mercredi 29 janvier 2020

Ouvrir les yeux

Helmut Baar

Lundi, les circonstances, mauvaises, m'ont entraîné dans une errance sous la pluie glaciale. Des mois que je n'avais pas roulé dans les rues parisiennes, toujours plus encombrées de deux roues, avec ou sans moteur, d'engins indéfinissables pour le quinqua abruti que je suis, de chaussées rétrécies, de travaux en tous genres et de particules de moins en moins fines. 
Inadapté à l'époque, je garde cette aversion incurable pour les achats en ligne. M'est encore collée à la peau du crâne ce goût démodé, proscrit, pour la flânerie, la surprise, la découverte. Des mois que je me dis, Bon, faut que j'aille faire un saut chez Gibert, ils ont tel titre en solde, introuvable ailleurs, tel autre. Mais ce lundi, une fois sur place, je fus vite étourdi par la clientèle qui, certes clairsemée, constituait rapidement, pour le solitaire que je suis désormais, une foule terriblement asphyxiante. L'amnésie, elle aussi certainement incurable, me gagnait ou tout simplement se révélait dans toute sa splendeur à la lumière des néons. Je me suis donc limité à fouiller les étagères de quelques valeurs sûres. Des auteurs fétiches dont il me reste un ou deux titres à lire, parfois plus. Combien sont-ils, ces écrivains consolateurs, qui me réchauffent la carcasse, ces livres qui absorbent tout ce qui me reste d'esprit après seulement quelques lignes ? Je ne suis reparti qu'avec un seul volume. Car en solde, oui, mais à 15 balles tout de même. Une petite économie de 8.50 euros si je compare le prix avec celui de l'exemplaire neuf. Les salauds, ils proposent leurs bouquins d'occasion à des sommes de plus en plus élevées. Et finissent par pousser les pauvres lecteurs pauvres vers le piège de la toile qui tôt ou tard finira par les écraser. C'est décidé, je le prends mais on ne m'y reprendra plus. Ce livre, dense, c'est le premier récit de Thomas Bernhard, Gel, publié en 1963, année comme on le sait épatante, et qu'il évoque à plusieurs reprises dans le savoureux recueil Mes Prix littéraires. Que vaut ce premier essai au regard des titres suivants, contient-il déjà tout ce que j'aime de l'obsessionnel Bernhard, vais-je retrouver ce style d'imprécateur incomparable malgré la présence de paragraphes,  malgré les 30 ans de l'auteur... Ce genre de questions stupides me turlupinaient depuis un moment. Me livrant dès lors à cette occupation des plus étranges, une quête d'un autre monde, celui d'avant, il ne me fallut que quelques pages pour tenir la réponse. 
Je situe l'intrigue, hantée par la solitude et l'idée du suicide. Le narrateur, étudiant en médecine, est chargé d'enquêter sur un peintre un peu fantasque par le frère de celui-ci. A cette fin, il s'installe dans l'auberge du village de la montagne autrichienne où croupit, coupé du monde et haï de tous, le peintre Strauch. L'approche se révèle finalement assez simple, naturelle et les deux hommes vont passer ensemble 27 jours. Ce récit de désapprentissage est essentiellement constitué de longs monologues du vieux fou que le rapporteur nous livre sans ménagement aucun. La traduction est de Boris Simon et Josée Turk-Meyer.
