. Passons.
Sans trop d'espoir, je zappe sur le journal du groupe Dassault. Pour apprendre que le 18 juin fut un appel contre le renoncement. C'est effectivement ce qui est le plus inquiétant. Ils ne renonceront jamais… Plus bas, beaucoup plus bas, un nom attire mon attention, perdu dans un titre qui m'échappe : Pas détruite du tout par l'affaire Griveaux, Alexandra de Taddeo écrit sur le féminisme. Ah oui, d'accord, je ressitue. Place au chapô : La jeune femme s'est exprimée dans les colonnes de Libération, le 17 juin 2020. Elle revient sur l'affaire Griveaux, son histoire avec Piotr Pavlenski, et travaille sur deux livres exposant sa vision du féminisme.  Tiens… L'article qui suit pourrait m'occuper tout l'après-midi tellement il est long et dense de vacuité. Et plein d'humour de droite. Le premier paragraphe est fait de ce genre de phrases : « l'étudiante de 29 ans revient sur sa vie depuis les évènements qui ont poussé Benjamin Griveaux à se retirer de la course à la Mairie de Paris. Hypercontente de cette affaire, la jeune femme ne semble pas avoir été ébranlée par ses conséquences médiatiques : J'ai eu une minute de célébrité, même pas un quart d'heure. Et ajoute plus loin : Ma vie n'est pas détruite du tout ». Sa vie, poursuit ce journal qui ressemble de plus en plus au Gorafi, « Alexandra de Taddeo la passe toujours loin de son compagnon, l'activiste russe Piotr Pavlenski, que la justice lui interdit de voir. Mais leur passion reste intacte : La distance nous rapproche énormément, déclare-t-elle. C'est Roméo et Juliette, nous deux contre les autres. Après avoir été confinée chez ses parents en Bourgogne, Alexandra Taddeo est de retour à Paris. Elle risque toujours deux ans d'emprisonnement et 60.000 euros d'amende. » Je vous laisse, chers inconsolés, découvrir tous seuls la suite de ce palpitant roman-photo porno-gaucho des réseaux. J'avais justement appris, au cours de ma promenade de ce matin, que le co-fondateur d'En Marche, venait de récupérer son poste de député et se voir confier une mission autour de la Base industrielle et technologique de défense, dite la BITD, nos dirigeants étant pourvus comme on le sait de beaucoup d'humour et de bien peu de vergogne.
De son côté, mais est-ce vraiment un autre ?, le titre de l'exilé fiscal Patrick Drahi nous invite à regarder le racisme en face. Libération, digne héritier de l'almanach Vermot, me manquait. A la veille de la deuxième vague annoncée – faut continuer à nous foutre la trouille –, nous y apprendrons également que les responsables de la santé avaient hier fait dans leur froc devant la commission d’enquête parlementaire sur la Covid-19. Oui, un dispositif terrifiant semblable à la fameuse commission mise en place lors de l'affaire Benalla. Avec les effets que l'on sait. Nous serons donc supris de lire que Jérôme Salomon, directeur général de la santé, et Geneviève Chêne, directrice de l’agence Santé publique France, ont botté en touche lorsque fut abordée sans détour ni pitié l'éventuelle pénurie de masques en pleine pandémie. Il faut dire que la question était ardue : Comment la France est-elle passée en quelques années d’un stock d’un milliard de masques chirurgicaux à seulement quelques dizaines de millions au début de l’épidémie ? Vous avez quatre heures. Durant lesquelles, le pauvre haut fonctionnaire à tête d'œuf s’est, selon le canard fondé par Sartre, « embourbé dans ses réponses ». Visiblement, encore un qui n'avait pas révisé durant le confinement. Lorsque les députés lui rappelèrent un rapport d’experts mandatés par Santé publique France insistant sur la nécessité de disposer d’un stock d’un milliard de masques et un audit faisant état d'un stock de 750 millions de protections dont seuls 140 millions étaient encore utilisables… mais périmaient dans les mois à venir, ce bon Salomon lâcha, comme un lapsus : Ça nous a énormément surpris, « sans expliquer, feint de s'étonner Libé, pour quelles raisons face à une telle surprise, il n’a pas été décidé d’une commande massive. » Devant la pseudo-perte de patience des députés, le numéro 2 de la santé s'est tout légitimement choisi pour modèle notre guide thaumaturge, évoquant une nouvelle façon de travailler qui sera mise en place à partir de 2020. Sans plus de détails, les 4 heures étaient passées. En substance, promis, on fera mieux à la prochaine vague. La veille, il leur avait cloué le bec, citant Voltaire ou Lapalisse : « Avant de savoir on ne sait pas ».  
Quant au survol réjouissant du quotidien vespéral des marchés, aucune info non répertoriée ailleurs ne me saute aux yeux déjà bien fatigués. Si ce n'est la mort de la « légendaire chanteuse britannique Vera Lynn », surnommée La fiancée des forces armées, et morte aujourd'hui à 103 ans. Gageons que l'adjudant-chef de l'Elysée, présent donc à Londres cet après-midi, trouvera le temps de rendre également hommage à l'interprète de We’ll meet again, titre, nous dit le journal de Xavier Niel, qui a connu une nouvelle jeunesse pendant le confinement, et que nous reprendrons tous en chœur et en uniforme lors du prochain enfermement. Sur ce, je vous laisse, c'est déjà l'heure de la sieste…

samedi 13 juin 2020

Elysée party

- J'ai fait un drôle de rêve. On était à l'Elysée. Avec Macron.
- C'est dingue... On y faisait quoi ?
- C'était une sorte de cocktail party.
- Nous ? A un cocktail ? Avec Macron ?!
- Oui, mais on se demandait qui avait bien pu nous inviter.
- Brigitte était là ?
- Certainement, je ne sais plus.
- Tu n'as vu que lui ?
- Il me semble…
- Même la nuit, il nous emmerde…
- Il est apparu dans la cuisine pour nous proposer un autre verre.
- Macron ?
- Oui…

- Toujours aussi attentionné et serviable, ce jeune homme... Tu lui as répondu ?
- J'ai dit que j'allais simplement grignoter un petit truc. Il est reparti avec son sourire de technocrate thaumaturge...
- Et moi alors ? Il ne m'a rien proposé ?!
- Je ne crois pas.
- Tu veux dire que Macron m'a ignoré ?
- J'avais le sentiment qu'il savait qui on était, que tu tenais un blogue subversif...

