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lundi 4 avril 2022

En guise de consolation

 

Takis Tloupas

Pourtant, à côté de tout ce qui est désagréable et néfaste dans cette situation et qui se fait sentir chaque jour, j'aimerais, en guise de consolation pour nos malheurs, souligner un avantage, qui est l'indépendance intellectuelle garantie par notre situation. 
Lorsque l'écrivain sait très bien que seuls de rares exemplaires de son édition seront achetés… il acquiert une grande liberté dans son travail créatif. 
En revanche, l'écrivain qui envisage la certitude – ou du moins la possibilité – de pouvoir écouler toute son édition, voire même des éditions ultérieures, se trouvera influencé par ces ventes futures… cela presque sans intention, presque sans le réaliser ; il connaîtra des moments où, sachant ce que pense le public, ce qu'il aime et ce qu'il achètera, il fera de petits sacrifices ; il formulera différemment par ici, omettra quelque chose par là. Et il n'y a rien qui puisse s'avérer plus destructeur pour l'Art (je tremble à sa seule pensée) que le fait que ce bout sera formulé différemment ou que cet autre bout sera omis.

 

Constantin Cavafy, Indépendance,
in Robert Liddell, Cavafy, une biographie,
trad. Eva Antonnikov, éd. Héros-Limite, 2021

samedi 31 juillet 2021

Les jours perdus

George W. Gardner

 

Waltham, 31 janvier 1959

 

Cher Philippe Jaccottet

Je dois vous récrire : ne venez pas en Amérique, sinon comme un dernier expédient, — c'est-à-dire jamais. Après six mois de cette existence, je ne vois que vide agitation, fatigue, cupidité, frousse de « manquer » alors que seul l'essentiel fait défaut, dont il ont perdu même le soupçon : la nature, disons le mot. L'Amérique n'est qu'une ville hideuse d'où l'on voit peut-être des forêts, — mais ce ne sont jamais que des « réserves », survivances pour touristes, — ces hideux touristes qui ont le confort et jamais un livre. 
Ils l'expieront, ces hommes bouffis à cigare, ces muets, ces Assis du volant. Ces poupées mécaniques pour lit mortuaire. 
Pardonnez-moi ces expressions de haine. En vérité, jamais je n'ai rencontré avant ce pays l'image de la décadence brutale et inquiète à la fois (mais mal inquiète). Et l'enseignement ici est une sinistre farce : les élèves sont ce qui compte le moins, et ils ne comptent que dans la mesure où leurs parents paient ; il ne faut pas les contrister en leur donnant de mauvaises notes. 
A supposer que nous puissions nous échapper en juin pour quatre mois, combien j'aimerais voir Grignan ! Abandonner cette solution américaine, vivre autrement, — vivre. Ici je regarde passer les jours perdus. 
Bien vôtre, 
Henri Thomas

 

 

in Pépiement des ombres
Philippe Jaccottet
Henri Thomas
Fata Morgana, 2018

samedi 20 février 2021

Je fais de petites promenades


– Croyez-vous que je sois encore assez jeune pour un prix littéraire ? Quarante ans… Ce sera cette année ou jamais (…) Croyez-vous, on m'a déconseillé d'avoir un prix. Quelques personnes. Elles m'ont dit : « Vous avez un petit public fidèle, cinq ou dix mille lecteurs. Si les jurys s'en mêlent, vous les perdrez. » 

– Pourquoi ?

– C'est vrai, pourquoi ? Et puis, cette œuvre tout en gris… C'est très incomplet. Comme ce qu'on voit dehors, aujourd'hui, dans le brouillard… Celui que je préfère de tous les petits métiers que j'ai faits ? Oh ! La littérature…

– Vous ne faites rien qu'écrire des livres ?

– Même pas. Je fais de petites promenades, comme de venir chez vous par le brouillard. En rentrant, j'écris ce que j'ai vu. Avant, je faisais des articles à Combat, à Terre des hommes. Un jour, un directeur de journal m'a dit : « Vos articles, c'est du luxe. »

Ses yeux s'esclaffent, derrière les lunettes. 

– Du luxe !

Mais il n'a pas bougé. Il est là, immobile, correct, réfléchi. Une photographie de Calet. 

– Que dites-vous ? Deux millions ?

Je viens de lui dire que le prix Goncourt, en plus de la renommée… Il refuse pareil espoir.