« Un cerveau est pareil à un Etat politique, dit le peintre. Tout à coup y règne l'anarchie. » J'étais dans sa chambre, attendant qu'il ait mis ses souliers. « Nos pensées s'affrontent en nous. Les unes plus agressives que les autres, dit-il. Elles concluent souvent des alliances comme le font les hommes, pour, peu après, ne pas les respecter. Etre compris et vouloir être compris : une imposture. Basée sur toutes les erreurs des sexes. » Il dit encore qu'au fond d'une nuit éternelle, les contrastes extrêmes dominent le jour dont l'effet n'est qu'apparence. « Les couleurs, voyez-vous, sont tout. Donc les ombres sont un tout aussi. Les contrastes ont une grande valeur au point de vue coloris. » Pour maintes choses, c'est comme pour les vêtements qu'on achète, qu'on met plusieurs fois, qu'on enlève ensuite pour ne plus jamais les remettre, ou qu'on peut avoir la chance de revendre, ou qu'on garde, au fond d'un bahut. Ils prennent le chemin du grenier ou de la cave. « On peut prévoir d'après le soir ce que sera le matin suivant, dit-il, et pourtant le matin apporte toujours une suprise. Il n'existe pas d'expérience au sens strict, personne de vraiment équilibré. » Qu'il existerait quand même des recours contre l'abandon, contre le naufrage. « Mais moi, je n'ai jamais possédé ces recours. Pour le moment, l'intérêt essentiel, le soutien même de la vie, perd toute valeur.
« L'effort escalade une montagne de déceptions, dit-il. A une réussite succède une chute brutale et d'autant plus brutale que celui qui croit atteindre le sommet découvre chaque fois que le sommet n'existe pas. J'avais votre âge que déjà depuis un certain temps j'éprouvais un apaisement à savoir que rien ne vaut un effort. Et en même temps, cette conviction me tourmentait. Aujourd'hui, cela m'effraie de nouveau. Dans cette frayeur, je suis tout désorienté. »
Il qualifia son état d'esprit d'« expéditions dans les jungles de la solitude ». « C'est comme si, dit-il, je devais parcourir des millénaires, poussé par quelques brefs instants là, derrière moi, qui me fouaillent. » Que jamais il n'avait manqué de privations, qu'il ne s'était jamais dérobé à l'exploitation des autres, que d'ailleurs il n'avait pu s'y dérober. « Je faisais encore confiance aux hommes, alors que je savais déjà qu'ils me trompaient, que depuis longtemps je connaissais leur dessein de me détruire. » Qu'il ne s'était plus accroché qu'à lui-même, « comme on s'accroche à un arbre pourri, mais à un arbre tout de même », et que sa raison et son cœur avaient été poussés loin de lui, à l'arrière-plan. 
Plus loin, dans le chapitre suivant :
« Mon temps a passé, comme un temps qu'on n'a pas désiré vivre. Oui, jamais je n'ai désiré mon temps. La maladie a surgi là, précisément où il n'y avait plus rien... Mes recherches se sont arrêtées, tout à coup, je me suis rendu compte : non, je ne franchirai pas ce mur. C'était ainsi : il me fallait trouver un chemin que je n'avais pas encore pris... Les nuits sans sommeil, ternes, grises... de temps en temps, je sursautais : et je comprenais peu à peu comment tout ce qui avait été pensé, imaginé, devenait faux, sans valeur, tout... Une chose après l'autre, logiquement, devenait insensée, inutile... et je découvrais que les hommes ne veulent pas qu'on leur ouvre les yeux. »