- ...Comme tu y vas...
- ...C'était un rêve, mon chéri ! Bref, j'étais persuadée qu'il nous avait enfermés dans la cuisine.
- Je reconnais bien là son esprit fripon...
- Alors qu'une foule en colère envahissait la cour...
- Des gilets jaunes ?
- Probablement. Je leur ai montré par où entrer.
- Nous étions des infiltrés en quelque sorte ?
- Dans le vestibule, se tenait le prof de tennis de Macron...
- Macron a un prof de tennis ?!
- Peut-être en avait-il un, mais c'est fini : ils se sont jeté dessus et l'ont massacré...

- C'était une révolte ?
- Non, Sire, une révolution. Ensuite, j'ai eu envie de faire pipi, j'ai poussé une porte et je t'ai retrouvé là, endormi sur les toilettes. Tu avais encore trop bu.
- A l'Elysée ?! Je n'en ai pas l'air, mais je sais me tenir !
- Tu te rends compte ? Tu t'es retrouvé dans la cuisine avec Macron, à trinquer avec lui, sans être capable de lui dire le fond de ta pensée ou de lui foutre ton poing dans la gueule !
- Non seulement je suis alcoolique, mais terriblement lâche, ma chérie. Je ne m'en prends à lui que sur mon blogue, de manière anonyme. Heureusement, la loi Avia va bientôt en finir avec moi. Tu prendras ma défense ?
- Avec quels arguments ?
- Tu raconteras ce rêve où comme tous les journalistes face à Macron, je me suis montré puéril, docile, servile… Tu diras que Macron est tellement beau, brillant, inventif, audacieux qu'on en rêve la nuit…

- Toujours est-il que je t'ai réveillé pour t'informer que les révolutionnaires étaient très violents, qu'ils n'hésitaient pas à tuer.
- Mais pas nous, puisque nous étions infiltrés, et avions des convictions ! Des Charlot-Pinçon nouvelle génération…
- Personne ne savait qui nous étions, ni ce que nous faisions là. A leurs yeux, nous étions des invités comme les autres...
- Quel cauchemar...
- Tu proposais qu'on s'enferme dans les toilettes...
- ...Quelle idée...
- …C'est celle que tu avais dans le rêve. Je t'en ai dissuadé : ils allaient finir par nous trouver et nous trucider.
- Mourir pour des idées...
- ...D'accord, mais de mort lente... Je te disais qu'il devait y avoir un passage secret à l'Elysée, tu sais comme dans ce film de… J'ai oublié son nom… Ce film avec la fille du président…
- Ah oui… J'ai oublié le titre, mais c'est un film d'Emmanuel Mouret…
- …Oui ! Exact ! Emmanuel Mouret, Emmanuel Macron, j'aurais dû y penser… Je te parlais de ce passage secret, qui était la solution pour nous en sortir…
- Et moi qui ne pensais qu'à me confiner dans les toilettes. Heureusement que tu es là, ma chérie, pour me faire entendre raison, même dans les rêves. Mais que les choses soient claires : jamais, tu m'entends ?, jamais je n'accepterai une invitation de l'Elysée ! Si un jour, je défaille, tu auras le droit de venir me chercher et m'égorger de tes propres mains, avec ou sans gilet jaune sur le dos.
- Il nous fallait trouver ce passage secret, mais il était hors de question d'aller se renseigner après de Macron, il aurait compris notre stratégie, nous aurait peut-être même suivis, or je tenais à ce qu'il se fasse massacrer par les gilets jaunes…
- Bravo !
- Et là, le chat m'a réveillée…
- Quoi ?! On ne sait même pas comment ça se termine ?
- La nuit prochaine, peut-être… Et toi, tu as bien dormi ?

- Je ne comprends pas comment, après toutes ces années, tu peux encore me poser ce genre de question...
- Tu sais ce dont tu as rêvé ?
- C'est très confus. Avant la longue période d'insomnie, j'ai rêvé que je me remettais au vélo.
- C'est à la mode.
- Détrompe-toi, c'est un ordre. Une injonction. Bientôt une obligation. Pédalez, citoyens, nous nous occupons du reste.
- Il se passait quoi, dans ce rêve ?
- Je ne m'en souviens plus, si ce n'est cette sensation d'étouffement.
- Virale ?
- Non, cette fausse liberté, alors qu'en parallèle on n'interdit guère les véhicules au diesel, sans parler des aides démentes à des boîtes comme Renault, plantées par des nababs adulés des médias, et qui délocalisent sous les applaudissements, cette liberté illusoire de rouler propre n'est qu'une énième soumission au plan.
- Quel plan ?
- Le plan visant à anéantir entièrement ce qui pouvait encore nous constituer...
- Et après l'insomnie ? Tu as eu d'autres rêves ?
- Je ne me suis pas vraiment rendormi. Mais j'ai rêvé de vacances. Très brièvement...
- Oh oui, ce serait bien qu'enfin, nous prenions des vacances ! Tu te rends compte que la seule fois où nous l'avons fait, c'est ce séjour à Madrid, cinq jours, dont trois où nous avons été malades…
- Tu te souviens de cette histoire juive ?
- Je sais à laquelle tu penses… « Je me demande si tu ne me portes pas un peu la poisse », c'est ça, hein ?, avoue !
- C'était une blague, ma chérie…
- Donc ces vacances de rêve, dans ton rêve ?
- Elles ne l'étaient pas, tu penses bien. Encore des interdictions : on nous faisait culpabiliser de prendre l'avion, d'aller trop loin, de dépenser notre épargne à l'étranger, de refuser de collaborer à la relance de l'économie nationale… Mais en France, aussi bien toi que moi, nous n'avions nulle part où aller, personne pour nous accueillir, nous inviter, pas même Macron… Aussi restions-nous à la maison…
- Laquelle ?
- Je ne sais pas, c'est à ce moment-là que le réveil a sonné l'heure du larbinage… Putain, on en est là ? Rêver de Macron ?…
- Et de champagne !
- Oui, bon, ça va alors… Allez, je file, à ce soir !