– Des millions, vous voyez bien !… Non, non, attendons. Mais si cela arrivait, j'irais à la campagne écrire un vrai roman. Quand on a écrit ces traités d'abdication que sont mes livres, on a envie d'écrire le contraire. Mais je ne sais écrire que ma vie. Ou, alors, attendre, pour le roman, d'avoir la cinquantaine, âge climatérique ?

Il est parti dans le brouillard, à pas mesurés.

– C'est long, une vie à pied.


Une phrase de cet entretien de Dominique Alban avec Henri Calet donne le titre du recueil que publient bientôt les Presses universitaires de Lyon, préfacé par Joseph Ponthus. Michel P. Schmitt, déjà responsable notamment de l'édition de l'extraordinaire Paris à la maraude (éd. des Cendres/Enssib) et de Mes impressions d'Afrique (PUL), a réuni pour la première fois l'ensemble des interventions médiatiques de l'auteur de La Belle lurette. Un classement chronologique, enrichi de précisions historiques, ainsi qu'un copieux inventaire de l'œuvre, nous donnent la sensation de tenir dans les mains la précieuse biographie de l'un des prosateurs, nous assure Schmitt, les plus méconnus du XXe siècle. Le désir également de nous plonger, de nouveau, dans les gris écrits de cet aventurier anar et clandestin mort à 52 ans.

mardi 12 janvier 2021

Inconnu

 


Lui comme moi étions convaincus de l'inutilité de ce rendez-vous. Je ne sais pourquoi il m'avait proposé qu'on se voie et pas plus pourquoi j'avais accepté. Je crois qu'il m'avait convoqué pour me manifester un minimum de sympathie et j'étais venu pour ne pas paraître insensible à la situation ou impoli. Il était gêné de m'apprendre que mes deux derniers livres s'étaient peu vendus et moi tout autant de l'avoir déçu. C'était désagréable pour nous deux alors j'ai essayé de dédramatiser la situation en lui expliquant combien j'étais heureux d'être dans sa maison, que deux mille cinq cents ventes me satisfaisaient et que surtout, je ne voulais pas être un souci pour lui. Il était un des éditeurs les plus connus et réputés de France, et j'étais déjà bien heureux qu'il ait publié deux de mes livres. Il avait redressé les comptes de la maison de façon spectaculaire depuis deux ans. C'était un homme de réseau qui connaissait tout Paris, il partait en vacances avec Beigbeder, dînait avec Ruquier et prenait des cuites avec Houellebecq. Depuis qu'il dirigeait la maison, il raflait un grand prix à chaque rentrée, l'homme le mieux placé de la profession donc, et c'était lui qui m'avait proposé de me publier. Une main tendue qui ne se refuse pas. Mais ce matin-là, il n'était pas dans son assiette, il se levait, faisait quelques pas, remontait son pantalon, se rasseyait, se passait la main sur le crâne tout en parlant du mystère d'un succès littéraire. Je sentais qu'il cherchait une explication à cette indifférence de la presse et des lecteurs à l'égard de mes livres, il me disait qu'il avait tout essayé mais que ça n'avait pas accroché, qu'il n'avait pas réussi à convaincre. Au bout de dix minutes, à force de circonvolutions, de mots pour un autre, de phrases en biais et de regards fuyants, son discours est devenu très clair et j'ai compris qu'il serait vain, à l'avenir, de lui proposer un manuscrit. Il me lâchait. Et puis, sur le pas de la porte, tout en me serrant la main, il eut cette phrase : « Ce n'est pas lié à votre talent, mais votre problème voyez-vous, c'est que vous ne connaissez personne et que personne ne vous connaît. »

 

David Thomas, Un homme à sa fenêtre,
éd. Anne Carrière, 2019

mardi 15 septembre 2020

Malgré tout


Emmanuel et Louise Bove

En 1928, Emmanuel Bove est sur le point d'en finir avec une existence jusqu'ici passée dans une extrême précarité malgré un travail d'écriture acharné. Il vient de rencontrer Louise Ottensooser, fille d'une famille de banquiers qui l'introduit dans les milieux artistiques et mondains. Le roman La Coalition remporte le Prix Figuière, doté de 50 000 francs, une belle somme. Cette année-là, Bove fait paraître pas moins de six romans et recueils de nouvelles. En 1930, Bove divorce de sa première épouse dont il est séparé depuis cinq ans et épouse Louise. Les jeunes mariés s'installent à Londres. L'enfant que porte Louise meurt à la naissance. La famille Ottensooser, ruinée par la crise de 1929, tout, pour l'auteur de Mes Amis, redeviendra comme avant.

