Affichage des articles dont le libellé est Dino Buzzati. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Dino Buzzati. Afficher tous les articles

jeudi 2 avril 2020

En grand seigneur


Duane Michals

Si j'étais très riche je construirais ainsi ma maison : une entrée minuscule, un couloir étroit, une salle de séjour pitoyable, une chambre triste, des meubles très modestes, simples, peu de tableaux, aucun tapis, aucun rideau, des lampes peu pratiques et de faible puissance, dans l'ensemble, une atmosphère de gêne. En ce qui concerne les chiottes, cependant, au moins quarante mètres carrés, du marbre, des faïences, une robinetterie somptueuse et de très gros calibre, en vermeil, des lustres triomphaux, d'immenses miroirs biseautés, de douillets tapis d'éponge aux couleurs délicates, un déploiement de parfums rares et très coûteux, du papier hygiénique doux comme un soupir, des flacons et des vaporisateurs en tout genre, des tourne-disques stéréophoniques avec une discothèque imposante, bref, un luxe effrené, une débauche d'espace, l'envie de se promener nu dans tous les sens, peut-être au pas de course. Pourquoi nos savants architectes ne construisent-ils pas de pareilles maisons ? Il est facile de supporter la misère lorsqu'on peut chier en grand seigneur.

Dino Buzzati, Nous sommes au regret de…,
trad. Yves Panafieu, ed. Robert Laffont

samedi 29 février 2020

Je t'en prie


Dans le bordel de mes piles de bouquins en équilibre et suspens, je prends un premier volume, recommandé par mon ami le yéti, dont j'avais noté la référence sur un carnet, et oublié une fois acquis, et lis, reconnaissant, une autre consolation :

Ecris, je t'en prie. Deux lignes seulement, au moins cela, même si ton esprit est bouleversé et tes nerfs ne tiennent plus. Mais chaque jour. En serrant les dents, peut-être des idioties dépourvues de sens, mais écris. L'écriture est une de nos illusions les plus ridicules et pathétiques. Nous croyons faire une chose importante lorsque nous traçons des lignes noires qui sur le papier blanc se contorsionnent. De toute façon, c'est là ton métier, que tu n'as pas choisi toi-même, qui t'a été attribué par le sort, c'est la seule porte par laquelle, éventuellement, tu pourras t'échapper. Ecris, écris. A la fin, parmi les tonnes de papier à jeter, une ligne pourra être sauvée. (Peut-être.)

Dino Buzzati, Nous sommes au regret de…
trad. Yves Panafieu avec la collaboration d'Anna Tarantino,
Pavillons poche, Robert Laffont