mardi 28 janvier 2020

Une nouvelle imposture

Javier Molina

Cette nuit, une pastille m'a aidé à dormir presque d'un trait, à ne pas sentir ma poitrine écrasée, la douleur dans le bras, l'esprit ruiné et à genoux. Le réveil fut laborieux. Ce n'est que ce matin, au bureau, que me revient ce rêve curieusement serein. Je jetais des mots sur un écran, traquant des phrases dans l'obscurité, avant de m'apercevoir que cette prestidigitation n'était que mécanique récitation, qu'une femme, sur un blogue, un livre, les avait déjà posés rouge sur blanc. Rien ne m'étonnait, j'acceptais naturellement cette nouvelle imposture. Je savais au plus profond de moi que la potion m'avait fait manquer de vivacité, que ce texte était bel et bien né en moi, mais qu'une autre avait été plus rapide. 

Charles Brun, Désinscriptions en cours, vol. 3



samedi 25 janvier 2020

La carte de l'apaisement


les cendres rougissaient encore 
3h40
j'ai posé le stylo 
honteux les yeux fermés 
frappés par les manchettes
ahuri
au bord du KO
je les revoyais défiler
le gotha des entreprises promettent un nouveau capitalisme
il y a dans notre république aujourd'hui ce que j'appelle un séparatisme
54% des Français défendent l'usage de la force par les policiers
6 conseils pour limiter votre impact sur la planète 
13% des enseignants en grève
7 suspects présentés à la police
6 questions sur une maladie mortelle
5 idées de mots doux pour voisins trop bruyants
essayez la dictature et vous verrez
les sinistrés commencent à évaluer les dégâts
j'ai vu les deux mois sans salaire
les syndicats doivent-ils craindre une fronde dans leurs rangs
les puissants ne veulent plus d’une retraite qui soit le produit d’une solidarité collective 
premier président américain à participer à une marche anti-avortement
et d'autres encore
et encore
pluie d'iguanes et nuées de criquets
heureusement les cacahuètes cette année sont moins salées et plus croquantes 
faut-il acheter sa voiture avant le nouveau barème 
comment la Banque centrale européenne influence votre vie
j'essayais d'imaginer la carte de l'apaisement et
paramétrais les cookies
encore et encore 
l'espèce humaine n'a aucune immunité
et les corbeaux planent toujours sur la Vologne 
on fait sauter les bouchons
l'affaire qui fait trembler Hollywood
je croyais que le viol était quelque chose qui se commettait dans les rues sombres
achetez dans le neuf avec votre smartphone
un jeune homme de 19 ans tué par balles au pied de son immeuble
et si votre logement vous rapportait de l’argent en servant de décor au cinéma
saturé par les data centers le réseau électrique d’Ile-de-France va-t-il craquer
plus loin plus bas ailleurs
ailleurs
les leçons oubliées d’Auschwitz
tollé dans le monde de la justice
bientôt une comédie musicale autour des tubes de Michel Sardou
j’étais dans une optique djihadiste, mais pas terroriste 
soulagement
ses cocktails simulent les effets de l’alcool... sans en contenir !
la grève ne prend pas, car les musées ou les salles de spectacles sont attachés à ce que l’art continue
le fondateur de Wikileaks sorti de l'isolement après une série de pétitions de son équipe juridique et de ses codétenus
3h40
j'avais arrêté d'écrire
poursuivre était 

Charles Brun, Désinscriptions en cours

lundi 20 janvier 2020

Full-contact


France culture aime voyager dans ses archives et exhumait récemment cet entretien de Jacques Meunier avec l'indispensable Nicolas Bouvier. Un régal. Que l'on complètera en (re)lisant L'Usage du monde ou Le Poisson-scorpion, régulièrement réédités, voire sa poésie qualifiée par lui-même de « full-contact » et publiée au Seuil, qui n'est seulement l'antre du barbant omniprésent Rosanvallon… 


samedi 18 janvier 2020

Tu m'attends ?