J'avoue qu'ici mon trouble est un peu celui de l'acteur qui, oubliant tout à coup son rôle, est obligé d'inventer des répliques ou de s'excuser tant bien que mal auprès des spectateurs. Ce que me demande Lucien Kra est au-dessus de mes forces, pour mille raisons dont la première est une pudeur qui m'empêche de parler de moi. Tout ce que je dirais serait d'ailleurs faux. Il y aurait bien ma date de naissance qui serait exacte. Encore faudrait-il que l'humeur du moment ne me poussât pas à me rajeunir ou à me vieillir. Qui saurait d'ailleurs résister au plaisir d'emplir sa biographie d'événements, de pensées basses, d'envie d'écrire à l'âge de huit ans, de jeunesse incomprise, d'études très brillantes ou très médiocres, de tentatives de suicide, d'actions d'éclat à la guerre, d'une blessure mortelle dont on a réchappé, d'une condamnation à mort dans un camp de prisonniers et de la grâce arrivant la veille de l'exécution. Le plus sage, je crois, est de ne pas commencer.

Carnet de l'auteur-Biographie,
texte rédigé par Emmanuel Bove à la demande de son éditeur,
devant servir de notice biographique à la première édition
du roman Un soir chez Blutel (1927), et déjà cité sur ce blogue.

mardi 4 août 2020

mercredi 29 juillet 2020

Ce n'est que justice




La réalisation de Mésaventures et décomposition de la Compagnie de la danse de mort (LES DANSEURS ou MESAVENTURES, dans le Journal de Jean-Patrick Manchette, c'est selon) a été éprouvante, voire catastrophique. JPM a soigneusement évité de passer sur le tournage du film finalement signé en solo par Jean-Pierre Bastid. 
Le lundi 19 avril 1971, JPM note :
Vision du bout-à-bout des DANSEURS — infect. Tout est mauvais, notamment les comédiens et le travail de Jean-Pierre. Il en résulte un film qui dit le contraire de ce que je voulais dire.
Puis, jeudi 22 :
Dans LES DANSEURS de Jean-Pierre, comédiens et techniciens sont mauvais parce que mal dirigés. Tout est pris à contresens. Le texte, qui était soigneusement organisé, rythmé et pesé, a servi de case, en fin de compte, à une improvisation. Dans telle scène qui, par extraordinaire, se passait bien parce qu'elle était facile (la scène de vaudeville entre Igor et Mme Labeuve), tout est cassé dès le second plan par l'introduction d'une fille allongée sans motif sur le manteau de la cheminée et qui déclare un « communiqué » d'inspiration « situationniste ».
Bref, tout a été fait systématiquement pour rendre plus mauvais tout ce qui était possible de détruire. LES DANSEURS est devenu une gaminerie.
Et le samedi 29 mai :
J'ai confirmé mon intention de ne pas signer LES DANSEURS, ce qui provoque des masques chez l'ennemi.
Le film ne sortira jamais en salles. 1971, c'est aussi pour JPM l'année de la parution des deux premiers Série noire, L'Affaire N'Gustro et Laissez bronzer les cadavres ! Ces deux romans sont, à l'origine, des projets de scénario initiés par les deux complices, puis transformés en SN. Seul le deuxième sera co-signé par Bastid. 
Le lundi 14 juin, JPM note :
Nous sommes rentrés de Berneval le mercredi de la semaine dernière, en cassant un pare-brise en route.
Le soir même, fatigué, dîner avec Bastid. Jean-Pierre était fort excité par la possibilité en quoi il croit de se faire produire LAISSEZ BRONZER LES CADAVRES ! par Guibert et de le réaliser. Jean-Pierre s'est montré excessivement désagréable. Comme je le revoyais en fin de soirée pour tirer les choses au clair, il a dit en substance que je l'avais refait de N'GUSTRO, que je l'avais trahi sur MESAVENTURES à deux reprises — en ne venant pas sur le tournage ; en refusant en termes révoltants de signer — Il a menacé de me tuer, comme il dit, notamment si je l'empêche de faire N'GUSTRO. 
Très irrité par ce comportement d'aigri, j'en ai soupé de Jean-Pierre.
(...) Je suis écœuré mais non surpris. Il a tort pour lui. Il se dessert. En étant bien poli, il aurait pu espérer profiter encore un peu de nos bonnes relations et de mon talent commercial. De quoi vivra-t-il dans six mois ? Je lui souhaite bien du plaisir.
Ça fait du chemin parcouru. Il y a un an, j'étais raide et je tannais Rénova pour qu'ils me paient les malheureux cent sacs qu'ils me devaient. Et à présent, j'ai des belles critiques dans les gazettes et une brique et demie devant moi.
Ce n'est que justice.