jeudi 11 juin 2020

Un sale type


Bien entendu, la parole des zartistes n'est pas toujours affligeante. Ce matin, c'était le tour du dernier Goncourt, l'ami Dubois, égal à lui-même. Pour la peine, je colle ci-dessous, malgré le formatage de l'exercice, la totalité de l'entretien tel qu'il apparaît sur le site de la radio qui n'est plus ce qu'elle était – mais parfois, encore…

A quoi pensez-vous ?
Depuis peu de temps, sans arrêt, je pense à ma chienne qui est morte il y a un mois et demi, qui continue à vivre avec moi partout dans la maison, dans la voiture, partout. Je n'arrive pas à m'habituer. Le soir, je l'attends et je pense sans arrêt à elle. Je n'arrive pas à imaginer autre chose.

Vivre avec ses morts, ça ressemble à un livre de Jean-Paul Dubois. Mais qu'avez-vous décidé de ne plus faire ?
Je voudrais ne plus faire confiance aux algorithmes simplistes, aux algorithmes non pas de l'intelligence artificielle sophistiquée, mais à ceux qui règlent l'ordonnancement de nos vies, savoir à partir de quel moment on a le droit de faire quelque chose ou pas... Ce sont les algorithmes aveugles, la bêtise scientifique à l'œuvre à laquelle on confie des tâches qui sont parfois très importantes. Je ne veux plus faire confiance à ça. Je m'engueule avec les banques, je m'engueule avec tous les systèmes qui soumettent leurs protocoles à des algorithmes stupides, et je ne leur fais pas confiance.

Qu'attendez-vous des autres ?
Je n'attends rien des autres, j'attends énormément de moi. Je n'ai rien à attendre et puis je n'aime pas attendre. Je n'aime pas attendre des autres parce que ça sous-entend qu'on se doit quelque chose, et ils ne me doivent rien. Je suis sceptique sur le concept « des autres » parce que, c'est idiot ce que je vais vous dire, mais j'ai été frappé pendant cette crise de voir que la première réaction, que ce soit à Sydney, à Londres, à Paris, à New York, ait été de se battre physiquement pour du papier toilette, et que la première réaction, lorsque le confinement a été levé et qu'on a demandé aux gens à quoi ils rêvaient, ils ont répondu : « aller chez le coiffeur ». C'est idiot. Je n'attends rien des autres, de ces autres-là qui rêvent de vivre avec un rouleau dans une main et une raie bien faite sur la tête. Je pense qu'il vaut mieux se débrouiller tout seul avec le peu qu'on a. Je n'attends rien.

Pendant ce temps et cette crise, est ce que le rapport au temps a changé, pour vous ?
Non, j'ai toujours eu un rapport au temps qui était essentiel, à savoir que je considère que c'est la seule chose dont on hérite et dont on soit réellement propriétaire, et qu'on passe son temps à nous voler. Je cherche les filons pour en gagner, pour en rattraper, pour être toujours propriétaire de ce seul bien qu'on m’ait donné à la naissance et qu'on devrait tous posséder. Cette crise, elle a eu un effet extraordinaire, c'est que pour la première fois depuis que je suis né, j'ai entendu les États dire à leurs citoyens que pendant deux mois ils n’allaient rien foutre, ne pas travailler, rester à la maison, faire ce qu’ils veulent, regarder la télé, s’occuper de ses gosses, et essayer d'être heureux. Mais le corollaire, c'est que ce temps offert, gagné, il s'est passé en prison. C'est un paradoxe incroyable que ce temps qu'on nous a offert, on n'a pas pu l'utiliser parce qu'on était prisonnier d'un protocole sanitaire tout à fait légitime. C'est une expérience avortée. On aurait pu être des jouisseurs du temps pendant un certain temps et puis non, ça ne s'est pas fait. On nous a montré quelque chose d'exceptionnel, qui est le bonheur d'avoir du temps, en nous disant « et bien non, ce n'est pas possible, une autre fois ». Donc mon rapport au temps, c'est celui des garimpeiros [NDLR : chercheurs clandestins d'or], quand vous avez un filon, vous le creusez, et quand il n’y en a plus, vous allez ailleurs, vous trouvez un autre filon pour avoir du temps, et mourir en ayant grignoté tout ce qu'on avait sur le compteur.

Mais ce temps prisonnier ne l’a pas été pour tout le monde, car beaucoup ont travaillé dehors ou chez eux, est ce qu'il a, selon vous, changé le rapport que certains, certaines, peuvent avoir avec l'art et la culture ?
Je ne pense pas que l'art ou la culture puissent influencer quoi que ce soit dans le monde, parce que le modèle dans lequel on vit est une immense machine qui avance jour et nuit de manière aveugle, dans un seul but : fabriquer et fabriquer. L'art, c'est l'inverse, ça marche sur la fragilité, l'impromptu, les choses infiniment légères, fragiles, et les forces en présence ne sont pas égales. Au mieux, l'art c'est du paracétamol, quelque chose qui va faire passer un moment ou atténuer la douleur de la pression que les jours ont sur nous, mais que c'est fragile... J'avais fait, il y a bien longtemps, un livre qui s'appelait Un livre n'a jamais rendu meilleur et comme par hasard, il n'a jamais vu le jour sous ce titre-là parce qu'on m'a expliqué que c'était trop dépressif, qu'on ne pouvait pas présenter une idée comme ça. Tout ça est formidable, je le pense profondément, mais ce sont des petits moments qui se font écraser par le mécanisme des jours qui est inéluctable et beaucoup trop puissant pour qu'on puisse y opposer quelque chose.

