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mercredi 5 mars 2025

Te protéger


Leonard Misonne

 

 

Le jour et la nuit arrivent
main dans la main comme un garçon et une fille
s’arrêtant seulement pour manger des baies sauvages dans un plat
décoré de peintures d’oiseaux.

Ils gravissent la haute montagne couverte de glace,
puis ils s’envolent au loin. Mais toi et moi
ne faisons pas de telles choses —

Nous gravissons la même montagne ;
je prie pour que le vent nous soulève
mais cela ne fonctionne pas ;
tu caches ta tête afin de ne pas
voir la fin —

Toujours plus bas, toujours plus bas, toujours plus bas, toujours plus bas
voilà où le vent nous emmène ;

j’essaie de te réconforter
mais les mots ne sont pas la réponse ;
je chante pour toi comme mère chantait pour moi —

Tes yeux sont fermés. Nous dépassons
le garçon et la fille que nous avons vus au début ;
maintenant ils sont sur un pont de bois ;
je peux voir leur maison derrière eux ;

Comme vous allez vite nous crient-ils,
mais non, le vent nous rend sourds,
c’est lui que nous entendons —

Et puis, nous tombons tout simplement —

Et le monde passe,
tous les mondes, chacun plus beau que le précédent ;

je touche ta joue pour te protéger —

 

Louise Glück, Recueil collectif de recettes d'hiver,
trad. Marie Olivier, Gallimard

vendredi 9 octobre 2020

La poésie sauvée des eaux

Toni Frissell

Un ami qui sait l'horreur que j'éprouve pour la poésie me signale ce matin que le prix Nobel de littérature vient d'être décerné à une poétesse (c'est comme ça qu'on dit ou la nouvelle novlangue inclusive et dégenrée nous a inventé autre chose ?) Il s'agit d'une Américaine heureuse comme son nom l'indique, Louise Glück. L'info a certainement échappé à la plupart des amateurs de littérature et si l'on se prend à la traquer sur les sites d'infos, on finit par la trouver noyée sous les nouvelles nouvelles du virus, de Trump, des flics agressés, de la mise en vente des archives de L'Equipe, des querelles d'ego à LR, des fraudeurs dans le champ de l'environnement, de la commercialisation, enfin, du blé OGM, des otages français au Mali,
du foot français et de ses droits TV, etc. Il faut dire aussi, nos maisons d'édition étant ce qu'elles sont, que la lauréate n'a jamais eu l'honneur d'être publiée en volume chez nous ― la poésie, vous comprenez, ça ne se vend pas, mieux valent les récits savonnés sous les bras des Carrère, Beigbeder, Valognes ou Bidule qui se vendent donc, paraît-il, comme des petits pains reconstitués. Et puis, semble-t-il, les journalistes et autres pronostiqueurs de courses hippiques seraient colère contre l'académie Nobel car leurs poulains avaient bien plus fière allure et ça plastronnait sans gêne côté patronymes ronflants et ventes assurées. Quant aux libraires je les imagine également quelque peu dépités. A quoi sert un Nobel qu'on ne peut pas vendre ?, se lamentent-ils. En 2011, le lauréat était un Suédois au nom imprononçable, également poète, mais il existait au moins un recueil de cette tarlouze chez Poésie/Gallimard... Stockholm s'en contrefout et nous annonce que Louise Glück est couronnée « pour sa voix poétique caractéristique, qui avec sa beauté austère rend l’existence individuelle universelle »... Prend ça dans la gueule, la relance ! Pour peu que le prochain Goncourt soit remis à Sarah Chiche...