mardi 28 juillet 2020

Toutes ces choses

DR


Fin 1969, Jean-Patrick Manchette a 27 ans. Après des années de travaux d'écriture alimentaire, il envisage de passer à la réalisation et attend pour la première fois une réponse de la commission de l'Avance sur recettes du CNC. En jeu, un projet de film développé avec Jean-Pierre Bastid, écrit en grande partie par Manchette. Dans les pages de son Journal, à la date du lundi 1er décembre, il note :
Des coups de téléphone aux gens de la commission. Une difficulté épaisse à les joindre. Je me sens non exactement découragé, mais saisi par la même indifférence qui m'a fait abandonner, à six ou huit reprises, le bachotage en vue de l'oral de philologie. Cette commission au cursus honorum — parcours du non-combattant ― on la refuse soudain, sans révolte, car ce refus n'est pas constructif. On se laisse couler. Ne pas participer à la manipulation que le système veut opérer sur vous.
Et le vendredi suivant :
Avance obtenue aujourd'hui sur LES DANSEURS, quarante briques. Je suis scié.
C'est un changement majeur de niveau. C'est la possibilité de devenir metteur, d'avoir un revenu mensuel de cinq briques. C'est un bouleversement complet.
Puis, le samedi :
Je nage dans le bleu, à cause de cette avance. Au point que je n'arrive pas à dormir, surexcité que je suis.
J'ai pas mal arrosé ça, aujourd'hui et hier. Canceil est passé cet après-midi.
Les coups de téléphone crépitent.
Je ne vois pas pourquoi on m'a donné l'avance. Le scénario est bon, certes, mais ce n'est pas une explication. La commission est sans nul doute incapable de prendre conscience qu'il est bon, absolument. Elle aime simplement tel et tel texte, en fonction de ce qu'il est, qui est inconnu. Toutes sortes de raisons font qu'un soldat, sur un champ de bataille, ramasse une balle perdue.
(...) Pour moi, je crois que ça vient à temps. Je touchais le fond de l'épuisement et du dégoût. Me venait la peur vertigineuse de la stérilité dépressive. Je ne pouvais plus imaginer sans un frisson incontrôlable la page blanche qu'il faut noircir de niaiseries.
(...) C'est un bouleversement,
c'est un énorme bouleversement. Mon bonheur, c'est l'ébaubissement fatigué de Mélissa, qui croyait tant que les choses comme ça ne peuvent nous arriver. Et c'est l'expectative de réelles denrées, de vrais talbins, de vrais changements pratiques dans la vie de Mélissa et moi ― appartement, habits, repos, voyages, quiétude ; surtout quiétude, un peu. Savoir de quoi demain sera fait, et dormir, en conséquence, quiétement.
Demain, nous irons à la campagne, au restaurant, au cinéma. Demain, nous ne foutrons rien. Toutes ces choses.
Pour le moment, au passage, plaisir de marcher sur des pieds qui essuyèrent leurs semelles sur nos gueules. Le bon Lapoujade, par exemple. Et puis, n'importe qui, devant qui Mélissa se sentait minable. Ah je suis content, et j'aime ma femme et mon enfant.


mercredi 24 juin 2020

Avec le sourire




Dans une lettre du 10 novembre 1950, Raymond Chandler revient sur sa première expérience à Hollywood, l'adaptation d'un roman de James M. Cain, Assurance sur la mort, réalisée par Billy Wilder (1944). Les deux hommes ne s'entendront guère. Sans illusions mais extrêmement lucide, Chandler définit le rôle du scénariste au sein des studios américains. A cette date, Chandler vient de signer le scénario de L'Inconnu du Nord-Express, que réalisera Alfred Hitchcock. Ce sera le dernier film écrit par l'auteur du Grand Sommeil qui s'éteindra en 1959. 