De quoi avez-vous peur ?
Si je vous dis la vérité, je vais passer pour un sale type. J'ai peur des élections. Avant, les tyrans, les cinglés, les tordus arrivaient au pouvoir avec l'armée, avec des pronunciamientos, des coups d’État. Là, maintenant, ils sont élus démocratiquement par tout un tas de peuples différents, qu'ils soient Italiens, Hongrois, Brésiliens ou Américains. Je trouve que c'est quelque chose d'effrayant, car qu’elle peut être la parade contre une volonté démocratique, même si elle est biaisée ? C'est fait comme ça, c'est-à-dire qu'on vit dans des systèmes démocratiques qui maintenant élisent des cinglés et des tyrans. Et ça, vraiment, ça me fait peur. Donc, je ne vote pas.

mercredi 10 juin 2020

Quand la ville dort


France culture n'est pas seulement devenue la radio qui consacre un week-end entier à Harry Potter — « pour comprendre le phénomène » — ou sur laquelle Christine Ockrent s'entretient toute cette semaine avec Jacques Séguéla — car « C'est gai la pub » —, la station donne également, tous les matins depuis le déconfinement, la parole aux artistes. A la manœuvre de ce rendez-vous intitulé en toute simplicité Imagine la culture demain, l'inénarrable Arnaud Laporte qui, en préambule, demande immanquablement à ses interlocuteurs A quoi pensez-vous ? 
Se sont déjà volontiers prêtés à l'exercice des créateurs aussi prestigieux que Nicole Garcia, Régis Jauffret, Zabou Breitman, Pierre Lemaître ou encore Jeanne Added. Ce matin, la comédienne, auteure et metteuse en scène de théâtre Laetitia Dosch, coqueluche du jeune cinéma d'auteur français, nous livrait toute la profondeur de ses réflexions. Extraits :

En ce moment, je m'interroge beaucoup sur comment faire tenir des associations, des groupes d'individus. Comment est-ce qu'on fait pour que les membres d'un pays puissent bien vivre ensemble ? Pendant le temps du confinement par exemple, on allait dans la rue et on voyait des gens très seuls, voire des SDF qui étaient vraiment abandonnés. Il y a l'envie, peut-être, de créer plus d'égalité. Comment créer une situation où chacun puisse trouver sa place, que ce soit en petit ou en grand ? Je trouve que ce n'est pas facile, donc je pense à ça. C'est de l'humain, c'est de l'organisation, que ce soit en association ou pour des sphères plus grandes. Quel rôle on a à jouer là-dedans, en tant que personne ? En tant qu'artiste aussi bien sûr, même si artiste, c'est un peu plus libre que ça, on n'est pas forcément obligé d'être dans des choses politiques, mais on peut. Voilà, je me pose ces questions là. Vous savez, je pense tout le temps, je pense beaucoup. Il ne faut pas tout le temps m’écouter.J'aime beaucoup quand on se dit franchement les choses, même des choses qui peuvent être dérangeantes. J'aime quand on me dit des choses, et j'aime les actions qui viennent après. Qu'est-ce que j'attends des autres ? C'est fort comme question... C'est vrai qu'on a beaucoup attendu des autres ces deux derniers mois. C'est l'échange que j'attends. Vous savez, toute la semaine dernière j'étais à Lausanne avec un groupe de six personnes. On s'est tous remis au travail et on était tellement heureux d'être ensemble qu'on n'attendait plus rien. On avait juste un plaisir à inventer ensemble. Donc, j'attends des autres peut-être de ne rien attendre.
Ce succulent salmigondis continue encore un moment, confirmant, si besoin était, qu'à de rares exceptions, seule la nuit, quand la ville dort, France culture, par ses archives, reste encore écoutable...