Tu lis quoi, de la poésie ?, tu me paies une bière ?, moi aussi, je suis poète, pas mal, cette table, tu contrôles la salle, l'air de rien, avec ton bouquin en évidence, ça doit être facile, les filles, elles aiment les hommes qui lisent, tu chopes encore à ton âge ?, ça te dérange pas si je m'assieds ?, j'aime bien cette forme du verbe, je suis un puriste en fait, j'aime la langue, je suis peut-être un poète minable, mais je t'assure je suis poète h24, j'ai même publié un livre il y a deux ou trois ans, chez un petit éditeur qui a disparu depuis, elles sont fraîches ici, les bières ?, qu'est-ce tu lis ?, fais voir, excellent, ce titre, Valet, connais pas, tu permets ? Observe avec quelle infatigable volonté la paresse décime ses pires ennemis, ah oui, pas mal, c'est un contemporain ?, moi aussi, je suis paresseux, mais je prends de la poudre le soir pour compenser la dizaine de 8.6 que je m'envoie depuis le petit déj', pour décimer mes pires ennemis moi aussi, et je prends aussi d'autres trucs, je suis toujours défoncé, t'aimes ça, toi ?, les joints ça m'assomme, je n'en prends que lorsque je veux tout oublier, dormir, là, j'ai un peu de c., si t'en veux, je te paie une ligne, on va aux chiottes, j'ai sur moi de quoi prendre encore quelques bons flashs, la coke, c'est de moins en moins cher, aujourd'hui, y'a plus que ça qui n'augmente pas, regarde ce bar, quand je l'ai connu, je pouvais me torcher pour à peine dix euros, aujourd'hui, pour la même somme, je commence à peine à sentir le goût de l'alcool, je sais pas pour toi, mais moi, dans l'intimité, je veux dire, j'ai du mal à lâcher la purée, à éjaculer quoi, je me demande si c'est pas dû à toutes ces produits que je prends, ou aux médocs, tout conjugué peut-être, ça arrive, je bande souvent mou, lorsque je suis avec une fille, elle peut prendre son pied plusieurs fois avant que j'y parvienne, parfois on s'endort sans que je jouisse, ce qui est chiant, c'est quand la nana est la seule à s'endormir parce que je tarde trop, ça m'est arrivé déjà deux ou trois fois, faudrait que je ralentisse la dope, mais je ne sais pas écrire autrement, ni vivre autrement, ça me va, la barbe ? ou tu penses que je devrais laisser que la moustache ?, et les cheveux ?, pas trop décolorés ?, ça fait pas vulgos ?, j'ai pas l'air mais je suis un beau mec, avant, je posais pour des magazines, des pubs, mais là, je suis trop bousillé, c'est peut-être aussi dû aux électrochocs, j'en ai subi pas mal, à 26 ans, j'en suis à mon douzième ou treizième internement, j'en ai épuisé des psys, je suis shizo, et dépressif, et puis je tape ma mère quand j'ai une crise, taper dans le sens physique, hein, car voler, ça, j'ai pas besoin de crise, je vole tout ce que je peux, ce que je préfère, c'est quand ma mère organise un dîner, ou une fête, là, je tape les sacs à main et les portefeuilles, dans les soirées où je suis invité aussi, mais je reçois de moins en moins d'invit' à vrai dire, pour la thune, j'ai une allocation, je suis reconnu adulte handicapé, j'ai pas vraiment de loyer heureusement, j'ai un studio Paris Habitat, grâce à une relation de ma mère et ma condition, et les APL, mais ça ne suffit pas, ma mère, c'est une pauvre femme, je l'ai toujours vue ramer, elle est bonne à rien, c'est la honte de la famille, tout ce qu'elle a fait dans sa vie, c'est s'occuper de sa mère, ma grand-mère, qui a passé les trois quarts de sa vie en HP, je ne la supporte plus, je lui mets des claques, chez elle, où j'ai toujours ma chambre, ou dans la rue, l'autre fois au Monop', c'est elle qui me fait interner, ensuite ça la met dans tous ses états et elle passe son temps à faire ses aller-retours à Ville-Evrard, je lui rappelle sa mère, elle m'apporte parfois de l'alcool qu'elle pique chez Monop', on est de sacrés chouraveurs dans la famille, mais je préfère ça que tailler des pipes ou me faire mettre, oui, ça te choque ?, au début, c'est ce que je faisais, je m'étais inscrit sur un site de rencontres, tu parles, un site de putes, oui, j'ai eu quelques rencards, mais tu ne sais pas sur qui tu vas tomber, j'en avais marre de tous ces vieux qui peuvent plus baiser sans raquer, ça n'a rien de déshonorant, quand on est poète, faut se débrouiller pour vivre, pour se défoncer, s'amuser un peu dans cette sale existence, tu crois qu'ils faisaient quoi Rimbaud, Villon ou je sais plus qui ?, les armes, comme Rimbaud, je peux pas, je suis viscéralement pacifiste, poète et pacifiste, même si j'aime profondément la vitesse, y'a que quand j'ai une crise que je suis violent, parfois je tape mon chat, ou quand je récite mes poésies en public, je suis en transe, t'en reprends une ?, tu pourrais me prêter un billet ?, je te le rends demain, je reviens, je vais m'en faire une, t'es sûr que t'en veux pas ?, moi, je lis plus, ça me rend dingue, les livres, j'en ai enquillé, depuis mon plus jeune âge, par centaines, Walser, Apollinaire, Baudelaire, Mallarmé, Ronsard, Vigny, Char, Jacottet, Toulet, Rutebeuf, Pennequin, Tarkos, Éluard, Desnos, Reverdy, Follain, j'en oublie là, le plus grand, c'est Artaud, devine c'est quoi, mon prénom ?, la musique, pareil, j'écoute plus rien, j'ai trop abusé de la techno, je suis crevé, tu sais que ma gonzesse s'est barrée ?, ça faisait pas six mois qu'on se connaissait, elle est tombée enceinte, j'étais fou de joie, on s'est bien défoncé tous les deux, mais elle en a eu marre, pour le gosse, tu comprends ?, pas grave, sa mère a de la thune, elle va pouvoir l'aider, pas comme la mienne, mon gosse va pas crever la dalle, putain, je vais être père, tu te rends compte ?, mais là, ça m'angoisse de rentrer tout seul dans mon studio, tu habites loin d'ici ?, on peut aller se prendre un pack à l'épicerie du coin, je la connais bien, juste cette nuit, je te lirai mes poèmes, tu m'attends ?