…Ce travail avec Billy Wilder sur Double Indemnity a été atroce et aura sans doute abrégé ma vie, mais j'y ai appris à peu près autant que j'étais capable d'apprendre, ce qui ne fait pas beaucoup. Comme tous les écrivains, ou presque tous, qui vont à Hollywood, j'étais persuadé au début qu'il devait exister une méthode pour travailler dans le cinéma sans complètement gâcher le talent littéraire que l'on se trouve posséder. Mais comme d'autres avant moi, j'ai découvert que c'était un rêve. Trop de gens ont trop parlé du travail de l'écrivain. Ce travail cesse d'être le sien. Et au bout d'un moment, il cesse de s'en soucier. Il a de brèves flambées d'enthousiasme, mais elles s'éteignent avant de s'épanouir. Des gens qui ne savent pas écrire lui disent comment s'y prendre. Il rencontre des gens intelligents et intéressants, et il peut même former des liens d'amitié durables, mais tout ceci est en marge de son vrai travail, qui est d'écrire. Le scénariste avisé, c'est celui qui, en ce qui concerne son art, porte son costume numéro deux, et qui ne prend pas les choses trop à cœur. Il devrait avoir une touche de cynisme, juste une petite touche. Le cynique complet est aussi inutile à lui-même qu'il l'est à Hollywood. Il devrait faire de son mieux sans se forcer. En ce qui concerne son travail, il devrait être d'une honnêteté scrupuleuse, mais il ne devrait pas attendre en retour cette même honnêteté. Il ne la trouvera pas. Et quand il en aura assez, il devrait dire au-revoir en souriant, parce qu'il se pourrait bien qu'il y retourne.

Raymond Chandler, Lettres,
trad. Michel Doury, éd. Christian Bourgois, 1970

***


1950, c'est également l'année où Nicholas Ray fait de Bogie un solitaire scénariste qui n'a pas lu la lettre de Chandler, mais picole pourtant tout autant, prend son boulot trop à cœur, ne sourit pas beaucoup, aime la castagne, et, c'est malin, se retrouve accusé du meurtre d'une jeune lectrice…
 




***
On prête à Raymond Chandler cette pensée quelque peu cavalière, voire misogyne, sur la réalité de la fameuse machine à rêves :
A Hollywood, les bons scénarios sont presque aussi rares que les jeunes filles vierges.

mercredi 3 juin 2020

Un pyjama tout neuf


Entre le 18 et le 23 mai 1983, J-P Manchette écrit à l'auteur de polars britannique Robin Cook — à ne pas confondre avec l'Américain du même nom, auteur également de polars, situés principalement dans le milieu médical, et qui obligera le premier à opter pour le pseudonyme de Derek Raymond, solution que notre beau pays rejette, d'où la confusion habituelle. Bref, dans cette longue lettre, directement écrite en anglais, et traduite ici par Jean-Paul Gratias, Manchette revient sur un épisode tragico-burlesque, également évoqué, plus brièvement, lors d'une de ses chroniques sur les jeux publiées dans Métal Hurlant.
(...) Il y a deux ans, en rentrant chez moi, j'ai trouvé trois cambrioleurs dans l'appartement, et ils m'ont demandé de l'or, eux aussi, et j'ai été pris d'un rire nerveux, ce qui était très inconfortable, parce qu'ils m'avaient fourré dans la bouche un pantalon de pyjama en tissu épais (une saloperie que les Français appellent jersey). Et tandis que j'étouffais, ils sont devenus fous de rage, car j'étais incapable de leur dire où se trouvait mon or, et ils pensaient que je me moquais d'eux. Alors, je leur ai donné 1000 francs, qui étaient dissimulés dans une édition de Moby Dick, et pour me libérer de ce foutu pyjama enfoncé dans ma gorge, je leur ai dit que la baleine blanche, en fait, c'était l'argent, et c'est pour cette raison qu'il était caché dans Moby Dick. De toute évidence, ils ne s'intéressaient pas aux symboles cachés en littérature. Alors, ils ont pris les 1000 francs et ils ont commencé à me dire qu'ils allaient avoir recours à la torture pour m'arracher mon or, et comme je n'ai pas pu m'empêcher de recommencer à rire bêtement, ils m'ont assommé et ils sont partis. Ensuite, il m'a fallu descendre quatre étages sur les fesses, toujours avec le pyjama dans la bouche. J'étais complètement saucissonné, et il n'y avait pas âme qui vive dans ce foutu immeuble. J'ai fini par atteindre le rez-de-chaussée, et j'ai eu la joie de lire un avis sur la vitre de la concierge : La concierge revient de suite. J'ai continué à ramper pour atteindre la cour intérieure, et j'ai vu un homme. Il a remarqué ma présence, qui l'a choqué (Oh, mon Dieu !) et il a couru vers moi. Il tenait un couteau de boucher et était couvert de sang, ce pourquoi j'étais terrifié, et j'ai pensé que le cauchemar allait être vraiment horrible, mais finalement, j'ai compris qu'il était charcutier. Il a tranché mes liens (l'imbécile : un pyjama tout neuf !) et à chaque fois que j'entre dans sa boutique, il se précipite vers moi, il me serre la main, et il me dit quelle extraordinaire aventure cela a été pour lui de me sauver la vie.