lundi 8 juin 2020

La vie des gens



- Sinon, il y a toujours la fameuse maison de famille du XVIIIe…
- Oui, j'ai vu, ils ne trouvent pas preneur. Elle est dans nos prix, non ?
- 380 000 € pour 290m². Elle a toujours été située à Maisons-Alfort ?
- Je ne sais plus. De toute manière, dans l'annonce, il est précisé qu'elle se trouve à une heure de Paris.
- Dommage, ce patchwork de photos… On ne voit pas bien les pièces, même en grossissant…
- Oui, mais le texte est incroyable…
- Maison de Maitre de Style Mansard, fin XVIIIe. Entièrement restaurée… Aïe !
- Cette manie du « entièrement restaurée »…
- Prestations haut de Gamme, disent-ils. Cette manie des majuscules… C'est vrai que la suite fait rêver : Salon 55m². Plafonds Haussmannien et moulurés. Ça se dit, « moulurés » ?
- Le verbe existe. Donc, aucune raison pour qu'il n'y ait pas d'adjectif.
- Pièces spacieuses (5 Prises TV) – ils s'emmerdent quand même un peu dans leur manoir…
- Combien de pièces, déjà ?
- Oh, il n'y en a que 8 !
- Faut pouvoir les chauffer, n'oublie pas.
- Portes monumentales…
 2 salles de bains avec douches Italienne et baignoire. 2 wc…
- Nous n'aurions même pas, chacun, notre salle de bain et nos WC privatifs  ?
- Oui, c'est peut-être un peu petit pour nous…
- Il y a des cheminées, je crois.
- 4 cheminées en marbre (dont une est tubée), ça veut dire que les autres sont condamnées ?
- Ça se retube…
- Ça existe, le verbe retuber ?
- Continue…
- Cuisine aménagée et modulable (21m²)… « Modulable » ?
- Tu dois pouvoir la transformer selon les saisons de l'année, tes goûts, tes envies, tes fantasmes…
- Continuons à fantasmer : un patio de 30m² (où l'on peut déjeuner à 12 personnes autour du bassin). 
PAS DE TERRAIN.
.. C'est nul, ça !
- Mais oui, souviens-toi, c'est le hic de cette maison. Imagine son prix si elle possédait un vaste jardin
- Ou un parc, comme celle que nous avions vue à Meudon, il me semble…
- Non, ce n'était pas Meudon…
- T'es sûre ?
- Non, je ne suis plus sûre de rien, on a tellement épluché les annonces depuis un an…
- Les chambres font : 15, 22, 22, 23, 25 et + de 70m² (idéal pour Atelier d’artiste)… Ça me donne envie de me mettre à la peinture ! La bohème au manoir…
- Pourquoi pas, à condition que je sois ton seul modèle nu.
- Parquets massif, une suite parentale en duplex avec des hauteurs sous plafonds remarquable – manque un s. 
Alors que je me disais que c'était l'une des rares annonces, pourtant longue, à être rédigée sans fautes d'orthographe… 2 caves voutées aménageable – Ah ! Il manque encore un s –, de + de 30m². Aménageables en quoi ?
- C'est comme la cuisine, c'est selon tes fantasmes…
- Une salle de cinéma.
- Et une salle de sport.
- Dans une cave ?
- Tu as raison, tu peux rapidement étouffer durant l'effort…
- 
Exposition est/ouest pour un ensoleillement général. 
Double vitrage, anti UV, ossilo battant retardateur d'effraction… Tu peux te faire cambrioler, mais pas d'un seul coup, c'est ça ?
- Disons que ça rend la tâche difficile. C'est ce que notre voisin a mis au rez-de-chaussée, après la tentative d'effraction…
- Chaudière gaz de ville. Tout à l’égout et la fibre est installée. 
Faibles charges.
 Commune avec toutes les commodités alentours – Ah ! un s en trop…
- A alentour ?
- Oui, ce doit être à cause de l'usage fréquent au pluriel. Gares a 20 km avec parking gratuit. Pourquoi ce s à gare ?
- Il y en a peut-être plusieurs aux alentours.
- Et toutes situées à 20 km ? Non, crois-moi ma chérie, la grande bourgeoisie est décevante… Ecoles lycées – et la virgule ? Maison Médicales. Encore un s en trop.
- A maison ?
- A médicales. Et ne me dis pas qu'il s'agit certainement de différentes sortes de médecines.
- Et selon toi, il y a plusieurs maisons médicales ou une seule ? Un s en trop ou un en moins ?
- Si je me fie à l'ensemble, je dirais encore un s en trop. Commerces. Antiquaires. Ainsi que des Boulangeries à damner.... Avec 4 points de suspension. Tu vois ? Ces gens-là sont dans l'excès !
- A damner ? Des boulangeries ?! La grande bourgeoisie est gourmande.
- Marché. Ville Verte. Ferme Bio
 Disney Land Paris a 50mn – pas de virgule entre ferme bio et Disneyland ! Et Disneyland en deux mots ! Et pas d'accent à la préposition… Tout se perd, ma chère… Reims à 35mn. 
Pour les Sportifs : des parcours autour des étangs à 500m et des parcours d'escalade à la Hottée du Diable.
 Tu vois, pas la peine d'aménager la cave en salle de sport… Idéal Chambres d'Hôtes de Charme. Sur la route du Champagne. 
Photos et infos sur demande.
- On pourrait aller la visiter, juste pour le plaisir, la beauté. On a vu tellement de choses laides…
- Visite sur RDV. A 55 mn du Pont de Charenton. Pas d'Agence merci. On ne peut y aller qu'en voiture, j'imagine. Car même la gare – ou les gares – est à 20 minutes…
- Dommage.
- Attends, je regarde ce qu'il vend d'autre. Il y a 53 annonces !
- Une voiture sans permis, peut-être ?
- Non, un Banc Thaï bois exotique, 750 €.
- Il vend tout le mobilier de la baraque ?
- Ça a l'air… Ah non ! Qu'est-ce que c'est que ce truc ?
- Quoi donc ?
- Un Jock Strap dos croisé !
- Un quoi ?
- Jock Strap, viens voir. C'est incroyable !
- C'est un slip ?!
- Ça m'en a tout l'air !

- Le type vend ses slips ?
- Il se dépouille de tout… La crise est bien plus violente que ce qu'on nous raconte…
- Mais ce n'est pas possible, vendre ses slips… C'est un canular…
- Non, ça continue, regarde : 2 slips Pump !
- C'est invraissemblable. Ce sont des accessoires homos, non ? Pourquoi tu cliques ?
- Je regarde le texte : lot de 2 slips pump arriver ajouré. Arrivée, veut-il certainement dire. Et il manque le e à ajourée.
- C'est quoi, une arrivée ajourée ? Arrivée de quoi ?
- Je ne sais pas. En tous cas, sur la photo, il y met un doigt…

- C'est vrai ! Je n'avais pas vu…
- Des bottes Philippe Model, des bracelets en pierre. Et encore un slip !
- Avec rehausseur !
- Qu'est-ce qu'un slip avec rehausseur ?
- Clique !
- Rehausseur de parties ! Et le gars pose avec son slip !