jeudi 16 janvier 2020

Aux armes !


Ce soir, l'ami Pierre Senges présentera son dernier texte publié, dans le dix-huitième arrondissement parisien. Un film de Laurel et Hardy, dirigé par Clyde Bruckman (qui vient alors de co-signer avec Keaton Le Mécano de la Générale) et supervisé par Leo McCarey (futur réalisateur de La Soupe aux canards, de Elle et Lui…) semble constituer (je ne l'ai pas encore lu) le point de départ du livre. Ce court-métrage contient la plus longue bataille de tartes à la crème et, puisque selon Stan Laurel, chaque projectile sucré devait avoir un sens, Senges semble s'être lancé dans le non-sens, supposant la présence de « significateurs de tartes » sur le plateau, tout en nous fournissant les secrets de la compagnie chargée de fabriquer ces fameuses armes crémeuses.
Rendez-vous à 19h00, à l'excellente librairie L'humeur vagabonde. Pas sûr que l'on y croisera quelque anarco-entarteur belge, mais on tâchera, sans trop se salir, d'y être.

Ci-dessous le film en question – ce qu'il en reste –, piqué ici.


mercredi 15 janvier 2020

Le blanc entre les lignes

 
Craig Bagno


Plus loin, toujours dans Solstices terrassés, Valet note :

La feuille blanche, si docile et si ferme, attend que je lui cède une partie de mon être, de cet être qui n'a point besoin de béquilles pour marcher, ni de code pour penser. Et si l'extrême pudeur se dérobe à elle-même, c'est uniquement pour rester seule, à l'image de l'épaisseur du silence limitrophe, dont les yeux acceptent le bruissement du crayon. Me confondre avec la feuille blanche est une œuvre dangereuse. Il faut accepter sa dure exigence, sa souplesse. Quand j'écris, je me rapproche d'un dieu qui m'habite et me parle. Entreprise hasardeuse, et dont la feuille blanche est maîtresse et victime. Car c'est elle qui commande et qui en souffre. Au lieu des signes de tendresse, je la couvre de fourmis minitieuses et de blattes besogneuses. Et s'il faut être hors de soi pour dévoiler sa détresse, l'écriture du poète serait sans recours. Et la feuille innocente en serait l'ultime témoin et complice. Il lui reste le blanc entre les lignes pour prier.

Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ?,
éd. Le Dilettante

mardi 14 janvier 2020

Ce qu'on peut toucher


De la dernière partie de Notre Lâcheté, dont la lecture est parfois bien éprouvante tant sont prenants la noirceur et le désespoir, la lâcheté et l'impuissance du narrateur, mais aussi de celle qui est devenue sa femme, leur perversité, la violence, l'impureté clinique de la langue de Berthier, qui confirme le piège précis mis en place par ces deux personnages, je relis et note ce féroce paragraphe.

Le soir nous allâmes dîner sans un mot, sans échanger un regard. Et je me couchais tout de suite après, pendant que Paule faisait des rangements, toujours sarcastique et distante. Elle n'était plus qu'une vieille épouse blasée, mesquine et tatillone, qui puait l'ennui des manies quotidiennes. Et quand elle vint se coucher près de moi, elle me tourna résilument le dos, et sa chair ne fut plus qu'une chose encombrante et inutile que la décrépitude rendait très ridicule. Pourquoi m'étais-je marié avec ça, lié à ce corps sans usage ? Le plaisir physique faisant défaut, il ne restait plus que le dégoût, le néant et l'ennui atroce. La vraie tragédie commençait, qui ne consistait pas en cris, en coups, en révoltes, mais à se voir, en toute lucidité, retourner au néant. Ma femme ne me faisait plus penser qu'à un cadavre qu'on enfuoit pour s'en débarrasser ; et moi, je n'étais plus qu'une prostituée dont on ne veut plus.

Après avoir refermé le livre, je le rouvre et trouve dans l'avant-propos de Ghislain Pierre, enfin lu, le passage d'un entretien avec Berthier, lui-même cité par François Mauriac lors d'une conférence donnée en 1927, et dont je note ici quelques paroles. 

Je ne crois qu'aux réalités précises, qu'à ce qu'on peut toucher avec les mains et je vis surtout en moi-même. Aussi, quand j'écris, je cherche à rendre surtout le volume des choses et leur chaleur, leur densité, leur molesse ou leur fermeté. L'exacte pesanteur de la vie. Je veux faire toucher. Je n'écris que pour les mains...

Je reviens maintenant à l'autre livre posé sur ma table de chevet, Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ?, de Paul Valet, que je lis au compte-goutte, et dont je note ici l'une des entrées de Solstices terrassés, relation d'un séjour en hôpital psychiatrique, en 1973. 

Entre l'écoulement et l'écroulement de toute chose, il y a un abîme. C'est là où passe le poète avec sa pauvre parole traîtresse, si lourde à porter. Et quel statut y-a-t-il pour celui qui assume la détresse souveraine, antérieure à celle conuue des mortels ? Et pourquoi le poète ? Pourquoi accepte-t-il cet envers redoutable, qui sans répit le pénètre et le taraude ? Il n'en sait rien. Evadé de la répugnance salvatrice du quotidien, le poète incarne l'être parfaitement raté, déséquilibré, inutile. La réussite est pour lui déchéance, et la victoire — effondrement. Il en tire une fierté à rebours, et une force négative foudroyante. Regardez bien ses yeux. Fuyez le poète !

Ce que je fais, en sortant face au vent.

vendredi 10 janvier 2020

Curieusement

https://twitter.com/itspeteski

Nous utilisons tous aujourd'hui un tas d'applications dans tous les domaines, mais curieusement, personne ne fait plus preuve de la moindre application, quel que soit son domaine.

Charles Brun, Désinscriptions en cours

jeudi 9 janvier 2020

Notre lâcheté



Hasard des publications, et des lectures, un autre ouvrage du Dilettante me passionne déjà. J'en savais peu de chose, si ce n'est ce qu'en révèle la préface survolée. C'est un livre unique. Car le seul de son auteur, un certain Alain Lemière, un proche de Louis Guilloux, et qui publie ce livre en 1930, sous le pseudonyme de Berthier. L'éditeur de l'époque porte bien son nom : Au sans pareil. Il est question dans ce court texte de la violence, des renoncements, des ténèbres que nous portons en nous, de notre lâcheté. De sexualité. De prostitution. Des filles de passage. De solitude. En le reniflant ainsi, par facilité, je pensais avoir affaire à un roman proche de celui, excellent, de Jean Meckert, Les Coups. Mais j'espérais secrètement qu'il n'en était rien. Les premières pages me consolent. Je pense avoir dans les mains tout autre chose. Et un grand livre de 125 pages. Unique à plusieurs titres, semble-t-il. J'y retourne...