Jean-Patrick Manchette, Lettres du mauvais temps,
Correspondance 1977-1995, éd. La Table ronde, 2020

dimanche 7 juillet 2019

Hommage à la poésie


Le type, une dégaine de vieux cocker battu, se présente comme poète. Il a souvent travaillé avec notre hôte musicien. Un opéra-rock il y a quelque temps. Et plus récemment, un poème de 9 minutes mis en image et en musique, qu'il présentera en octobre prochain dans la ville voisine qui rend hommage à sa poésie. Il fait office de conseiller culturel dans ce qui constitue l'une des rares municipalités de droite du 93. Auparavant, il a exercé ces mêmes fonctions durant des années dans une autre ville de la banlieue sud, communiste celle-ci. Mais sans jamais avoir eu besoin de prendre la carte, ou devenir fonctionnaire, de ça il est fier, bien qu'il se dise homme de gauche. Plus je l'écoutais, plus j'avais soif. C'est surtout des créations pour faire de l'argent qui a amené ces deux-là à beaucoup travailler ensemble. A une époque, il avait une sacrée réputation. On l'appelait. On a ce budget, tu peux nous concevoir quelque chose ? Parce que notre interlocuteur au regard canin, autodidacte, ancien typographe, se dit aussi concepteur – événements, expos, livres d'artistes. Ses principaux clients, des entreprises telles que la Générale des eaux, des agences de communication… Pour le lancement de Vivendi, ils en ont palpé. Ça avait créé des jalousies, chez les gens de Canal notamment, mais c'est à lui qu'on avait fait appel pour la grande soirée à Mogador avec Messier et cie. Une belle réussite. Et dernièrement, lorsqu'il concocta ce grand événement autour de la planète Mars, il eut cette idée lumineuse de faire entrer sur scène trois Ferrari en hommage à l'astre rouge. Aujourd'hui, à bientôt 80 balais, il pourrait parfaitement profiter de son jardin, de ses petits-enfants et de ses chats, mais brûle encore en lui, dit-il, le feu de la création, qui le pousse à distiller toujours ses conseils culturels, ne jamais rater le Printemps des poètes, et à organiser des concours de poésie et des ateliers d'écriture. La collectivité territoriale, reconnaissante, financera la soirée hommage dans un petit resto associatif bien sympathique. Pour services rendus, dit-il non sans une certaine modestie, sa poésie sera enfin mise en avant, ce qu'il, par déontologie, s'était jusqu'ici gardé de faire. Avant de disparaître en Uber, il a balancé, accompagné par un bœuf batterie-guitare, quelques vers personnels et conclu par un standard de Vian, le tout malheureusement démoli par une balance mal réglée. J'ai encore mal dormi.

samedi 7 juillet 2018

Cash !

Parfois, je me sens proche du plus grand des écrivains français, Victor Hugo, car, comme lui, je provoque des passions d'une grande intensité... Au XXe siècle, je ne vois guère que Françoise Sagan et moi...
Paul-Loup Sulitzer