- Tu crois que c'est lui, avec ces tatouages ?
- Un héritier qui a mal tourné…
- Alors, si on est homo, c'est qu'on a mal tourné ?
- Non, ma chérie, je parlais du fait qu'il en soit réduit à vendre ses slips…
- Regarde : une perruque courte cuivrée ! Où est-on ?
- Il a peut-être une boutique spécialisée et profite de l'annonce alléchante pour vendre ses produits olé-olé…
- Olé-Olé ? Plus personne n'utilise cette expression !
- Je m'en fous. J'avais envie, ça me faisait plaisir… Tu fais quoi, du plaisir ?
- Autre chose…
- Poissons pétrifiés d'Amazonie… C'est classé en décoration. Ne va pas imaginer un autre usage. Fragment de poisson pétrifié rapporté d'Amazonie il y a 35 ans.
- 35 ans ?
- Il doit avoir quelques kilomètres au compteur, comme on dit.
- Je déteste cette expression !
- Il se range des voitures et vend tous ses accessoires… Prince Albert… Qu'est-ce que c'est que ce truc ? Catégorie montres et bijoux…
- On dirait un piercing.
- Tu as raison…
- Je pense savoir où tu le mets…
- Non ! Ça se fait ?
- Les femmes le font bien, pourquoi pas les hommes ?
- Rien que d'y penser, je sens une douleur au niveau de la…
- Il précise les dimensions : 28 mm, 20 mm, et 4 mm pour le diamètre…
- Oh, ça peut aller… Regarde : boxer militaire, slip en bambou, slip camouflage voile transparent…
- Pourquoi tu cliques ?
- Pour voir s'il pose avec tous ses modèles.

- Ah oui ! C'est le même, avec les tatouages…
- Et ça continue : String Homme voile transparent, Strap JockMail, 2 straps Pump, Lot de 3 Slips Andrew et Christian…
- C'est qui Andrew et Christian ?
- On a déjà eu le Prince Albert. Maintenant, c'est le Prince Andrew et son amant. 2 slips nid d'abeille, Strap nid d'abeille beige, regarde, c'est lui qui pose derrière, si j'ose dire, en présentant le slip qu'il étire et son effet nid d'abeille…

- La demeure familiale était peut-être un lieu de perdition…
- Et les caves voûtées, des salles de jeux particuliers…
- Il y a une deuxième page, et d'autres tenues encore plus délirantes…
- Des jockstrap argent, des mini maillots de bain kaki…
- Encore des piercings Prince Albert…
- Et un slip US Navy, très Village People…
- Ah ! Voilà que j'ai envie de danser !
- Regarde, ça, c'est le pompon, si j'ose dire : des Aladdin shoes !
- Paire de chaussures en daim noir, faites sur mesure (model unique) taille 40/ 41 – ah, petits pieds ! – esprit oriental, très bon état.

- Sur mesure ? Ce genre de machin ?
- C'est peut-être une tendance… Ou ça l'a été…
- Ce que j'aime sur ce site, même si nous n'y trouvons pas notre bonheur, c'est de découvrir toutes ces vies…
- Prenons rendez-vous. Il acceptera peut-être de nous emmener en voiture…

dimanche 7 juin 2020

Les chaises-longues du dimanche

Peter Basch

Les seins sont bien contents, le dimanche : ils s'enflent, se bombent, se gonflent comme des éponges. Mais hélas ! tout cela pour passer leur dimanche, inconnus, emprisonnés, inutiles, à l'écart de la fête.
Les femmes les présentent comme on présente les guirlandes et les tapis dans les processions, là-haut, sur les balcons des appartements fermés. La procession finie, on range les ornements comme on recueille les seins que l'on avait préparés pour le dimanche dans un grand désir de rapprochement, d'enveloppements et de caresses.
Les seins du dimanche plus aériens, plus propres qu'aucun autre jour et comme amidonnés de neuf attristent le dimanche, le font plus irrespirable.
Ils vont, couverts de rubans, mais de rubans intérieurs et de lambeaux subtils. Ils ont l'air de marcher à leur apothéose lorsqu'ils sortent de la maison, et pourtant ils ne vont nulle part, ils ne peuvent que décrire un cercle vicieux autour de leur misère. 
Tristes seins du dimanche, raides, solennels, ingénus et neufs comme le sont les blouses neuves que l'on étrenne le dimanche, plus amers et plus doux que jamais ! On dirait qu'on leur a mis la robe du baptême et le petit bonnet de dentelle que l'on met aux enfants pour la promenade des jours de fête. Pauvres seins asservis qui perdent des éternités sans le savoir, enfants qui n'auront eu ni père ni mère, pas plus après qu'avant leur naissance.
Ceux qui sont restés à la maison sont tombés sur les chaises-longues du dimanche.
Ramón Gómez de la Serna, Seins,
trad. Jean Cassou, Valéry Larbaud, Mathilde Pomès,
éd. André Dimanche, 1986

samedi 6 juin 2020

Crimes et délits



Comme dans tous les endroits publics de la grande ville, les consommateurs de ce banal café buvaient en silence ou murmuraient des mots fonctionnels, figés, momifiés dans le sérieux ambiant, engrisés par une discipline sans faille. 
Personne ne parut prêter la moindre attention à l'irruption de la brigade spéciale des moeurs que la direction venait d'appeler par téléphone. Ils se ruèrent sans hésiter vers une table du fond, empoignèrent deux clients qu'ils jetèrent sans ménagement dans le fourgon cellulaire. Leur compte était bon, ils en auraient pour dix ans au moins : on les avait pris en flagrant délit de rire et de plaisanter au coeur d'un endroit public.