Je voudrais oublier mon passé. Je voudrais ne plus me retrouver, toujours, aux quatre coins de ma vie, avec cette tête que je déteste, avec cette allure, cet air veule que m’ont donnés mes éternelles capitulations. Je voudrais échapper à cette figure qui me condamne à l’isolement. À la bassesse. Et anéantir ce sourire ironique dont chaque désillusion a mieux fouillé le dessin.
Être cette jeune fille qui passe, avec son monde particulier, ou cette femme qui, tout à l’heure, au café, se plaignait de ses tracas ancillaires : « Elles veulent toutes être dactylographes... » J’ai cru la haïr, je l’enviais : jamais je ne pourrai m’intéresser à ces choses. Je sais maintenant que je suis limité par moi-même de toutes parts. Je suis en prison dans mes tendances, dans la vie que j’ai vécue. On n’est borné que par soi. Je tenais déjà tout entier dans le premier baiser que j’ai donné.
Sur une banquette de molesquine, la tête dans le creux d’épaule d’une fille charnue – Christiane – je baisais le haut de sa poitrine ; elle caressait majoue... Mille fois, j’avais rêvé pareille minute ; mais auprès d’une autre femme, dans un tout autre lieu. Pourtant, je ne fus pas désappointé. Je savais me contenter d’un pis-aller, déjà, et ne croyais plus peut-être qu’il pût exister d’autre amour.
« Que tu es brutal !... » me reprocha la fille quand je l’enlaçai : j’avais si peur qu’elle se refusât au dernier moment que je profitai sauvagement du premier geste qui offrit. Mais j’avais toujours entendu gémir les chiens, les chats, n’importe quel être que je saisissais pour le sentir vivre entre mes mains...


Alain Berthier, Notre lâcheté, éd. Le Dilettante
(à paraître le 12 février)

mardi 7 janvier 2020

Infaillible regard


Le vertige 
Est mon point de repère




Ma parole d'assaut
Est un désastre en marche

Je traverse mon visage
Ravagé comme une ville

Je traverse mon époque
Fulgurante et débile

Une rigueur sauvage
M'envahit quand j'écris

Le vouloir vivre
Fait ramper la vie

L'espoir et la peur
Pulvérisent l'Esprit

La lâcheté enfante la raison
La raison enfante la folie

La pensée qui se pense
Dévore ses entrailles

Quand tout croule
L'Ecroulement se fige

Infaillible est le regard
De l'Oubli qui survit

lundi 6 janvier 2020

Remake



Elle estimait que sa vie devait se dérouler dans une comédie musicale en Scope et Technicolor, chorégraphiée par Stanley Donen et Gene Kelly, aussi s'imaginait-elle droite, parfaite, sans défaut, filant dans sa robe à paillettes vers un happy-end, sans pause ni encombre, femme fatale d'une heure cinquante-sept.

Charles Brun, Désinscriptions en cours

vendredi 3 janvier 2020

2020, année du gouffre



La blancheur humide de ton corps céleste m’envahit avec une rigueur désinvolte que le vent soulage. À travers le lierre qui te ronge, ô blancheur des blancheurs, tu étales généreusement ta lèpre innocente. Tu exultes, quand tu respires à travers les bras ensorcelés du sommeil qui te nourrit et t’affame.
Paul Valet


L'année, que je souhaite à tous les égarés visitant parfois ce blogue, excellente dans la mesure de l'impossible, ne pouvait mieux commencer avec l'annonce de la parution imminente de Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ? aux éditions du Dilettante, composé d'un texte inédit, intulé Translucide, et de poèmes publiés en revue. Mais aussi, la réédition chez Gallimard, en février, de La parole qui me porte et autres poèmes. Enfin !