samedi 24 février 2018

Un jour ou l'autre

Le C.A. de Gallimard



Mercredi 26 janvier (1983)
Appris incidemment et avec surprise que Cioran vivait grâce à une aide permanente du Centre national des lettres. Je trouve normal ce système ; il vaut mieux qu'un écrivain, bien entendu reconnu, soit aidé par la puissance publique comme sous la royauté plutôt que de perdre son temps à essayer de ressembler à monsieur Tout-le-monde en étant salarié ou, pis, à faire de la littérature alimentaire, voire à faire la pute pour vendre ses livres comme cela arrive de plus en plus. Ma surprise vient d'ailleurs : apprendre que Cioran en soit réduit à cela. Et pourquoi ? Parce qu'il aurait mille lecteurs, pas plus... Je n'en reviens pas ! J'ai du mal à croire que son audience soit si faible, et si dérisoire, au regard de la qualité de son oeuvre. Sans doute son refus de participer à la promotion de ses livres concourt-il à ce que son oeuvre reste confidentielle, pour l'heure : un jour ou l'autre, son audience grandira, fut-ce après sa mort. Ses livres rapporteront de l'argent, c'est certain. Et alors, qui se frottera les mains ? Son éditeur : que celui-ci n'assure pas une petite rente dès aujourd'hui à ce monsieur déjà âgé, je trouve cela scandaleux.


André Blanchard, Un début loin de la vie,
Le Dilettante, à paraître le 14 mars 2018

mercredi 16 août 2017

Pas des miettes !



Le bac en poche, Wladimir Malacki, né à Varsovie en 1908, bourlingue en Afrique puis en Europe, exerçant divers métiers, notamment dans les mines de plomb de Provence. Découvrant la littérature, il passe des journées entières à la bibliothèque de Sainte-Geneviève à Paris, décidé à devenir écrivain. Ce qu'il fera sous le nom de Jean Malaquais. Dans sa préface à la réédition en 1999 de Planète sans visa, Norman Mailer rappelle la rencontre de Malaquais et d'André Gide en 1935.
Tous deux s'étaient connus du jour où Malaquais, tombant dans une revue sur un extrait du Journal de Gide, avait adressé à l'écrivain une lettre incendiaire.
Gide écrivait dans ces pages qu'il lui était arrivé de se demander si la pauvreté, qu'il n'avait pas connue, n'aurait pas pu donner de la profondeur à son art. On peut imaginer toute l'ironie que devait dissimuler un tel accès de sentimentalisme flagrant. Malaquais cependant releva cette assertion barbare et la brandit : « Vous devriez tomber à genoux et prier ce Dieu auquel parfois vous prétendez croire, pour le remercier de vous avoir laissé vivre en bourgeois aisé, libre de s'adonner tout entier à son art. » Tel était le ton de la lettre, rugissement de fauve surgi du plus profond de l'amertume, cri d'un homme qui s'efforçait d'aller au bout de son talent malgré ses poches vides et son estomac creux. Gide lui répondit d'un billet d'excuse. Il avouait ne pas avoir songé aux écrivains qui se trouvaient dans la situation de Malaquais, pour qui de tels propos étaient forcément intolérables. Il craignait d'avoir joué trop légèrement avec une idée qu'il avait en tête : il avait voulu choquer un certain nombre de ses confrères, si préoccupés de leur sensibilité qu'ils en étaient venus à se caparaçonner pour éviter de se frotter aux rugosités du monde. Oui, ça avait été un manque de tact de sa part que d'ignorer la situation de jeunes gens sans le sou et le sentiment qu'ils ne pouvaient manquer de ressentir à lire cela. Gide joignait à sa lettre un mandat de cent francs – une somme qui de nos jours permettrait tout juste de remplir un petit panier à provisions chez l'épicier du coin. Malaquais déchira le mandat et renvoya les morceaux à Gide avec ce mot : « Ne croyez pas que vous puissiez racheter votre âme avec un timbre-poste. Si vous voulez faire quelque chose pour moi, faites du vrai. Ne me jetez pas des miettes ! »
Nouvelle lettre : Malaquais voulait-il lui rendre visite ?
– C'est toi Malaquais ? s'enquit Gide le jour de la visite.
– Oui, c'est moi. C'est toi, Gide ?
Les deux hommes devinrent amis, Gide employant parfois Malaquais à la lecture de manuscrits ainsi qu'à divers tâches de secrétariat, et entretinrent une correspondance jusqu'à la mort de l'auteur des Faux-monnayeurs, – l'édition chez Phébus semble épuisée. 