Jacques Sternberg, 188 Contes à régler, Denoël, 1988

vendredi 5 juin 2020

Vivre et penser comme des pros

Lire nos indispensables amis d'Acrimed, tout comme ceux du Diplo, lorsqu'on se tient un peu à distance de l'actualité, peut parfois sembler désespérant tant est calamiteux l'état de nos grands médias. Et puis, il arrive comme aujourd'hui que l'on frôle la jubilations à gorge déployée. Aussi ne puis-je résister à copier-coller le dernier billet publié par l'association fondée par l'inestimable Henri Maler. Retour sur une séquence déjà oubliée j'imagine diffusée sur CNews le 17 avril dernier. Le Professeur Luc Montagnier, Prix Nobel de médecine, y tenait d'étranges propos sur la Covid19 : « On en est arrivés à la conclusion qu’effectivement, il y avait une manipulation au sujet de ce virus. (…) Il y a un modèle qui est évidemment le modèle classique du virus, qui était un modèle venu de la chauve-souris. Mais à ce modèle on a, par-dessus, ajouté notamment des séquences du VIH, le virus du sida. (…) Ce n’est pas naturel, c’était un travail de professionnel, un travail de biologiste moléculaire, un travail très minutieux, d’horloger si on peut dire... »




Imaginons désormais un instant, suggèrent Mathias Reymond et Antonin Padovani, les gars d'Acrimed, l’échange qui aurait pu se produire si un célèbre professeur avait avancé une autre théorie. Par exemple, le fait que la Terre soit plate.


mercredi 3 juin 2020

Un pyjama tout neuf


Entre le 18 et le 23 mai 1983, J-P Manchette écrit à l'auteur de polars britannique Robin Cook — à ne pas confondre avec l'Américain du même nom, auteur également de polars, situés principalement dans le milieu médical, et qui obligera le premier à opter pour le pseudonyme de Derek Raymond, solution que notre beau pays rejette, d'où la confusion habituelle. Bref, dans cette longue lettre, directement écrite en anglais, et traduite ici par Jean-Paul Gratias, Manchette revient sur un épisode tragico-burlesque, également évoqué, plus brièvement, lors d'une de ses chroniques sur les jeux publiées dans Métal Hurlant.
(...) Il y a deux ans, en rentrant chez moi, j'ai trouvé trois cambrioleurs dans l'appartement, et ils m'ont demandé de l'or, eux aussi, et j'ai été pris d'un rire nerveux, ce qui était très inconfortable, parce qu'ils m'avaient fourré dans la bouche un pantalon de pyjama en tissu épais (une saloperie que les Français appellent jersey). Et tandis que j'étouffais, ils sont devenus fous de rage, car j'étais incapable de leur dire où se trouvait mon or, et ils pensaient que je me moquais d'eux. Alors, je leur ai donné 1000 francs, qui étaient dissimulés dans une édition de Moby Dick, et pour me libérer de ce foutu pyjama enfoncé dans ma gorge, je leur ai dit que la baleine blanche, en fait, c'était l'argent, et c'est pour cette raison qu'il était caché dans Moby Dick. De toute évidence, ils ne s'intéressaient pas aux symboles cachés en littérature. Alors, ils ont pris les 1000 francs et ils ont commencé à me dire qu'ils allaient avoir recours à la torture pour m'arracher mon or, et comme je n'ai pas pu m'empêcher de recommencer à rire bêtement, ils m'ont assommé et ils sont partis. Ensuite, il m'a fallu descendre quatre étages sur les fesses, toujours avec le pyjama dans la bouche. J'étais complètement saucissonné, et il n'y avait pas âme qui vive dans ce foutu immeuble. J'ai fini par atteindre le rez-de-chaussée, et j'ai eu la joie de lire un avis sur la vitre de la concierge : La concierge revient de suite. J'ai continué à ramper pour atteindre la cour intérieure, et j'ai vu un homme. Il a remarqué ma présence, qui l'a choqué (Oh, mon Dieu !) et il a couru vers moi. Il tenait un couteau de boucher et était couvert de sang, ce pourquoi j'étais terrifié, et j'ai pensé que le cauchemar allait être vraiment horrible, mais finalement, j'ai compris qu'il était charcutier. Il a tranché mes liens (l'imbécile : un pyjama tout neuf !) et à chaque fois que j'entre dans sa boutique, il se précipite vers moi, il me serre la main, et il me dit quelle extraordinaire aventure cela a été pour lui de me sauver la vie.

Jean-Patrick Manchette, Lettres du mauvais temps,
Correspondance 1977-1995, éd. La Table ronde, 2020