vendredi 28 juillet 2017

La fatigue du dactylo




à Carl Weissner, 15 janvier 1979

J'espère que tu n'as pas encore commencé à traduire Women. John Martin et moi sommes dessus – je mantiens qu'il a trop injecté de son écriture dans le roman. Quelques pages ci-jointes pour le prouver. Je fais photographier le script d'origine et je te l'enverrai bientôt par courrier. John prétend qu'entre-temps je lui ai envoyé 100 pages de modifications. Quand il me les aura données je te les enverrai. J'ai vraiment l'impression qu'il a trop changé mon style, parfois même des phrases entières. C'est irrespectueux vis-à-vis de moi. Je n'ai rien contre de légères modifications de grammaire et l'harmonisation des temps, passé, présent, mais à trop foutre les phrases en l'air ça altère le flot naturel de mon écriture. Mon écriture est rêche et tranchante. J'aimerais qu'elle le reste, je ne veux pas qu'on l'adoucisse. Aussi, de larges sections du roman ont été supprimées. Quand tu auras l'ensemble du manuscrit tu pourras choisir ce que tu veux dégager ou non. De toute façon ton choix est réduit ; ça ne changera rien à la manière dont le roman se lit maintenant. 
John plaide l'innocence. Il va venir chez moi pour qu'on reprenne tout du début. Il m'a dit que parfois quand le dactylo était fatigué, ça lui arrivait de rajouter des mots à lui. Son dactylo devait vraiment être claqué. 
En tous cas les pièces jointes montrent de légères modifications qui n'étaient pas dans le script original que j'ai entre les mains. J'espère que tu n'as pas commencé à le traduire. J'ai demandé à John : « Est-ce que tu aurais fait ça à William Faulkner ? » Il aurait certainement pas fait ça à un prof de fac, encore moins à Creeley, à qui il n'aurait même pas changé une virgule. Comme je viens des bas-fonds, du royaume des cloches, il doit penser que je ne sais pas vraiment ce que je fais. Mais instinctivement je le sais et il devrait s'en rendre compte. Tu l'imagines retoucher un Van Gogh ? Bon, merde...
Linda Lee et moi t'envoyons des ondes d'amour à toi, Mickey et Waltraut.

p.s. – Je me demande ce que penseront les Frenchies et les Italiens ? On dirait qu'en plus des 100 pages de modifications, je vais devoir leur envoyer des copies du texte original par courrier. Maintenant c'est un bon roman mais j'ai le sentment que ça aurait été un roman superbe et déchaîné sans les rajouts lourdingues et les passages supprimés. A la place d'un truc immense qui aurait pu marquer les siècles à venir, il faudra se contenter de cette version ratatinée et biberonnée au lait...

Charles Bukowski, Sur l'écriture, Au Diable Vauvert,
à paraître le 14 septembre, trad. Romain Monnery
(

samedi 15 juillet 2017

A poil





à James Boyer May, 13 décembre 1959

L’autre soir j’ai reçu la visite d’un éditeur et d’un auteur (Stanley McNail de The Galley Sail Review accompagné d’Alvaro Cardona-Hine) et le fait qu’ils m’aient trouvé négligé, la tête dans le cul, ne peut pas être entièrement de ma faute : le caractère de leur visite était aussi impromptu qu’un lâcher de bombe atomique. Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié devient une propriété publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité de prendre ses distances vis-à-vis d’une société sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ?
Il ne me semble pas que ce soit ignoble ou pédant d’exiger quelque liberté par rapport à l’esprit de clan malsain et la fraternité collante qui sévit dans beaucoup beaucoup de nos soi-disant publications d’avant-garde.


Charles Bukowski, Sur l’écriture,
trad.
Romain Monnery,
à paraître en septembre Au Diable Vauvert.

mercredi 5 octobre 2016

Spécimens littéraires


Nous avons été à ce point dominés, écrasés, possédés par la réalité, par le monde, que nous avons fini par être chassés de ce monde : notre roman se réfugie dans le fantastique, dans le bizarre, dans le maniérisme, dans le refus de voir, d'aborder, de se battre, d'affronter, il fuit dans le formalisme, dans l'informe, dans l'informel et dans l'informulé. Et lorsque même ces dérobades ne permettent pas au romancier de se libérer de sa terreur du réel, il cherche alors à se libérer du roman lui-même : il annonce « la mort du roman », cette euthanasie.
Nous avons été piétinés, mutilés, réduits en bouillie par la Puissance, avalés et digérés par la réalité pour être ensuite éliminés sous forme de spécimens littéraires, simples signes cliniques de notre semi-existence terrorisée : la création littéraire n'est même plus un « conditionnement », c'est une défécation sous l'effet de la torture.

Romain Gary



vendredi 29 avril 2016

Jeu de hasard


La littérature pratiquée comme une profession fait paraître le pari aux courses de chevaux comme une occupation solide et stable.
John Steinbeck