mardi 2 juin 2020

Retour durable des jours heureux


Alors que la grosse vedette de téléréalité aux cheveux orange d'outre-Atlantique entend faire mater ses administrés en colère par l'armée, qu'ici, chez nous, un ministre condamné pour harcèlement sexuel et un autre élu maire décident quoi qu'il en coûte de rester fidèles à leur engagement au sein de notre bien riant et courageux gouvernement exemplaire, la bonne nouvelle du jour, de celles qui apaisent et nous remplissent de joie — et je pense tout particulièrement au bien-être de l'un de nos humoristes alcooliques préférés qui se verrait bien calife à la place de Jupiter —, c'est, vous l'aurez compris, le déconfinement tant attendu et réclamé de nos bars et restaurants. Si l'on ajoute que la scène littéraire fait également sa rentrée en force et en forme — le milieu n'a-t-il pas tout récemment réclamé, outre le fromage et le jambon, une aide d'urgence de 500 millions d'euros à l'Etat ? —, comment ne pas oublier nos petites déconvenues de cette fin d'hiver ? Quel confiné n'a pas rêvé du moment où il pourra enfin se poser en terrasse, en compagnie d'une belle mousse et d'un bon livre ? Ces jours heureux sont arrivés ! — enfin, pour ceux qui ont encore un emploi... Afin de pleinement les savourer, nous suivrons les conseils éclairés de nos médias adorés avec la garantie de bronzer malin, tout en respectant bien entendu les gestes de sécurité intérieure.
Il y a quelques jours, Le Figaro nous révélait que l'auteur le plus vendu pendant le confinement n'était autre que l'illustre et indispensable Guillaume Musso. Et ce, alors que son nouveau titre, La vie est un roman, n'était pas encore disponible —  il l'est depuis le 26 mai... Le beau Guillaume aurait durant l'enfermement, nous dit le canard d'assaut, cartonné grâce à l'édition de poche de La vie secrète des écrivains, devançant de peu ses non moins méritants collègues, Michel Bussi avec son titre bashungien J'ai dû rêver trop fort, et Aurélie Valognes avec sa charmante Cerise sur le gâteau. Comme on le voit la littérature française se porte bien.
Et tient ses promesses, nous jure-t-on dans une sélection concoctée par Sandrine Bajos et Pierre Vavasseur pour Le Parisien. Ces très chics coups de coeur du journal de LVMH nous mettent la mousse à la bouche — que nous consommerons sans soif mais en respectant le petit doigt sur la couture du bermuda, et au nom de la liberté retrouvée, la modération sécuritaire de mise. C'est la belle et irrésistible Amanda Sthers qui ouvre le bal avec, chez Grasset, sa longue Lettre d'amour sans le dire — 130 pages ! L'histoire d'une professeure de lettres, un peu paumée, logée « dans les quartiers huppés de Paris, chez sa fille, Marine, qui a fait un riche mariage ». Cette pauvre héroïne à la dérive va tout de même connaître l'extase en s'abandonnant un beau jour aux mains d'un masseur japonais. « Un univers d'une délicatesse et d'un respect extrêmes », comme on les aime. « Jamais la plume d'Amanda Sthers n'avait été aussi intense et tendre à la fois », nous certifient nos experts. Loin de nous d'en douter. Les jours brûlants est, apprend-on, le cinquième roman de Laurence Peyrin, « entrée en fanfare en littérature en 2015 avec La Drôle de vie de Zelda Zonk », ajoutent les salariés du milliardaire Bernard Arnault. Dans une bourgade proche de Los Angeles, nous y suivons les aventures mouvementées d'un chirurgien orthopédique, figure de la bourgeoisie locale, et de son épouse. Un incident « bref et violent, étranger à la vie du couple » poussera la femme « à tout abandonner pour Las Vegas, la Ville du Péché ». La vache ! « Avec cette explosion intime et volcanique, Laurence Peyrin rejoue et regagne », estiment nos amis Sandrine et Pierre.
Puis, c'est au tour d'Olivier Adam de passer, disent-ils, au rouge avec « l'histoire d'Antoine, 18 ans, lié du jour au lendemain au destin de Leïla, maman d'un petit Gabi, qui lui demande de la sauver des griffes de son homme lequel, Antoine l'apprend à ses dépens, n'est pas un tendre. Envoûté par les baisers de la belle, il n'a qu'une solution. Les emmener sur la côte sud. » La distanciaton sociale est en effet, dans ce cas — Les Roches rouges, en l'occurrence, chez Laffont — et dans tous les autres, la meilleure solution.
L'impérissable Françoise Bourdin, « cavalière émérite chevauchant le box-office littéraire au fil de chroniques familiales qu'elle s'est employée à envisager sous tous les angles » serait, nous dit-on par la suite, dans la tourmente. Une nouvelle célébrité victime de la Covid ? Fort heureusement, il ne s'agit que d'une accroche pour nous faire pénétrer sans plus tarder au sein d'un « quadrille psychologique entre deux sœurs, Caroline et Diane Serval, versées dans la médecine, et les frères Paul et Louis Lacombe ». Avec Quelqu'un de bien, Bourdin, romantique optimiste devant l'éternel, « va remuer les tourments cachés des uns et des autres, entre chaleur, grêle et mistral », dans un seul but : « chercher le meilleur de l'homme ». La fin justifie nous le savons les moyens.
Enfin, place à la nouvelle venue en littérature, Olivia Ruiz. L'ex-candidate d'une célèbre téléréalité (décidément !) nous livre, à 40 ans, les « thèmes qu'elle porte en elle depuis toujours », l'exil et de la transmission. La Commode aux tiroirs de couleurs (Lattès) est « un récit magnifique et bouleversant » dans lequel une jeune femme découvre dans la commode héritée de sa grand-mère, l'histoire de sa vie : enfant, elle a dû fuir l'Espagne de Franco. Dans ce récit où « tout est faux mais où tout est vrai aussi (...) l'interprète de J'traîne des pieds ouvre avec délicatesse [donc pas avec les pieds] la porte des secrets de famille et des non-dits ».
Sinon, je me répète peut-être, mais y'a Manchette...

lundi 1 juin 2020

Fragile et paresseux



1971, c'est l'année du premier roman, L'Affaire N'Gustro, qui, pour de sombres raisons gallimardesques, paraît après le deuxième, co-signé par Jean-Pierre Bastid, Laissez bronzer les cadavres !
Dans le Journal de Jean-Patrick Manchette, dont n'a été, pour le moment, publié que la période 1966-1974,  on peut lire cette note en date du 1er janvier de cette fameuse année. 

BONNES RESOLUTIONS
Boire moins, de façon à ne pas être saisi de logorrhée publique, ce qui est une façon de se laisser posséder par mon vieux hideux démon, la putasserie.
Maigrir un peu. J'ai une brioche.
Fumer moins pour rassurer Mélissa.
Gagner un million par trimestre en faisant un Série noir et un autre bouquin et des bricoles.

Nous rentrerons demain après-midi à Paris. Je n'ai guère travaillé, mais peu importe. A partir d'après-demain, je fais dix pages de Cabrisseau par matinée. En fin d'après-midi, j'aiderai Mélissa à boucler son quota de traduction. Dans l'intervalle, je m'occuperai de ce qui m'inspire, et d'abord LE CONSUL.
J'ai envie d'écrire un polar se déroulant dans les milieux du cinéma caca-pipi, l'histoire d'une starlette pute assassinée par son frère, péquenot vigilant, puritain et incestueux. J'ai envie d'une forme de narration très archétypique. Ce pourrait être à la première personne, le conteur étant scénariste – il voit arriver chez lui la compagne de chambre de la starlette. Elle est couverte de sang, suspecte numéro un. Il enquête pour la disculper, et tombe amoureux d'elle. Milieu Pécas/Wolmark. 

Mon état nerveux est très amélioré. Tout de même, je suis un peu fragile et paresseux.